Histoire socialiste/La Commune/18

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Chapitre XVII.

Histoire socialiste
La Commune, chapitre XVIII.

Chapitre XIX.



LA TERREUR TRICOLORE


Aux temps anciens, quand le conquérant barbare pénétrait par la brèche dans la ville assiégée, il passait au fil de l’épée, sans acception d’âge ni de sexe, tous les habitants qui s’offraient à ses coups dans les premiers moments. Les survivants, en longues files, enchaînés, étaient, sous les outrages et les coups, amenés en esclavage vers des terres lointaines. Amère dérision ! La capitale de la France, forcée par des Français, va « au nom des lois, par les lois », subir le même sort.

Nous ne dirons pas que, la Révolution morte, la répression commence, puisqu’il y avait une semaine déjà que les chassepots fonctionnaient aux mains des soldats assassins ; mais maintenant que plus rien ne la contrarie ni ne l’entrave, elle s’étend encore, s’amplifie, en se systématisant, pour tout broyer sous sa lourde meule. Paris est dépecé en quatre gouvernements dévolus à Vinoy, Douay, Cissey et Ladmirault. L’état de siège est proclamé. L’armée campée en pleine rue, derrière ses faisceaux, règne souverainement. Gendarme, juge et bourreau à la fois, elle arrête, instruit, prononce et exécute. Nul recours contre ses sentences et nulle remise. La charge en quatre temps constitue toute la procédure. La soldatesque est devenue, entre les remparts, tout le gouvernement et il n’en est point d’autre. Le pouvoir civil abdique, s’efface, s’évanouit. C’est qu’aussi bien il a pour cela ses raisons.

Raisons infâmes ! Thiers rend la bride aux chefs militaires, leur livre Paris à discrétion, parce qu’il est certain que leur haine aveugle et bestiale besognera plus à l’aise que ne le pourrait faire sa haine intelligente et raisonnée et accomplira à coup sûr l’opération de chirurgie politique indispensable à son sens pour l’assainissement du corps social. Il était trop vieux routier pour ne pas savoir qu’une large saignée n’était possible que dans la confusion et l’emportement de la surprise, que sinon, bientôt, les passions s’assoupissant par degrés, il devrait prêter l’oreille, quoiqu’il en eût, aux voix de la pitié et de l’apaisement. Or, cette saignée, il la voulait de tout son désir, comme il y avait tendu de toutes ses facultés. Il la voulait parce qu’il ne s’agissait pas pour lui de dominer et de réduire la classe ouvrière, mais de la décimer, d’anéantir en elle tout ce qui était susceptible de pensée et d’action, afin de rendre incontestable et incontesté le régime de domination bourgeoise. L’occasion était propice et il se fût tenu pour dément de laisser échapper le résultat pratique, le bénéfice de sa longue, patiente et savante stratégie de quatre mois.

Certes l’occasion était propice ; elle était unique. On ne vit, en effet, peut-être jamais pareil débordement de rage et de frénésie, une telle soif de meurtre chez les vainqueurs, un tel appétit de représailles. Les sentiments de commisération et d’élémentaire humanité subissent une éclipse totale. Les pires instincts se font jour, prédominent, s’étalent au grand soleil. La société paraît retourner à l’animalité pure. Et qui donne ce spectacle ? Les « honnêtes gens », les dirigeants instruits, policés, affinés, ceux qui parlent au nom d’un Dieu de miséricorde ou d’un idéal de vie supérieur et qui se larguent de représenter en face des bandits se la Commune expirante la moralité et la civilisation. C’est que ces « honnêtes gens » ont eu peur ; le mince vernis qui recouvre chez eux comme chez tous la brute ancestrale éclate et ils se vengent avec une âcre volupté de leurs terreurs d’hier, d’avoir tremblé un instant, devant la levée prolétaire, pour leurs profits et pour leurs jouissances. Le bourgeois lâche, demeuré tapi dans son logis depuis des semaines, reparaît insolent parmi les soldats ; il tient la rue, le brassard tricolore en évidence, signe de ralliement des champions de l’ordre. Derrière lui sa clientèle, sa valetaille, tous ceux qui vivent des miettes tombés de la table capitaliste, plus vils, plus ignominieux encore que les maîtres. À ses côtés, les beaux fils, revenus de Versailles avec leurs prostituées « au chignon jaune » qui s’installent de nouveau aux cafés des boulevards, recommencent la fête aux restaurants de nuit. Toute la fine canaille, canaille de joie, canaille de proie, les parasites et les exploiteurs. Ces tristes sires se font les indicateurs, les pourvoyeurs des pelotons d’exécution. L’armée, à leur gré, est trop molle, trop magnanime encore. Ils dirigent, conduisent les perquisitions, dénoncent les rares suspects qui ont pu glisser entre les mailles du filet, créent dans leurs quartiers respectifs des « Comités d’épuration », salles d’attente des abattoirs des cours prévôtales.

La presse est le miroir de toutes ces hideurs et de toutes ces hontes. Elle se consacre à entretenir la rage et la panique bourgeoises. Elle se fait l’écho, quand elle ne les invente pas, des légendes abominables, forgées pour égarer et exaspérer l’opinion, tromper la France, tromper l’Europe, écarter des morts et des mourants jusqu’à la sympathie d’un apitoiement. Dans ses colonnes prend son vol la fable des pétroleuses qui coûta la vie à tant d’infortunées. Aussi celle des bataillons de fuséens, des étiquettes gommées avec l’indication : « Bon à brûler », et du sous-sol parisien : égouts, conduites d’eau, catacombes taraudés de mines reliées par des fils électriques, des boissons empoisonnées versées aux soldats. Tel journal imagine et décrit l’engin spécial pour lancer le pétrole dont les Communeux auraient fait usage. Tel autre raconte l’histoire de l’incendiaire trouvé porteur de « cent quarante mètres de mèches souffrées. » Ces inventions absurdes et monstrueuses sont la nourriture de l’armée comme celle de la ville et viennent quotidiennement aiguiser la fureur des troupiers qui fusillent et des foules réactionnaires qui dénoncent, insultent et maltraitent.

En ces jours d’abjection, peut-être n’est-il pas abjection pire que celle de la presse, et le dégoût, une honte d’être homme et de savoir lire vous prend à parcourir la prose de ces assassins de lettres qui se nomment parfois Alexandre Dumas fils, Francisque Sarcey ou Hector Pessard, et dont les articles onctueux ou brutaux, selon le tempérament, ne sont qu’une longue invite au

« LA REVANCHE VIENDRA »


carnage. Aux premières heures, le thème sera pareil dans toutes les feuilles, depuis celles de sacristie, de police et de coup d’État jusqu’à celles plus gourmées et doctrinaires qui font profession d’un libéralisme de bon ton et jusqu’à l’Officiel, y compris. Une pudeur ne commencera à naître, chez certaines, que lorsque le plus gros de la besogne aura été accompli et encore masqueront-elles leur timide intervention de prétextes d’hygiène et de salubrité. En attendant, lorsque l’une crie : « En joue », l’autre réplique : « Feu », et toutes ensemble réclament plus de fusillades et plus de cadavres. Mais pourquoi ne pas citer ? C’est une revue instructive que celle qui solidarise dans le crime de la provocation tous les organes des diverses fractions politiques de la classe régnante solidarisées elles-mêmes dans la perpétration du plus vaste assassinat de prolétaires qui ait été.

Le Bien Public : « Il faut faire la chasse aux Communeux… Nous n’avons pas le goût d’insulter des ennemis vaincus, mais, en vérité, de pareils misérables ne sont pas des ennemis ; ce sont des bandits qui se sont mis eux-mêmes en dehors de l’humanité. »

L’Opinion Nationale : « Le règne des scélérats est fini. On ne saura jamais par quels raffinements de cruautés et de sauvagerie ils ont clos cette orgie du crime et de la barbarie… Deux mois de vol, de pillage, d’assassinats et d’incendies. »

La Patrie : « Si Paris veut conserver le privilège d’être le rendez-vous du beau monde honnête et fashionable, il se doit à lui-même, il doit aux hôtes qu’il convie à ces fêtes une sécurité que rien ne puisse troubler… Des exemples sont indispensables. Fatale nécessité, mais nécessite. Ces hommes, qui ont tué pour tuer et pour voler, ils sont pris et on leur répondrait : clémence ! Ces femmes hideuses, qui fouillaient à coups de couteaux la poitrine d’officiers agonisants, elles sont prises et l’on dirait : clémence ! »

Le Moniteur Universel : « Pas un des malfaiteurs sous la main desquels s’est trouvé Paris pendant deux mois ne sera considéré comme un homme politique ; on les traitera comme des brigands qu’ils sont, comme les plus épouvantables monstres qui se soient vus dans l’histoire de l’humanité. Plusieurs journaux parlent de relever l’échafaud détruit par eux afin de ne pas même leur faire l’honneur de les fusiller. »

Le Gaulois, sous la signature de Sarcey : « La mort n’est point un châtiment… C’est une précaution. Voilà des milliers d’hommes en proie à un accès d’épouvantable démence. Ils volent, ils assassinent, ils brûlent. C’est de l’aliénation mentale, je le veux bien. Mais des aliénés de celle espèce et en si grand nombre, et s’entendant tous ensemble, constituent pour la société à laquelle ils appartiennent un si épouvantable danger qu’il n’y a plus d’autre pénalité possible qu’une suppression radicale. »

