Histoire socialiste/La Convention/Le Prologue

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


Action de la Commune, 1 à 24. — Lutte de la Commune et de la Législative, 24 à 42. — Premiers revers. Danton, 42 à 50. — Massacres de Septembre, 50 à 90. — Les Élections à la Convention, 90 à 120. — Premières escarmouches des factions, 120 à 134. — Fermentation sociale et plans agraires, 134 à 152. — Longwy, Verdun, Valmy, 152 à 169.




LA CONVENTION NATIONALE


LE PROLOGUE
Du 10 Août au 21 Septembre


J’ai montré, en terminant l’histoire de la Législative, que dès le lendemain du Dix Août tous les partis songent à s’emparer du mouvement révolutionnaire, et à s’assurer la plus grande influence possible sur la Convention prochaine. La Commune de Paris avait un grand pouvoir. Elle voulait le continuer et l’étendre. C’est elle qui, le Dix Août, avait pris les responsabilités décisives et remporté la victoire. Tandis que la Législative hésitait, elle avait préparé et donné l’assaut. Elle était donc à ce moment, la force décisive de la Révolution ; elle prétendait être la Révolution elle-même. C’était, disait-elle, en vertu d’une sorte de tolérance et par sagesse politique, pour ne pas créer un intervalle entre la Législative et la Convention, qu’elle avait laissé subsister la Législative. Mais celle-ci n’avait en ces suprêmes journées qu’un pouvoir d’emprunt.

C’est le peuple de Paris qui l’avait investie à nouveau ; c’est la Commune révolutionnaire qui l’avait, pour ainsi dire, déléguée au gouvernement provisoire de la France, mais sous le contrôle de la Commune elle-même. Les Jacobins, où se réunissaient les délégués des sections, avaient adopté la thèse de la Commune. Ils étaient à peu près d’accord avec elle. De peur d’être envahis, au lendemain de la victoire du 10 août, par des patriotes tièdes ralliés tardivement au succès, ils avaient suspendu toute adhésion nouvelle ; ils restaient ainsi la pointe non émoussée de la Révolution. Le député Anthoine disait aux Jacobins le 12 août :

« Le peuple a repris sa souveraineté… et la souveraineté une fois reprise par le peuple, il ne reste plus aucune autorité que celle des assemblées primaires ; l’Assemblée nationale elle-même ne continue à exercer quelque autorité qu’à raison de la confiance que lui accorde le peuple, qui a senti la nécessité de conserver un point de ralliement et qui en cela a prouvé combien sa judiciaire était bonne. »

Ainsi, l’autorité finissante de la Législative était une autorité subordonnée. Mais la Commune limiterait-elle son pouvoir à Paris ? Cela eût été contradictoire ; car si, en attendant la Convention nationale, la Révolution est dans la Commune, la Commune doit, comme la Révolution, rayonner sur toute la France. Dès le soir du 10 août, Robespierre, calculateur profond, comprit que l’ascendant de la Commune révolutionnaire allait être immense ; et il s’appliqua à en étendre encore le pouvoir. Il éprouvait sans doute une âpre jouissance d’orgueil à humilier l’Assemblée législative, où dominaient maintenant les Girondins ; et en outre il était assez naturel de penser que puisque l’impulsion de la Commune avait fait la Révolution, cette impulsion devait se propager dans tout le pays.

« La Commune, déclara-t-il aux Jacobins le soir du Dix Août, doit prendre comme mesure importante, celle d’envoyer des commissaires dans les quatre-vingt-trois départements pour leur exposer notre vraie situation ; les fédérés doivent commencer en écrivant chacun dans leurs départements respectifs. »

C’était la main-mise de la Commune de Paris sur toute la France révolutionnaire, et si ce plan avait pu se développer, c’est sous l’influence de la Commune de Paris, hostile aux Girondins comme aux Feuillants, que se seraient faites les élections à la Convention nationale. C’eût été l’avènement immédiat d’un puissant parti robespierriste avec une aile gauche maratiste.

Le premier soin de la Commune révolutionnaire fut de se compléter, d’appeler à elle quelques grands noms de la Révolution. Robespierre fut délégué au Conseil général de la Commune par la section de la place Vendôme ; il y prit séance dès le 11. Marat ne fut pas délégué ; mais il était en relations continues avec la Commune ; il en fut, en ces journées ardentes, l’inspirateur et le journaliste. Lui, si sombre d’habitude et si défiant, il éclate de joie et d’orgueil dans ses numéros du 15 et du 16 août, et il trace le programme d’action de la Commune en homme sûr d’être écouté :

« Ô vous, s’écrie-t-il, dignes commissaires des sections de Paris, vrais représentants du peuple, gardez-vous des pièges que vous tendent ses infidèles députés, gardez-vous de leurs séductions ; c’est à votre civisme éclairé et courageux que la capitale doit en partie le succès de ses habitants, et que la patrie devra son triomphe. Restez en place pour notre repos, pour votre gloire, pour le salut de l’empire. Ne quittez le timon de l’autorité publique remis en vos mains qu’après que la Convention nationale nous aura débarrassés du despote et de sa race indigne ; après qu’elle aura réformé les vices monstrueux de la Constitution, source éternelle d’anarchie et de désastres ; après qu’elle aura assuré la liberté publique sur des bases inébranlables. »

Et le lendemain 16 août :

« Grâce soit rendue à l’esprit de délire du Conseil des Tuileries, à la lâcheté des gardes nationaux contre-révolutionnaires et de l’état-major des Suisses, à l’ineptie et à la platitude de Louis Capet, à la conversion des gendarmes, à la témérité du peuple, à la valeur des fédérés, et des gardes parisiens sans-culottes ; la victoire a couronné la cause de la justice ; elle a atterré le despote et ses suppôts, consterné la majorité pourrie du Sénat, arrêté le cours de ses machinations audacieuses, donné de la consistance aux députés patriotes de la Commune, affermi leur autorité, renversé celle du département, des tribunaux et des juges de paix prostitués à la Cour, anéanti l’état-major contre-révolutionnaire, épouvanté les ennemis de la Révolution, rendu la liberté aux bons citoyens et donné au peuple le moyen de signaler son pouvoir en faisant tomber sous le glaive de la justice les machinateurs. Mais les fruits de cette éclatante victoire seraient bientôt perdus si les députés patriotes de la Commune ne restaient en place et s’ils ne déployaient pas toute leur énergie jusqu’à ce que la liberté soit cimentée »

La Raison.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


« Louis Capet est en otage avec sa famille ; ne permettre à aucune de ses créatures de l’approcher et le garder à vue est le vrai moyen de couper les fils de toutes les trames des contre-révolutionnaires.

« Mettre à prix par un décret les têtes des Capets Fugitifs, traîtres et rebelles ; six millions sur chacune serait le vrai moyen de s’assurer de ces conspirateurs, de faire déserter les régiments ennemis avec armes et bagages, d’épargner la dilapidation des biens nationaux et d’éviter l’effusion du sang des patriotes. Rien de plus efficace que cette mesure pour rendre à l’État la liberté, la paix et le bonheur ; il y a deux ans que je la propose, tout homme sensé doit en sentir la justesse ; et c’est pour cela même que l’Assemblée l’a constamment repoussée. Le moment est venu de la faire enfin décréter. Sollicitez-la à grands cris, amis de la patrie, et soyez sûrs que ce ne sera pas sans succès ; car aujourd’hui vos représentants vont quand on les pousse. Une autre mesure non moins urgente est de décréter l’ouverture des arsenaux, pour armer sans délai tous les citoyens amis de la Révolution. C’est au ministre de la guerre à solliciter un décret à ce sujet ; nous verrons bientôt s’il est vraiment patriote ; car dans un mois il ne doit pas y avoir dans le royaume un seul garde national qui ne soit armé.

« C’est à la Commune à faire armer immédiatement tous les bons citoyens de la capitale, et à les faire exercer au maniement des armes, pour mettre Paris en état de défense contre les coups de désespoir des ennemis, s’ils étaient assez osés pour jouer de leur reste.

« C’est à elle aussi de hâter la formation du camp aux portes de Paris et de faire occuper au plus tôt toutes les hauteurs adjacentes, mesures que j’ai proposées il y a plus d’un an.

« C’est à elle encore à presser le jugement des traîtres détenus à l’Abbaye et à prévenir qu’on n’arrache au glaive de la justice l’état-major des gardes suisses, sous prétexte du danger de se brouiller avec les treize cantons, si on refusait de leur remettre ces prisonniers.

« C’est à elle à empêcher que le décret qui ordonne la vente des biens des émigrés ne soit dérisoire, en faisant vendre sans délai ceux qui se trouvent dans la capitale, le Palais Bourbon et tous les hôtels qu’ils ont à Paris ; en faisant rentrer le Luxembourg dans les mains de la nation, et en demandant à moitié du produit de ces biens pour être partagés entre les infortunés de la capitale, qui ont concouru à la prise du château des Tuileries, et à ramener la victoire à la patrie.

« C’est à tous les bons citoyens à inviter les troupes de ligne de réclamer le droit de nommer leurs officiers, qui vient d’être rendu à la gendarmerie nationale ; invitation que je leur renouvelle aujourd’hui.

« C’est à la Commune parisienne à porter le flambeau dans l’administration des subsistances, à pourvoir abondamment à celles de la capitale et à faire la guerre aux infâmes accapareurs.

«…La patrie vient d’être retirée de l’abîme par l’effusion du sang des ennemis de la Révolution, moyen que je n’ai cessé d’indiquer comme le seul efficace. Si le glaive de la justice frappe enfin les machinateurs et les prévaricateurs, on ne m’entendra plus parler d’exécutions populaires, cruelle ressource que la loi de la nécessité peut seule commander à un peuple réduit au désespoir, et que le sommeil volontaire des lois justifie toujours.

Le plus grand des despotes, Renversé par la liberté
Le peuple renverse la statue de Louis XIV, Place des Victoires
(D’après une estampe du Musée Carnavalet)


« Les commissaires de la Commune ont déjà mis en pratique plusieurs mesures que j’ai recommandées comme indispensables au triomphe de la liberté ; telles que la tenue en otage de la famille Capet, la suppression des papiers contre-révolutionnaires, la poursuite rigoureuse des ennemis publics ; la proscription des accapareurs des marchands d’argent ; et ils se sont signalés par plusieurs autres beaux traits de civisme. Ils marchent à merveille. S’ils continuent avec la même énergie jusqu’à ce que la constitution soit réformée par la Convention nationale, si les ministres se montrent tous patriotes et si le peuple les surveille avec sollicitude, je regarderai le salut public comme assuré, je dormirai sur les deux oreilles et je ne reprendrai la plume que pour travailler à la refonte de la Constitution. Et de fait, quelle autre tâche me resterait à remplir ? Je faisais la guerre aux mandataires infidèles du peuple, aux traîtres à la pairie, aux fonctionnaires prévaricateurs, aux machinateurs, aux fripons de tous les genres ; mais les scélérats se cachent pour ne plus se montrer, ou pour se montrer citoyens paisibles et soumis aux lois. C’est tout ce que je pouvais désirer.

« Et puis, ne viens-je pas de voir l’accomplissement de mes prédictions que l’événement n’avait pas encore justifiées ? J’ai prédit à Mottié qu’il serait la fable des nations et la bête noire du peuple quand mon flacon d’encre serait usé ; le voilà à sa fin.

« J’ai prédit à Bailly qu’il serait pendu : on vient d’en pendre le buste avec celui du sieur Moitié ; si on n’a pas trouvé l’original pour le mettre à la place du portrait, ce n’est pas ma faute ; il n’avait qu’à paraître en public, son affaire était faite.

« J’ai prédit il y a un an que la race des Capets serait détrônée : la voilà bien près d’en descendre. »

C’est le cri de triomphe et de définitive victoire ; mais soudain voici de nouveau le cri d’alarme : « Au reste, tremblons de nous endormir, soyons sûrs que les contre-révolutionnaires se rassemblent. Craignons que Mottié ne ramène son armée contre nous ; craignons que tous les régiments allemands et suisses royalistes ne nous viennent bloquer. Déjà les hauteurs adjacentes devraient être occupées par la garde parisienne. Déjà les municipalités du royaume devraient avoir reçu l’ordre d’expédier des courriers sur tous les mouvements de troupes qui pourraient s’approcher de la capitale. Déjà tous les corps administratifs prostitués à la Cour auraient dû être destitués. Déjà les six ministres devraient être aux fers. Déjà les membres contre-révolutionnaires de l’Assemblée, les Lameth, Dumas, Vaublanc, Pastoret, Dubayet, devraient être arrêtés. Espérons que nos commissaires parisiens ne s’endormiront pas. »

Ainsi Marat, si abattu quelques jours avant le Dix Août qu’il voulait fuir comme on quitte une partie perdue, a maintenant pleine confiance. Pour la première fois peut-être depuis le commencement de la Révolution il écrit d’hommes investis d’un mandat public : « Ils marchent à merveille. » Et il s’imagine, avec un naïf orgueil, qu’ils ne font qu’appliquer les plans qu’il a conçus. Il oublie qu’entre les exécutions à froid qu’il a souvent et systématiquement proposées et l’effervescence du Dix Août il n’y a aucun rapport. Mais il est vrai que son influence sur la Commune révolutionnaire est grande. Celle-ci a la vigueur, la décision, la rapidité d’action que Marat n’attendait plus des pouvoirs populaires trop dispersés et tiraillés.

D’abord la Commune se défend contre toute restriction légale. L’Assemblée législative, dans sa séance du 11 août, et sur un bref rapport de Guyton de Morveau avait décidé qu’un nouveau Directoire du département de Paris serait élu, à raison d’un membre pour chacune des quarante-huit sections. Or partout, depuis l’origine de la Révolution, entre les Directoires de département élus à deux degrés et les municipalités élues directement par le peuple il y avait eu conflit.

Et la Commune pouvait craindre que le nouveau Directoire, quoique nommé sous des influences révolutionnaires, ne contrariât bientôt le mouvement populaire dont elle était l’organe. Les protestations furent vives à la Commune et aux Jacobins. Devant ceux-ci le député Amthoine s’écria :

« Le peuple a repris sa souveraineté, et néanmoins l’Assemblée nationale a décrété aujourd’hui que les sections de Paris nommeraient un directoire. Quelle soif de directoires a donc l’Assemblée nationale ? Ne sent-elle donc pas que les seuls directoires se sont ligués dans l’empire contre la liberté ? Quel besoin d’ailleurs a-t-on de directoires ? Croirait-on encore à cette maxime de l’aristocrate Montesquieu qu’il est nécessaire que les pouvoirs se balancent ? Non, les autorités ne se balancent pas, elles se détruisent. L’Assemblée nationale a commencé par être l’esclave du roi, et voilà pourquoi le peuple a abattu la royauté. Il ne faut donc point de directoire pour contrarier les mesures d’une municipalité patriote. En rendant ce décret, je ne dis pas que l’Assemblée nationale ait eu cette intention, mais je dis qu’elle n’est pas à la hauteur des circonstances, qu’elle ne sent pas tout ce qu’est le peuple et en quoi consiste sa souveraineté. »

C’était la théorie de la souveraineté presque absolue de la Commune révolutionnaire. Le Conseil général de la Commune envoya une délégation à l’Assemblée. C’est Robespierre qui parla en son nom :

« Le Conseil général de la Commune nous envoie vers vous pour un objet qui intéresse le salut public. Après le grand acte par lequel le peuple souverain vient de reconquérir la liberté, il ne peut plus exister d’intermédiaire entre le peuple et vous. Vous savez que c’est de la communication des lumières que naîtra la liberté publique. Ainsi donc, toujours guidés par le même sentiment de patriotisme qui a élevé le peuple de Paris et de la France entière au point de grandeur où il est, vous pouvez, vous devez même entendre le langage de la vérité qu’il va vous parler par la bouche de ses délégués.

« Nous venons vous parler du décret que vous avez rendu ce matin, relatif à l’organisation d’un nouveau directoire de département. Le peuple, forcé de veiller lui-même à son propre salut, a pourvu à sa sûreté par des délégués. Obligés à déployer les mesures les plus vigoureuses pour sauver l’État, il faut que ceux qu’il a choisis lui-même pour ses magistrats aient toute la plénitude du pouvoir qui convient au souverain ; si vous créez un autre pouvoir qui domine ou balance l’autorité des délégués immédiats du peuple, alors la force populaire ne sera plus une, et il existera dans la machine de votre gouvernement un germe éternel de divisions, qui feront encore concevoir aux ennemis de la liberté de coupables espérances. Il faudra que le peuple, pour se délivrer de cette puissance destructive de sa souveraineté, s’arme encore une fois de sa vengeance. Dans cette nouvelle organisation, le peuple voit entre lui et vous une autorité supérieure qui, comme auparavant, ne ferait qu’embarrasser la marche de la Commune. Quand le peuple a sauvé la patrie, quand vous avez ordonné une Convention nationale qui doit vous remplacer, qu’avez-vous autre chose à faire qu’à satisfaire son vœu ? Craignez-vous de vous reposer sur la sagesse du peuple qui veille pour le salut de la patrie qui ne peut être sauvée que par lui ? C’est en établissant des autorités contradictoires qu’on a perdu la liberté, ce n’est que par l’union, la communication directe des représentants avec le peuple qu’on pourra la maintenir. Daignez nous rassurer contre les dangers d’une mesure qui détruirait ce que le peuple a fait ; daignez nous conserver les moyens de sauver la liberté. C’est ainsi que vous partagerez la gloire des héros conjurés pour le bonheur de l’humanité ; c’est ainsi que près de finir votre carrière, vous emporterez avec vous les bénédictions d’un peuple libre.

« Nous vous conjurons de prendre en grande considération, de confirmer l’arrêté pris par le Conseil général de la commune de Paris, afin qu’il ne soit pas procédé à la formation d’un nouveau directoire de département ». (Vifs applaudissements.)

Et comment, en effet, deux jours après le Dix Août, l’Assemblée n’aurait-elle pas applaudi les délégués de la Commune révolutionnaire ? Mais elle dut être secrètement meurtrie et inquiète. Au fond, Robespierre avait raison. Puisque l’Assemblée législative hésitante avant le Dix Août, ou même inclinée vers Lafayette, avait laissé au peuple révolutionnaire de Paris, organisé en Commune, le soin de sauver au péril de sa vie la patrie et la liberté, puisqu’elle avait dû reconnaître ce pouvoir révolutionnaire et spontané, ce pouvoir de salut populaire et national, comme l’expression d’une légalité nouvelle, il ne fallait pas contrarier et lier la Commune avant qu’elle eût accompli son œuvre. Il ne fallait point l’embarrasser des formes surannées d’une légalité hostile. L’Assemblée le comprit, ou du moins elle se résigna. Thuriot appuya la motion de la Commune en quelques paroles sobres et fortes :

« Nous sommes convaincus que, dans les circonstances actuelles, il faut que l’harmonie règne entre les représentants du peuple et la commune de Paris, que c’est de cette union que doit résulter la liberté publique. Il faut, surtout dans ce moment, simplifier la machine du gouvernement ; car plus la machine est simple, plus les effets en sont heureux. Et c’est dans ce moment surtout qu’il ne doit y avoir entre le peuple et vous aucun intermédiaire. »

L’Assemblée rapporta son décret, et décida que le nouveau directoire du département n’exercerait son contrôle que sur les opérations financières de la Commune. Mais la Législative fut certainement froissée du langage de Robespierre et un peu effrayée aussi. Il l’avait réduite à un rôle bien humilié, bien inférieur. Il avait concentré dans le peuple de Paris et dans la Commune qui le représentait tout le droit révolutionnaire, et quand il demandait que les « délégués du peuple », pussent s’adresser sans intermédiaire à l’Assemblée, il demandait en réalité que la Commune pût donner directement des ordres, ou, si l’on aime mieux, des indications impérieuses à la Législative. Cruelle blessure d’amour-propre pour les députés, pour les Girondins surtout qui, subissant la force des événements dont Robespierre était l’interprète, commençaient à former des révoltes de leur orgueil une accusation de dictature. Et puis, combien de temps durerait ce droit révolutionnaire de la Commune de Paris ? Si, au nom du Dix Août, la Commune pouvait subalterniser la Législative, ne voudrait-elle pas dominer aussi la Convention nationale elle-même qui, après tout, n’était appelée à la vie que par la Révolution du Dix Août ? Surtout, si, dès maintenant, tout le droit de la Révolution paraissait concentré dans la Commune de Paris, les assemblées primaires électorales de toute la France, guidées par les délégués de la Commune, n’allaient-elles point faire de la Convention nouvelle une image amplifiée de la Commune de Paris ? Grande dut être dès ces premiers jours l’inquiétude de la Gironde. Le montagnard Thuriot lui-même, tout en appuyant la motion de Robespierre, semble bien insister sur le caractère exceptionnel des circonstances. Il marque par là au pouvoir extraordinaire de la Commune un terme assez prochain. Mais c’était pour elle une importante victoire d’avoir obtenu le rappel du décret qui instituait le Directoire.

Ce pouvoir, ainsi jalousement défendu, la Commune l’emploie vigoureusement à des mesures de police révolutionnaire et de défense nationale. C’est elle qui arrête le 12 que Louis XVI et sa famille seront « déposés dans la Tour du Temple ». Et elle délègue pour le conduire du Luxembourg au Temple, son procureur Manuel, le passementier Michel, le poète tragique Laignelot, et le cordonnier Simon, celui qui plus tard gardera le Dauphin.

Elle décide en cette même séance du 12 de saisir à l’administration des postes et d’arrêter tous les journaux contre-révolutionnaires, ou, comme dit le procès-verbal « les productions aristocratiques, entre autres : l’Ami du Roi, la Gazette universelle, la Gazette de Paris, l’Indicateur (inspiré par Adrien Duport), le Mercure de France, le Journal de la Cour et de la ville et la Feuille du Jour. »

Elle appelle à sa barre le directeur des postes qui reçoit l’ordre de ne plus expédier une seule feuille royaliste ou feuillantine ; et elle prévient ainsi toute tentative de la contre-révolution pour semer la panique dans les départements, la révolte dans les armées. Elle met en état d’arrestation les auteurs et imprimeurs de toutes les feuilles « anticiviques » ; elle distribue entre les imprimeurs patriotes leurs presses, leurs caractères et leurs instruments. Et elle ordonne au directeur des postes d’épurer son administration de tous les employés qui ne sont pas « dans le sens de la Révolution » afin qu’aucune trahison des bureaux ne laisse passer et s’infiltrer aux veines de la nation le poison contre-révolutionnaire. C’était hardi ; car pour la première fois la Révolution portait atteinte à la « liberté de la presse », qu’elle avait jusque-là si énergiquement défendue. Mais l’ennemi était aux frontières, et la trahison était au cœur de la patrie. La Révolution proclamait en réalité l’état de siège contre les envahisseurs et contre les traîtres. Très habilement, en cet acte audacieux, la Commune se fit couvrir par l’Assemblée législative ; ou du moins, en lui communiquant ces arrêtés vigoureux, elle l’y associa. Léonard Bourdon, à la tête d’une députation de la Commune de Paris, dit à l’Assemblée, le 12 :

« Les journaux incendiaires, d’après les mesures qu’a prises la Commune, n’empoisonneront plus ni la capitale, ni les départements. Leurs presses et leurs caractères seront employés à servir la Révolution. »

Le Président girondin Gensonné lui répondit : « L’Assemblée nationale entend avec plaisir les mesures que vous avez prises pour la tranquillité de Paris, et pour empêcher la communication qui résulterait du venin des journaux aristocratiques ; elle vous engage à continuer votre surveillance. »

Ainsi, la Gironde elle-même consacrait à ce moment ce qu’on peut appeler la « dictature impersonnelle » du peuple révolutionnaire de Paris.

La Commune faisait arrêter le même jour Adrien Duport, Dupont de Nemours, Lachenaye, Rulhière (le père de l’historien), Sanson-Duperron, juge de paix de la section Mauconseil, Cappy, officier de paix, Borie, ancien officier municipal, et le président de la Grange-Batelière. Scellés sont apposés sur leurs papiers et sur les papiers du bureau central des juges de paix, presque tous suspects d’attaches à la Cour et de feuillantisme.

Il ne suffisait pas d’arrêter les journaux ennemis. Il fallait empêcher qu’aucun courrier, qu’aucun citoyen allât allumer la guerre civile en dénaturant les événements, en calomniant Paris. La Commune ferma, pour ainsi dire les portes de Paris ; elle immobilisa dans la grande ville révolutionnaire toutes les forces de contre-révolution qui, de tous les points de France, avaient afflué vers le roi, vers le château de Coblentz, comme les fédérés appelaient les Tuileries. Défense fut donc faite d’accorder aucuns passeports, excepté aux personnes chargées d’approvisionner la ville de Paris, ou qui porteraient des décrets de l’Assemblée nationale. Injonctions aux propriétaires et logeurs de faire la déclaration des étrangers qui habitent chez eux, au Comité de leur section, qui en fera passer la liste dans les vingt-quatre heures.

Il est décidé que des commissaires se transporteront dans les environs de Paris, à quatre lieues à la ronde, pour s’informer des personnes qui demeurent dans cette partie extérieure de la capitale.

Il est arrêté aussi, comme mesure de police, qu’aucun prêtre ne portera de costume religieux hors de ses fonctions.

Toujours en cette même séance du 12, la Commune décide que la place des Victoires sera nommée désormais place de la Victoire nationale, et que la statue de Louis XIV sera remplacée par un obélisque où seront inscrits les noms des citoyens morts pour la patrie dans la journée du 10.

Enfin, comme pour se saisir de la direction de la politique extérieure et lui donner une allure révolutionnaire, elle arrête que l’Assemblée nationale sera priée de déclarer au nom de l’empire français, qu’en renonçant à tous projets de conquête la nation n’a point renoncé à fournir des secours aux puissances voisines qui désireraient se soustraire à l’esclavage. C’était une réponse hardie à l’invasion.

Le 13 août, la Commune décide, pour rendre impossible au roi toute évasion, qu’une tranchée sera creusée autour du donjon ; mais c’est surtout à des mesures de défense nationale qu’elle s’applique. « Les quarante-huit sections sont autorisées à organiser sur-le-champ les citoyens armés en différentes compagnies ; toute distinction nuisible à l’égalité sera supprimée ; les épaulettes ne seront qu’en laine pour tous les grades ; en vertu du décret qui déclare tous les citoyens actifs, tous les habitants seront armés, « à l’exception des gens sans aveu ». C’était le prélude de la levée en masse.

En attendant, les mesures de police continuent. « Les sieurs de Laporte, intendant de la liste civile, du Rozoy, censeur de la Gazette de Paris, sont mis en état d’arrestation. Scellés sont mis sur leurs papiers ainsi que sur ceux de M. Andrion, commissaire général des Suisses et Grisons, et MM. Bigot de Sainte-Croix et d’Abancourt.

Ordre est donné d’arrêter tous les officiers de l’état-major des gendarmes nationaux et tous les valets de chambre du roi. Mais ce ne sont pas seulement des personnages éclatants ou manifestement compromis dans la contre-révolution que la Commune poursuit. Elle est naturellement amenée et entraînée, par les accusations multiples qui viennent des sections, à arrêter des hommes obscurs. Le procès-verbal du 15 dit : « Mandats d’amener et apposition de scellés chez différents particuliers peu connus dans le public. » Grand péril d’arbitraire et d’erreur, contre lequel bientôt s’élèveront des protestations très vives, même chez les démocrates des « Révolutions de Paris ». Mais, en ces premiers jours, et dans l’émotion persistante du combat, aucune voix ne proteste encore.

La Commune de Paris, très vigoureusement anticléricale, donne l’ordre aux maisons religieuses d’évacuer sous trois jours. « Les scellés seront apposés sur ces repaires d’aristocratie. » Et la garde des scellés est confiée pour ces trois jours aux religieuses elles-mêmes, sous peine d’être privées de leur pension.

Ce même jour, 15 août, le jeune Jean-Lambert Tallien, épris d’influence, et de bruit, habile aux paroles déclamatoires qui simulent la passion, est nommé secrétaire greffier de la Commune.

Je ne puis m’attarder au détail des arrestations faites sur l’ordre de la Commune. On le trouvera dans les si intéressants procès-verbaux publiés par M. Maurice Tourneux. Je note en quelques jours l’arrestation de Mme de Navarre, Bazire, femme de chambre de Mme Royale, Thibault, première femme de la reine ; Saint-Brice, femme de chambre du prince royal ; Tourzel, gouvernante des enfants du roi ; demoiselle Pauline Tourzel, Marie-Thérèse-Louise de Savoie, Bourbon-Lamballe ; M. Lorimier de Chamilly, premier valet de chambre du roi et du prince royal ; de M. de la Roche du Maine, de M. Masgoulier, ancien valet de chambre de Monsieur ; de Mme de la Brétèche, ci-devant femme de garde-robe de Mme d’Artois ; de M. Duveyrier, ancien rédacteur, avec Bailly, du Procès-verbal des électeurs ; de MM. Lajard, d’Ermigny, Plainville, la Reynie, Quassac, Charton, Charlon frères, Millin, Barré, Crépin, Aubry, Lapierre, Quintin, Larchin, Aclocque et Curney, dont plusieurs appartenaient à l’état-major de la garde nationale. À vrai dire, cet acharnement sur la haute domesticité royale a quelque chose d’un peu puéril ; et l’héroïque Commune qui, dans la nuit du 10 Août, prit de si grandes responsabilités se diminue un peu à traquer ces valets de chambre titrés. Elle espérait sans doute arracher à ces hommes et à ces femmes quelques révélations sur la famille royale. Peut-être aussi le Conseil de la Commune sentait-il que, pour prolonger son pouvoir révolutionnaire il devait prolonger, si je puis dire, la crise révolutionnaire, et par la recherche même des plus obscurs comparses du grand drame, en continuer l’impression toute vive et le souvenir ardent.

Parfois quelque chose d’un peu théâtral et vain se mêlait à son action. Qu’il ordonnât d’abattre tous les vestiges de féodalité, tous les écussons ou armoiries qui pouvaient subsister encore aux maisons de Paris, qu’il ordonnât « à tous les citoyens exerçant un négoce et ayant des boutiques et magasins, de détruire dans le délai de quinze jours, les enseignes, figures et tous emblèmes qui rappelleraient au peuple les temps d’esclavage » cela se comprenait ; car aux heures de crise violente et de lutte exaspérée les symboles du passé ressemblent à une provocation. Il était plus hasardeux d’ordonner la démolition de la porte Saint-Denis et de la porte Saint-Martin que le bourgeois même révolutionnaire du centre de Paris aurait vu sans doute disparaître avec regret. L’ordre demeura d’ailleurs sans effet ; mais il semblait dénoter une activité un peu brouillonne et excitée. De même était-ce vraiment réaliser l’égalité dans la mort que d’imposer pour les obsèques de tous les citoyens le même cérémonial religieux ? Oui, tous ces citoyens s’en vont au cimetière dans des cercueils uniformes et escortés du même nombre de flambeaux ; mais les uns laissent à leur femme et à leurs enfants pauvreté et désespoir, les autres, fortune et puissance. À quoi bon alors cette parade toute rituelle d’égalité menteuse ?

Rentrée joyeuse et triomphante des Don-Quichottes Prussiens en Allemagne après la conquête de la France, sous la conduite de l’aigle autrichien.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


Bien loin d’ailleurs de tendre vers la séparation de l’Église et de l’État, l’arrêté de la Commune faisait du prêtre un fonctionnaire qui doit à tous les mêmes services et qui, payé par l’État, ne doit recevoir des citoyens aucun salaire. C’est l’idée encore qu’en France beaucoup de paysans se font de la vraie solution du problème des rapports de l’Église et de l’État. « Sur les plaintes faites par plusieurs citoyens d’exactions exercées par le clergé constitutionnel, le conseil ordonne l’exécution des décrets concernant la suppression du casuel. Tous les citoyens égaux devant la loi seront enterrés avec deux prêtres ; défense d’excéder ce nombre ; il n’y aura plus de tentures aux portes des défunts ni à celles des églises. Suppression des marguilliers et de leurs bancs.

« Le Conseil général, considérant qu’au moment où le règne de l’égalité vient enfin de s’établir par la sainte insurrection d’un peuple justement indigné, cette égalité précieuse doit exister partout ;

« Considérant que les cérémonies religieuses actuellement observées pour les sépultures étant contraires à ces principes sacrés, il est du devoir des représentants de la Commune de tout ramener à cette précieuse égalité que tant d’ennemis coalisés cherchent de détruire ;

« Considérant que dans un pays libre, toute idée de superstition et de fanatisme doit être détruite et remplacée par les sentiments d’une saine philosophie et d’une pure morale ;

« Considérant que les ministres du culte catholique étant payés par la nation, ne peuvent, sans se rendre coupables de prévarications, exiger un salaire pour les cérémonies de ce culte ;

« Considérant enfin que le riche et le pauvre étant égaux pendant leur vie aux yeux de la loi et de la raison, il ne peut exister de différence entre eux au moment où ils descendent dans le tombeau ;

« Le procureur de la Commune, entendu le Conseil général, arrête :

« 1° Conformément aux lois antérieures tous les cimetières actuellement existants dans l’enceinte de la ville seront fermés et transportés au delà des murs ;

« 2° À compter du jour de la publication du présent arrêté, toutes les cérémonies funèbres faites par les ministres du culte catholique seront uniformes ;

« 3° Il ne pourra y avoir plus de deux prêtres à chaque enterrement, non compris les porteurs du corps ;

« 4° Toute espèce de cortège composé d’hommes portant des flambeaux est interdite ;

« 5° La nation accordant un salaire aux ministres du culte catholique, nul ne peut exiger ni même recevoir aucune somme pour les cérémonies religieuses funèbres et autres ;

« 6° À compter de ce jour, toute espèce de casuel même volontairement payé, est supprimée ;

« 7° Tout prêtre qui aura exigé ou reçu aucune espèce d’honoraire pour les baptêmes, mariages, enterrements ou autre cérémonie encourra la destitution ;

« 8° À compter de ce jour également toute espèce de tenture de deuil soit à la porte du défunt, soit à celle du temple, soit même à l’intérieur, sont supprimées ;

« 9° La voie publique appartenant à tous, nul ne peut en disposer pour son avantage particulier ; en conséquence tout conducteur d’enterrements et d’autres cérémonies extérieures d’un culte quelconque ne pourront jamais occuper pour leur cortège qu’un seul côté de la rue, de manière que l’autre reste entièrement libre pour les voitures et pour les citoyens se rendant à leurs affaires ;

« 10° Il sera néanmoins fait une exception à l’article ci-dessus pour les honneurs funèbres rendus aux citoyens morts pour la défense de la liberté ;

« 11° Toute espèce de prérogative ou de privilège étant abolis par la Constitution, nul ne peut avoir, dans un temple, une place distinguée ; en conséquence les œuvres et autres endroits où se plaçaient les marguilliers, fabriciens ou confrères sont supprimés. »

C’est un assez bizarre amalgame. Il est clair que sous le prétexte de maintenir l’égalité, la Commune cherche à réduire de plus en plus le culte. La colère du peuple contre les prêtres réfractaires ne s’était pas étendue encore à tout le christianisme, et la Commune révolutionnaire n’osait pas interdire absolument toute manifestation religieuse, mais elle resserre et elle décolore les processions, les enterrements. Et elle laisse apparaître dans un des considérants sa pensée suprême : substituer la philosophie naturelle et la morale à la religion chrétienne. Elle prélude assez timidement et gauchement à ce que sera dans quelques mois l’hébertisme, et elle dissimule encore sous des apparences de réglementation somptuaire la guerre de fond que dès maintenant elle est décidée à conduire contre l’Église et le christianisme.

Mais parfois toute sa pensée éclate ; comme dans l’arrêté du 17 août : « Le Conseil général, jaloux de servir la chose publique par tous les moyens qui sont en sa puissance, considérant qu’on peut trouver de grandes ressources pour la défense de la patrie dans la foule de tous les simulacres bizarres qui ne doivent leur existence qu’à la fourberie des prêtres et à la bonhomie du peuple, arrête que tous les crucifix, lutrins, anges, diables, séraphins, chérubins de bronze seront employés à faire des canons.

« Les grilles des églises serviront à faire des piques. »

C’est un langage tout nouveau dans la Révolution et qui devait déjà inquiéter Robespierre.

Mais pendant que la Commune qui avait déjà choisi dans son sein un Comité de surveillance, constituait un véritable gouvernement, pendant qu’elle multipliait les mandats d’arrêt contre les suspects, et ouvrait les lettres à la poste, pendant qu’elle ébauchait une politique résolument antichrétienne, et organisait en même temps la défense nationale, pendant qu’elle faisait forger des piques, appelait les ouvriers et les femmes à préparer les tentes du camp sous Paris, pendant qu’elle révolutionnait l’organisation militaire en brisant les bataillons de la garde nationale et en faisant de la section tout entière armée l’unité de combat, et qu’elle décidait pour caractériser la Révolution du Dix Août qu’après les mots : l’an IV de la liberté on ajouterait : l’an I de l’égalité, bien des animosités s’accumulaient contre elle, et bien des méfiances. Le maire Pétion souffrait en sa vanité immense du rôle assez piteux qu’il avait joué au Dix Août. Mis sous clef par la Commune révolutionnaire qui, en affectant de le protéger, l’avait annihilé, il sentait bien depuis qu’il n’avait plus qu’une autorité nominale. C’est Robespierre qui, par son influence à la Commune, était le véritable maire de Paris. Et Pétion ne paraissait plus que rarement au Conseil général de la Commune où son amour-propre ne pouvait plus s’épanouir. Il se rapprochait peu à peu de la Gironde. Celle-ci supportait avec une impatience croissante le pouvoir de la Commune. Elle n’osait pas frapper encore, mais elle attendait que la première popularité effervescente de la Commune révolutionnaire fût tombée. Même les Montagnards de la Législative, même les hommes comme Choudieu et Thuriot commençaient à être indisposés par les allures parfois dictatoriales de la Commune de Paris. Si l’on ajoute à cela l’inquiétude répandue par des arrestations qui n’étaient pas toutes légitimes, et l’irritation des commerçants gênés dans leurs affaires par les arrêts sur les passeports et par l’étroite clôture de Paris, on comprendra qu’une sourde opposition contre la Commune grandissait. Entre elle et l’Assemblée législative le conflit était imminent. Funeste désaccord ! Car c’est à ce tiraillement secret de tous les pouvoirs, c’est à cette sorte d’anarchie, c’est à ce défaut de concert entre la Commune et la Législative qu’il faut imputer ces terribles massacres de septembre qui ont si longuement ému contre la Révolution la sensibilité des hommes.

La question qui après le Dix Août passionnait le plus le peuple était celle-ci : Comment seront punis les meurtriers du peuple de Paris, les conspirateurs et les traîtres ? Les fédérés, les révolutionnaires des faubourgs, en marchant au Dix Août contre les Tuileries, « contre Coblentz, » avaient la haute conscience de leur droit. C’est pour la patrie, c’est pour la liberté qu’ils se levaient, et toute résistance du roi parjure était un crime. Or à ce crime il semblait que se fût joint le guet-apens ; et c’est au moment où le peuple croyait, sans effusion de sang, entrer au Château qu’il fut décimé par la décharge des Suisses. Le plan de la contre-révolution lui apparut effroyable et diabolique : laisser passer le peuple et le prendre entre deux feux, celui de la garnison du château et celui de la garde nationale formée derrière les colonnes d’assaut. De là contre les Suisses et leurs officiers, contre l’état-major de la garde nationale, une haine mortelle, et qui demandait du sang. C’est à peine si les Suisses qui n’étaient pas tombés dans le combat et qui s’étaient réfugiés à l’Assemblée purent être préservés de la colère du peuple. Il y fallut la puissante voix de Danton.

Il y fallut la promesse que tous les conspirateurs allaient être traduits sans délai devant une Cour martiale, jugés et frappés avec la rapidité même du combat. Terrible fut l’appel au calme lancé par la Commune en la journée du 12 : « Peuple souverain, suspends ta vengeance. La justice endormie reprendra aujourd’hui tous ses droits. Tous les coupables vont périr sur l’échafaud. »

Mais ce n’est qu’en grondant que le peuple remettait au bourreau sa vengeance et sa défense. N’allait-on pas ajourner, éluder ? Tel était l’emportement de la passion que Robespierre lui-même, malgré ses habitudes de réserve et de prudence, terminait par de terribles paroles une ardente glorification du 10 août :

« Combien le peuple fut grand dans toutes ses démarches ! Ceux qui avaient trouvé quelques meubles ou quelque argent dans le château se firent une loi de s’abstenir de ces dépouilles prises sur l’ennemi. Ils vinrent les déposer dans l’Assemblée nationale ou dans la Commune. Ils regardèrent comme des larcins cet exercice du droit de la conquête. Ils poussèrent même jusqu’à l’excès ce sentiment de délicatesse. Le peuple immola lui-même ceux qui avaient cru pouvoir s’approprier quelques effets qui avaient appartenu aux tyrans et à leurs complices : il fut cruel en croyant être juste. »

« Grands dieux ! le peuple punit, dans des malheureux, l’apparence seule du crime, et tous les tyrans, qui le font égorger, échappent à la peine de leurs forfaits ! Riches égoïstes, stupides vampires engraissés de sang et de rapines, osez donc encore donner le nom de brigands ; osez affecter encore des craintes insolentes pour vos biens méprisables achetés par des bassesses ; osez remonter à la source de vos richesses, à celle de la misère de vos semblables ; voyez, d’un coté, leur désintéressement et leur honorable pauvreté ; de l’autre, vos vices et votre opulence, et dites quels sont les brigands et les scélérats. Misérables hypocrites, gardez vos richesses qui vous tiennent lieu d’âme et de vertu ; mais laissez aux autres la liberté et l’honneur. Non, ils ont juré une haine immortelle à la raison et à l’égalité ! Quand le peuple paraît, il se cache. S’est-il retiré ? Ils conspirent. Déjà ils renouvellent leurs calomnies et renouent leurs intrigues. Citoyens, vous n’aurez la paix qu’autant que vous aurez l’œil ouvert sur toutes les trahisons et le bras levé sur tous les traîtres. »

Mais ce bras levé, le peuple voulait qu’il s’abaissât. Ce grand mouvement de colère et de passion pouvait cependant être réglé. Il était possible de faire justice, de rechercher et de punir sans délai ceux qui avaient une part directe de responsabilité dans la résistance factieuse d’une cour traîtresse, sans laisser se déchaîner l’instinct du meurtre.

Mais il aurait fallu pour cela une action rapide, vigoureuse et concertée de tous les pouvoirs révolutionnaires. Or, il y eut incohérence, flottement et conflit. Tout d’abord et dès le 11 août l’Assemblée nationale décide qu’une Cour martiale sera instituée qui jugera les Suisses, leurs officiers et aussi les officiers de la gendarmerie nationale accusés d’avoir fait tirer sur le peuple. Puis, on s’aperçoit que cela présente des difficultés. D’abord le Code pénal militaire ne contient pas avec précision le délit de contre-révolution qu’il faut châtier.

Puis, il n’y a pas que des militaires compromis. Le 14 août, sur la motion de Thuriot, l’Assemblée rapporte son premier décret et institue un Tribunal criminel : « Cet objet ne regarde point la Cour martiale : il faut le renvoyer aux tribunaux ordinaires… et comme il y a plusieurs jurés qui n’ont pas la confiance des citoyens je demande que vous autorisiez les sections à nommer chacune deux jurés d’accusation et deux jurés de jugement. »

Mais pendant que l’Assemblée tâtonnait ainsi dans la procédure de répression, le peuple s’imaginait qu’on cherchait à sauver les coupables, et qu’il allait être dupe. La commune, peu soucieuse de veiller sur la popularité de l’Assemblée législative, répandait elle-même ces rumeurs. Au décret rendu sur la motion de Thuriot elle fit une objection : c’est que les sentences des tribunaux ordinaires étaient susceptibles d’appel devant le tribunal de Cassation. Ainsi il y aurait ajournement, incertitude.

La Commune envoya le 15 août une délégation à l’Assemblée. Cette fois encore c’est Robespierre qui parla en son nom : « Législateurs, si la tranquillité publique et surtout la liberté tient à la punition des coupables vous devez en désirer la promptitude, vous devez en assurer les moyens. Depuis le 10 août, la vengeance du peuple n’a pas encore été satisfaite. Je ne sais quels obstacles invincibles semblent s’y opposer…

« Le décret que vous avez rendu nous semble insuffisant… Il faut au peuple un gouvernement digne de lui. Il lui faut de nouveaux juges, créés pour les circonstances… Le peuple se repose, mais il ne dort pas. Il veut la punition des coupables : il a raison… Nous vous prions de nous débarrasser des autorités constituées en qui nous n’avons point de confiance, d’effacer ce double degré de juridiction qui, en établissant des lenteurs, assure l’impunité ; nous demandons que les coupables soient jugés par des commissaires pris dans chaque section, souverainement et en dernier ressort. »

Robespierre avait raison. Seul un tribunal révolutionnaire inspirant pleine confiance au peuple et jugeant avec rapidité, pouvait assurer la répression et la limiter. Mais quoi ? ce tribunal agissant sous la pression du peuple exaspéré ne serait-il pas un simple tribunal de vengeance ? et à quoi bon l’hypocrisie des formes légales ? Pourquoi ne pas laisser la passion populaire, puisqu’elle est irrésistible, s’exercer elle-même ? Je réponds d’abord qu’une organisation de justice révolutionnaire écartait bien des chances d’erreurs, bien des surprises de bestialité : et j’ajoute qu’il n’est pas bon pour la liberté que même la vengeance du peuple ressemble à une boucherie. S’il y a là je ne sais quelle hypocrisie de décence sociale, pourquoi le peuple n’en bénéficierait-il pas ? et pourquoi, pouvant avoir lui aussi des juges à ses ordres, tremperait-il ses bras dans le sang ?

L’Assemblée renvoya immédiatement la pétition de la Commune à la Commission extraordinaire des Douze. Au moment même où se marquent ces incertitudes de la légalité révolutionnaire, voici qu’une nouvelle grave éclate sur l’Assemblée, et que des propositions terribles apparaissent. À peine la délégation de la Commune a-t-elle fini son exposé, Merlin de Thionville monte à la tribune : « J’annonce à l’Assemblée que peut-être en ce moment la tranchée s’ouvre devant Thionville. Les Prussiens et les Autrichiens sont maîtres des avant-postes de Sierk et de Rodemack. Mon père me mande que tous ses concitoyens laisseront leurs vies sur les remparts plutôt que de se rendre. (Vifs applaudissements.) Le comité de surveillance a plus de quatre cents lettres qui prouvent que le plan et l’époque de cette attaque étaient connus à Paris ; que c’est à Paris qu’est le foyer de la conspiration de Coblentz. Je demande que les femmes et les enfants des émigrés soient pour nous des otages, et qu’on les rende responsables des maux que pourront causer les puissances étrangères coalisées avec eux. »

Ainsi la lutte s’annonce effroyable et sombre. Ce n’est pas une guerre ordinaire qui est engagée. L’ennemi ne s’avance pas pour régler un différend d’État à État ou pour s’annexer un territoire, il vient pour exercer la vengeance d’un parti.

Demain, s’il est le maître, il tuera les patriotes, il tuera leurs enfants et leurs femmes, et comme c’est dans l’intérêt des émigrés, n’est-il pas juste de leur appliquer la loi du talion ? Horribles équivalences ! Il est clair que c’est le premier signal des massacres de septembre : car le jour où la passion révolutionnaire sera montée à ce point que les femmes et les enfants des émigrés paieront pour les violences et les crimes des émigrés eux-mêmes, qui donc pourra soumettre à des formes légales ce lugubre règlement de compte ? L’Assemblée législative, d’un premier mouvement, adopta la motion de Merlin. En ce jour, en cette minute, elle consentit, au fond de sa conscience, aux sanglantes représailles, et il n’est pas permis de s’étonner qu’au jour des massacres, elle n’ait eu ni la force ni le ferme dessein d’intervenir. Elle-même, dans le secret de son cœur bouleversé, avait entrevu un instant et accepté la rouge vision. À peine le décret rendu, des protestations s’élevèrent : Merlin lui-même déclara : « On ne doit voir dans la mesure que je propose qu’un moyen d’empêcher des flots de sang de couler. »

Pouvait-il donc penser que les émigrés, furieux et ne rêvant que massacres, S’arrêteraient par peur de représailles qui pouvaient atteindre les leurs ? L’Assemblée donna au décret une autre forme. Elle semblait préoccupée, tout en dénonçant la responsabilité des conspirateurs, de les réserver à un jugement légal : « L’Assemblée nationale, considérant que les maux qui assiègent la France ont pour cause les trahisons et les complots des mauvais citoyens qui ont émigré ; considérant que le salut public demande que leurs desseins parricides soient arrêtés par tous les moyens que permet une juste, défense et que la rigueur des mesures conduira plus sûrement et plus promptement à triompher des ennemis de l’État, décrète qu’il y a urgence.

« L’Assemblée nationale, après avoir décrété l’urgence, décrète que les pères et mères, femmes et enfants des émigrés demeureront consignés dans leurs municipalités respectives, sous la protection de la loi et la surveillance des officiers municipaux, sans la permission desquels ils ne pourront en sortir, sous peine d’arrestation.

« Le présent décret sera envoyé sans délai à tous les départements pour être mis sur-le-champ à exécution. »

C’était évidemment désigner comme des conspirateurs ou au moins comme des suspects tous les parents des émigrés ; c’était proclamer que par eux un réseau de trahison s’étendait sur la France, et quelle conclusion pouvait donner le peuple à cet avis solennel, sinon en un jour de péril plus pressant l’exécution sommaire des traîtres ? Ainsi l’atroce logique du combat engagé conduisait au massacre. Or, au moment même où la Législative constituait ainsi ces innombrables otages de la Révolution menacée, l’ennemi, mettant le pied sur le sol, se livrait aux pires violences. Prussiens et Autrichiens, énervés par les lenteurs de la campagne, accueillis à leur entrée en France par l’hostilité des éléments et des hommes, trempés par des rafales de pluie, et se heurtant à l’entrée de chaque village à la résistance des patriotes embusqués, s’emportaient en des excès furieux.

Ne leur répétait-on pas d’ailleurs, qu’ils combattaient non des hommes mais des bêtes fauves ? et le manifeste de leur général, le duc de Brunswick, n’était-il pas tout plein de sinistres menaces ? Ainsi la naturelle cruauté de l’homme qui combat et en qui l’instinct de conservation toujours menacé tourne en fureur sauvage était comme aiguillonnée de toutes parts. Les soldats pillèrent, brûlèrent, dépouillèrent même de leurs langes les enfants au berceau. Du camp devant Longwy, le 23 août au soir, le vicomte de Caraman écrit au baron de Breteuil : « L’entrée des troupes en France a été marquée par des excès bien condamnables, mais qui ont été réprimés aussitôt par des punitions très sévères. Le pillage a été affreux, mais le roi a cassé et renvoyé le colonel du régiment qui s’y était le plus livré, et deux pilleurs ont été pendus… Les Autrichiens ont aussi pillé de leur côté d’une manière terrible, mais la justice n’a été ni si exacte ni si sévère, et les indemnités ont été nulles. »

À l’heure même où la Révolution s’apprêtait à répondre à la violence par la violence, au meurtre par le meurtre, à l’égorgement des faibles, des enfants et des femmes par l’égorgement des enfants et des femmes, l’envahisseur abondait en excès furieux. Ainsi se nouait l’effroyable nœud des réciprocités sanglantes.

Cent francs de rente.
100 francs de rente à ceux des soldats du despotisme qui viendront s’enrôler sous les drapeaux de la liberté.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet).


La Commune de Paris, en sa séance du 19 août, reprenait, mais en l’accentuant, le décret de l’Assemblée. Elle revenait à la forme première de la proposition de Merlin et prononçait le mot terrible d’otages devant lequel l’Assemblée avait reculé.

« Le Conseil délibérant sur les moyens de mettre un frein au délire de ces hommes qui ne rougissent pas de porter les armes contre leurs frères et leurs concitoyens, considérant que nos ennemis ont évidemment formé le perfide et criminel dessein d’envahir la Ville de Paris dont tout le crime est d’avoir été le berceau de la liberté, considérant que le meilleur moyen d’arrêter leur coupable excès est de retenir pour otages les seuls objets qui puissent leur être chers, si la rage n’a pas encore étouffé dans leur cœur la voix de la nature, arrête qu’il sera fait une adresse à l’Assemblée nationale pour l’inviter à faire mettre dans un lieu de sûreté les femmes et les enfants des émigrés. »

Lieu de sûreté est une expression un peu sinistre. La Commune ne se borne pas comme la Législative à consigner les femmes et les enfants des émigrés dans leurs municipalités respectives et à les immobiliser ainsi. Elle veut qu’ils soient rassemblés, c’est-à-dire, en somme, emprisonnés et tenus sous le couteau. Sera-t-il possible de régler, et de soumettre à des formes légales, à je ne sais quelles garanties restrictives, les explosions de fureur qui se préparent ?

L’Assemblée, en la même séance du 15 où Robespierre avait formulé le vœu de la Commune, y déféra en partie. Elle supprima sur un rapport de Brissot, les lenteurs d’un recours en cassation. « L’Assemblée nationale, considérant que les délits commis dans la journée du 10 août sont en trop grand nombre pour que les jugements auxquels ils donnent lieu puissent produire l’effet qu’en attend la société, qui est celui de l’exemple, si ces jugements restaient sujets à la cassation.

« Considérant que déjà dans l’institution d’une cour martiale, destinée à juger les délits commis dans l’expédition de Mons et de Tournay, elle a, par les mêmes moyens, décrété que les jugements qui seraient rendus ne seraient sujets ni à l’appel ni à la cassation :

« Décrète que les jugements qui interviendront à l’occasion des délits commis dans la journée du 10 août, ou des délits relatifs à cette journée, ne seront point sujets à cassation et qu’en conséquence les condamnés ne pourront point se pourvoir devant le tribunal de cassation. »

Brissot et Robespierre : on pourrait croire, en voyant Brissot faire un rapport favorable, en un point important, à la pétition présentée par son rival, qu’en cette période de crise extrême les deux hommes se sont rapprochés. Peut-être, s’ils avaient été d’accord pour assurer le fonctionnement énergique et rapide de la justice révolutionnaire et pour s’opposer en même temps à toute exécution populaire, peut-être auraient-ils épargné à la Révolution des scènes de tuerie. Mais, non : la rivalité aigre des deux hommes subsistait ; et même en ce point elle se marque. Robespierre avait demandé deux choses. Il avait demandé que le pourvoi en cassation fût supprimé, et cela Brissot, au nom de la commission des Douze, l’accordait. Il avait demandé en même temps qu’on ne se bornât pas à renouveler les jurés, que l’on renouvelât aussi les juges.

C’était logique, et puisqu’on créait un tribunal révolutionnaire destiné à une action rapide et exceptionnelle, il fallait le composer tout entier d’éléments nouveaux. Cela, la commission des Douze le refusait, et Brissot dans son journal se félicite misérablement d’avoir infligé, en ce point, un échec à Robespierre. Je lis dans le Patriote français : « M. Robespierre réclame, au nom de la municipalité révolutionnaire, contre la formation du tribunal destiné à juger les conspirateurs du 10 août ; il demande que les citoyens nommés dans les sections fassent à la fois les fonctions de jurés d’accusation, de jugement et de juges. Cette proposition, contraire aux principes de l’institution des jurés, contraire à tous les principes, a été renvoyée à la commission extraordinaire. »

Le rapport en a été fait quelques heures après, par M. Brissot. Il a prouvé clairement l’inadmissibilité de la pétition de M. Robespierre, qui n’était pas le vœu de la Commune. La Commune demandait seulement que le recours au tribunal de cassation n’eût pas lieu. » Tout cela est mesquin et irritant. Que signifie cette tentative pour isoler Robespierre de la Commune, qui l’avait délégué ? Que signifie cet aigre et fastueux rappel aux principes, quand, en abolissant le recours en cassation, on bouleverse soi-même dans un intérêt révolutionnaire, tout le système des jugements ? Que signifie aussi cette falsification de la pensée de Robespierre ? Il n’avait pas demandé que les jurés fissent fonctions de juges, mais que les juges fussent renouvelés comme les jurés.

