Histoire socialiste/La Commune/11

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Chapitre X.

Histoire socialiste
La Commune, chapitre XI.

Chapitre XII.


APRÈS LA SORTIE


En même temps qu’il détachait de l’insurrection, rejetait dans une sorte de neutralité bientôt hostile les éléments petits-bourgeois un instant entraînés, le désastre du 3 et du 4 avril avait pour effet de ruiner irrémédiablement le crédit et l’autorité de la Commission exécutive. La démission de Lefrançais, ses critiques rétrospectives n’avaient pas peu contribué à ce résultat. Aussi, l’incohérence de Félix Pyat, ses frasques, ses pantalonnades. La Commission traînera quelques jours encore : mais elle est dès lors frappée à mort. Cournet, Delescluze, Vermorel peuvent y entrer, Avrial ensuite : leur présence ne communiquera pas à la moribonde le moindre regain de vitalité.

Sans doute dominée par les événements, insuffisamment secondée, victime de la grève des fonctionnaires fomentée par l’intrigue de Versailles, manquant de personnel, manquant d’information, manquant de temps, la Commission exécutive avait peu ou mal rempli la mission de contrôle supérieur et de direction générale qui lui incombait. Pour les raisons que nous avons détaillées à leur lieu, elle avait été contrainte d’abandonner la conduite des opérations militaires à l’impéritie de généraux novices et imprévoyants, comme elle avait été contrainte pour la police de s’en remettre à la fantaisie brouillonne et agressive de Raoul Rigault et de ses jeunes compagnons ; pour les finances, à la sollicitude routinière de Beslay et de Jourde, honnêtes gens assurément, calculateurs et comptables émérites, mais trop épris, il semble, de légalité, trop timides et trop respectueux devant les forteresses du Haut Capital. Du moins, elle avait voulu être, elle avait été dans la mesure du possible, dans les limites des forces nerveuses des membres qui la formaient, l’organe nécessaire de coordination et d’impulsion centrale. En la laissant suspecter et contester, en s’associant à ces suspicions et à ces contestations, c’est l’unité de direction, plus indispensable que jamais pourtant après l’échec de la sortie, que la Commune atteignait en elle et mettait à néant. Le pouvoir de direction allait tomber en quenouille et ce serait le commencement de la fin.

Ce pouvoir, ce n’est pas en effet la Commune qui s’en saisira et l’exercera. Pour cela, elle est trop occupée à prendre allure et figure de parlement bavard, songeant à donner publicité à ses séances, s’attardant interminablement à débattre des projets de lois et de décrets qui auraient dû être élaborés par des Commissions spéciales et ne venir devant elle que pour vote et sanction, amusée du propre spectacle qu’elle se donne, inconsciente à un degré qui déconcerte du caractère instable et précaire de son règne. L’incessante canonnade qui tonne déjà à l’horizon, malgré son éloquence brutale, ne révèle pas aux élus de l’Hôtel de Ville le mot de la situation, cependant bien clair, que la Commune n’est qu’une barricade et que derrière une barricade le seul devoir des dirigeants responsables est d’y grouper les défenseurs, de les y pourvoir d’armes et de munitions et de les y protéger contre les entreprises que l’ennemi ne manquera pas d’ourdir dans leurs rangs. La réalité terrible que la Commission exécutive avait perçue et comprise et dont elle avait essayé de conjurer les périls, la Commune l’entreverra à peine, par éclairs ; et lorsque, vers le terme, elle se décidera à réagir il sera trop tard et, à ce moment encore, ses efforts mal dirigés porteront à faux et précipiteront le fatal dénouement.

La situation ne peut donc plus s’améliorer. Elle n’ira qu’empirant. Le contrôle de la Guerre comme le contrôle de la Sûreté générale vont échapper définitivement à la Commission exécutive, ainsi du reste qu’à la Commune. Guerre. Police, Finances, les départements les plus importants qui auraient dû être conséquemment placés sous une surveillance immédiate et constante, relever d’un commun et souverain pouvoir qui stimulât leurs activités diverses et en assurât le fonctionnement concordant, vont devenir autant de services autonomes, indépendants, étrangers les uns aux autres et sur qui l’Hôtel de Ville cessera absolument d’avoir barre et autorité. Si, délégués à la Police, délégués à la Guerre ne s’insurgent pas purement et simplement contre la Commune, ce sera tout juste et parce que celle-ci n’aura pas la virilité requise pour réclamer sérieusement des comptes, réprimer les écarts, exiger le respect et l’application de ses décisions et aussi parce que ces délégués manqueront eux-mêmes de tempérament et d’audace.