Le Figaro : « Nous devons traquer comme des bêtes fauves ceux qui se cachent : cela sans pitié, sans colère, avec la fermeté qu’un honnête homme met à accomplir son devoir. »

Et dans un autre numéro : « Il reste à M. Thiers une tâche importante : celle de purger Paris… Jamais occasion pareille ne se représentera pour guérir Paris de la gangrène morale qui le ronge depuis vingt ans. L’armée est entrée par la brèche, au milieu des barricades et des ruines fumantes ; donc les Parisiens doivent subir les lois de la guerre, si terribles qu’elles puissent être. Aujourd’hui la clémence serait de la démence. »

L’Indépendance Française : « Enfin !! Enfin, Paris est débarrassé de cette tourbe de bandits, de pillards, d’incendiaires, de voleurs qui l’infestaient depuis deux mois… Au moment où le souffle nous revient, où l’air rentre dans nos poumons flétris par l’impur courant de ces monstres odieux, un seul cri peut sortir de nos lèvres et ce cri sera celui de tous les Français : Pas de pité pour ces infâmes. Un seul châtiment peut expier de pareils crimes : La mort ! »

Il semblerait qu’on ne put pas aller plus loin dans l’ignoble. Une feuille y alla pourtant. Laquelle ? Le propre organe du gouvernement, le Journal Officiel, qui disait, qui avait dit déjà à l’heure où ces articles de sang paraissaient, en guise de suprême exhortation, sans doute, du Chef de l’Exécutif à l’armée : « Faites un peu ce que les grands peuples énergiques feraient en pareil cas. Pas de prisonniers. Si, dans le tas, il se trouve un honnête homme réellement entraîné de force, vous le verrez bien. Dans ce monde-là, un honnête homme se désigne par son auréole. Accordez aux braves soldats la liberté de venger leurs camarades, en faisant sur le théâtre, et dans la rage de l’action, ce que de sang-froid ils ne voudraient plus faire le lendemain : Feu ! »

L’armée cependant avait à peine besoin de ces excitations et de ces encouragements. Le troupeau, peut-être ; mais point les chefs. Les généraux qui commandaient connaissaient le métier, ayant gagné leurs premiers galons aux mitraillades de Juin et aux fusillades de Décembre. Ils étaient, — et comme eux, du reste, tous les autres officiers de moindre grade, leurs subordonnés, — les créatures de l’Empire, massacreurs par vocation et tradition, autant policiers que soldats. Cette origine voulait que Paris apparût à leurs yeux doublement coupable. Paris, parce que communeux, avait fait le 18 mars, mais Paris, parce que républicain, avait fait auparavant le 4 septembre, et les reîtres bonapartistes lui pardonnaient plus malaisément encore d’avoir culbuté le trône de Napoléon et d’Eugénie que d’avoir éconduit Thiers et sa bande. Si bien que c’est au moins autant au nom de l’Empire tombé, et qu’ils espèrent bientôt relevé, qu’au nom du gouvernement parlementaire de Versailles qu’ils marchent et qu’ils opèrent. Le chef de l’Exécutif a donc bien raison de placer sa confiance en ces bouchers de profession. Ce n’est pas eux qui s’embarrasseront des scrupules d’une vaine légalité. D’autant que leur ressentiment s’alimente à d’autres sources encore ; ils ont à demander compte aux Parisiens d’une injure personnelle, de les avoir flétris aux jours de Sedan et de Metz comme des lâches et des capitulards qu’ils étaient, et de leur avoir ensuite montré par l’exemple, au cours d’un siège héroïque de cinq mois, ce que peuvent et doivent faire devant l’ennemi des gens de courage et d’honneur. Ce sont là choses qui ne s’oublient pas, quand on se nomme Mac-Mahon, Cissey, Vinoy, ou plus simplement Galliffet, Laveaucoupet ou Garcin. Aussi la saignée sera belle, la plus belle du genre. Armée et bourgeoisie vont se saouler de sang et ne s’arrêteront que lorsque le fade liquide menacera de les étouffer, quand les morts se vengeant par delà le trépas risqueront de porter la peste dans le camp des vainqueurs.

Nous n’entrerons pas dans le détail du massacre. D’autres l’ont fait qui ont dû y consacrer des pages et des pages sans arriver à épuiser le sujet. Il suffira de dire que 2.500 fédérés hommes ou femmes environ avaient été tués derrière les barricades, alors qu’après le combat on en immola le décuple au moins. Mac-Mahon a avoué 14.000 cadavres ; l’édilité parisienne a donné des permis d’inhumer pour 17.000 et combien furent enfouis sans autre forme de procès au pied du mur où les balles venaient de les coucher, combien incinérés dans les casemates des fortifications ; combien fusillés sur la route de Versailles et à Versailles et sur place enterrés ?

Quelques chiffres. À la Roquette, du dimanche 28 au lundi matin 29, la répression fit 1.907 victimes, d’après la relation d’un témoin miraculeusement échappé pour son compte et qui avec cinquante autres camarades requis chargea les morts sur les tapissières après l’exécution. 400 furent passés par les armes à la prison de Mazas selon l’attestation de Dumas, adjoint de l’Ordre à la mairie du XIIe qui, sans procéder à la moindre contestation d’identité, laissa jeter les cadavres dans un puits du cimetière de Bercy. Mêmes tueries à l’École Militaire, au Parc Monceau, à la rue des Rosiers, commencées dès le mardi 23 et poursuivies inlassablement, à l’École Polytechnique, aux gares du Nord et de l’Est, à la caserne Dupleix, au Jardin des Plantes, à la mairie du Panthéon et en vingt autres endroits. Chaque chef de corps, après avoir soumis et occupé un quartier, laissait sur ses derrières deux ou trois officiers auxquels s’adjoignaient immédiatement quelques volontaires de la garde nationale et voilà une cour martiale constituée qui sur l’heure entrait en fonctions.

De ces tribunaux, deux surtout ont marqué dans les fastes du crime, celui du Luxembourg et celui du Châlelet. Au premier, opérait Garcin. C’est là que Millière comparut le jeudi, Tony Moilin le dimanche, Ulysse Parent, aussi et avec eux plusieurs autres milliers d’inculpés dont très peu échappèrent au peloton. Dans la salle de spectacle du Châtelet, avec le titre de prévôt trônait le colonel de la garde nationale, Vabre, d’exécrable mémoire. La tuerie à laquelle il présida dépassa toutes autres. Les bourreaux ont reconnu eux-mêmes avoir rendu là plus de trois mille sentences de mort. Les inculpés défilaient à la file devant le tribunal ; l’interrogatoire pour chaque durait un quart de minute à peine. « Avez-vous pris les armes ? Avez-vous servi la commune ? Montrez vos mains. » Et c’était tout. Sans attendre la réponse, le juge sur la mine du patient, au gré de ses impressions, de son caprice prononçait le verdict. Quel verdict ? Le Gaulois nous le dit : « Après le jugement, le président les fait passer parla porte de droite ou par celle de gauche, suivant leur degré de culpabilité. Ceux qui sortent par la porte de droite sont dirigés sur Versailles, dans les convois de prisonniers conduits à Satory. Ceux qui sortent par la porte de gauche sont entraînés à la caserne Lobau et immédiatement fusillés »[1].

Vabre disait encore : « Transférez à la brigade » auquel cas, ajoute la Nation française du 1er juin « l’accusé n’a plus qu’à recommander son âme à Dieu. » Au Luxembourg, de même, les condamnés étaient « ordinaires » ou « classés ». « Ordinaire » c’était Satory, « classé » le peloton. Ainsi, si on le remarque, les bourreaux évitaient d’appeler la mort par son nom, comme s’ils eussent eu le vague sentiment de leur propre ignominie.

Conduits à Lobau par fournées, enchaînés et sous les vociférations et les huées des « honnêtes gens », les « classés » du Châtelet étaient livrés aux gendarmes qui les poussaient dans la cour et, même sans les aligner, tiraient dans le tas ainsi qu’à la chasse. Beaucoup, blessés seulement, se relevaient, couraient le long des murs, jusqu’à ce qu’une balle mieux dirigée les attrapât au vol. Un prêtre en permanence offrait à chaque fournée survenant les secours de sa religion, « mettant le visa de l’Évangile sur cette tuerie infâme ». Édouard Moreau, du Comité central, et Jacques Durand, de la Commune, furent de l’une de ces fournées. Il y eut des femmes, des jeunes filles, des adolescents, et jusqu’à de tous petits enfants. « J’ai vu, a dit un témoin que cite Camille Pelletan, sortir de la Cour martiale (le dimanche 28 mai, à 2 heures de l’après-midi) six enfants conduits par quatre sergents de ville. L’aîné des enfants avait à peine douze ans, le plus jeune à peine six ans. Les pauvres petits pleuraient en passant au milieu de la haie formée par ces misérables (la foule)… « À mort ! à mort ! » criaient ces bêtes fauves, « cela ferait des insurgés plus tard ». Le plus petit des enfants était nu-pieds dans des sabots, n’avait que son pantalon et sa chemise et pleurait à chaudes larmes. Je les ai vus entrer à la caserne Lobau. Au moment où la porte se referma sur eux, j’ai dit : « C’est un crime de tuer des enfants ». Je n’ai eu que le temps de me sauver, sans quoi j’allais au Châtelet comme tant d’autres »[2]. Après chaque exécution, on débarrassait la cour des cadavres qu’on enterrait provisoirement au square Saint-Jacques. Le Siècle du 20 mai estimait déjà à plus de mille le nombre des inhumations qui avaient été pratiquées en cet étroit espace.