On se prend à haïr ces contentions et rivalités misérables. Pendant que Robespierre savourait la joie orgueilleuse d’apporter au nom de la Commune des indications qui étaient des ordres, Brissot chicanait et cherchait à humilier Robespierre.

Il fallut bien pourtant se résoudre à régler la question des juges posée par la Commune de Paris ; et deux jours après l’article dédaigneux et blessant de Brissot, l’Assemblée était obligée, par la logique même des choses, de décider que des juges nouveaux seraient nommés. C’est Hérault de Séchelles qui démontra la nécessité de compléter la décision tronquée du 15 août :

« Messieurs, vous avez décrété hier la formation d’un nouveau jury d’accusation et de jugement pour connaître les délits dont l’explosion s’est faite dans la journée du 10 de ce mois. Cette création vous a paru nécessaire pour suppléer à l’insuffisance des jurés existants et au peu de confiance que quelques-uns d’entre eux s’étaient attiré par leurs opinions politiques. Ce nouveau jury est formé. Mais il vous reste maintenant pour le mettre en activité, à compléter les sages dispositions de votre décret, en les étendant au tribunal actuel du département qui présente des inconvénients du même genre et semble vous imposer la nécessité des mêmes mesures. En effet, Messieurs, si, après avoir créé un autre jury, vous conservez pour juger ceux auxquels appartient maintenant l’examen des délits ordinaires, vous manqueriez le but que vous vous êtes proposé ; vous paralyseriez les deux jurés. Vous éloigneriez contre votre intention la vengeance de la loi. »

L’Assemblée décréta donc que selon les formes ordinaires de nouveaux juges seraient nommés. Qu’avait donc gagné Brissot à sa misérable chicane ? Ceci : que pendant ces ajournements inexplicables, la colère et l’énervement du peuple croissaient. Depuis huit jours justice avait été promise, et il semblait que de difficulté de procédure en difficulté, l’Assemblée cherchait à ruser avec sa propre parole, à éluder son engagement. La Commune exploitait contre l’Assemblée ces soupçons du peuple. Et dans la séance du 17, elle faisait entendre à la Législative ce langage menaçant :

« Si le tyran eût été vainqueur, dit le délégué de la Commune, déjà douze cents échafauds auraient été dressés dans la capitale et plus de trois mille citoyens auraient payé de leur tête le crime énorme aux yeux du despote, d’avoir osé devenir libres ; et le peuple français, victorieux de la plus terrible conspiration, vainqueur de la plus noire trahison, n’est pas encore vengé ! Les principes de la justice sont-ils donc différents pour un peuple souverain que pour un peuple esclave ? »

Et il termina par une sommation, par une sorte de tocsin : « Comme citoyen, comme magistrat du peuple, je viens vous annoncer que ce soir, à minuit, le tocsin sonnera, la générale battra. Le peuple est las de n’être point vengé. Craignez qu’il ne fasse justice lui-même. Je demande que sans désemparer vous discutiez qu’il sera nommé un citoyen par chaque section pour former un tribunal criminel. Je demande que Louis XVI et Marie-Antoinette, si avides du sang du peuple, soient rassasiés en voyant couler celui de leurs infâmes satellites. »

À ce langage menaçant et sanglant la Gironde ne répondit pas. Se sentait-elle paralysée, devant le délégué de la Commune qui avait fait le Dix Août, par le souvenir de ses tergiversations ? Et craignait-elle une dure réplique ? Ou Brissot n’était-il capable de s’émouvoir que contre Robespierre ? Cette fois, ce n’est plus Robespierre qui parle, et le journal de Brissot va jusqu’à louer « l’énergique langage » du délégué de la Commune. On dirait qu’à ce moment précis, il caresse la Commune pour isoler Robespierre et le frapper ensuite plus sûrement. Ô petitesse infinie ! Dans le silence de la Gironde ce sont des Montagnards qui protestèrent contre le langage violent de la Commune.

L’intrépide Choudieu, celui qui le premier sous les murmures de l’Assemblée avait demandé, avant le Dix Août, la déchéance du roi, eut un accès d’indignation. Il lui sembla que le tribunal criminel dont on réclamait en de pareils termes la création, ne serait qu’une machine de meurtre et d’inquisition sanglante. Et tout frémissant, il coupa la parole au délégué. Il a raconté lui-même cette belle et forte scène où l’homme d’action et d’audace s’affirma en même temps comme l’homme de clémente justice.

« Je ne donne pas le temps à ce pétitionnaire de continuer. Je m’élance à la tribune et je dis : L’Assemblée ne peut écouter plus longtemps un langage aussi inconvenant, surtout dans la bouche d’un homme qui se présente devant vous comme magistrat du peuple. Ce ne sont pas des amis du peuple qui viennent vous faire de semblables propositions et vous proposer un tribunal inquisitorial. Je crois aussi avoir le droit de parler au nom du peuple dont je me suis montré plus d’une fois l’ami, en défendant ses libertés. Mais je veux qu’on l’éclaire et non qu’on le flatte. Vous aviez fait une proclamation ; elle doit être suffisante ; et si l’on ne veut pas obéir à vos décrets, il n’est pas nécessaire que vous en fassiez. Ce n’est pas user du droit de pétition, c’est en abuser que de s’arroger le droit de vous dicter des lois. Je m’opposerai constamment à la formation d’un tribunal qui disposerait arbitrairement de la vie des citoyens, et j’espère que l’Assemblée partagera mon sentiment à cet égard. »

Choudieu allait bien loin, puisqu’il s’opposait, en cette crise extraordinaire, à tout tribunal de Révolution. Visiblement la Commune, par ses interventions réitérées et impérieuses, avait irrité même les démocrates d’extrême gauche de l’Assemblée ; et c’est la Montagne qui ose la première résister nettement à la Commune révolutionnaire. Un autre montagnard, Thuriot, protesta contre ces prétentions dominatrices et surtout, effrayé pour la Révolution de l’obsession de vengeance et de sang qui semblait la hanter depuis le Dix Août, il le rappela en quelques paroles sublimes à son haut esprit d’humanité.

« Il ne faut pas que quelques hommes qui ne connaissent pas les vrais principes, qui ne connaissent pas la loi, qui n’ont pas étudié la Constitution, viennent substituer ici leur volonté particulière à la volonté générale. Il faut que tous les habitants de Paris sachent que nous ne devons pas concentrer tout notre intérêt dans les murs de Paris. Il faut qu’il n’y ait pas un acte du Corps législatif qui ne porte le cachet de l’intérêt général, de l’amour de la loi. Puisque dans ce moment on cherche à vous persuader qu’il se prépare un mouvement, une nouvelle insurrection ; puisque dans ce moment où l’on devrait sentir que le besoin le plus pressant est celui de la réunion, on cherche encore à agiter le peuple, je demande que le Corps législatif se montre décidé à mourir plutôt qu’à souffrir la moindre atteinte à la loi, et décrète qu’il sera envoyé des commissaires dans les sections pour les rappeler au respect de la loi. Il ne faut pas de magistrats qui cèdent à la première impulsion du peuple lorsqu’on le trompe. Il faut des magistrats que le feu sacré de l’amour de la patrie embrase, qu’anime le saint respect de la loi. J’aime la liberté ; j’aime la Révolution ; mais s’il fallait un crime pour rassurer, j’aimerais mieux me poignarder. Nous n’avons qu’une mesure à prendre, c’est de nous rallier, c’est de présenter partout l’amour de la loi, l’amour du bien public. La Révolution n’est pas seulement pour la France : nous en sommes comptables à l’humanité. Il faut qu’un jour tous les peuples puissent bénir la Révolution française. »

Admirables paroles d’un grand cœur ! C’est une joie et un réconfort d’entendre Thuriot. Tandis que la Commune, cherchant sa force dans la passion de vengeance du peuple, néglige de le rappeler au devoir d’humanité, tandis que Robespierre qui sait que son intervention irrite la Gironde, se prodigue avec un orgueil amer, tandis que Brissot descend à des roueries misérables, Thuriot songe que si la Révolution se couvre de sang, les peuples ne reconnaîtront point en elle la haute figure de l’humanité. Et il crie aux partis, il crie aux individus rivaux : « Unissez-vous pour que la Révolution puisse rester humaine. » Oui, grande parole, mais qui ne fut pas entendue !

Entre la Commune et l’Assemblée le conflit s’aggravait. Les révolutionnaires parisiens qui avec le concours des fédérés concentrés à Paris, avaient sauvé la Révolution et la France, entendaient prolonger l’action révolutionnaire de la capitale, même après la réunion de la Convention. Dans un plan de Constitution soumis aux Jacobins le 17 août, la section du marché des Innocents demande que Paris ait un rôle exceptionnel. « Les décrets que la Convention rendra pour l’établissement d’une constitution et des lois permanentes… ne seront obligatoires qu’après une acceptation dans les assemblées primaires. Les décrets de simple administration n’auront pas besoin d’être acceptés. Si cependant la Convention prenait quelques mesures bien dangereuses, la Commune de Paris, plus à portée d’agir que les autres à cause de sa proximité, pourra la requérir et l’obliger de délibérer une seconde fois sur cette mesure. »

Déjà, les députés prenaient ombrage de ces paroles et commençaient à dénoncer les projets de « dictature » de Paris. Marat, de son côté, redoublait de violence. Trois jours à peine après l’article optimiste du 16 août où il disait que sous l’impulsion de la Commune tout allait au mieux, il dénonce la Législative, « les infâmes pères conscrits du manège trahissant le peuple et cherchant à faire traîner le jugement des traîtres jusqu’à l’arrivée de Mottié qui marche sur Paris avec son armée pour égorger les patriotes. » À ce moment même, Lafayette s’enfuyait, abandonné par ses soldats, et il était enfermé dans une forteresse autrichienne. Mais il était dans le tempérament de Marat d’accueillir les pires rumeurs et il était dans son dessein d’affoler et d’exaspérer.

« Français, il n’est que trop vrai que l’Assemblée nationale a recommencé le cours de ses machinations infernales et qu’elle le poursuit avec une impudeur, une effronterie, une audace, qui marquent assez le mépris qu’elle a pour vous et le dessein qu’elle a de vous remettre aux fers. Pour vous apaiser tant qu’elle a redouté votre fureur, avec quelle bassesse elle vous a flattés, caressés, enjôlés ! Alors la loi suprême de l’État était le salut du peuple. Vous étiez le seul souverain, elle se faisait gloire d’être du nombre des Sans-Culottes ;… À peine avez-vous posé les armes et cessé de faire couler le sang criminel qu’elle n’a plus songé qu’à vous endormir. »

Et il sonne le tocsin des massacres : « Mais quel est le devoir du peuple ? Il n’a que deux partis à prendre. Le premier est de presser le jugement des traîtres détenus à l’Abbaye, d’envelopper les tribunaux criminels et l’Assemblée, et, si les traîtres sont blanchis, de les massacrer sans balancer avec le nouveau tribunal et les scélérats faiseurs du perfide décret. Le dernier parti qui est le plus sûr et le plus sage est de se porter en armes à l’Abbaye, d’en arracher les traîtres, particulièrement les officiers suisses et leurs complices et de les passer au fil de l’épée. Quelle folie de vouloir faire leur procès ! Il est tout fait ; vous les avez pris les armes à la main contre la patrie, vous avez massacré les soldats, pourquoi épargnez-vous leurs officiers, incomparablement plus coupables ? La sottise a été d’avoir écouté les endormeurs qui ont conseillé d’en faire des prisonniers de guerre. Ce sont des traîtres qu’il fallait immoler sur le-champ, car ils ne pouvaient jamais être considérés sous un autre point de vue. »

Vraiment y avait-il pour la Révolution un si pressant intérêt à abattre, après la victoire, les mercenaires Suisses, qui avaient, suivant la tradition séculaire des hommes de leur pays, fait le coup de feu pour leur maître le roi de France ?

« Citoyens, continue Marat, je vous l’ai présagé et je vous le répète, vos ennemis machinent de nouveau contre vous ; les membres pourris de l’Assemblée, particulièrement l’infernale faction Brissot-Guadet est à leur tête ; leur dictateur (Lafayette) est prêt à paraître. »

Ainsi, massacrer les prisonniers, fermer à la Gironde la Convention, voilà, au 19 août 1792, le programme de Marat. Il se réalisera en deux fois, le 2 septembre 1792 par les massacres, le 31 mai 1793 par l’élimination des Girondins.

Pourtant, depuis deux jours, l’Assemblée législative semblait avoir renoncé au système funeste des ajournements et des délais. Le tribunal criminel était constitué, et pour affirmer sa loyauté et sa vigueur révolutionnaire, il avait dès le 18 août, nommé Robespierre président. Robespierre refusa. C’est, quoi qu’en aient dit ses apologistes, une défaillance peu excusable. M. Hamel, l’historien d’ailleurs si consciencieux et si probe, le loue encore : « Pour des motifs, dit-il, dont tout le monde appréciera la délicatesse, Robespierre refusa d’accepter les hautes fonctions auxquelles il venait d’être appelé, et où il eût été en quelque sorte juge et partie. » C’est là en effet l’excuse alléguée par Robespierre. « J’ai combattu depuis l’origine de la Révolution la plus grande partie des criminels de lèse-nation. J’ai dénoncé la plupart d’entre eux, j’ai prédit tous leurs attentats, lorsqu’on croyait encore à leur civisme ; je ne pouvais être le juge de ceux dont j’ai été l’adversaire, et j’ai dû me souvenir que s’ils étaient les ennemis de la patrie, ils s’étaient aussi déclarés les miens.

« Cette maxime, bonne dans toutes les circonstances, est surtout applicable à celle-ci ; la justice du peuple doit porter un caractère digne de lui, il tout qu’elle soit imposante autant que prompte et terrible. L’exercice de ces nouvelles fonctions était incompatible avec celles de représentant de la commune qui m’avaient été confiées ; il fallait opter ; je suis resté au poste où j’étais, convaincu que c’était là où je devais actuellement servir la patrie. »

Pitoyable sophisme et dont il serait humiliant d’être dupe. Il ne s’agissait point là d’inimitiés personnelles ; et Robespierre le plus souvent s’était abstenu de désignations individuelles. D’ailleurs, en ces sortes de procès, tout citoyen est à la fois juge et partie, et quel est le révolutionnaire, quel est le patriote du Dix Août qui ne pouvait alléguer aussi qu’il avait été l’ennemi direct de ceux qu’il fallait juger ? Danton avait-il donc refusé sous ce prétexte le ministère de la justice ? Non, il y avait, au contraire, un intérêt de premier ordre à ce que le tribunal criminel fût présidé par un homme qui inspirait toute confiance à la Révolution.

Cela donnait au peuple les garanties de vigueur et de sincérité dont il avait besoin. Et en même temps, fort de la confiance qu’il inspirait, le président du tribunal révolutionnaire pouvait rester modéré et juste. Il dépendait peut être de Robespierre, en acceptant, d’épargner à la Révolution les massacres que Marat demandait et que tout Paris pressentait dès lors lugubrement. Robespierre se déroba, par peur des responsabilités, par calcul savant d’ambition. Acceptant, il aurait dû prendre sur lui, ouvertement, la charge des jugements rigoureux qui allaient être rendus au nom de la patrie trahie, de la liberté outragée. Il aurait dû prendre aussi devant le peuple surexcité la responsabilité plus lourde encore des acquittements. Ou bien il aurait cédé à toutes les impulsions de la vengeance populaire, et il se ravalait du rôle de juge à celui de bourreau. Ou bien il aurait résisté parfois, et opposé l’humanité et la raison aux fureurs de la vengeance, et il risquait de perdre au service de la Révolution une part de son crédit. Robespierre n’aimait pas les fonctions décisives où des actes précis entraînent des responsabilités déterminées ; il préférait le rôle de conseiller où l’habile équilibre des phrases et l’ingénieuse combinaison des attitudes permettent d’éluder les responsabilités définies et directes. Peut-être, s’il avait eu le courage d’accepter, le peuple n’aurait-il pas eu le furieux accès d’impatience et de soupçon des journées de septembre. Peut-être la Commune qui, en septembre, laissa faire le peuple serait-elle intervenue pour arrêter un mouvement dirigé, en somme, contre le tribunal criminel convaincu d’insuffisance et de lenteur aussi bien que contre les prisonniers.

Et si Robespierre avait laissé, un moment, dans cette difficile et redoutable fonction, une part de son crédit révolutionnaire, c’est au service de la Révolution qu’il l’eût dépensé. Il n’osa pas, et par égoïsme d’ambition, il refusa le péril. Je considère que par ce refus, il a assumé, dans les journées de septembre une grande part de responsabilité. Quand M. Hamel, en son zèle outré d’apologiste, va jusqu’à lui faire un titre d’avoir refusé une fonction « lucrative », il ravale assez fâcheusement la question et son héros même. Quand il ajoute qu’en refusant toute situation officielle, Robespierre démontrait victorieusement son désintéressement politique, M. Hamel abuse du droit à la candeur. En somme, Robespierre, en s’effaçant par prudence et calcul, a laissé le passage libre à Marat et à son rêve sanglant.

Vive la Liberté.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


En même temps, Chabot, dans la séance du 20 août, aux Jacobins, déclarait très nettement que les fédérés devaient continuer à former une force révolutionnaire pour peser sur la Convention elle-même. « Que les fédérés ne se séparent point ; qu’ils ne sortent pas de Paris, qu’ils restent là pour inspecter la Convention nationale. »

« Il pourrait se faire que les membres qui composeront la Convention nationale voulussent encore des rois ; mais que les braves Parisiens tiennent bon, car jamais les rois ne leur pardonneraient de les avoir détrônés quelques mois. La liste civile est suspendue, il est vrai, mais elle existe encore dans les caisses des banques, dans les biens des émigrés, dans les ressources des ci-devant grands seigneurs, des riches capitalistes qui feraient les plus grands sacrifices pour ramener un ordre de choses qui leur était si favorable. »

« Si la Convention nationale s’avisait de vouloir quitter Paris, je le dis tout haut, je sonne une troisième fois le tocsin : Arrêtez les scélérats ! »

Ainsi, avant que la Convention se rassemblât, avant même qu’elle fût élue, la Révolution parisienne s’apprêtait à la surveiller, à l’immobiliser à Paris pour la tenir sous son contrôle. Pourtant, Chabot ne suit point Marat jusqu’au bout : c’est contre les royalistes, les modérés, les Feuillants, qu’il tourne la pointe de la Commune ; mais il ne menace pas directement les Girondins. Ils ont voté les poursuites contre Lafayette. Ils font donc, de droit, partie de la Révolution.

« Si les deux cent vingt membres qui ont voté contre Lafayette vous restent, ajoute Chabot, je crois pouvoir vous le dire, la chose publique est sauvée. Si, au contraire, c’était la majorité de cette assemblée législative qui dût passer à la Convention nationale, alors gardez vos armes et veillez. »

Ainsi, la Gironde était admise, mais sous la surveillance de la Commune de Paris.

Le manifeste électoral des Jacobins, lancé le 22 août, est dans le même esprit. Il fait accueil à la Gironde, mais il fait de Paris le gardien de la Révolution. « De notre choix dépend le succès de notre cause… L’Assemblée a détruit le mur de séparation que nos constituants avaient élevé entre les citoyens ; elle a supprimé, sans indemnité, tous les droits féodaux, excepté ceux qui sont prouvés, par le titre primitif, être le prix de la concession du fonds.

« Il est peu de ci-devant seigneurs qui puissent faire cette preuve. Elle a fait justice des rois et des prêtres, des émigrés et de leurs nobles correspondants, de l’aristocratie bourgeoise et financière, en un mot, de tous nos ennemis. Elle a rétabli le règne de l’égalité en appelant, sans distinction, le peuple à l’exercice de sa souveraineté. C’est à nous de le soutenir, et nous le pouvons, en éloignant des assemblées électorales tous ceux qui ont protégé, même indirectement, la cour et le sacerdoce, les émigrés et leurs adhérents. Notre choix ne peut être difficile ; les patriotes font la majorité de la nation. Ils peuvent donc, s’ils savent se réunir, faire des choix favorables à leurs intérêts. Les électeurs étant payés à trois livres par jour et à trois sols par lieue pour leur voyage, il n’est plus nécessaire d’être riche bourgeois, prêtre, ou ci-devant noble, pour accepter cette noble mission, et si la majorité des électeurs est au niveau de la révolution du 10 août 1792, nos nouveaux députés ne tarderont pas à la consolider par une constitution conforme a la Déclaration des Droits et à l’intérêt du plus grand nombre. »

« Ceux de nos représentants qui ont été fidèles au peuple vous sont désignés par l’opinion et vous en avez la liste dans ceux qui ont noté pour le décret d’accusation contre Lafayette. Le tableau comparatif que nous vous envoyons, finira de vous faire connaître et vos amis et vos ennemis. Parmi vos constituants, Vous avez les Pétion, les Robespierre, les Buzot, les Anthoine, les Cerrolles, les Grégoire, les Le Pelletier, les Dubois de Crancé, le bon père Gérard, et quelques autres fidèles défenseurs des droits du peuple, en petit nombre, il est vrai, mais sous ce rapport, plus dignes d’obtenir vos suffrages. Ceux-là ont fait leurs preuves… »

« Frères et amis, si les deux cent vingt-quatre représentants du peuple qui viennent de s’exposer au feu des assassins et à la vengeance des Tuileries obtiennent vos suffrages, avec les quarante incorruptibles de l’Assemblée constituante, la patrie est sauvée. Ils forceront le reste de la représentation nationale à marcher dans le chemin de l’honneur ; mais si la Convention n’est composée que de nouveaux députés, quelque violents qu’ils puissent être, il est possible que nous ne trouvions notre salut que dans notre courage et dans une nouvelle insurrection. »

Ainsi, officiellement et pour toute la France, les Jacobins, où les Girondins d’ailleurs étaient nombreux, recommandent les candidatures girondines. Mais Paris restait comme la grande force d’appel : or, à Paris même les démocrates robespierristes et la Commune éliminaient toutes les candidatures girondines. Les tergiversations de la Gironde avant le Dix-Août avaient diminué son crédit ; et c’est par des révolutionnaires plus énergiques que Paris voulait être représenté. Les démocrates y disaient bien haut que sans le système de l’élection à deux degrés, maintenu encore par la Convention, le suffrage populaire irait d’emblée aux amis de Danton, de Marat et de Robespierre. Dès le 12 août, aux Jacobins, Anthoine disait :

« Une des plus grandes causes de nos maux, est le mode d’élection employé par la Législative.

« Tant que vous aurez des corps électoraux, vous aurez de mauvais choix. Vous en avez un exemple bien frappant dans la différence sensible que l’on aperçoit entre les municipalités choisies directement par le peuple et les départements, les tribunaux choisis par les corps électoraux. Le meilleur, le seul moyen d’avoir de bons choix est qu’ils soient faits par le peuple, tout le peuple, rien que le peuple… J’insiste fortement sur ce point, car sans cela la Convention ne sera pas meilleure que la Législative actuelle. »

Robespierre se plaint aussi dans le Défenseur de la Constitution que la Législative ait maintenu les corps électoraux. Mais il constate qu’elle a laissé aux Assemblées primaires une assez grande latitude, il eût été à souhaiter aussi que pour la Convention nationale, l’Assemblée se fût occupée à indiquer un mode d’élection plus simple, plus court et plus favorable aux droits du peuple.

« Il eût fallu supprimer l’intermédiaire inutile et dangereux des corps électoraux, et assurer au peuple la faculté de choisir lui-même ses représentants. L’Assemblée a suivi la routine plus que les principes. Mais il faut la louer de n’avoir proposé ce mode d’élection que par forme d’invitation et de conseil, et d’avoir rendu cet hommage à la souveraineté du peuple réuni dans les assemblées primaires. »

Chabot, le 20 août, dit aux Jacobins :

« Le mode qui a été décrété pour les élections ne vaut rien, et, si je n’eusse pas été occupé alors à une mission pour recueillir les Suisses, je ne serais pas descendu de la tribune que je n’eusse obtenu un mode d’élection plus avantageux pour le peuple : l’élection immédiate.

« Ce n’est pas pour Paris que je crains l’influence de ce mode, les esprits y sont trop éclairés pour n’être pas assuré du choix des électeurs, mais c’est dans les départements que je la redoute. Les administrations départementales sont pour la plupart si gangrenées que je crains que le décret qui accorde un écu par jour aux électeurs ne soit pas connu à temps, et qu’alors, le choix pour ces places tombant encore sur les riches, nous n’ayons des corps électoraux aristocrates. »

Pourtant, aucune assemblée primaire n’usa de la faculté qui lui était laissée d’adopter un autre mode de nomination. À Paris même, les démocrates se bornèrent à soumettre les choix faits par les assemblées électorales à la ratification des assemblées primaires et à instituer le vote à haute voix. C’est sur la motion de Robespierre que sa section, la section de la place Vendôme, prit le 27 août un arrêté en ce sens :

« 1° En principe, tous les mandataires du peuple doivent être nommés immédiatement par le peuple, c’est-à-dire par les assemblées primaires ; ce n’est qu’à cause de la nécessité des circonstances que la méthode de nommer les députés à la Convention nationale par l’intermédiaire des assemblées électorales est adoptée ;

« 2° Pour prévenir, autant que possible, les inconvénients attachés à ce système, les électeurs voteront à haute voix et en présence du public ;

« 3° Afin de rendre cette dernière précaution efficace, ils se rassembleront dans la salle des Jacobins, et les députés nommés par les électeurs seront soumis à la révision et à l’examen des sections en assemblées primaires, de manière que la majorité puisse rejeter ceux qui seraient indignes de la confiance du peuple. »

Robespierre fit transformer cet arrêté en arrêté municipal, et le 28 août il fut affiché dans tout Paris.

C’est donc sous des influences révolutionnaires et robespierristes qu’allaient être faites les élections de Paris. La Gironde était comme éliminée du champ électoral parisien. Elle sentit la force du coup, et elle songea aussitôt à frapper la Commune. Le journal de Brissot, le Patriote français, dit le 29 août : « Les pouvoirs institués pour donner à la machine politique un mouvement révolutionnaire doivent cesser avec ce mouvement, parce ces pouvoirs ne peuvent être qu’une dictature ; et qu’une longue dictature, qu’une dictature même de plusieurs jours, ne peut être que le tombeau de la liberté. Tant que les commissaires provisoires de la Commune de Paris ne se sont occupés que de diriger la révolution du 10, que de poursuivre des conspirateurs et de surveiller ceux qui pouvaient être accusés de l’être, les patriotes ont vu sans inquiétude des pouvoirs qui, éclos par la fermentation, doivent finir avec elle et s’abîmer dans la souveraineté du peuple ; mais dès qu’on a vu ces commissaires prolonger leur autorité dictatoriale, usurper les droits de la Commune, dissoudre et recréer les administrations qu’elle seule pouvait recréer et dissoudre, se partager des places qu’elle seule pouvait remplir, suspendre des magistrats nommés et chéris par le peuple, exercer enfin des actes que les circonstances mêmes ne pouvaient justifier, alors les bons citoyens ont ouvert enfin les yeux ; ils ont vu qu’ils n’avaient pas conquis deux fois la liberté pour la livrer à des intrigants, et qu’ils ne devaient pas élever sur les ruines du despotisme royal et patricien un despotisme plus dur et plus haineux. »

C’était la guerre à fond. Le lendemain, le Patriote français insiste : « Il est impossible de faire rentrer dans les limites des lois le pouvoir qu’on a mis momentanément au-dessus des lois pour sauver la patrie ; la tendance naturelle de tout pouvoir le pousse à l’usurpation ; qu’on juge s’il est facile de le faire renoncer à ce que la force des circonstances ou un vœu temporaire ont pu y ajouter. Quiconque a réfléchi sur la nature de l’autorité et sur les lois éternelles d’après lesquelles tout marche dans l’ordre moral a dû prévoir que la commission dictatoriale de la Commune de Paris, indispensable dans les premiers moments de la révolution du 10, utile plusieurs jours après, finirait par être dangereuse, en proportion même des services qu’elle aurait rendus, parce qu’il était évident qu’elle prolongerait les moyens révolutionnaires au delà du moment de crise qui les avait nécessités. »

Le ton est modéré et le tour du raisonnement est habile. Mais la conclusion est tranchante. Il n’est pas possible de ramener dans les limites légales le pouvoir révolutionnaire de la Commune. Il faut donc l’abolir. La Gironde, en ces derniers jours d’août, lui porta plusieurs coups. D’abord, quelques sections modérées, la section des Lombards, celle de la Halle au Blé retirèrent leurs commissaires à la Commune, et firent ainsi une brèche à la municipalité provisoire.

Puis, la Commune ayant traduit à sa barre le journaliste ami de Brissot, Girey-Dupré, pour avoir à rendre compte de ses attaques contre le conseil général de la Commune, Girey-Dupré résista par une lettre vigoureuse. Et il saisit l’Assemblée législative d’une plainte contre l’acte « arbitraire » de la Commune. L’Assemblée législative manda immédiatement devant elle le conseil général de la Commune qui ne vint pas, et elle cassa, le 31 août, comme contraire à la liberté individuelle, l’arrêté contre Girey-Dupré. Enfin, Roland, tout dévoué à la Gironde, se plaignit, le 30 août, que la Commune en s’emparant de tous les pouvoirs, les désorganisât.

« Je m’étais procuré la note exacte des subsistances qui se trouvent dans la capitale, et j’avais pris des arrangements avec le comité des subsistances de la Ville de Paris ; mais ce comité, en qui je mettais toute ma confiance, vient d’être cassé par les représentants provisoires de la Commune, ainsi que le sieur Cousin qui en était le chef. Tous ses travaux sont suspendus par cette désorganisation et dans cet état de choses je ne réponds plus de l’approvisionnement de Paris. »

Il semble qu’avec un peu de bon vouloir ces conflits administratifs auraient été aisément réglés. Mais, en réalité, c’était un grand conflit politique qui se développait. Roland ajouta : « Je suis chargé par l’Assemblée, sous ma responsabilité, de la conservation des effets déposés dans le garde-meuble. J’ai nommé pour inspecteur de ce dépôt national, M. Reston, homme honnête et très estimé dans les arts. Il vient de se plaindre qu’on avait enlevé du garde-meuble un petit canon garni en argent, et porté sur le catalogue des effets dont il est responsable. Il m’annonce que la même personne a enlevé des papiers dont je ne connais pas l’importance. » Roland, méticuleux et boudeur, aggravait par son humeur chagrine des difficultés que peut-être un esprit plus délié et plus tolérant aurait aisément résolues. Mais la Gironde voulait en finir.

Une partie de la population de Paris était lasse de l’activité un peu inquiète, irrégulière et menaçante de la Commune. Et à la Législative, les Montagnards eux-mêmes commençaient à s’irriter. En humiliant l’Assemblée, la Commune les humiliait. De plus, avec leur grand sens révolutionnaire de l’unité nationale, de la concentration des pouvoirs, ils craignaient que l’action déréglée de la Commune de Paris ne compromît l’unité d’effort et de combat. Très habilement, la Gironde laissa la parole aux Montagnards irrités. Thuriot, qui avait d’admirables accents d’humanité, mais qui ne voulait pas faire le jeu de la Gironde, défendit un peu la Commune. Mais Choudieu et Cambon marchèrent à fond. Cambon s’écria : « Il est important pour fixer l’Assemblée, qu’elle se fasse représenter les pouvoirs qui ont été donnés à ces municipaux provisoires par le peuple : car s’ils n’en ont pas, ce sont des usurpateurs ; ils doivent être punis comme tels. »

Choudieu commente lui-même, dans ses notes, son intervention : « Je portai la parole après M. Cambon et dis : « Il est temps d’appeler l’attention du Corps législatif sur la conduite de la municipalité actuelle de Paris. Tout en reconnaissant qu’elle a rendu de grands services dans la nuit du 9 au 10 août, je ne puis reconnaître en elle la représentation du peuple. Déjà plusieurs sections de Paris ont réclamé contre sa formation qui n’a pu être légalisée que par l’insurrection ; mais quand tout rentre dans l’ordre, la Commune doit s’y soumettre. Cette assemblée ne se compose que de commissaires qui furent nommés pour se concerter sur les opération relatives au 20 août ; elle s’est, à la suite de cela, érigée de son autorité privée en municipalité ; elle s’est attribuée à elle-même des pouvoirs qui ne lui étaient pas délégués : peut-être a-t-elle eu raison au moment de la crise, mais le danger passé, elle doit se dissoudre et rentrer d’elle-même dans la classe des citoyens. Aujourd’hui, on l’accuse de tout entraver, de tout désorganiser. Elle s’est même permis de suspendre le maire de Paris ; un pareil état ne peut plus être toléré, car il nous conduirait à un bouleversement total. »

Et Choudieu ajoute : « Les circonstances étaient en effet bien difficiles ; les passions populaires encore en effervescence avaient besoin d’être contenues et dirigées ; l’enthousiasme national était une grande force, mais à la condition de ne pas se disperser en mouvements contradictoires, et chaque jour voyait naître, à côté des entraînements les plus généreux, des propositions inconsidérées ou perfides, qu’on présentait sous couleur révolutionnaire. »

L’Assemblée résolut d’en finir : la Gironde, ainsi appuyée et comme couverte par une partie des Montagnards, se crut assez forte pour dissoudre la Commune ; et le même jour, 30 août, l’Assemblée, à la demande de Grangeneuve et sur un bref rapport de Guadet, rendit l’arrêté suivant : « Les sections de Paris nommeront dans le délai de vingt-quatre heures, chacune deux citoyens, lesquels réunis formeront provisoirement et jusqu’à la prochaine élection de la municipalité de Paris, le conseil général de la Commune de Paris. — D’abord après l’élection ordonnée par le précédent article, les commissaires nommés par les quarante-huit sections et qui ont provisoirement remplacé, depuis le 10 août, le conseil général de la Commune, cesseront d’en exercer les fonctions. — Le maire de Paris, le procureur de la Commune, les membres du bureau municipal, et ceux du corps municipal qui était en exercice le 10 août dernier, continueront d’exercer leurs fonctions jusqu’à leur remplacement. »

L’Assemblée ne se bornait pas à dissoudre la Commune. Elle la mettait pour ainsi dire en état d’accusation en adoptant la motion de Cambon qui exigeait la production des titres réguliers des commissaires provisoires.

Je ne sais si la Gironde ne se faisait point quelque illusion. Elle attendait sans doute de tous ces décrets plus qu’ils ne pouvaient lui donner, car c’est à peu près du même esprit révolutionnaire que les nouveaux élus des sections seraient animés. Elle pouvait espérer cependant que la nouvelle Commune, n’étant plus comme animée par la gloire du Dix Août, aurait moins de vigueur et moins de prestige, qu’ainsi le pouvoir national s’élèverait au-dessus du pouvoir municipal révolutionnaire.

Comment la Commune de Paris répondit-elle au décret de dissolution ? Dans la séance du 30 au soir, et aussitôt connu le décret de l’Assemblée, il y eut à la Maison commune de grands orages. Tout d’abord, un citoyen ardent invita le peuple en un discours énergique à se porter contre l’Assemblée. Puisqu’elle persécutait les hommes du 10 août, puisqu’elle demandait des titres légaux à des hommes qui n’avaient pu recevoir mandat que de leur courage et de la Révolution elle-même, puisqu’elle traduisait ainsi à sa barre la Révolution du 10 août, il fallait continuer et compléter cette Révolution. Après avoir marché contre la royauté, il fallait se porter contre l’Assemblée qui s’apprêtait à venger la royauté.

Mais ce conseil violent n’eut pas d’écho. Il semble que tout d’abord la Commune veut se borner à une résistance passive : elle restera, et, au besoin, elle fera confirmer ses pouvoirs par les sections. Tout de suite, la section de Mauconseil et celle du Finistère confirment leurs commissaires. Ainsi, la Commune recevrait une investiture légale, conforme en somme au décret de la Législative, et pourtant c’est bien la Commune révolutionnaire qui se continuerait.

Mais dans cette tactique même il y a flottement. La section du Louvre ne veut pas prendre un parti immédiat. Elle demande d’abord à connaître exactement le décret de l’Assemblée. La section de la Fontaine-Montmartre ordonne à ses commissaires d’obéir au décret de l’Assemblée.

De là, division et impuissance ; et un moment, vers minuit et demi, il parut que le Conseil général de la Commune allait lever sa séance sans avoir pris une décision, s’avouant ainsi vaincu. Mais l’instinct révolutionnaire réagit. Le Conseil décida que quiconque proposerait de lever la séance serait expulsé. Et il arrêta qu’une adresse de protestation serait envoyée à tous les départements et à toutes les municipalités, avec les procès-verbaux de la Commune depuis le 10 août.

C’était une sorte d’appel à la France et à la Révolution contre le décret de l’Assemblée. Marat, qui se sentait atteint par le même coup qui frappait la Commune, fit placarder le 31 les affiches les plus violentes contre la Législative. Et Tallien, greffier de la Commune, se présenta en son nom à la barre de l’Assemblée pour protester contre le décret de la veille :

« Vous êtes remontés par nous à la hauteur des représentants d’un peuple libre ; c’est vous-mêmes qui nous avez donné le titre honorable de représentants de la Commune, et vous avez voulu communiquer directement avec nous. Tout ce que nous avons fait, le peuple l’a sanctionné. (Applaudissements des citoyens des tribunes.) Ce n’est pas quelques factieux, comme on pourrait le faire croire, c’est un million de citoyens. Interrogez-les sur nous et partout ils vous diront : Ils ont sauvé la patrie. Si quelques-uns d’entre nous ont pu prévariquer, nous demandons, au nom de la Commune, leur punition. Nous étions chargés de sauver la patrie, nous l’avions juré, et nous avons cassé des juges de paix indignes de ce beau titre ; nous avons cassé une municipalité feuillantine. Nous n’avons donné aucun ordre contre la liberté des bons citoyens, mais nous nous faisons gloire d’avoir séquestré les biens des émigrés.

Vive la Liberté
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


« Nous avons fait arrêter des conspirateurs et nous les avons mis entre les mains des tribunaux, pour leur salut et pour celui de l’État ; nous avons chassé les moines et les religieuses, pour mettre en vente les maisons qu’ils occupaient ; nous avons proscrit les journaux incendiaires : ils corrompaient l’opinion publique. Nous avons fait des visites domiciliaires : qui nous les avait ordonnées ? Vous.

« Les armes saisies chez les gens suspects, nous vous les apporterons pour les remettre entre les mains des défenseurs de la patrie ; nous avons fait arrêter les prêtres perturbateurs, ils sont enfermés dans une maison particulière : et sous peu de jours le sol de la liberté sera purgé (par la déportation) de leur présence. On nous a accusés d’avoir désorganisé l’administration, et notamment celle des subsistances : mais à qui la faute ? Les administrateurs eux-mêmes, où étaient-ils dans les jours de péril ? La plupart n’ont point encore reparu à la Maison commune.

« La section des Lombards est venue réclamer contre nous dans votre sein ; mais le vœu d’une seule section n’anéantira point celui d’une majorité très prononcée des autres sections de Paris. Hier les citoyens, dans nos tribunes, nous ont encore reconnus pour leurs représentants ; ils nous ont juré qu’ils nous conservaient leur confiance. Si vous nous frappez, frappez donc aussi ce peuple qui a fait la Révolution du 14 juillet, qui l’a consolidée le 10 août, et qui la maintiendra. Il est maintenant en assemblées primaires, il exerce sa souveraineté ; consultez-le, et qu’il prononce sur notre sort. Les hommes du 10 août ne veulent que la justice et qu’obéir à la volonté du peuple. »

Les tribunes applaudirent. Le plaidoyer était vigoureux et adroit. Et en vérité on ne pouvait répondre à la Commune que ceci : Vous n’êtes pas l’expression légale de la souveraineté, vous êtes l’expression et comme le prolongement d’un événement révolutionnaire. Or, la secousse, la vibration de cet événement ne peut retentir à jamais sur l’ordre politique, et il vient une heure où à la force révolutionnaire spontanée, épuisée peu à peu par ses effets mêmes, doit se substituer le fonctionnement régulier du système social.

La nation n’était tenue, envers la Commune révolutionnaire de Paris, qu’à maintenir la conquête du 10 août et à affirmer la démocratie. Or, les Montagnards eux-mêmes avaient le sentiment que la nation tout entière était prête à cette grande œuvre. Et dès lors, peu à peu, la Commune pouvait et devait rentrer dans le rang. Son procureur Manuel ajouta ceci aux paroles de Tallien :

« L’Assemblée nationale a rendu hier deux décrets : par le premier, elle casse la Commune provisoire ; par le second, elle déclare que cette Commune a bien mérité de la patrie : les commissaires ont à se plaindre ou de l’un, ou de l’autre. »

Non, et l’alternative de Manuel n’était point impérieuse. Il était possible de glorifier l’action révolutionnaire de la Commune sans faire de la Commune elle-même un pouvoir extra-légal et éternel. Choudieu, dans ses notes, observe à ce sujet :

« Ce n’était de la part de Manuel qu’une pure subtilité, car il n’y avait aucune contradiction à déclarer d’abord que la Commune provisoire avait bien mérité de la patrie au 10 août et jours suivants, et à vouloir ensuite qu’elle cessât d’exercer des fonctions qui n’étaient que provisoires et qui, par l’extension qu’elle leur donnait, pouvaient devenir dangereuse.

Le président Delacroix répondit avec fermeté et hauteur :

« Toutes les autorités constituées dérivent de la même source. La loi, dont elles émanent, a fixé leurs devoirs. La formation de la Commune provisoire de Paris est contraire aux lois existantes ; elle est l’effet d’une crise extraordinaire et nécessaire. Mais quand ces périlleuses circonstances sont passées, l’autorité provisoire doit cesser avec elles.

« Voudriez-vous, Messieurs, déshonorer notre belle Révolution en donnant à tout l’Empire le scandale d’une Commune rebelle à la volonté générale, à la loi ? Paris est une grande cité qui, par sa population et les nombreux établissements nationaux qu’elle renferme, réunit le plus d’avantages ; et que dirait la France si cette belle cité, investissant un conseil provisoire d’une autorité dictatoriale, voulait s’isoler du reste de l’Empire ; si elle voulait se soustraire aux lois communes à tous, et lutter d’autorité avec l’Assemblée nationale ? Mais Paris ne donnera point cet exemple. Un décret a été rendu hier. L’Assemblée nationale a rempli son devoir, vous remplirez le vôtre. »

Un rassemblement, peu nombreux d’ailleurs, attendait aux portes de l’Assemblée. Il n’était guère menaçant, mais en quelques individus pourtant des signes d’exaltation sombre apparaissaient. Des citoyens, admis à la barre, exprimèrent la crainte que les délégués de la Commune fussent en péril dans l’Assemblée :

« Nous venons, au nom du peuple qui attend à la porte, demander de défiler dans la salle pour voir les représentants de la Commune qui sont ici. Nous mourrons, s’il le faut, avec eux. » Prodigieux soupçon, et où se marque la fièvre croissante des esprits. Manuel fit arrêter les pétitionnaires.

L’embarras de Robespierre était grand. Il avait la haine de la Gironde, et la Commune était pour lui un appui nécessaire ; mais il avait le goût très vif de la légalité, et il ne voulait pas se laisser entraîner à la résistance ouverte aux décrets, aux lois de l’Assemblée par qui, malgré tout, s’exprimait le souverain. Il sentait d’ailleurs que le peuple de Paris n’était point unanime, et que Pétion, qui boudait, pouvait porter à la Commune un coup très sensible si elle s’exposait par une démarche imprudente et illégale à un désaveu.

En cet embarras, Robespierre prononça le 1er septembre, au Conseil général de la Commune, rassemblé sous la présidence de Huguenin, un discours ambigu. D’une part, il déclara que le Conseil général de la Commune avait été trop loin dans la voie des concessions lorsque, deux jours avant, il avait rouvert les portes des comités, comités des subsistances et autres, aux administrateurs qui siégeaient avant le 10 août. Robespierre demanda qu’ils fussent soumis, dans la section, à un scrutin épuratoire. Mais, d’autre part, quand il eut bien sévèrement dénoncé les manœuvres dirigées contre le Conseil général de la Commune, quand il eut justifié et glorifié celui-ci, il conclut qu’il fallait obéir au décret de l’Assemblée.

Le peuple n’était pas corrompu, il n’était pas intimidé. Il saurait donc rendre justice à ceux qui avaient lutté pour lui, et il n’y avait aucun danger à accepter des élections nouvelles, à remettre au peuple le pouvoir qu’on tenait de lui.

Ah ! comme Robespierre, pendant qu’il parlait ainsi, dut sentir s’envenimer en son cœur la haine contre la Gironde qui, en frappant la Commune, croyait détruire un de ses moyens d’influence, et qui l’obligeait en ce moment ou à se jeter dans toutes les témérités de l’insurrection, ou à s’exposer, dans une Commune effervescente, au reproche de modérantisme !

Pour la première fois depuis le 10 août, Robespierre ne fut pas écouté. La Commune rendit hommage à ses principes. Elle décida l’impression de son discours, qui était une justification éloquente de tous les actes de la Commune révolutionnaire ; mais elle refusa de se dissoudre. Manuel, son procureur, rappela au Conseil « le serment qu’il avait fait de mourir à son poste et de ne point l’abandonner que la patrie ne soit plus en danger ». Le conseil de la Commune arrêta qu’il continuerait ses fonctions. C’était l’insurrection déclarée : mais elle était impuissante. La veille, c’est-à-dire au moment même où un grand mouvement de foule aurait été nécessaire pour appuyer la protestation de Tallien, le peuple, en somme, n’avait pas bougé.

Les Girondins qui avaient pu redouter un moment, par les propos menaçants de la séance de la Commune du 30 août, une journée révolutionnaire contre l’Assemblée, sentirent vite que Paris laissait faire. Le journal de Brissot, avec un accent de triomphe à peine tempéré par son habituelle réserve doctrinaire, constate l’impuissance de la Commune :

« Les commissaires primaires de la Commune sont venus signifier à la barre une espèce d’appel au peuple contre la loi qui met un terme à leurs fonctions. Cette demande, qui a semblé vigoureuse et hardie à quelques patriotes, était au contraire une grande preuve de la faiblesse de tous les partis qui voudraient s’élever contre le pouvoir des représentants du peuple français, du seul et indivisible souverain. D’après la séance du Conseil général provisoire de jeudi, il est évident qu’il ne se serait pas borné à une simple apparition à la barre, s’il eût été soutenu par le peuple. Mais, quoique les aides de camp agitateurs fussent en campagne, le peuple a été d’un calme désespérant. » L’ironie dut être cruelle aux hommes de la Commune, et un feu de colère et de vengeance brûlait leur cœur.

Le bruit courut bientôt pourtant, comme le note le Patriote Français, que la Législative avait retiré son décret de dissolution. Ce n’était pas tout à fait vrai, mais le décret qui réglait l’organisation de la Commune nouvelle avait été modifié. Et le décret nouveau ménageait infiniment plus l’amour-propre blessé de la Commune révolutionnaire. Il décidait qu’au lieu de deux commissaires, chaque section pourrait en nommer six au Conseil général de la Commune ; et il précisait que « les commissaires en exercice à la Maison commune de Paris, depuis le 10 août dernier, seraient membres du Conseil général de la Commune, à moins qu’ils n’aient été remplacés par leurs sections ».

Ainsi la Commune révolutionnaire était comme enveloppée par une vaste Commune légale ; le Conseil général de la Commune de Paris devait être porté à 288 membres, non compris les officiers municipaux, le maire, le procureur de la Commune et ses substituts. Mais elle était comme réinvestie en bloc, sauf décision contraire des sections. En outre, l’Assemblée déclarait que si le nombre des membres du Conseil général de la Commune était ainsi accru c’était pour que celui-ci pût parer à tous les travaux, à tous les services que le péril de la patrie allait lui imposer.

Thuriot qui cherchait à guérir les blessures et à maintenir le grand rôle révolutionnaire de Paris tout en brisant les velléités dictatoriales de la Commune, avait rédigé en ce sens de large conciliation patriotique les considérants du nouveau décret.

Mais malgré cet effort d’apaisement tenté par les plus nobles des représentants du pays, par ceux qui étaient purs de la vanité frivole et ambitieuse de la Gironde, comme du despotique orgueil de la Commune, d’âpres ferments de discorde, de défiance et de haine subsistaient entre la Commune et l’Assemblée. Et les cœurs étaient déchirés par la rivalité et le soupçon au moment même où grandissait le péril de la patrie. Depuis que Merlin, le 17 août, avait annoncé l’investissement de Thionville, le lourd nuage de l’invasion avait marché pesamment de l’est à l’ouest : Le 20 août, c’est Longwy, « la porte de fer de la France », qui est investie.

Le 23 août, Merlin de Thionville monta de nouveau à la tribune pour dénoncer les violences, les actes de barbarie des hordes étrangères, et de nouveau il fit la proposition terrible de retenir en otages les femmes et enfants des émigrés. « Trois lettres m’annoncent que le fléau de la guerre désole nos campagnes, que les satellites des tyrans, le fer et le feu chassent devant eux les malheureux habitants du département de la Moselle. Ces hordes de barbares, ces Prussiens, sont commandés par nos compatriotes, par des Français rebelles. L’un d’eux, le sieur Bertrandé, actuellement au service de la Prusse, signale son passage par le pillage et les assassinats. Je vous ai déjà demandé des mesures qui doivent être dictées par l’intérêt de l’État seul et, dans ces circonstances, le sentiment même doit se taire en faveur de l’humanité. Je demande une seconde fois que les femmes et les enfants des barbares qui ravagent les départements frontière et qui marchent à la tête des ennemis étrangers pour porter le glaive dans le sein de la Patrie, soient retenus pour otages et nous répondent des vexations et du sang de nos compatriotes. »

Des applaudissements mêlés de murmures accueillirent les paroles de l’obstiné faiseur d’otages. Thuriot une fois de plus exhala son indignation et sa pitié : « Il n’y aurait pas de bourreau en France capable d’assassiner l’enfant dans les bras de sa mère, parce que son père aurait porté les armes contre la patrie. » L’assemblée remuée par ce langage, écarta l’implacable motion de Merlin. Mais la sombre nuée de la guerre grandissait à l’horizon, s’empourprait de teintes sanglantes.

Le 24 août, la ville de Longwy, mal défendue par ses remparts ébréchés, plus mal défendue encore par une bourgeoisie timide et qu’affolèrent les premiers éclats de l’orage, se rendait à l’ennemi. L’indignation fut grande à Paris. Danton comprit qu’il ne fallait pas laisser l’esprit public fléchir un instant sous le poids de ce premier revers et il demanda à l’Assemblée, le 28 août, en un mâle et puissant langage, des mesures de vigueur. C’est vraiment par un sublime sursaut de courage que Danton voulait répondre à l’ennemi. Il n’y a pas de plus fortes paroles dans l’histoire des peuples libres menacés.

« Le pouvoir exécutif provisoire m’a chargé d’entretenir l’Assemblée nationale des mesures qu’il a prises pour le salut de l’Empire. Je regardai ces mesures en ministre du peuple, en ministre révolutionnaire. L’ennemi menace le royaume, mais l’ennemi n’a pris que Longwy… Vous voyez que nos dangers sont exagérés. Il faut que l’Assemblée se montre digne de la nation. C’est par une convulsion que nous avons renversé le despotisme. Ce n’est que par une grande convulsion nationale que nous ferons rétrograder les despotes.

« Vous avez ordonné la levée de 30.000 hommes dans le département de Paris et dans les départements environnants. Des hommes bien intentionnés mais inquiets, ont cru un moment que cette levée devrait être faite dans Paris seulement ; ils craignaient que le centre de la Révolution ne fût tout à coup privé de ses plus braves défenseurs. Cette erreur a été dissipée, et je puis assurer que les sections mettent la plus grande activité à lever leur contingent. Jusqu’ici nous n’avons fait que la guerre simulée de Lafayette. Il faut faire une guerre plus terrible. Il est temps de dire au peuple qu’il doit se précipiter en masse sur ses ennemis.

« Quand un vaisseau fait naufrage, l’équipage jette à la mer tout ce qui l’exposait à périr. De même tout ce qui peut nuire à la nation doit être rejeté de son sein et tout ce qui peut lui servir doit être mis à la disposition des municipalités, sauf à indemniser les propriétaires. Le pouvoir exécutif va nommer des commissaires pour aller exercer dans les départements l’influence de l’opinion. Il a pensé que vous deviez en nommer aussi pour les accompagner afin que la réunion des représentants des deux pouvoirs produise un effet plus salutaire et plus prompt. Nous vous proposons de déclarer que chaque municipalité sera autorisée à prendre l’élite des hommes bien équipés qu’elle possède. On a jusqu’à ce moment fermé les portes de la capitale, et on a eu raison. Il était important de se saisir des traîtres ; mais y en eût-il 30.000 à arrêter, il faut qu’ils soient arrêtés demain, et que demain Paris communique avec la France entière. Nous demandons que vous nous autorisiez à faire faire des visites domiciliaires. Il doit y avoir dans Paris 80.000 fusils en état : eh bien ! il faut que ceux qui sont armés volent aux frontières. Comment des peuples qui ont conquis la liberté l’ont-ils exercée ? Ils ont volé à l’ennemi et ne l’ont point attendu. Que dirait la France si Paris, dans la stupeur, attendait l’arrivée des ennemis ? Le peuple français a voulu être libre, il le sera. Bientôt des forces nombreuses seront rendues ici. On mettra à la disposition des municipalités tout ce qui sera nécessaire, en prenant l’engagement d’indemniser les possesseurs. Tout appartient à la patrie, quand la patrie est en danger. »

C’était un grand et large souffle. Danton avait cette méthode souveraine d’emporter, de noyer les difficultés, les rivalités et les haines dans le torrent de l’action. Il ne récrimine pas, il ne discute pas. Il n’oppose pas l’Assemblée à la Commune et la Commune à l’Assemblée ; il ne dresse pas comme Roland un cahier de griefs et de doléances. Il appelle toutes les énergies au salut de la patrie et de la liberté, et c’est en les tournant toutes vers ce but sublime qu’il espère les réconcilier sans leur parler même de leurs querelles. Il sait en des paroles à la fois ardentes et calculées exalter les passions les plus généreuses et ménager les intérêts inquiets.

Tout devient à l’heure du péril le patrimoine de la patrie ; mais les citoyens seront indemnisés de tout ce que la patrie aura saisi dans leurs mains pour sa défense. Et quelle est sa manière de mettre un terme à ce qu’il y avait d’arbitraire et d’irrégulier dans le pouvoir de la Commune ? Ce n’est pas de gronder et de chicaner. Il se proclame le ministre « révolutionnaire » et il rattache ainsi son pouvoir au même événement d’où la Commune révolutionnaire est sortie. Il la couvre du titre même dont il se réclame, et il paraît ainsi confondre sa cause avec la cause de la Commune. Mais en même temps il invite l’Assemblée à agir, à nommer des commissaires qui iront dans toute la France assister les commissaires du pouvoir exécutif.