À la Préfecture de Police, Rigault, puéril et violent à faux, agit déjà à sa guise, se complaisant à apeurer le bourgeois : prêtre ou laïque, par des attitudes farouches, perdant son temps à éplucher avec amour les dossiers de police trouvés dans les archives impériales pour restituer en grand apparat l’identité d’un mouchard de bas étage ou relever les traces de quelque complot blanquiste avorté. Il bâillonne la presse, lance des communiqués, supprime les journaux, perquisitionne, arrête, incarcère, comme il lui chante, heureux et amusé de faire tapage, provocant et incohérent sans aucune des qualités que réclamaient la fonction et la situation. Interpellé à mainte reprise par Lefrançais, par Arnould, par Vermorel, par Tridon surtout, blâmé, désavoué, il passe outre, se maintenant contre vents et marée à son poste jusqu’au 21 avril. À cette date, démissionnaire volontaire plutôt que renversé, il troquera sa situation de délégué à l’ex-Préfecture de Police contre celle de Procureur de la Commune de Paris, où il continuera du reste, à l’ombre du souvenir de Chaumette, à desservir par ses légèretés, ses allures de carabin impénitent, la cause qu’il avait embrassée et pour laquelle il devait très noblement mourir.

Aux Finances, Jourde, avec Varlin et Beslay, ne dépendront aussi et de plus en plus que d’eux-mêmes et d’eux seuls. Ils agiront vis-à-vis des grands établissements d’agio et de crédit, contre ou en faveur des grands monopoles capitalistes comme il leur plaira, comme ils le voudront. Honnêtes autant qu’appliqués, nous l’avons déjà dit, mais on ne saurait trop le redire, la Commune aura en eux, en Jourde principalement, des comptables méthodiques et ponctuels, des caissiers intègres et fidèles. Par contre prisonniers de préjugés, timides par nature, par probité même, impuissants à s’élever à une conception générale de la situation, ils s’interdiront les hardiesses, tout ce qu’ils considéreront comme des empiétements de pouvoir, comme des excès dangereux. Leur attitude sera de prudence, de réserve, de pusillanimité. Ils se croiront quittes envers Paris quand ils lui auront ménage les ressources d’un budget normal grâce auquel il parera aux dépenses traditionnelles et coutumières, paiera ses employés et ses fonctionnaires, distribuera quotidiennement la solde aux bataillons de la garde nationale. Pas un instant ils ne se demanderont s’il n’est pas mieux et plus à faire, s’ils ne pourraient pas, tout en procurant aliment et vie à la Révolution et à ses soldats, tarir d’autre part quelques-unes des ressources de l’ennemi, lui porter, visant à la caisse, tels de ces coups qui font hésiter les plus farouches, donnent à réfléchir aux plus intraitables.

À cet égard, ils ont pris de suite position, à propos de la question de la Banque de France. Jourde et Varlin, avant le 26 mars, pendant la période où gouverne le Comité central, Beslay ensuite, nommé après les élections du 26, délégué de la Commune à la Banque, se constituent les protecteurs de cet établissement, les gardiens jaloux de l’intégrité de son crédit, considéré par eux comme le crédit même de la France.