Et maintenant que nous avons du moins entrevu comment on les tuait, ne faut-il pas dire d’un mot comment ils mouraient ? Certes ! et ce ne sera que justice. Ces hommes, ces femmes, ces adolescents que l’armée immola à la réaction et au Capital triomphants finirent en héros en même temps qu’ils finissaient en martyrs. À leurs derniers moments, la splendeur de l’idéal socialiste illumina leur pensée et haussa leur cœur. Ils sentirent, beaucoup confusément, mais tous sentirent l’excellence et la sublimité de la cause pour laquelle ils succombaient et que leur sang ne coulerait pas en vain, qu’il allait s’infiltrer au profond des veines de la terre pour y féconder l’avenir et ils s’offrirent aux balles calmes et forts presque joyeux. On n’en cite pas un qui ait faibli, demandé grâce aux bourreaux. Ceux qui résistèrent, se débattirent comme les faux Vallès, les faux Billioray, ceux-là n’étaient pas des combattants de la Révolution, mais des neutres, souvent même sympathisant avec les vainqueurs que la troupe et la foule, dans leur surexcitation aveugle et sauvage, jetaient au mur par erreur. Les vrais Communeux se distinguaient, au contraire, en ceci qu’ils regardaient la mort en face, sans pâlir ni trembler. À cet égard, les témoignages sont tous concordants.

Le Petit Moniteur, du 29 mai : « Les condamnés montrent autant d’insouciance que d’énergie. Forcés de franchir les cadavres de ceux qui ont été fusillés avant eux, il les enjambent en faisant une pirouette et commandent eux-mêmes le feu ». — Le Gaulois, du 13 juin, parlant plus particulièrement des femmes et Sarcey écrivant : « Toutes celles qu’on a vu exécuter sommairement par des soldats furieux sont mortes l’injure à la bouche, avec un rire de dédain, comme des martyres qui accomplissent, en se sacrifiant, un grand devoir ». — L’Étoile, un des journaux de la bourgeoisie belge, des plus violents contre la Commune : « La plupart ont été au devant de la mort, comme les Arabes après la bataille, avec indifférence, avec mépris, sans haine, sans colère, sans injure pour leurs exécuteurs. Tous les soldats qui ont pris part à ces exécutions et que j’ai questionnés, ont été unanimes dans leurs récits. L’un deux me disait : « Nous avons fusillé à Passy une quarantaine de ces canailles. Ils sont tous morts en soldats. Les uns croisaient les bras et gardaient la tête haute. Les autres ouvraient leurs tuniques et nous criaient : « Faites feu ! Nous n’avons pas peur de la mort ».

La réaction se demandait interdite et anxieuse d’où pouvait bien procéder cette superbe des vaincus qui la souffletait ainsi au visage. On rencontre encore la trace de ces préoccupations dans les dépositions à la Commission d’enquête sur les événements du 18 mars, un an après. Le comte de Mun cherchant dans sa conscience de pieux catholique une explication infamante mais qui ne fait que souligner mieux son embarras et celui de sa caste, disait notamment : « Leur résolution très arrêtée est de renoncer absolument au travail. Et c’est ainsi, je crois, qu’on peut expliquer le cynisme avec lequel ces gens se sont fait tuer : non pas que leur résistance ait été aussi énergique qu’elle aurait pu l’être, mais ils sont tous morts avec une sorte d’insolence qui, ne pouvant pas être attribuée à un sentiment moral, ne peut être attribuée qu’à la résolution d’en finir avec la vie plutôt que de vivre en travaillant. » L’outrage du noble comte passe, mais la constatation reste. Elle révèle de quel côté, en quel camp se trouvait la foi agissante et vivante, celle qui conquerra le monde.

Le voudrait-on que l’on ne saurait raconter la noble fin de chacune de ces nobles victimes, trente mille, plus peut-être. De la plupart, en effet, rien ne subsiste, fût-ce le nom, le meurtrier ayant poussé le dédain jusqu’à négliger d’identifier les cadavres. Pour l’une d’elles cependant qui lui parut de choix, le vainqueur s’est montré plus loquace. Racontons donc aussi ; le récit vaudra pour toutes. Et aussi bien, c’est de Varlin qu’il s’agit, c’est-à-dire de l’homme qui personnifia le plus fidèlement peut-être tout ce que la classe ouvrière, dont il sortait, eut en ces temps de ferme, de sain et de généreux.

Eugène Varlin avait jusqu’à la dernière minute combattu aux barricades. Le dimanche, à midi, il faisait le coup de feu encore rue Fontaine-au-Roi. À 4 heures, place Cadet, comme il était assis à la terrasse d’un café, il fut reconnu par un prêtre en civil qui le désigna à un lieutenant qui passait, Sicre, du 67e d’infanterie. Sicre se saisit du coupable et, avec quelques bourgeois de bonne volonté, lui lia les mains derrière le dos, puis l’achemina vers Montmartre. Ici nous laissons la parole à un journal royaliste, le Tricolore, que l’on ne suspectera pas et dont le récit fut de tous points confirmé et au delà au cours du procès subséquent qui se déroula à Versailles.

« La foule grossissait de plus en plus et l’on arriva avec beaucoup de peine au bas des Buttes-Montmartre, où le prisonnier fut conduit devant un général dont nous n’avons pu retenir le nom (c’était Laveaucoupet). Alors l’officier de service chargé de cette triste mission s’avança et causa quelques instants avec le général qui lui répondit d’une voix basse et grave : « Là, derrière ce mur. »

« Nous n’avions entendu que ces quatre mots, et quoique nous doutant de leur signification, nous avons voulu voir jusqu’au bout la fin d’un des acteurs de cet affreux drame que nous avons vu se dérouler devant nos yeux depuis plus de deux mois ; mais la vindicte publique en avait décidé autrement. Arrivé à l’endroit désigné, une voix dont nous n’avons pu reconnaître l’auteur et qui fut immédiatement suivie de beaucoup d’autres, se mit à crier : « Il faut le promener encore ; il est trop tôt ». Une voix seule alors ajoute : « Il faut que la justice soit faite rue des Rosiers, où ces misérables ont assassiné les généraux Clément Thomas et Lecointe. » Le triste cortège alors se remit en marche, suivi par près de deux mille personnes, dont la moitié appartenait à la population de Montmartre.

« Arrivé rue des Rosiers, l’état-major, ayant son quartier général dans cette rue, s’opposa à l’exécution. Il fallut donc, toujours suivi de cette foule augmentant à chaque pas, reprendre le chemin des Buttes-Montmartre. C’était de plus en plus funèbre, car, malgré tous les crimes que cet homme avait pu commettre, il marchait avec tant de fermeté, sachant le sort qui l’attendait depuis plus d’une heure, que l’on arrivait à souffrir d’une aussi longue agonie. Enfin, le voilà arrivé. On l’adosse au mur et, pendant que l’officier faisait ranger ses hommes, se préparant à commander le feu, le fusil d’un soldat qui était sans doute mal épaulé partit, mais le coup rata. Immédiatement, les autres soldats firent feu et Varlin n’existait plus. Aussitôt après, les soldats craignant sans doute qu’il ne fut pas mort se jetèrent sur lui pour l’achever à coups de crosse ; mais l’officier leur dit : « Vous voyez bien qu’il est mort, laissez-le ».

Le Tricolore oublie un trait qu’il convient pourtant de ne pas omettre. Le lieutenant Sicre prit la montre du mort qu’il garda. L’assassinat se compliquait de vol.

Ainsi, voilà comment Versailles faisait triompher la cause de la justice, de l’ordre, de l’humanité, de la civilisation. Voilà comment « au nom des lois, par les lois, avec les lois », elle menait l’expiation. Que l’on multiplie par milliers la scène de cannibalisme que nous venons de rapporter, et l’on se fera quelque idée de l’agonie de la grande ville moribonde en cette semaine que le peuple a baptisé du nom effroyablement parlant de « Semaine Sanglante ».

Paris était un abattoir. On y tuait partout, aux cours prévôtales et martiales et, au dehors, contre les barricades, dans les tranchées, sous les ponts, dans les maisons, au creux des égouts, au fond des catacombes. Chaque officier, sous-officier ou soldat avait licence de s’ériger en justicier de sa propre autorité et d’abattre son Parisien ou sa Parisienne. On tuait pour un mot, pour un geste, pour un nom, pour une ressemblance, pour rien sur les indications d’une foule en délire. On tuait ceux qui s’étaient battus et ceux qui ne s’étaient pas battus, ceux qui avaient caché leurs armes et ceux qui les rendaient, ceux qui avaient conservé du premier siège un pantalon d’uniforme, une paire de godillots, le passant qui avait les mains noires ou bleui le creux de l’épaule. On tuait les femmes parce que pétroleuses, vitrioleuses, les enfants parce que graine de communards et qu’il fallait bien détruire la portée en même temps que les géniteurs. On tuait avec délices, en se jouant, tout ce qui avait figure ouvrière, apparence républicaine.