N’est-ce point par cette vigueur d’action que l’Assemblée rétablira à son profit l’équilibre des pouvoirs sans que la Commune puisse se plaindre ? Enfin Paris, à s’isoler, à vivre enfermé dans le cercle de défiance et de prohibition que la Commune a tracé, risque de s’affaiblir et de s’enfiévrer. Il n’est pas sain à une grande cité ardente de vivre ainsi comme dans une muraille de soupçons. Il n’est pas sain d’habituer Paris, par cette clôture étroite, à se considérer comme un monde à part, comme une sphère contractée et impénétrable. Il n’est pas bon d’habituer la France à vivre aussi comme si Paris était séparé d’elle par un abîme.

Que les communications soient rétablies entre Paris et la France. Mais au moment où Danton semble condamner ainsi le système de surveillance jalouse institué par la Commune, il lui donne une satisfaction éclatante en ordonnant des perquisitions, des visites domiciliaires dans tout Paris. Après cette grande mesure de salut national, qui osera chicaner la Commune pour ses initiatives plus timides depuis le 10 août ? Et cette grande mesure de police révolutionnaire, la responsabilité en sera répartie entre le pouvoir exécutif qui la propose, l’Assemblée qui la vote, la Commune qui l’exécute. Toutes les forces discordantes et hostiles s’unissent, se pénètrent et se compromettent à la fois dans le même acte.

Mais quoi ? Danton ne va-t-il pas concentrer en une ou deux journées toutes les violences révolutionnaires ? Ne va-t-il pas livrer à toutes les frénésies du soupçon les citoyens forcés dans le secret de leur domicile ? Mais remarquez comme, après avoir parlé de saisir les traîtres, Danton parle surtout de saisir les armes. C’est donc surtout au profit de la patrie, c’est pour réquisitionner des armes que la Révolution va, pendant un ou deux jours, fouiller Paris. Et les soldats de la France révolutionnaire iront en chantant vers la frontière, emportant peut-être, pour les épurer au feu de l’ennemi, les passions haineuses des partis qui déchiraient la cité.

C’est tout cela que j’entends gronder et frissonner dans la parole de Danton comme dans un torrent tumultueux et clair qu’alimente l’eau des cimes. Pas une seule pensée venimeuse ou basse ; pas une insinuation calomnieuse. C’est Marat, c’est Robespierre qui disaient qu’il y aurait péril peut-être à désarmer Paris de ses défenseurs. Danton rassure ces esprits inquiets : Il faut que de Paris comme de toute la France le peuple se précipite en masse sur l’ennemi. Mais s’il tente de dissiper cette excessive défiance de Marat et de Robespierre, il ne les accuse point de manquer de patriotisme, tandis que le journal de Brissot écrit venimeusement le 31 août : « Malgré les efforts de Robespierre et de Marat pour amortir le zèle guerrier des citoyens et les empêcher de voler au secours de leurs frères d’armes, Paris ne se déshonorera pas par un lâche égoïsme. » Ah ! comme l’âme de Danton est grande et comme son esprit est haut à côté de ces misérables pensées !

L’Assemblée sur un rapport de Choudieu décréta le 29 : « Il sera fait par les officiers municipaux ou par des citoyens par eux commis, des visites domiciliaires dans toutes les communes de l’Empire, pour constater la quantité des munitions et le nombre des armes, chevaux, charrettes et chariots qui se trouvent chez les citoyens.

L’ancienne FORCE, rue du Roi de Sicile N° 2.
Mme de Lamballe y fut décapitée sur la 2me borne à gauche
en septembre 1792— démolie en 1854.

(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


— Il sera nommé dans chaque section de la ville de Paris, en Assemblée générale, 30 commissaires pour procéder aux visites ordonnées par l’article précédent. Les dits commissaires commenceront sans retard leurs opérations, y apporteront la plus grande célérité et seront tenus de terminer leurs mesures dans la huitaine de la promulgation du présent décret. — Aussitôt que les visites ordonnées par l’article premier seront terminées à Paris, il sera délivré des passeports à tous les citoyens qui le demanderont, en se conformant aux lois antérieures au 10 du présent mois. — Les municipalités sont autorisées à désarmer tous les citoyens suspects, et à distribuer leurs armes à ceux qui se destineront à la défense de la liberté et de l’égalité. — Tout citoyen chez lequel il serait trouvé des armes cachées dont il n’aurait pas fait la déclaration sera par le fait regardé comme suspect et ses armes confisquées. »

Le décret fut exécuté rapidement et bientôt à Paris les barrières s’ouvrirent. Chose curieuse, au moment où Paris se rouvrait ainsi à la France dans l’intérêt du commerce et des échanges, au moment où l’Assemblée, en restituant Paris à la vie nationale, semblait mettre un terme à la vie étroitement révolutionnaire de la Commune, cet événement si naturel, si explicable suggérait au loin aux amis de la famille royale les hypothèses les plus extravagantes. Fersen écrit au baron de Breteuil le 3 septembre : « Les opinions sur ce qui a déterminé à ouvrir les barrières de Paris et à laisser sortir sans passeport sont différents ; celle qui me paraît la plus générale est que les scélérats ont voulu se ménager par là un moyen de se sauver, et que nous les verrons un beau jour abandonner Paris à l’anarchie la plus complète. »

Quelle singulière méprise ! C’est pour pouvoir plus aisément fuir à l’approche de l’étranger que les révolutionnaires parisiens font tomber les barrières ! Et c’est sur les conseils de Danton !

Cependant l’ennemi investissait Verdun. Choudieu annonçait à l’Assemblée que par deux lettres le commandant de la garnison, Beaurepaire, lui donnait l’assurance qu’il mourrait plutôt que de livrer la place.

Mais l’Assemblée anxieuse se demandait si la ville, mal fortifiée, mal défendue par une population où les éléments aristocratiques et royalistes étaient puissants, ne capitulerait pas comme Longwy. Le 1er septembre au soir, un courrier apporte la nouvelle à l’Assemblée que Verdun a reçu du duc de Brunswick sommation de se rendre. La ville tient encore ; mais d’une part, la réponse faite par elle à cette sommation n’est pas dans le pli porté par le courrier, signe d’un désordre extrême et d’une crise imminente. D’autre part, le pli contient une proclamation du conseil défensif de Verdun qui menace tous ceux qui, dans la ville, « violeraient les propriétés », et l’on devine que le peuple soupçonneux, redoutant la trahison d’une partie de la bourgeoisie feuillantine et royaliste, s’est soulevé et surveille les maisons des riches habitants. Qui ne pressentirait une catastrophe prochaine ?

Or, Verdun pris avant que de Sedan Dumouriez ait pu envoyer des renforts, c’est la route de Paris ouverte ; pour la première fois, la Révolution sent pour ainsi dire au visage l’haleine des chevaux prussiens. Et cette grande convulsion nationale dont Danton avait parlé soulève la grande cité. Qu’elle se défende, car l’ennemi sera implacable. Comment épargnerait-il les patriotes, quand il s’apprête à frapper à mort les modérés, les Feuillants eux-mêmes ? C’est toute la Révolution qu’il veut déraciner. Quand Fersen apprend que Barnave est aux mains des révolutionnaires, accusé par eux de complicité avec la cour, a-t-il un mouvement de pitié pour cet homme jeune qui avait essayé, après Varenne, de sauver le roi et la reine, qui s’était compromis pour eux, et qui allait périr peut-être parce que les papiers trouvés aux Tuileries démontraient ses liaisons avec la cour ? Non, Fersen écrit le 29 août à M. de Silversparre :

« Barnave et Ch. Lameth sont arrêtés, et j’espère qu’ils seront exécutés, personne ne l’aura plus mérité. »

Ainsi la cruauté froide des hommes polis s’ajouterait, pour écraser toute vie révolutionnaire, à la fureur des brutes armées. Paris, lève-loi donc ! Révolution, défends-toi ! À la Commune l’exaltation patriotique est admirable, et je crois bien que c’est sans calcul et avec l’élan d’une foi sublime qu’elle se dresse la première pour organiser la défense.

« Le procureur de la Commune, dit le procès-verbal de la séance du 2 septembre au matin, annonce que les ennemis sont devant Verdun, qu’ils en font en ce moment le siège et qu’avant huit jours, cette ville, la seule place forte qui existe entre Paris et l’ennemi, sera obligée de se rendre. Il demande que sur-le-champ tous les citoyens se réunissent, campent ce soir au Champ-de-Mars, et partent demain le plus tôt possible sous les murs de Verdun, y périr en défendant la liberté ou purger le sol français de la présence de ses ennemis. Cette proposition est adoptée à l’unanimité. »

Mais comment ces froides paroles traduiraient-elles l’ardeur de combattre, et la puissance de l’instinct vital qui, au cœur même de la Révolution, protestait contre les menaces de destruction ?

Les délégués de la Commune vont à l’Assemblée législative et ils y donnent lecture de la proclamation adressée par elle à Paris :

« Citoyens, l’ennemi est aux portes de Paris ; Verdun qui l’arrête ne peut tenir que huit jours. Les citoyens qui le défendent ont juré de mourir plutôt que de se rendre ; c’est vous dire qu’il vous font un rempart de leurs corps. Il est de votre devoir de voler à leur secours. Citoyens, marchez à l’instant sous vos drapeaux ; allons nous réunir au Champ-de-Mars ; qu’une armée de 60.000 hommes se forme à l’instant. Allons expirer sous les coups de l’ennemi, ou l’exterminer sous les nôtres. »

Pas un mot de cette proclamation qui ne soit tourné contre l’ennemi, pas un trait qui ne soit lancé vers la frontière. Aucune allusion, même voilée, n’y est faite aux ennemis du dedans, aux conspirateurs et aux traîtres ; c’est la flamme toute vive, toute pure de la liberté et de la patrie.

Vergniaud, comme pour attester qu’entre la Commune et la Gironde tout dissentiment s’effaçait devant le devoir commun, répondit aux délégués de Paris avec une éloquence magnifique et précise à la fois, et un noble courage sans forfanterie.

« C’est aujourd’hui, s’écria-t-il, que Paris doit se montrer dans toute sa grandeur ; je reconnais son courage à la démarche qu’il vient de faire, et maintenant on peut dire que la patrie est sauvée. Depuis plusieurs jours, l’ennemi faisait des progrès et nous n’avions qu’une crainte, c’est que les citoyens de Paris se montrassent, par un zèle mal entendu, plus occupés à faire des motions et des pétitions qu’à repousser les ennemis extérieurs. Aujourd’hui, ils ont connu les vrais dangers de la patrie, nous ne craignons plus rien. (Applaudissements.) Il paraît que le plan de nos ennemis est de se porter sur Paris, en laissant derrière eux les places fortes et nos armées : Or cette marche sera de leur part la plus insigne folie, et pour nous le projet le plus salutaire, si Paris exécute les grands projets qu’il a conçus.

« En effet, quand les hordes étrangères s’avanceront, nos armées qui ne sont pas assez fortes pour attaquer, le seront assez pour les suivre, les harceler, leur couper les communications avec les armées extérieures. Et si, à un point déterminé, nous leur présentons tout à coup un front redoutable, si la brave armée parisienne les prend en tête, lorsqu’elles seront cernées par les bataillons qui les auront suivies, c’est alors qu’elles seront dévorées par cette terre qu’elles auront profanée de leur marche sacrilège. Mais, au milieu de ces flatteuses espérances, il est une réflexion qu’il ne faut pas se dissimuler. Nos ennemis ont un grand moyen sur lequel ils comptent beaucoup, c’est celui des terreurs paniques. Ils sèment l’or ; ils envoient des émissaires pour exagérer les faits, répandre au loin l’alarme et la consternation, et, vous le savez, il est des hommes pétris d’un limon si fangeux, qu’ils se décomposent à l’idée du moindre danger.

« Je voudrais qu’on pût signaler cette espèce à figure humaine et sans âme ; en réunir tous les individus dans la même ville, à Longwy, par exemple, qu’on appellerait la ville des lâches (applaudissements), et là, devenu l’opprobre de la nature, leur rassemblement délivrerait les bons citoyens d’une peste bien funeste d’hommes qui sèment partout des idées de découragement, suspendent les élans du patriotisme, qui prennent des nains pour des géants, la poussière qui vole devant une compagnie de hulans pour des bataillons armés, et désespèrent toujours du salut de la patrie. (Nouveaux applaudissements.) Que Paris déploie donc aujourd’hui une grande énergie, qu’il résiste à ces terreurs paniques, et la victoire couronnera bientôt nos efforts. Hommes du 14 juillet et du 10 août, c’est vous que j’invoque, oui, l’Assemblée peut compter sur votre courage.

« Cependant, pourquoi les retranchements du camp sous les remparts de cette cité ne sont-ils pas plus avancés ? Où sont les bêches, les pioches et tous les instruments qui ont élevé l’autel de la Fédération et nivelé le Champ-de-Mars ? Vous avez manifesté une grande ardeur pour ces fêtes ; sans doute vous n’en aurez pas moins pour les combats ; vous avez chanté, célébré la liberté ; il faut la défendre. Nous n’avons plus à renverser des rois de bronze, mais des rois environnés d’armées puissantes. Je demande que la Commune de Paris concerte avec le pouvoir exécutif les mesures qu’elle est dans l’intention de prendre. Je demande aussi que l’Assemblée nationale, qui, dans ce moment-ci est plutôt un grand comité militaire qu’un Corps législatif, envoie à l’instant et chaque jour douze commissaires au camp, non pour exhorter par de vains discours les citoyens à travailler, mais pour piocher eux-mêmes (Vifs applaudissements) ; car il n’est plus temps de discourir. Il faut piocher la fosse de nos ennemis, ou chaque pas qu’ils font en avant pioche la nôtre »

L’acclamation universelle des tribunes répondit à Vergniaud. Il semble, en cette matinée du 2 septembre, trois jours après l’arrêté de dissolution de la Commune, que le danger de la patrie a réconcilié la Commune et l’Assemblée ; c’est le grand orateur de la Gironde qui salue Paris comme le centre, comme le ressort de la résistance nationale.

Le plan de défense qu’indique Vergniaud avait-il été prévu par Dumouriez ? Celui-ci va manœuvrer pour arrêter la marche de l’ennemi, et il y réussira avec une dextérité merveilleuse. Mais sans doute il avait prévu le cas où les passages seraient forcés, où il ne pourrait arrêter l’invasion. Et alors il n’y avait pas d’autre tactique que de s’effacer pour suivre ensuite les armées ennemies précipitant leur marche sur Paris. Tout était perdu si Paris fléchissait. Tout était sauvé au contraire si Paris tenait bon et allait au-devant de l’ennemi, car celui-ci était pris entre les armées qui le suivaient et la capitale. Dumouriez sans doute avait esquissé ses vues générales de tactique devant ses amis. Et Vergniaud, après la capitulation de Longwy, après l’investissement de Verdun, ne croyant plus guère à la possibilité d’arrêter d’emblée l’invasion, se ralliait à un plan de défense où Paris jouait le premier rôle. Le grand rôle révolutionnaire de la capitale se doublait donc, dans le plan de la Gironde, d’un grand rôle militaire. Comment donc, à ce moment, entre Paris et la Gironde tout malentendu ne serait-il point effacé ?

Vergniaud, lorsqu’il protestait contre l’esprit de panique, voulait-il seulement affermir la résistance à l’étranger ? Ou bien voulait-il prévenir les terribles convulsions intérieures, les folies de meurtre et de sang que la peur déchaîne ? Ah ! quel orgueil pour la France révolutionnaire et quel triomphe pour l’humanité si l’ardente sérénité du grand orateur avait pu pénétrer tous les cœurs et tous les esprits ! Quelle gloire pour la Révolution si elle avait pu s’élever non seulement au-dessus de l’ennemi, mais au-dessus des fureurs intestines et des sinistres vengeances de la peur ! La parole de l’orateur girondin retentissait encore dans les âmes en larges vibrations quand Danton monta à la tribune et, comme dit le journal de Carra, parla « d’une voix formidable ». Sa parole plus brève, plus pressante, plus puissante encore que celle de Vergniaud fut humaine aussi et sans mélange de passions troubles.

« Il est bien satisfaisant, Messieurs, pour les ministres d’un peuple libre d’avoir à lui annoncer que la patrie va être sauvée. (Applaudissements). Tout s’émeut, tout s’ébranle, tout brûle de combattre

« Vous savez que Verdun n’est point encore au pouvoir de nos ennemis, Vous savez que la garnison a juré d’immoler le premier qui proposerait de se rendre. Une partie du peuple va se porter aux frontières, une autre va creuser des retranchements, et la troisième avec des piques défendra l’intérieur de nos villes.

« Paris va seconder ces grands efforts. Les commissaires de la Commune vont proclamer d’une manière solennelle l’invitation aux citoyens de s’armer et de marcher pour la dépense de la patrie. C’est en ce moment, Messieurs, que vous pouvez déclarer que la capitale a bien mérité de la France entière. C’est en ce moment que l’Assemblée nationale va devenir un véritable comité de guerre.

« Nous demandons que vous concouriez avec nous à diriger ce mouvement sublime du peuple en nommant des commissaires qui nous seconderont dans ces grandes mesures.

« Nous demandons que quiconque refusera de servir de sa personne, ou de remettre ses armes soit puni de mort. (Applaudissements.)

« Nous demandons qu’il soit fait une instruction aux citoyens pour diriger leurs mouvements. Nous demandons qu’il soit envoyé des courriers dans les départements, pour les avertir des décrets que vous aurez rendus.

« Le tocsin qu’on va sonner n’est point un signal d’alarme, c’est la charge sur les ennemis de la patrie. (Vifs applaudissements.)

« Pour les vaincre, Messieurs, il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace et la France est sauvée. »

Ce tocsin d’alarme annoncé par Danton, c’est la Commune qui, en sa séance du matin avait décidé de le sonner. Et je me demande si Danton n’avait pas craint qu’il éveillât au cœur de Paris des pensées lugubres et funestes. Il me semble que sa phrase sur le tocsin n’est pas seulement une merveilleuse image : il cherche à épurer la sonnerie terrible et triste qui va sonner sur Paris de ce qu’elle pouvait avoir d’inquiétant et d’énervant, pour ne lui laisser que son accent héroïque.

C’est vers trois heures que le canon du Pont-Neuf donna le signal d’alarme que répétèrent toutes les cloches de Paris. Le tocsin souleva jusqu’au délire le patriotisme de la capitale. Les citoyens saisissaient leurs armes, sortaient en hâte de leurs maisons, lisaient les affiches placardées par la Commune, et en groupes incessamment grossis, se dirigeaient vers le Champ-de-Mars pour s’y enrôler, pour y recevoir s’il le fallait l’ordre de marcher tout de suite. Magnifique mouvement de tout un peuple ! Mais voici que pendant que tous ces flots pressés allaient vers la grande plaine, des propos terribles commencent à circuler dans les groupes.

« Quoi ! nous partons, et demain, quand nous aurons quitté Paris pour aller à la frontière, quand il ne restera plus ici un patriote, les ennemis de la liberté feront la loi dans la capitale. Ne savez-vous pas qu’un scélérat exécuté hier a annoncé qu’un grand complot se préparait dans les prisons ? Oui, dans les prisons. C’est devenu un repaire d’aristocrates et de prêtres ; ils annoncent, les misérables, la chute prochaine de la patrie. On les a vus qui se faisaient des signes mystérieux et depuis la prise de Longwy ils rayonnent. Et dire qu’ils ont été épargnés de parti pris, qu’on nous avait promis vengeance et que les traîtres vivent encore ! Même les officiers suisses, qui ont assassiné nos frères au Dix Août, respirent, et demain ils pourront se remettre à la tête des conspirateurs ! Quand tous, état-major de la garde nationale, massacreurs suisses, nobles insolents, prêtres réfractaires, auront forcé les portes des prisons et proclamé la contre-révolution dans la cité vide de patriotes, nous serons pris entre l’ennemi du dehors et l’ennemi du dedans. Que penseront les armées patriotes quand elles sauront qu’au foyer même de la Révolution la trahison est triomphante ? Non, non ! il faut exécuter les traîtres ; puisque la justice des tribunaux a été si misérablement lente et timide, c’est à la justice du peuple à sauver la liberté. Quoi ! il y a peu de jours, nous célébrions une cérémonie funèbre en l’honneur des victimes du Dix Août ; mais que leur importent ces vaines démonstrations de deuil et ces simulacres d’une douleur impie ? Il fallait les venger ; et nous avons au contraire rendu leur mort inutile par notre lâche complaisance pour les égorgeurs qui s’apprêtent à recommencer. Allons aux prisons, et que les traîtres périssent. »

Ainsi des groupes exaltés se rendent dans l’après-midi et la soirée du 2 septembre aux prisons où les contre-révolutionnaires étaient détenus : à l’Abbaye, à la Conciergerie. Ils se font apporter les registres d’écrou, et tous les prisonniers qui avaient pris part au Dix Août ou qui avaient trempé dans les complots de la Cour sont jugés séance tenante ; puis, un mot sinistre est prononcé : « Élargissez-le. » Et le prisonnier, sur la porte de la prison, est attendu par les piques vengeresses ; il tombe sous les coups du peuple affolé. Toute la soirée, toute la nuit, ce fut une boucherie ; et parfois, comme la rage du meurtre se mêle à la rage de luxure, les corps des victimes subissent d’obscènes profanation. Ainsi sur le cadavre de Mme de Lamballe d’ignobles passions s’assouvirent. Les meurtriers promenèrent la tête au bout d’une pique et tentèrent d’approcher du Temple pour montrer à la famille royale ce cruel trophée.

Toute la matinée du 3, jusqu’à deux heures de l’après-midi, les massacres continuèrent. Mais à quoi bon tracer en minutieux détails ce tableau lugubre ? À quoi bon aussi philosopher longuement sur ces tristes choses ? Le droit de la Révolution n’en est pas diminué d’une parcelle. Car l’immense changement social qui s’accomplissait ne peut être jugé sur une brève exaltation de fureur. Mais je n’aime pas non plus les vagues et lâches apologies. Il est certain que ce massacre de prisonniers désarmés, s’il s’explique par les rumeurs sinistres qui affolaient les esprits, suppose un obscurcissement de la raison et de l’humanité.

Il était insensé de supposer qu’après le départ des volontaires Paris serait à ce point dégarni de patriotes que quelques centaines de contre-révolutionnaires y pourraient faire la loi. Il y a donc là une suggestion inepte de la peur ; et la peur, même quand elle s’épanouit lugubrement en brutalité sanglante, n’est pas une force révolutionnaire. Si les hommes qui tuaient à l’Abbaye, à la Force, à la Conciergerie avaient conservé quelque lucidité d’esprit, quelque équilibre de raison, ils se seraient demandé, en un éclair de rapide conscience : Ces meurtres ajoutent-ils à la force de la Révolution ? et ils auraient pressenti le long frisson de dégoût de l’humanité. Ils auraient deviné aussi que par une sorte d’obsession maladive, les partis reviendraient, si je puis dire, rôder autour du sang répandu, s’accusant les uns les autres. Aussi, il ne s’agit pas de savoir si, individuellement, les hommes qui s’improvisèrent juges et bouchers étaient dignes d’estime. Je n’aime pas beaucoup les plaidoyers hypocrites des contemporains qui s’extasient sur « l’esprit de justice » du peuple parce qu’il a épargné et élargi les prisonniers pour dettes. À moins de n’être plus que des brutes ivres et incapables de tout discernement, les meurtriers de septembre ne devaient pas confondre avec les prisonniers politiques, seule cause de leurs alarmes, les pauvres diables qui avaient été incarcérés pour n’avoir pas payé les mois de nourrice de leurs enfants. Il est assez puéril de leur faire un mérite de cet « acte de justice ».

D’ailleurs, encore une fois, il se peut très bien que beaucoup des hommes qui tuèrent ainsi, lâchement, inutilement, fussent des patriotes honnêtes, dévoués et braves. Il est fort possible qu’ils aient cru servir la Révolution et la patrie, et qu’ils fussent prêts à braver la mort après l’avoir donnée. Mais la question n’est pas là. Ce n’est pas leur caractère qui est en cause, c’est leur acte ; or leur acte procède de la peur et des férocités aveugles que suscite la peur. Par là il est vil ; et aussi il est sot, car il a fait à la Révolution, dans le monde, dans l’histoire, infiniment plus de mal que n’en auraient pu faire, même lâchés dans Paris, les prisonniers qu’on égorgea.

Quelle fut, dans ce drame assez abject, la responsabilité des partis, des pouvoirs constitués ? J’avoue que je ne parviens point à la démêler avec certitude ; et les mobiles de la plupart des hommes politiques, à ce moment, restent pour moi obscurs et peu déchiffrables. Il est certain que la Révolution a laissé faire ; les pouvoirs, tous les pouvoirs sont intervenus, ou tardivement, ou mollement. La Révolution pouvait se dresser au premier bruit de ces meurtres. Elle pouvait, si elle l’avait bien voulu, les empêcher. Il n’y avait pas un mouvement irrésistible. C’est une passion saintement patriotique et révolutionnaire qui animait les cœurs, et c’est vers la frontière que se tendaient les haines. Les égorgeurs furent en petit nombre, et il eût été aisé de les disperser, peut-être même de les convertir. Il fallait commenter puissamment devant eux le mot admirable de Thuriot que j’ai cité : « Nous sommes comptables de la Révolution à l’humanité toute entière. »

Supposez un instant qu’au lieu d’envoyer de loin en loin quelques émissaires hésitants et débiles qui, ne pouvant empêcher le meurtre en devenaient les témoins officiels, tous les pouvoirs constitués se fussent portés devant les prisons. Supposez que toute la Législative et toute la Commune, et aussi tout le Conseil exécutif eussent opposé une résistance d’ensemble à cette fureur sauvage d’une infime portion du peuple. Supposez que Danton, Robespierre, Vergniaud, eussent tour à tour rappelé la Révolution à sa grandeur, à l’humanité ; les meurtriers auraient laissé tomber les armes de leurs mains. Mais il n’y eut aucune action commune et forte des pouvoirs constitués.

Massacres des 2, 3, 4, 5 et 6 septembre 1792.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


C’est la Commune qui fut avertie la première. Elle avait repris séance le 2 septembre à quatre heures du soir, et voici ce que dit le procès-verbal : « Un officier de la garde nationale annonce (dès le début) que plusieurs personnes ont été tuées en chemin, et que le peuple commence à pénétrer dans les prisons. »

« Le Conseil nomme MM. Dangé, Marino, James, Michonis, Lesguillon, Moneux, commissaires, pour aller aux prisons pour y protéger les prisonniers pour mois de nourrice, pour dettes, ainsi que pour des causes civiles.

« Le procureur de la Commune demande que chaque section soit invitée à réclamer ceux de son arrondissement qui sont détenus pour causes énoncées ci-dessus, ainsi que les militaires détenus pour faits de discipline.

« Sur la proposition de faire sortir de Sainte-Pélagie les prisonniers qui y sont purement pour dettes et reconnus comme tels par la vérification de l’écrou, le Conseil arrête que la prison de Sainte-Pélagie sera ouverte. « On propose pour amendement de faire sortir de prison tous ceux qui y sont pour dettes et pour mois de nourrice, ainsi que pour causes civiles. Arrêté. »

Ainsi, et de toute évidence, le premier mouvement de la Commune est de ne protéger que les prisonniers pour dettes. Et par cela seul qu’elle ne s’occupait pas des autres, elle les livrait. Elle faisait officiellement deux catégories parmi les prisonniers : ceux qui ne devaient pas être égorgés, et les autres. Voilà la première pensée de la Commune, et elle aura beau revenir ensuite à des sentiments plus humains, cette pensée première, subsistant malgré tout, empêchera toute démarche décisive.

D’où vient cette abstention complaisante de la Commune ? N’eut-elle point assez de largeur d’âme et de pensée pour s’élever au-dessus de ces fureurs d’un jour et pour songer à l’humanité et à l’avenir ? Il me parait peu probable, quelle que fût son exaltation, qu’elle ait pensé qu’il y aurait péril pour la Révolution à laisser juger les prévenus par le tribunal criminel du 17 août.

Craignait-elle de paraître désavouer Marat, son inspirateur, son journaliste quasi officiel, qui le 19 août avait montré au peuple le chemin de l’Abbaye et conseillé le massacre ? Elle avait si souvent dénoncé depuis le Dix Août les lenteurs de la justice, les hésitations des pouvoirs légaux, qu’elle n’osait pas intervenir pour arrêter « la justice du peuple » enfin déchaînée. Qui sait d’ailleurs si, en arrêtant ce mouvement populaire, elle n’en désignerait pas les auteurs à la vengeance des lois ? Pour qu’il fût impuni il fallait qu’il fût victorieux. Peut-être aussi, malgré l’apparente réconciliation du matin et les flatteuses effusions de Vergniaud, la Commune meurtrie en son amour-propre aussi bien qu’en son pouvoir, par le décret de l’Assemblée qui l’avait dissoute, n’était-elle point fâchée de montrer à la Législative qu’en se débarrassant de la Commune révolutionnaire, elle ne s’était pas débarrassée du peuple révolutionnaire. « Elle nous a brisés ; elle éprouvera maintenant jusqu’où va la passion du peuple quand elle se déploie spontanément et n’a plus de régulateur. » Enfin j’imagine, sur des indices que je relèverai tout à l’heure, qu’elle entrevit dans ce mouvement populaire, dans cette terrible agitation qui confondait à nouveau toutes les notions de légalité, une occasion de prolonger son pouvoir révolutionnaire, de s’imposer à la Législative finissante et à la Convention qui allait venir. Justement la France était en plein travail électoral ; les événements semblaient marquer d’un sceau de révolution même les puissances légales qui se formaient en une pareille crise.

Mais il y eut du flottement dans la pensée de la Commune. Après avoir envoyé des commissaires pour protéger uniquement les prisonniers pour dettes, il semble, d’après le procès-verbal, qu’elle se ravise, mais combien incertaine et timide ! et songe à étendre sa protection à tous les prisonniers : « On nomme des commissaires pour se transporter à la prison de l’Abbaye protéger les prisonniers. » Un peu plus tard encore, « un membre raconte ce qui se passe à l’Abbaye ; les citoyens enrôlés, craignant de laisser leur ville au pouvoir des malveillants, ne veulent point partir que tous les scélérats du 10 Août ne soient exterminés. »

Évidemment, la Commune laisse faire ; mais pour dégager sa responsabilité, « le Conseil arrête que quatre commissaires se transporteront à l’Assemblée nationale sur-le-champ, pour lui rendre compte de ce qui se passe actuellement aux prisons et quelles mesures on peut prendre pour préserver les prisonniers ».

Ainsi la Commune voulait passer à l’Assemblée législative le fardeau de ces terribles événements. L’Assemblée s’était réunie, en une deuxième séance, à six heures du soir. La délégation du Conseil général de la Commune parut à la barre : « Il se fait des rassemblements autour des prisons et le peuple veut en forcer les portes. C’est en vain que la plupart des conseillers généraux de Paris se sont portés au devant du peuple partout où il y avait du danger. Déjà plusieurs prisonniers sont immolés, les moments sont pressants. Le peuple est tout disposé à marcher aux frontières, mais il conçoit de justes alarmes sur l’intention d’un grand nombre de personnes arrêtées et prévenues de crimes de contre-révolution. »

Sur la proposition de Basire, ami de Danton, l’Assemblée nomme aussitôt douze commissaires. Mais je n’entends aucun cri de pitié ; je n’entends pas la protestation de Thuriot. L’Assemblée semble s’acquitter en silence d’une formalité pénible. Les commissaires, aux derniers rayons du soleil d’automne déclinant, assistent, impuissants, à la tuerie, et le vieux Dussaulx, le traducteur de Juvénal, retourne à l’Assemblée : « Les députés que vous avez envoyés pour calmer le peuple sont parvenus avec beaucoup de peine aux portes de l’Abbaye. Là nous avons essayé de nous faire entendre. Un de nous est monté sur une chaise, mais à peine eut-il prononcé quelques paroles que sa voix fut couverte par des cris tumultueux. Un autre orateur. M. Basire, a essayé de se faire écouter par un début adroit ; mais quand le peuple vit qu’il ne parlait pas selon ses vues, il le força de se taire. Chacun de nous parlait à ses voisins à droite et à gauche, mais les intentions pacifiques de ceux qui nous écoutaient ne pouvaient se communiquer à des milliers d’hommes rassemblés. Nous nous sommes retirés et les ténèbres ne nous ont pas permis de voir ce qui se passait, mais je ne saurais rassurer l’Assemblée sur les suites de cet événement malheureux. Le peuple est surexcité au point de n’écouter personne. Il craint d’être trompé. »

Et c’est tout ; pendant que sous le voile des ténèbres le meurtre continuait, l’Assemblée reste immobile. Elle laisse s’accomplir le travail de nuit. En ces heures redoutables et troubles où tous les sentiments se mêlent, il est presque impossible d’aller au fond des consciences. Peut-être l’Assemblée eut-elle le sentiment que dès la crise du 10 Août elle avait perdu le contact avec le peuple, et qu’elle ne pouvait rien sur lui. Peut-être songea-t-elle que la patrie menacée par l’envahisseur avait besoin de toutes les énergies, même sauvages, et qu’à refouler les excès du peuple, on risquerait de briser son élan. Et je devine en même temps dans cette abstention de tristes calculs. L’Assemblée et la Commune surprises au plus aigu de leur lutte par cette terrible crise, cherchaient à se charger l’une l’autre. La Commune, au lieu d’agir vigoureusement, avait consulté l’Assemblée. Et sans doute quelques-uns des politiques de la Gironde pensaient et chuchotaient qu’il fallait laisser à la Commune la responsabilité. Si elle laissait faire le peuple, elle se couvrait de sang ; si elle le réprimait, elle entrait elle même en lutte avec les forces extrêmes qu’elle avait déchaînées. Je démêle dans le journal de Brissot dès le 2 septembre une première tentative, très prudente encore, et discrète, pour charger la Commune. — « Dimanche 2 septembre. — La municipalité de Paris, pénétrée des dangers de la patrie, et croyant devoir faire un grand effort pour électriser les esprits, a arrêté, dans sa séance de ce matin, de faire sonner le tocsin, de rassembler le peuple au Champ de Mars, de former une armée de soixante-mille hommes pour aller à Chalon, ou à tout autre endroit ; l’intention de ce projet était bien louable, quoique l’événement a prouvé qu’on eût dû y mettre plus de mesure… Des groupes considérables se sont formés ; des hommes y ont répandu qu’en partant pour aller battre les ennemis extérieurs il fallait se délivrer des ennemis de l’intérieur ; ils ont dit qu’il fallait tomber sur les prisons et principalement sur l’Abbaye, qui renfermait les conspirateurs. Cette idée s’est répandue, et à peine le tocsin a-t-il sonné qu’un certain nombre d’hommes s’est porté vers l’Abbaye et vers les Carmes où étaient renfermés les prêtres réfractaires ; là ont été égorgées une foule de victimes. Nous ne pouvons entrer dans les détails ; il faut les donner exacts, et jusqu’à présent les versions sont différentes ; ce qui paraît certain, c’est que beaucoup de sang a coulé. » Il n’y pas là seulement un blâme discret. Le journal de Brissot insinue d’une façon à peine sensible que les hommes répandus dans les groupes exécutaient un mot d’ordre. Et surtout, il se prépare visiblement à imputer le « massacre » (c’est le mot dont il se sert) à l’imprudence de la Commune, à son besoin d’excitation théâtrale et de parade.

Le lendemain 3 décembre, le Patriote français revient sur la séance du 2. Et ici l’antagonisme qui a paralysé tout effort d’humanité apparaît bien : « Des commissaires de la Commune annoncent, quelque temps après, qu’un grand nombre d’hommes armés et sans armes se portent aux prisons ; la Commune demande que l’Assemblée nationale vienne à son secours. Que pouvait faire l’Assemblée nationale si la Commune avait épuisé tous ses moyens, et si elle ne les avait pas épuisés, que venait-elle demander à l’Assemblée nationale ? Les représentants du peuple ne se sont pas fait ces questions, ils n’ont écouté que la voix expirante des lois, et le cri de l’humanité ; ils ont sur-le-champ, envoyé douze commissaires aux prisons. »

Journées des 2 et 3 Septembre 1792.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


« Il n’était pas difficile de prévoir quel devait être le succès de cette démarche, dictée par le zèle plutôt que par la prudence. Les commissaires sont revenus avec le désespoir d’avoir fait d’inutiles efforts, et la douleur d’avoir vu égorger sous leurs yeux ceux qu’ils voulaient sauver. »

Non certes ; la démarche de l’Assemblée ne fut pas aussi vigoureuse que le dit Brissot : et si elle écouta « la voix expirante des lois et le cri de l’humanité » c’est d’un cœur qu’obsédaient d’autres pensées. Brissot lui-même blâme au fond la tentative des commissaires. Il ne voit dans la démarche de la Commune qu’un piège, et il aurait voulu que l’Assemblée, par une abstention complète, laissât à la Commune toutes les responsabilités. Ainsi, pendant que se continuait l’œuvre de mort, qui fut si longtemps et si terriblement exploitée contre la Révolution, les rivalités des partis et des hommes lui paralysaient sourdement le cœur. Robespierre manœuvrait comme la Gironde, et contre elle. Dans cette même séance de la Commune du 2 septembre au soir, où arrivaient d’intervalle en intervalle, comme des coups lugubres frappés à la porte, les nouvelles des massacres, Robespierre intervient avec Billaud-Varennes. Mais est-ce pour donner un conseil de clémence, pour dire une parole d’humanité ? Non ; il semble qu’en cette soirée sanglante aucune fibre n’ait tressailli en lui, si ce n’est des fibres de haine. Et encore ne s’abandonne-t-il pas aux fureurs du peuple déchaîné contre les traîtres, contre les complices de la royauté. Lui, il dénonce les Girondins ; dans la confusion du sol bouleversé, il ne perd pas, mineur patient, le filon de ses haines. Et pendant que le peuple frappe des ennemis, lui, il cherche à frapper des rivaux. Je vois tout à coup surgir du procès-verbal ces lignes extraordinaires : « MM. Billaud-Varennes et Robespierre, en développant leurs sentiments civiques, peignent la profonde douleur qu’ils éprouvent de l’état actuel de la France. Ils dénoncent au Conseil général un complot en faveur du duc de Brunswick qu’un parti puissant veut porter au trône des Français. » C’est contre la Gironde qu’il portait cette accusation meurtrière. Et à quoi sert de chicaner comme M. Ernest Hamel, sur les noms qu’il prononça ? « Deux noms, dit-il, trois peut-être, tombèrent de sa bouche, ceux de Carra et de Brissot, et lorsque dans la séance du 23 septembre à la Convention, Vergniaud reprocha à Robespierre envers lequel dit-il, il n’avait jamais prononcé que des paroles d’estime, de l’avoir impliqué lui, Brissot, Guadet, la Source, etc., dans le complot dénoncé à la Commune dans la nuit du 2 au 3 septembre, Robespierre se leva et dit avec l’énergie de la vérité : « Cela est faux. » À quoi Vergniaud répondit : « Je me féliciterai d’une dénégation qui me prouvera que Robespierre aussi a pu être calomnié. » Personne ne releva le démenti de Maximilien, et de la réponse de Robespierre à Louvet, il résulte qu’en effet il ne nomma que deux ou trois personnes déjà dénoncées par plusieurs de ses collègues comme ne cessant de décrier le Conseil général de la Commune. »

Merveilleux effets de la prévention ; et à quelle sophistique complaisante se laisse entraîner le probe historien ? C’est entendu. Robespierre n’a prononcé que deux ou trois noms. Mais c’était le nom de Carra, un des journalistes les plus actifs de la Gironde ; c’était le nom de Brissot, qui passait pour le chef du parti girondin. Et quand après avoir nommé ces hommes ou en les nommant, Robespierre accusait « un parti puissant » c’est toute la Gironde qu’il accusait. N’eût-il accusé que Carra et Brissot, c’était vraiment chose grave en ces heures tragiques où les paroles pouvaient tuer.

Sur ce point Robespierre ne peut se défendre. « On a osé, dira-t-il le 3 novembre, par un rapprochement atroce, insinuer que j’avais voulu compromettre la sûreté de quelques députés en les dénonçant à la Commune durant les exécutions des conspirateurs. J’ai déjà répondu à cette calomnie en rappelant que j’avais cessé d’aller à la Commune avant ces événements, qu’il ne m’était pas plus donné de prévoir que les circonstances subites et extraordinaires qui les ont amenés. Faut-il vous dire que plusieurs de mes collègues avant moi avaient déjà dénoncé la persécution tramée contre la Commune par les deux ou trois personnes dont on parle, et ce plan de calomnier les défenseurs de la liberté, et de diviser les citoyens, au moment où il fallait réunir ses efforts pour étouffer les conspirations du dedans et repousser les ennemis étrangers ? Quelle est donc cette affreuse doctrine que dénoncer un homme et le tuer c’est la même chose ? Dans quelle République vivons-nous si le magistrat qui, dans une assemblée municipale s’explique librement sur les auteurs d’une trame dangereuse n’est plus regardé que comme un provocateur au meurtre ? »

Le sophisme éclate : ce n’est pas à toute heure, mais c’est dans la nuit du 2 au 3 septembre qu’une accusation pareille de trahison est une provocation au meurtre. Je ne recherche pas si Robespierre était aussi absent de la Commune, en cette période, qu’il le prétend. Il y a parlé longuement le 1er septembre. Il y parle encore le 2. Et lorsque, dans sa section de la place Vendôme, il présidait les assemblées électorales pour le choix des députés à la Convention, il était impossible qu’il ne fût pas tenu au courant de ce qui se passait à la Commune. Aussi bien, il savait à quel degré la Commune haïssait Brissot et toute la Gironde.

C’est presque au nom de la Gironde que la section des Lombards avait demandé la dissolution de la Commune, et des rancunes implacables étaient restées dans les cœurs. Or, lorsqu’à ces hommes Robespierre vient, avec son autorité, affirmer que la Gironde est du parti de Brunswick, qu’elle veut élever sur le trône de France celui-là même qui a signé contre la France révolutionnaire et Paris un manifeste d’extermination, il a, quoi qu’il puisse dire, aiguisé les poignards. Quoi ! le peuple massacre les prisonniers pour ne pas laisser les traîtres vivants derrière lui. Et il épargnerait les traîtres des traîtres, ceux qui, sous le nom usurpé et profané de patriotes, veulent livrer la France au général prussien et aggraver la servitude rétablie par la honte de la défaite ! Non, non : ils doivent aussi être frappés. Que la sinistre légende à laquelle Robespierre donne force et crédit se répande du Conseil général de la Commune dans le peuple surexcité, et il y aura un élargissement des massacres. L’accusation formulée par Robespierre tendait sournoisement à la politique de Marat : supprimer à la fois royalistes, feuillants et Girondins.

Ce qui prouve que sa dénonciation n’était pas inoffensive, c’est que, dès le lendemain, la Commune ordonnait des perquisitions chez Brissot. Lui-même les constate dans le Patriote Français : « Je croyais avoir donné des preuves assez fortes et assez constantes de mon patriotisme pour être au-dessus des soupçons ; mais la calomnie ne respecte rien. Hier dimanche on m’a dénoncé à la Commune de Paris, ainsi que partie des députés de la Gironde, et d’autres hommes aussi vertueux. On nous accusait de vouloir livrer la France au duc de Brunswick, d’en avoir reçu des millions, et de nous être concertés pour nous sauver en Angleterre. Moi, l’éternel ennemi des rois, et qui n’ai pas attendu 1789 pour manifester ma haine à leur égard ! Moi ! le partisan d’un roi ! plutôt périr mille fois, que de reconnaître jamais ces despotes, et surtout un étranger !

« Citoyens, on me dénonçait à dix heures du soir, et à cette heure on égorgeait dans les prisons ! Une pareille dénonciation était bien propre à exciter l’indignation du peuple contre moi, et elle l’excitait déjà. Des âmes honnêtes qui pensent qu’avant de croire et de punir, il faut convaincre, demandèrent que visite fût faite de mes papiers ; et, en conséquence, ce matin, sur les sept heures, trois commissaires de la Commune se sont présentés chez moi. J’aurais pu réclamer comme député, contre une pareille recherche ; mais, dans le danger de la patrie, tout citoyen, quel qu’il soit, doit à la première réquisition de la loi, se montrer à nu.

« Les commissaires ont examiné pendant trois heures, avec tout le soin possible, tous mes papiers ; je les leur ai livrés avec l’abandon d’un homme qui a la conscience la plus irréprochable. Je n’avais qu’un regret, c’est que le peuple, ce peuple auprès duquel on me calomnie, et que je ne cesse de défendre, c’est que ce peuple entier ne fût pas témoin de l’examen. En voici le résultat : « Nous, après avoir fait les recherches les plus exactes, dans tous les papiers du dit sieur Brissot, et après les avoir examinés, n’ayant absolument rien trouvé qui nous parût contraire à l’intérêt public, lui avons laissé tous ses papiers. Signé : Berthelton, Guermenc, commissaire-adjoint, Cousteau, dit Mignon. »

Mais quelles amertumes ces luttes laissaient dans les âmes !

Condorcet aussi, le premier qui ait formulé la philosophie républicaine à une heure où Robespierre se défendait d’être républicain, le grand Condorcet est obligé, en cette journée du 3 septembre, de protester qu’il n’est pas l’agent secret de Brunswick. Robespierre est bien coupable d’avoir contribué à l’obscurcissement des esprits en ces jours tragiques. Qu’il eût été glorieux à la France menacée de garder, au plus sombre du péril, son lumineux esprit, sa fermeté lucide ! Je déteste ceux qui lui ont ravi cette gloire suprême. Je déteste ceux qui, en faisant descendre sur les esprits inquiets les ténèbres de la calomnie, ont mêlé le jour et la nuit en un chaos équivoque : la rayonnante liberté ne jaillira de ce chaos qu’en traînant avec elle d’obscurs lambeaux de sottise et de haine.


LE DUC D’YORK
ROI DES SECTIONS DE TOULON DE LION, ETC., ETC.
Armé du flambeau de la discorde et du Serpent de l’envie, avec un sceptre à tête de loup désignant que les Tirans sont des loups ravisseurs ; il est accompagné du Léopard Anglais chargé de grains.



Donc, Condorcet se justifie : « On m’a dit, écrit-il dans la Chronique de Paris, que j’étais accusé de vouloir faire roi de France ou des Français, le duc de Brunswick. On ajoute que c’est l’or de l’Angleterre qui m’inspire ce ridicule projet.

« Je ne répondrai point à l’accusation de corruption : je n’ai pas eu à cet égard même le faible mérite d’un refus, et je suis assez connu pour qu’aucun ministre en Europe s’imagine pouvoir m’acheter.

« Quant à donner le trône au duc de Brunswick, je puis m’étonner peut-être qu’ayant exprimé au mois de juillet 1791 mon opinion sur l’absurdité et les dangers de la royauté, on me soupçonne aujourd’hui de croire aux grands avantages d’un changement de dynastie.

« On m’en a parlé quelquefois, et j’ai toujours répondu que cette mesure politique, utile peut-être dans les temps où l’idée d’un droit royal indépendant de la volonté du peuple avait encore des partisans, ne serait plus que dangereuse, dans ce moment où le progrès des lumières a fait disparaître cet absurde préjugé. En effet, tout changement de dynastie amène un prétendant, et alors combien la nécessité de combattre ce prétendant, de réprimer ses partisans, ne produit-elle pas de lois contraires à la liberté ! Avec quelle facilité ceux qui défendent les droits du peuple ne sont-ils pas travestis en défenseurs de la dynastie détrônée !

« Il est donc possible qu’un républicain soit d’avis de conserver une race régnante, jusqu’à ce qu’une trahison bien claire, bien prouvée, en ait rendu l’expulsion possible sans de grandes convulsions, comme cela était arrivé au mois de juin 1791 et est encore arrivé depuis, une seconde fois. Mais jamais ce républicain, surtout aujourd’hui, ne voudra d’une nouvelle dynastie, parce qu’elle ne peut être qu’un moyen de perpétuer la royauté. En Angleterre, les républicains qui se trouvaient dans la convention de 1688, ne voulaient pas que Guillaume ou sa femme eussent le nom de roi.

« Je n’ai de relations en Angleterre qu’avec deux ou trois personnes zélées pour la Révolution française, et d’ailleurs étrangères au ministère anglais, ou déclarées contre lui. J’ai cessé d’écrire au prince Henri de Prusse depuis la Révolution parce que je savais qu’il n’en approuvait pas les principes. Je n’écris qu’aux hommes à qui je puis, sans les offenser, dire ma pensée toute entière. »

Et il terminait ainsi : « Le plus grand danger de ces inculpations n’est pas de tromper les citoyens sur des hommes dont le dévouement aux intérêts du peuple pourrait lui être utile ; c’est d’accréditer des bruits absurdes par lesquels on cherche à décourager les habitants des départements frontières. »

La réponse est belle, calme et forte : au souvenir évoqué de cette vaste correspondance de philosophes, les larges horizons du xviiie siècle, tout emplis de lumière sereine, s’ouvrent au delà des fureurs sombres où un moment se resserre l’âme de la patrie. Mais quelle diminution pour Robespierre d’avoir obligé Condorcet à cette apologie !

Il nous paraît aujourd’hui extraordinaire qu’il ait pu porter une accusation aussi absurde, et à vrai dire, je ne crois point qu’il fût tout à fait de bonne foi ; je sais bien qu’entre la monarchie de Louis XVI et la République encore inconnue et effrayante, bien des esprits cherchaient des combinaisons intermédiaires et chimériques. Mais de là à accuser la Gironde d’un complot avec Brunswick, il y a un abîme. Je sais bien aussi que Carra, un journaliste girondin, avait écrit sur Brunswick des paroles énigmatiques et imprudentes. Mais ici encore, quel faible prétexte à une accusation empoisonnée !

M. Hamel, obstiné à justifier Robespierre, s’écrie : Est-ce que, récemment, un des principaux organes de la Gironde, les Annales patriotiques, du Girondin Carra, n’avait pas effrontément entonné les louanges de Brunswick la veille du jour où allait paraître l’insolent manifeste signé de lui ? Est-ce qu’enfin Carra ne l’avait pas proposé pour roi d’une manière assez significative ? » Ici, le culte de son héros semble oblitérer la conscience si droite de l’historien et le conduire à une sorte de falsification historique. M. Hamel n’ignore pas, et il devrait dire que Brunswick était populaire depuis des années auprès des philosophes et des esprits libres, qu’il passait pour un homme aux idées larges, que le bruit avait couru qu’il s’était opposé à la guerre, et qu’il ne la conduisait qu’à regret. Carra, qui était un homme de saillies téméraires et d’imagination aventureuse, avait cru habile, une fois la guerre engagée, de diviser la Prusse et l’Autriche en paraissant compter sur le libéralisme du duc de Brunswick : Système dangereux peut-être, mais qui ne justifie ni l’accusation de Robespierre, ni l’insinuation de son historien. C’est sans doute à la note publiée par Carra, le 19 juillet, dans les Annales patriotiques, que M. Hamel fait allusion.

La voici : « Quelques petites observations sur les intentions des Prussiens dans la guerre actuelle. Rien de si bête que ceux qui croient et voudraient faire croire que les Prussiens veulent détruire les jacobins, eux qui ont vu dans ces mêmes jacobins les ennemis les plus déclarés et les plus acharnés de la Maison d’Autriche, et les amis constants de la Prusse, de l’Angleterre et de la Hollande. Ces mêmes jacobins, depuis la Révolution, n’ont cessé de demander à grands cris la rupture du traité de 1750, et à former des alliances avec les maisons de Brandebourg et de Hanovre, tandis que les gazetiers universels, dirigés par le Comité autrichien des Tuileries, ne cessaient de louer l’Autriche et d’insulter les Cours de Berlin et de La Haye.

« Non, ces cours ne sont pas si maladroites de vouloir détruire les Jacobins qui ont des idées si heureuses pour les changements de dynastie, et qui en cas de besoin peuvent servir considérablement les maisons de Brandebourg et de Hanovre contre celle d’Autriche. Croyez-vous que le célèbre duc de Brunswick ne sait pas à quoi s’en tenir sur tout cela, et qu’il ne voit pas clairement les petits tours de passe-passe que le comité autrichien des Tuileries et la cour de Vienne veulent jouer à son armée en dirigeant toutes les forces des Français contre lui et en déplaçant le foyer de la guerre loin des provinces belgiques ? Croyez-vous qu’il se laissera mystifier par Kaunitz ? Non : il attendra et baguenaudera avec son armée de Coblentz et avec ces pauvres freluquets de princes et de ci-devant nobles émigrés, jusqu’à ce que nous ayons pris un parti décisif relatif aux traîtres à qui nous avons confié le pouvoir exécutif, et relatif à une bonne politique. C’est le plus grand guerrier et le plus habile politique de l’Europe, que ce duc de Brunswick ; il est très instruit, très éclairé, très aimable ; il ne lui manque peut-être qu’une couronne, je ne dis pas pour être le plus grand roi de la terre, mais pour être le véritable restaurateur de la liberté de l’Europe. S’il arrive à Paris, je gage que sa première démarche sera de venir aux Jacobins et d’y mettre le bonnet rouge. MM. de Brunswick, de Brandebourg et de Hanovre ont un peu plus d’esprit que MM. de Bourbon et d’Autriche. »

C’est signé Carra. Et c’est à coup sûr d’un goût déplorable et d’une diplomatie enfantine. Les Girondins avaient une extraordinaire fatuité : Brissot avait mis à la mode parmi eux la politique extérieure, et ils en parlaient avec une légèreté incroyable, déformant ou grossissant tous les traits jusqu’à la caricature. L’idée qu’un article de journal va brouiller la Prusse et l’Autriche est au moins plaisante. Et il est à la fois inconvenant et ridicule de tendre à ce général ennemi je ne sais quelle équivoque amorce de royauté, même quand la guerre déclarée en principe depuis trois mois n’est pas encore engagée en fait.

Ce n’est pas qu’il n’y eût quelques traits de vérité dans la fantaisie diplomatique de Carra, et il est bien vrai que les hésitations de Brunswick vont peser sur toute la campagne de l’armée prussienne. Il est vrai aussi que le génie révolutionnaire si clair de Danton s’emploiera bientôt à dissocier la Prusse et l’Autriche. Mais l’article de Carra ressemblait à une parade de bateleur.

À vrai dire, et à y regarder de près, je ne sais pas, dans cet obscur batelage diplomatique, si c’est la couronne de France ou la couronne d’Autriche que Carra offre intrépidement au duc de Brunswick. Et j’incline à cette dernière hypothèse. Il semble indiquer à la Prusse que si elle abandonne l’Autriche et si celle-ci est vaincue par la Révolution, c’est un ami de la Prusse, le duc de Brunswick, qui montera au trône de Habsbourg, fortifiant ainsi la maison de Prusse et la liberté.

Mais, en tout cas, et quel que soit le sens de ce boniment ridicule, il est impossible que Robespierre, si ombrageux et soupçonneux qu’il fût, ait vu là un complot sérieux, un plan effectif de la Gironde pour remplacer Louis XVI par le duc de Brunswick. Dix jours après cette cabriole de l’étourneau girondin, quand parut en effet le manifeste de Brunswick, Carra dut être très penaud, et il chercha à se rattraper. Un moment, et sous le premier coup du manifeste, il balbutia des subtilités vagues. « Le duc de Brunswick vient de nous montrer dans sa déclaration et dans ses menaces, une audace d’une telle extravagance, qu’on pourrait croire que ce n’est qu’un jeu pour nous forcer à changer de dynastie. »

Carra, visiblement, s’embrouille ; car, au profit de qui, Brunswick, maintenant détesté de la France révolutionnaire, machinerait-il ce changement de dynastie ? Puis, le 6 août, c’est un nouveau système. « Nous avons aussi de fortes raisons de croire que Louis XVI soudoie l’armée prussienne qui marche contre nous, et que c’était une des conditions de la cour de Berlin pour se déterminer à faire avancer ses troupes. Dans peu, on découvrira bien de nouvelles horreurs dont on n’avait pas encore d’idée, et je frémis d’avance lorsqu’on demandera les comptes des caisses nationales et qu’on regardera au fond de nos caisses. »

C’est signé Carra.