Beslay, mandé le 29 par la Commission exécutive pour lui rendre compte de sa délégation, lui tenait, en substance, ce langage caractéristique : « Il faut respecter la Banque avec tous ses privilèges et toutes ses attributions : il faut la maintenir debout, vivante avec son crédit intact et ses billets au pair. À cela, la France est intéressée ; donc Versailles, mais Paris autant, davantage encore et, avec Paris, la Commune. Si nous procédons à l’envahissement de la Banque, si nous la faisons occuper militairement par la garde nationale, nous pourrons mettre la main sur l’encaisse métallique. Combien ? 50 millions ; il n’y a pas plus pour l’instant, l’encaisse véritable et normal ayant été transporté, avant l’investissement, dans une succursale départementale. Ces 50 millions absorbés, il ne restera à la Commune et à la population parisienne qu’un billet déprécié, sans valeur, simple chiffon de papier avec lequel il sera impossible de trouver chez le boulanger un pain de quatre livres. Une crise terrible en résultera qui tournera contre Paris le monde entier et, contre le gouvernement de la Commune, toute la population parisienne ; les transactions devenues nulles, le commerce tué, l’Hôtel de Ville mis hors d’état de pourvoir à la subsistance des habitants. Conclusion : il est d’intérêt vital pour nous de respecter la Banque près de laquelle nous sommes certains de trouver les fonds dont nous avons besoin en dehors de nos recettes journalières. Tout acte de violence et de spoliation tournerait contre nous en transformant la planche à billets de l’Imprimerie de la Banque en planche à assignats[1] ».

Cette argumentation était-elle irréfutable ? Elle était spécieuse en tout cas, si spécieuse que la Commission exécutive impuissante à contrôler les dires du délégué, qu’elle tenait à bon droit du reste pour le plus honnête homme et le plus consciencieux qui fût, y avait souscrit sans difficulté, sans opposition aucune. La diplomatie conciliatrice de Jourde, de Beslay, de Varlin lui agréait en somme, puisque, d’une part, elle procurait de façon sûre à la Commune l’argent du combat — ce qui était l’essentiel — ensuite parce quelle restreignait au minimum la perturbation dans Paris et favorisait d’autant l’union des diverses classes de la population contre l’ennemi versaillais.

L’abdication momentanée, et en quelque sorte forcée de la Commission en ces matières si délicates et si graves s’expliquait donc ; mais celle abdication va devenir celle de la Commune elle-même qui, pour son compte, aura moins d’excuses, puisqu’elle aura non plus des heures mais des jours devant elle avec la possibilité de s’informer, d’enquêter, d’envisager le problème sous ses faces multiples et complexes. Or, elle ne fera rien ; elle ne tentera rien. Pas une fois, elle n’essaiera de pénétrer dans le domaine où Jourde, où Beslay, où Varlin besognent de leur mieux, mais peut-être à faux. Jamais elle ne tentera d’orienter dans un sens différent la politique financière du gouvernement révolutionnaire, d’examiner les coups qui, sur ce terrain, pouvaient être

LA BARRICADE DE LA RUE DE RIVOLI
D’après un document du Musée Carnavalet.


portés à la réaction, l’arrêter, la paralyser dans sa marche déjà victorieuse sur le champ de bataille.

Dans toutes les séances de l’Hôtel de Ville, il n’y a pas trace d’une seule intervention sur cet objet. La Commune se contenta d’entendre, quand il le lui fit et parce qu’il voulut le lui faire, le compte rendu financier de Jourde et de l’approuver à l’unanimité. Il est donc particulièrement scandaleux de lire les critiques depuis générales, dont certaines véhémentes, qui ont été dirigées contre la gestion de Jourde, de Beslay, de Varlin, leurs ménagements vis-à-vis de la Banque et les autres grands établissements de crédit, non seulement par les membres de la majorité de la Commune qui ne bougèrent pas plus que les autres, mais même de la minorité comme Malon, comme Lefrançais, comme Ranc, ce qui excède peut-être les bornes.

