Histoire socialiste/La Commune/19

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Chapitre XVIII.

Histoire socialiste
La Commune, chapitre XIX.


QUELQUES CONSIDÉRATIONS


Il n’est rien de malaisé comme de juger un mouvement avorté. Les vaincus ont toujours tort même pour qui les aime, pour qui fraternise avec eux. Celui-là qui eut le plus souhaité leur victoire est tenté bien souvent de se montrer le plus sévère. C’est pourquoi, sans doute, la Commune a obtenu et obtient encore si peu d’indulgence de la part des intellectuels, même sympathisants, qui ont bien voulu s’occuper d’elle. La Commune n’a trouvé grâce, en somme, adhésion franche et entière, qu’auprès du prolétariat qui, négligeant le détail et l’accidentel, par conséquent les faiblesses, les incapacités et les tares individuelles, ne s’est souvenu que de la barricade dont il projette l’image sur l’écran du passé comme celle de l’épisode le plus héroïque jusqu’ici et le plus notoire de sa lutte séculaire contre les détenteurs du Capital et du Pouvoir. Vision simplifiée, peut-être, et qui ne tient compte ni des oppositions, ni des nuances ! Mais, à tout prendre, ne serait-ce cependant pas la plus juste et même la seule juste ?

C’est vrai, — on l’a dit, nous l’avons dit aussi — et essayé de le montrer, — la Commune fut un mouvement étrangement mêlé et confus à ses origines et traversé dans son orageuse carrière de courants multiples et divergents. C’est vrai, des patriotes, et nombreux, s’y égarèrent au début et, comme Rossel, crurent que par elle, avec elle, on pouvait galvaniser la France exsangue et moribonde et la jeter sur le Prussien. Rêve extravagant, imagination folle, mais qui hanta, il est certain, bien des cervelles. C’est vrai aussi : les républicains, tous les républicains de la capitale se rallièrent un instant expressément ou tacitement au gouvernement insurrectionnel, parce qu’ils discernaient en lui une garantie à l’égard des complots ourdis à l’Assemblée nationale et dans le pays par les revenants de la réaction contre le régime issu de la Révolution du 4 septembre. Oui, et l’on peut même prétendre qu’en tant que mouvement républicain, la Commune n’a pas échoué complètement, que sous sa pression, Thiers, pour contenir les grandes villes de province frémissantes, dut promettre la République maintenue et ne put ensuite ou ne voulut défaire ce qu’il avait fait sous le coup de la nécessité. Il est permis de dire encore que la Commune fut un mouvement communaliste, qu’elle se proposa des fins de décentralisation, de large autonomie administrative et politique, et plusieurs même ont été jusqu’à avancer cette opinion légèrement hasardeuse que ce fut là sa pensée maîtresse, son idée rectrice et comme son legs testamentaire.

Oui, toutes ces affirmations comportent une part, souvent une large part de vérité. C’est qu’aussi bien la Commune, pas plus du reste qu’aucune autre Révolution, ne se développa selon un schéma doctrinaire préconçu, sur une sorte de plan idéal, dans le vide de l’abstraction. Heurtée, chaotique, mouvante comme la vie elle-même et comme les circonstances extraordinaires où elle avait trouvé naissance, elle s’offre au spectateur avec les caractéristiques les plus diverses et parfois les plus disparates. Patriote, républicaine, communaliste, certainement elle fut ces choses et d’autres encore. Mais avant tout, surtout, par dessus tout, elle fut prolétaire, partant socialiste, car le prolétariat en mouvement ne peut agir et combattre que pour un but socialiste. Elle fut — et c’est ce que la conscience populaire a bien vu et senti et a seule vu et senti — une insurrection ouvrière qui mit debout exploités contre exploiteurs, d’abord pour la garde de leurs armes qu’on leur voulait arracher, pour leur émancipation ensuite. Elle fut dans son essence, elle fut dans son fond la première grande bataille rangée du Travail contre le Capital. Et c’est même parce qu’elle fut cela avant tout, d’un républicanisme qui n’était qu’un socialisme s’ignorant et qui allait jusqu’à menacer les bases mêmes du vieil ordre social et à évoquer un ordre nouveau, Qu’elle fut vaincue et que vaincue elle fut égorgée.

Nous avons dit, et nous ne nous en dédisons pas à la réflexion, que la Commune révolutionnaire, mettant d’aventure la main sur le pouvoir au cours du siège, réussissant son 31 octobre ou son 22 janvier, aurait pu s’implanter et durer. Pourquoi ? Parce qu’elle serait apparue essentiellement comme patriotique et qu’elle l’eût été, ne l’eût-elle pas voulu. Contre l’envahisseur, elle déterminait mécaniquement peut-on dire la concentration nationale et soudait, en tout cas pour un temps, au prolétariat en armes la bourgeoisie petite et moyenne. Elle entraînait au combat et captait et se subordonnait, par suite, des catégories sociales qui en d’autres conjonctures devaient échapper à ses prises et elle avait latitude pour effectuer, aux dépens de ces catégories sociales mêmes, des réformes profondes, légitimées par les circonstances du moment et qui auraient sans doute survécu à ces circonstances. Elle eut ainsi brûlé une étape sur la route de l’évolution, créé pour le moins la République démocratique que nous sommes à attendre encore.