Et l’abattoir faisait le charnier. Les fourgons qui sillonnaient les rues incessamment, les tombereaux, les tapissières chargés de viande saignante ne suffisaient pas à convoyer aux fosses les cadavres amoncelles sur les trottoirs, dans les cours de prison, de caserne, d’école et de mairie. Les fosses mêmes n’étaient pas assez nombreuses, assez larges, assez profondes pour absorber toute la chair humaine dont on tentait de les gorger. On en avait creusé de tous côtés cependant, dans les squares, sur les berges, aux talus des fortifications et la terre se refusant, on s’était même adressé à l’eau. La Seine emportait les fusillés et les mitraillés par dizaines. Plusieurs centaines croupissaient dans la bourbe stagnante du lac des Buttes Chaumont. N’importe, il en restait encore, il en restait toujours. Dans les jardins de l’École Polytechnique, on pouvait voir sur une étendue de cent mètres une rangée de cadavres de trois mètres de hauteur. Au Luxembourg, les allées verdoyantes en foisonnaient. « Au Faubourg Saint-Antoine, selon l’assertion de la presse de « l’Ordre », on en rencontrait

Intérieur de la prison des Chantiers, à Versailles, où furent détenues les femmes accusées d’avoir pris part à l’insurrection.
D’après un document de l’époque.


partout en tas comme les ordures ». Thiers, pour l’exemple, avait exigé tout d’abord qu’on ne les enlevât pas. Que dire du Père Lachaise, de la prison de la Roquette et de ses approches, des voies de Belleville et de Ménilmontant, théâtre de la lutte suprême ?

Là même où l’on avait procédé à une inhumation forcément hâtive, comme au Parc Montceau, aux pelouses du Trocadéro, au square de la tour Saint-Jacques, le sol insuffisamment creusé rendait son trop-plein. Qui le raconte ? La presse communeuse ; il n’y en a plus. La presse bourgeoise, les organes les plus prudents, les plus circonspects : le Siècle, le Temps, le Moniteur Universel. Laissons parler celui-ci : « Ce qui épouvantait le regard, dit-il dans son numéro du 1er juin, c’était le spectacle que présentait la tour Saint-Jacques. Les grilles en étaient closes, des sentinelles s’y promenaient. Des rameaux déchirés pendaient aux arbres, et partout de grandes fosses ouvraient le gazon et creusaient les massifs. Du milieu de ces trous humides, fraîchement remués par la pioche, sortaient çà et là des têtes et des bras, des pieds et des mains. Des profils de cadavres s’apercevaient à fleur de terre, vêtus de l’uniforme de la garde nationale : c’était hideux… Une odeur fort écœurante sortait de ce jardin. Par instant, à certaines places, elle devenait fétide ». Ces journaux ajoutaient même que des gémissements étouffés et des cris de détresse perçaient, la nuit venue, ces amoncellements de pourritures. On s’était trop pressé à vider les tombereaux, et plus d’un se débattait et râlait encore dans la fosse commune, enterré vivant.

Thiers exultant, tout son vœu comblé, mandait à ses préfets : « Le sol est jonché de leurs cadavres ; ce spectacle affreux servira de leçon ». Devant ce défilé vertigineux d’horreurs, la bourgeoisie cependant prenait peur. D’affreuses mouches à viande infestaient l’atmosphère et la voie publique se couvrait de martinets morts de l’ingestion de ces mouches. Les dirigeants redoutèrent la peste. Les journaux propagèrent l’alarme. « Il ne faut pas, disait l’un d’eux, que ces misérables qui nous ont fait tant de mal de leur vivant puissent encore nous en faire après leur mort ». On saupoudra de chlore les amas de chairs putrides qui représentaient tout ce qui restait de ces « misérables » : mais les effluves pestilentielles n’en persistaient pas moins. On essaya de dissoudre ces morts récalcitrants par la chaux et la potasse, de les incinérer par le pétrole. En vain, comme on tuait toujours, il y en avait toujours. Il fallait s’arrêter, souscrire au moins un « sursis », ainsi que le réclamait Paris-Journal. Alors retentirent les premiers appels à la pitié. « Assez d’exécutions, assez de sang, assez de victimes », s’écria le National. Et le Temps : « Le moment est venu de distinguer entre les partisans aveugles, les simples soldats et les chefs. » Et l’Opinion Nationale : « À côté des droits de la justice, on demande un examen sérieux des inculpés. On voudrait ne voir mourir que les vrais coupables ». Les feux de peloton s’espacèrent donc et le nettoyage put commencer. Plus longues se firent aussi les files de captifs acheminés sur Versailles.

La capitale de la réaction était déjà bondée de prisonniers. Dès le lundi 22, on y en avait dirigé plusieurs centaines, des milliers ensuite : les ordinaires des cours prévôtales, les razziés auxquels des soldats, las de tirer, avaient accordé d’aventure la vie sauve, et ceux et celles-là qui, dans les perquisitions, s’étaient trouvés en présence de détachements moins féroces que les autres, car tout était hasard à ce moment, et tel échappait au peloton qui pris dans la rue voisine, dans l’immeuble d’en face, aurait été exécuté dix fois.

Mais que valait-il mieux, en ces jours atroces, le mur ou la prison. C’est la question que se posait une femme de grand cœur qui, actrice et militante dans les événements qui venaient de s’écouler, vit les choses de tout près : André Léo.

« Après tout, disait-elle, parlant des morts, ils sont morts. L’épouvante, l’horreur, l’amertume se sont éteintes dans ce cœur qui ne bat plus, ils ont cessé de souffrir. Mais les prisonniers, quelles longues tortures ! Et souvent, à la fin, quelle mort ! Tous, les femmes comme les hommes, sont emmenés à pied à Versailles ; ils traversent Paris au milieu d’une foule hurlante qui les suit, les accable de coups, d’invectives, de huées et de temps en temps crie : À genoux ! ordre que les soldats font exécuter en couchant en joue les prisonniers. Dans ces derniers jours de mai, au soleil ardent, on les obligeait à marcher, tête nue, pendant des lieues. Pourquoi ? Parce que les bandits doivent être découverts devant les honnêtes gens ! C’est le Figaro qui parle ainsi ».[3]

Aux remparts, ils étaient reçus par des détachements de cavalerie qui les encadraient, et, au pas précipité de leurs montures, les poussaient sur Versailles. Ils allaient ainsi, cheminant dans la poussière, sous le ciel en feu, pieds saignants, gorge desséchée, cerveau vide, délirants, à demi-fous ; triste et pitoyable cortège composé de tout ce que la rage et la peur, le soupçon et la vengeance, le hasard aussi y avaient jeté pêle-mêle : des fédérés en uniforme, assez rares pourtant, la plupart ayant été abattus sur place ; des soldats passés à l’insurrection, et reconnaissables à leur capote retournée par ordre ; des pompiers de la Commune ; des hommes en blouse, d’autres en redingote ; des femmes vieilles et jeunes, celles-ci en modeste tenue d’ouvrière, celles-là en toilette bourgeoise, certaines en grand deuil, beaucoup avec leurs enfants, les plus petits, pendus à la mamelle, les autres cramponnés à leur vêtement. Le tout, cependant, ne formant qu’une masse, un bloc, captifs et captives attachés les uns aux autres par le poignet dans le même rang, et les rangs reliés entre eux par une corde maîtresse qui courait le long de la première file de gauche. Et maintenant, malheur à qui butait en chemin, s’arrêtait, défaillait sous le poids de tant de souffrances et de tortures, un coup de pointe le relevait ; que s’il s’affaissait encore, une balle de revolver mettait un terme enfin à son calvaire.

Comme par hasard, des généraux, des officiers supérieurs étaient postés sur la route du convoi qui devait leur payer la dime du sang. Galliffet, que Thiers, lui-même, dit-on, avait jugé prudent de tenir à l’arrière-garde, à l’écart de la répression immédiate, était passé maître en ce genre d’exercices. Il surgissait soudain, se nommait et éclaircissait la colonne, selon sa fantaisie du moment, des plus jeunes ou des plus vieux, des plus las ou des plus ingambes, des plus loqueteux ou des mieux vêtus. Ses prouesses ont été contées tout au long dans la presse française et étrangère, et il ne les a jamais désavouées. « Dimanche matin, disait Le Tricolore du 30 mai, sur plus de 2,000 fédérés, 111 ont été fusillés dans les fossés de Passy, et ce, dans des circonstances qui démontrent que la victoire était entrée dans toute la maturité de la situation. « Que ceux qui ont des cheveux blancs sortent des rangs, dit le général de Galliffet qui présidait à l’exécution ». et le nombre des fédérés à tête blanche monta à 111. Pour eux, la circonstance aggravante était d’être contemporains de 1848 ». Le grand journal tory, Le Standard, dans son numéro du 1er juin, mentionnait 150 prisonniers massacrés le mardi 30, à la porte Maillot, dans des conditions de même ordre.