« La Commune, a écrit ou laissé écrire sous sa signature ce dernier, a été le moins révolutionnaire des pouvoirs insurrectionnels. Si elle avait eu le sens des mesures révolutionnaires, elle aurait brisé le Comité central qui, jusqu’à la dernière heure, n’a cessé de l’attaquer, de la miner sourdement et elle aurait saisi le gage de la Banque de France. M. Thiers alors aurait bien été obligé de traiter[2] ». Réflexions singulières dans la bouche d’un homme qui devait, dès le 5 avril, quitter l’Hôtel de Ville, donner sa démission du poste de combat où il avait été appelé, pour rejoindre les impuissants et fluctuants conciliateurs radicaux qui s’agitaient entre Paris et Versailles. Si Ranc, si Lefrançais, qui fut membre de la Commune et aussi de la Commission exécutive, avaient un goût si prononcé pour les mesures révolutionnaires, s’ils estimaient que la mainmise sur la Banque de France était l’une de ces mesures, c’est pendant qu’ils y devaient songer, non après. En période révolutionnaire, moins qu’à toute autre, nul n’a le droit d’avoir l’esprit de l’escalier. Donc, s’il y eut ici faute commise, occasion exceptionnelle manquée d’obliger les dirigeants réactionnaires et capitalistes à composer et à capituler, la responsabilité en incomba à la Commune en son ensemble qui avait abandonné tout pouvoir en ce domaine comme ailleurs et s’était déchargée sur quelques uns, devenus ainsi, par la force des choses, leurs seuls juges et leurs propres contrôleurs, du soin de veiller à la sécurité et au salut de la Cité et de la Révolution.

Autant et plus que Raoul Rigault à la Préfecture de police, que Jourde au Ministère des finances, que Beslay à la Banque auprès de M. le marquis de Plœuc, sous-gouverneur par Versailles et pour Versailles, Cluseret fut chez lui au Ministère de la guerre. Vingt-huit jours, du 2 avril au soir du 30 avril, il eut licence du côté de la Commune de prendre tout le pouvoir qui lui agréait, d’orienter souverainement à son sens et à son goût l’organisation et les opérations militaires, en dépit des très fréquentes mais aussi très inutiles visites que lui poussaient Delescluze et Félix Pyat et dont il se plaint si amèrement dans ses Mémoires.

C’est à Tridon que Cluseret, succédant à Eudes au soir du 2 avril, avait dû sa nomination. Tridon avait remontré à la Commission exécutive, qui s’était laissée convaincre, qu’il est à la guerre un côté technique qui ne s’improvise pas et que pour un ministère spécial il faut un spécialiste. Or, Cluseret, croyait-il, possédait les aptitudes de l’emploi. L’intéressé le croyait aussi, et beaucoup plus fortement, étant de ces hommes qui ont d’eux-mêmes, de leurs capacités, de leurs talents, l’opinion la plus avantageuse.

Sa vie jusqu’alors avait été des plus mouvementées. Lieutenant en 1848 au 55e de ligne, il gagnait la croix sur les barricades de juin en combattant contre les ouvriers insurgés. Resté soldat après le coup d’État de décembre, il obtenait, en Crimée, ses galons de capitaine, mais, pour des motifs mal connus, donnait à quelque temps de là sa démission. Son humeur errante l’entraînait peu après aux États-Unis, où il prenait part à la guerre de Sécession, sous le drapeau républicain du Nord. La campagne terminée, il se retirait avec le grade de général de brigade et la qualité de citoyen américain. Revenu en France sur ces entrefaites, il s’affiliait à l’Internationale, se mêlait au mouvement d’opposition à l’Empire et n’échappait aux poursuites des tribunaux qu’en excipant de sa naturalisation américaine. Faute de mieux, la police l’expulsait. La République proclamée le ramenait une fois encore, et on le vit alors, dès septembre, courir de Paris à Lyon, de Lyon à Paris, pour revenir à Lyon et de là se rendre à Marseille, offrant tour à tour et indistinctement au gouvernement régulier et au Midi en ébullition son sabre et son génie, à la seule condition qu’il lui fut consenti le commandement supérieur d’une armée. Ni le Midi bouillonnant, ni la « Défense Nationale » ne se laissaient du reste tenter, et cette dernière trouvait même que le plus expédient était d’expulser le gêneur.

Au 6 Mars, profitant de l’amnistie générale, Cluseret était rentré en France et, après un court séjour à Bordeaux, s’était porté à Paris, toujours quêtant son généralat. Tous ses vœux, le 2 avril, ils devaient se trouver comblés. Cette armée poursuivie sous toutes les latitudes et à travers les deux hémisphères, cette armée dont il avait rêvé de conduire, en stratège hors de pair, les bataillons à la victoire, il la tenait enfin : 200.000 hommes, plusieurs milliers de bouches à feu : le tout retranché derrière des remparts que les Prussiens n’avaient pu forcer que par le plus strict blocus et par la famine. Comment son génie militaire se manifesterait-il ? Quel plan sauveur concevrait-il, appliquerait-il ? Que ferait-il ? C’était l’heure d’être grand général et grand homme.