Mais la capitulation signée, la paix conclue, une Assemblée légale siégeant au nom du pays, il devenait impossible que les événements s’acheminassent vers de telles fins. La bourgeoisie devait fatalement, au contraire, se dérober et bientôt même s’opposer à la poussée révolutionnaire. Ainsi fut-il. La Commune du 18 mars se manifesta presque aussitôt comme un mouvement spécifiquement prolétaire : elle fut flairée et éventée comme telle par tous les prudents, tous les habiles, tous les nantis et le vide se fit automatiquement à ses côtés. Onze jours ne s’étaient pas écoulés que s’était déjà nouée contre elle, hors Paris et dans Paris, la coalition de tous les éléments bourgeois bénéficiaires du régime économique existant et qu’elle rencontrait, pour la vilipender, la déshonorer et la canonner, les républicains et les radicaux à la Louis Blanc, à la Clemenceau ou à la Brisson, aussi acharnés, aussi venimeux et aussi implacables que les pires et les plus authentiques réacteurs. Elle n’avait plus avec elle, pour la défendre comme pour l’administrer, que des prolétaires et quelques rares transfuges de la bourgeoisie, déclassés qui n’apportaient que leur personne.

Dans ces conditions, l’issue n’était pas douteuse. La classe qui s’était emparé du pouvoir et qui se trouvait du fait de la volonté de l’adversaire, beaucoup plutôt que de la sienne, jetée à la barre était inapte, en effet, à assumer la tâche que le destin moqueur lui imposait. Elle manquait presque totalement, même dans son élite et, à plus forte raison dans sa masse, des capacités indispensables. Elle pouvait fournir des combattants et des martyrs en nombre, non des administrateurs et des dirigeants ; son pauvre état-major était et s’accusa bien vite insuffisant quantitativement et qualitativement. Imaginez du reste, cette première difficulté dominée, ce premier obstacle tourné ou surmonté, qu’un autre, infranchissable celui-là, se fut dressé, aussitôt. Eut-elle compté dix Varlin et dix Frænckel au lieu d’un, que l’élite révolutionnaire se serait trouvée aussi impuissante à hausser à son niveau le gros du prolétariat parisien. Toutes les lois, tous les décrets étayés des considérants les plus orthodoxes et les plus rigides, toutes les mesures, même les plus radicales et les plus osées, n’y eussent rien fait. C’est qu’une Révolution, une Révolution sociale, moins que toute autre, ne s’improvise pas, ne se commande pas. Il y faut une longue, lente et appropriée préparation. Il faut que la classe qui en est le support et l’agent, soit en mesure de succéder, Une minorité audacieuse peut, c’est évident, se substituer dans le gouvernement à une autre minorité et quelquefois durer, en s’adaptant par transactions au milieu ambiant. Mais une classe ne se substitue à une autre, n’impose avec son idéal un statut social nouveau, que si elle a acquis les capacités requises pour assurer au mieux les fonctions vitales de la collectivité, pourvoir aux besoins essentiels de cette collectivité plus exactement et plus complètement que la classe qu’elle chasse, élimine ou résorbe.

Or, en ces jours de mars et de mai 1871, la classe ouvrière, assurément, n’était pas prête pour cette œuvre colossale. La conscience claire n’en était pas en elle. Surtout elle ne possédait pas, fût-ce en germe, les institutions destinées à remplacer les institutions de l’ordre capitaliste et à assurer et régler dans un monde renouvelé le procès de la production et de l’échange, ses institutions propres corporatives et coopératives dont l’apparition et le développement doivent précéder et non suivre l’affranchissement prolétaire, car ces institutions, éléments constitutifs de la société de demain, sont dès à présent, en puissance, toute cette société et sont donc par avance la Révolution elle-même.

Ainsi, à la supposer même — hypothèse absurde — momentanément victorieuse, la Commune aurait pu démocratiser les institutions politiques existantes, frayer à la classe ouvrière sa voie, lui faciliter sa marche, en l’allégeant de quelques-unes des entraves qu’elle traîne au pied comme autant de boulets. Rien de plus apparemment, et du point de vue strictement prolétaire et socialiste, sa victoire, comme on l’a dit, n’aurait été sans doute qu’une autre forme de sa défaite.

La défaite alors a mieux valu peut-être. Par la répression féroce qui a suivi, elle a conféré à une insurrection qui sinon aurait pu rester quelconque une grandeur tragique. Elle a creusé entre dirigeants et dirigés, exploiteurs et exploités, expropriateurs et expropriés, un abîme sur lequel nul pont n’a pu être depuis jeté et ne sera jeté. Du coup, l’ère des transactions et des compromis s’est trouvée close. La légende enfantine d’une classe bourgeoise sœur aînée de la classe ouvrière et lui tendant la main, pour la hausser à son niveau, a cessé d’avoir cours. Il est apparu clairement aux vaincus et à leurs héritiers, inscrit non plus en caractères d’imprimerie sur une feuille de papier, mais en caractères de sang sur le champ du carnage, que l’émancipation des prolétaires ne pouvait être que l’œuvre des prolétaires eux-mêmes ; et un mouvement socialiste et ouvrier autonome est né, en tous les pays de civilisation capitaliste, qui tend à se séparer de plus en plus de tous les partis de la bourgeoisie pour la réalisation de ses fins propres et la refonte absolue et totale d’une société condamnée jusque dans ses assises.

Louis Dubreuilh    




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