La girouette diplomatico-révolutionnaire a tourné. Voilà maintenant Brunswick stipendié de Louis XVI. Jamais parti ne fut plus fertile que la Gironde en propos inconsidérés et compromettants, mais ici l’incohérence est criante et elle aurait vraiment dû désarmer le soupçon. Voici encore, dans le numéro du 13 août des Annales patriotiques, sous la rubrique Allemagne, une note qui achève d’enlever toute excuse à Robespierre. « Le duc de Brunswick, outre son manifeste et son supplément, vient de faire publier les mesures que les cabinets contre-révolutionnaires ont prises pour remettre la France sous l’ancien joug. Il regarde d’abord comme une chose facile la conquête de toute la France, et il conclut sa résolution romanesque par le projet de laisser en France pour garnison perpétuelle six régiments autrichiens, six prussiens, deux piémontais, trois espagnols et quelques escouades qu’on demandera aux Électeurs. Toutes ces dispositions dictées par un somnambulisme aristocratique, montrent, malgré leur ridicule, que les ennemis extérieurs de la France comptent beaucoup sur les traîtres du dedans. Français, veillez autour de vous, frappez les perfides qui sont au sein de la France ; quand vous aurez purgé votre sol, annoncez à l’univers que vous voulez être libres, et les tyrans disparaîtront, ainsi que leurs esclaves. » C’est une étrange préparation à l’avènement royal de Brunswick.

Le lundi, 20 août, Carra demande que les troupes de ligne soient transformées en garde nationale et que les soldats nomment tous leurs officiers jusqu’au colonel inclusivement : « Cette mesure, dit-il, qui d’ailleurs est de toute justice et dans le vrai sens de l’égalité politique, produira l’effet le plus heureux dans nos armées et le plus terrible dans les armées des tyrans coalisés : ce sera un coup de foudre qui, en frappant tous les troupes de l’Europe, fera pâlir et reculer jusqu’à Berlin le fameux rodomont Brunswick. » Carra exagère ; mais comment Robespierre a-t-il pu prendre prétexte d’un propos obscur et vain tenu jadis par cet écervelé et démenti par tant de propos contraires, pour risquer, au soir violent et sanglant du 2 septembre, une formidable accusation ?

Enfin, dans le numéro du 3 septembre, mais dans un article daté du 2, Carra adresse le plus véhément appel patriotique et révolutionnaire « à tous les Français en état de porter les armes : « Français, hommes libres, vous tous qui pouvez porter les armes, vous tous que le feu du patriotisme rend dix fois plus forts et plus élastiques que les dix kreutzers et les cent coups de bâton donnés chaque jour aux soldats de François et de Guillaume, hâtez-vous de former une enceinte formidable au milieu de laquelle vous traquerez à coups de canon, de fusil, de pique et de faulx, cette meute de loups et de chiens enragés, conduite par le bravache Brunswick et l’insolent Clairfayt. Que le tocsin continue à se faire entendre pendant plusieurs jours du nord au sud, et de l’est à l’ouest dans toute l’étendue de cet empire, et qu’il annonce à toute la terre la défaite des tyrans et la déroute entière de leurs satellites. Oui, que dans un mois au plus cette nuée de Prussiens et d’Autrichiens, victimes de l’orgueil et de la rage de leurs chefs insensés, disparaisse de la surface de cette terre sacrée. »

Ainsi la verve un peu facile et souvent vulgaire de Carra s’anime jusqu’à l’enthousiasme. Et il finit par une sorte de tableau familier et vaste où le soulèvement de la France libre a quelque chose de l’irrésistible et primitive puissance des grandes migrations humaines.

C’est comme un retour sublime à la simplicité de la vie dans le monde naissant : « Pour marcher à cette formidable expédition, réunissez-vous par compagnies de cent hommes chacune, et que chacune de ces compagnies ait sur des chariots sa provision de farine, de fèves, de haricots, de biscuit (ceci est important, car vous pourriez être privés de vivres dans certaines circonstances) ; que les plus riches partagent leurs provisions et leur argent avec leurs frères — camarades de campagne ; que tous les chevaux de l’empire soient employés à l’expédition ; que les boutiques et les ateliers de luxe soient fermés pendant ce temps-là ; que le commerce cesse pour un moment, et que toute la France, hérissée de baïonnettes et de piques, fonde d’un seul jet et de tous côtés, sur cette troupe impie et sacrilège de satellites étrangers et l’efface toute entière du nombre des vivants. Amis, suivons ces mesures à la lettre et nous sommes mathématiquement sûrs d’un triomphe dont l’histoire passée et future ne fournira jamais d’exemple. »

C’est vraiment, sur une terre de civilisation, de richesse, de liberté et de douceur, comme une prodigieuse mobilisation des tribus primitives. Je ne sais quel souffle vigoureux et salubre des forêts profondes emplit la poitrine des guerriers, et les coteaux, les vallons et les plaines semblent verser tous leurs produits aux chariots de la Révolution. Pendant que Carra, passionné jusqu’à l’éloquence, s’exalte ainsi, bien au-dessus de ses vulgarités coutumières, pendant que son cœur bat avec toutes les cloches irritées et grondantes de la patrie en péril, juste à la même minute Robespierre le dénonce, lui et son parti, comme le complice de Brunswick. J’ai voulu, il le fallait, citer les passages nombreux, les textes décisifs qui avaient, si je puis dire, bien avant le 2 septembre, séché jusqu’à la racine la calomnie que Robespierre propageait de nouveau.

J’ai voulu, et il le fallait, montrer comment ni M. Hamel, qui est si minutieux d’habitude dans ses citations quand il faut défendre Robespierre, ici a glissé vite. Ah ! qu’aurait dit Robespierre lui-même, le grand calomniateur si calomnié, s’il avait su qu’au moment même où il enrôlait de force Carra et la Gironde au service du duc de Brunswick, il commençait à inspirer, lui, quelque confiance aux agents de la reine ? Fersen écrit le 6 septembre au baron de Breteuil qu’il est permis d’espérer qu’une partie des membres du tribunal révolutionnaire du 17 août le quitterait « à l’exemple de leur président Robespierre, qui a donné sa démission et qui parait vouloir devenir moins scélérat. Ce Robespierre a un grand parti parmi les Jacobins et peut-être pourrait-on profiter de cette désunion (la brouille de Pétion et de Robespierre dont Fersen travestit les motifs) ; mais il faudrait que ce fût avec de grandes précautions pour ne pas exposer encore la famille royale. »

Voilà Robespierre devenu soudain pour les confidents de la reine une espérance, parce qu’en refusant la présidence du tribunal criminel il a paru, à ceux qui regardaient de loin, désavouer la violence révolutionnaire. Que de rumeurs affolantes et insensées ! Mais une des plus insensées, à coup sûr, est celle que Robespierre, à la séance de nuit du 2 septembre, portait à la Commune. Non, quelle que fût sa défiance, quelle que fût sa sombre crédulité aux choses mauvaises, il n’est pas possible qu’il ait pris au tragique le propos de Carra que j’ai cité. Et c’est bien délibérément, c’est de parti-pris, c’est pour un grand dessein politique qu’il a jeté, à cette heure, cette accusation.

Quel était ce dessein ? Louis Blanc, qui ne connaît pas le procès-verbal de la Commune où l’intervention si importante de Robespierre est consignée, croit que c’est Marat qui a décidé la perquisition chez Brissot. Il écrit : « Le Comité de surveillance que Marat dominait, avait eu l’audace d’ordonner ce jour-là une descente chez Brissot dont les papiers furent saisis avec une extrême insolence. » Or, il est certain que Marat, entré brusquement au Comité de surveillance de la Commune en cette journée du 2 septembre, y exerçait une action décisive. Il est probable que le mandat de perquisition chez Brissot fut signé du Comité de surveillance. Mais c’est surtout Billaud-Varennes et Robespierre qui formulèrent contre Brissot l’accusation décisive. C’est Robespierre que, dès le lendemain, Brissot rend manifestement responsable des perquisitions opérées chez lui. Et enfin, dans le discours du 4 novembre, Robespierre ne conteste pas qu’il ait mis en cause quelques Girondins. Son but était double. Il voulait d’abord maintenir le contact entre la Commune, puissance étonnamment vivace, et lui. Il ne pouvait, sans être soupçonné de tiédeur, rester à l’écart en ce jour terrible. Déjà, dans la nuit héroïque du 9 au 10 août il avait laissé la Commune agir seule et seule se risquer. Il ne s’était joint à elle qu’au lendemain de la victoire. Et avec une habileté infinie il s’était servi de cet effacement même pour flatter la Commune. C’est elle, elle seule qui avait sauvé la patrie ; et Robespierre savait, si je puis dire, faire valoir sa propre absence pour ajouter à l’orgueil révolutionnaire de la Commune du 10 Août. Qu’ils étaient grands ces hommes, puisqu’ils avaient un titre auquel Robespierre lui-même ne pouvait prétendre ! Mais le 1er septembre, tout en les couvrant encore de témoignages flatteurs auxquels ils étaient très sensibles, tout en leur apportant un plaidoyer puissant que dans l’état un peu incertain de l’opinion ils accueillirent avec reconnaissance, Robespierre avait paru fléchir.

Il avait douté du droit de la Commune. Il lui avait conseillé de s’incliner sous le décret de dissolution. Il l’avait ainsi considérée, en somme, comme une force épuisée. Or voici que le surlendemain même du décret qui la frappait, elle manifestait une vitalité extraordinaire. L’Assemblée, hésitante et troublée, remaniait son décret. Et surtout, au premier vent de défaite et d’héroïsme, cette Commune révolutionnaire, qu’on avait cru enfouie sous une cendre de légalité, jaillissait de nouveau comme une grande flamme. C’est elle qui prenait, pour ainsi dire, la direction de la défense nationale. C’est elle qui mettait Paris debout. À ne point se solidariser avec elle, Robespierre perdait tout contact avec le peuple, avec la force de vie. Et voilà pourquoi Robespierre se hâtait de flatter la passion de haine que la Commune portait à la Gironde. Au moment où, par la crise de la patrie, ceux-là étaient perdus qui étaient suspects de trahison ou même de tiédeur, il fournissait à la Commune l’argument le plus terrible contre la Gironde, prétendue complice et servante de Brunswick. Il excellait à ces coups empoisonnés et mortels.

Quand Lafayette était au plus bas, quand il était méprisé et haï, c’est avec Lafayette que Robespierre, par d’ingénieuses déductions et des raisonnements perfides, solidarisait la Gironde. Maintenant Lafayette s’est évanoui. Et la prison autrichienne, refermée sur lui, le préserve un peu de l’impopularité violente. D’ailleurs, en votant sa mise en accusation, les Girondins ont rompu le nœud mortel dont Robespierre les liait au général feuillant. Brunswick est au premier plan des haines. C’est donc avec Brunswick qu’il faut solidariser la Gironde. Quelle arme plus formidable aurait pu trouver Robespierre contre ses rivaux ? Et quelle volupté plus âpre aurait-il pu procurer à la Commune qu’il voulait s’attacher ? Cela le dispensait de se solidariser expressément avec elle ou avec son Comité de surveillance dans l’œuvre de sang qui s’accomplissait à l’Abbaye, à la Conciergerie. Sa haine contre la Gironde suffisait à tout. Elle le rendait pour ainsi dire impénétrable aux événements, elle le protégeait contre toute autre responsabilité immédiate.

Mais Robespierre ne cherchait pas seulement en cette soirée du 2 septembre, à nouer entre la Révolution parisienne et lui un lien de fer et de diamant, le lien d’une haine commune. Il songeait à l’avenir. De nouveau, comme après le Dix Août, et plus hardiment encore qu’au Dix Août, la Commune prenait figure de gouvernement. Elle renouvelait ses énergies. De même qu’au Dix Août elle s’était constituée en adjoignant à une partie de l’ancienne municipalité des éléments nouveaux hardiment révolutionnaires, de même, en ce jour du 2 septembre, elle poussait, si je puis dire, un nouveau jet de Révolution.

LES ANIMAUX RARES
ou la translation de la Ménagerie Royale au Temple, le 20 Août 1792,
4e de la liberté et 1er de l’égalité.

1° Le Sans-Culotte : Maudits Animaux, nous les engraissons de notre sang, et ils veulent nous faire égorger.
2° Le dindon : À moi La Fayette, ou si non on me mènera à la Guillotine
3° La Louve : Ah ! Maudits Jacobins, ils ont fait échouer tous mes projets.
4° Les Louveteaux : Ils dévoreront bien les petits Poulets.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet).



C’est à son Comité de surveillance que passaient presque tous les pouvoirs, et ce Comité de surveillance, en s’adjoignant révolutionnairement Marat, marquait sa volonté implacable de secouer tout à fait la tutelle de la Législative et de préparer la mainmise sur la Convention. Dès le soir du 2 septembre, il prenait la responsabilité officielle des massacres par ce billet terrible :

« Au nom du peuple, mes camarades, il vous est enjoint de juger tous les prisonniers de l’Abbaye sans distinction, à l’exception de l’abbé Lenfant, que vous mettrez en lieu sûr. À l’Hôtel de Ville, le 2 septembre, signé : Panis, Sergent, administrateurs. »

C’est donc en face d’un nouveau gouvernement révolutionnaire qui continuait avec une audace agrandie la Commune du Dix Août, que se trouvait Robespierre. Et puisque les premières nouvelles défavorables, puisque les premiers périls avaient suscité ce gouvernement, quelle force n’aurait-il pas si la crise nationale s’aggravait ? Ainsi, soit que le pouvoir révolutionnaire de la Commune se perpétuât sous une forme explicite, soit que, même transformée et ramenée peu à peu à des proportions légales elle exerçât seulement une action indirecte, une pression sur les pouvoirs constitués, la Commune apparaissait dès lors comme un élément décisif de la Révolution. À cette force il fallait donner une politique. Elle ne pouvait se borner à tuer des prisonniers. Et c’est alors que Robespierre intervint pour tirer de cette force révolutionnaire de la Commune un effet politique décisif. Il me semble à peu près certain que Robespierre a espéré, à ce moment, la destruction presque complète de la Gironde, j’entends la destruction de son influence politique. Il était convaincu qu’elle était un grand péril pour la Révolution, qu’elle en amollissait les énergies dissipées en vaines intrigues d’ambition. Il souffrait à l’idée de la rencontrer puissante, dominant encore peut-être dans la prochaine Convention. Quel coup de partie si on pouvait lui en fermer les portes ! Or, au moment même où se produisaient les événements de septembre les élections étaient commencées ; le 26 août avait eu lieu le choix des assemblées électorales, et elles procédaient lentement à l’élection des députés. Supposez que quelques-uns des chefs de la Gironde soient discrédités et enveloppés dans une accusation de trahison ; sur tout le parti jaillira un discrédit mortel. Et les candidatures girondines pourront être écartées non seulement à Paris, mais en province. Ou même, si les assemblées électorales nomment des hommes favorables à la Gironde, ils seront obligés de la désavouer ; et c’est une majorité dévouée à Robespierre qui arrivera à la Convention.

Lorsque le Conseil de surveillance, dans la journée du 5 décembre, alla jusqu’à lancer contre Roland un mandat d’amener que Danton écarta, il ne faisait en somme qu’appliquer à outrance la politique de Robespierre. À peine la Convention était-elle réunie, Robespierre traça le programme de la nouvelle Assemblée ; et c’est surtout la destruction de la Gironde qu’il propose :

« Citoyens, voulez-vous éviter de nouvelles erreurs et de nouvelles calamités ? Commencez par reconnaître le changement que la dernière révolution a apporté dans votre situation. Avant l’abolition de la noblesse et de la royauté, les intrigants qui ne songeaient qu’à élever leur fortune sur les ruines de la Cour combattaient à côté des amis de la liberté, et partageaient avec eux le titre de patriotes. De là les diverses métamorphoses de tant de personnages dont la vertu civique expirait au moment où elle commençait à contrarier leurs spéculations ambitieuses. Alors la nation semblait divisée en deux partis, les royalistes et les défenseurs de la cause populaire. Aujourd’hui, que l’ennemi commun est terrassé, vous verrez ceux que l’on confondait sous le nom de patriotes se diviser nécessairement en deux classes. Les uns voudraient constituer la république pour eux-mêmes, et les autres pour le peuple, suivant la nature des motifs qui avaient jusque-là excité leur zèle révolutionnaire. Les premiers s’appliqueront à modifier la forme du gouvernement suivant les principes aristocratiques et l’intérêt des riches et des fonctionnaires publics ; les autres chercheront à la fonder sur les principes de l’égalité et de l’intérêt général. Vous verrez le parti des premiers se grossir de tous ceux qui avaient arboré l’enseigne du royalisme, de tous les mauvais citoyens, quelque rôle qu’ils aient joué jusque-là ; celui des autres sera réduit aux hommes de bonne foi qui cherchaient dans la révolution la liberté de leur pays et le bonheur de l’humanité. Les intrigants déclareront à ceux-ci une guerre plus cruelle que la Cour et l’aristocratie elle-même. Ils chercheront à les perdre par les mêmes manœuvres et par les mêmes calomnies, d’autant plus redoutables qu’ils voudront s’emparer de toutes les places et de toute l’autorité du gouvernement. Que serait-ce s’ils employaient tous les moyens à corrompre ou à égarer l’opinion publique ?

« L’opinion publique aujourd’hui ne peut plus reconnaître les ennemis de la liberté aux traits prononcés du royalisme et de l’aristocratie, il faut qu’elle les saisisse sous les traits plus délicats de l’incivisme et de l’intrigue. Elle ne pourrait que se tromper ou flotter dans une funeste incertitude, si elle cherchait encore à classer les hommes d’après les anciennes dénominations. Il n’existe plus que deux partis dans la république : celui des bons et des mauvais citoyens, c’est-à-dire celui du peuple français, et celui des hommes ambitieux et cupides. »

Ainsi Robespierre ne veut plus qu’on s’attarde aux classifications anciennes, et même lorsque les Jacobins ont proposé aux électeurs comme un bloc tous ceux qui avaient voté la mise en accusation de Lafayette, ils ont adopté une méthode de classement surannée. Parmi les patriotes, il y a deux classes, ceux qui en abolissant la royauté voulaient faire place au peuple, ceux qui voulaient faire place à eux-mêmes. Et ceux-là sont les plus dangereux ennemis de la nation, les mauvais citoyens. Avec cette conception si nette, si tranchante, et que Robespierre ne craint pas de formuler aux derniers jours de septembre, comment n’aurait-il pas essayé au début du mois et quand des événements formidables semblaient lui en donner le moyen de détruire la puissance girondine ? C’est donc très délibérément et par un système profond qu’il dirigeait contre La Gironde dès le soir du 2 septembre la force désordonnée de la Commune révolutionnaire. Robespierre était d’accord avec Marat, à cette date, pour mettre les Girondins au même plan que les feuillants. Il n’en voulait pas ou presque pas à leur vie ; mais il aurait désiré en supprimer d’un coup toutes les chances de pouvoir.

Le plan n’aboutit pas, et la Gironde dans l’ensemble échappa au coup. Les Girondins ne furent pas élus à Paris ; mais leur influence resta grande en France. Ce n’est pas que la Commune révolutionnaire de septembre ait manqué d’audace. Les perquisitions chez Brissot et le mandat d’arrêt contre Roland sont des traits hardis. De plus, dès le soir du 3 septembre, la Commune lançait à toute la France révolutionnaire un appel où elle annonçait bien haut son intention de garder le pouvoir pour le salut de la Révolution. Et elle se donnait comme l’organe de la volonté nationale. Elle s’élevait au-dessus des décrets de l’Assemblée :

« Après les témoignages que l’Assemblée nationale venait de lui donner elle-même, eût-on pensé que dès lors de nouveaux complots se tramaient dans le silence et qu’ils éclataient dans le moment même où l’Assemblée nationale, oubliant qu’elle venait de déclarer que la Commune de Paris avait sauvé la patrie, s’empressait de la destituer pour prix de son brûlant civisme ? À cette nouvelle, les clameurs publiques ont fait sentir à l’Assemblée nationale la nécessité urgente de s’unir au peuple, et de rendre à la Commune, par le rapport du décret de dissolution, les pouvoirs dont elle l’avait investie.

« Fière de jouir de toute la plénitude de la confiance nationale, qu’elle s’efforcera de mériter de plus en plus, placée au foyer de toutes les conspirations et déterminée à périr pour le salut public, elle ne se glorifiera d’avoir rempli pleinement son devoir que lorsqu’elle aura obtenu votre approbation, qui est l’objet de tous ses vœux, et dont elle ne sera certaine qu’après que tous les départements auront sanctionné ses mesures pour le salut public ; et professant les principes de la plus parfaite égalité, n’y trouvant d’autre privilège que celui de se présenter la première à la brèche, elle s’empressera de se soumettre au niveau de la commune la moins nombreuse de l’empire, dès qu’il n’y aura plus rien à redouter.

« Prévenue que des hordes barbares s’avancent contre elle, la Commune de Paris se hâte d’informer ses frères de tous les départements qu’une partie des conspirateurs féroces détenus dans les prisons ont été mis à mort par le peuple ; actes de justice qui lui ont paru indispensables pour retenir par la terreur les légions de traîtres renfermés dans ses murs, au moment où il allait marcher à l’ennemi, et sans doute la nation, après la longue suite de trahisons qui l’a conduite sur les bords de l’abîme, s’empressera d’adopter ce moyen si utile et si nécessaire, et tous les Français se diront comme les Parisiens : « Nous marchons à l’ennemi et nous ne laisserons pas derrière nous des brigands pour égorger nos femmes et nos enfants.

« Signé : Duplain, Panis, Sergent, Lenfant, Marat, Lefort, Jourdeuil,
« Administrateurs du Comité de salut public constitué à la mairie. »

L’audace de ce manifeste meurtrier était grande, et il démontre que la Commune de septembre avait de vastes espérances. Elle brise, en fait, la Législative, et se dresse comme la véritable autorité nationale. Elle cherche à susciter une immense fédération de communes révolutionnaires, agissant sur le modèle de celle de Paris, et elle leur promet, pour ménager les amours-propres, qu’aussitôt la Révolution sauvée, Paris se perdra dans la multitude des communes. Enfin, elle essaie de pousser les autres villes, les autres communes à des massacres comme ceux de Paris, pour créer entre elles l’indestructible lien d’une solidarité sanglante. C’est bien un gouvernement qui s’affirme. S’il avait été écouté, les élections se seraient faites sous une sorte de terreur démocratique et patriotique, et la Gironde visée par Robespierre, au lieu de ne succomber qu’en mai 1793 aurait succombé en septembre 1792.

Mais ce plan si hardi, si net, se brisa sur trois obstacles. D’abord, loin que la contagion du meurtre s’étendît, il y eut presque partout horreur du sang versé. Le massacre des prisonniers d’Orléans tués à Versailles quelques jours après n’est qu’une dernière vague sanglante de la triste houle presque partout apaisée. Il est bien vrai que les journaux de la Gironde n’osent d’abord protester que faiblement contre les violences du 2 et du 3. Condorcet lui-même n’appuie pas et demande seulement qu’on détourne le peuple « de l’effervescence des vengeances domestiques », pour le diriger vers des objets bien plus grands, bien plus importants. Mais si le blâme de ceux que les massacres affligent ou révoltent est discret et comme voilé, il y a embarras et malaise chez ceux même qui les approuvent. Le journal de Prudhomme, les Révolutions de Paris, les raconte dans son numéro du 1er au 8, sous le titre : La justice du peuple.

Il les explique et les justifie par le complot présumé des prisons : « À un signal convenu, toutes les prisons de Paris devaient s’ouvrir à la même heure, les détenus étaient armés en sortant avec les fusils et autres instruments guerriers que nous avons laissé le temps aux aristocrates de cacher en publiant plusieurs jours d’avance une visite domiciliaire ; les cachots de la Force étaient garnis de munitions à cet effet… Ces bandes de démons en liberté, grossies de tous les aristocrates tapis au fond de leurs hôtels depuis la Saint-Laurent (10 août), sous le commandement des officiers traîtres envoyés à l’Abbaye, commençaient par s’emparer des postes principaux et de leurs canons. »

Voilà les premières rumeurs. Voici maintenant le massacre : « Le peuple les attendait à la porte (les détenus) pour les immoler à la vindicte publique. L’exécution faite, on poussait le cri de Vive la nation ! comme pour faire entendre qu’un peuple libre, ainsi que le corps humain, doit sa santé politique au retranchement de ses membres gangrenés. Le sang coulait, et chacun de ceux qui avaient des armes semblaient se disputer l’honneur de concourir à ce grand acte de justice… Les députés ne purent rien obtenir. Le sang impur des traîtres à la patrie ne discontinuait pas de couler. »

C’est donc l’apologie complète :

« Le bulletin de la guerre a appris au peuple que les houlans coupent les oreilles à chaque officier municipal qu’ils peuvent attraper, et les lui clouent impitoyablement sur le sommet de la tête, et le peuple, dans ce moment de guerre ouverte serait inexcusable de se permettre la représaille ? Il sait encore que dans plusieurs hôtels de Paris ceux des aristocrates qui n’ont pu s’échapper depuis l’affaire du 10 tuent leur temps autour d’une petite guillotine d’acajou, qu’on apporte sur la table au dessert ; on y fait passer successivement plusieurs poupées dont la tête, faite à la ressemblance de nos meilleurs magistrats ou représentants, en tombant laisse sortir du corps, qui est un flacon, une liqueur rouge comme du sang. Tous les assistants, les femmes surtout, se hâtent de tremper leur mouchoir dans ce sang qui se trouve être une eau ambrée très agréable ; on la respire avec délices, en attendant qu’on puisse réellement faire couler par flots le plus pur sang des patriotes. Et l’on ne veut pas tirer le voile sur le détail des vengeances du peuple, qui n’ignore point ce qu’on lui réserve s’il retombe sous le joug de l’aristocratie ! »

Oui, c’est une apologie, c’est un plaidoyer, mais on sent déjà, quatre ou cinq jours à peine après l’événement, que le journaliste s’évertue et il demande surtout que l’on tire un voile. Parfois il semble incommodé, en son récit, par une odeur de charnier.

« Le peuple qui avait placé l’un de ses tribunaux en dernier ressort au pied même du grand escalier du ci-devant Palais de Justice, y exerça les mêmes vertus et les mêmes vengeances ; le pavé de la cour était baigné de sang ; les cadavres amoncelés présentaient l’horrible image d’une boucherie d’hommes. »

Évidemment, contre les entraînements de la fureur et contre toutes les maximes du meurtre patriotique une réaction d’horreur et de pitié se produisait chez ceux-là même qui plaidaient la cause du peuple exaspéré. Le journaliste se plaint que les nerfs de Paris n’aient pas été assez ménagés :

« La place du Pont-au-Change offrit le même spectacle que la cour du Palais ; des monceaux de cadavres et des ruisseaux de sang. Mais si le peuple se livra tout entier à ses ressentiments, ses magistrats ne veillèrent pas assez à en dérober les traces. Ils auraient dû présider à la levée des corps, et y faire observer mieux les convenances. Il était si facile d’envelopper de draperies les charretées de cadavres et d’en épargner le spectacle aux citoyens pendant le long trajet qu’il fallait parcourir pour les transporter tout à découvert jusqu’au cimetière de Clamart ! »

Mais quelle est cette justice qu’il faut cacher ? Déjà, à coup sûr, je ne sais quel ébranlement nerveux se marquait dans Paris, et une sorte de protestation et de dégoût succédait à l’entraînement du meurtre. De là, pour la Commune, une cause de faiblesse.

Mais ce qui est plus caractéristique, ce qu’aucun historien, si je ne me trompe, n’a relevé, c’est que Marat lui-même a désavoué ou tout au moins déploré les massacres de septembre. Oui, Marat lui-même, le Marat qui les avait conseillés au peuple de Paris en son numéro du 19 août, et qui, le 2 septembre voulait en étendre le bienfait à toute la France. Deux fois, au moins, en octobre 1792, un mois après les événements de septembre, il les qualifie de « désastreux ». Dans le numéro du jeudi 11 octobre, je lis :

« Avant de procéder à l’examen des papiers les membres de la commission s’entretenant des événements désastreux des 2 et 3 septembre, demandèrent à ceux du comité s’il avait péri quelque innocent. »

Je lis dans le numéro du dimanche 14 octobre :

« La calomnie, couverte du voile de la haine de l’oppression et de l’injustice, arme trop ordinaire des fripons publics, a volé de la tribune de l’Assemblée législative et des bureaux de Roland dans tous les points de l’empire pour peindre la Commune de Paris comme une horde de cannibales, au sujet des événements désastreux des 2 et 3 septembre. »

Désastreux ! C’est comme l’épithète homérique immuablement appliquée par Marat aux événements de septembre ; qui l’eût cru ? Je sais bien qu’au mois d’octobre Marat est en butte à de furieux assauts. Mais les concessions mêmes qu’il fait à l’opinion marquent la violence du mouvement public contre les boucheries de l’Abbaye et de la Force. C’est une grande leçon de voir le théoricien du meurtre, l’homme de système implacable qui ne pouvait se sauver pleinement devant l’histoire que par son inflexibilité même, fléchir sous la réprobation instinctive des cœurs pitoyables, se troubler lui-même dans le trouble universel et succomber à la commune humanité. Je sais bien aussi que ce trouble n’a pas été jusqu’à l’entier désaveu, et le 8 novembre, faisant front de nouveau à tous ses ennemis, il glorifie son système de meurtre :

« Je les défie de faire voir autre chose dans mes écrits, si ce n’est que j’ai démontré la nécessité d’abattre quelques centaines de têtes criminelles pour conserver trois cent mille têtes innocentes, de verser quelques gouttes de sang impur pour éviter d’en verser des flots de très pur, c’est-à-dire d’écraser les contre-révolutionnaires pour sauver la patrie ; encore n’ai-je conseillé les exécutions populaires que dans les excès où me jetait la douleur de voir les lois protéger les traîtres, et les conspirateurs échapper au glaive de la justice. Or j’invite mes détracteurs à soumettre ces conseils à un tribunal de sages, et si je n’ai pas son approbation, je consens à passer pour un cannibale. Oui, c’est le plus pur amour de l’humanité, le plus saint respect pour la justice qui m’a fait renoncer quelques moments à la modération philosophique pour crier haro sur ses plus implacables ennemis, Cœurs sensibles et justes, c’est à vous que j’en appelle, contre ces hommes de glace qui verraient périr le genre humain sans s’émouvoir, sans sortir des gonds ; les transports de fureur que vous éprouvez à la vue d’une nation entière entraînée dans l’abîme par une poignée de scélérats est mon apologie. Et le salut public qu’ont toujours assuré ces expéditions populaires sera la seule réponse que j’opposerai à la calomnie. »

Mais le retour tout naturel de Marat à son système implacable n’ôte rien de leur valeur étrange aux regrets deux fois exprimés des « désastreux événements du 2 et du 3 ». Il n’y a pas là seulement, pour l’orgueilleux théoricien une rechute dans l’inférieure sensibilité humaine. Il y a aussi un regret politique. Au fond, si je ne me trompe, Marat est désolé que les massacres aient compromis la Commune révolutionnaire où il dominait. La force révolutionnaire du 10 août s’était à demi épuisée, mais la crise de la patrie avait suscité la Commune pour un nouvel élan. Avec plus de prudence peut-être, et plus de calculs d’humanité, elle pouvait devenir la directrice du mouvement national, la maîtresse de Paris. Du coup, et sans effusion de sang, la Gironde était morte, et sous les conseils souverains de Marat, la France libérée de l’ennemi étranger et de l’ennemi intérieur entrait dans la gloire, la liberté et la paix. Déplorables boucheries, qui ont ému les âmes faibles et déchaîné contre la Commune des révoltes de pitié grossière ! Elles ont arrêté le développement du plan où la pensée de Marat se rencontrait avec celle de Robespierre. Évidemment, en octobre, Marat se reproche comme une maladresse ces massacres qui ont fourni à la Gironde et aux âmes sottement sensibles tant de spécieuses déclamations. Voilà donc et de l’aveu du principal « septembriseur » un premier obstacle où les ambitions politiques de la Commune se sont brisées.

Et en second lieu, il est certain que toute la France a été mise rapidement en défiance contre la prétention de la Commune parisienne à représenter la nation. Sur ce point, la susceptibilité des Montagnards, surtout des démocrates du Midi comme Cambon, a été au moins égale à celle de la Gironde. Enfin et comme conséquence, une ombre de dictature a soudain effarouché les esprits. Si la Commune est souveraine de Paris, et si Paris est souverain de la France, les hommes qui dominent à la Commune domineront par elle Paris et la France. Or l’influence de Danton, de Robespierre, de Marat sur la Commune est immense. Unis, ces trois hommes manieraient donc à leur gré le grand ressort du pouvoir. C’est la dictature du « triumvirat » qui s’annonce.

L’Assemblée législative comprit très vite qu’en faisant appel à l’instinct d’humanité, au besoin de sécurité, aux défiances provinciales et à la haine de la dictature, elle pourrait prendre sa revanche sur la Commune, ressaisir le pouvoir, et assurer à la Convention prochaine une large autorité nationale où l’espérance de tous les partis révolutionnaires aurait une place.

La Gironde, servie par les fautes et les prétentions de la Commune, servie aussi par l’énormité maladroite de la calomnie de Robespierre, retrouva un moment tout son ressort. On put croire, le 3 septembre, qu’elle était tout le pouvoir exécutif. Danton s’effaçait. Avec un instinct révolutionnaire admirable, il avait pressenti que l’excitation continuée du 10 août jointe à l’émoi des premières défaites et du péril grandissant, jetteraient l’âme du peuple en des mouvements violents. Et il avait tenté le 2 d’emporter vers la patrie toutes les énergies tumultueuses. Il n’avait pas réussi à empêcher les massacres par cette diversion sublime. Il ne s’obstina pas. Il ne crut pas de son devoir de ministre révolutionnaire et patriote d’entrer en lutte avec ces forces populaces égarées. Comment épurer le métal des cloches quand elles sonnent le tocsin de la liberté en péril ?

Massacre des prisonniers d’Orléans
Les prisonniers détenus dans les prisons de la Haute Cour nationale d’Orléans sont massacrés en traversant la ville de Versailles.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


Il avait donc, pour sa part, laissé faire, peut-être même, comme Mme Roland l’en accuse, n’avait-il pas disputé à la Commune le sceau de la justice dont elle avait marqué son manifeste meurtrier. Mais il avait défendu Roland et, sans doute, laissé entendre au conseil de surveillance qu’il passait la mesure. En attendant la fin de cet orage inférieur, qui se traînait pour ainsi dire au-dessous de l’orage sublime de la liberté et de la patrie, il réservait pour des œuvres de salut national sa popularité et sa force.

Du moins n’avait-il pas envenimé de paroles empoisonnées, comme Robespierre, la blessure faite à l’humanité. Il intervint le 7 pour donner l’ordre que diverses personnes arrêtées aux environs de Paris n’y fussent pas conduites, et ainsi il les sauvait. Il se proposait de demander l’oubli, le vaste oubli de toutes les fautes et de toutes les haines. Il laissa donc à ceux de ses collègues du conseil exécutif provisoire qui faisaient partie de la Gironde, le soin de rétablir l’ordre.

Roland et Servan s’adressèrent tous deux à l’Assemblée, le 5 septembre. Roland, ministre de l’intérieur, parlait au nom de la Révolution, Servan, ministre de la guerre, au nom de la défense nationale. Le discours de Roland, malgré quelques traits de stoïcisme un peu affecté et irritant, fut mesuré et sage. Il ne céda pas trop à la tentation de se venger sur la Commune des longs et mesquins conflits administratifs où ils s’étaient heurtés. Il ne chercha point à la blesser. Il fit d’abord une théorie intelligente et large des révolutions qui, en leur élan nécessaire pour briser la tyrannie, ne peuvent pas toujours s’arrêter d’emblée au point marqué par les philosophes. Il rendit justice à la Commune avec une suffisante sincérité :

« La Commune provisoire a rendu de grands services, elle n’a pas besoin de mon témoignage à cet égard ; mais je le lui rends avec effusion de cœur. La Commune provisoire s’abuse actuellement par l’exercice continué d’un pouvoir révolutionnaire qui ne doit jamais être que momentané pour n’être pas destructeur. »

Il indiqua avec force que le nouveau Conseil général de la Commune devrait être un organe de délibération, non d’exécution, et il s’efforça de restituer au maire, à Pétion, le pouvoir exécutif. Il s’expliqua sur les événements de la veille avec une sorte de réserve douloureuse où parfois cependant éclatait une menace :

« Hier fut un jour sur les événements duquel il faut peut-être laisser un voile. Je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une sorte de justice ; il ne prend pas pour victime tout ce qui se présente à sa fureur ; il la dirige sur ceux qu’il croit avoir été trop longtemps épargnés par le glaive de la loi, et que le péril des circonstances lui persuade devoir être immolés sans délai. Mais je sais qu’il est facile à des scélérats, à des traîtres, d’abuser de cette effervescence et qu’il faut l’arrêter. Je sais que nous devons à la France entière la déclaration que le pouvoir exécutif n’a pu prévoir ni empêcher ces excès ; je sais qu’il est du devoir des autorités constituées d’y mettre un terme ou de se considérer comme anéanties. (Vifs applaudissements.) Je sais encore que cette déclaration m’expose à la rage de quelques agitateurs. Eh bien, qu’ils prennent ma vie ; je ne veux la conserver que pour la liberté, l’égalité… »

Et il termina en sommant l’Assemblée de le soutenir ou d’accepter sa démission :

« Je reste à mon poste jusqu’à la mort, si j’y suis utile et qu’on me juge tel ; je demande ma démission et je la donne, si quelqu’un est reconnu pouvoir mieux l’occuper, ou que le silence des lois m’interdise toute action. »

L’Assemblée lui répondit par des applaudissements répétés et des acclamations. Roland, en ce discours, garde encore l’équilibre. Il semble disposé à laisser un voile sur les tristes événements de la veille, et à ne les point jeter dans la lutte des partis. Mais c’est un équilibre instable, et il est visiblement tenté de faire des massacres un moyen de polémique contre les ennemis de la Gironde.

Servan vint à son tour affirmer que c’étaient les ennemis, les envahisseurs qui divisaient les citoyens par des rumeurs abusives :

« Quelles suggestions perfides n’emploie-t-on pas pour nous égarer ? Quels moyens ne met-on pas en usage pour nous détruire mutuellement ? Ici ce sont des signataires de certaines pétitions qui sont désignés à la vengeance du peuple ; là ce sont des propriétés menacées. Tandis que l’on répand dans les départements frontières que le duc d’York est appelé au trône de France, on répand dans Paris que Louis XVI, de par la volonté de l’Assemblée, doit y remonter. Paris seconde les suggestions des ennemis de la liberté. Il est donc essentiel d’en arrêter promptement les progrès et d’en prévenir les résultats.

« Je propose donc à l’Assemblée : 1° de faire une adresse au peuple pour le détromper sur toutes ces assertions mensongères et que des commissaires du pouvoir exécutif en soient porteurs ; 2° que l’Assemblée veuille envoyer des commissaires dans toutes les sections de Paris pour les éclairer ; 3° que l’Assemblée nationale soit toujours en séance jour et nuit ; 4° que la garde nationale soit constamment sous les armes en nombre suffisant pour maintenir l’ordre ; 5° que Paris soit illuminé pendant la nuit ; 6° enfin que les décrets que l’Assemblée rendra sur ces importantes matières soient publiés d’une manière solennelle. »

Gensonné, presque aussitôt, au nom de la Commission des Douze, proposa ce décret qui fut adopté sans débat :

« L’Assemblée nationale, considérant que l’un des plus grands dangers de la patrie est dans le désordre et la confusion ; que sûr de résister aux efforts de tous les ennemis qui se sont ligués contre lui, le peuple français ne peut se préparer des revers qu’en se livrant aux accès du désespoir et aux fureurs de la plus déplorable anarchie ; que l’instant où la sûreté des personnes et des propriétés serait méconnues serait aussi celui où des haines particulières substituées à l’action de la loi, où l’esprit des factions remplaçant l’amour de la liberté et la fureur des proscriptions se couvrant du masque d’un faux zèle, allumeraient bientôt dans tout l’empire les flambeaux de la guerre civile, nous livreraient sans défense aux attaques des satellites des tyrans et exposeraient la France entière aux dangers d’une conflagration universelle.

« Considérant que les représentants du peuple français n’auront pas vainement juré de maintenir la liberté et l’égalité ou de mourir à leur poste ; qu’ils doivent compte à la nation de tous les efforts qu’ils auront faits pour la conservation de ce précieux dépôt ; que la confiance générale dont ils sont investis est un sûr garant de l’empressement de tous les bons citoyens à se rallier à leur voix, et à se réunir à eux pour le salut de la patrie.

« Considérant que l’indignation de la France entière et de la postérité poursuivra tous ceux qui oseraient résister à l’autorité que la nation entière leur a déléguée, et qui, jusqu’à l’époque très prochaine où la Convention nationale sera réunie, est la première que des hommes libres puissent reconnaître.

« Considérant que les plus dangereux ennemis du peuple sont ceux qui cherchent à l’égarer, à le livrer à l’excès du désespoir, et à le distraire des mesures ordonnées pour sa défense et qui suffiront à sa sûreté.

« Considérant enfin combien il est urgent de rappeler le peuple de la capitale à sa dignité, à son caractère et à ses devoirs, décrète qu’il y a urgence. »

L’Assemblée nationale, après avoir décrété l’urgence, décrète ce qui suit :

« Art. 1er. — La municipalité, le conseil général de la Commune et le commandant général de la garde nationale de Paris sont chargés d’employer tous les moyens que la confiance de leurs concitoyens a mis en leur pouvoir et de donner en ce qui les concerne, tous les ordres nécessaires pour que la sûreté des personnes et des propriétés soit respectée.

« Art. 2. — Tous les bons citoyens sont invités à se rallier plus que jamais à l’Assemblée nationale et aux autorités constituées, et à concourir, par tous les moyens qui sont en leur pouvoir, au rétablissement de l’ordre et de la tranquillité publique.

« Art. 3. — Le pouvoir exécutif rendra compte, dans le jour, des mesures prises pour accélérer le départ des troupes qui doivent se rendre aux différents camps formés en avant de Paris, et pour fortifier les hauteurs qui couvrent cette ville.

« Art. 4. — Le maire de Paris rendra compte à l’Assemblée, tous les jours à l’heure de midi, de la situation de la ville de Paris, et des mesures prises pour l’exécution du présent décret.

« Art. 5. — La municipalité, le conseil général de la Commune, les présidents de chaque section, le commandant général de la garde nationale, les commandants dans les sections se rendront dans le jour à la barre de l’Assemblée pour y prêter individuellement le serment de maintenir de tout leur pouvoir la liberté, l’égalité, la sûreté des personnes et des propriétés, et de mourir, s’il le faut, pour l’exécution de la loi.

« Art. 6. — Les présidents de chaque section feront prêter le même serment aux membres de leur arrondissement.

« Art. 7. — Dans toute la France les autorités constituées prêteront le même serment et le feront prêter par les citoyens.

« Art. 8. — Le présent décret sera proclamé solennellement et porté dans chacune des quarante-huit sections de Paris par un commissaire de l’Assemblée nationale. »

Les quarante-huit commissaires furent immédiatement nommés. Je relève sur la liste le nom des principaux Girondins : Guadet, Brissot, Gensonné, Ducos, Lasource, Vergniaud, et aussi le nom de Montagnards comme Cambon, Thuriot, Romme ; d’amis de Danton comme Basire et Chabot.

Louis Blanc trouve que le décret de l’Assemblée est incertain et vague. Il me semble surtout qu’il est tardif. C’est la veille, c’est dès la première nouvelle des massacres que l’Assemblée aurait dû plus énergiquement défendre l’honneur de la Révolution. Mais Louis Blanc oublie que l’Assemblée n’avait pas en mains des moyens sûrs d’exécution. Elle ne pouvait d’ailleurs employer la violence contre le peuple révolutionnaire. Louis Blanc s’étonne qu’elle n’ait pas interdit plus expressément les massacres de prisonniers, et qu’elle ne parle qu’au conditionnel des attentats contre la sûreté des personnes. À désigner trop clairement les meurtres de la veille, l’Assemblée s’obligeait à poursuivre les meurtriers, et elle ne le pouvait pas sans soulever Paris, sans créer au profit de l’envahisseur une diversion formidable. Il paraît bien qu’en cette journée du 3 septembre elle fit tout son devoir. Il fallait arrêter les massacres ; mais il ne fallait pas rendre une amnistie impossible.

Le lendemain 4 septembre, l’Assemblée manifesta de nouveau avec force sa volonté de ne pas céder à la Commune et à Marat. L’âme généreuse et tendre de Vergniaud avait été comme flétrie par cette crise. Les vifs reproches adressés par le peuple à la Commission des Douze qu’il présidait lui étaient très sensibles. Elle avait hésité avant le Dix Août, elle avait hésité encore à organiser la répression ; et le peuple s’en prenait à elle ; s’il avait fallu se soulever, tuer, n’était-ce point sa faute ? Amère dut être la déception de Vergniaud quand il apprit le massacre, et le réveil des prétentions de la Commune, quelques heures après le discours généreux qui semblait avoir fondu en une seule flamme le patriotisme de la Commune et le patriotisme de l’Assemblée. Il se demanda peut-être si la Commission des Douze, détestée par les éléments les plus ardents du peuple, n’était pas un obstacle à la réconciliation, et d’un accent plus triste qu’amer il offrit à l’Assemblée la démission de la Commission des Douze. Peut-être aussi voulait-il demander, si je puis dire, une nouvelle investiture et provoquer une manifestation de l’Assemblée contre les calomnies de Robespierre : « C’est un devoir pour l’homme public, quand la calomnie s’étend et que la méfiance devient générale, de renoncer à ses fonctions et de rentrer dans la foule. Or, Messieurs, des bruits absurdes ont été répandus sur la Commission extraordinaire, et la Commission est assez sûre de sa conscience et revendique hautement la responsabilité de ses actes pour en faire l’aveu. Accueillis par la crédulité publique ces bruits ont pénétré dans le Conseil général de la Commune, et dans les sections de Paris. Votre Commission extraordinaire dans ces moments de crises et de soupçons, croit devoir vous remettre la mission dont vous l’aviez chargée, surtout lorsqu’il n’y a pas d’imprudence à le faire. »

C’est visiblement aux propos de Robespierre, accusant tout le parti de la Gironde de machiner l’instauration du duc de Brunswick ou du duc d’York que pense Vergniaud. C’est tout un scénario de protestation que la Gironde met en œuvre. Hélas ! Comme les passions s’animent, comme les rivalités s’exaspèrent jusqu’à la mort !

J’ai dit que ces jours d’août à septembre sont comme le prologue de la Convention : c’est comme une ouverture où tous les motifs principaux, toutes les mélodies grandioses ou terribles qui se déploieront tout à l’heure s’annoncent par de rapides indications. Lasource, avec une violence qui fait pressentir le déséquilibre prochain de la Gironde, dénonce les fauteurs d’anarchie. Il dénonce, aussi ouvertement que s’il les nommait, Robespierre et Marat. « Les membres de votre Commission ont besoin de l’estime publique ; on les dénonce on les calomnie, on les poursuit. La continuité de leurs fonctions devient le prétexte des intrigants. Il est instant de le leur ôter en acceptant la démission que nous vous présentons. Ici, à cette tribune, nous saurons défendre contre les intrigants cette liberté, cette égalité, ces droits sacrés du peuple qu’on nous accuse de trahir. Ici, à cette tribune, nous protégerons, nous éclairerons ce peuple que des audacieux entraînent au crime. Ici, à cette tribune, nous combattrons ce tyran sanguinaire qui nous menace d’une mort politique, de l’anarchie. Ici, à cette tribune, au milieu de nos collègues qui nous estiment, nous attendrons la mort du fer de ces vainqueurs farouches, à qui nos accusateurs vendent la patrie, et ouvrent, de concert avec les traîtres, les portes de l’empire. »

Quelle véhémence vaine ! Et comme déjà la Gironde trahit la frivolité déclamatoire qui la perdra ! La démission de la Commission des Douze était absurde si elle n’était pas un effort de conciliation, un gage d’apaisement. Or, elle se démet avec des injures. Il y a à peine vingt-quatre heures, le ministre ami de la Gironde disait : Il faudra peut-être tirer un voile sur les événements. Et voilà que Lasource les évoque à la tribune en couleurs sanglantes ; voilà qu’il prononce contre les principaux acteurs des paroles irréparables. Incohérence et imprudence ! Mais Cambon ne veut point de ces manœuvres théâtrales. Il n’est point de la Gironde ; mais il hait les prétentions de la Commune ; et c’est en maintenant la Commission des Douze qu’il veut que l’Assemblée réponde. Son discours est d’une violence extrême, et il a un grand intérêt historique, car ce n’est plus une coterie girondine, c’est, par Cambon, toute la France révolutionnaire du Midi qui proteste contre la prétention de la Commune parisienne à absorber le pouvoir.

« Messieurs, la Commission extraordinaire vous prie de la renouveler ; l’Assemblée a déjà écarté cette proposition ; aujourd’hui ses membres vous disent : On nous a calomniés à la Commune, dans les sections, nous ne pouvons être utiles à la patrie. Eh ! Messieurs, ne voyez-vous pas qu’après avoir calomnié des membres dans les comités on les poursuivrait jusqu’à la tribune ? Ne voyez-vous pas qu’on veut discréditer, qu’on veut perdre les vrais amis de la liberté ? Il est temps de vous élever à la hauteur des circonstances.

« Il est temps que nous sortions de cette insouciance ou de cette réserve qui compromet chaque jour la chose publique. Il est temps que nous disions si nous voulons maintenir la dignité dont le peuple français nous a revêtus ou si nous céderons l’empire, la souveraineté à la Commune de Paris. »

« Si tous les Français doivent subir ses lois, ayons le courage de nous soumettre ; portons, comme on faisait à Rome, la tête sur le billot, nous l’aurons mérité. Mais s’il est encore dans nos âmes, ce sentiment impérieux de devoir, si nous conservons quelque idée du caractère sacré de représentants de la France, élevons-nous plus hautement encore contre les attentats dont on voudrait se rendre coupables. On accuse, on calomnie les membres de votre Commission, les hommes dont le zèle et les travaux ont justifié votre confiance et ils veulent donner leur démission. Je me suis opposé en leur rendant justice, à une organisation nouvelle qu’ils vous ont proposée il y a quelque temps. C’est parce que je n’ai pas cru ce mode convenable à la liberté ; mais je n’ai pas voulu, je n’ai pas cru pouvoir les accuser. Le motif qui me conduisit alors est le même aujourd’hui. Au nom de la liberté et de l’indépendance nationales, n’acceptons pas cette démission, méprisons et apprenons à nos collègues à mépriser ces lâches calomniateurs, ces misérables moyens d’intrigues, que votre fermeté, associée au vœu bien exprimé de la nation, déjouera aisément. (Applaudissements.)

« Ils vous disent, ces membres, qu’ils ne peuvent continuer des fonctions dans lesquelles on les accuse, et ils défendront, ajoutent-ils, les intérêts de leurs commettants à cette tribune. Non, messieurs, si vous cédez au calomniateur qui les poursuit dans la Commission il les suivra à la tribune et alors que deviendra la représentation ? Que deviendra la liberté, l’égalité ? Je frémis sur le sort de ma patrie ; déjà j’entends parler tout bas, des noms de protectorat de dictature, de triumvir. On prépare la France à tous les déchirements de l’ambition, à toutes les fureurs de l’anarchie. Je vois s’élever un fantôme qui, proscrivant la royauté, parlant sans cesse de peuple, proscrira à son tour le règne du bonheur et de l’égalité, ne connaîtra que les vengeances ; et alors ce peuple nous appellera vainement à son secours ; nous n’aurons plus qu’à pleurer avec lui. (Vifs applaudissements.)

« Ils se trompent cependant ceux qui espèrent arriver à ce comble de malheur pour la France. Si Paris devenait la proie de ces hommes, plus barbares, plus criminels et surtout plus lâches que les ennemis qui infectent nos campagnes frontières et égorgent leurs paisibles cultivateurs, avec leurs épouses et leurs enfants ; si ces méprisables calomniateurs devenaient par notre aveuglement et notre faiblesse des dominateurs féroces, croyez le, Messieurs, ces citoyens généreux du Midi qui ont juré de maintenir la liberté et l’égalité dans leur pays viendraient au secours de la capitale opprimée. (Vifs applaudissements.)

« Il existe en effet, dans mon pays, dans les départements méridionaux, des Français que la liberté enflamme. Je parle des Marseillais, de ces généreux patriotes qui, lorsqu’ils ont su que la Cour allait perdre la patrie, sont accourus à Paris pour demander l’abolition de la royauté, et qui nous ont donné le 10 Août un si bel exemple de leur courage. (Applaudissements.) Eh ! bien ! Messieurs, ils ont confiance en leurs députés, et si par malheur, une fois la liberté vaincue, ils étaient, forcés de rétrograder, sans pouvoir porter contre les nouveaux tyrans la haine, la soif de vengeance et de mort, je n’ai pas de doute qu’ils n’ouvrissent dans leurs foyers impénétrables un asile sacré aux malheureux qui pourraient échapper à la hache des Sylla français. (Double salve d’applaudissements.)

« Je termine par une leçon à ces agitateurs pervers dont le but secret n’est que de se faire nommer à la Convention nationale (Applaudissements.) Je leur dirai : Vous pouvez égarer le peuple et le porter contre l’Assemblée nationale, mais prenez garde à vous ; vous aspirez à remplacer ces représentants du peuple ; croyez que demain il s’élèvera d’autres intrigants qui vous culbuteront à votre tour, et vous rendront avec usure tout le mal que vous aurez fait à vos prédécesseurs. (Vifs applaudissements.) Des intrigants, des rebelles, désolent notre patrie ; les Prussiens les payent peut-être pour tout désorganiser (Applaudissements) et quand ils nous auront fait égorger mutuellement, ils prendront nos femmes, nos enfants, nos vieillards ; ils les chargeront de fers et pilleront nos propriétés : Ah ! Messieurs, prévenons ces désastres, réprimons ces forfaits, maintenons notre dignité et passons à l’ordre du jour. »

L’Assemblée et une partie des tribunes acclamèrent Cambon. Quelle virulence ! Pour la première fois on sent dans la parole des hommes de la Révolution le tressaillement de l’intérêt personnel de conservation. Le vent des « haches de Sylla » a passé près de leur front. Et comme de tristes fantômes dont la forme va se précisant pour les yeux hallucinés, voici que les accusations mutuelles prennent corps. Robespierre et Marat, en concentrant les pouvoirs dans la Commune où ils dominent, éveillent le soupçon de dictature.

Danton
(D’après une peinture du Musée Carnavalet).



Cambon, en opposant les fédérés marseillais du 10 Août à la Commune du 10 Août, en demandant au Midi un « asile impénétrable » pour les représentants menacés, va consolider l’accusation de fédéralisme. Déjà les calomnies réciproques s’aiguisent comme des couteaux et les âmes s’emplissent jusqu’au bord d’héroïsme, de souffrance et de haine. Les hommes sont forts et ils feront leur œuvre. Mais ils la feront en se déchirant, en se détestant, en se tuant les uns les autres. Que le destin et notre sagesse préservent le prolétariat de ces formes violentes de la Révolution ! En toutes ces têtes qui vont tomber par une mutuelle proscription s’ébauche déjà, aux jours de septembre 1792, l’image monstrueusement fausse des amis d’hier, rivaux d’aujourd’hui, meurtriers de demain.