Quand les colonnes arrivaient à Versailles, elles y étaient accueillies par tout le beau monde accouru comme au spectacle, tous les drôles et toutes les drôlesses de la « bonne société ». Messieurs gantés, dames en falbalas se jetaient sur le troupeau hébété et hagard que, sabre au clair, fusil chargé, maintenait la soldatesque. Ils invectivaient, ils insultaient bassement les malheureux impuissants, et les Messieurs, de leurs cannes, les dames, de leurs ombrelles, tapaient dans le tas, cherchant les yeux. Les femmes de gendarmes et de sergents de ville, mêlés aux gens de la haute, crachaient à la face des prisonniers, les souffletaient, leur arrachaient la barbe et les cheveux, et plus d’une douairière ou d’une catin de luxe les imitait. Ces scènes immondes provoquèrent un haut-le-cœur chez les correspondants des journaux étrangers, même les plus conservateurs comme le Times et le Standard qui en furent les témoins. « Quelle différence y a-t-il alors, écrivait le Times, entre les partisans de la Commune et ceux du gouvernement de Versailles ? »

Après la traversée de Versailles, Satory le terme — terme provisoire avant les pontons, avant le bagne ou avant le poteau d’exécution — de cette marche plus angoissante et douloureuse cent fois que celle légendaire du Christ aux pentes du Golgotha. C’est à Satory ou à l’Orangerie que vient s’aplatir enfin, sous les canons braqués et les mitrailleuses chargées, le lamentable troupeau commis à la garde de tortionnaires pires encore que ceux qui jusque-là lui firent escorte. Heureux les morts ! comme disait André Léo ; ceux-là du moins avaient cessé de souffrir.

Les survivants échappés à cette géhenne en parlent encore, après trente-cinq années écoulées, avec un insurmontable sentiment de dégoût, d’horreur et presque d’épouvante. Ce n’était pas un cachot ; c’était une étable où grouillaient, couverts de vermine, et bientôt gangrenés d’ulcères, dans la fange et les ordures accumulées, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ayant pour nourriture unique un croûton de pain, pour boisson une eau rare, souillée d’ignobles déjections. Dans cette étable, le boucher, à toute heure de jour et de nuit, descendait et marquait pour la mort les victimes de son choix immédiatement exécutées.

Que si l’on veut être mieux fixé sur le sort par Versailles réservé à ses prisonniers de guerre, sur ce que Thiers et ses collaborateurs en répression entendaient par « expiation », on lise la relation qui suit. Ce récit a le mérite, en plus qu’il donne l’essentiel des choses, d’être emprunté à l’un des journaux les plus réactionnaires du temps, le Gaulois et d’avoir été écrit par un ouvrier — typographe au Gaulois, précisément — qui se proclame lui-même, non sans orgueil, anti-communard et se vante de s’être caché du 18 mars au 21 mai, afin de ne pas servir le gouvernement révolutionnaire. Le pauvre diable, à l’instant où il croyait être « délivré », avait été saisi par une patrouille versaillaise à l’imprimerie du Gaulois' envahie, conduit au parc Monceau et de là embarqué pour Satory. Nous devons passer sur le début du récit tout à fait poignant pourtant, alors qu’on le sépare de son jeune enfant, pour venir de suite au fait. Voici donc ce que raconte, ce qu’a vu, ce qu’a souffert cet infortuné et avec lui des milliers d’autres.

« Nous étions parqués dans un espace enserré ; il y avait devant nous des murs crénelés et derrière ces murs des soldats armés. D’un autre côté, des mitrailleuses étaient braquées ; je n’en avais jamais vu. Un voisin demanda ce que c’était ; un gendarme répondit, en baillant : Ça, c’est les moulins à café ! C’est avec ça que demain on nettoiera la place, Des gendarmes nous ordonnèrent de nous coucher. On obéit. Ceux qui retardèrent tombèrent à leur tour, mais pour ne plus se relever ; on les avait fusillés.

… La journée du lendemain se passa sans apporter aucun changement. Nous étions toujours couchés. Chaque fois qu’un de nous faisait mine de se lever, les balles sifflaient au-dessus de nos têtes. Ce n’était rien alors ; mais quand la nuit vint, une pluie abondante tomba et continua sans cesse. En peu de temps, la terre fut détrempée ; la situation devenait insoutenable. Nos habits qui nous avaient collé à la peau tout d’abord s’étaient maintenant incrustés dans le sol : boue et hommes ne faisaient plus qu’un. Les plus hardis tentèrent de se lever ; mais à chaque mouvement les meurtrières vomissaient du plomb, en même temps que les imprécations des soldats ivres ; et les balles lancées au hasard frappaient « dans le tas », comme avait dit l’officier.

Quand le jour se fit, le tableau qui s’offrit à nos yeux fut terrible : il y avait au milieu de ces tas de boue des taches de sang et des morts, des blessés sans secours ; c’était horrible ! Un grand bruit me tira de ma torpeur. Il grandit et un autre bruit parut lui répondre. Bientôt, je fis comme les autres : je regardai. C’était un convoi de femmes et d’enfants qui s’avançait. Des enfants !

Elles avaient marché toute la nuit et la pluie, tombant par rafales, avait déchiré les tissus trop justes ; beaucoup étaient presque nues jusqu’à la ceinture ; quant à leurs chaussures, la boue du chemin les avait dévorées ; elles allaient nu-pieds. On les reconnaissait bien celles-là : elles boitaient.

Cela dura cinq fois vingt-quatre heures ; après quoi, appelé par ordre alphabétique, je comparus enfin devant un officier. Je ne sais ce que je lui dis je lui parlai du froid, de la faim, de la pluie et de l’enfant surtout… Il me renvoya. Le lendemain, embarqué à bord d’un train de voitures à bestiaux, je roulai vingt-deux heures ! J’avais perdu tout sentiment du jour et de la nuit. Quand je sortis de là, je ne savais si le jour se levait où si la nuit allait baisser. »[4]

Celle peinture des maux endurés par un homme permet de se figurer quel fut le lot des femmes et des enfants, dont certains et certaines séjourneront plusieurs mois dans cet enfer. Mais qu’importait aux bourreaux le sort de ces femmes et de leur portée ? « Qu’on se rassure, disait le Figaro, allant au devant d’un apitoiement possible, en pensant que toutes les maisons de tolérance de la capitale ont été ouvertes par les gardes nationaux qui les protégeaient, et que la plupart de ces dames étaient des locataires de ces établissements ». Et le Dumas fils, moraliste patenté de théâtre et d’alcôve, déclarait, trépignant sur les cadavres : « Nous ne dirons rien de leurs femelles (les compagnes des fédérés) par respect pour les femmes à qui elles ressemblent, quand elles sont mortes ». Qu’on se remémore donc en contraste la captivité exempte de tout mauvais traitement, respectueuse de la personne de ses ennemis et de leur dignité, dans laquelle la Commune avait tenu ses propres prisonniers, les otages eux-mêmes, et qu’on prononce de quel côté se trouvaient les barbares, de quel côté les civilisés ?

Combien furent-ils au total ces infortunés dont nous venons d’essayer d’évoquer le martyre ? Ici, Versailles n’a pas fui, comme pour les morts, toute précision. Les documents officiels donnent : arrêtés, hommes, 36.859 ; femmes, 1.058 : enfants, 654. Ces chiffres cependant demeurent encore assez en deçà de la vérité, sans doute, parce que le général Appert et les statisticiens militaires, ses compères, ont négligé de tenir compte des 5 ou 6.000 incarcérés qui, ayant eu la chance de pouvoir prouver leur non-participation au mouvement, ne subirent qu’une détention de minime durée. 45.000 arrestations, d’après les données diverses, sur lesquelles on peut tabler, parait une estimation plus exacte et nullement exagérée : 20.000 du 21 au 29 mai, 25.000 durant les deux mois qui suivirent. Au début, les prisonniers provenaient surtout des rafles faites sur la voie publique et des perquisitions opérées à domicile en vue soi-disant de la reddition des armes. De là les inévitables méprises, telle que celle dont fut victime le typographe du Gaulois dont nous avons relaté la triste aventure. Nombre de prêtres déguisés en civil, de réactionnaires très authentiques, furent ainsi compris dans les premiers convois, et aussi des dames du « meilleur monde » qui figurèrent très bien dans les rues de Paris et de Versailles, les pétroleuses ignobles que dépeignaient leurs journaux. Mais quelques jours plus tard, les arrestations se firent plus méthodiques. La troupe était guidée dans ses démarches par les « Comités d’épuration » que constituaient les bourgeois un peu dans tous les quartiers, et aussi par les dénonciateurs bénévoles. Pour ces derniers, la police tenait fraternellement registre ouvert et le chiffre des dénonciations monta, du 24 mai au 13 juin, au fabuleux total de 379.828. Ce trait en dit plus long que tout peut-être sur la vilenie de la classe victorieuse et le caractère implacable qu’elle entendait imprimer à la répression.

Le gouvernement ne pouvait, il va de soi, juger selon les formes légales, même avec la procédure simplifiée des conseils de guerre, un aussi grand nombre de prévenus. Il le pouvait d’autant moins qu’il n’avait pris à cet égard aucune précaution, tant il semble avéré qu’il ne voulait pas de prisonniers et qu’il comptait bien que l’armée n’en ferait pas.

Pourtant ces prisonniers étaient là maintenant. Les fusiller tous était devenu une impossibilité devant la France républicaine qui s’émouvait, devant l’Europe attentive qui regardait. Il fallait prendre un parti, fabriquer les tribunaux qui manquaient. On s’y mit, et vers le mois d’août l’ère des vengeances juridiques succéda à l’ère des massacres sommaires. Le supplice des vaincus n’en continua pas moins durant de longues semaines encore. 30.000, déjà traités à l’avance comme des condamnés, avaient été évacués sur les pontons ou sur les forts du littoral de la Manche et de l’Atlantique où ils retrouvèrent, après un voyage en wagons à bestiaux de vingt-cinq, trente et trente-deux heures, les mêmes sévices et les mêmes tortures qu’ils avaient connus à Satory et à l’Orangerie. 1179 d’entre eux y laissèrent la vie.