Ah certes ! les difficultés étaient extrêmes ! Les troupes qui venaient d’échoir à l’ancien fusilleur des insurgés de Juin n’étaient pas des troupes ordinaires. C’étaient des gardes nationaux, des pères de famille très capables d’un bel élan, mais peu faits pour une longue campagne supposant l’encasernement préalable, la vie de camp, la soumission aux exigences d’une discipline rigide. C’étaient des ouvriers de Paris prêts à risquer gaiement leur peau derrière les barricades, à l’abri d’un tas de pavés branlants, mais insuffisamment entraînés pour les manœuvres d’une guerre méthodique et compliquée, comme le sont devenues les guerres modernes, avec le perfectionnement du matériel de meurtre et l’emploi combiné des diverses armes, guerres où la bravoure compte peu, si elle ne s’étaye, chez les officiers du moins, de science et de calcul.

Au commandant supérieur d’une pareille armée, il aurait fallu sans doute pour vaincre et faire rayonner sur la France d’abord, sur le monde ensuite la Révolution triomphante, des qualités de premier ordre, exceptionnelles comme les circonstances, le don d’invention, de création. Ce chef aurait dû avant tout sentir et comprendre cette foule, vibrer à son unisson et forger pour elle, pour son usage, les méthodes appropriées qui permettraient d’utiliser son entrain et sa vaillance, de l’encadrer tout entière solidement et d’en faire un formidable organisme où l’esprit de solidarité eut été le substitut heureux de l’esprit de discipline autoritaire et mécanique. Il lui aurait fallu tenter et réussir ce qu’avaient tenté et réussi les conducteurs du peuple soulevé et armé aux temps de Valmy, de Fleurus et de Jemmapes, marchant avec de jeunes recrues, des volontaires surgis la veille de l’atelier et de la glèbe contre les vieilles troupes de Brunswick et les culbutant d’une poussée irrésistible. Mais, sans aller si loin, on pouvait espérer que le nouveau ministre qui avait si âprement ambitionné un rôle militaire de premier plan chercherait à se hausser à la hauteur des circonstances, s’efforcerait d’organiser, ne fût-ce qu’avec les procédés élémentaires et courants, les masses considérables dont il disposait. Il n’en fut rien. De tous les héros des temps passés et présents, il n’aspira qu’à recommencer le seul Trochu. Ce fut là son modèle unique et qu’il imita jusqu’au bout. Comme lui, incertain et hésitant dans la conception, il se montra comme lui, indolent et inerte dans la pratique et l’action, et rendit à sa chute une armée mûre pour la capitulation si elle était lâche, mûre pour la boucherie si elle était brave.

Son premier décret, en date du 5 avril, porte la marque de cette indécision foncière que l’on retrouve à tout pas. Ce décret coupe en deux la garde nationale. Les hommes de 17 à 35 ans non mariés formeront des compagnies de marche dénommées aussi bataillons de guerre. Le restant constituera des compagnies sédentaires, Autrement dit, Cluserel, croyant faire la part du feu, écartait délibéremment du champ de bataille les trois cinquièmes de la garde nationale, retenant les deux autres cinquièmes pour en faire une sorte d’armée aussi semblable que possible à l’armée régulière. Un second décret, en date du 7 avril modifiant le premier, imposera le service obligatoire dans les compagnies de marche à tous les hommes mariés ou non de 19 à 40 ans et facultativement de 17 à 19 ans, mais le principe n’en subsistera pas moins.

Ainsi Cluseret ne savait pas prendre parti, faire son choix. Inclinant au fond à une tactique de pure défensive, — il avait très vivement critiqué la sortie du 3 avril et l’impéritie des officiers qui l’avait conduite, — il constituait cependant une force qui, par sa composition et la discipline qu’il prétendait lui imposer, semblait être surtout destinée à des opérations d’offensive accomplies en rase campagne. La pente était si glissante que plus tard Rossel tâchera, précisément avec ces compagnies de marche, de former une véritable petite armée pour guerroyer hors des fortifications et provoquer les Versaillais à une bataille rangée. D’autre part, de cette armée de première ligne, car c’était bien cela, Cluseret excluait, avec les hommes ayant dépassé la quarantaine, beaucoup des plus fermes et des plus ardents combattants de la cause révolutionnaire, ainsi qu’on le vit à l’épreuve.