Visiblement, dès le 4 septembre, la Commune révolutionnaire et son Comité de surveillance ont perdu la partie. Ils ne peuvent plus subordonner l’Assemblée, étendre à la France la terreur septembriste, et écraser en leur germe même les candidatures girondines. Le Conseil de la Commune, sans formuler pourtant un désaveu, se sépare de son Comité de surveillance. D’abord il tente d’arrêter les massacres. Dans la séance du 3 septembre au soir « la section du Pont-Neuf vient demander à la Commune qu’il soit nommé des commissaires à l’effet de suspendre la vengeance du peuple qui veut immoler M. Richard, concierge des prisons de la Conciergerie ». La Commune « arrête qu’il sera fait une proclamation sur la nécessité de remettre, à la loi législative la punition des coupables ». Surtout la Commune s’incline décidément devant les décrets de l’Assemblée : « Un secrétaire donne lecture (toujours le 3 septembre au soir) du décret de l’Assemblée nationale rendu hier sur l’organisation du Conseil général, qui ordonne que ledit Conseil sera composé de deux cent quatre-vingt-huit membres, non compris les officiers municipaux, le maire, le procureur de la Commune et ses substituts. » Aucune protestation ne s’élève. « Le Conseil entend la lecture du décret qui porte que le Conseil général et la municipalité rendront compte de l’état de Paris sur-le-champ. Le Conseil nomme des commissaires à cet effet. » C’était donc la déférence complète aux décisions de l’Assemblée. Enfin, avant de se séparer « le Conseil général, vivement alarmé et touché des moyens de rigueur que l’on emploie contre les prisonniers, nomme des commissaires pour calmer l’effervescence et ramener aux principes ceux qui pourraient être égarés ; il est arrêté de plus qu’ils seront accompagnés de deux gendarmes à cheval et qu’ils pourront requérir la force armée. »

C’est un accent ému et net. Pétion, qui avait vécu depuis le Dix Août dans un état de dépendance et qui accompagnait les délégations de la Commune à l’Assemblée comme une ombre muette et triste, reprend autorité et voix. C’est lui qui tous les jours, ou personnellement, ou par lettres, informe l’Assemblée de l’état des choses, lui donne l’assurance que le calme rentre dans les esprits, que tous les cœurs se tournent contre l’ennemi commun, contre l’étranger. Et, on sent que Pétion s’épanouit de nouveau en ce rôle, comme une plante longtemps tenue à l’ombre s’ouvre au soleil. Il y a dans sa vanité satisfaite un perpétuel attendrissement.

Le 4, le 5 et le 6, la Commune, avec plus de bon vouloir que d’énergie, tente encore de s’opposer aux massacres. Le 4, « le Conseil, profondément affligé des nouvelles qu’on lui apporte encore de l’Abbaye, y envoie deux commissaires pour y rétablir le calme. D’après la lecture d’une lettre d’un commissaire à la Force, le Conseil envoie encore six commissaires pour tâcher d’arrêter le bras vengeur qui frappe les criminels. »

Évidemment la Commune ne veut pas ou n’ose pas prendre des mesures rigoureuses. Mais il est visible aussi que par ses délibérations elle ne cherche pas à se couvrir ; elle souffre de son impuissance. Le 5, la Commune « arrête que les prisonniers de l’Hôtel de la Force, détenus actuellement à Saint-Louis de la Culture, seront transférés à Sainte-Pélagie. Le Conseil nomme pour commissaires à cet effet, MM. Baudouin et Lecamus ; ils se feront accompagner de force armée. » Le transfert des détenus n’avait pu s’opérer complètement ; car le 6, « le Conseil entend lecture d’une lettre de M. le Maire qui annonce que les exécutions se continuent à la Force. Le Conseil députe à M. le Maire pour l’inviter à se rendre à la Maison commune pour délibérer sur les moyens d’arrêter l’effervescence à ce sujet ; arrête en outre qu’il sera fait une proclamation à ce sujet. » Et bientôt après, « MM. les membres du Conseil ayant M. le Maire à leur tête, se transportent à l’Hôtel de la Force pour rappeler les citoyens à l’exécution de la loi qui protège les personnes et les propriétés. »

Le mouvement de retour à l’humanité, à la pitié est si vif que Sergent, un des membres du Comité de surveillance, un de ceux qui le 2 septembre signèrent l’ordre de « juger tous les prisonniers de l’Abbaye », cherche à se dégager. Le jeudi 6 septembre au soir, au Conseil général de la Commune, « M. Sergent développe les moyens odieux que l’on emploie pour calomnier le peuple ; il peint sa bonté, sa générosité, sa justice, il se plaint qu’on répand le bruit atroce de piller les magasins et les riches. Il s’étend beaucoup sur les preuves que le peuple a données de son respect pour les propriétés ; il avance que pour rendre quelqu’un vertueux, il faut paraître disposé à croire à sa vertu ; il conclut en demandant que le Conseil général arrête une proclamation qui, en faisant sentir au peuple ses vertus, lui fît craindre de les ternir. Il est chargé de rédiger cette proclamation et de la présenter sur-le-champ au Conseil. » Il est vrai que c’est surtout contre toute pensée de « pillage », contre toute atteinte à la « propriété », que Sergent veut mettre en garde le peuple de Paris ; mais s’il passe sous silence les massacres, s’il évite de les blâmer ou de les désavouer, il ne se risque pas non plus à en faire l’apologie. Et ce silence est déjà une sorte de désaveu. La partie modérée de la Commune ne voulut pas laisser au Conseil de surveillance le bénéfice des conseils de sagesse, et le 7 septembre, « M. le Maire rend compte des moyens employés par les ennemis du bien public pour faire regarder avec horreur les citoyens de Paris. Il assure qu’on fait courir des listes de proscription pour effrayer ceux qui résident dans cette ville immense et en éloigner tous les étrangers. Il propose de faire une adresse aux quatre-vingt-deux départements pour développer les principes qui dirigent la très grande majorité des citoyens et assurer formellement que dans tous les temps, les individus et les personnes sont respectés dans cette ville. Cette motion est fortement appuyée et couverte d’applaudissements, il est arrêté à l’unanimité que M. le Maire se charge de rédiger l’adresse. »

C’était la réponse à l’adresse du 3 septembre qu’au nom du Conseil de surveillance ou Comité du salut public, Marat, Sergent, Panis, avaient envoyée à toutes les communes de France. En quatre jours le revirement semble complet, et le pouvoir passe des ultra-révolutionnaires aux modérés de la Commune. Bien mieux, en restituant l’influence dominante à Pétion, la Commune paraît remonter au delà même du Dix Août et rendre toute son autorité à l’ancienne municipalité « légale ». C’est l’effet du mouvement de réaction qui a suivi les meurtres du 2 et du 3.

En tout ordre de question, la Commune semble préoccupée de tempérer le mouvement du peuple. Le 6 septembre « la section des sans-culotte demande à être autorisée à faire enlever les grilles de la paroisse Saint-Médard pour fabriquer des piques. Le Conseil passe à l’ordre du jour motivé sur ce que les églises conservées pour le service divin resteront dans l’état où elles se trouvent. »

L’impression de modération, d’apaisement que donne alors la Commune est si grande que des propositions d’amnistie générale s’y produisent. Tous les citoyens de Paris qui avaient signé les fameuses pétitions des vingt mille et des huit mille contre la journée du 20 juin et contre la formation d’un camp sous Paris, étaient depuis le Dix Août comme mis hors la loi. Ils étaient, en tout cas, rejetés hors du droit commun politique, et constitués à l’état de citoyens passifs, juste à l’heure où l’ancienne distinction des citoyens actifs et des citoyens passifs était abolie. Ils n’étaient point admis à briguer les suffrages dans les sections. Ils n’étaient point admis à prendre part aux assemblées primaires. Or, dès le 4 septembre, au soir, dans la détente de pitié qui suit les fureurs du 2 et du 3, la proposition est faite à la Commune « d’oublier l’incivisme des pétitionnaires des vingt mille et des huit mille et de les regarder comme des frères ». La Commune trouva qu’on voulait l’entraîner trop loin dans le système de conciliation et d’indulgence, et elle passa à l’ordre du jour « motivé sur ce qu’il est bien dans le cœur de tous les citoyens de conserver les propriétés et de défendre les personnes mais non pas de fraterniser aveuglément avec des hommes qui propageaient le royalisme de tout leur pouvoir, non plus que de donner dans un tolérantisme qui pourrait perdre la chose publique ». Grande leçon pour ceux qui croient à l’efficacité révolutionnaire des œuvres de sang ! Leur premier effet est de déchaîner, si je puis dire, des mouvements de pitié qui vont vite au delà du point marqué par la sagesse et la prudence. La tentative est renouvelée le 6. « La section du Mail vient demander au Conseil l’oubli des listes des signataires des pétitions anticiviques et de regarder ces citoyens comme frères. Le Conseil général passe à l’ordre du jour motivé par le danger qu’il y a d’admettre parmi les patriotes des citoyens dont le civisme a été plus que douteux jusqu’au 10. » Mais, « la députation est admise aux honneurs de la séance », sa démarche ne lui est donc pas imputée à crime. Oui, un grand apaisement s’était fait à la Commune même. Elle avait besoin de fraternité, d’oubli, de douceur.

Et toute entière, comme pour rouvrir au peuple les voies glorieuses de la grande action, elle s’applique à la défense nationale. Elle appelle, dès le 3, tous les citoyens des départements à se joindre aux citoyens de Paris pour aller à la frontière. Elle révoque pour leur négligence les membres de son Comité militaire. Elle fait appel au libre dévouement, rejette les enrôlements forcés et le tirage au sort, et compte sur le civisme et l’audace guerrière de Paris. Du 3 au 22 septembre, elle autorise les sections à dresser l’état de toutes les armes qui se trouvent chez les arquebusiers, clinquailliers, et à en fixer le prix d’après l’examen des factures. Elle réserve le plus possible à la défense nationale la main-d’œuvre ouvrière sollicitée alors de tous côtés, et elle arrête « que les travaux des bâtiments seront suspendus quand le besoin l’exigera et que les ouvriers qui en seront retirés recevront la même paye pour les travaux du camp que pour ceux où ils étaient employés. Elle envoie à la fabrication des piques, les grilles de fer des églises supprimées, ainsi que le fer qui se trouve au Temple ; elle fait une loi à tous les citoyens de porter les vieilles ferrailles à l’Arsenal et aux Invalides où on en fait des gargousses. Elle s’entend avec les ministres pour la construction d’affûts de canon. Elle décide que les commissaires de section doivent se transporter « chez les épiciers et chez tous les marchands d’objets propres à la chasse pour recevoir d’eux une déclaration amicale de la quantité de poudre et de plomb qu’ils peuvent avoir dans leurs magasins ». Elle adresse aux femmes de Paris, aux ouvrières, un appel plein de grandeur : Citoyennes, le Conseil général de la Commune ne croit pas devoir laisser votre patriotisme dans l’oisiveté ; vos mains ne dédaigneront pas de concourir avec les citoyens au salut de la commune patrie. Des tentes sont nécessaires pour le camp sur Paris ; ces tentes ne sont pas encore faites ; le temps presse ; vous refuserez-vous à hâter la sûreté de la capitale ? C’est aux citoyens qu’il est réservé de vous défendre ; c’est à vous que nous réservons le glorieux avantage d’y participer ; hâtez-vous de vous rendre dans nos églises ; allez-y travailler aux effets de campement ; c’est un moyen de servir efficacement la patrie, d’anoblir le travail de vos mains et de contribuer avec nous au salut public. »

Elle concentre à la Maison Commune tous les fusils de calibre trouvés dans les visites domiciliaires ; elle enlève des églises les cercueils de plomb qui, fondus, feront des balles ; elle distribue aux sections, pour qu’elles fabriquent des piques, des centaines de quintaux de fer ; elle fait transporter à la Maison Commune, pour en régler la répartition, vingt mille paires de souliers emmagasinés à Saint-Denis. Et craignant que la main-d’œuvre ne soit détournée des travaux de salut public par les demandes de bras qui affluaient de toute part, elle immobilise pour ainsi dire, les ouvriers de Paris à la disposition de la patrie : « Les serruriers, charrons, cordonniers taillandiers et autres ouvriers des étals ou professions de première nécessité sont invités à rester à Paris jusqu’à ce que la nécessité publique se fasse entendre ». Elle vote des subsides pour l’armement des volontaires. Il y a là un vaste effort patriotique, généreux et ordonné.

C’est comme un souffle large et sain qui passe dans les rues de Paris et qui les purifie de l’odeur du sang. La Commune, comme pour en finir avec un souvenir pesant, décide que les objets ayant appartenu aux prisonniers, linge, bijoux, seront remis à leurs héritiers et ayants droit. Et enfin, pour marquer que la crise est finie, que les transactions régulières et paisibles vont reprendre, elle rouvre les barrières et décide qu’à dater du mercredi 12 « la Bourse sera ouverte à tous les négociants, agents d’affaires et autres citoyens ». Elle cherche par là à rassurer, à reconquérir la bourgeoisie commerçante et financière.

Ainsi Marat avait, en quelques jours, perdu toute chance de faire de la Commune révolutionnaire l’instrument de sa politique, et il était réduit à continuer la lutte tout seul par des articles tout à fait véhéments et des placards exaspérés.

Robespierre ne pouvait plus se promettre, comme sans aucun doute il en eut un moment la pensée dans la soirée du 2, que sous l’action révolutionnaire de la Commune, rapidement étendue à toute la France, la puissance politique de la Gironde allait être anéantie presque en un coup. Il n’y a plus de coups de foudre et de dramatiques effondrements. C’est un combat de chaque jour, patient, tenace, à la fois menu et forcené, que maratistes et robespierristes d’un côté, et girondins de l’autre, vont se livrer à propos des élections et aussitôt après les élections.

Malgré leurs divisions, les partis révolutionnaires avaient un souci commun. Robespierristes et girondins étaient également intéressés à faire consacrer par le pays la Révolution du Dix-Août, à écarter la coalition contre-révolutionnaire des royalistes, des prêtres et des Feuillants. D’ailleurs l’ébranlement de la lutte engagée entre Robespierre et Brissot ne s’était pas encore communiqué à la France.

Après le 20 juin, après le 10 août, une seule question se posait pour l’immense majorité des citoyens : Faut-il rétrograder, remettre le roi en liberté et lui restituer une partie au moins de son pouvoir ? Ou faut-il en finir avec la monarchie, la mettre décidément hors d’état de trahir et de nuire ? La contre-révolution n’osa pas, en bien des points, affronter la lutte ; les coups vigoureux frappés par le peuple au 20 juin et au 10 août avaient retenti au plus profond du pays, et la force populaire avait effrayé ceux qu’elle n’avait pas entraînés.

En Vendée, par exemple, où l’ancien maire Delouche, le ci-devant noble Baudry d’Asson avaient soulevé les paysans en juillet 1792, l’assaut de la contre-révolution sur Bressuire venait d’être repoussé ; tous les patriotes étaient en armes, et les paysans contre-révolutionnaires n’osèrent pas, à la fin d’août, se rendre aux assemblées primaires. Ils n’osèrent pas participer à l’assemblée électorale qui se tint à la Châtaigneraie le 2 septembre. Les prêtres réfractaires leur interdisaient d’ailleurs, comme une complaisance au démon, toute participation à la légalité révolutionnaire. Ainsi, aux élections vendéennes, la contre-révolution ne pouvait pas faire sentir toute sa force. Elle essaya pourtant, par ruse, de dessaisir les députés à la Législative, Goupilleau surtout, qu’elle détestait particulièrement, de tout mandat nouveau. Elle répandit le bruit que la Législative continuerait à siéger en même temps que la Convention, qui ne s’occuperait absolument que du problème constitutionnel. Les députés à la Législative ne pouvaient donc pas être élus à la Convention. Il fallut démentir officiellement ce faux bruit.

En bien des régions de France, royalistes et Feuillants s’entendaient pour semer la panique. La religion était détruite, la France était lancée dans l’inconnu ; elle ne sortait plus des révolutions ; après le 14 juillet, le 5 octobre, puis la crise de Varennes et une première suspension du roi, puis le 20 juin, puis le 10 août. Une agitation menait à une agitation et l’abîme ouvrait sur l’abîme.

Un défi imprudent avait été lancé à l’Europe, et pour délivrer le roi captif, pour sauver ou pour venger le roi martyr, les armées et les peuples allaient fondre sur nous. Déjà Longwy était tombé, Verdun et Thionville étaient investis, Que de sang ! Que de larmes ! Que de fatigues ! Que de périls, et aussi que de ruines ! Le crédit de l’assignat baissait, et cette baisse de l’assignat haussait le prix des denrées. On commençait à taxer le blé. Bientôt c’est à la propriété qu’on s’attaquerait. C’est aux propriétaires qu’on demanderait par la confiscation de leurs terres le moyen de soutenir une lutte gigantesque et insensée, et la terre ainsi confisquée serait ou vendue à vil prix ou partagée entre les gueux, les fainéants, les incendiaires. Après le noble le prêtre, après le prêtre le riche bourgeois, après le riche bourgeois le cultivateur maître de son domaine ; la bourgeoisie rejoindrait bientôt au fond du gouffre noblesse et clergé, et la loi agraire, suite inévitable de la République que l’on préparait, achèverait de passer sur tout le niveau.

C’est à coup sûr une bonne fortune pour la Révolution que les événements du 2 et du 3 septembre n’aient été connus dans la plupart des régions que lorsque les députés à la Convention étaient déjà nommés, ou que tout au moins le mouvement des électeurs dans le sens révolutionnaire était déjà énergiquement prononcé. Connus et commentés plus tôt, ils n’auraient sans doute pas changé le sens général des élections, mais ils auraient peut-être, en plus d’un point, jeté un grand trouble et amorti d’un poids secret de réaction et d’inquiétude l’élan révolutionnaire et national.

Il s’en faut que le parti de la Révolution l’ait emporté partout sans difficulté et sans résistance. Je viens de noter d’après Chassin la dangereuse tactique des contre-révolutionnaires de Vendée. À Rouen, la concentration des forces d’ancien régime et de la haute bourgeoisie industrielle, feuillantine et modérée, semblait redoutable. Je lis, par exemple, dans le Patriote français du 3 septembre, cette curieuse lettre de Rouen :

« J’ai le plaisir de vous annoncer que la paix est dans nos murs, mais pas pour longtemps ; les Feuillantins de la Cour abondent ici en foule et sont appuyés par tous les corps constitués ; les Jacobins y sont indignement traités ; les portefaix, les domestiques des seigneurs, les chevaliers du poignard doivent voter aux assemblées primaires et en écarter tous les patriotes. Les ouvriers de nos manufactures ont reçu des étrennes ad hoc et sont menacés d’être sans ouvrage s’ils ne nomment pas ceux que nos négociants leur désigneront. Des départementaires (membres de l’administration du département) et gens de loi battent les campagnes pour accaparer les suffrages, disent mille horreurs de l’Assemblée nationale. Le Havre, Dieppe, Caudebec sont dans les mêmes principes que Rouen. »

C’était une alarme excessive, car aucun des candidats redoutés par le correspondant de Brissot ne fut élu, et les « patriotes » l’emportèrent. Mais il est certain que dans la nation appelée pour la première fois au suffrage universel et dans le peuple même il y avait bien des éléments de réaction, et l’influence combinée des hommes d’ancien régime et de la grande bourgeoisie modérée aurait pu entraîner même une partie du prolétariat ignorant et misérable.

À Montauban, ce n’est pas sans lutte que les démocrates, les révolutionnaires l’emportent. Jean-Bon Saint-André, l’âpre et souple pasteur protestant dont M. Lévy-Schneider a fouillé l’œuvre et la vie en un livre tout à fait remarquable, avait groupé autour de lui les éléments révolutionnaires. La riche bourgeoisie calviniste avait d’abord adhéré pleinement à la Révolution. Comme toute la bourgeoisie industrielle et possédante, elle y trouvait une garantie de développement. Et en outre, c’était pour elle la sécurité de la foi, l’autonomie de la conscience enfin conquise. À Montauban surtout, la violence du fanatisme catholique aviva, dans l’année 1790 et une partie de l’année 1791, les sentiments révolutionnaires de la bourgeoisie. Mais quand elle fut enfin assurée de la liberté, quand la puissance oppressive de l’Église catholique lui parut définitivement ruinée, elle désira le repos dans la Constitution de 1791, et elle s’inquiéta de l’ébranlement républicain qui suivit la fuite de Varennes ; elle s’inquiéta des revendications démocratiques du peuple ouvrier réclamant pour tout homme le droit de vote, la vie politique. Dans le club des Jacobins où elle dominait, Jean-Bon Saint-André, de plus en plus épris de démocratie, ne tarda pas à heurter, à effrayer l’oligarchie bourgeoise.


Proclamation Du Conseil provisoire relative à l’exécution de Louis XVI [1]
(D’après un document du Musée Carnavalet).


Il s’écria un jour, pour revendiquer l’égalité des droits politiques : « Un foulon vaut bien un fabricant. » La bourgeoisie fit le vide. Mais les artisans, les ouvriers, surtout les ouvriers protestants, en qui l’esprit révolutionnaire avait une sorte d’exaltation mystique, affluèrent aux prêches démocratiques de Jean-Bon Saint-André. Contre toutes les forces modérées et feuillantines, il ne fut élu à la Convention qu’assez péniblement.

Mais, malgré tout, dans l’ensemble du pays, le mouvement de la Révolution fut à peu près irrésistible. J’ai déjà dit combien les décrets de la Législative relatifs aux droits féodaux le secondaient. De plus, à ce moment, la vente des biens d’Église était presque terminée. Nombreuses en toute commune étaient les familles irrémédiablement compromises et qui perdaient tout, la propriété, peut-être la vie, si la Révolution succombait.

Même en Vendée, presque tout le domaine de l’Église avait été absorbé à la fin de 1792. Dans le district de Fontenay, les biens étaient évalués à 12.577.000 livres ; il en avait été vendu à la date du 1er septembre 1792 plus de dix millions de livres. Dans tout le département de la Vendée, les biens mis en vente étaient évalués à 28.273.344 livres ; à la date du 1er septembre 1792, il en avait été vendu pour 23.811.186 livres. Ainsi, partout, même dans les régions les plus réfractaires, c’est par des racines multipliées que la Révolution tenait au sol ; toutes ces influences de propriété révolutionnaire agissaient puissamment dans les assemblées primaires et dans les assemblées électorales.

Mais trois grandes forces immédiates décidaient les esprits. D’abord le pouvoir révolutionnaire institué par l’Assemblée après le 10 août, le Conseil exécutif provisoire, était le seul pouvoir de fait. Il était le gouvernement. Et tenter un retour vers la monarchie, ce n’était pas seulement compromettre toutes les conquêtes de la Révolution, c’était aller vers l’anarchie. L’instinct de l’ordre s’unissait aux grands intérêts révolutionnaires pour grouper le peuple de France autour du pouvoir nouveau. Et celui-ci ne craignait pas, dans ses rapports avec les assemblées électorales, de faire office de conseiller et acte de gouvernement.

Le Conseil exécutif provisoire rédigea le 25 août un manifeste, et il l’adressa aux électeurs rassemblés. Partout il en fut donné lecture au cours même de l’élection. Lecture fut donnée aussi aux assemblées électorales de l’exposé des motifs rédigé par Condorcet, et par lequel la Législative expliquait la révolution du 10 août. Les pièces trouvées aux Tuileries et qui démontraient la longue fourberie du roi subventionnant sur la liste civile les ennemis de la Révolution produisirent un grand effet.

Enfin et surtout, dans l’ensemble de la France, l’union des partis révolutionnaires fut à peu près complète. La division entre robespierristes ou maratistes et girondins, si âpre à Paris, ne s’était guère encore propagée en province. De loin, Vergniaud et Robespierre apparaissaient au peuple comme des alliés, travaillant à la même œuvre par des moyens à peine différents. La circulaire électorale des Jacobins qui ne faisaient qu’un bloc de tous les députés qui avaient voté contre Lafayette, contribuait à cette entente.

En réalité, c’est la journée du 10 août qui était mise aux voix, et quelles que fussent les préférences secrètes des électeurs pour Brissot ou pour Robespierre ou pour Danton, ils donnaient tous la même réponse. Les hommes qui tout à l’heure se combattront âprement sont élus par la même assemblée électorale, dans le même esprit et pour le même dessein. M. Montier, dans son étude sur Robert Lindet, note exactement cet état d’esprit pour le département de l’Eure : « Buzot fut élu président de l’assemblée électorale par 329 voix sur 565 votants, et Du Roy, juge au tribunal civil de Beinay, secrétaire. Les élections se firent sur la question de la journée du 10 août ; tous les élus, à quelque nuance d’opinion qu’ils appartinssent, étaient d’avis de prononcer la déchéance du roi. Buzot fut élu le premier député par 449 suffrages ; vinrent ensuite Robert-Thomas Lindet, évêque d’Evreux, avec 407 suffrages ; puis Robert Lindet, son frère, député sortant de la Législative, avec 532 voix. Furent enfin élus : Du Roy, avocat (de Bernay). Richou (des Andelys) ; Lemaréchal (de Rugles) ; Topsent (de Quillebœuf) ; Bouillerot, receveur du district de Bernay ; puis Vallée, Savary et Dubusc, nommés suppléants et qui furent proclamés députés par Bizot sans nouveau scrutin, en remplacement de Albitte, Carra et Brissot, nommés et acceptant dans d’autres départements.

« Il est donc difficile de déclarer que les élections de l’Eure furent girondines. En fait, elles étaient foncièrement hostiles à la royauté et animées d’un souffle nettement républicain. Ce n’est qu’au cours d’événements ultérieurs que nous verrons une scission profonde se faire dans la députation de l’Eure ; R. Lindet, Th. Lindet, Du Roy, Bouillerot, se grouper avec les Montagnards, tandis que sous la direction de Buzot, Vallée, Savary, Richou, Lemaréchal et Topsent se rangeront, timidement d’ailleurs, du côté de la Gironde, et siégeront plus ordinairement, après la disparition de Buzot, parmi les indécis du Marais. »

Il y avait déjà à coup sûr, chez les uns et chez les autres, bien des arrière-pensées. Buzot était trop informé des choses de la politique, trop lié de cœur et d’esprit à la Gironde, pour ignorer ce qui se passait à Paris, et quelles haines y déchiraient depuis des mois le parti de la Révolution. Il n’aurait pas pris dès les premières séances de la Convention une attitude aussi nettement violente si dès longtemps déjà son sentiment n’eût été formé et exaspéré. Il a toujours prétendu, il est vrai, qu’il n’avait pas connu à temps les massacres de septembre et leur vrai sens, pour agir utilement sur l’assemblée électorale et la mettre en garde contre les prétentions dominatrices et anarchiques de Paris. Il le dit à deux reprises dans ses Mémoires, écrits à la fin de 1793 et en 1794, pendant que, proscrit, il se cachait pour échapper à la mort.

« Après avoir présidé toutes les assemblées électorales, je fus élu premier député du département de l’Eure à la Convention nationale. Je puis dire que je ne désirais pas cet honneur ; j’étais heureux, tranquille, honoré chez moi. Je n’avais pas encore tous les détails de la journée du 2 septembre, je ne connaissais pas bien la situation de Paris, je ne pouvais pas calculer encore où l’on pourrait nous conduire, mais un pressentiment dont je ne pouvais me défendre, sur quelques faits qui étaient parvenus à ma connaissance, m’avertissait des nouveaux dangers que j’allais courir, et des malheurs que mon inflexible probité allait m’attirer. Mais pouvais-je refuser ce nouveau sacrifice de moi-même à mon pays ? »

Ainsi Buzot ne conteste pas qu’il fût renseigné sur les événements de Paris, sur la rivalité croissante de la Gironde et de Robespierre ; il pressentait même que la Gironde allait ouvrir une crise redoutable par la lutte contre Paris, mais il se plaint de n’avoir pu, dès les élections, engager le combat par un commentaire passionné des journées de septembre. En un autre passage, il reproche nettement à ses amis girondins de n’avoir pas averti le pays avec une suffisante netteté, au moment même où l’avertissement aurait pu être le plus utile, c’est-à-dire pendant la période électorale.

« Il faut en convenir, écrit-il, les premiers torts sont aux journalistes du temps, aux députés surtout de l’Assemblée législative qui n’instruisirent leurs départements ni de l’état où se trouvait l’Assemblée, ni de l’état de la ville de Paris. Les plus courageux d’entre eux ne s’occupèrent que du soin de pallier les fautes, d’excuser les écarts, de cacher les excès et les crimes. S’ils eussent fait parvenir la vérité jusqu’à nous, s’ils eussent osé la dire aux assemblées électorales, la France était sauvée, avec la liberté, la paix, le bonheur. Une seule résolution prise dans les assemblées électorales eût suffi pour opérer cela. Il ne fallait qu’enjoindre aux députés de se réunir ailleurs que dans Paris, et Marat, Danton, Robespierre, avec leurs associés n’entraient point dans le sein de la Convention nationale ; on ne prévit rien, la Convention vint à Paris, et tout fut perdu. »

Étrange aberration de cette âme orgueilleuse, débile au fond et aigre ! Il déplore en somme qu’aux élections n’ait point été donné le signal de la lutte contre Paris. Il oublie qu’au moment où la Révolution avait à lutter contre la royauté captive, mais qui gardait encore un grand nom, et contre l’étranger envahisseur, elle ne pouvait, sans se perdre, déclarer la guerre à Paris. Quelle n’eût pas été la stupeur du pays, quel n’eût pas été son désarroi si au lieu de se prononcer entre la royauté et la nation, il avait eu à se prononcer entre Brissot et Robespierre, entre Roland et Danton ! C’est l’esprit de coterie et de secte porté jusqu’à la folie.

Heureusement pour la Révolution, et pour la France, la Gironde n’eut ni assez de temps, ni assez de décision pour jeter les événements de septembre dans la bataille électorale. Quoi ! à l’heure où la conscience révolutionnaire avait besoin de haute sérénité, d’unité et d’élan, il aurait fallu la bouleverser et la diviser contre elle-même ! Il aurait fallu lui proposer l’énigme des journées de septembre, où la responsabilité des partis et des hommes est presque indéchiffrable, au lieu de lui proposer la grande et claire question de la République et de la liberté ! Encore une fois, c’eût été un crime. Buzot va si loin en son fanatisme girondin et provincial qu’il ne se borne pas à décapitaliser Paris. Il ne se borne pas à regretter que la Convention y ait siégé. Il ne se borne pas à insister là-dessus par une note d’une vulgarité brutale.


Jean-Bon Saint-André
(D’après David)
Document contenu dans « Le Conventionnel Jean-Bon Saint-André » par M. Lévy-Schneider, et reproduit avec l’autorisation de l’auteur.


« Si, dans les élections, on eût connu au vrai l’état de la ville de Paris, la France était sauvée. Jamais la Convention n’aurait tenu ses séances dans cet endroit-là. »

Non, il indique encore que la Convention, réunie hors de Paris, aurait fermé ses portes à Danton, à Robespierre, à Marat, aux élus de Paris, condamnés sans doute pour meurtre, anarchie ou dictature. Paris hors la loi ! Paris anéanti politiquement ! Voilà le rêve insensé dont Buzot regrette de n’avoir pu préparer, pendant les opérations électorales, la réalisation. Et ce n’est point là le propos désespéré d’un vaincu, l’imaginaire et rétrospective revanche d’un proscrit. Dès son arrivée à la Convention, dès le 24 septembre 1792, il tint à la tribune le même langage, il exprima, au sujet des élections, le même regret :

« Étranger aux révolutions de Paris, je suis arrivé dans la confiance que je retrouverais ici mon âme indépendante, et que rien ne me ferait sortir de la voie que je m’étais tracée. Cependant des bruits défavorables, l’histoire des scènes de sang m’avaient aliéné. Et si ces scènes avaient été retracées au fond de nos provinces dans leur terrible réalité, peut-être, législateurs, nos assemblées électorales vous auraient commandé d’aller siéger ailleurs. »

Quel étrange langage : les révolutions de Paris, comme si elles avaient eu un caractère local, comme si le 14 juillet et le 10 août n’avaient été que des événements parisiens ! Mais ces regrets mêmes de Buzot, et les reproches qu’il adresse à ses amis, aux journalistes, c’est-à-dire à Brissot, à Carra, à Condorcet, aux députés, c’est-à-dire à Vergniaud et à la Commission des Douze, démontrent que les dirigeants de la Gironde ne mêlèrent pas les journées de septembre aux élections. Ainsi l’élan révolutionnaire ne fut pas brisé. Ainsi le parti révolutionnaire put opposer sa force d’unité encore intacte à tous les ennemis de la révolution du 10 août, aux royalistes et aux Feuillants.

Et Buzot lui-même, quoiqu’il fût en somme averti des événements, garda le silence. Il n’osa pas rompre l’unité morale qui, en cette heure vraiment décisive où la Convention naissait, sauva la liberté et la patrie.

Ce n’est pas que les deux partis n’aient cherché à tourner à leur profit les élections. De nombreux envoyés de la Commune de Paris propageaient dans les provinces le nom de Robespierre et le louaient. Mais souvent leur exaltation même, leurs déclarations ambiguës ou inquiétantes sur la propriété desservaient leur cause. Les Girondins avaient, dans l’ensemble du pays, une grande avance. La popularité de Roland, qui avait tenu au roi un ferme langage, et qui, après le 10 août, était rentré en vainqueur au ministère, était encore intacte dans les départements et elle se communiquait aux candidatures girondines.

Peut être à ce moment Robespierre regretta-t-il de s’être exclu lui-même par la loi d’inéligibilité, de la Législative ; il éprouva sans doute qu’il avait laissé à des rivaux tout l’éclat du pouvoir, et les principaux moyens d’action. C’est Vergniaud qui présidait la Commission des Douze, qui avait proposé les décrets décisifs. C’est donc la Gironde qui de loin résumait pour le pays les grandes forces révolutionnaires. L’habileté fut grande aussi, de la part de Roland, d’envoyer, aux assemblées électorales, la justification du Dix Août qu’au nom de la Législative l’illustre Condorcet, le philosophe ami de la Gironde, attaqué par Robespierre et glorifié par Brissot avait rédigée. La pensée de la Gironde semblait ainsi se confondre avec la pensée de la Révolution. Et c’est elle qui semblait marquer de son sceau les grandes choses accomplies. Salaire démesuré sans doute, mais équitable en principe, des hommes qui acceptent les responsabilités directes de l’action. Les Girondins, par leurs journaux très influents encore, par une correspondance très étendue, suscitaient ou appuyaient ou combattaient les candidatures. Le journal de Brissot suit les élections jour par jour et avec une attention passionnée. Dès le 6 septembre, il commence à publier les résultats : il dit dans son numéro du 7 :

« On n’a point encore de nouvelles des départements du Midi : on espère voir parmi les députés, les hommes qui ont si bien défendu la liberté ; les calomnies vomies contre eux par d’infâmes crapauds, n’altéreront pas sans doute l’estime du public. »

Il complète, à l’occasion, les listes de candidats dressées par la Gironde : « Nous avons omis, écrit-il le 9 septembre, de placer dans la liste de ces candidats un de ces hommes qui a le plus de titres pour concourir à l’exécution d’une constitution philosophique ; c’est P. Bonneville, auteur de plusieurs écrits philosophiques et politiques. Je le recommande surtout aux électeurs des départements. Il n’a aucun titre pour les intrigants de Paris. Nous recommandons pour la même raison le patriote Réal. »

Le 10 septembre, la Gironde considère la victoire comme certaine, elle se croit assurée d’une majorité qui ne sera ni feuillantine ni robespierriste. Le Patriote Français écrit :

« On commence à concevoir ici les plus hautes espérances de la prochaine assemblée d’après les bons choix faits dans les départements. »

Et il note avec complaisance les élections multiples de plusieurs girondins, notamment de ceux qui dirigent les journaux du parti. À l’extrême-gauche, Robespierre seul est élu deux fois ; à Paris, et dans son département d’origine, le Pas-de-Calais. Danton, Marat, ne sont élus qu’à Paris. Au contraire, les journalistes girondins bénéficient d’élections multiples qui attestent la popularité et l’influence de leurs feuilles. Gorsas est élu dans l’Orne et en Seine-et-Oise ; Brissot est élu dans l’Eure, le Loiret et l’Eure-et-Loir ; Condorcet est élu dans l’Aisne et dans la Gironde. Carra est élu en Saône-et-Loire, dans les Bouches du-Rhône, dans la Charente, l’Eure, le Loir-et-Cher, l’Orne, la Somme. Le Girondin qui a donné au drapeau rouge son symbolisme révolutionnaire a eu, comme on voit, une heure de large popularité.

Ainsi la Gironde ne craignait pas, pendant la période électorale, de faire allusion aux luttes aiguës qui commençaient à déchirer la Révolution. Elle mettait les électeurs des départements en garde contre les calomnies des « brigands », c’est-à-dire des amis de Robespierre et des émissaires de la Commune. Elle n’hésitait pas à opposer les départements à Paris. Mais je répète que dans les départements, ces bruits de guerre entre révolutionnaires ne trouvaient encore qu’un écho léger. Les électeurs soulevés au-dessus d’eux-mêmes par la grandeur des événements et du péril, se demandaient surtout quel gouvernement ils donneraient à la patrie, quels obstacles ils opposeraient aux despotes étrangers. Ils apprenaient avec quelque étonnement que quelques-uns des amis de la Révolution étaient en querelle. À Marseille même et dans le Midi provençal où les passions étaient si véhémentes, les esprits si éveillés et si informés, le peuple révolutionnaire ignorait les divisions profondes de Paris. Dans le récit si animé laissé par Barbaroux de la période électorale dans les Bouches-du-Rhône, on saisit à merveille ce prodigieux mélange d’effervescence et de candeur qui caractérisait alors le peuple révolutionnaire de la grande cité et de tous les municipes ardents qui brûlaient autour d’elle comme des foyers secondaires autour du grand foyer. Qu’on n’oublie pas que Barbaroux est passionnément girondin, et qu’au moment où il trace les lignes qu’on va lire il est proscrit. Qu’on n’oublie pas qu’à peine élu à la Convention il fut désavoué, dans sa campagne systématique contre Robespierre, par beaucoup de ceux qui l’avaient élu ; et il se peut qu’il ait, par représailles, donné au mouvement de démocratie extrême qui s’annonçait dès lors à Marseille, des couleurs maratistes trop marquées. Mais ce que je veux noter, c’est qu’à ce moment la flamme si active de la Révolution marseillaise ne se laisse pas diviser. Pour les démocrates du Midi, la querelle de Robespierre et de la Gironde est encore une nouveauté ; et ils s’informent auprès de Barbaroux avec une sorte d’innocence. Barbaroux, même proscrit, même à travers les ombres de mort qui l’enveloppent, semble réchauffé encore et comme enivré par ce prodigieux rayon de vie, par ces souvenirs éclatants et chauds. Le triste et fier Buzot n’avait point gardé de ces éblouissements. Quand Barbaroux revint à Marseille après le Dix Août, pour diriger dans l’intérêt de la Gironde le mouvement électoral, il sembla à tous les démocrates de Marseille qu’il portait en lui l’âme de feu de la Révolution, la vive lumière de la République espérée.

« La nouvelle de mon arrivée s’étant répandue, les meilleurs patriotes accoururent pour m’embrasser. Ma maison était entourée et remplie de citoyens. On amena un corps de musique. On chanta des chansons provençales qu’on avait faites en mon honneur, et l’hymne des Marseillais. Les mêmes témoignages furent prodigués à Rébecqui. Je me souviens toujours avec attendrissement qu’au dernier couplet de l’hymne, lorsqu’on chante :


Amour sacré de la patrie,
Soutiens, conduis nos bras vengeurs ;
Liberté, liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs ;


tous les citoyens se mirent à genoux dans la maison et dans la rue. J’étais alors sur une chaise où l’on me retint. Dieu ! Quel spectacle ! des larmes coulèrent de mes yeux. Si je fus pour eux en ce moment comme la statue de la liberté, je puis m’honorer au moins de l’avoir défendue de tout mon courage…

D’un tas de fumier, les Jacobins tirent un ministre de la guerre
Image contre-révolutionnaire.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


« Il s’en fallait de beaucoup que la ville ne renfermât que des patriotes semblables à ceux-ci. Une bande de scélérats, vomis des maisons de débauche, dominait Marseille par la terreur. Il n’y avait pour eux ni lois ni magistrats ;… forts du silence du maire… et du délire du peuple toujours prompt à frapper ceux qu’on lui désigne comme ses ennemis, ils pendaient sans obstacle les hommes qui leur déplaisaient, et profitaient de la consternation publique pour rançonner les riches. Dès que nous connûmes ces horreurs, nous songeâmes, Rébecqui et moi, au moyen de les réprimer. Mais, il faut le dire, il n’y avait ni assez de courage dans les hommes de bien, ni assez de vertu dans les corps administratifs pour qu’on pût attaquer de front les brigands. » C’est en instituant un tribunal révolutionnaire que Barbaroux et Rébecqui purent régler et tempérer le mouvement… Des commissaires de l’Assemblée Législative avaient fait arrêter, sur des soupçons très vagues, des citoyens dans les départements voisins de Marseille, où on les avait conduits. Ils eussent été massacrés sans ce tribunal ; mais leur conduite, mieux examinée, n’offrit rien qui ne fût honnête ; et le peuple, en leur apportant des couronnes de lauriers, confirma le jugement qui les avait absous. La colère et la méfiance révolutionnaires du peuple de Marseille n’allaient donc point jusqu’à la frénésie : mais qui ne voit qu’avec cette ardeur de passion il semblait tout prêt à entrer dans la politique de Robespierre et de Marat ? Du reste, chose curieuse, Barbaroux lui-même, mêlé à Paris depuis quelques mois à tout le mouvement révolutionnaire, avait fréquenté Marat ; et il avait été sur le point de l’emmener à Marseille quelques jours avant le Dix Août, quand Marat désespérait de la Révolution et de lui-même. Barbaroux s’en explique avec quelque embarras :

« Un affidé de Marat me conduisit dans un café de la Grève, et de là, chez une femme où la conférence (avec Marat) eut lieu à neuf heures du soir. Il m’engagea surtout à le conduire à Marseille ; il se travestirait, me dit-il, en jockey ; je ne promis rien, je craignais trop de faire un mauvais cadeau à mon pays. Cependant, croyant que sa douleur dérangerait davantage sa tête, je lui donnai quelque consolation. Je pensais alors que ses discours sanguinaires étaient le délire de son esprit ; et non l’épanchement de son âme atroce. Je n’ai bien connu Marat que lorsque j’ai vu signée de lui la lettre par laquelle le Comité de salut public de la Commune de Paris engageait toutes les municipalités de France à imiter les massacres du 2 septembre. »

On comprend l’effort de Barbaroux pour se défendre de toute complaisance pour Marat. Accuser Robespierre de dictature et avoir été le confident de l’homme qui réclamait sans cesse une dictature révolutionnaire, mener avec la Gironde toute la campagne forcenée contre les « massacreurs » de septembre et avoir été l’ami de celui qui les conseilla, la contradiction est un peu violente. Barbaroux allègue en vain que la circulaire du 3 septembre lui ouvrit les yeux pour la première fois. Marat était depuis longtemps dans la Révolution le théoricien connu du meurtre systématique. La vérité évidente est que Barbaroux, avec sa facilité et sa vivacité d’impressions, n’avait pas résisté à l’attrait du grand nom étrange et redoutable de Marat, et il n’avait été mis en garde contre lui par aucune répugnance intime et profonde. Marat, dans une note de son numéro du 9 octobre, confirme cette sorte de liaison passagère avec Barbaroux :

« Malgré leurs insultes, je n’en veux à aucun de ces messieurs personnellement, pas même à Rebecqui dont le ton est si acrimonieux. J’ai eu des liaisons particulières avec Barbaroux, dans un temps où il n’était pas tourmenté de la rage de jouer un rôle ; c’était un bon jeune homme qui aimait à s’instruire auprès de moi. » Pas plus qu’à Barbaroux lui-même, la figure de Marat et quelques-unes de ses pensées n’auraient fait peur à la démocratie marseillaise. Aussi bien, Barbaroux lui-même nous apprend, dans l’analyse très sévère qu’il fait de l’Assemblée électorale des Bouches-du-Rhône tenue à Avignon, qu’elle applaudit aux massacres de septembre.

« Qu’on se représente une réunion de neuf cents personnes, en général peu instruites, n’écoutant qu’avec peine les gens modérés, s’abandonnant aux effervescents, et dans cette assemblée une foule d’hommes avides d’argent et de places, dénonciateurs éternels, supposant des troubles ou les exagérant, pour se faire donner de lucratives commissions ; des intrigants habiles à semer la calomnie, de petits esprits soupçonneux, quelques hommes vertueux, mais sans lumières ; quelques gens éclairés, mais sans courage ; beaucoup de patriotes, mais sans mesure, sans philosophie ; tel était le corps électoral du département des Bouches-du-Rhône. Un trait le peindra mieux que ce tableau très imparfait. À la nouvelle des massacres du 2 septembre il fit retentir la salle de ses applaudissements. Cependant je parvins à diriger cette assemblée ; mais, je dois le dire, c’est par l’ascendant immense que me donnait l’honorable opinion de Marseille. »

Voilà donc un peuple effervescent et excitable, prêt à aller dans l’action révolutionnaire jusqu’à la politique maratiste. Or, ce même peuple, cette même assemblée n’ont point d’opinion sur Robespierre ; et c’est de Barbaroux qu’ils la reçoivent : « Le hasard me fournit, dans les dernières séances, l’occasion d’énoncer des vérités trop rapidement oubliées. Un Marseillais écrivit de Paris contre Robespierre à la société de Marseille. La société incertaine s’en remit à mon opinion, et me chargea de lui dire ce que je pensais de cet homme. La lettre adressée au président du club électoral fut lue par les secrétaires, et l’Assemblée exigea que je lui manifestasse l’opinion dont je ferais part au club. Je ne balançai pas ; je rapportai les tentatives faites par Robespierre auprès de Rebecqui, de Pierre Baille et de moi, pour s’élever à la dictature par les Marseillais. (C’est l’accusation fort téméraire que Barbaroux portera bientôt devant la Convention.) Pouvait-on croire qu’il ait cessé d’être tourmenté de cette ambition, lorsqu’on voyait par les nouvelles publiques qu’à la tête de la Commune de Paris, il tendait à dominer le Corps législatif ? Pourquoi ces essaims nombreux de commissaires de Paris exerçant dans les départements une domination sans bornes, et vantant surtout Robespierre ? Pourquoi les calomnies déjà semées partout contre la prochaine Convention, et ces affiches de Marat qui demande ouvertement un protecteur ? Était-ce donc pour un maître, ou pour la liberté, que les Marseillais avaient versé leur sang au Dix Août ? Était-ce pour l’égalité des droits entre les départements, ou pour un gouvernement municipal qui les soumettrait à Paris comme les provinces à Rome ? Ensuite, je traçai le caractère de Robespierre, avide de vengeances, de domination et de sang, et je prédis qu’il deviendrait le tyran de son pays, si la Convention n’avait le courage de le frapper. Sans doute ce discours fit impression, puisque, à l’instant, on résolut d’envoyer un bataillon pour garder la Convention nationale. Ce bataillon fut levé et partit peu de jours après les députés. »

Ainsi, presque au moment où Robespierre, à la Commune de Paris, calomniait odieusement la Gironde en affirmant qu’elle voulait élever au trône le duc de Brunswick, le jeune Barbaroux, forçant jusqu’à la calomnie les tendances des hommes et les possibilités des événements, accusait Robespierre de vouloir, par la Commune de Paris, fanatiser, asservir toute la France. Robespierre animait mensongèrement contre la Gironde les sombres défiances du patriotisme effrayé. La Gironde animait contre Robespierre la passion républicaine et la fierté des villes du Midi. Fraternel échange de calomnies atroces sous le grondement de l’invasion. Mais il est visible qu’à l’Assemblée électorale des Bouches du-Rhône il n’y a aucun parti-pris de secte, aucun esprit de faction. Les mêmes hommes, qui acclamaient, tout à l’heure, les massacres de septembre, s’indignent maintenant contre les prétentions dictatoriales de la Commune de Paris ; et ils s’en remettent à Barbaroux du soin de fixer leur sentiment sur Robespierre. Barbaroux abusa de leur bonne foi au profit de ses amitiés girondines. Il abusa aussi de leur confiance pour diriger les élections plus qu’il ne convenait à l’expression sincère et libre de la pensée populaire.

« Les élections étaient terminées. Pourquoi faut-il que nous ayons à nous reprocher, Rebecqui et moi, de les avoir influencées ? Mais on cabalait pour des êtres si méprisables, que nous crûmes devoir soutenir des candidatures qui nous paraissaient mieux valoir. »

Mais la démocratie marseillaise n’avait pas livré son âme à une faction. Barbaroux lui-même se hâte de dire :

« Excepté deux ou trois hommes dont la réputation n’avait pas besoin d’autre appui, nous nous trompions cruellement sur tous les autres. »

C’est dire que plusieurs passèrent vite à la Montagne. Ainsi le peuple révolutionnaire de Provence avait réservé sa liberté vivante pour le mouvement ultérieur de la Révolution.

Au fond, malgré l’influence éclatante et superficielle de Barbaroux, ce n’était pas une élection de secte et de faction que faisait l’Assemblée d’Avignon. C’est un jet puissant de force révolutionnaire qui s’élance sous le soleil ardent, et les fugitifs et incertains reflets dont il se colore suivant la marche du jour ne sont guère significatifs. Ce qui importe, c’est la force du jaillissement, c’est l’exubérance de vie et de foi. Ainsi, dans les Bouches-du-Rhône comme dans l’Eure, et malgré la présence active de deux Girondins influents et passionnés, c’est toute la force nationale et révolutionnaire qui se soulève d’un seul jet.

C’est un grand acte d’unité dans la liberté et la patrie qui s’accomplit. Contre la royauté frappée le 10 août, contre les traîtres qui la soutiennent, contre les Feuillants qui la servent et la ménagent, les électeurs des départements donnent avec ensemble. Ils sont surtout sous le rayon d’influence de la Gironde qui occupe les postes les plus éclatants et le premier plan du pouvoir et de l’action ; mais ils n’ont pas dressé, si je puis dire, le compte respectif des diverses factions révolutionnaires qui se disputent à Paris. Ils sont pour toute la Révolution avec tous les révolutionnaires, et les questions qui divisent ne sont même pas sérieusement posées. Grande force à cette date pour la Révolution !

À Paris, au contraire, le peuple fait nettement un choix. Il écarte brutalement tous les Girondins, tous ceux qui ont touché à la Gironde, Condorcet comme Brissot. Il nomme Robespierre le premier, Danton, Collot d’Herbois, Billaud-Varennes, Desmoulins, Marat, Panis, Sergent, Fabre d’Églantine, Robespierre le jeune et aussi le duc d’Orléans, devenu Philippe Égalité. C’est donc, surtout, si l’on peut dire, la Commune en tous ses éléments qui est envoyée par Paris à la Convention.

Est-il vrai, comme les Girondins l’ont affirmé, que les élections parisiennes furent faites sous la terreur ? Elles furent très passionnées. Les assemblées électorales ne voulurent point voter en silence : elles exigèrent que les diverses candidatures fussent publiquement débattues et ainsi les assemblées d’élection se transformèrent en clubs orageux. Il est possible que la peur de la Commune encore toute-puissante eût détourné déjà des assemblées primaires les citoyens qui n’allaient point dans son sens. Et il est probable aussi que devant les Assemblées électorales il eût été malaisé aux candidats girondins de s’expliquer et de se défendre. Le peuple leur reprochait violemment leurs longues hésitations à frapper le roi et leur hostilité contre la Commune. Il paraît bien qu’ils n’affrontèrent pas l’orage. Et cela seul prouve que la violence ne faussa pas l’élection. Car si la Gironde avait eu un point d’appui à Paris dans le sentiment public, elle était assez organisée, assez habile et secondée par le ministère de l’Intérieur pour tenter la bataille, et déjouer les manœuvres terroristes d’une minorité ; mais elle s’avoua vaincue presque sans combat. Je ne relève guère qu’une protestation véhémente et mélodramatique de Guy-Kersaint, mais dans le journal de Brissot, et non à la tribune électorale :

« Les anciens peignaient la calomnie un poignard à la main ; en effet, les calomniateurs et les assassins sont frères. Calomnié aujourd’hui à la tribune électorale, demain, je le sais, je puis être certain d’être immolé… Celui qui m’accuse d’avoir voulu fonder le Feuillantisme sur les ruines des Jacobins est un calomniateur ; celui qui m’accuse d’avoir changé d’opinion sur la déchéance du roi, est un menteur… Je déclare que c’est porter atteinte aux Droits de l’Homme que d’ouvrir une tribune publique où la discussion sur les individus n’est cependant permise qu’à ceux qui ont un intérêt immédiat à déprécier, à écarter des suffrages tout ce qui n’est pas eux. »

Vaine protestation perdue dans la clameur populaire, et que la Gironde, d’ailleurs, ne prodigua pas. Elle attendait amèrement sa revanche des départements.

À Paris, c’est Robespierre et Danton qui sont, si je puis dire, les grands électeurs. Danton, auquel le journal de Prudhomme reproche lourdement sa complaisance pour des artistes peu préparés au rôle de législateur, intervient en faveur de Fabre d’Églantine, le spirituel et ingénieux auteur comique, et du grand peintre David. Danton voulait marquer son large sens de la vie, et comment la force révolutionnaire devait non abolir mais passionner et soulever l’art. Marat ne fut pas élu sans résistance. Et c’est encore un signe que presque aussitôt après les massacres de septembre une réaction contre le meurtre se produisait. Le journal de Prudhomme, quoiqu’il cherchât à capter l’extrême démocrate, le prend à partie sans ménagement. Il est vrai qu’il y avait entre l’Ami du Peuple et les Révolutions de Paris rivalité de vente et d’influence. Mais le journal de Prudhomme ne se serait point risqué à ses venimeuses attaques si la popularité de Marat eût été au plus haut.

« Nous sommes fâchés que Marat, toujours trop plein de lui, fasse déborder des sentiments qui s’accordent mal avec la moralité d’un législateur patriote. Les listes de proscription qu’il lâche de temps à autre dans le public n’offrent pas toujours un caractère d’impartialité et de justice, si nécessaire à des mesures aussi violentes. Quelquefois, Marat s’oublie au point de laisser croire qu’il porte ses vues jusqu’à la dictature… Marat est loin d’avoir manifesté dans sa conduite autant de courage qu’il a montré d’audace dans ses pamphlets. Il s’est tenu si exactement sous le voile qu’on l’a cru longtemps expatrié ou mort. C’est compromettre la vérité que d’en rendre les oracles du fond d’une cave… C’est à l’imposture sacerdotale à se retrancher dans les ténèbres. D’autres que Marat ont dit autant de vérités et d’aussi fortes, sans se cacher. Corsas et quelques autres encore n’ont point suspendu leurs travaux un seul jour ; ils ont écrit au fort même de l’orage et n’ont point eu peur. Marat s’est tu plusieurs fois et longtemps. Comme les Parthes, il n’a combattu qu’en fuyant loin du champ de bataille. Nous avons dit que Marat serait de quelque utilité à la Convention, et nous le disons encore ; mais nous n’avons pas dit qu’elle serait mauvaise en l’absence de Marat, et qu’il ne pense pas en être l’aigle. »

Le journal de Prudhomme, très attentif à ménager les opinions les plus ardentes, n’aurait point tenu ce langage, dans le numéro même où il fait l’apologie des massacres de septembre (n° du 1er au 8), si Marat avait été le dieu du peuple. Mais plus significatif encore est le plaidoyer prononcé en faveur de Marat à la Société des Jacobins, le 7 septembre, par le capucin défroqué Chabot, devenu le gros bouffon des faubourgs, en attendant qu’il épouse, lui aussi, « l’Autrichienne », la fille richement dotée d’un aventurier de finance venu de Vienne. On verra dans ses paroles à quelle résistance se heurtait la candidature de Marat et dans quelle pensée, à demi dédaigneuse, les électeurs parisiens le nommèrent.