Ce fut là que la plupart du temps la justice versaillaise alla quérir ses victimes pour les traduire à sa barre. Or, ces victimes étaient si peu coupables au regard même des brutes sanguinaires appelées à statuer sur leur sort, les preuves du crime ou du délit manquaient si radicalement, que les Gaveau, les Merlin, les Boisdenemetz, les Jobey, les Delaporte et consorts ne purent prononcer au total que 10.137 condamnations contradictoires, dont 9.385 pour port d’armes seulement et exercice illégal de fonctions publiques. 30.000 et plus furent donc renvoyés des fins de la plainte purement et simplement, mais après un emprisonnement préventif, et quel emprisonnement ! qui avait duré des mois et parfois des années.

Ces procès, menés comme des charges à la baïonnette par des magistrats : officiers, sous-officiers et soldats, les bottes encore dégoûtantes de sang et qui jugeaient, ô dérision ! les prisonniers qu’ils n’avaient pu tuer avant, dans le combat ou au cours de la boucherie, aboutirent cependant à souligner le néant des charges sous lesquelles on s’était flatté d’accabler les vaincus et de les déshonorer pour l’histoire. L’affaire des pétroleuses — elles étaient huit mille embrigadées, sous la direction de Ferré, selon les journaux de l’ordre — se réduisit au procès de cinq vaillantes femmes, Rétifle, Suétens, Marchais, Papavoine et Bocquain, condamnées, les trois premières à mort non pour avoir incendié des monuments publics, la preuve ne put être faite, mais pour avoir combattu aux barricades.

L’affaire des pupilles avorta non moins misérablement. En somme, aucune des calomnies dirigées contre le mouvement révolutionnaire en général ou contre ses personnalités les plus notoires, en particulier, ne put être étayée de la moindre preuve et ne vit même le jour à l’audience. Pas un chat-fourré galonné n’osa reprendre à son compte les accusations de concussion, de vol, de pillage dont la presse bourgeoise s’était montrée si prodigue. Au creuset, la formidable insurrection, qui avait prétendument recruté ses combattants parmi les hôtes de toutes les geôles de France et de l’univers, sur 40,000 prévenus et 13,000 condamnés, ne laissait à l’ennemi, malgré le grand nombre de repris de justice intentionnellement englobés dans les poursuites, que 2,381 individus pourvus d’un cahier judiciaire pour crimes et délits que le rapport général paru le 1er janvier 1875 se garde, du reste, bien de spécifier. Enfin, cette insurrection fomentée soi-disant par l’étranger, avec l’or de l’étranger, et vers laquelle s’étaient rués pour en attiser les flammes les aventuriers des deux mondes, ne fournissait que 390 condamnés non français.

Plusieurs de ces procès avaient été montés à grand orchestre, notamment celui qui se déroula devant le troisième conseil de guerre du 7 août au 2 septembre. S’y trouvaient impliqués quinze membres de la Commune tombés aux mains de l’ennemi : Assi, Billioray, Champy, Victor Clément, Courbet, Decamps, Ferré, Paschal Grousset, Jourde, Ulysse Parent, Rastoul, Regère, Trinquet, Verdure et Urbain, plus Ferrat et Lullier du Comité central. Le procès ne tint du reste pas ce que Versailles s’en était promis. Les robins à épaulettes s’y montrèrent féroces, mais grotesques plus encore. Les accusés ne furent pas non plus, il faut le dire, à la hauteur de leur rôle. Jourde et Grousset firent preuve de fermeté et de courage, mais se cantonnèrent trop exclusivement sur le terrain de leur gestion personnelle. Aucun d’eux, sauf Trinquet et Ferré, n’essaya d’élargir le débat aux proportions d’une grande controverse sociale, la seule chose qui convînt en présence surtout de la veulerie générale de la défense.

Les eut-on laissé parler, il est vrai ? C’est douteux quand on se reporte à l’accueil fait par les juges, l’accusation et le public ligués à la courte « défense » de Ferré. De celle déclaration, qui n’a pas cinquante lignes pourtant, le délégué de la Commune à la Sûreté générale ne put prononcer que les premières et les dernières lignes. De ces cinquante pauvres lignes il put dire ceci seulement, que nous reproduisons exactement avec les apostrophes furibondes du président Merlin et du commissaire du gouvernement Gaveau, qui

ET DIRE QU’ON VOUDRAIT ME FORCER À RECONNAÎTRE CE CRAPAUD-LÀ !
D’après un document de l’époque.


en hachèrent la lecture, car rien un saurait mieux peindre ce que furent les débats devant ce tribunal d’assassins et les autres qui fonctionnèrent à côté :

Merlin. — La parole est au défenseur de Ferré.

Me Marchand. — Messieurs, pour se conformer à la loi, on a dû donner un défenseur à Ferré et M. le Président m’a nommé d’office pour remplir ce devoir. Mon client a déclaré ne pas vouloir de défenseur. Je demande, au nom même de la liberté de sa défense, qu’on lui accorde la parole pour qu’il la présente lui-même.

Merlin (à Ferré). — Avant de vous donner la parole, je dois vous dire que je ne souffrirai rien qui soit un éloge de la Commune. Vous n’avez pas ici à l’exalter, mais seulement à présenter votre défense et à répondre aux accusations dirigées contre vous.

Ferré. — C’est pour me conformer à cette recommandation que j’ai écrit les paroles que je me proposais de prononcer.

Ferré (lisant). — Messieurs, après la conclusion du traité de Paris, conséquence de la capitulation honteuse de Paris, la République était en danger. Les hommes qui avaient succédé à l’Empire, écroulé dans la boue et le sang…

Merlin. — Écroulé dans la boue et le sang… Je vous arrête. Est-ce que votre gouvernement n’était pas, lui, absolument dans ces conditions ?

Ferré. — Ces hommes se cramponnaient au pouvoir, et, quoique accablés par le mépris public, ils préparaient dans l’ombre un coup d’État ; ils persistaient à refuser à Paris l’élection de son Conseil municipal.

Gaveau. — Ce n’est pas vrai.

Ferré. — Le 18 mars, il n’y avait pas encore de loi autorisant les élections.

Merlin. — Je vous préviens une seconde fois ; à la troisième je vous arrêterai et vous retirerai la parole.

Ferré (continuant). — Les journaux honnêtes et sincères étaient supprimés ; les meilleurs patriotes étaient condamnes à mort…

Merlin. — Asseyez-vous, je vous retire la parole et je la donne à votre défenseur, s’il a quelque chose à dire.

Ferré. — Je n’ai plus que quelques lignes à lire et je désirerai surtout lire les dernières qui ne concernent que moi.

Merlin (sur les insistances de l’avocat Marchand). — Qu’il les lise.

Ferré. — Membre de la Commune de Paris, je suis entre les mains de ses vainqueurs. Ils veulent ma tête ; qu’ils la prennent. Jamais je ne sauverai ma vie par la lâcheté. Libre, j’ai vécu ; j’entends mourir de même. Je n’ajoute plus qu’un mot. La fortune est capricieuse. Je laisse à l’avenir le soin de ma mémoire et de ma vengeance.

Merlin. — La mémoire d’un assassin !

Gaveau. — C’est au bagne qu’il faut envoyer un manifeste pareil.

Merlin. — Tout cela ne répond pas aux actes pour lesquels vous êtes ici.

Ferré. — Cela signifie que j’accepte le sort qui m’est fait.

Une condamnation à mort répondit à ces nobles et fières paroles. Lullier, mais pour la forme seulement — il devait être grâcié aussitôt — fut frappé de la même peine. Les autres, sauf Decamps et Parent acquittés et Courbet et Victor Clément que l’on tint quittes avec trois et six mois d’emprisonnement, furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité et à la déportation.

Cependant les 30.000 cadavres que son armée lui avait faits, non plus que les 45.000 prisonniers qui agonisaient sur ses pontons et dans ses geôles ne suffisaient pas encore à la réaction pour éteindre la soif de sang et de répression qui la brûlait. Elle entendait, en effet, que pas un des vaincus ne lui échappât et la pensée seule que quelques-uns d’entre eux, la frontière franchie, pussent trouver un refuge sur une terre hospitalière empoisonnait son triomphe et sa joie.

Dès le 26 mai, Jules Favre, s’inspirant de ces sentiments implacables, avait adressé à tous les agents de la France à l’extérieur une circulaire, véritable monument d’infamie. Il y disait : « L’œuvre abominable des scélérats qui succombent sous l’héroïque effort de notre armée ne peut être confondu avec un acte politique. Elle constitue une série de forfaits prévus et punis par les lois de tous les peuples civilisés. L’assassinat, le vol, l’incendie systématiquement ordonnés, préparés avec une infernale habileté ne doivent permettre à leurs complices d’autre refuge que celui de l’expiation légale. Aucune nation ne peut les couvrir d’immunité, et, sur le sol de toutes, leur présence serait une honte et un péril. Si donc vous apprenez qu’un individu compromis dans l’attentat de Paris a franchi la frontière de la nation près de laquelle vous êtes accrédité, je vous invite à solliciter des autorités locales son arrestation immédiate et à m’en donner de suite avis pour que je régularise cette situation par une demande d’extradition ». Depuis il avait multiplié les démarches officielles et officieuses auprès des chancelleries pour aboutir à ses fins. Si plate, après la défaite, devant les monarchies européennes, si accommodante, la France bourgeoise se faisait avec lui à cette occasion, raide, hautaine et presque provocante. Âprement, impérieusement, elle réclamait les fugitifs au nom du droit international et de la morale universelle.