Encore s’il eut su tenir la main à l’application de ses décrets, suivre son plan : mais ces décrets, comme les autres, demeureront lettre morte et son plan ne sortira pas des cartons. Il a voulu, semble-t-il, une armée jeune et active de 50 ou 60.000 combattants. Or, il n’aura jamais sur la ligne de feu plus de 5 à 6.000 présents et toujours les mêmes. Libéré de toute tutelle du côté de la Commune, ayant de la sorte carte blanche, il sera impuissant à se faire obéir du Comité central, des Conseils de Légion, du Comité d’Artillerie. Il ne pourra même instaurer quelque discipline, quelque régularité, quelque ordre dans ses bureaux, autour de lui. L’autonomie qu’il a conquise sur la Commune et qu’il garde jalousement, ses subordonnés la conquèreront immédiatement sur lui et la confusion et le gâchis prévaudront à l’hôtel de la rue Saint-Dominique comme ailleurs, plus qu’ailleurs.

Si Cluseret avait trouvé son armée, l’armée n’avait donc pas trouvé son général : les espérances de Tridon ne s’étaient pas réalisées. Cluseret tint vingt-huit jours le ministère de la guerre et après une tentative dont nous venons d’essayer d’esquisser le sens, il se laissa glissera l’apathie et à l’inertie. Ces vingt-huit jours que Versailles mit si largement à profit pour parfaire sa force militaire, la consolider, en accroître les contingents, les appuyer de l’artillerie et de tout le matériel nécessaire, Cluseret les employa à paresser et à somnoler. Une nuit que les forts de Vanves et d’Issy avaient fait un vacarme d’enfer et tenu tout Paris en émoi depuis dix heures du soir, Lefrançais, qui avait surpris Cluseret au réveil, après un long et paisible repos, disait : « Il faut avouer que la Commune possède un délégué à la guerre d’un grand calme et d’une remarquable puissance de sommeil. Mâtin, quel dormeur ! »

Cluseret alla cependant plusieurs fois au feu, et il y alla en brave, coiffé de son habituel chapeau mou, la canne à la main, sans souci des balles et des obus. Mais c’était bien de cela qu’il s’agissait. La Commune n’avait pas besoin de soldats courageux ; elle en possédait à revendre. Ce qu’elle demandait, c’était un chef militaire, un organisateur et un tacticien qui sut vivifier, ordonner les énergies combatives qui foisonnaient au profond de la classe ouvrière et se traduisirent par tant d’actes d’héroïsme déréglés et quasi-inutiles ; c’était un chef militaire qui, s’il renonçait à l’offensive, comme la leçon de l’expérience le lui conseillait, armât du moins Paris pour la défensive, si solidement et si efficacement, que l’ennemi s’éternisât devant les retranchements populaires. Cela était possible sans génie, sans capacités extraordinaires, avec de la méthode, de l’application et de la bonne volonté, Cluseret s’enferma dans une inaction complète, laissant aller les choses à la dérive, ne se préoccupant même pas de réparer les brèches aux remparts, et de garnir ceux-ci des bouches à feu qui se rouillaient dans les parcs, moins encore de construire à l’intérieur de la ville la double ligne de barricades pourtant prévues. Toutes choses aisées à exécuter cependant, qui auraient rendu l’accès de la capitale presque inabordable à une armée, même victorieuse et qui, prolongeant indéfiniment la résistance, aurait donné à la province le temps de se ressaisir, la possibilité d’intervenir. Quand les événements, un de ces incidents tels qu’il s’en produit en période révolutionnaire, eurent précipité Cluseret du pouvoir, l’eurent conduit du ministère à la prison, il avait gâché misérablement les quelques semaines que le sort avait accordées à la Commune pour organiser sa défense. Il avait irrémédiablement compromis la situation.