« Je suis encore monté à la tribune pour vous parler des candidats, ou plutôt d’un seul candidat : je parle de Marat. J’en ai déjà parlé à plusieurs personnes qui m’ont levé les épaules à ce seul nom. Eh bien ! je déclare, moi, que je lui donnerai ma voix. À ces personnes qui n’ont pas grande foi en ses talents, je réponds qu’il a eu du courage et un courage peu commun, celui de se montrer toujours le même depuis le commencement de la Révolution. Mais ce n’est pas cette classe d’hommes qu’il faut convertir à Marat : c’est la classe des hommes qui disent qu’il est un incendiaire. Je dis que c’est précisément parce qu’il est incendiaire qu’il faut le nommer. En Angleterre, toutes les fois qu’un membre de la commune se montre forcément incendiaire contre le parti ministériel, la Cour cherche à se l’attacher en l’achetant, et bientôt, il devient constitutionnel. Ce que la Cour fait en Angleterre par la corruption, nous devons le faire en France pour le bien public.

«…Il a la tête chaude dans le même sens que je l’ai, c’est-à-dire que c’est le cœur qu’il a chaud, car les modérés sont sujets à se méprendre à cette différence, et je vous réponds que c’est une des têtes les plus froides qui existent. On a reproché à Marat d’avoir été sanguinaire, d’avoir, par exemple, contribué peut-être au massacre qui vient d’être fait dans les prisons ; mais, en cela, il était dans le sens de la Révolution, car il n’était pas naturel, pendant que les plus vaillants patriotes s’en allaient aux frontières, de rester ici exposés aux coups des prisonniers à qui on promettait des armes et la liberté pour nous assassiner.

« On dit qu’il a été sanguinaire parce qu’il a demandé plus d’une fois le sang des aristocrates, le sang des membres corrompus de l’Assemblée constituante. Mais il est connu que le plan des aristocrates a toujours été et est encore de faire un carnage de tous les sans-culottes. Or, comme le nombre de ceux-ci est à celui des aristocrates comme quatre-vingt-dix-neuf est à un, il est clair que celui qui demande que l’on tue un pour éviter qu’on ne tue quatre-vingt-dix-neuf n’est pas un sanguinaire.

« Il n’est pas non plus incendiaire, car s’il a proposé de donner aux sans-culottes les dépouilles des aristocrates, il ne peut pas être accusé d’avoir voulu les incendier. Quant au système du partage des terres qu’on lui impute, il a une trop mauvaise idée des mœurs de ses concitoyens pour être tenté de faire jamais une telle proposition ; car le partage des terres et des propriétés ne peut avoir lieu qu’au milieu d’hommes parfaitement purs et tous vertueux ; or, Marat, je le dis encore, est bien trop éloigné d’avoir une idée assez avantageuse de ses contemporains pour faire une pareille proposition.

« J’ajoute encore pour tous les modérés, que quand tous les reproches qu’on lui fait seraient vrais, comme on le représente comme un désorganisateur, il faudrait l’attacher à l’organisation ; je dis donc que pour cette raison les modérés doivent le porter à la Convention. Pour la même raison, les aristocrates doivent l’y porter, car la Convention nationale n’ayant aucun droit sur la liberté de la presse et le peuple ayant seul l’inspection de cette partie, si Marat n’est pas de la Convention nationale, il écrira contre eux, et certes le peuple ne se chargera pas du soin de les venger ; il est donc de leur intérêt de l’y faire entrer pour lui donner des occupations qui le détournent de celles de les poursuivre.

« Les chauds patriotes doivent également l’y porter ; car, quoique la députation de Paris s’annonce sous les meilleurs auspices et que j’espère bien que le reste du choix répondra à ceux qui sont déjà faits, il ne faut pas se flatter que les départements vous envoient tous des Robespierre, des Danton, des Collot d’Herbois, des Manuel et des Billaud-Varennes ; je dis donc que, quand nous serions sûrs d’être cinquante enragés à la Convention nationale, ce ne devrait pas être un motif pour négliger d’y faire entrer le cinquante et unième. Je dis donc que les chauds patriotes doivent encore y porter Marat. »

Je fais la part, dans cet étrange boniment électoral, de la grossièreté d’esprit et d’âme du capucin débridé. Marat anime ses violents et sanglants paradoxes d’une sincérité si passionnée, d’une colère et d’une souffrance si aiguës que, jusque dans l’impression pénible qu’ils laissent à l’esprit, il entre quelque respect. Chabot les convertit en lourdes facéties de couvent, et ils deviennent odieux. Mais ce que je voulais retenir, c’est que Chabot a traduit évidemment la pensée de beaucoup de ceux qui élurent Marat. Ils espéraient le calmer, le neutraliser et noyer cette flamme importune.

Ce n’est pas ainsi qu’on aurait pu parler aux Jacobins d’un homme en qui Paris aurait senti battre son cœur. Paris, tout en nommant d’abord et au premier rang Robespierre, n’avait pas voulu non plus se livrer à lui. Paris, en écartant la Gironde, avait voulu simplement marquer son désir d’en finir avec les demi-mesures, avec les combinaisons trop dilatoires et trop habiles, et donner à la France révolutionnaire l’élan décisif vers la liberté et la victoire. Et au fond, les départements, quand ils nommaient la majorité des hommes agréables à la Gironde, n’entendaient pas non plus se livrer aux Girondins. Comme Paris, la France provinciale voulait, avant tout, consacrer la Révolution du Dix Août, en finir avec la trahison monarchique, et donner à son gouvernement nouveau, vraiment populaire, un vigoureux ressort.


Adressé à l’Abbé Syès.
(D’après un document du Musée Carnavalet).

Il semble bien que les questions théoriques aient été peu discutées dans les assemblées primaires et les assemblées électorales. On ne songea guère à disserter sur la forme qu’aurait le gouvernement nouveau. Je vois bien s’engager aux Jacobins une discussion théorique sur la meilleure forme de gouvernement où Terrasson propose nettement le gouvernement fédératif. Mais j’observe que la discussion n’ouvrit que le 10 septembre, c’est-à-dire après la fin des élections, qu’elle fut à peu près circonscrite entre Terrasson et Chabot et qu’elle tomba presque tout de suite. C’est à des questions plus immédiates que la France songeait : que ferait-on du roi ? comment le jugerait-on ? Et pour cela il n’y avait qu’à donner pleins pouvoirs aux délégués du peuple. Ils aviseraient ensemble, une fois réunis, aux meilleurs moyens de sauver la patrie. Qu’ils sachent seulement une chose : c’est qu’il n’y a plus de privilèges, et que si le crime du roi est démontré, il doit, comme tout criminel, porter sa tête sur l’échafaud. Le roi mort, la royauté morte, les élus du peuple sauront bien organiser la souveraineté du peuple.

La question de la propriété ne fut sérieusement posée nulle part. Sans doute les artisans, les ouvriers, « les foulons qui valent bien les fabricants » assistèrent aux assemblées primaires comme ils assistaient aux clubs où s’ébauchaient les candidatures. Mais ils n’avaient aucun idéal à opposer à la propriété individuelle bourgeoise affranchie et glorifiée par la Révolution. Ils voulaient seulement un régime de démocratie qui saurait, en son développement, garantir tous les droits et susciter toutes les forces vitales.

Il ne semble pas que les prolétaires aient joué nulle part dans ces élections un rôle de premier plan. Aucune forte parole de salarié, ouvrier ou paysan, n’est venue jusqu’à nous. Un seul prolétaire fut élu à la Convention, et je crois même que presque aucun d’entre eux ne fut délégué par les assemblées primaires aux assemblées électorales. En celles-ci, presque exclusivement bourgeoises, abondaient et dominaient les administrateurs, les hommes de loi, les médecins, les chirurgiens. Les cultivateurs aussi, mais les cultivateurs propriétaires et les fermiers aisés, étaient nombreux.

Voici, par exemple, le relevé des professions représentées à l’assemblée électorale de la Châtaigneraie pour le district de Fontenay : négociant, juge au tribunal du district, accusateur public, administrateur du département, secrétaire du district, greffier du tribunal criminel du département, avoué, juge de paix, administrateur du département, procureur général syndic du département, ingénieur du département, juge de paix, propriétaire, procureur de la commune, greffier du juge de paix, curé, laboureur, propriétaire, fermier, curé, propriétaire, commandant de la garde nationale, tourneur, laboureur, greffier du juge de paix, juge de paix, chirurgien, greffier de la municipalité, propriétaire, curé, maire, procureur de commune, maire, notaire, fermier, fermier, chirurgien, propriétaire, maire, agriculteur, maire, agriculteur, chirurgien, juge de paix, maire, maire, greffier du juge de paix, agriculteur, homme de loi, propriétaire, notaire, propriétaire, commandant de la garde nationale, propriétaire, fermier, maire, greffier du juge de paix, officier municipal, marchand, marchand, marchand de bois, procureur de la commune, administrateur du district, agriculteur, vicaire épiscopal, propriétaire agriculteur, fermier, maire, procureur de la commune, agriculteur, agriculteur, agriculteur, agriculteur, propriétaire, agriculteur, propriétaire, juge de paix, médecin, agriculteur, notaire, fermier, agriculteur, cultivateur, cultivateur, boulanger, marchand, propriétaire, etc., etc.

Et il en est ainsi dans tous les autres districts. Si nous avions les listes pour tous les départements comme M. Chassin, dans son admirable ouvrage, nous les a données pour la Vendée, on constaterait, certainement, avec quelques nuances, les mêmes caractères généraux.

Les fonctionnaires de la Révolution tiennent une place immense dans les assemblées électorales et, par eux, la bourgeoisie légiste où surtout ils se recrutèrent. Mais qu’on n’oublie pas que ce sont des fonctionnaires électifs, en qui est toute vive et toute chaude la passion du peuple lui-même ; qu’on n’oublie pas qu’ils étaient particulièrement menacés par le manifeste de Brunswick, et que, dans la Révolution, ils jouaient leur tête. Ce n’est ni par dédain ni par défiance conservatrice que les salariés, les prolétaires, ne furent pas appelés à jouer un rôle de premier plan. Mais puisqu’ils n’avaient à ce moment d’autre intérêt que celui de la Révolution, pourquoi n’en pas laisser la garde à ceux qui s’étaient ouvertement et officiellement déclarés pour elle ?

Le suffrage universel était d’institution toute récente. Il datait de quelques jours à peine et fonctionnait pour la première fois. Le prolétariat n’avait pu donc conquérir la moindre parcelle du pouvoir politique : il n’avait pas un seul représentant parmi les fonctionnaires et les administrateurs des départements, des districts et des communes. Or, le personnel politique ne s’improvise pas ; c’est encore à des bourgeois, et seulement à des bourgeois qu’était attachée, en 1792, la force révolutionnaire.

Mais ce n’est pas, si je puis dire, une bourgeoisie de classe, nettement opposée aux prolétaires. Il y a à la Convention un certain nombre de négociants, quelques industriels, notamment deux maîtres de forge. Mais en somme le patronat y est peu représenté. Même dans les villes de grande industrie comme Rouen, où nous avons vu que le patronat s’était jeté ardemment dans la lutte électorale, même là où bien des éléments étaient modérés, c’étaient des jurisconsultes, comme Thouret, qui étaient les candidats (malheureux d’ailleurs) de la bourgeoisie possédante.

Le département de la Seine-Inférieure, où l’industrie était si active, envoie à la Convention Albitte, homme de loi à Dieppe ; Pocholle, maire de Dieppe, ancien oratorien ; Hardy, médecin à Rouen ; Yger, juge au tribunal de Cany ; Hecquet, maire de Caudebec ; Duval, greffier du bureau central des juges de paix à Rouen ; Vincent, administrateur du district de Neufchâtel ; Faure, juge au tribunal du Havre ; Lefebvre, receveur du district de Gournay ; Blutel, juge de paix à Rouen ; Bailleul, juge de paix au Havre ; Mariette, juge de paix à Rouen ; Doublet, cultivateur à Londinières ; Ruault, curé d’Yvetot ; Bourgeois, juge au tribunal de Neufchâtel ; Delahage, avoué à Caudebec.

Dans le Tarn, où l’industrie de la draperie était si énergique à ce moment et où la bourgeoisie industrielle était si forte, si passionnée que quelques mois plus tard, après le 31 mai, elle entraînera le département dans le mouvement fédéraliste et qu’il faudra toute la vigueur de Baudot pour la ployer et la réduire, quels sont les élus ? Lasource, ministre protestant ; Lacombe Saint-Michel, officier d’artillerie ; Solomiac, président du tribunal criminel du département ; Campmas, administrateur du département ; Marvejouls, administrateur du district de Gaillac ; Daubermenil, électeur de Castres ; Gouzy, homme de loi ; Rochegude (ci-devant comte de) ; Meyer, administrateur du département. Pas un industriel, pas un négociant. Il est vrai que la bourgeoisie industrielle protestante avait toute confiance en Lasource, et que c’est par lui qu’elle fut étroitement liée à la Gironde.

Dans la Gironde, sur douze députés, trois négociants : Ducos, Boyer-Fonfrède et Duplantier ; les neuf autres, administrateurs ou avocats. Dans les Bouches-du-Rhône, où de si puissants intérêts sont en action, pas un seul négociant. Duprat, le maire d’Avignon, qui fut un riche marchand de soies, est élu pour son rôle révolutionnaire dans le Comtat, et non à raison des intérêts qu’il représente.

Dans la Meurthe et dans la Meuse où les industries du fer, du verre, sont si puissantes, où il y a des maîtres de forge si influents et si hardis, pas un fabricant n’est élu.

Dans l’Isère, dans cette région dont j’ai noté d’après Roland la merveilleuse activité industrielle, qui a certainement contribué à suggérer à Barnave sa conception économique de la Révolution, pas un chef d’industrie : Baudran, juge au tribunal de Vienne ; Genevois, président au tribunal de Grenoble ; Servoyat, notaire et juge de paix ; Amar, membre du directoire du district de Grenoble ; Prunelle de Lière, maire de Grenoble ; Réal, président de l’administration du district de Grenoble ; Boissière, administrateur du département ; Genessieu, juge au tribunal de Grenoble.

Dans Rhône-et-Loire, dans cette région de Lyon, Roanne et Saint-Étienne où la puissance déjà ancienne de l’industrie est souveraine, et où elle a déjà suscité des conflits sociaux qui annoncent une maturité économique extraordinaire, c’est la bourgeoisie des administrateurs, des juges, des médecins, la bourgeoisie légiste et « intellectuelle », qui emporte presque tous les mandats : Chasset, juge à Villefranche ; Dupuy, juge à Montbrison ; Vitet, maire de Lyon ; Dubouchet, médecin de Montbrison ; Dubouchet, maire à Montbrison ; Béraud, juge de paix à Valbenoite ; Pressavin, chirurgien, substitut du procureur de la commune ; Moulin, maire de Montagny ; Michet, juge au tribunal de Montagny ; Michet, juge au tribunal de Villefranche ; Patrin, naturaliste ; Forest, juge au tribunal de Roanne ; Javogne, administrateur du district de Montbrison ; Lanthenas.

Un seul représentant direct du commerce, Gusset, négociant à Lyon. Mais ici, comme il convenait en cette région où la classe des ouvriers et artisans a une avance sociale si marquée, un ouvrier, le seul, absolument le seul qui ait été envoyé à la Convention : Pointe cadet (Noël), ouvrier armurier à Saint-Étienne. C’était, il faut bien l’avouer, un homme assez médiocre, et il n’a point laissé de traces sur le chemin révolutionnaire. Je ne trouve guère de lui que deux opinions écrites, à propos du jugement et de la condamnation de Louis XVI. C’est souvent d’une littérature emphatique, prétentieuse et banale, comme celle où s’essayent parfois les ouvriers écrivains ou les ouvriers poètes, qui n’ont pas le courage et le sens de parler simplement la langue simple et savoureuse du peuple.

« Je ne prétends pas, citoyens, par le soleil de la philosophie, dissiper les nuages sophistiques dont on enveloppe la question de savoir si l’assassin de la nation française peut ou doit être jugé. » Voilà la phrase du début. Pointe a même la faiblesse, en cette grande crise, de rimer six vers plus qu’inutiles :

Si du cruel tyran la noire barbarie
Trouve des protecteurs : ah ! ma chère patrie !
De sa férocité tu dois encor souffrir.
Mais si ma faible voix ne peut se faire entendre,
À quel prix que ce soit, je prétends te défendre ;
J’ai pour dernier effort tout mon sang à t’offrir.

Si Pointe avait fait rédiger son opinion par un collègue, celui-ci n’aurait probablement pas eu la fantaisie de versifier ainsi, et sans doute aussi, avec cette habitude de la versification et ce souci de la syntaxe qu’avaient les bourgeois du XVIIIe siècle, il eût évité l’incorrection grammaticale du cinquième vers. Le morceau est bien de Pointe lui-même. C’est donc un ouvrier, en somme assez instruit et passablement maître de la langue, que Rhône-et-Loire envoya à la Convention.

Il avait le sentiment de l’importance particulière de son élection. Toujours en tête de ses opinions imprimées, il écrit lui-même : « Opinion imprimée de Noël Pointe, ouvrier armurier de Saint-Étienne ». Et dans chacune il fait allusion à sa condition. « N’étant pas de ces hommes, dit-il dans la première, qui ont cultivé les talents de la parole, l’éloquence ne fut jamais mon partage. » Et dans la seconde (15 janvier 1793) il dit une parole qui a une grande portée. Il rabroue rudement la Convention pour ses hésitations et sa mollesse : « La postérité s’étonnera, citoyens, d’apprendre que les représentants du peuple français, les fondateurs d’une vaste et immense République, aient été si longtemps à se décider sur le sort d’un tyran parjure et assassin. Elle s’étonnera de ce que le premier jour de votre réunion vous eussiez le courage de renverser le trône en abolissant la royauté et que deux mois ne vous suffisent pas pour faire le procès au despote qui en était déchu par tant de trahisons et de cruautés. Elle s’étonnera de ce que vous avez sacrifié un temps si précieux à plaider la cause d’un meurtrier dont l’idée seule des atroces forfaits révolte la nature entière. Elle s’étonnera enfin qu’une Convention nationale, composée d’hommes choisis librement dans tous les états sans distinction, qu’une Convention revêtue des pleins pouvoirs d’une grande nation, et en qui elle fondait ses dernières espérances, que cette Convention qui devait être le dernier boulevard du peuple, en arrachant jusqu’à la dernière racine de l’oppression et de la tyrannie, ait mis autant de lenteur que de faiblesse dans le jugement du tyran le plus barbare et le plus sanguinaire qui fût jamais. » L’accent, malgré une certaine emphase, est vigoureux et brutal. Et nous nous donnerons le plaisir, quand nous assisterons au procès du roi, d’entendre encore sonner cette forte parole ouvrière. Mais ce que je note en ce moment, c’est l’idée que se fait Pointe de la Convention ; sa force vient de ce qu’elle comprend des hommes de tous les états ; l’ouvrier député ne se demande pas si les éléments de la vie nationale sont bien représentés à la Convention dans leur proportion véritable. Qu’un ouvrier, même seul, soit à la Convention, et qu’il ait dépendu de la seule volonté des électeurs d’y en envoyer plusieurs, c’est là en effet un grand événement. Dans aucune assemblée de l’histoire, tous les états n’avaient été représentés : ni dans les assemblées antiques, qui excluaient l’esclave, ni dans les assemblées barbares qui ne comptaient aussi que les hommes libres, ni dans les communes anglaises où seules une aristocratie foncière et une oligarchie bourgeoise avaient accès.

Oui, pour la première fois depuis l’origine des temps, le plus humble des hommes, l’ouvrier manuel, le prolétaire héritier de l’esclave, était appelé à la souveraineté. L’ouvrier de la fabrique moderne appelé à juger le roi, et gourmandant pour ses lenteurs la bourgeoisie incertaine et divisée, l’ouvrier de fabrique, le rude manieur du marteau et du ciseau faisant la loi avec toute la nation et pour toute la nation, c’est un grand spectacle, et, si je puis dire, une Révolution dans la Révolution. Il faut savoir gré à Noël Pointe de l’avoir senti. Une fois encore il insiste sur son origine populaire :

« La dernière ressource des avocats de Louis est l’appel au peuple. Je suis bien loin de vouloir usurper la souveraineté nationale ; ce serait moi-même me ravir mes propres droits, car je suis vraiment du peuple. »

Évidemment, l’ouvrier armurier donne ici au mot peuple un sens plus profond, plus prolétarien, que celui qu’il avait souvent alors dans la langue politique. Il songe aux usines dont il est sorti, aux bons et rudes camarades d’atelier. Et lorsqu’il ajoute :

« Quant à moi, qui tiens à plus grand prix l’estime publique que les richesses et la vie, je ne partagerai point avec de timides collègues la honte et l’infamie qu’ils auront méritées. Je suis venu pur de mon département, je veux y retourner sans tache », il est visible qu’il a encore présentes à la conscience les objurgations de ses amis et compagnons de travail les ouvriers métallurgistes de Saint-Étienne : « Au moins, marche droit et ferme, et prouve bien à tous qu’un ouvrier ne trahit pas la Révolution. » Certes, il n’oppose pas les ouvriers à la bourgeoisie : il n’ébauche pas une politique de classe ; mais à la façon âpre dont il annonce à ses collègues qu’il se retirera s’ils n’ont ni vigueur, ni décision, on sent une force neuve et distincte et qui a conscience de son originalité. En ces paroles de l’ouvrier armurier Pointe, je trouve l’écho des propos ardents et fiers qu’ouvriers et compagnons de Saint-Étienne, de Lyon et de Roanne échangeaient jusque dans les usines lorsque sa candidature fut décidée. Ce n’est là, à coup sûr, qu’un germe débile et infime ; mais c’est l’indice de ce qu’aurait été la croissance de la classe ouvrière si le suffrage universel et la liberté républicaine avaient été maintenus, si la démocratie avait gardé sa pure forme.

Plus d’un ouvrier aurait rejoint l’ouvrier serrurier de Saint-Étienne dans les grandes assemblées nationales, bien des ouvriers auraient pénétré dans les municipalités électives des cités industrielles, et la puissance bourgeoise, au lieu de se resserrer en oligarchie égoïste et oppressive, aurait dû se pénétrer du droit ouvrier. Ni la bourgeoisie ni la société bourgeoise elle-même ne sont un bloc impénétrable. Le mot de bourgeoisie désigne une classe non seulement complexe et mêlée, mais changeante et mouvante. Des bourgeois révolutionnaires de la Convention aux bourgeois censitaires de Louis-Philippe, il y a, à coup sûr, bien des idées communes et des intérêts communs. Contre le communisme, contre la refonte sociale de la propriété, les bourgeois légistes de la Convention auraient été aussi animés que les bourgeois capitalistes de Louis-Philippe. Et pourtant c’est un autre idéal, c’est une autre âme qui était en eux. Légistes de la Révolution ils venaient organiser la grandeur bourgeoise ; mais ils ne venaient pas organiser l’égoïsme bourgeois. Ils ne voulaient point toucher au principe de la propriété individuelle, telle que le droit romain, la décomposition du système féodal et la croissance de la bourgeoisie l’avaient constituée. Mais ils étaient parfaitement capables, dans l’intérêt de la Révolution et pour le salut de la société nouvelle, de demander aux possédants de larges sacrifices, de refouler leur cupidité, de violenter leur égoïsme et de payer au peuple, en puissance politique et en garanties sociales, son concours nécessaire à la Révolution. Ils étaient les légistes de la bourgeoisie plus encore qu’ils n’étaient la bourgeoisie elle-même. Et si la Révolution n’envoya ni à la Constituante, ni à la Législative, ni à la Convention, qu’un nombre infime de négociants, ce n’est pas seulement parce que négociants et industriels ne pouvaient aisément quitter leurs affaires qui n’étaient point comme aujourd’hui concentrées à Paris par les conseils d’administration des sociétés anonymes ; ce n’est pas seulement parce que industriels et commerçants n’avaient pas autant que les hommes de loi l’habitude de la parole si nécessaire dans les démocraties ; c’est parce que, d’instinct, la Révolution ne voulait pas marquer sa grande œuvre d’une marque de classe trop étroite ; c’est que, suscitée par la croissance économique de la bourgeoisie mais aussi par tout le mouvement de la pensée humaine, elle entendait que le vœu général de la nation et la vaste compréhension des rapports humains s’exprimassent dans la loi. Ainsi, plus aisément sans doute que ne l’eût fait une assemblée de bourgeois industriels, de capitalistes et de fabricants obsédés par la hiérarchie de l’usine, la Législative, après le Dix Août, proclama le suffrage universel. Et les légistes de la Convention portent en eux la nation tout entière, dans tous ses états, comme le dit l’ouvrier Pointe ; ils portent en eux toute la démocratie révolutionnaire, et l’ouvrier stéphanois, expression de la partie la plus ardente, la plus consciente, du prolétariat français à cette époque, ne s’adresse point aux légistes bourgeois de la Convention comme à des hommes d’une autre classe, mais comme à des associés un peu gâtés par la fortune et la subtilité du talent, qui ont besoin qu’une force révolutionnaire toute neuve et toute directe ranime leur énergie et rompe leurs complications.

Au demeurant, les assemblées électorales d’où la Convention est issue étaient violemment hostiles non seulement à tout acte de pillage et d’anarchie, mais à toute atteinte légale au droit de propriété. La nouvelle des événements du 2 au 6 septembre leur parvenait à peu près au moment où, les élections terminées, elles allaient se dissoudre. Elles y provoquaient un assez vif émoi. Quoi ! si le peuple de Paris n’obéissait plus aux lois, s’il se substituait à la justice ajournée de la Révolution, s’il massacrait les contre-révolutionnaires, la contagion de l’exemple n’allait-elle point partout abolir la loi ? Le peuple, pour venger la Révolution sur ses ennemis, n’allait-il point et leur arracher leur vie et leur arracher leurs biens ? Et lorsqu’il aurait pris l’habitude de s’installer en maître dans les propriétés des émigrés, de se les répartir sans l’intervention de la loi, lorsque, bientôt, par un entraînement naturel et une transition presque inévitable il aurait dépouillé les Feuillants, les bourgeois modérés et rétrogrades, qui lui apparaissaient comme les complices de l’émigration et du roi, quelle borne marquera encore le commencement du droit de propriété ? De proche en proche, toute propriété constituée deviendra, sous prétexte de Révolution, la proie des audacieux. Au bout des journées de septembre et de la violente action populaire l’instinct conservateur des possédants, de tous les possédants, bourgeois et paysans, voyait la loi agraire. Celle-ci, cessant d’être un fantôme, semblait prendre corps. Aussi, en plusieurs assemblées électorales, y eut-il ou des protestations explicites contre toute idée de loi agraire, ou une affirmation solennelle du droit de propriété. C’était une précaution contre les violents. C’était aussi une réponse au commentaire venimeux de la contre-révolution qui annonçait partout la loi agraire comme la conséquence logique et inévitable de la Révolution elle-même.

À Montauban, tout près de ce Quercy, où les paysans, comme nous l’avons vu, avaient violemment aboli, et sans indemnité, les droits féodaux bien avant que la loi ne l’eût décidé, les démocrates parurent craindre que les révolutionnaires des villages fissent main basse sur les biens des émigrés, dépecés ainsi par les mains du peuple au lieu d’être remis à la nation. L’assemblée électorale lança un appel aux citoyens du Lot :


La Liberté.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet)


« Des ennemis extérieurs nous assaillent ; la terre de la liberté a été souillée par eux, leurs armes impies ont porté la désolation et la mort. Mais les défenseurs de la patrie, les troupes de ligne et les gardes nationales sont là. Vous avez d’autres ennemis à combattre… ces ennemis intérieurs qui, se glissant parmi vous, se couvrant du masque du patriotisme, ébranlent les droits sacrés de la propriété, de la sûreté, remplissent vos esprits de terreur. et veulent vous conduire à l’anarchie en vous engageant, s’il leur était possible, à porter les atteintes les plus funestes à la liberté politique, civile et religieuse… Citoyens, nulle société ne peut subsister sans le respect le plus inviolable pour la propriété. La Déclaration des Droits de l’homme, cet évangile si cher à tous les Français, consacre ce principe fondamental… Est-ce respecter la propriété que de se livrer à des dilapidations sous prétexte que les objets sur lesquels on les exerce appartiennent à des ennemis de la chose publique ? La loi et la loi seule peut punir la rébellion ; ceux qui ont abandonné leur patrie et qui reviennent armés pour l’opprimer, le Corps législatif a mis leurs biens sous les mains de la nation ; ces biens ne leur appartiennent donc plus, ils sont devenus des propriétés nationales ; les dégrader ou en percevoir frauduleusement les revenus, c’est priver la nation, c’est vous priver vous-mêmes d’une ressource précieuse dans les circonstances critiques où le peuple français est obligé de lutter contre la ligue des rois conjurés.

« Mais si vous devez respecter les biens, combien plus vous devez respecter les personnes ! Ils sont coupables, sans doute, ces monstres qui, détestant la liberté et l’égalité, veulent les ensevelir sous les ruines de la France désolée ; ils sont mille fois coupables, ces prétendus ministres d’un Dieu de paix qui, méprisant à la fois les lois divines et humaines, prêchent audacieusement la révolte, remplissent l’âme de leurs crédules sectateurs de scrupules et de frayeurs, et en les frappant fortement de la crainte de l’avenir, les rendent barbares par principe de conscience et leur font un devoir des plus affreux forfaits. Laissez librement passer, sortir hors du royaume et emporter chez nos voisins qui la désirent la peste religieuse dont ces êtres malfaisants sont infectés. La loi, citoyens, la loi, voilà le cri de ralliement de tous les bons citoyens. »

Ainsi, les démocrates révolutionnaires pouvaient craindre qu’une partie du peuple allât au delà de la loi, qu’il remplaçât pour les prêtres factieux la peine de la déportation par la peine de mort et qu’il devançât, par un partage anarchique, la mise en vente légale des biens des émigrés. Si à cette action spontanée et désordonnée avait été laissée partout libre carrière, la Révolution se serait dissoute en sauvagerie. Comment, par exemple, suivant quel principe et quelle règle les paysans se seraient-ils attribués les biens des émigrés ou les biens des communautés ? Que de querelles sanglantes auraient surgi entre les partageants se disputant le meilleur lot ! L’intervention souveraine de la loi était donc nécessaire pour ordonner ces vastes opérations, soit que les biens des émigrés fussent vendus par parcelles au profit de la nation menacée, soit que les biens communaux fussent répartis selon certaines règles précises.

Terrible alternative de la Révolution qui était obligée, tantôt comme au 14 juillet et au 10 août, de se sauver par le soulèvement spontané de la force populaire, tantôt de la contenir et de la refouler par la discipline de la loi ! Sans l’admirable préparation économique et intellectuelle qui la rendait invincible, elle eût disparu dix fois dans ces nécessités contradictoires. Mais elle sut toujours, avec une puissance et une souplesse merveilleuses, utiliser à l’heure décisive la grande spontanéité collective du peuple héroïque, et maintenir pourtant dans les âmes le respect presque religieux de la loi, expression sacrée de la volonté générale. Elle put ainsi, sinon sauver tout son idéal, du moins mener à bien quelques opérations décisives qui rendaient impossible l’entier retour au passé, et créer quelques grands précédents, lumineux et forts, qui préparaient et annonçaient, par delà la nuit souvent reformée des réactions et des servitudes, l’avènement définitif de la liberté républicaine et de la démocratie.

Ce que dit l’assemblée électorale du Lot traduit la pensée à peu près unanime de la France révolutionnaire en septembre 1792. Mais on n’aurait qu’une idée bien inexacte de ces élections qui duraient huit ou quinze jours, durant lesquelles toutes les forces vives de la Révolution étaient concentrées à l’assemblée électorale, si on ne ressentait pas l’ardeur de patriotisme dont elles étaient toutes pénétrées.

Au travers des compétitions et des intrigues arrivaient les nouvelles impatiemment attendues des frontières. Longwy est-il pris ? Verdun résistera-t-il ? Ah ! que la France soit comme une fournaise et que la Convention forge le glaive ! Souvent les opérations électorales étaient interrompues ; c’étaient des dons patriotiques qui affluaient, des lettres chargées d’assignats, des bijoux, des bracelets, ceux de la fière paysanne et ceux de la riche bourgeoise : que tout cet or soit fondu pour la liberté ! Pendant que les hommes se réunissaient à l’assemblée électorale ou au club, les femmes se réunissaient dans les églises, non pour prier, ou tout au moins la prière était courte, mais pour travailler aux effets d’équipement, aux tentes, aux habits, à la charpie aussi. Qu’on lise les journaux de Paris : toutes les églises étaient pleines de femmes patriotes qui voulaient, suivant le beau mot de la Commune, ennoblir leurs mains au service de la patrie. Qu’on lise les lettres de Lebas et de son père : partout dans le Pas-de-Calais, dans le Nord, les femmes réunies le soir à l’église et y portant sans doute les pauvres lumières accrochées d’habitude au manteau de la cheminée, tricotaient, cousaient, effilaient le linge pour les blessés, tendaient parfois l’oreille dans le silence de la nuit aux rumeurs incertaines qui venaient de la frontière : est-ce le canon de l’ennemi qui gronde déjà aux environs de Lille ? Parfois un homme entrait, un révolutionnaire du bourg ou du village, et il haranguait ces femmes, il les conviait à la constance contre les périls prochains, à l’héroïque courage. Mères, c’est la patrie qui est la grande mère, la patrie de la liberté !

Parfois celui qui leur avait parlé d’abord familièrement, presque du seuil de l’église où l’avait appelé une clarté, gravissait, à la demande des femmes, les degrés de la chaire. Et pour aucune de ces femmes, restées pourtant presque toutes chrétiennes, il n’y avait là ironie ou profanation. Une harmonie toute naturelle s’établissait dans leur âme entre les émotions religieuses de leur enfance et de leur jeunesse, douces encore au cœur endolori, et les hautes émotions sacrées de la liberté, de la patrie, de l’avenir. Mais celles-ci étaient plus vivantes. Si le prêtre s’insurge contre la liberté, que le prêtre soit frappé ; si la religion ancienne tente d’obscurcir la foi nouvelle, la foi à l’humanité libre, que la vieille religion s’éteigne, et que la lampe mystique soit remplacée dans l’église même par la lampe du travail sacré, celui qui vêt, abrite, protège les défenseurs de la liberté et du droit.

Ainsi jaillissaient des pensées nouvelles, ainsi grandissaient de subites révoltes qui relevaient les fronts inclinés de jadis, et faisaient, si je puis dire, éclater la voûte basse des vieilles églises accoutumées aux sourdes paroles de résignation. Les hommes aux camps ou dans les hôtels de ville, combattant ou élisant, c’est-à-dire combattant encore, les femmes travaillant dans les églises d’un travail plus fervent qu’une prière, c’est de tous ces foyers aux lueurs convergentes que jaillit l’ardente Convention.

Mais les partis détournèrent ou brisèrent ce grand mouvement pour l’accaparer. La Gironde pouvait se croire victorieuse et, comme nous l’avons vu, Brissot, dès le 10 septembre, se félicitait du résultat. Il semblait bien, en effet que, hors de Paris, c’est elle qui triomphait. A l’égard de la Commune de Paris, de Robespierre et de Marat, les départements, sans se prononcer nettement ou violemment, avaient quelque défiance. En tout cas Marat, dès le 15 septembre, proclame sa défaite et appelle presque à l’insurrection :

« Odieux moyens employés avec succès dans les départements pour appeler à la Convention nationale les traîtres qui se sont toujours montrés les plus cruels ennemis du peuple. Malheurs qui seront la suite de l’indigne choix des départements, si le peuple ne reste pas debout, jusqu’à la fin des travaux de la Convention. Nécessité indispensable de la faire siéger dans un vaste local sans garde quelconque. — A l’ouïe du mode décrété d’élection des députés à la Convention nationale, j’ai jeté les hauts cris. (Il s’agit de l’élection à deux degrés.) Je n’y voyais qu’un moyen artificieux employé par l’Assemblée pour remplir d’hommes corrompus le conseil suprême de la nation, en conférant à des corps électoraux le choix des représentants du peuple, choix qui appartient essentiellement aux assemblées primaires. J’avais prévu les cabales odieuses qui agiteraient les électeurs, les moyens de séduction qui seraient employés pour les corrompre, et j’avais résolu l’objection élevée contre les nominations faites immédiatement par les citoyens assemblés dans leurs sections… Ce que j’ai prévu est arrivé dans tous les points de l’empire ; l’intrigue, la fourberie, la séduction et la vénalité (Roland, l’automate ministériel, a prodigué l’or à pleines mains pour faire nommer tous les écrivailleurs brissotins) se sont réunis pour influencer les corps électoraux, et porter à la Convention nationale des hommes flétris pour leur incivisme, des hommes reconnus pour traîtres à la patrie, des hommes pervers, l’écume de l’Assemblée constituante et de l’Assemblée actuelle. Qui croirait qu’au nombre des députés se trouvent des Malouet, des Rabaut, des Thouret, des Target, des Pastoret, des Condorcet, des Dumolard, des Du Castel, des Vergniaud, des Guadet, des Lacroix, des Brissot ? (Marat se trompait pour plusieurs de ceux-là, pour Malouet, Thouret, Target, Pastoret, Dumolard, qui ne furent pas élus.)

« Français, qu’attendez-vous d’hommes de cette trempe ? Ils achèveront de tout perdre, si le petit nombre de défenseurs du peuple appelés à les combattre n’ont le dessus et ne parviennent à les écraser. Si vous ne les environnez d’un nombreux auditoire, si vous ne les dépouillez du talisman funeste, l’inviolabilité, si vous ne les livrez au glaive de la justice populaire dès l’instant qu’ils viendront à manquer à leurs devoirs, abuser de votre confiance et trahir la patrie, c’en est fait de vous pour toujours. Gardez-vous de placer la Convention nationale dans l’air pestiféré du Manège des Tuileries. Préparez-lui un local assez vaste pour recevoir trois mille citoyens dans les tribunes, parfaitement à découvert, et absolument sans gardes, de manière que les députés soient sans cesse sous la main du peuple et n’ayant jamais d’autre sauvegarde que leur civisme et leur vertu. Sans cela, c’est en vain que vous aurez mis vos dernières espérances dans la Convention nationale. Les traîtres qui ont appelé les ennemis de la liberté, retranchés dans leur antre sous le canon des contre-révolutionnaires, insulteraient au peuple en trahissant ses droits, et continueraient, comme leurs prédécesseurs, à traiter de brigands les patriotes indignés qui s’efforceraient de les rappeler au devoir. »

Ainsi Marat proclame que la majorité de la Convention est « brissotine », et il n’attend plus le salut de la Révolution que de la force du peuple faisant violence à la Convention. En demandant que celle-ci soit sans gardes, pour être toujours sous la main du peuple, il fournit à la Gironde le prétexte dont elle a besoin pour appeler à Paris une garde départementale. La Gironde aurait pu dédaigner ces colères alors tout à fait impuissantes. Mais elle aussi avait formé le dessein funeste d’écraser ses rivaux. Erreur mortelle ! car ce n’est point pour cela que la France l’avait nommée. Entre la France et la Gironde il y avait un malentendu. La France n’avait pas donné sa confiance à la Gironde, mais à la Révolution dont la Gironde lui apparaissait alors comme la gardienne.

À mesure que les Girondins découvriront plus nettement leur passion de domination exclusive, une sorte de stupeur attristée se produira chez ceux-là mêmes qui les ont élus. Mais les Girondins, étourdis et grisés, affolés de haine contre Robespierre, exaspérés contre Paris qui les avait rejetés, convaincus d’ailleurs qu’ils entraîneraient aisément à leur suite toute la France départementale, formèrent le plan d’en finir avec leurs ennemis. S’ils avaient eu plus de largeur d’esprit et de cœur, s’ils avaient laissé tomber, sans en grossir l’effet, les provocations isolées et à peu près vaines de Marat, s’ils s’étaient groupés autour de Danton pour travailler résolument, exclusivement, au salut de la patrie et à l’organisation de la liberté, bientôt Paris même serait revenu de ses préventions, et toute la France révolutionnaire unie aurait fondé la République immortelle. Mais ils voulaient être les seuls maîtres, les seuls dirigeants ; tout froissement leur était une blessure intolérable. Ils voulaient s’épanouir seuls, comme une fleur éclatante et jalouse, au sommet de la Révolution.

Presque tout de suite leur plan fut formé. Ils songèrent à exploiter les massacres de septembre, à en attribuer la responsabilité directe à la Commune et à Robespierre. Ils s’appliquèrent à affoler les esprits, à semer la panique, à montrer que tant que les influences parisiennes subsisteraient, il n’y aurait ni liberté, ni sécurité ; que l’anarchie, après avoir attenté aux personnes, attenterait aux propriétés, et qu’il fallait éliminer toutes les forces de désorganisation qui faisaient le jeu de l’ennemi.

On a dit souvent (et M. Moutier le répète) que jusqu’au 10 septembre les Girondins et en particulier le journal de Brissot ne font entendre aucune parole de blâme contre les massacres de septembre. Ce n’est pas exact : j’ai déjà montré comment, dès le 3 septembre, Brissot cherche, presque sournoisement il est vrai, à engager la responsabilité de la Commune.

Dès le 4 la tactique se précise, et voici comment Brissot commente la lettre de Roland annonçant de nouveaux troubles autour de l’Abbaye, et mettant sous la responsabilité des dépositaires de la force publique « la vie d’un seul citoyen arbitrairement sacrifié ». Brissot dit : « M. Roland déclare qu’il ne croit plus que la violation des prisons et le massacre des prisonniers aient été l’effet de l’indignation spontanée du peuple ; les effets n’en auraient pas été d’une aussi longue durée. Des hommes en armes sont encore autour des prisons, et se disposent à inonder les souterrains où ils présument que des prisonniers se sont cachés. On menace la vie des signataires de la pétition des 20 mille. Des monstres, tout dégoûtants de sang, ont été en demander la liste au Comité de surveillance, elle leur a été énergiquement refusée. » Mais, si les massacres ne sont pas l’effet spontané de l’indignation du peuple, si Roland s’est trompé en paraissant le croire le premier jour, il ne s’agit plus de « tirer un voile ». Il faut savoir, au contraire, quelle est la force qui organise ainsi le meurtre.

Je ne rechercherai point dans quelle mesure les massacres furent spontanés ou organisés. Ce sont là des mots d’une signification très flottante. Lindet, neuf ans après, dans sa lettre à Serieys sur la tragédie la Mort de Robespierre, me paraît avoir exagéré beaucoup la part de l’organisation.

« Les autorités constituées (c’est-à dire la Commission des Douze, de la Législative, le pouvoir exécutif et le maire de Paris) parfaitement unies, exerçaient une puissance absolue. La masse du peuple était obéissante et docile, faisant le bien par amour et sentiment, faisant le mal par égarement.

« Toutes les fois que l’on parle des funestes événements de septembre, on fixe l’indignation publique sur une poignée de vils bourreaux et sur une multitude hébétée ou furieuse égarée. On ne nomme pas les ordonnateurs. Je vous dis franchement, citoyens, que la multitude était trompée et que si l’on veut inspirer une juste horreur de tous les crimes qui furent commis, il faut avoir le courage d’en nommer les auteurs ; il faut nommer ceux qui conçurent cet horrible dessein, qui en dressèrent le plan et qui proposèrent froidement pendant plusieurs jours les moyens d’exécution. Il y en a qui croient qu’il aurait été facile de s’opposer à ce débordement d’atrocités. Je crois que cela était impossible. Il ne s’agissait pas d’un mouvement populaire ; tout était ordonné. Le pouvoir était respecté. Tout obéissait. La présence du maire seul dissipait un attroupement au Temple. La signature d’un procureur de la Commune, d’un secrétaire, faisait rendre les citoyens à la vie et à la société. Je conviens que si l’un des trois pouvoirs qui dominaient avait refusé son assentiment à ce que l’on proposait, ces événements n’auraient jamais souillé la France. Je crois même que si un seul membre de l’un de ces pouvoirs s’y était opposé, il aurait pu seul tout empêcher. »

Il y a dans les propos de Lindet une étrange incohérence. Tantôt il dit que le mouvement, étant ordonné, était irrésistible, tantôt il dit qu’il aurait suffi pour l’empêcher d’un seul membre d’une des trois autorités constituées. Mais son accusation va très loin. Les Girondins, maîtres de la Commission des Douze, Pétion maire de Paris, et tout le ministère, y compris Roland, sont formellement accusés d’avoir commis, organisé ou toléré délibérément les massacres de septembre. Qui donc fera la part des responsabilités ? La responsabilité passive de la Commune et même de l’Assemblée est indéniable.

La responsabilité active de Marat et du Comité de surveillance de la Commune est incontestable aussi, bien qu’il soit malaisé d’en préciser le degré. Mais qui assignera la proportion, en ce sombre événement, des forces de calcul et des forces spontanées ?

Les Girondins ne pouvaient rechercher les « organisateurs » des massacres sans s’exposer à toucher le peuple de Paris. Le mieux était donc de pratiquer une grande politique d’amnistie et de « tirer un voile ».

Ils s’appliquèrent, au contraire, à mettre à nu la blessure et à l’aviver, à surexciter la crainte. Le 10 septembre, à un moment où visiblement les influences humaines ont repris possession de la Commune, où l’autorité de Pétion est raffermie, où Paris est calme, le journal de Brissot approuve une singulière initiative toute d’affolement : «  La section de l’Abbaye, pour prévenir les horribles brigandages qui se méditaient à Paris, et empêcher que les citoyens ne deviennent les victimes du désordre, a proposé à toutes les sections une confédération générale entre elles et tous les citoyens, pour se garantir réciproquement leurs propriétés et leurs vies : chaque citoyen sera tenu d’avoir une carte signée de sa section sur certificats de voisins ; il la portera toujours sur lui. Tous les corps de garde, piqueurs, patrouilles auront le droit d’arrêter tous les passants ; ceux qui ne présenteront pas leurs cartes seront arrêtés ; si c’est oubli, ils seront reconduits à leurs sections, qui les reconnaîtront. Les étrangers seront munis de leurs passe-ports, qui leur serviront de carte. Aussitôt qu’un citoyen porteur de carte réclamera pour lui ou pour ses propriétés du secours, tous seront tenus d’y voler, et la maison, la rue, le quartier, la section et toute la ville devront s’y rendre. »

C’eût été la Terreur girondine et l’affolement en permanence. Roland, le 10 septembre, répondit par une affiche aux attaques de Marat, une longue affiche sentimentale et diffuse toute pleine de l’éloge de soi. Et toujours la vision de l’assassinat :

« Je n’ai su que plusieurs jours après, que moi-même j’avais été désigné comme un perfide ; que le jour même du 2 septembre le Comité secret de la ville avait lancé contre moi un mandat d’arrêt. Était-ce pour me traduire à l’Abbaye et m’y faire élargir avec des scélérats ? Que des lâches ou des traîtres provoquent les assassins, je les attends ; je suis à ma place ; j’y fais mon devoir et je saurai mourir. »

Quelle emphase ! et quelle évocation mélodramatique des poignards à une heure où vraiment il n’y avait plus de danger ! Quelle disproportion entre les articles de Marat et tout cet appareil officiel de réfutation et de lamentation ministérielle ! Mais voilà, les journées de Septembre lancées officiellement dans la polémique, voilà le rôle de Marat artificiellement grossi : « l’ennemi de tous les bons citoyens, l’ami du désordre et du carnage » est dressé par la Gironde au-dessus de Paris, comme une monstrueuse idole qui veut du sang. Il faut donc tout d’abord abattre cette idole, et quand on aura concentré la politique sur Marat, quand il sera tombé sous l’exécration publique, qui ne voit que la Commune sur laquelle il eut tant d’action sera écrasée ? Qui ne voit que Robespierre, orateur de la Commune, sera atteint ? Qui ne voit que Danton, coupable d’avoir été ménagé par Marat, sera discrédité ? Et la Gironde concentrera tous les pouvoirs.

Que les patriotes ne craignent point qu’elle défende faiblement la liberté. N’est-ce pas sur l’initiative de Guadet que le 4 septembre tous les députés ont juré, comme citoyens et comme individus, de combattre de toutes leurs forces les rois et la royauté ? Ainsi, vigueur et mesure, ardeur révolutionnaire et humanité, dévouement à la patrie et maintien de l’ordre, amour du peuple et respect de la propriété, tout sera réuni dans le grand parti girondin devenu la Révolution elle-même. Et ils vont ainsi, bourdonnant toujours autour des plaies de septembre.

Un moment les Girondins purent croire qu’ils allaient faire casser l’élection de Marat. La plupart des candidats démocrates avaient déclaré à Paris qu’ils ne considéraient le choix fait par le corps électoral comme valable que s’il était ratifié par les assemblées primaires des sections. Il ne semble pas que cette sorte de referendum électoral ait été sérieusement pratiqué, et des réclamations s’élevèrent.


L’égalité.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


« Une querelle assez plaisante, dit le Patriote français du 20 septembre, s’est élevée entre les sections, la municipalité et le corps électoral ; les charlatans qui se jouent du peuple en vantant sa souveraineté avaient crié sur les toits, avant les élections, que les sections devaient reviser les choix, et les soumettre à un scrutin épuratoire ; ils s’y étaient engagés. À peine ont-ils été élus, qu’ils ont chanté la palinodie. Les sections ont voulu, en vertu du droit de souveraineté du peuple, revoir les élections et aussitôt les orateurs furibonds, qui craignent l’issue de la réunion, sont montés à la tribune pour anathématiser l’audace du peuple de vouloir les soumettre au scrutin. »

Marat, prompt à s’alarmer, avait, le 15 septembre, poussé le cri d’alarme. « Tandis que le corps électoral est partagé en deux partis, qui se choquent sans cesse pour porter à la Convention nationale les citoyens qu’ils en croient les plus dignes, ou plutôt qui paraissent le mieux remplir leurs vues, les ennemis de la liberté s’agitent dans les sections pour faire exclure de la Convention nationale les plus ardents défenseurs de la liberté.

« Je n’ignore pas les menées de la faction Brissot contre l’Ami du peuple. Elles sont dignes de la bassesse de ses ennemis ; mais il dédaigne d’employer le temps à les déjouer. L’Ami du peuple n’a rien à dire si ses titres à la confiance publique peuvent encore être révoqués en doute. Le seul devoir qu’il ait à remplir envers ses concitoyens, les patriotes de toutes les sections qui pourraient être induits en erreur, c’est de leur déclarer que le plus ardent de ses vœux est qu’ils trouvent beaucoup d’autres représentants, qui aient mieux mérité de la patrie. »

Mais si dans les sections même de Paris il y avait une opposition à Marat assez forte pour que la Gironde ait pu espérer le mettre en échec, que signifie cette politique d’affolement ? N’est-il pas visible que c’est de parti pris, et en vue de la domination exclusive d’une faction, que la Gironde sème la peur ? Elle est doublement inexcusable. D’abord, elle savait bien, par l’expérience des troubles atroces du Comtat, que seule l’amnistie avait pu ramener l’ordre, et c’est elle-même, par la grande voix de Vergniaud, qui l’avait demandée.

Ce n’étaient pas des forcenés qui dès le début de la Révolution avaient pris dans le Comtat l’initiative du mouvement de liberté. C’étaient des marchands de soieries, Duprat et Mainvielle, jouissant « d’une fortune honnête », qui avaient soulevé la bourgeoisie et le peuple contre la papauté. Que fût-il advenu si Duprat s’était laissé décourager ou exciter par les horribles tueries réciproques qui ensanglantèrent la lutte ?

Mais c’est Barbaroux lui-même, le fougueux ennemi de Marat et de Robespierre, l’un de ces Girondins qui perpétuent et avivent le cruel souvenir de septembre, qui écrit ceci de Duprat :

« Tant de crimes avaient été commis de part et d’autre, à Avignon, et dans le Comtat, que pour les punir il fallait couvrir d’échafauds ce malheureux pays ; il se détermina donc à solliciter une amnistie, et il l’obtint par le zèle des députés qui envisagèrent cette question sous le vrai rapport politique. »

Et à quel moment Barbaroux écrit-il ces lignes ? Sous la Convention, plusieurs mois après les massacres de septembre. Mais pour punir ceux-ci n’aura-t-il pas fallu aussi couvrir Paris d’échafauds ? Et pourquoi Barbaroux et ses amis ne voulaient-ils pas étendre sur l’Abbaye et la Force le voile d’amnistie dont ils couvraient la Glacière ? L’intérêt politique était encore plus grand puisque c’est au centre même de la France et de la Révolution qu’il s’agissait de rétablir le calme, de ramener par un juste oubli la concorde et l’élan.

Mais surtout Barbaroux aurait dû apprendre à ses amis les Girondins que ces interventions abusives, ces prétentions dominatrices qu’ils reprochaient si âprement à la Commune de Paris, on aurait pu les reprocher aussi aux Communes des Bouches-du-Rhône. Dans le corps-à-corps incessant avec la contre-révolution, dans les luttes implacables contre les royalistes d’Arles, contre les papistes d’Avignon et de Carpentras, elles avaient pris l’habitude des initiatives souveraines. Et les groupements révolutionnaires y empiétaient constamment sur le pouvoir légal, sur les « autorités constituées ». C’est Barbaroux lui-même qui le constate : « Si l’assemblée (électorale) s’était bornée à l’élection des députés, je n’en ferais aucune mention ; mais poussée par le malheur des temps elle exerça de grands pouvoirs, elle me confia à moi-même une grande autorité. Dès la seconde séance on annonça des troubles à Tarascon où la Révolution ne manquait pas d’ennemis. Des lettres successives nous apprirent l’insurrection de plusieurs villages, les excès commis dans quelques autres, la complète désorganisation d’un bataillon du département, dont les compagnies s’étaient entretuées à Arles, et l’existence de beaucoup de manœuvres dans le département. Son directoire était sans énergie, les districts sans confiance, les municipalités sans talents. Il n’y eut qu’une voix pour s’emparer de l’autorité publique. On argumentait surtout de l’état de révolution où se trouvait la France depuis le 10 août. On faisait valoir la nécessité de comprimer les troubles par de grandes mesures. L’autorité plaît, l’Assemblée s’en empara. Elle me chargea ensuite de l’exécution de ses arrêtés ; c’était m’investir du pouvoir exécutif. J’acceptai dans l’espérance d’empêcher quelque mal ; mais je voulus qu’on me nommât un conseil de douze personnes. L’assemblée m’en ayant donné le choix, je les pris dans les divers districts, et parmi les personnes les plus sages. »

Et encore, Barbaroux est contraint d’ajouter : « Le corps électoral voulut ensuite se déclarer permanent ; mais les observations que je fis, et plus encore la force des choses qui rappelaient chacun à ses affaires firent rejeter cette proposition. Pourtant, avant de se séparer, il me donna bien du souci par un arrêté que provoqua Moïse Bayle, président de l’assemblée… Cet arrêté attribuait aux électeurs (du second degré) le pouvoir de suspendre dans son canton les fonctionnaires publics, et d’ordonner des arrestations. Il me fallut lutter contre l’amour-propre de chacun. Cependant je parvins à atténuer beaucoup cette autorité monstrueuse dans les pouvoirs que je délivrai. Aussi n’ai-je pas entendu dire qu’elle ait été funeste. »

Mais qu’est-ce donc que tout cela, sinon les procédés les plus inquiétants de la Commune de Paris ? Et qu’aurait répondu Barbaroux si on lui avait dit que, de son propre aveu, Rebecqui et lui, faiseurs d’élections, étaient les duumvirs de la Provence ? Qu’aurait-il répondu si on lui eût dit que lui, personnellement, acceptant le pouvoir exécutif que lui donnait l’acte illégal de l’assemblée électorale, choisissant lui-même ceux qui devaient l’assister, puis, malgré toutes les précautions et atténuations, délivrant à chaque membre du corps électoral un pouvoir irrégulier et arbitraire, jouait déjà le rôle d’un dictateur du Midi ? Mais il était bien clair que la Convention nationale prochaine, par son autorité morale immense, par la seule force de son action, ramènerait peu à peu sous la loi toutes ces forces vaillantes et bonnes mais déréglées. Elle y ramènerait, sans vaine provocation, et sans polémique irritante, la commune de Paris et les communes provençales, à la seule condition d’être énergique et unie. Mais les partis la déchiraient d’avance ; et cinq jours après les élections des Bouches-du-Rhône, Barbaroux quittant à peine sa dictature du Midi, va fomenter à Paris les plus violentes accusations contre la dictature de Robespierre. Ô égoïsme des partis Ô mortel enfantillage !