L’Espagne et la Belgique seules s’étaient abaissées pourtant à écouter de prime abord ces honteuses propositions. D’Angleterre, Gladstone, président du Conseil, avait répondu « que son gouvernement aurait à examiner jusqu’à quel point et dans quelle mesure les personnes réclamées par les autorités françaises pourraient être considérées comme des accusés politiques ». Ce qui, dans les formes protocolaires, était, avec le refus, la leçon donnée aux dirigeants républicains descendus au-dessous des bandits de Brumaire et de Décembre. La fin de non-recevoir du gouvernement britannique décida de la suite. Les unes après les autres la plupart des puissances, même la Belgique, secouée peut-être aussi par la méritoire protestation de Victor Hugo, se refusèrent expressément ou du moins pratiquement à jouer rôle de rabatteurs pour le compte de la réaction française, et les évadés purent respirer en paix sur la terre d’exil.

Plusieurs milliers de travailleurs parisiens durent ainsi la vie et la liberté à l’attitude courageuse et humaine de l’aristocratique Angleterre. Quelques-uns, plus audacieux ou plus chanceux, avaient pu glisser à travers les mailles du filet militaire et policier et passer la frontière dès le lendemain de la chute de la Commune. En juin et juillet les rejoignirent, dès qu’ils eurent pu se procurer le passe-port et les fonds indispensables, tous ceux — et ils étaient légion — qui se cachaient, se dissimulaient, erraient misérablement d’atelier en atelier, sous le coup de poursuites, menacés par les dénonciations qui continuaient à faire rage. La plupart vinrent chercher directement un abri Outre-Manche, où la société, renseignée par les journaux, qui lui avaient dit à peu près la vérité sur les massacres de Paris, se montrait accueillante aux proscrits, prête à leur procurer emploi et travail. Certains demeurèrent sur le continent, qui en Suisse, qui en Belgique, qui en Allemagne même, dans les provinces récemment annexées, c’est-à-dire là où l’on pariait encore la langue maternelle, où la séparation paraissait par suite moins douloureuse, moins grevée d’aléa. Libres, ou à peu près du reste, les uns et les autres, non plus traqués comme des fauves, mais autorisés à se refaire une existence et un foyer et en tous cas vivants.

Fin juillet, il n’y avait plus, peut-on dire, un seul Communeux dans Paris. Des 100.000 hommes, des 100.000 républicains et socialistes qui avaient appuyé jusqu’au bout le mouvement du 18 mars, ceux qui n’étaient pas morts assassinés pendant ou après le combat ou qui ne pourrissaient pas captifs et enchaînés dans les bagnes du vainqueur étaient en fuite, avaient pris sans espoir de retour, hélas ! le chemin de l’exil.

C’est à ce moment, surtout, c’est alors dans le silence et la torpeur qui succédèrent aux convulsions dernières que la situation apparut sous son vrai jour et que la réaction put exactement mesurer l’étendue de son triomphe. Des quartiers entiers se trouvaient dépeuplés ; la vie s’en était comme retirée. Dans telles et telles rues, naguère fourmillières de travailleurs, il ne restait plus que les vieilles femmes et les tout jeunes enfants. 100.000 électeurs manquèrent à l’appel lors des élections municipales de juillet qui se produisirent deux mois après la semaine sanglante. En certains arrondissements le déchet s’accusa particulièrement formidable. Au XXe, par exemple, le chiffre des votants qui avait été en avril de 16.300, tomba, à cette occasion, à 6.700. 10.000 électeurs environ, plus des trois cinquièmes de la population mâle adulte, avait donc sombré dans la tourmente.

Mais un document plus éloquent encore vint quelque temps après établir, de façon lumineuse et péremptoire, les pertes formidables subies par l’insurrection, révéler les effets de la saignée effroyable par Thiers et la bourgeoisie ordonnée, par l’armée accomplie. Il s’agit de l’enquête sur la situation industrielle et commerciale de Paris entreprise au début de l’automne 1871 par des membres du nouveau Conseil municipal, enquête que conduisirent surtout les chefs du jeune radicalisme bourgeois : Ranc, Lockroy, Allain-Targé.

Déjà, le général Appert avait, dans son rapport à la Commission d’enquête sur le 18 mars, fourni quelques données statistiques très suggestives en relevant les condamnations par profession : 2.901 journaliers, 2.664 serruriers-mécaniciens, 2.293 maçons, 1.659 menuisiers, 1.598 employés de commerce, 1.491 cordonniers, 1.065 commis, 863 peintres en bâtiment, 819 typographes, 766 tailleurs de pierres, 681 tailleurs, 636 ébénistes, 528 bijoutiers, 382 charpentiers, 347 tanneurs, 283 sculpteurs, 227 ferblantiers, 224 fondeurs, 210 chapeliers, 206 couturières, 193 passementiers, 179 horlogers, 172 doreurs, 159 imprimeurs en papier peint, 157 mouleurs, 124 cartonniers, 106 relieurs, 106 instituteurs, 98 facteurs d’instruments, etc. Mais ces chiffres, comme on le voit, ne visaient guère que les condamnés réguliers par les Conseils de guerre, soit 20.000 individus sur 100.000. L’enquête municipale, autrement démonstrative, porta sur l’ensemble des disparus, tant morts que prisonniers ou que fugitifs, et elle sonda à fond les vides affreux creusés par la répression dans les rangs de la classe prolétarienne.

Elle sonda, disons-nous, et voici ce qu’elle trouva. L’industrie de la cordonnerie, qui occupait 24.000 ouvriers français avant le 18 mars, en avait perdu 12.000, tués, emprisonnés ou en fuite. Dans l’industrie des vêtements, le chiffre des ouvriers français disparus montait à plus de 5.000. Les pertes de l’industrie du meuble au Faubourg Saint-Antoine s’élevaient au moins à 6.000 et les patrons suppliaient qu’on leur retournât leurs ouvriers, ceux qui n’étaient pas morts, bien entendu, voyant, disaient-ils, arriver avec terreur le mois d’octobre, mois des commandes, et ne sachant pas comment autrement ils s’en pourraient tirer. Dans l’industrie du bâtiment, les pertes n’avaient pu être encore fixées, mais l’enquête établissait que tous les ouvriers peintres avaient dû être remplacés par des apprentis et que 3.000 ouvriers couvreurs, plombiers et zingueurs avaient disparu. L’industrie du bronze accusait un déchet de 1.500 de ses plus habiles ouvriers. Mêmes vides chez les ouvriers mécaniciens et les ouvriers en métaux. Les peintres d’enseignes, abondant ordinairement sur la place, continuait le rapport, se sont évanouis. Constatations identiques pour toutes les industries ressortissant à la production de l’article de Paris et qui occupaient les précédentes années plus de 20.000 salariés. Enfin les fabricants de machines à coudre déclaraient que leur industrie était menacée de ruine complète, les ouvrières qui les leur achetaient ayant disparu. L’un d’eux affirmait qu’il avait en sa possession pour 400.000 francs de billets souscrits par ces ouvrières, en paiement de leurs machines, dont le quart seulement lui serait remboursé, les signataires des trois autres quarts n’ayant plus donné signe de vie et demeurant introuvables.

Mais Versailles avait moins de souci encore de Paris à terre que de Paris debout. Peu lui importait les lamentations et les plaintes de la capitale, émanassent-elles même de son patronat. La ville entière devait payer pour la Révolution qu’elle avait faite ou laissé faire. Thiers, narquois, offrait aux fabricants de meubles du Faubourg Saint-Antoine, ses lignards et ses artilleurs pour remplacer leurs ouvriers et, pour scander cette réponse, les conseils de guerre multipliaient les exécutions et les condamnations.

Vingt-six de ces machines à meurtres fonctionnaient maintenant à Versailles. Paris, Vincennes, Saint-Cloud, Rueil, au Mont-Valérien, Sèvres, Saint-Germain, Rambouillet et Chartres, les autres au siège des principales grandes subdivisions militaires. À la douzaine, on y dépêchait les prévenus, conduits au tribunal les menottes aux mains, beaucoup même dépourvus d’un défenseur d’office, chargés à outrance par de faux témoins, policiers, mouchards que les juges encourageaient du geste et de la voix, abandonnés par les témoins à décharge qui n’osaient venir, se présenter, dans la crainte d’être eux-mêmes arrêtés. Accusation, interrogatoire, sentence, le tout ne prenait pas dix minutes.

270 condamnations capitales dont 8 atteignaient des femmes furent ainsi rendues. Furent condamnés aux travaux forcés à temps et à vie 410 inculpés dont 29 femmes, à la déportation dans une enceinte fortifiée 3.989 dont 20 femmes, à la déportation simple 3.507 dont 16 femmes et 1 enfant, à la détention 1.629 dont 8 femmes, à la réclusion 64 dont 10 femmes, aux travaux publics 29. Furent frappés d’une peine d’emprisonnement de plus d’un an 1.344 prévenus dont 15 femmes et 4 enfants, d’une peine d’emprisonnement de trois mois à un an 1.622 dont 50 femmes et 1 enfant, d’un emprisonnement d’une durée inférieure à trois mois 432. Le bannissement fut prononcé contre 322 accusés, et 117 enfin, dont une femme, se virent placés sous la surveillance de la haute police. Voilà le lugubre bilan tel que l’établit au 1er janvier 1875, le garde des sceaux de la troisième République, Mac-Mahon régnant. Encore convient-il de faire remarquer que cette récapitulation victorieuse ne tient pas compte des condamnations prononcées consécutivement aux événements de province.