Cluseret fut donc coupable. D’incapacité, du moins. Rien n’est venu, en effet, justifier les accusations, celles-ci infamantes, portées contre lui et étayées sur cette base un peu fragile de ses relations avec Washburne, le représentant des États-Unis à Paris, auquel l’Empire allemand avait confié la garde provisoire des intérêts de ses nationaux. Mais cette culpabilité ainsi définie, la Commune, en tant que collectivité, la partage avec le délégué à la Guerre. Malgré les avertissements qui ne lui furent pas épargnés, en dépit des faits plus probants encore qui auraient dû appeler son attention, provoquer son intervention, elle ne se préoccupa que par à-coups de la gestion de l’homme qui tenait en mains son propre destin ; elle ne réclama pas de compte, laissa aller, laissa courir. Elle mérita ce qui advint.

En ces jours d’attente et de répit approximatif, où les événements décisifs se préparent sans que les élus qui sont à la barre pourtant aient l’air seulement de s’en douter, l’Hôtel de Ville donne un spectacle à la fois douloureux et lamentable. Les meilleurs de la Commune, ceux qui auraient pu lui communiquer vigueur et raison, sont le plus souvent absents, occupés à leurs tâches particulières, rivés à leurs fonctions spéciales : Jourde aux Finances, Varlin et Avrial à l’Intendance, Frankel au Travail et à l’Échange, Ferré à la Sûreté générale, Vaillant à l’Enseignement, Theisz aux Postes, Beslay à la Banque. D’autres sont terrassés par la fatigue et éloignés par la maladie comme Delescluze, comme Tridon. D’autres encore avec Lefrançais, avec Vermorel, avec Malon, avec J.-B. Clément, avec Ranvier et Gambon, fréquentent les avant-postes, voisinent avec les combattants, las, dégoûtés des querelles intestines et croyant à tort que c’est sur la ligne du feu, face aux Versaillais que le devoir les convie. Les séances sont le plus souvent le néant. Elles se passent en discussions vaines, en motions et interpellations sans suite ni sanction, en votes de mesures chimériques applicables à l’échéance de la victoire. C’est Urbain, c’est Regère, c’est Parizel, Babick on Géresme qui débattent et qui tranchent ; c’est Pyat surtout, soufflant le froid et le chaud, violent dans le huis-clos des commissions, paterne au contraire et douceâtre dans son journal le Vengeur où il parle au grand public, toujours mélodramatique et perfide.

Là preuve est faite désormais et il n’est plus de rémission à espérer. La Commune s’est manifestée inférieure à sa tâche, inférieure au milieu révolutionnaire dont elle est issue. Elle n’a pas été le guide, le conducteur attendu éclairant la route, écartant les obstacles ; elle a succombé dés l’abord sous le poids de responsabilités trop lourdes. Elle n’a pas su se discipliner elle-même, s’organiser pour organiser ensuite de proche en proche le dehors, Paris, sa classe ouvrière et opposer un front compact et ferme à l’assaut de l’ennemi qui allait venir, qui ne pouvait pas ne pas venir.

Ce ne sont pas les élections du 16 avril qui infuseront maintenant à la Commune défaillante un sang nouveau. Ce scrutin, abstraction faite de Charles Longuet qui, au Journal Officiel avait souvent exprimé les vues les plus saines et les plus justes sur les événements de mars, de Gustave Courbet, le grand peintre réaliste, de Trinquet n’amenait guère à l’Hôtel de Ville que quelques nouvelles inutilités ou nullités, en même temps qu’il accusait la désaffection grandissante de la classe moyenne parisienne qui avait déserté les urnes avec une unanimité inquiétante.