La Gironde à l’affût grossit toutes les rumeurs inquiétantes au lieu de les dissiper par la force tranquille de la raison. Quelle apparence y avait-il que les « massacreurs » songeassent à égorger la Convention le jour de sa première séance ? Même l’article de Marat que j’ai cité ne demandait au peuple que de la tenir en surveillance et de la juger sur ses actes. Quelle apparence aussi que le peuple s’acharne sur les restes de la Législative ? Or le Patriote Français du 15 septembre publie ceci :

« La faction farouche, qui manie le poignard de la vengeance aussi bien que le stylet de la calomnie, qui veut conquérir par la terreur la domination qu’elle ne peut obtenir par des services et des talents ; qui veut établir un triumvirat proscripteur sur les ruines de toutes les autorités, pense, dit-on, à effrayer la Convention nationale, en signalant par un grand massacre les premiers moments de son existence. On assure qu’elle médite l’assassinat de tous les membres de la Législative qui ne seront pas élus à la Convention. » C’était vraiment un système de calomnies atroces contre Paris ; et Pétion, sourdement complice de la Gironde, aggrave pour ainsi dire ces rumeurs par sa façon ambiguë de les combattre :

« Citoyens, le moment où nous avons le plus besoin de calme est celui où nous sommes le plus agités. On veut, à quelque prix que ce soit, nous diviser, nous mettre aux prises les uns avec les autres. On sème la défiance, on distille le poison de la calomnie ; on inquiète, on tourmente les citoyens par les bruits les plus alarmants. On annonce à l’avance des événements affreux afin d’en faire susciter l’idée et de provoquer au crime. Cet état d’agitation et d’anxiété devient insupportable… Qui de vous n’a pas entendu désigner le 20 de ce mois comme un jour de vengeance et de sang ? Ce bruit ne s’est pas concentré dans nos murs ; il a retenti au loin. Quel peut donc être le but de ces perturbateurs ? — De calomnier le peuple, et d’éloigner du séjour de Paris les députés qui se rendent de toutes les parties de la France pour la Convention nationale. Nos ennemis pourraient-ils prendre une marche plus favorable à leurs desseins ? — Non, sans doute ; aussi soyez bien convaincus que ces ennemis ont parmi nous des agents qui, sous les dehors hypocrites du patriotisme, vont allumant partout le flambeau de la guerre civile. »

Et tout cela pour une rumeur inconsistante que le journal girondin surtout avait propagée et que Pétion accrédite ! Voici des entreprises d’escroquerie qui relevaient simplement de la police. Des filous, exploitant le patriotisme, se revêtaient d’écharpes municipales pour aller frauduleusement quêter dans les maisons au profit des soldats. Ils réquisitionnaient les bijoux et allèrent jusqu’à les arracher de force aux femmes qui les portaient. Ce vulgaire brigandage devient pour la Gironde une partie du plan formé par les « agitateurs ». « Il n’était pas difficile de prévoir, dit le journal de Brissot, que du massacre on irait au pillage. Aujourd’hui des brigands couraient les rues, arrachant aux passants leurs montres, leurs boucles, tous leurs bijoux, sous le prétexte de contribuer aux frais de la guerre ; mais le peuple sur lequel on ne manque jamais de rejeter ces crimes, le peuple qu’on espère en vain convertir en une horde de cannibales, le peuple a arrêté ces malfaiteurs ! »

La vérité est que la garde nationale, débordée, surmenée, ne suffisait pas au service de la police ordinaire. Elle garda négligemment le garde-meuble, et des voleurs, l’escaladant la nuit, enlevèrent des bijoux. C’est un fait divers sensationnel, je le veux bien, mais c’est un fait divers. Écoutez le journal de Brissot (17 septembre) :

« Le brigandage qu’on avait commencé dans les rues de Paris, il y a quelques jours, n’était qu’un essai par lequel on voulait marcher à la dévastation des propriétés nationales et aux sanglantes proscriptions. Cette ville immense renferme maintenant une foule de scélérats avides de sang et de butin, aux ordres de quelques furieux qui méditent la ruine de l’État, parce qu’ils savent bien qu’ils ne peuvent régner que sur des ruines. Le ministre de l’Intérieur a annoncé que cette nuit des brigands ont escaladé les murs du garde-meuble ; les portes ont été forcées, les effets ont été pillés ; l’on a enlevé tous les bijoux. Quelques-uns des voleurs ont été arrêtés : et peut-être remontera-t-on par eux à la source de ce vol, qui tient à une grande machination et à la situation actuelle de Paris. Hier dans la tribune de l’assemblée électorale, on déclama contre le pouvoir exécutif, on parla de loi agraire, etc. »

Ainsi tout est machiné ; les vols les plus explicables ne sont que l’exécution d’un plan mystérieux de bouleversement total conduit dans l’ombre par les ennemis de la Gironde. Roland intervient pour dramatiser encore ; c’est l’étranger qui a fait le coup, ou quelque personnage masqué qui rémunère ainsi ses séides et marche sans doute à la dictature par ces moyens de roman.

« Qui donc, écrit Roland à l’Assemblée, le 17, qui donc a inspiré l’audace d’entreprendre le vol important commis la nuit dernière ? Qui ?… des émissaires payés par la Prusse ou des scélérats qui, n’appartenant qu’à eux-mêmes, volent la nation pour soudoyer leurs agents et leurs complices. »

Et quel est ce personnage masqué auquel la Gironde fabrique dès septembre une légende de mélodrame ? Tout simplement, c’est Danton, oui Danton. À cette date, la passion et l’aberration girondines vont jusque-là. Entre les Roland et Danton les rapports étaient tous les jours plus difficiles. Roland méticuleux et aigre était offusqué par l’action large et conquérante de Danton. Celui-ci, négligeant le détail administratif, se donnait tout entier à la grande œuvre d’organisation révolutionnaire ; et les Girondins du Conseil subissaient malgré eux son ascendant. Mme Roland laisse éclater un triste dépit :

« On avait imaginé comme l’une des premières mesures à prendre par le Conseil, l’envoi dans les départements de commissaires chargés d’éclaircir sur les événements du Dix Août, et surtout d’exciter les esprits aux préparatifs de défense, à la levée rapide de recrues nécessaires à nos armées contre les ennemis sur les frontières, etc. Dès qu’il fut question de leur choix en même temps que de la proposition de leur envoi, Roland demanda jusqu’au lendemain pour réfléchir aux sujets qu’il pouvait indiquer. — « Je me charge de tout, s’écria Danton ; la Commune de Paris nous fournira d’excellents patriotes. » — La majorité paresseuse du Conseil lui confia le soin de les indiquer, et le lendemain il arriva au Conseil avec les commissions toutes dressées ; il ne s’agit plus que de les remplir des noms qu’il présente et de signer. On examine peu, on ne discute point, et on signe. Voilà donc un essaim d’hommes peu connus, intrigants de sections ou braillards de club, patriotes par exaltation et plus encore par intérêt, sans autre existence pour la plupart que celle qu’ils prenaient ou espéraient acquérir dans les agitations publiques, mais très dévoués à Danton leur protecteur et facilement épris de ses mœurs et de sa doctrine licencieuse ; les voilà représentants du Conseil exécutif dans les départements de la France.

« Cette opération m’a toujours semblé l’un des plus grands coups de parti pour Danton, et la plus humiliante école pour le Conseil… Le fait est qu’un travail excessif surchargeait les ministères de l’Intérieur, de la Guerre et même de la Marine, et que les détails absorbaient trop les facultés pour laisser à chacun le temps de réfléchir sur la grande politique. Il faudrait que le Conseil fût composé d’hommes qui n’eussent qu’à délibérer et non pas à administrer. Danton se trouvait au département qui donne le moins à faire ; d’ailleurs il s’embarrassait fort peu de remplir les devoirs de sa place et ne s’en occupait guère ; les commis tournaient la roue, il confiait sa griffe et la manœuvre se suivait, telle quelle, sans qu’il s’en inquiétât. Tout son temps, toute son attention étaient consacrés aux combinaisons et intrigues utiles à ses vues d’agrandissement de pouvoir et de fortune.

« Continuellement dans les bureaux de la guerre, il faisait placer aux armées les gens de son bord ; il trouvait moyen de les intéresser dans les fournitures et les marchés ; il ne négligeait aucune partie dans laquelle il pût avancer ces hommes, lie d’une nation corrompue dont ils deviennent l’écume dans les bouleversements et sur laquelle ils dominent durant quelques instants ; il en augmentait son crédit et se formait une faction. »

Quel jugement méprisant et haineux sur des hommes qu’elle ne connaissait pas, sur ces forces neuves de la Révolution démocratique que Danton utilisait d’abord dans l’intérêt de l’ordre public ! Il était sage de fixer, en les employant, ces énergies effervescentes. Et cette large politique, en atténuant les chocs intérieurs des ambitions et des appétits, aurait bientôt établi sur des bases très étendues le gouvernement révolutionnaire.

Danton ne livrait pas tout à ces hommes d’audace et d’aventure, ou du moins il ne livrait le commandement qu’à ceux qui, à ces qualités d’élan et d’initiative, joignaient l’habileté et la finesse. Il exaltait Dumouriez, et peut-être est-ce pour le faire accepter plus aisément de tous, et pour fortifier ainsi la défense nationale, qu’il ouvrait largement les emplois aux hommes ardents de la Commune. Ce que Mme Roland appelait la lie, Danton l’appelait un ferment. Contre lui la guerre des Roland fut sournoise et âpre. Je rappelle la note que j’ai déjà en partie citée :

« L’ennemi de tous les bons citoyens, l’ami du désordre et du carnage, qui publie ses prescriptions sous le titre profane d’Ami du Peuple, avait enveloppé dans sa liste tous les ministres, à l’exception de M. Danton. »

Ainsi disait le journal de Brissot, et l’intention est évidente de solidariser Danton avec Marat. Or, je trouve dans les Annales patriotiques de Carra la même note textuelle : c’est donc un communiqué du ministre de l’Intérieur, c’est du ménage des vertueux Roland que partait le trait empoisonné contre Danton.

Et maintenant, le voici accusé du vol du garde-meuble.

Jugez sur quels indices.

« Le vol du garde-meuble s’effectua, des millions passèrent aux mains de gens qui devaient s’en servir pour perpétuer l’anarchie, source de leur domination.

« Le jour qui s’ouvrit après ce vol important, écrit Mme Roland, d’Églantine vint chez moi à onze heures du matin, d’Églantine qui avait cessé d’y paraître lors des matines de septembre ; d’Églantine qui, la dernière fois qu’il y était venu, m’avait dit, comme par un sentiment profond de l’état critique de la France : « Jamais les choses n’iront bien si l’on ne concentre les pouvoirs ; il faut que le conseil exécutif ait la dictature, et que ce soit son président qui l’exerce. » D’Églantine ne me trouva pas ; je venais de sortir avec Mme Pétion ; il m’attend deux heures, je le trouve dans la cour à mon arrivée, il monte avec moi sans que je l’engage à le faire ; il reste une heure et demie sans que je l’invite à s’asseoir ; il se lamente d’un ton bien hypocrite sur le vol de cette nuit, qui prive la nation de véritables richesses ; il demande si l’on n’a point quelques renseignements sur les auteurs ; il s’étonne de ce qu’on n’ait rien pressenti à cet égard ; il parle ensuite de Robespierre, de Marat, qui avaient commencé de déchirer Roland et moi, comme de têtes chaudes qu’il fallait laisser aller, comme d’hommes bien intentionnés, très zélés, qui s’effarouchaient de tout, mais desquels il ne fallait pas s’inquiéter ; je le laissai dire, parlai fort peu, et ne m’ouvris sur rien ; il se retira, je ne l’ai plus jamais revu.

« J’ai reçu ce matin chez moi, dis-je à mon mari lorsque nous nous retrouvâmes, un des voleurs du garde-meuble qui venait voir s’il n’était pas soupçonné. — Qui donc ? — Fabre d’Églantine. — Comment le sais-tu ? — Comment ? Un coup si hardi ne peut être que l’œuvre de l’audacieux Danton ; j’ignore si jamais cette vérité sera mathématiquement démontrée, mais je la sens vivement, et Fabre n’est venu faire que le rôle de son complice et de son espion.

« J’ai appris, sept mois après, que l’on retenait dans les prisons de Beauvais un grand coquin nommé Lefort qui avait été saisi avec des effets du garde-meuble et qui chargeait Danton ; mais on n’ose le faire paraître, parce que sa faction est trop puissante. »

Et c’est sur ces misérables commérages, c’est sur ces « pressentiments » de femme présomptueuse et vindicative que toute la Gironde calomniait le grand révolutionnaire. Qu’on n’allègue pas que ces paroles de Mme Roland sont écrites plusieurs mois après, quand déjà la Gironde accablée accusait Danton de sa ruine. Mme Roland dit qu’elle a eu tout de suite cette pensée et tenu ce propos. Elle ne ment pas. D’ailleurs, la phrase singulière de Roland, que j’ai soulignée, est certainement l’écho de cette conversation extravagante du ministre et de sa femme. Et le journal de Brissot, après avoir dit que le vol tenait à une grande machination, insiste encore :

« Ce vol très extraordinaire, » dit-il. Et nous savons ce qui se cachait d’insinuation extravagante sous ce mot. Mme Roland avait jasé dans son cercle d’amis avides à recueillir tout ce qui pouvait flétrir le grand Danton, coupable d’avoir osé, après le Dix Août, partager le pouvoir avec la Gironde. À tout homme de sens et de sang-froid, il apparaît clairement que la visite de Fabre d’Églantine à Mme Roland avait pour objet d’atténuer la guerre violente qui s’engageait entre les Roland d’un côté, Robespierre et Marat de l’autre. Ici encore, Danton prévoyant les suites funestes des déchirements, essayait d’apaiser, de concilier. Et la démarche qu’il confia à son ami d’Églantine fut tournée contre Danton par l’intelligence étroite et arrogante de Mme Roland. Mais quoi ! Si dans les agitations assez anodines de la capitale, on pouvait envelopper et perdre à la fois Robespierre, Marat, Danton, tout le triumvirat, ne valait-il point la peine d’élargir le filet et de donner aux événements les plus simples un sens mélodramatique et mystérieux ? Pourtant, il est bien clair que dans la réaction de pitié et d’ordre qui suivit les massacres de septembre, Marat lui-même n’avait aucun intérêt à se compromettre par de ridicules histoires de brigands : arracher les boucles d’oreilles ou les bagues d’or de quelques femmes ne répondait guère à son tragique idéal. Marat lui-même, Marat surtout, désavouait ces basses escroqueries, et il y voyait (réciprocité touchante) une manœuvre de ses ennemis.


(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


Il écrit le 15 septembre :

« De nouveaux complots éclatent de toutes parts. Hier matin, l’alarme a été répandue dans Paris par des violences exercées dans différents quartiers sur des citoyennes, auxquelles des scélérats soudoyés déchiraient les mains et les oreilles, en leur arrachant leurs boucles et leurs anneaux d’or… Le but des auteurs de ces coupables menées paraît être de porter la terreur dans l’âme des citoyens, et de troubler les élections des députés à la Convention nationale en les abusant sur des dangers chimériques, au dedans. »

Il écrit le 20 septembre :

« Mais ce n’est point là où se bornent leurs atrocités (des prétendus amis de la justice). Pour décrier la municipalité provisoire, peindre son comité de surveillance comme incapable, affranchir de toute entrave les machinateurs, ils ont soudoyé une troupe de brigands pour piller le garde-meuble et les maisons des meilleurs citoyens ; ils ont soutenu de fausses patrouilles ces scélérats en arrêtant les préposés de la police municipale ; ils ont répandu la terreur dans tous les cœurs en faisant annoncer le pillage du Mont-de-Piété, de l’Hôtel-de Ville, de la mairie, de la Trésorerie nationale, et en faisant publier que sous quelques jours tout le peuple sera égorgé. Ce qui ne serait pas étonnant, vu le nombre immense d’aventuriers, de déserteurs, de gardes du corps, de malveillants dont les auberges près de Paris abondent. »

Il est évident que la Commune provisoire qui avait réussi, à travers la secousse de septembre, à se maintenir malgré le décret d’ailleurs remanié et affaibli de l’Assemblée et dont la Législative finissante allait remettre à la vigoureuse et jeune Convention le soin de régler la destinée, cherchait à ce moment à éviter toute apparence même de provocation au désordre. N’importe : la Gironde semait la terreur en dénonçant, derrière de médiocres et inévitables agitations, un plan qui se développait.

Il lui vint une bonne fortune : elle put accuser ses adversaires de préparer la loi agraire, et elle n’hésita pas à entrer dans le système dont se servait à ce moment la contre-révolution elle-même pour affoler le pays. Deux des envoyés du pouvoir exécutif, Dufour et Momoro, membres de la Commune, se livrèrent en Normandie à une propagande qui souleva contre eux tous les propriétaires, paysans et bourgeois. Ils prêchaient une Déclaration des Droits de l’homme, agrandie, complétée ; et ils y joignaient notamment ces deux articles :

« La nation ne reconnaît que les propriétés industrielles ; elle en assure la garantie et l’inviolabilité. — La nation assure également aux citoyens la garantie et l’inviolabilité de ce qu’on appelle faussement propriétés territoriales jusqu’au moment où elle aura établi des lois sur cet objet. »

Des hommes peu réfléchis ont dit : c’est du socialisme. Non, ce n’est pas du socialisme au sens moderne et vivant du mot. Le socialisme moderne est né surtout du développement industriel, de l’antagonisme tous les jours accru dans l’industrie entre capitalistes et prolétaires. C’est du cerveau des ouvriers industriels et en vue de l’organisation industrielle que le socialisme a jailli.

Et c’est par une extension inévitable, c’est en vertu de la solidarité de toutes les formes de la production dans une société donnée, que la propriété de la terre a été enveloppée dans le problème social. Au contraire, Momoro et Dufour ne contestent que la propriété de la terre : ils mettent hors de cause la propriété industrielle. Or, en un sens, on pourrait dire que bien loin d’aller vers le socialisme, ils ne font que pousser à l’extrême la conception bourgeoise. C’est la propriété industrielle et mobilière qui est la caractéristique de la bourgeoisie, sa création et son triomphe. La bourgeoisie peut partager avec la noblesse et le clergé la propriété foncière ; mais ce qui est bien à elle, ce qui est elle, c’est la propriété industrielle.

La bourgeoisie révolutionnaire n’avait pas craint d’exproprier l’Église et la noblesse émigrée, et bien que les richesses mobilières, les actions des émigrés, fussent comprises dans la confiscation, c’est essentiellement à une expropriation territoriale que la Révolution procédait. Donc, sauvegarder absolument et à jamais les propriétés industrielles, œuvre principale et principale force de la bourgeoisie, et contester la propriété territoriale que la bourgeoisie avait entamée, c’était pousser à l’extrême et, si l’on veut, jusqu’au paradoxe la pensée révolutionnaire bourgeoise. Ce n’était pas ouvrir un monde nouveau, un nouveau système du droit.

Au demeurant, la conception agraire de Momoro était tout à fait informe, il prévoyait une loi agraire, il inquiétait les possédants en déniant aux propriétés territoriales le titre de propriétés : mais il était incapable de formuler ou même d’esquisser vaguement une législation de la terre.

Aurait-on attribué aux communes tous les domaines arrachés aux particuliers ? Mais il y avait, même et surtout chez les démocrates extrêmes, une tendance toute contraire ; ils voulaient morceler au profit des pauvres les biens communaux. Aurait-on procédé à un partage des terres ? Mais qui donc aurait été admis à ce partage ? Si l’on n’y admettait que les habitants des campagnes, quelle injustice ! et comment refuser aux prolétaires des villes, aux pauvres des grands faubourgs misérables, une part des biens que l’on faisait rentrer dans la communauté, dont les ouvriers industriels ne pouvaient être exclus ? Au contraire si l’on appelle ceux-ci au partage, quel prodigieux bouleversement et quel déplorable recul de la vie économique ! Si les ouvriers avaient abandonné les travaux des villes pour cultiver leur lot, c’était la fin de la civilisation industrielle, c’était la rechute en une sorte d’exclusivisme agricole voisin de la barbarie. Et si les ouvriers affermaient ou vendaient leur lot, la « propriété territoriale » se reconstituait.

Il ne restait qu’un système. La nation pouvait se substituer à tous les propriétaires terriens, à tous ceux du moins qui ne faisaient pas sur le domaine même œuvre de leurs mains. Après avoir nationalisé les biens de l’Église et les biens des émigrés, elle nationalisait les biens des propriétaires bourgeois. Elle ne les vendait pas, car toute vente des propriétés territoriales devenait désormais impossible, mais elle en percevait les revenus, et elle les appliquait au service de la communauté. Seulement, dans la conception purement agraire de Momoro et Dufour, des objections insolubles se dressaient contre ce procédé de nationalisation. D’abord, pourquoi dépouiller un bourgeois du capital affecté par lui à l’achat d’un domaine quand on lui laissait le même capital s’il l’avait placé en propriété industrielle, en actions de Compagnies, ou en rentes d’État ? Et en second lieu, n’y aurait-il point flagrante injustice, et même une manœuvre contre-révolutionnaire à dépouiller cette partie de la bourgeoisie patriote, révolutionnaire, qui n’avait pas craint de consacrer ses fonds à l’achat des biens nationaux, tandis qu’on respecterait la fortune des bourgeois timorés ou hostiles qui n’avaient pas voulu se commettre avec la Révolution ?

Enfin du coup toute vente de ce qui restait des biens d’Église, toute vente des biens des émigrés cessait naturellement, et la nation au lieu de disposer des sommes considérables qu’elle pouvait réaliser rapidement par la vente, et dont elle avait besoin, ne disposait plus que des revenus des domaines saisis par elle.

Ainsi de toutes parts éclataient les impossibilités.

Il est probable que si Momoro et Dufour avaient été obligés de serrer de près leur propre pensée, ils l’auraient réduite à la formule de Saint-Just, c’est-à-dire à la constitution d’un domaine national agricole limité, affermé à ceux des citoyens qui n’auraient pas possédé de terres et qui n’auraient pas eu d’ailleurs des moyens de vivre par l’industrie. C’est ainsi du moins que j’interprète les fragments de Saint-Just que plus tard, et à leur date, je commenterai.

En tout cas, la formule générale et vague de Momoro et Dufour était très imprudente, puisque, sans dessiner aucun système, sans préparer aucune solution, elle inquiétait tous les propriétaires fonciers, tous les paysans, tous les acquéreurs de biens nationaux, et risquait de tourner contre la Révolution tous les amis de la Révolution. Grave danger !

Buzot, qui présidait les dernières séances de l’assemblée électorale de Bernay, eut de la peine à protéger contre l’unanime fureur les téméraires propagandistes. Si incohérente et si informe que fût la pensée de Momoro, elle marquait cependant une hardiesse croissante. Jusque-là, les plus audacieux, comme l’abbé Dolivier, n’avaient parlé de la propriété du sol qu’en termes mystérieux. Voilà que maintenant, sous la poussée populaire du 10 août, sous la poussée révolutionnaire de la Commune, l’illégitimité de toute propriété territoriale, aussi bien bourgeoise que noble ou ecclésiastique, est proclamée. Bien mieux, elle s’inscrit dans la Déclaration des Droits de l’homme et elle restreint singulièrement la portée de l’article ancien qui affirme le droit de propriété. C’est comme un ébranlement nouveau, confus, mais profond et vaste qui s’annonce.

Il y eut un émoi assez vif, et, je le crois, assez sincère. Par la hardiesse des expropriations territoriales de tout ordre réalisées déjà, la Révolution se sentait vaguement engagée en des opérations plus hasardeuses ; et elle craignait, comme en une sorte de vertige, de pencher enfin vers une loi agraire, inquiétante, inconnue et dont le regard troublé ne trouvait pas le fond. À mesure que s’affirmait la démocratie et que grandissait le peuple, la Révolution avait peur de perdre l’équilibre de la propriété ; et elle se répétait sans cesse à elle-même, comme pour se préserver d’une tentation et d’un péril, que la propriété était sacrée. Au moment même où la force populaire, la force « ouvrière », lui devenait de plus en plus nécessaire pour suppléer aux défaillances de la bourgeoisie modérée, elle se demande si elle ne glissera point sur la pente.

Dès avant le Dix Août, Marat avait poussé au nom des pauvres des cris de colère, de revendication et de désespoir qu’on pouvait aisément, au lendemain de la victoire populaire du Dix Août, tourner en menace de loi agraire. Les révolutions ne réussissent jamais, écrivait-il le 7 juillet, « lorsque la plèbe, c’est-à-dire les classes inférieures sont seules à lutter contre les classes élevées. Au moment de l’insurrection, elle écrase bien par sa masse ; mais quelque avantage qu’elle ait d’abord remporté, elle finit toujours par succomber ; car se trouvant toujours dénuée de lumières, d’arts, de richesses, d’armes, de chefs, de plans d’opérations, elle est sans moyen de défense contre des conjurés pleins de finesse, d’astuce, d’artifice… Si les hommes instruits, aisés et intrigants ces classes inférieures ont pris d’abord parti contre le despote, ce n’a été que pour se tourner contre le peuple, après s’être entouré de sa confiance et s’être servi de ses forces pour se mettre à la place des ordres privilégiés qu’ils ont proscrits. Ainsi la révolution n’a été faite et soutenue que par les dernières classes de la société, par les ouvriers, les artisans, les détaillistes, les agriculteurs, par ces infortunés que la richesse impudente appelle la canaille, et que l’insolence romaine appelait des prolétaires. Mais ce qu’on n’aurait jamais imaginé, c’est qu’elle s’est faite uniquement en faveur des petits propriétaires fonciers, des gens de loi, des suppôts de la chicane. »

Et le mardi 10 juillet, sous ce titre désespéré : Développement de nouvelles causes qui s’opposent à l’établissement de la liberté chez les Français, c’est encore un cri terrible contre l’inégalité sociale, mère de servitude : « Voyons les choses plus en grand. Admettons que tous les hommes connaissent et chérissent la liberté ; le plus grand nombre est forcé d’y renoncer pour avoir du pain ; avant de songer à être libres, il faut songer à vivre.

« Presque en tout pays, les sept dixièmes des membres de l’État sont mal nourris, mal vêtus, mal logés, mal couchés. Les trois dixièmes passent leurs jours dans les privations, souffrent également du présent, du passé et de l’avenir ; leur vie est une pénitence continuelle, ils redoutent l’hiver, ils appréhendent d’exister. Et combien sont réduits à un excès de misère qui saisit le cœur : il leur manque jusqu’aux vêtements, jusqu’aux aliments. Exténués par la faim et à demi nus, après avoir passé la journée à chercher quelques racines, ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils sont toute l’année étendus sur du fumier, aux injures des saisons.

« En France, il est impossible de faire un pas sans avoir sous les yeux quelqu’un de ces affligeants tableaux, et ce sont surtout ceux qui épargnent aux autres la peine de rendre la terre féconde qui manquent eux-mêmes du pain qu’ils ont fait venir.

« À côté de ces malheureux, on voit des riches qui dorment sur le duvet, sous des lambris dorés ; dont la table n’est couverte que de primeurs, dont tous les climats sont mis à contribution pour flatter la sensualité, et qui dévorent en un repas la subsistance de cent familles. Indignes favorisés de la fortune, ce sont eux qui commandent aux autres, et que l’on a rendus maîtres des destinées du peuple. »

Oui, mais maintenant, que toute cette misère, gisante dans le fumier et couchée dans le désespoir, a été remise debout par la victoire du Dix Août, ne va-t-elle pas demander enfin sa part des joies de la vie ? Et s’il est vrai que la Révolution a profité surtout aux « petits propriétaires fonciers », à ceux qui, possédant un petit domaine, l’ont vu affranchir des redevances ecclésiastiques et féodales, le moyen d’étendre le bienfait de la Révolution à tous les citoyens, et surtout à ces prolétaires agricoles qui font croître le blé et qui manquent de pain, ne serait-il point bon de leur assurer à eux aussi une portion de terre ? Ainsi les bourgeois révolutionnaires pouvaient supposer que le prolétariat misérable allait demander une sorte de loi agraire comme salaire du concours donné par lui à la Révolution.

Soutenue de plus en plus par les sans-propriété, ne sera-t-il point logique qu’elle abolisse enfin la propriété ? Et elle se raidit contre des conséquences paradoxales et extrêmes qui brusquement semblent la tenter. Lorsque, par exemple, les Jacobins, dans la séance du 12 septembre, entendent un fédéré de Lyon dire que « les négociants de la ville, aristocrates à l’excès, se servent de la troupe pour subjuguer leurs ouvriers, et leur retirent leur ouvrage, de sorte qu’en les mettant dans les extrémités les plus cruelles, ils se réservent les moyens de les écraser au moindre mouvement », lorsque l’orateur demande le retrait des troupes pour que patrons et ouvriers restent ainsi face à face, lorsque les Jacobins constatent que dans les grandes cités industrielles la Révolution semble aboutir à une guerre de classes, ils s’efforcent, d’autant plus, d’élever au-dessus de la mêlée le droit de propriété. Parfois, quelques-uns semblent perdre pied, et tout en défendant dans le présent le droit de propriété, ils l’abandonnent à demi pour l’avenir.

Toujours un peu badaud et pesant, le journal de Prudhomme, étourdi par les cris de la Gironde, prend au sérieux les faibles mouvements dont j’ai parlé. Il y voit comme un prélude de guerre sociale, et il prêche au peuple un désintéressement tout provisoire (n° du 15 au 22 septembre) :

« Ce sont ces émissaires aussi qui, par des menées sourdes habilement conduites, cherchent à indisposer les classes indigentes contre les riches. Si ce moyen perfide venait à réussir, il serait plus expéditif et plus certain que plusieurs armées combinées. Nos ennemis chanteront victoire quand on leur apprendra que Paris est devenu le théâtre d’une insurrection contre la propriété. Déjà, les citoyens ne se rencontrent plus sans se mesurer des yeux, sans chercher à se pénétrer et à se deviner ; déjà, on fait disparaître l’argenterie. Habitants aisés de Paris, que faites-vous ? Prenez-y garde, ces mesures de précaution calomnient le pauvre et compromettent la probité du peuple.

« Toujours, il a respecté le tien et le mien, et sa morale a toujours été : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit. » Il sait d’ailleurs que ces ressources pour l’avenir, sagement ménagées par vous dans les temps d’abondance, auront leur emploi au premier cri du besoin. Il compte bien que vous serez les premiers à en faire l’offrande à la patrie… au lieu que, dilapidées par une multitude mal conseillée, elles ne seraient d’aucun profit à la chose publique. Et vous, honorables indigents que les malintentionnés méconnaissent à dessein, qu’ils apprennent de vous que la saison n’est pas venue encore de frapper l’aristocratie des riches. Un jour viendra, et il n’est pas éloigné, ce sera le lendemain de nos guerres ; un jour, le niveau de la loi réglera les fortunes.

« Aujourd’hui elle ne peut et ne doit qu’imposer les riches en raison des besoins de la patrie. »

Il n’y a, à, coup sûr, en tout cela aucune vue nette, aucune philosophie sociale, aucun plan de société nouvelle. Et comment la démocratie bourgeoise née à peine depuis quelques jours aurait-elle pu susciter d’emblée un autre idéal ? Mais c’était l’indice d’une fermentation et d’un trouble. D’instinct et d’ensemble, la Révolution réagissait contre cet entraînement confus. Hébert lui-même, à cette époque, rassurait les riches. Il leur répétait que sans les sans-culottes, sans les fédérés et les volontaires ils seraient tombés déjà sous les coups du duc de Brunswick, et que le peuple de la Révolution avait sauvé leurs palais, leurs richesses. À peine connue la nouvelle Déclaration des Droits de Momoro, les journalistes s’empressent à la réfuter. Et ce n’est pas seulement pour faire de l’agitation autour des imprudences de la Commune. Il y a comme un malaise de la conscience révolutionnaire, et elle cherche non sans angoisses à quel point elle doit se fixer. Il importe à l’histoire sociale de rapprocher ces documents où se marque la pensée encore mal débrouillée de la période conventionnelle. Le journal de Prudhomme est diffus et pâteux. Il s’adresse aux nouveaux élus :

« Faire jouir immédiatement le peuple des biens qui émanent de lui est un devoir impérieux et pressant ; il faut l’attacher à la Révolution comme à son ouvrage ; et puisqu’il est trop nombreux pour faire lui-même le partage de ses biens, vous devez les administrer comme il le ferait lui-même.

« Nous avons dit, nous répétons que la loi agraire est impraticable ; que c’est une folie qui n’a crû dans le cerveau de personne, et qui n’est mise en avant que pour vous jeter dans un système d’opposition. Nul homme sain d’esprit n’imaginera l’établissement d’une loi générale à laquelle la naissance et la mort de chaque individu apportera nécessairement une variation qui entraînera la subversion totale de l’État ; mais il est nécessaire (et sans cela point d’égalité ; et sans égalité point de liberté), il est nécessaire qu’on opère un rapprochement dans les fortunes qui détruise le principe vicieux de la prépondérance des riches sur les pauvres.

« Il ne doit pas être permis à un citoyen de posséder plus d’une quantité fixe d’arpents de terre, et quoiqu’il doive paraître singulier peut-être de nous voir placer le grand point de l’instruction publique immédiatement à côté du partage des terres, nous ne trouvons pas inutile d’observer, en passant, que quand vous aurez détruit à la fois la prépondérance des richesses sur l’indigence, et celle du talent sur l’ignorance, cette prépondérance dangereuse, qui est encore aujourd’hui à peu près de cent sur cent se trouvera diminuée dans l’espace de cinq à six ans, dans la proportion de soixante sur cent et ainsi de suite, par succession de temps, jusqu’à une balance dont l’homme industrieux et l’homme éclairé ne pourront jamais abuser.

« Si le peuple était assemblé, et vous ne devez pas oublier que vous n’êtes que subrogés en son lieu et place, il vous dirait, après avoir consommé cette mesure : jusqu’à ce qu’elle ait eu son effet, il y a des hommes pauvres, et ils ne doivent pas souffrir ; car les lois sont essentiellement mauvaises et renferment un principe destructeur s’il y a dans la république un seul individu mécontent et opprimé ; donc jusqu’à l’entière opération de ce nivellement de fortune qui nous unira tous par les mêmes liens, les mêmes besoins naturels et les mêmes jouissances, il faut que celui qui n’a pas quatre cents livres de revenu net ne paie rien, absolument rien en argent ; il acquittera sa dette envers l’État par son travail, par sa consommation, par la défense de ses foyers, par le nombre de ses enfants… Qui subviendra donc aux besoins publics du moment ? Les biens des émigrés vous fourniront une partie des besoins que la guerre a multipliés… La justice vous ordonne encore de lever une contribution extraordinaire sur les ennemis connus de la liberté et de l’égalité, dont les fortunes et les privilèges sont le plus cher trésor… »

Tout cela est bien vague ou bien grossier. Comment, sous quelle forme, par quelle institution se préparera le nivellement prévu des fortunes ? Mystère, et comme conclusion précise, rien que l’exonération d’impôt pour les misérables et un emprunt forcé sur quelques catégories de riches suspects.

Le journal de Carra et le journal de Condorcet s’appliquent plus directement, et non sans véhémence, à critiquer les conceptions de Momoro et la loi agraire. Les Annales patriotiques disent le 19 septembre :

« Depuis le commencement de la Révolution les aristocrates n’ont cessé de parler de la loi agraire ; ce n’est pas qu’ils aient cru qu’elle pût avoir lieu. Ils savent très bien qu’injuste dans son principe elle est impraticable dans l’exécution ; mais ce mot leur a paru propre à jeter dans le peuple des semences de crime et de désordre, ils en ont fait l’épouvantail des propriétaires pour les rallier à leur parti. La chétive caste parcheminière avait besoin d’être renforcée ; il fallait, s’il était possible, y attirer les honnêtes gens, la haute bourgeoisie ;


Fragment d’une lettre de J.-B. Clootz, adressée à Barnave.
(D’après un document des Archives nationales.)


mais les cajoleries ne suffisaient point. Un moyen plus sûr a été d’inspirer des craintes pour les propriétés ; et ce moyen a fait quelques prosélytes ; cependant tout ce qui venait de l’aristocratie avérée étant suspect ou dédaigné, il a fallu prendre le masque du patriotisme et prêcher la loi agraire en son nom ; c’est ce que l’on essaie aujourd’hui.

« Ainsi tout homme qui parle de loi agraire, de partage des terres, est un franc aristocrate, un ennemi public, un scélérat à exterminer ; car si ce n’est point un coblencier, c’est un intrigant qui tient à quelque fraction ou à quelque classe de capitalistes, dont la cupidité atroce, spéculant sur la fortune publique, tâche d’écarter les crédules citoyens de la vente des biens nationaux pour les acheter à vil prix, ou enfin à des agioteurs égoïstes qui, voyant leurs portefeuilles remplis d’effets ci-devant royaux, voudraient en faire hausser le prix par le discrédit des acquisitions territoriales ! Tous ces honnêtes gens travaillent le peuple dans le même sens. Joignons-y ces nombreuses familles d’émigrés qui voient approcher le moment de la vente de leurs biens, et qui voudraient bien que la crainte de la loi agraire pût la faire avorter, puisque celle des armes prussiennes ne le peut pas. »

« Examinons cependant ce fantôme, et voyons s’il peut jamais acquérir quelque réalité. Si le peuple n’avait pas constamment témoigné son horreur pour le pillage, nous pourrions craindre de sa part quelque excès de ce genre, mais jamais un partage des biens ; car après l’insurrection, où serait la garantie de cette division illégale ?

« La loi agraire ne peut donc pas résulter de l’insurrection. Serait-ce la Convention nationale ou le Corps législatif qui pourrait la décréter ? Cette supposition est inadmissible ; car il faudrait que tous les membres qui composeront ces assemblées fussent d’une ignorance et d’une perversité qui n’est ni présumable ni possible ; et quand ils la décréteraient, où serait la force coactive qui pourrait la faire exécuter ? J’admire ma complaisance à combattre de pareilles absurdités, et j’en demande pardon aux lecteurs…

« Ce serait véritablement l’histoire de la poule aux œufs d’or ; il n’est pas à craindre que la nation adopte jamais un principe destructif de toute prospérité. Mais il serait fâcheux qu’à l’aide de ce levier on parvînt à remuer le peuple, à l’agiter pour son malheur, à le soulever pour le précipiter dans l’abîme creusé par ses ennemis. Que ceux qui joignent des lumières à des intentions pures s’occupent à éclairer son ignorance ; qu’ils fassent la guerre aux prestiges des malveillants, plus à redouter peut-être que les armes des brigands prussiens et autrichiens. »

Il me semble bien que le journal de Carra n’est pas sans appréhension. S’il est besoin à ce point d’éclairer l’ignorance du peuple, si, pour expliquer l’expansion de l’idée de loi agraire il faut alléguer des manœuvres capitalistes, des ruses d’agioteurs, des mensonges d’émigrés, si toute la contre-révolution, une partie des financiers spéculateurs et une tumultueuse avant-garde populaire agissent, par un concert volontaire ou involontaire, pour propager ou accréditer cette idée, pour éveiller autour d’elle la terreur ou l’espérance, il faut bien qu’elle ait déjà quelques prises.

En vain Carra rejette la conception elle-même : il n’a point de peine à en démontrer la puérilité, mais pour une partie du peuple, des prolétaires, des sans-propriété, il se peut que ce mot de loi agraire ne soit qu’un symbole, l’appel à une égalité plus substantielle, à un régime plus solide de garanties et de droits. Sous ces formes rudimentaires, sous ces enveloppes puériles s’agitent peut-être des instincts puissants, des forces inquiètes.

À deux fois le journal de Condorcet frappe aussi : et le grand banquier cosmopolite Anacharsis Clootz, l’orateur du genre humain, intervient lui-même. Il témoigne dans sa critique de son sens d’homme d’affaires, il sait quelles sont les conditions et les lois de la production bourgeoise. C’est sur un ton violent, et comme pour répondre à un véritable danger, qu’il s’élève contre la loi agraire :

« À bas les perturbateurs !

« Des hommes absurdes ou perfides se plaisent à répandre la terreur dans l’âme des propriétaires. On voudrait semer la zizanie entre les Français qui vivent du produit de leurs terres et les Français qui vivent du produit de leur industrie. Ce projet désorganisateur sort de la boutique de Coblentz ; et de prétendus patriotes croient se populariser en publiant que les propriétés territoriales sont des chimères qui doivent disparaître devant la réalité des propriétés industrielles. Ce galimatias ne mériterait aucune réfutation s’il ne jetait pas l’alarme parmi les citoyens débonnaires qui craignent autant la perte de leur héritage que l’invasion des Allemands ; ce galimatias a contribué plus qu’on ne pense à la prise de Longwy et de Verdun.

« Les tyrans de l’Europe font distribuer depuis trois ans, des écrits aristocratiques et démagogiques où les menaces d’une prétendue loi agraire sont exposées adroitement. Si cette menace se réalisait, la contre-révolution serait possible ; l’anarchie éviterait la peine aux rois voisins de se coaliser contre la France. Les usurpateurs détestent notre régénération, parce qu’elle rend aux propriétaires tous les droits envahis par la féodalité.

« Les méchants invitent le pauvre à faire la guerre au riche ; mais le peuple est raisonnable, il comprend fort bien que le territoire est la base de l’industrie, et que l’un ne va pas sans l’autre. Les prédicateurs du partage des terres ne seront pas écoutés à la campagne, et ils seront lapidés à la ville dont les nombreux ateliers seraient anéantis par leur folle doctrine. Un ouvrier qui gagne trente ou quarante sols par jour est plus riche avec ses bras et ses espérances que si l’on partageait nos soixante-quatre millions d’arpents cultivés entre vingt-sept millions d’hommes, dont la seconde génération serait réduite à une misère, une ignorance, une apathie, une faiblesse qui la mettraient sous le joug du premier conquérant.

« Il n’y aurait plus ni villes, ni routes, ni digues, ni courriers, ni correspondance, ni imprimeurs, ni papier, ni journal, ni journalistes, ni aucune sentinelle morale et physique. Croupir dans la barbarie sur le fumier d’un misérable arpent tantôt grêlé ou noyé, serait le sort des citoyens français. Le plus mince journalier préférera son salaire quotidien à la chance du meilleur lot agraire, d’autant plus que le prix de la main-d’œuvre s’améliore sous le régime de la liberté.

« Il ne faut pas une grande perspicacité pour prévoir les suites déplorables de la violation du tien et du mien. Aussi le moindre ouvrier d’une manufacture immense repousserait-il l’hypocrite qui lui dirait de partager les magasins et les capitaux d’un fabricant dont les relations lointaines procurent de l’ouvrage à douze cents familles laborieuses.

« Le plus borné des artisans est convaincu que la dépouille du célèbre Decretot ferait mourir d’inanition trois ou quatre mille citoyens. Que ceux qui veulent faire passer une motion incendiaire se retirent loin d’une société policée ; car ils se feraient assommer par tous les habitants de la ville et par tous les propriétaires et fermiers de la campagne dont l’aisance se fonde sur le débouché des villes populeuses et commerçantes. Les bons esprits, les hommes droits, les vrais amis du genre humain, doivent s’empresser à tranquilliser le monde sur les projets impuissants d’une clique abominable.

« Il en est du partage des terres comme du partage des rivières ; nous perdrions tous les profits de la pêche, de la navigation et du commerce avec des filets d’eau. L’excès de la saignée tue l’homme le plus robuste. Et de quoi se plaignent les perturbateurs ? Le nouveau régime ne tend-il pas à morceler les fortunes colossales par des moyens doux et tutélaires ? Les substitutions, les droits d’aînesse et de masculinité sont abolis, ainsi que les maîtrises, les privilèges, les barrières seigneuriales et fiscales.

« On ne s’enrichira plus à la cour, à l’église, à la maltôte ; le brigandage des agioteurs n’accumulera plus des monceaux d’or dans un cercle de financiers. Nous mépriserons les Gracchus modernes, nous imiterons l’ancien Gracchus, en distribuant les communaux à un million de pauvres, en distribuant de vastes terrains qui attendent des bras en Corse, à Madagascar et dans la Guyane.

« Une émulation créatrice multipliera les branches de l’industrie maritime et continentale : la prospérité publique augmentera par une circulation plus rapide et plus abondante de toutes les productions de la terre et de la mer.

« Rassurez-vous donc, propriétaires pusillanimes, pesez mes paroles. J’aurais désiré que les commissaires de l’Assemblée nationale eussent fait une réponse péremptoire aux administrateurs de Reims, qui, en souscrivant au serment de l’égalité, témoignèrent de vives inquiétudes pour leurs possessions légitimes. Il faut montrer aux peureux que la majorité soi-disant pauvre est éminemment intéressée à la sauvegarde de la minorité soi-disant riche. Et cette démonstration est d’autant plus nécessaire aujourd’hui, que nous soutenons une guerre dispendieuse avec des assignats hypothéqués sur les fermes et les forêts nationales qui se vendraient à vil prix, si la crainte d’une loi agraire empochait les capitalistes régnicoles ou étrangers de faire des acquisitions territoriales en France. La Convention nationale publiera, sans doute, une instruction pour servir d’oreiller aux propriétaires timides. »

Je n’ai pas à discuter ici, bien entendu, les vues du grand banquier. Sur le fond même de la question il a raison. Il est certain que le partage des terres est une utopie réactionnaire qui ramènerait la société à un état de barbarie agricole et d’universelle pauvreté. La division du travail la plus fondamentale et la plus féconde est la division des villes et des campagnes, du travail industriel et du travail agricole. Un allotissement universel qui ferait disparaître cette division essentielle du travail humain et qui répartirait toutes les familles sur de minuscules domaines ruraux, éparpillerait et abaisserait l’activité des hommes : ils ne songeraient plus qu’à pourvoir aux plus grossiers aux plus élémentaires besoins. Anacharsis Clootz a raison de dire que l’industrie repose sur le territoire, c’est-à-dire qu’elle doit emprunter au sol les matériaux qu’elle met en œuvre, les produits qu’elle transforme et utilise. Cela suppose évidemment que tous les produits de la terre ne sont pas absorbés par les habitants des campagnes ; et il en serait ainsi dans le cas d’une répartition uniforme du sol à tous les citoyens.

Et Clootz a le droit de dire que cette opération serait funeste aux ouvriers des villes autant qu’elle serait dommageable aux propriétaires ruraux : leur salaire représente pour eux infiniment plus de bien-être que le produit de quelques arpents qui leur seraient alloués. Et il était d’une politique habile de mettre la classe ouvrière en garde, au nom de son propre intérêt, contre une utopie rétrograde et appauvrissante.

Mais Clootz va plus loin. Il sent très bien que sous le mot de partage des terres, il s’agit, en réalité, du partage des fortunes. Consciemment ou inconsciemment, c’est ainsi que la question se pose dès lors. Il serait impossible de procéder au partage des fortunes territoriales sans se demander ce qu’on ferait des autres ; et l’idée de partager les capitaux industriels serait invinciblement suggérée par le partage des capitaux fonciers. Clootz va au devant du danger en démontrant que la concentration des capitaux, de l’activité industrielle et marchande est la condition même de la grande production et des vastes échanges. Il est parfaitement vrai que démembrer pour la répartir une grande entreprise industrielle et commerciale, c’est tout simplement la tuer ; et le partage des propriétés industrielles est plus absurde encore et plus meurtrier que le partage des propriétés agricoles, parce que l’organisme industriel plus concentré ne supporte pas sans péril le sectionnement dont s’accommode à la rigueur la production agricole. Clootz a le sens de la grande évolution capitaliste qui se prépare, et il a beau adoucir un peu et voiler sa thèse, en annonçant que par des moyens tutélaires et doux les fortunes colossales seraient diminuées, il ne ferme, en réalité, que les sources déjà fermées ou taries par la Révolution : pensions de cour, bénéfices d’église. Il laisse toutes vives et toutes jaillissantes les grandes sources de fortune bourgeoise, le grand commerce, la grande industrie. Et il a raison de dire que ce n’est point par d’innombrables et pauvres filets d’eau, mais par grands fleuves et grandes masses que doit couler la force de production et de richesse. Il oppose donc souverainement à l’idée de la stagnation et de la dissémination agricole le hardi capitalisme progressif qui devait dominer toute la période moderne et qui prépare lentement les éléments de l’ordre socialiste.

Chose curieuse ! Le même fantôme de « loi agraire » et de « partage » dont on se servait il y a cent dix ans contre la Révolution bourgeoise, on s’en sert aujourd’hui contre la Révolution prolétarienne. C’est nous, socialistes, qui sommes maintenant traités de partageux, et souvent par les descendants de ces bourgeois révolutionnaires qui furent appelés partageux par les ennemis de la Révolution. Contre nous aussi, on essaie de persuader aux paysans que nous voulons procéder à un partage universel. Reproche puéril et absurde, bien plus inepte aujourd’hui, appliqué aux socialistes, qu’il ne l’était il y a plus d’un siècle appliqué aux révolutionnaires bourgeois. Car si, à la fin de 1792, il y avait déjà une civilisation industrielle que l’universel partage des terres aurait ruinée, si déjà les ouvriers industriels trouvaient dans leur salaire plus de bien-être qu’ils n’en auraient eu aux champs avec leur misérable fragment de propriété, combien aujourd’hui la chute serait plus terrible encore avec les grandes cités prodigieusement accrues, avec la force industrielle et ouvrière plus que décuplée ! Et j’ai à peine besoin d’ajouter que dans l’ordre industriel aussi, les socialistes ne songent pas à démembrer, à décomposer les vastes organismes. Non, ils ne veulent pas disséminer en d’innombrables filets impuissants la force croissante du grand fleuve. Ces fleuves de la grande production moderne, ils les veulent, au contraire, élargir et approfondir ; et ils veulent les mettre en communication les uns avec les autres pour qu’ils ne forment qu’un système, à la fois centralisé et divers, portant partout la fécondité et la vie. Seulement ces fleuves, nous ne voulons pas, pour continuer l’image de Clootz, qu’une minorité les exploite, et s’approprie au détriment de la communauté travailleuse le bénéfice de la pêche, de la navigation, des forces motrices. Nous ne voulons pas briser les grands cadres de la production moderne, mais nous voulons y installer la souveraineté du travail organisé.

Il est visible, au ton passionné et pressant du grand banquier, que l’idée de la loi agraire avait fait plus de progrès dans les esprits que d’habitude on ne l’imagine. Ou du moins, les propriétaires commençaient à s’en inquiéter sérieusement. Ce qu’il raconte des administrateurs de Reims est significatif. Ils craignaient, en prêtant serment à l’égalité, de consentir à un partage égal des fortunes, à ce qu’on appellera bientôt « l’égalité de fait ». Et Clootz ne craint pas d’insinuer que si Longwy et Verdun ont capitulé, c’est parce que la bourgeoisie de ces deux villes s’est sentie menacée par la propagande contre la propriété autant que par les envahisseurs.

Ainsi, à l’Ouest, au Centre, à l’Est, à Bernay, à Reims, à Longwy, même inquiétude, même appréhension.

Il serait enfantin de répéter que la contre-révolution seule est responsable de ces alarmes. Si rétrograde, au fond et en soi, que fût la conception de la loi agraire et du partage, il est naturel qu’à cette époque une partie du peuple, la plus souffrante ou la plus ardente, s’y soit laissé tenter. Malgré la croissance déjà très marquée de la puissance industrielle et mobilière, c’est encore la terre qui apparaissait, si je puis dire, comme la substance de la richesse. C’est par la possession de la terre que l’Église et les nobles, c’est-à-dire les puissances d’hier qui résistaient encore, s’étaient affirmés. La bourgeoisie se précipitait aux ventes des biens nationaux, comme pour confirmer à son tour par la possession du sol sa domination naissante.

Puisque le peuple montait enfin, puisqu’il venait de conquérir le suffrage universel et le droit politique, puisqu’il jouait un rôle décisif, puisqu’il allait créer la République où sa force s’épanouirait, ne devait-il pas, lui aussi, donner, pour ainsi dire, à son pouvoir nouveau la consécration de la terre, marquer, lui aussi, sa souveraineté de ce qui avait été pendant des siècles le signe de la souveraineté nobiliaire et ecclésiastique, et de ce qui devenait le signe de la souveraineté bourgeoise ? Ainsi, fermentaient dans les esprits populaires de vagues pensées où des éléments rétrogrades se mêlaient à des forces d’avenir.

Kéralio croit utile après Clootz, de réfuter encore la loi agraire, dans la Chronique de Paris, de Condorcet, et dans le Patriote français, de Brissot :

« J’ai lu dans quelques papiers publics, que des commissaires se disant envoyés par le pouvoir exécutif et par la Commune de Paris, ont distribué une Déclaration des Droits portant que la nation ne reconnaît que les propriétés industrielles et assure la garantie de ce qu’on appelle faussement propriétés territoriales, jusqu’au moment où elle aura établi des lois sur cet objet. On ne sait ce qui frappe davantage dans cette insolente démarche, ou de l’audace de quelques individus qui, sans mission quelconque du souverain, osent parler en son nom, ou de l’absurdité des projets que cette étrange déclaration parait annoncer, ou du danger des troubles qu’elle pourrait exciter. Il est important de prémunir contre ces pernicieuses maximes, dictées par une profonde ignorance, ou par la plus maligne malveillance, les citoyens dont elles pourraient égarer la bonne foi »

« Ces individus, qui osent s’élever au-dessus du souverain, nous déclarent qu’ils ne reconnaissent que la propriété industrielle, et que la nation s’est trompée, ainsi que toutes les autres, quand elle a reconnu et garanti une propriété territoriale. C’est nous dire positivement qu’embrassant les songes de quelques rêveurs, ils veulent dégrader les hommes en les abaissant à l’état de brutes et rendre la terre commune entre eux.