Et rien ne vint contrarier l’exécution de ces milliers de sentences infâmes. La célèbre Commission des grâces nommée le 17 juin par l’Assemblée nationale, à la demande de Thiers, qui se déchargeait hypocritement sur elle du soin de distiller au compte-goutte la clémence bourgeoise, ne prononça pas cinquante commutations de peine. Aussi la conscience publique l’a-t-elle flétrie du nom mérité de Commission d’assassins. Le 28 novembre, elle laissait fusiller ou pour mieux dire elle fusillait Rossel, Ferré et le sergent Bourgeois conduits menottes aux mains au plateau de Satory et dont le froid courage fit pâlir les bourreaux. Le 22 février 1872, elle fusillait trois des soi-disant meurtriers des généraux Lecomte et Clément Thomas, Herpin-Lacroix, Lagrange et Verdagner, manifestement innocents, et qui moururent au cri de vive la Commune ! Le 19 mars, elle fusillait Préau de Vedel, accusé d’avoir tenu la lanterne lors de l’exécution nocturne de Chaudey, par Raoul Rigault, à la prison de Sainte-Pélagie. Le 30 avril, elle immolait le vaillant Genton qui, blessé aux barricades, se traîna au poteau sur ses béquilles. Le 25 mars, ce fut le tour du corroyeur Serizier, le commandant du fameux 101e du XIIIe arrondissement, de Bouin et de Boudin impliqués dans le meurtre des dominicains d’Arcueil et qui firent honte aux soldats du peloton par leur impassibilité. Le 6 juillet, deux nouvelles victimes s’adossèrent au poteau : Baudoin et Rouilhac. Le 24 juillet, la Commission en exécuta quatre du coup : François, directeur de la Roquette sous la Commune, Aubry, Dalivoust et de Saint-Omer condamnés pour l’affaire de la rue Haxo. Le 18 septembre, la Commission se contenta de faire coup triple : Dénivelle et Deschamps accusés du meurtre d’un officier fédéré, de Beaufort, et Lolive soupçonné d’avoir participé à la fusillade des otages de la Roquette. Le 22 janvier 1873, dernière exécution, triple encore, d’un membre de la Commune, Philippe du XIIe, pris les armes à la main ; de Benot et de Decamps, incendiaires, avait dit l’acte d’accusation.

Les condamnés à la déportation non plus n’étaient pas oubliés. Le gouvernement longtemps hésitant sur le bagne lointain où il ensevelirait pour toujours les braves qui avaient osé se lever et lutter contre lui, avait fait choix enfin de la Nouvelle-Calédonie, roc inaccessible et stérile, aux antipodes du monde, à six mille lieues de la mère patrie. Mais c’est au bagne déjà et quel bagne ! dont il faut lire la description dans l’autobiographie de ceux-là qui y ont passé[5], le fort Boyard, Saint-Martin-de-Ré, l’île d’Oléron, l’île d’Aix, le fort de Quélern, l’arsenal de Toulon, que les condamnés, le boulet aux pieds, le fouet de la chiourme sifflant à leurs oreilles, attendaient l’embarquement, Ce jour vint enfin. Le 3 mai 1872 la Danaé ouvrit la marche sinistre avec trois cents déportés. Suivirent la Guerrière, la Garonne, le Var, le Rhin, la Sybille, l’Orne, le Calvados, la Virginie, cages infectes, foyers d’infection, enfers flottants. Les déportés, plus maltraités que les criminels de droit commun, y sont en butte à tous les affronts et à toutes les tortures en une traversée qui dura cinq mois en moyenne et offrit aux requins abondante pâture.

Il y avait là des hommes, des membres de la Commune : Paschal Grousset, Jourde, Rastoul, Verdure, Trinquet, Amouroux ; des fonctionnaires du gouvernement révolutionnaire : Fontaine, Henri Brissac, Lucipia, Dacosta, Roques de Filhol, Ralsenq ; des combattants qui n’avaient pu trouver la balle libératrice sur le champ de bataille : Lisbonne, Cipriani, les frères Allemane, Henri Place ; des journalistes : Rochefort, Alphonse Humbert, du Père Duchêne, Maroleau, Albert Grandier, du Rappel, Olivier Pain. Il y avait des femmes aussi, plus résistantes, plus fermes encore que les hommes, comme Louise Michel qui a voulu la mort que ses juges lui ont refusée. « Je ne veux pas me défendre, avait-elle dit aux soudards devant qui elle comparaissait, je ne veux pas être défendue ! J’appartiens toute entière à la Révolution sociale et je déclare accepter la responsabilité de tous mes actes. Je l’accepte sans restrictions. Vous me reprochez d’avoir participé à l’exécution des généraux ? À cela je repondrai : Oui, si je m’étais trouvée à Montmartre, quand ils ont voulu tirer sur le peuple, je n’aurais pas hésité à faire tirer moi-même sur ceux qui donnaient des ordres semblables. Quant à l’incendie de Paris, oui j’y ai participé, je voulais opposer une barrière de flammes aux envahisseurs de Versailles. Je n’ai pas de complices ; j’ai agi d’après mon propre mouvement… Ce que je réclame de vous, qui vous affirmez Conseil de guerre, qui vous donnez comme mes juges, qui ne vous cachez pas comme la Commission des grâces, c’est le champ de Satory où sont déjà tombés nos frères. Il faut me retrancher de la société ; on vous dit de le faire ; eh bien ! le Commissaire de la République a raison. Puisqu’il semble que tout cœur qui bat pour la liberté n’a droit qu’à un peu de plomb, j’en réclame ma part ! Si vous me laissez vivre, je ne cesserai de crier vengeance et je dénoncerai à la vengeance de mes frères les assassins de la Commission des grâces. J’ai fini… si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi ». Et les juges militaires avaient tremblé devant cette femme qui les défiait avec une si tranquille audace ; ils n’avaient pas osé prononcer la sentence capitale et l’avaient condamnée à la mort lente, à la déportation dans une enceinte fortifiée. Stoïque, elle avait accepté son sort et sur le pont de la Virginie, qui l’emportait loin de France, loin de sa mère, loin de tout ce qui lui était cher, elle réconfortait ses compagnons de chaîne, comme elle les réconfortera là-bas au terme du voyage, sur la terre de damnation, gardant en son cœur indomptable l’espérance avec la foi, foi dans la cause auguste du prolétariat, espérance en une revanche fatale.

C’est tout. En ces jours l’expiation est parachevée et complète. Avec les lois, par les lois, par ses lois, la réaction bourgeoise, ainsi que Thiers le lui avait demandé, a mis le sceau à son triomphe. Elle a fait ce coup-ci plus grand qu’en juin et qu’en décembre. Elle a abattu la classe ouvrière, l’a saignée à blanc, l’a châtrée pour des années de ses éléments les plus vigoureux, les plus rebelles. Devant son dernier attentat, tous les attentats de l’histoire, de son histoire du moins, se rapetissent et pâlissent. La Saint-Barthélémy n’a pas fait 5.000 victimes ; la Terreur de 93 et de 94 n’en a guère fait plus du double ; et Saint-Barthélémy comme Terreur s’étaient étendues l’une et l’autre cependant à l’ensemble du territoire. En juin 48, les assassinés furent 10.000 peut-être. Cette fois, c’est par 30.000 qu’il les faut compter, avec 70.000 autres rayés sinon de la vie, du moins de la société, plongés vivants dans des sépulcres qui ne

LE TRONC TIENT TOUJOURS
(D’après un document du Charivari.)


devaient pas rendre leur proie ou rejetés du pays natal sur le chemin sans fin de l’exil. Pour trouver aussi fort, aussi monstrueux, il faut remonter jusqu’à Rome, jusqu’à la Médie et à l’Assyrie, aux prodigieuses tueries des Temps barbares où l’homme était un loup pour l’homme, le savait et le disait.

C’est, qu’aussi bien, ce n’était plus deux peuples ici qui se heurtaient, c’étaient deux classes aussi étrangères l’une à l’autre que les Assyriens et les Juifs, les Carthaginois et les Romains, aussi irréductiblement hostiles, les asservisseurs contre les asservis, les spoliateurs contre les spoliés, les maîtres contre les esclaves, et que s’il est un droit international et un droit des gens de chancellerie à chancellerie, de gouvernement à gouvernement, de nation à nation, il n’en est pas et n’en peut pas pour les classes qui se mesurent dans les frontières d’un même pays, et s’y disputent non pas un lambeau de province, mais le droit à la vie, à la jouissance des fruits du travail. Ici, il n’y a plus qu’une règle, qu’une loi, la loi du plus fort et malheur au plus faible.



  1. Gaulois du 29 mai.
  2. Camille Pelletan. La Semaine de Mai, page 224.
  3. André Léo. — Les Défenseurs de l’Ordre, à Paris, en mai 1871.
  4. Gaulois, 24 septembre 1871. Extrait d’un article : Quatre mois de captivité.
  5. Consulter les Mémoires d’un Communard, par Jean Allemane.