Ce n’est pas davantage là disparition formelle de la Commission exécutive déjà si fortement ébranlée à la suite de la sortie du 3 avril, qui rétablira la situation. Au contraire, la disparition de la première Commission exécutive qui avait tâché tout au moins d’être un gouvernement dirigeant, assurant le fonctionnement régulier et concordant des services et communiquant à toutes les parties une impulsion d’ensemble, marque la victoire de la conception fédéraliste qui était si puissamment ancrée, comme nous l’avons vu, dans la cervelle de plusieurs des membres de l’Assemblée communale. À la Commission exécutive, qui siégeait en permanence à l’Hôtel de Ville avec des attributions très larges et des droits quasi-illimités, la Commune substituait un soi-disant pouvoir exécutif composé des délégués réunis des neuf Commissions entre lesquelles étaient répartis les travaux et les attributions administratives. Ces délégués devaient sans doute se réunir chaque jour et prendre à la majorité des voix les décisions relatives à chacun de leurs départements, pour être ensuite, en comité secret, communiquées à la Commune elle-même qui statuait en dernier ressort. Mais en réalité c’est à des postes et non à des fonctions que les nouveaux titulaires étaient appelés, l’unique fonction en ce moment au fond étant la guerre. Isolés chacun dans leur ministère, ayant une besogne particulière les obligeant, s’ils étaient consciencieux, à descendre et se noyer dans le détail, n’étant plus en contact permanent entre eux, à l’Hôtel de Ville même et avec la Commune, ils perdaient jusqu’à la possibilité d’exercer une surveillance effective, de connaitre vraiment des faits et des questions et notamment de la question qui comptait seule alors, celle des opérations militaires, pour pouvoir juger pratiquement, délibérer à bon escient et proposer en conséquence à la Commune.

Comme si ce n’était pas assez des compétitions persistantes du Comité central et du trouble qu’elles entretenaient dans les arrondissements et au ministère de la Guerre même, comme si ce n’était pas assez des entreprises des délégués à la Préfecture de Police et à la Guerre pour se faire indépendants et irresponsables dans leur domaine, la Commune a donc trouvé l’infaillible moyen pour affaiblir et ruiner toute influence du pouvoir central. Le système qu’elle inaugure, en divisant et fragmentant les responsabilités avec les attributions et les efforts avec les spécialités, rend impossible jusqu’à l’élaboration d’un plan général et plus impossible toute application suivie de ce plan, si d’aventure il s’en dessinait un quand même. Il consacre le triomphe de la méthode fédéraliste, par conséquent de la pleine et entière anarchie. Qu’importent dans ces conditions les titulaires de ces nouveaux postes, les membres de cette Commission fantôme et infirme : Cluseret, à la Guerre ; Jourde aux Finances ; Viard, aux Subsistances ; Paschal Grousset, aux Relations Extérieures ; Frænkel, au Travail et à l’Échange ; Prolot, à la Justice ; Andrieu, aux Services Publics ; Vaillant, à l’Enseignement, et Raoul Rigault, à la Sûreté générale ? Eussent-ils toutes les aptitudes et tous les dévouements, qu’ils sont condamnés quand même à l’inaction et à l’impuissance. La cohésion qui subsistait dans l’effort populaire et révolutionnaire va se réduire encore et cela à l’instant où l’ennemi se faisant plus pressant, plus audacieux, arme de batteries formidables le Mont-Valérien, Montretout et Brimborion et commence le bombardement en règle de la capitale.

Si Paris tient debout, ce sera par sa force propre, par la résistance qu’opposent malgré tout, rien que par leur masse, deux millions d’hommes retranchés derrière des murailles de pierre, et aussi parce que Versailles ne se sent pas prêt pour l’assaut final et qu’à l’intérieur de la ville la bourgeoisie lâche n’osera pas risquer la rencontre, défier la Révolution même moribonde, même agonisante.

Laissons donc l’Assemblée communale, laissons le spectacle d’incurie, de désordre, de débilité qu’elle nous offre et allons à ce qui console et réconforte un peu en ces jours sombres, deux choses : l’admirable résistance de l’élite ouvrière aux avant-postes ; les capacités que cette même élite ouvrière révèle dans l’administration d’une cité de deux millions d’habitants qui lui a été laissée en charge, abandonnée.

MORT DES GÉNÉRAUX LECOMTE ET CLÉMENT THOMAS (18 MARS 1871)
D’après une image populaire de l’Époque (Musée Carnavalet).




  1. Beslay, La Vérité sur la Commune, p. 75-109.
  2. Enquête sur la Commune de Paris. Éditions de la Revue Blanche, pp. 93-94.