« Je pourrais les presser sur ce principe, en disant qu’il n’est pas absolument vrai que la terre soit commune aux brutes, que chacune a une espèce de propriété territoriale ; que l’espace qu’elle a choisi et préparé pour s’y reposer lui appartient et qu’elle a droit de le défendre. Je pourrais ajouter que les peuplades sauvages ont aussi leur espèce de propriété territoriale, et que chacune a pour ses chasses un terrain déterminé d’où elle exclut toutes les autres. Mais ce n’est pas ici le lieu de développer et de suivre ces idées ; je me propose de le faire ailleurs, et je passe à notre état de civilisation.

« Ces prétendus souverains qui nous annoncent des lois toutes nouvelles veulent bien nous accorder la propriété industrielle, mais la propriété territoriale n’est-elle pas également fondée sur notre industrie ? Quoi ! un arbre que j’aurai arraché pour en faire un pieu, une flèche ou un bâton m’appartiendra parce qu’il ne tient plus à la terre, et celui que j’aurai tiré d’un lieu, que j’aurai déraciné avec soin et replanté dans un autre lieu, que j’aurai façonné, taillé, fumé par mon industrie ne m’appartiendra pas parce qu’il tient à la terre ? Quoi ! la cabane ou la maison que j’ai construite et le terrain qu’elle couvre ne sont pas à moi, parce que les pieux et les pierres qui les soutiennent touchent à la terre ? Toutes ces choses sont à moi dans l’état animal, si je puis les défendre ; elles sont également à moi dans l’état social et plus sûrement, en vertu de la garantie réciproque de toute espèce de propriété.

« Mais à quel but peuvent tendre ces audacieux novateurs, en parlant d’un pareil principe ? Veulent-ils le partage de tout le territoire de la France en portions égales, dont chacune serait donnée à chaque chef de famille ? Alors chacun de ces chefs aurait la propriété de sa portion, elle lui serait garantie par tous les autres, et il y aurait une propriété territoriale toute pareille à celle qui existe aujourd’hui ; ainsi nos prétendus législateurs n’auraient avancé un faux principe que pour troubler l’ordre actuel en violant la propriété territoriale établie et en recréer une du même genre.

« Examinons maintenant quel peut être le partage que ces novateurs semblent projeter. Il est facile à une colonie qui prend possession d’un territoire déterminé, de le répartir aux chefs de famille en portions à peu prés égales. Il est possible qu’un législateur qui donne des lois nouvelles à un petit peuple, institue cette répartition en même temps que les lois. Lycurgue l’a fait en Laconie. Quelques philosophes grecs, et entre autres Platon, grand philosophe en morale, poète et rêveur en politique, adoptèrent ce partage égal des propriétés territoriales, et voulurent en faire une règle, absolue. L’exécution en est malaisée, même dans un premier établissement, à raison de l’inégalité du sol et de la situation plus ou moins favorable au commerce.


Combat de Valmy
(20 Septembre 1792) Kellermann général en chef.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


Elle serait très difficile chez une grande nation établie depuis longtemps ; et soit qu’elle eût lieu une fois chez un grand ou un petit peuple, il serait absurde de croire qu’elle pût subsister. Il est évident qu’en assignant à chaque famille une portion limitée du territoire national, il faudrait limiter le nombre des familles et celui des enfants dans chaque famille ; car dans le cours de quelques années la mortalité réunira plus d’une famille à son chef, et il sera riche ; plusieurs autres familles s’accroîtront par la fécondité du père et de la mère, et elles seront pauvres. Un sol abondant deviendra stérile, les variations du cours du commerce augmenteront la valeur des productions d’un terrain, et la diminueront dans un autre ; alors l’égalité prétendue des biens s’évanouira. On ne pourrait la conserver qu’en faisant un nouveau partage à la mort ou à la naissance de chaque citoyen ou à chaque changement dans la valeur ou la fertilité du sol ; ce qui est évidemment absurde. Lycurgue, en instituant la répartition égale des terres en même temps que ses lois, fut déterminé par des circonstances locales et des vues particulières. Le peuple laconien était peu nombreux, presque isolé, avait très peu de commerce.

« Son territoire était plus que suffisant pour le nourrir. L’objet du législateur fut de l’entretenir dans cette abnégation du commerce, des arts, des sciences, et des commodités de la vie. Sa répartition du territoire en portions égales n’eut lieu que dans l’origine ; elle ne subsista point parce qu’il serait impossible de la conserver. Il y aurait de la démence à vouloir traiter une nation nombreuse, agricole, commerçante et riche, comme le petit peuple de Laconie. Le calcul en a été fait ; le territoire de la France ne suffirait pas seul à la subsistance de ses habitants ; ils y suppléent par le commerce et leur industrie ; et ces deux sources de richesse et de force publique augmentées par la liberté, vont accroître la population ; un partage égal des terres les obstruerait, et serait la ruine totale de la nation française.

« Il n’y aurait donc que la plus profonde ignorance en politique, en histoire, en commerce, en législation, ou un vil asservissement à des passions honteuses, un abandon criminel de la cause publique, un exécrable dessein d’exciter le trouble, les haines, les discordes civiles, et de servir le despotisme en violant une propriété légitime, qui pût faire proposer le partage du territoire de France en portions égales. Une répartition trop inégale des richesses est dangereuse ; une trop grande division ne l’est pas moins, parce qu’elle ôte à la culture des arts les avances sans lesquelles ils languissent et meurent. Il faut sans doute obvier à la répartition trop disproportionnée des biens de toute nature, mais sans violence et sans injustice, par des lois sages qui loin d’entraver l’industrie du cultivateur et de l’artisan, loin de mettre des bornes à leurs fortunes, tendent au contraire à les accroître, et en même temps à les diviser par des voies douces et naturelles, en favorisant les mariages et l’entretien des enfants, en fixant un maximum à l’acquisition des terres, en prohibant les donations, les legs, les substitutions, les partages inégaux, et autres moyens d’accumuler les biens soit industriels, soit territoriaux, sur un petit nombre de têtes.

« Ces dispositions dérivent du système de la nature, contre lequel les passions fougueuses d’un égoïste, ou les idées étroites d’un écolier, enthousiasmé d’une rêverie platonique ou d’une institution locale d’un homme de génie, viendront toujours se briser comme les flots de la mer contre un banc de rochers. »

C’est tout le programme social de la Gironde ; et par sa complaisance pour le développement de la richesse, des commodités et des joies de la vie, il est moderne et progressif, bien plus près du socialisme créateur et abondant qu’un maigre programme d’austérité spartiate et de systématique pauvreté. Mais l’illusion est de croire que, même avec le partage égal à l’intérieur des familles, l’équilibre social pourra être rétabli et maintenu et que « les disproportions dangereuses » entre les fortunes s’atténueront. De plus, Kéralio triomphe vraiment à trop bon compte en combattant le partage égal des terres pris dans son sens littéral et mathématique. C’est un jeu d’esprit vraiment trop facile. Il eût été d’un philosophe et d’un homme d’État de démêler, sous cette formule enfantine, l’aspiration du peuple à la propriété. Et comment y introduire ces millions de journaliers agricoles ou d’ouvriers industriels qui voyaient se produire au-dessus d’eux une révolution sociale où eux-mêmes n’atteignaient pas ? Voilà le problème que la Gironde néglige de se poser. Mais, chose curieuse, et qui montre bien que la loi agraire avait fait quelque chemin dans les esprits, Kéralio est d’accord avec le journal de Prudhomme pour demander que les acquisitions territoriales soient limitées. Procédé tout empirique et bien superficiel. Ce n’est point d’ailleurs par le monopole terrien que la bourgeoisie nouvelle menacera dans la société issue de la Révolution l’équilibre social.

Ainsi, quand la Gironde jouait « de la loi agraire », pour exciter les esprits contre ses rivaux, elle ne créait pas de rien un spectre. Il y avait, en effet, un sourd commencement de propagande, des tendances confuses en ce sens et des appréhensions grandissantes. Mais elle savait bien que ni Marat, ni Robespierre, ni Danton, ni l’immense majorité de la Commune de Paris, n’aspiraient à la loi agraire. Elle savait bien qu’il n’y avait là aucun péril précis, pressant et aigu. Et pourtant elle essayait d’envelopper « le triumvirat » dans un vague soupçon. Elle tira parti de l’équipée de Momoro, de l’imprudence ou de l’excès de zèle de quelques autres commissaires du pouvoir exécutif et de la Commune pour fulminer contre eux, pour les dénoncer (c’est l’expression même du journal de Brissot), comme des tocsins ambulants. Massacres de septembre, vols de bijoux, vols du garde-meuble, loi agraire, elle faisait de tout cela un mélange effrayant et trouble, pour affoler la province, pour l’animer contre Paris et contre les élus de Paris pour inquiéter les députés de la Convention en route vers la capitale et pour obtenir d’emblée, de leur esprit prévenu, des mesures de défiance et de rigueur contre Paris et sa représentation.

Détestable politique, factice et artificieuse. Roland, dès le 18, sous prétexte que la garde nationale de Paris n’avait pas su préserver du vol le garde-meuble, concluait étrangement « qu’il fallait à l’Assemblée nationale une force armée, continuellement à sa réquisition et capable, par sa constance et son activité, de maintenir à l’abri de toute atteinte et les représentants de la nation et son trésor et ses archives et ses enfants ». C’est l’idée de la garde conventionnelle départementale qui perce ; tout le plan de bataille de la Gironde, puérile et âpre, était dressé avant même que la Convention se réunît ; et Marat exaspéré, se contenant à peine malgré les avis de modération et de prudence qui lui étaient donnés de toutes parts, semblait prêt à faire malgré lui, par la violence de ses propos, le jeu des Girondins. Il s’écriait le jeudi 20 septembre, c’est-à-dire le jour même où la Convention vérifiait les pouvoirs de ses membres : « Frères et amis, n’oubliez jamais que la municipalité provisoire qu’ils s’efforcent d’anéantir a sauvé la patrie depuis le 9 août et qu’elle peut la sauver encore. N’oubliez jamais que son Comité de surveillance, qu’ils s’efforcent de rendre odieux, veille jour et nuit au salut public. N’oubliez jamais que vous seriez déjà égorgés par les conspirateurs s’il ne s’assurait des malveillants, des traîtres, des contre-révolutionnaires connus.

« Songez que pour vous garantir de leurs attentats et les mettre dans l’impuissance de machiner, il faut, dans la crise actuelle, une maison d’arrêt où soient enfermés les malveillants et les ennemis de la patrie, jusqu’à ce que la liberté soit assurée. Demandez vous-mêmes cette maison à la Commune et pressez-la d’en choisir une sûre et commode où ils vivront à leurs dépens. C’est assurément la plus douce des mesures à prendre contre eux que de les traiter de la sorte. »

Et le 21 septembre, c’est-à-dire le jour de la première séance effective de la Convention, Marat, après avoir raillé assez agréablement Pétion : « Pétion est un bon homme, un homme probe, j’en conviens ; il figurerait à merveille dans une place de juge de paix, d’arbitre, de caissier municipal, de receveur de collège, de receveur de district ; mais il a des yeux qui ne voient rien, des oreilles qui n’entendent rien, une tête qui ne réfléchit sur rien, » termine par ces paroles graves et faciles à exploiter contre lui :

« Une seule réflexion m’accable, c’est que tous mes efforts pour sauver le peuple n’aboutiront à rien, sans une nouvelle insurrection. À voir la trempe de la plupart des députés à la Convention nationale, je désespère du salut public. Si dans les huit premières séances toutes les bases de la Constitution ne sont pas posées, n’attendez plus rien de ces représentants. Vous êtes anéantis pour toujours, cinquante ans d’anarchie vous attendent, et vous n’en sortirez que par un dictateur vrai patriote et homme d’État. Ô peuple babillard, si tu savais agir ! »

Ainsi, le sourd retentissement de l’orage qui se développait depuis plus d’un mois faisait vibrer, si je puis dire, la porte de la Convention. Sur le seuil même de la grande Assemblée, les partis révolutionnaires en lutte continuent les défis, les menaces qu’ils échangent depuis le 10 août.

Mais pendant que s’accumulent ainsi, dans l’horizon étroit et ardent de Paris, les électricités contraires, les soldats de la Révolution livrent à la frontière, contre les premiers assauts du despotisme universel, la bataille de la liberté. Longwy avait capitulé ; Verdun, malgré l’héroïque résistance de Beaurepaire, qui s’était suicidé plutôt que de signer la capitulation, s’était livré aussi le 4 septembre. Mais le cœur de la Révolution ne fléchit point.

Est-il vrai que les ministres girondins songèrent en août et septembre à quitter Paris, à transporter au sud de la Loire le conseil exécutif, le roi, la Convention ? Ils eurent évidemment quelques velléités de retraite, ou du moins ils examinèrent cette hypothèse, sans qu’il soit permis de savoir à quel degré ils y entrèrent. C’est en juillet, avant que Roland fût redevenu ministre, que le sujet fut abordé la première fois.

« Un jour, dit Barbaroux, que nous revenions, Rebecqui et moi, des Champs-Elysées, où nous nous étions entretenus de nos projets (contre la royauté), nous rencontrâmes Roland et Lanthenas… Nous les embrassâmes avec transport ; Roland nous témoigna le désir de conférer avec nous sur les malheurs publics ; nous convînmes que je me rendrais chez lui le lendemain, seul, pour échapper aux regards des espions. Je fus exact au rendez-vous. Roland logeait dans une maison de la rue Saint-Jacques, au troisième ; c’était la retraite d’un philosophe ; son épouse fut présente à la conversation et la partagea.

« Ailleurs, je parlerai de cette femme étonnante. Roland me demanda ce que je pensais de la France et des moyens de la sauver ; je lui ouvris mon cœur et ne lui dissimulai rien de mes premières tentatives dans le Midi. Précisément, Servan et lui s’étaient occupés du même plan. Mes confidences amenèrent les siennes. Il me dit que la liberté était perdue si l’on ne déjouait sans retard les complots de la Cour ; que Lafayette paraissait méditer des trahisons au Nord ; que l’armée du centre, toute désorganisée, manquant de toutes les espèces de munitions, ne pouvait empêcher l’ennemi de faire une trouée ; et qu’enfin tout était arrangé pour que les Autrichiens fussent à Paris dans six semaines.

« N’avons-nous donc, ajouta-t-il, travaillé depuis trois ans à la plus belle révolution que pour la voir renverser en un jour ? Si la liberté meurt en France, elle est perdue pour le reste du monde ; toutes les espérances des philosophes sont déçues. La plus cruelle tyrannie pèsera sur la terre… Prévenons ce malheur, armons Paris et les départements du Nord ; ou, s’ils succombent, portons dans le Midi la statue de la Liberté et fondons quelque part une colonie d’hommes indépendants. « Il me disait ces mots et des larmes roulaient dans ses yeux. Le même sentiment faisait couler celles de son épouse et les miennes. Oh ! combien les épanchements de la confiance soulagent les âmes contristées ! Je leur fis également le tableau des ressources de nos départements, et de nos espérances. Je vis une joie douce se répandre sur le front de Roland ; il me serra la main et fut chercher une carte géographique de la France.

« Nous observâmes que des bords du Rhin à la mer de l’Ouest, la France était partagée par les montagnes des Vosges, du Jura et par la Loire qui coule dans la même direction. Entre les points où les rochers finissent et celui où commence la barrière des eaux, sont des plaines assez vastes qu’il fallait défendre par un camp ; les montagnes l’eussent été par leurs fiers habitants, et les bords de la Loire par des redoutes qu’on y eût facilement élevées, car le fanatisme et nos fautes n’avaient pas encore armé la Vendée. Si l’ennemi eût forcé le camp, s’il eût passé la Loire ou traversé les montagnes du Jura, une seconde barrière devait l’arrêter : à l’Est, le Doubs, l’Ain, le Rhône ; à l’Ouest, la Vienne, la Dordogne ; au centre, les rochers et les rivières du Limousin. Plus loin, nous avions l’Auvergne, ses buttes escarpées, ses ravins, ses vieilles forêts, et les montagnes du Velay, jadis embrasées par le feu, maintenant couvertes de sapins, lieux sauvages où les hommes labourent la neige, mais où ils vivent indépendants. Les Cévennes nous offraient encore un asile trop célèbre pour n’être pas redoutable à la tyrannie ; et à l’extrémité du Midi, nous trouvions pour barrière l’Isère, la Durance, le Rhône, depuis Lyon jusqu’à la mer, les Alpes et les remparts de Toulon. Enfin, si tous ces points avaient été forcés, il nous restait la Corse ; la Corse où les Génois et les Français n’ont pu naturaliser la tyrannie, qui n’attend que des bras pour être fertile et des philosophes pour se guérir de ses préjugés.

« Roland pensait qu’il fallait former au centre du Midi des magasins de subsistances, s’assurer de la manufacture d’armes de Saint-Étienne, et occuper l’arsenal de Toulon. Je désirais de mon côté qu’on n’abandonnât pas la Bretagne… La marine de Toulon ne suffira jamais pour donner à un État un rang parmi les puissances maritimes. Brest nous était donc nécessaire, et je pensais que des bords de la Loire on pouvait porter la liberté jusqu’à la pointe d’Ouessant, en établissant des points de résistance sur les rivières et au milieu même des landes, depuis Granville jusqu’à la Flèche.

« Toutefois nous ne voulions pas abandonner les départements du Nord et Paris ; il fut, au contraire, résolu que nous tenterions tous les moyens de les sauver. »

Je ne veux pas exagérer l’importance d’une conversation sentimentale et romantique entre le vieux bureaucrate naïf et le jeune Marseillais à l’imagination vagabonde ; je ne veux pas non plus relever la puérilité extraordinaire de leur plan de défense. Ils semblent considérer comme négligeable la victoire de la contre-révolution à Paris. Et pourtant, si le roi vainqueur est maître de la capitale, si les Prussiens, les Autrichiens, les émigrés, les nobles, les prêtres tiennent Paris, il y aura jusque dans le Midi un retentissement funeste ; et de Toulon, de Marseille, d’Arles, d’Avignon, de Toulouse, les royalistes exaltés de nouveau par l’espérance prendront à revers les patriotes en désarroi, qui se replieront de ligne de retraite en ligne de retraite. Mais à travers tous ces enfantillages, il y a un fait grave : que devient la France dans ces calculs ? Elle semble s’évanouir. Barbaroux, Roland, ont une facilité étrange à la concevoir sans Paris. On dirait qu’avec quelques tronçons de Révolution méridionale et quelques îlots de Révolution bretonne, ils s’imaginent refaire la France et la maintenir.

Chose inouïe : il y a un moment, dans le système de Barbaroux, où la France révolutionnaire tient tout entière dans la Corse et dans la Vendée. Pour avoir trop aisément déserté Paris, le cœur toujours chaud de la Révolution et de la patrie, voilà les Girondins réfugiés aux extrémités inertes et glacées. C’est à ce qui est le moins la France, c’est à la Corse à peine annexée d’hier, c’est à la Vendée déjà travaillée par un esprit de séparatisme et d’insurrection, qu’ils demandent le salut suprême. Étrange et dangereuse aberration : car c’était affaiblir la défense que de prendre aussi aisément son parti de la perte de Paris, c’était perdre la France que de se figurer je ne sais quelle survivance de la patrie réduite à quelques fragments épars. Il serait criminel de bâtir sur ce roman d’une heure une accusation sinistre de trahison contre la Gironde ; mais il apparaît, par la facilité de ces rêves dissolvants, qu’elle était incapable de sauver la Révolution et la patrie. On dirait que le cœur de la Gironde ne coïncide pas exactement avec le cœur de la France. A cette heure tragique où toutes les énergies devaient être comme ramassées en un centre, ils s’abandonnent à la dérive au cours incertain de la Loire ou au cours impétueux du Rhône qui fuit vers des rivages lointains. Je ne sais quelle obsession de la patrie locale, et je ne sais aussi quelle vanité des influences locales obscurcissent la notion de la grande patrie menacée. Barbaroux, qui a négocié avec le général Montesquiou, qui compte sur lui, se voit déjà le centre de la résistance dans le Midi, le héros de la France méridionale sauvant, sur les bords du Rhône, la liberté du monde perdue aux bords de la Seine.

Fragiles mais dangereuses chimères ! Mme Roland ne conteste point le sens de ces conversations :

« C’est, écrit-elle, dans le courant de juillet (1792), que, voyant les affaires empirer par la perfidie de la Cour, la marche des troupes étrangères et la faiblesse de l’Assemblée, nous cherchions où pourrait se réfugier la liberté menacée. Nous causions souvent, avec Barbaroux et Servan, de l’excellent esprit du Midi, de l’énergie des départements dans cette partie de la France, et des facilités que présenterait ce local pour y fonder une République si la Cour triomphante venait à subjuguer le Nord et Paris.

« Nous prenions des cartes géographiques ; nous tracions la ligne de démarcation ; Servan étudiait les positions militaires ; on calculait les forces, on examinait la nature et le moyen de reversement des productions ; chacun rappelait les lieux ou les personnes dont on pourrait espérer de l’appui, et répétait qu’après une Révolution qui avait donné de si grandes espérances il ne fallait pas tomber dans l’esclavage, mais tout tenter pour établir quelque part un gouvernement libre.

« Ce sera notre ressource, disait Barbaroux, si les Marseillais que j’ai accompagnés ici ne sont pas assez bien secondés par les Parisiens pour renverser la Cour ; j’espère cependant qu’ils en viendront à bout, et que nous aurons une Convention qui donnera la République pour toute la France. »

Encore une fois, il y aurait scélératesse à prétendre qu’il y a eu dans l’esprit des Girondins comme un schisme prémédité. C’est seulement en cas de défaite de la liberté au centre, à Paris, qu’ils suscitaient cette République du Midi. Qui peut oublier que précisément à cette heure les bataillons marseillais accouraient à Paris pour y livrer, dans l’intérêt de tous, la bataille de la liberté ? Qui peut oublier que Servan, un moment attardé à ces plans enfantins, n’aura bientôt, comme ministre de la guerre, qu’une pensée : couvrir Paris, et éliminer tous les plans aventureux qui pourraient laisser la capitale à découvert ? Mais il y avait pourtant je ne sais quel principe secret de dispersion, de paralysie et de défaite dans cette complaisance girondine aux rêves de France restreinte. Les Roland s’occupent de cette France diminuée, de cette France méridionale comme si elle était la France définitive : ils marquent, comme le dit avec une effrayante tranquillité Mme Roland, les « lignes de démarcation » ; ils cherchent comment elle se suffira elle-même, au point de vue économique, non pas quelques jours, mais toujours. On ne sent pas en eux le frémissement des fibres tranchées qui cherchent à se rejoindre, à se renouer au cœur de la patrie. Je cherche en vain, en tous ces rêves, le plan de reprise de Paris le retour triomphal de la liberté vers le Nord ; elle semble s’immobiliser aux glorieux rayons du Midi et s’y endormir dans une fierté nonchalante. Avant même d’avoir reçu la blessure, le cœur de ces hommes est cicatrisé. Et ce n’est pas seulement dans des conversations privées et un peu romanesques, c’est au Conseil même des ministres, c’est dans les jours tragiques qui suivent la chute de Longwy et de Verdun, que cette pensée se fait jour. Danton, un peu plus tard, poussé à bout par la haine meurtrière de la Gironde, se retourne, et l’accuse en pleine Convention : « Puisqu’il s’agit de dire hautement sa pensée, je rappellerai, moi, qu’il fut un moment où la confiance fut tellement abattue qu’il n’y avait plus de ministres, et que Roland lui-même eut l’idée de sortir de Paris. »

Mme Roland atténue la chose, mais elle ne peut la nier :

« Je sais que, dans la supposition que les Prussiens s’approchassent beaucoup de Paris, on mit une fois en question ce qu’il conviendrait de faire et s’il serait sage de faire quitter cette ville à la représentation nationale qui intéressait tout l’empire ; mais la discussion fut légère, hypothétique, plus même qu’elle n’eût dû l’être ; il n’y eut point de menaces faites par aucun des ministres à ses collègues ; c’est Danton, qui a imaginé, après l’événement, de bâtir cette dénonciation, tant pour s’en faire un mérite que pour nuire à Roland. J’ai ces choses-là très présentes pour en avoir entendu parler à mon mari en sortant du Conseil, qui se tenait alors chez lui. »


Amende honorable du Prince de Brunswick et brûlure de son Manifeste.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)



Mais si discrètes, si incertaines qu’elles soient, ces premières ouvertures de retraite auraient pu être funestes en propageant la panique. Elles étaient vraiment prématurées : car si Longwy et Verdun étaient pris, ni Kellermann à l’armée de Metz, ni Dumouriez à l’armée de Sedan n’avaient subi, dans les premiers jours de septembre, aucun échec, et les enrôlements des volontaires se poursuivaient avec un élan admirable. Il n’y a aucun rapport entre ce projet des girondins et l’acte de Gambetta sortant de Paris pour organiser la résistance en province. Le gouvernement de la Défense nationale n’avait pas quitté Paris ; il y était resté, il y subissait l’investissement ; et le premier objet de Gambetta, en réunissant des troupes sur la Loire était non de protéger la France du Midi, mais de marcher sur Paris et de le débloquer. Chose étrange ! Les Girondins qui ont si abusé des souvenirs sanglants de septembre et qui ont si passionnément essayé d’y compromettre Danton ne semblent pas avoir songé que quitter Paris, en faire sortir le gouvernement, la Convention, c’était livrer la capitale affolée à toutes les convulsions du désespoir, à tous les délires de la vengeance et de la peur. Le sang qui coula en septembre n’est rien à côté des fleuves et des fleuves qui auraient empli les rues de Paris abandonné par la Révolution, abandonné par l’espérance.

Danton rendit un service immense à la Révolution et à la patrie en écrasant de sa forte parole toutes ces pensées débiles, en criant à tous l’espoir et l’action. Il était de nom, à ce moment, le ministre de la justice. Il était de fait le chef de la défense nationale. C’est lui qui animait les esprits et les cœurs de sa confiance intrépide. C’est à son énergie qu’allaient les énergies. Mme Roland a cru l’accabler en disant qu’il avait jeté dans les armées des hommes de la Révolution, en répétant, d’après Servan, qu’il les avait « empoisonnées de Cordeliers ». Il y jetait des forces vibrantes : mais c’était des armes aussi et des chefs qu’il leur fournissait. Je trouve un détail saisissant dans le récit de Latouche-Cheftel, le médecin qui surprit le secret de la conspiration bretonne de la Rouerie. C’est à Danton qu’il en parla d’abord :

« En causant avec Danton, je lui fis part de ce qui se tramait. Nous étions alors dans les convulsions qui précédèrent le Dix Août, et la chose en resta là. Moi-même, distrait par les événements qui se succédèrent si rapidement à Paris, je n’y pensais plus… Le 2 septembre, je me rends chez Danton, alors ministre de la justice, que je ne pus voir et qui me fit donner rendez-vous pour le lendemain 3 à six heures du matin. Il me reçut dans son cabinet où étaient Fabre d’Églantine et Camille Desmoulins. Il est inutile de détailler ici notre conversation. Il suffit de dire que je ne sortis du ministère de la justice qu’avec l’ordre et la commission de me rendre en Bretagne pour y accélérer le départ de l’artillerie qu’on faisait venir de Brest et Lorient en toute hâte pour les plaines de la Champagne. Il ne fut pas même question de la Rouerie. » Ou du moins Latouche-Cheftel ne veut pas l’avouer, mais comme on saisit sur le vif l’action de Danton, utilisant toutes les forces et les utilisant à toute fin, se servant de Latouche-Cheftel pour hâter l’expédition du matériel et pour surveiller la contre-révolution ! Et c’est au matin de la nuit sanglante de septembre, que levé à l’aube, lui, le grand paresseux, et sans s’attarder à gémir ou à craindre, il hâte de tout son effort la concentration des armes, des fusils, des canons, contre l’envahisseur.

Dumouriez n’eut tout son ressort, toute sa liberté d’esprit que parce qu’il se sentit protégé par Danton, couvert par sa grande popularité contre le soupçon et l’intrigue. Ainsi allégé, Dumouriez seconda merveilleusement le grand révolutionnaire. Les qualités maîtresses de ce chef, resté allègre et jeune à cinquante-trois ans, c’étaient la souplesse d’esprit, la confiance communicative en soi et en la fortune, et aussi je ne sais quelle façon noble et grande de faire appel à des passions qu’il ne ressentait qu’à demi. Son rêve, dès longtemps poursuivi, était d’envahir la Belgique, de l’arracher à l’Empereur d’Autriche. Et ce fut son premier plan en août, dès qu’il fut nommé au commandement de l’armée abandonnée par Lafayette. Qu’importe, disait-il encore à la fin d’août, que les coalisés s’avancent, qu’importe qu’ils investissent les places fortes ? En portant la guerre en Belgique nous les déconcerterons, nous les obligerons à arrêter leur marche sur Paris, pour couvrir leur propre territoire, pour arrêter la propagande armée de la Révolution pénétrant chez eux. Et il s’obstinait à rester au camp de la Maulde, tout près des points les plus vulnérables de la Belgique : il ne craint pas de découvrir son plan, dès le 18 août, à l’Assemblée Législative, et il le fait en paroles émouvantes et hardies, toutes pleines de la grandeur antique :

« Je m’occuperai de la nouvelle entreprise de porter nos justes armes et notre liberté dans les provinces frontières qui gémissent sous le despotisme ; c’est ainsi que le peuple romain transportait une armée en Afrique pendant qu’Annibal était aux portes de Rome. » Oui, mais Annibal était déjà usé par quinze ans de combats en Italie ; et Rome, ayant retrouvé tout-son sang-froid dans ce long effort, pouvait sans angoisse voir partir son armée. Il eût été imprudent d’emmener d’emblée les troupes romaines sur le sol africain.

Pourtant Dumouriez s’obstine : c’est l’offensive seule, dit-il, qui peut sauver la France. Et au lieu d’aller lui-même à Sedan, il y envoie, pour organiser la défense des places dans la vallée de la Meuse, un brillant officier polonais, Miaczynsky. Avant même d’avoir agi, il sait inspirer confiance à l’Assemblée, aux patriotes : il a des mots simples et beaux. Il écrit à l’Assemblée qu’il se sent élevé par le décret qui l’assure « de la confiance de la plus noble des nations ». Décidera-t-il le gouvernement de Paris à approuver la diversion hardie et aventureuse qu’il veut tenter ? Longwy tombe le 24 août, beaucoup plus tôt que Dumouriez ne l’espérait. Verdun est investi. Il est obligé de se rapprocher des événements. Il court à l’armée des Ardennes et, le 28, il est à Mézières. Là, comme en témoignent les documents d’archives consultés par M. Chuquet, il persiste encore dans l’idée d’envahir la Belgique. Le ministre de la guerre, Servan, le supplie de couvrir Paris. Verdun tombe. Dumouriez comprend qu’il ne peut plus porter la lutte au dehors, et immédiatement, avec cette promptitude de décision qui fait sa force, il trace son plan de défense. Entre la vallée de la Meuse et la vallée de l’Aisne, entre la Lorraine où s’avance l’ennemi et la Champagne pouilleuse par où il veut marcher sur Paris, s’étend la forêt de l’Argonne, coupée d’étroits défilés. « C’est là, s’écrie Dumouriez, que seront les Thermopyles de la France. » Et aussitôt, il exerce ses soldats à des marches rapides sous bois, il les habitue à dégager vite ou à obstruer les chemins.

Il fait appel à l’énergie du peuple, aux ouvriers des manufactures nombreux dans la vallée de la Meuse, aux paysans des vallons forestiers. Qu’on retire toutes les provisions devant l’ennemi, qu’on l’affame, qu’on lui barre les routes par des abatis de bois.

« Avis du général Dumouriez à tous les citoyens français des deux départements des Ardennes et de la Marne, et particulièrement des districts de Vouziers, Grandpré, Sainte-Menehould, Clermont, Sedan, Mézières, Rocroy et Réthel : Citoyens, l’ennemi fait des progrès sur le territoire des hommes libres, parce que vous ne prenez pas la précaution de faire battre vos grains, de les porter sur les derrières pour qu’ils soient sous la protection des troupes françaises ; d’apporter au camp de vos frères les fourrages et les pailles, qui vous seraient payés comptant par vos compatriotes qui respectent votre propriété ; au lieu de cela, toutes vos subsistances sont dévorées par les satellites des despotes ; leurs chevaux sont nourris de vos fourrages sans qu’il vous en revienne aucun payement. C’est ainsi que, vous-mêmes, vous donnez à nos cruels ennemis les moyens de subsister au milieu de vous, de vous accabler d’outrages et de vous remettre dans l’esclavage.

« Citoyens, je vous somme, au nom de la patrie et de la liberté, de faire apporter dans nos différents camps vos grains et vos fourrages, en faisant constater par vos officiers municipaux les quantités que vous apporterez.

« Je vous somme pareillement de faire retirer vos bestiaux et chevaux derrière nos camps ; sinon, je serai obligé, pour le salut de la patrie, de me conduire avec vous comme se conduisent nos barbares ennemis, et de faire fourrager et tout enlever de vos villages, afin qu’eux-mêmes n’y trouvent pas à subsister.

« Vous particulièrement, districts de Sedan, Mézières, Grandpré, Vouziers et Sainte-Menehould, je vous invite à profiter de l’âpreté de vos montagnes et de l’épaisseur de vos forêts, pour m’aider à empêcher l’ennemi d’y pénétrer.

« En conséquence, je vous annonce que si les Prussiens et les Autrichiens s’avancent pour traverser les défilés que je garde en forces, je ferai sonner le tocsin dans toutes les paroisses en avant et en arrière des forêts d’Argonne et de Mazarin. À ce son terrible, que tous ceux d’entre vous qui ont des armes à feu se portent chacun en avant de sa paroisse sur la lisière du bois, depuis Chevenge jusqu’à Passavant ; que les autres, munis de pelles, de pioches et de haches, coupent les bois sur la lisière et en fassent des abatis pour empêcher l’ennemi de pénétrer ; par ce moyen prudent et courageux, vous conserverez votre liberté, ou vous nous aiderez à donner la mort à ceux qui voudront vous la ravir. »

C’est une étrange et bien nouvelle sonnerie de cloches qui va retentir dans les forêts d’Argonne : cloches des vieux clochers, elles avaient sonné jusqu’ici les fêtes de résignation ou de mystique espoir. Elles avaient sonné la naissance et la mort des êtres humains, se transmettant depuis des siècles et des siècles l’obéissance et la souffrance.


Décret de la Convention abolissant la Royauté en France
(D’après un manuscrit communiqué par M. Georges Cain.)



Elles avaient sonné la venue redoutable du prince pillard ou du prélat arrogant. Ou si, d’aventure, elles avaient été secouées par la révolte, si elles avaient répondu en échos de métal aux cris de la Jacquerie qui passait en bas, c’est une courte et vaine fureur qu’elles répandaient dans l’espace stérile. Maintenant, elles sonnent au cœur des hommes, au cœur des paysans, au cœur des bûcherons, la grande espérance de liberté, le grand combat pour le droit.

Le tocsin révolutionnaire du 14 juillet et du 10 août se multiplie sous bois, et fait lever les pauvres villages. C’était le génie de Dumouriez, ou plutôt, c’était le génie de la Révolution d’associer ainsi à l’action des armées organisées la vaste action éparse du peuple. Mais quel trouble pour l’envahisseur ! Il croyait que les cloches bénies allaient le saluer, parler pour lui, propager joyeusement, de clocher en clocher, la délivrance prochaine du roi et du prêtre. Elles sonnaient contre lui ; elles parlaient contre lui ; c’est contre lui qu’elles appelaient, du fond des bois, la mort obscure et farouche, illuminée soudain de l’éclair d’une hache.

Et Dumouriez avait une telle confiance en tous ces hommes, en tous ces citoyens nés d’hier à la vie libre, qu’il ne les invitait pas seulement à aider son armée, mais à former son armée. Il ne craignait pas, à la veille même de la bataille, de les faire entrer dans ses cadres, de jeter dans le moule tout neuf le métal non encore éprouvé.

« Au nom de la patrie, au nom de la sainte liberté que nous avons conquise, de l’égalité qui est la base de notre gouvernement et de notre bonheur, braves citoyens français, venez vous joindre à une armée qui attend ses frères pour marcher contre les barbares satellites des tyrans, qui portent la désolation, le meurtre, le pillage et les outrages les plus violents dans la terre sacrée de la liberté ; ils sont entrés chez nous par la lâcheté des habitants de Longwy, par la trahison des chefs à qui vous avez accordé votre confiance ; ces factieux ont disparu, un seul esprit, un seul sentiment dirigent l’armée que je vais mener contre les brigands de la Germanie ; tous les braves soldats, tous leurs officiers qui sont restés fidèles jurent, avec moi, de périr ou de triompher.

« Venez donc vous joindre à nous ; que ceux qui ont des chevaux et des armes viennent augmenter nos escadrons ; que ceux qui ont des uniformes et des fusils viennent grossir nos bataillons ; que les administrateurs des départements et des districts ordonnent qu’il nous soit fourni des vivres et des fourrages nécessaires pour notre expédition, afin que rien ne nous arrête dans notre marche et qu’après avoir chassé de France cette horde de barbares, nous puissions aller propager nos principes, les armes à la main, dans leur propre pays, et faire trembler leurs tyrans et les renverser de dessus leurs trônes ; jurons de ne poser nos justes armes que lorsque tous les pays qui nous environnent sentiront le prix de la liberté. »

Singulier génie que celui de cet homme qui, resté diplomate d’ancien régime et rêvant surtout, même pour mettre fin à la guerre, d’habiles combinaisons, sait émouvoir toutes les forces de la passion révolutionnaire. Merveilleux violon qui aurait mené les bals des salons d’ancien régime et qui, par quelques notes profondes, faisait maintenant monter aux yeux des larmes exaltées !

Sur l’instrument souple, léger et fragile, il semble que l’archet puissant de Danton soit passé.

À ces beaux appels le peuple répondait ; les paysans accouraient armés, et le général, familier, alerte, partageant à la couchée la paille du soldat, les recevait avec un sourire. Les ouvriers quittaient les usines, les forges, pour défendre la liberté. De la petite ville de Mouzon, deux cents vétérans rejoignaient Dumouriez : seuls, les gentilshommes verriers, nombreux dans les verreries de la vallée de la Meuse, allèrent à l’émigration, à l’ennemi. Aberration singulière : ces hommes, de race noble, avaient obtenu l’autorisation de travailler sans déroger au travail du verre ; c’étaient, en somme, de vrais ouvriers soufflant le verre cueilli au bassin ardent.

Mais, dans leur pauvreté, dans la sécheresse de leur corps atténué par la force du feu, l’orgueil intraitable du gentilhomme, du noble, durait toujours : ils allèrent, eux, les hommes de travail et de flamme, vers la noblesse oisive qui venait, sous les drapeaux de l’étranger, réclamer son droit au parasitisme éternel. Ils allèrent tous au passé où leur vanité les liait, et ils ne comprirent pas qu’ils étaient, au contraire, une figure étrange de l’avenir lointain, où toute la race humaine sera noble et confirmera sa noblesse par le travail fraternel et sacré. Puisqu’une parcelle du travail était par eux réputée noble, pourquoi pas tout le travail ?

Dumouriez ne réussit pas à fermer les « Thermopyles de la France ». Et à vrai dire, avec ses seize mille hommes, il lui était difficile, malgré son activité infatigable, de barrer les cinq défilés. L’ennemi s’empara de la Croix-aux-Bois, et par là, tournant les autres défilés, en rendit la défense à la fois inutile et impossible.

Il y eut même le 15, à Montchenin, une courte panique, que Dumouriez n’arrêta qu’à force d’énergie. Mais, pendant qu’il résistait ainsi, pendant que, près de dix jours, il embarrassait et suspendait dans l’Argonne la marche de l’envahisseur, il s’assurait deux avantages décisifs. D’abord il donnait à ses troupes du camp de Maulde d’un côté, à l’armée de Metz et à Kellermann de l’autre, le temps d’aller vers lui, de le joindre ; et grâce à cette jonction des armées que Danton salue à la Convention d’un cri de triomphe, il pourra bientôt, et au sortir même de l’Argonne, à Valmy, opposer plus de cinquante mille hommes aux quarante mille de l’armée de Brunswick. En second lieu, il aggravait, si je puis dire, la lassitude physique et morale, la pesanteur d’esprit et de corps de l’armée ennemie. Le duc de Brunswick, pressentant dans cette guerre je ne sais quel redoutable mystère, une force neuve et inconnue contre laquelle se briserait peut-être sa gloire, avait été opposé à toute invasion. Il avait dû obéir, mais il gardait un doute paralysant, et en face de Dumouriez, tout décision et action, il était lui, tout hésitation et regrets. Il aurait voulu du moins s’en tenir d’abord au siège des places fortes de la vallée de la Meuse. Il voulait, lentement, prendre Sedan, Mézières, Stenay, y arrêter son armée en quartier d’hiver et reprendre la campagne au printemps avec des hommes reposés. L’impatience vaniteuse du roi de Prusse, l’impatience aveugle et haineuse des émigrés le poussèrent malgré lui sur la route de Paris par Châlons-sur-Marne. Engagée dans la forêt de l’Argonne, sous des pluies continuelles, qui ruisselaient du feuillage sur les chemins défoncés, mal nourrie, mal abritée, grelottant la faim, le froid et la fièvre sous des tentes mal closes que trouait un vent humide, tout étonnée et presque indignée de sentir devant elle et autour d’elle non pas le joyeux accueil reconnaissant annoncé par les émigrés, mais tout un fourmillement de haine, toute une levée d’héroïsme, de colère et de liberté, reflétant enfin dans son esprit malade la tristesse d’un chef désabusé, l’armée d’invasion laissait à chaque pas un peu de sa force vitale ; elle s’acheminait, l’on peut dire, à une sorte d’épuisement moral, aussi meurtrier que la consomption physique et bientôt d’ailleurs aggravé par celle-ci.

Les émigrés, par leurs exigences cruelles, achevaient d’irriter et d’indisposer l’armée. Ils sentaient bien cette sorte d’anémie croissante de l’invasion : et ils auraient voulu la tonifier presqu’à chaque pas par des exécutions et des meurtres, griser les soldats prussiens du sang des jacobins, des patriotes, des prêtres assermentés.

C’est avec ce cordial à la saveur amère et chaude qu’ils voulaient remonter les courages ; mais il est visible qu’ils semaient le dégoût ; et dans l’esprit de l’envahisseur une pensée s’éveillait peu à peu : Mais où sont donc les sauvages et les cannibales ? Sont-ils devant nous ou avec nous ? Les paysans qu’ils rencontraient, les artisans avec lesquels ils causaient leur parlaient avec un enthousiasme réfléchi et grave de la grande Révolution qui avait aboli le despotisme, la dîme, les corvées, l’inégalité ; qui avait fait de tous les membres de la cité des frères, des citoyens, et des hommes. Et quand ils avaient entendu ces ouvriers, ces laboureurs à la parole animée, sage et noble, où un grand espoir s’élargissait, en qui toute l’humanité avait place, ils recevaient la visite aigre du marquis de Breteuil, et des autres agents du roi ou de l’émigration qui leur reprochaient de n’avoir pas assez tué, de n’avoir pas assez pillé.

Le 7 septembre, Fersen, le tendre ami de la reine, le doux Suédois romanesque, note dans son journal, avec une approbation explicite : « Vu le ministre de Prusse, le baron de Reck ; parle bien sur les affaires de France… Il désapprouve tout haut… de ce qu’on n’exterminait pas tous les jacobins des villes où l’on passait, et qu’on avait trop de clémence. »

Le 25 mai, il note avec complaisance un abominable propos de Mercy, qui rachetait sans doute ses longues hésitations par la violence de ses résolutions tardives :

« Dîné chez le comte de Mercy. Il me dit qu’il fallait beaucoup de sévérité, et qu’il n’y avait que ce moyen, qu’il fallait mettre le feu aux quatre coins de Paris. »

Prise de la ville de Spire
Le 29 Septembre 1792 ou 7 Vendémiaire - An 1er de la République.
(D’après une estampe du musée Carnavalet.)


De Bruxelles, le 11 septembre, Fersen écrit au baron de Breteuil : « D’après ce que me disent les personnes qui viennent de l’armée sur la mauvaise disposition du pays conquis et surtout des villes, il semble qu’ils ne font que céder à la force et dans ce cas la clémence me paraît extrêmement pernicieuse. C’est le moment de détruire les jacobins ; vous pensez sans doute qu’il ne faut pas les manquer, et qu’il faudrait arrêter les chefs et les principaux membres de cette société dans tous les endroits où l’on passe et les renvoyer sur les derrières » où, sans doute, ils seraient fusillés ou bien pendus. De Verdun, le 12 septembre, le baron de Breteuil écrit à Fersen :

« Je ne me suis pas épargné pour faire sentir à M. le duc de Brunswick la nécessité d’une grande sévérité, mais son caractère est doux et ses principes du moment répugnent encore plus à la sévérité dont nous avons besoin. Le duc de Brunswick ne veut pas qu’on lui reproche de sévérités en France, comme en Hollande ; il veut, au contraire, effacer le souvenir des premières par les formes actuelles. Ce calcul est très fâcheux pour nous, et nous laissera trop d’embarras si je ne parviens pas à le faire changer. Je ne puis me dissimuler que ce sera chose difficile… Le roi de Prusse, de son côté, est le meilleur des hommes, et tous les mouvements qui le portent à secourir le roi, le portent aussi à une grande bonté. Cependant, il m’a promis de donner des ordres de sévérité, et de les faire exécuter. Varennes, par exemple, doit être châtié ces jours-ci, mais je ne croirai à l’exécution qu’autant qu’elle sera faite. » Et il ajoute :

« Je crois, comme vous, qu’il ne faut pas être trop sévère sur le pillage, pour conserver l’ardeur du soldat, et sur cela il n’y a rien à demander aux généraux, ils sont fort, indulgents pour leurs soldats ; ainsi, en le laissant, on est sûr que l’avidité du soldat sera satisfaite ; au reste, il serait sans fruit de vouloir s’y opposer. Vous m’avez souvent entendu gémir sur ce malheur ; mais il va plus loin que je ne croyais. Les Hessois surtout le portent à l’extrême ; ces six mille hommes consomment en huit jours ce qui en ferait vivre vingt mille, et démeublent toutes les maisons. »

J’ai souligné la phrase abominable : celle où le baron de Breteuil regrette que les Prussiens laissent aux royalistes la désagréable besogne d’égorger eux-mêmes les jacobins. Il valait mieux pour la monarchie que l’exécution fût faite par l’étranger, et qu’elle trouvât des cadavres tout faits.

Cette politique de chacal donnait au duc de Brunswick et aux officiers cultivés de son armée comme des cauchemars de cimetière.

Pourtant, à travers tous ces brouillards lugubres, le généralissime de l’armée prussienne ne désespérait pas encore d’atteindre son but. Mais ce but, dès Verdun, et avant même d’avoir subi l’épreuve de l’Argonne, il le réduisait le plus possible.

« Le duc, écrit de Breteuil dans cette même lettre du 12, n’a qu’un but : arriver à Paris, et sauver le roi » Il comprenait très bien qu’il ne pouvait pas engager l’armée de la Prusse dans une lutte à fond contre le grand mouvement politique et social dont, dès sa rentrée en France, il avait perçu la force et l’étendue. Mais autour de lui, persistaient les illusions puériles. Les émigrés qui avaient rencontré Dumouriez dans les salons de l’ancien régime, crurent qu’ils pourraient le séduire. C’était trop tôt. Comment aurait-il abandonné la magnifique partie dont il pouvait attendre tant d’éclat, et sans doute tant de pouvoir ?

« Nous avons, écrit encore de Breteuil, envoyé deux émissaires à M. Dumouriez ; c’est le comte Dumontier qui lui a écrit et qui se croyait en droit de le faire d’après diverses conversations qu’il avait eues avec lui à Paris. D’ailleurs, la cour de Berlin espérait que ce Dumouriez voudrait l’entendre parce qu’il lui avait envoyé un émissaire à Berlin, il y a quelques mois, pour montrer repentir. (Commentaire inepte : ce fut toujours la politique de Dumouriez, d’isoler l’Autriche de la Prusse.) Mais dans ce moment il n’a rien répondu aux lettres ; il les a seulement déchirées en très petits morceaux devant le porteur et a dit : « J’y répondrai à coups de canon », le tout fait froidement. Vous voyez qu’il ne reste rien à faire avec ce drôle, au moins de ce côté-ci. Mais peut-être avons-nous la ressource de l’attaquer plus fructueusement par la voie de Rivarol, dont je vous ai parlé et qui doit avoir eu réponse de sa sœur, à laquelle je l’avais chargé d’écrire des douces et utiles propositions, tant pour elle que pour Dumouriez. Cette sœur est sa maîtresse et a, suivant Rivarol, un crédit absolu sur Dumouriez. Au reste, j’avais dit à Rivarol de s’ouvrir en mon absence à l’évêque sur ce que la sœur répondrait. »

L’esprit de Rivarol et l’onction de l’évêque, un peu inattendu en ce doux emploi, ne pouvaient réussir encore.

Autre chimère du même baron : « Je m’attache toujours à la pensée que la raison qui a fait rouvrir les portes de Paris, et en laisser sortir de nouveau sans passe-port, c’est que les misérables veulent pouvoir s’échapper à l’approche des armées. » Quel niais !

Un moment, les émigrés et les alliés eurent une raison plus solide d’espérer. Quand le passage de la Croix-aux-Bois eut été forcé par eux, ils purent croire qu’ils allaient envelopper Dumouriez. Mais celui-ci, par une retraite de nuit tout à fait habile, le 15 septembre, se dégagea. Et avec un sang-froid admirable, au lieu de se précipiter vers Paris, il resta appuyé au sud de la forêt d’Argonne, et se dirigeant vers Valmy, un peu à l’ouest et en arrière de la route que suivrait Brunswick pour aller vers Châlons, il se tint ainsi en état de surveiller l’ennemi, et au besoin, s’il poussait sa pointe, de tomber sur ses derrières. Au moment donc où il débouchait avec une armée harassée dans les plaines détrempées et mornes de la Champagne pouilleuse, Brunswick était obligé de se heurter enfin à l’armée de Dumouriez, bien établie sur les hauteurs et renforcée par les troupes de Kellermann.

C’est le combat de Valmy, sur la droite de la route qui va de Sainte-Menehould à Châlons-sur-Marne. C’est aux troupes de Kellermann que, le 20 au matin, se heurta l’année prussienne. Dumouriez accourut dans la journée pour donner aide et conseil. Le duc de Brunswick et le roi de Prusse ne virent pas sans inquiétude cette forte armée massée sur les hauteurs et sur les pentes. Mais quoi ? maintenant que l’occasion s’offrait d’une rencontre décisive, les vieilles troupes du grand Frédéric allaient-elles hésiter ? L’attaque fut décidée ; et quand l’armée prussienne sut que les irrésolutions de ses chefs étaient enfin fixées, les souvenirs glorieux de la guerre de Sept ans planèrent sur elle. Qui donc aurait raison de ces vétérans ? Ne disaient-ils pas, en dérision des costumes des frêles volontaires, qu’ils allaient d’un geste « casser cette faïence bleue » ?

L’artillerie prussienne, dirigée par Tempelhof, ouvre le feu de ses cinquante-quatre pièces ; elles étaient placées sur le front des troupes, sur un plateau qui faisait face au moulin de Valmy, et l’enveloppait en arc de cercle. L’artillerie française répond avec une puissance et une précision qui étonnent l’ennemi, mais ne le troublent point encore.

L’infanterie prussienne s’ébranle, lentement, avec un ordre admirable, mais sans élan ; et d’un pas réglé et ferme elle s’approche des pentes où s’étageait notre armée. En celle-ci, comme si soudain le poids des défaites passées, de Rosbach et des autres, pesait sur elle, une légère hésitation se marque.

Mais que vient faire ici l’ombre du passé ? Ce sont des forces toutes neuves qui vont vers la vie, c’est un monde nouveau qui se lève. Que l’armée prussienne creuse des souvenirs de gloire, comme le mineur extrait un reste d’or des galeries longtemps exploitées. C’est un trésor vierge d’enthousiasme et de force que les âmes révolutionnaires portent en elles.

Kellermann le sait, et à la minute décisive il évoque le grand frisson de la vie. Debout, immobile sous les boulets qui pleuvent autour de lui, il élève son chapeau du bout de son épée et crie : Vive la Nation ! Toute l’armée, des hauteurs du moulin jusqu’au bas des pentes crie : Vive la Nation ! Et tout ce que depuis trois ans ce mot accumulait en soi d’énergies radieuses se communique à tous les cœurs.

C’est fini : le cauchemar du passé est dissipé, et de même que sous l’ébranlement de la canonnade le ciel de Valmy, d’abord chargé de nuées, s’éclaircit, s’élève et s’illumine, de même toutes les ombres du doute et de la crainte sont dissipées en un instant.

C’est maintenant l’armée prussienne qui s’étonne. Ce cri retentit en elle comme le cri de tout un peuple. Est-ce donc toute une nation qu’il faut combattre ? Les artilleurs français, négligeant de répondre malgré ses ravages à l’artillerie prussienne, concentrent tous leurs coups et envoient tous leurs boulets sur l’infanterie décimée.

Le duc de Brunswick s’effraie : ne va-t-il pas perdre, dans cette sorte d’assaut à découvert, le meilleur de son armée ?

Il l’arrête d’abord : puis, après quelques minutes d’hésitations affolantes, il prononce la décisive parole : « Ce n’est pas ici que nous nous battons. » Hier schlagen wir nicht. Et la retraite commença : l’armée prussienne se replia sur le plateau.

Il semble bien, dans les règles ordinaires de la guerre, que c’était à peine une défaite. On s’aperçoit en donnant l’assaut à une position ennemie qu’elle est plus forte et mieux défendue qu’on ne l’imaginait. On renonce à l’attaque pour ne pas gaspiller ses forces. C’est un incident sans grande portée et un mécompte aisément réparable.

Et pourtant, à partir de cette heure, le ressort de l’armée prussienne fut

décidément brisé. Comme un homme qui garde encore l’apparence de la vigueur, mais dont la force physique et morale est intérieurement ruinée par une longue suite de chagrins, de fatigues et d’épreuves, succombe soudain à une déception nouvelle, ainsi l’armée prussienne et son chef, fléchissant sous le fardeau des impressions tristes qui s’accumulaient depuis un mois, prirent décidément conscience à Valmy de leur épuisement total.

L’envahisseur sentit qu’il n’avait plus seulement contre lui la force immense et diffuse de la nation révolutionnaire. Il vit, il constata que cette nation avait su former en quelques jours une force organisée, mobile et résistante, capable de fermeté autant que d’élan. Au contact de ces énergies toutes neuves et enthousiastes, l’armée d’invasion lassée, malade, et qu’aucun idéal ne soutenait, sentit plus profondément sa propre misère. Et elle se laissa glisser le long des parois d’un abîme où aucun relief, aucune saillie ne lui permettait de s’arrêter et de se reprendre. Ce fut la défaite suprême par découragement intime et par impuissance.

Comme la défaite était au cœur de l’envahisseur beaucoup plus que dans ses rangs, Kellermann et Dumouriez ne saisirent point d’abord tout le sens de cette grande journée. Mais Gœthe, le puissant et clair poète, qui avait accompagné l’armée prussienne, marqua tout de suite la grandeur de l’événement : « De ce lieu et ce ce jour date une ère nouvelle dans l’histoire du monde. » C’était le 20 septembre. Le même jour, la Convention nationale tenait sa première séance aux Tuileries.

  1. 1. L’institution du Conseil exécutif provisoire, qui présida aux élections, s’étant continuée plusieurs mois, nous donnons ici, par anticipation, son plus dramatique document.


◄   Sommaire La République   ►