Histoire socialiste/La Législative/Le mouvement économique et social en 1792

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Jules Rouff (p. 958-1162).
LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL EN 1792


Ce n’est pas, je l’ai déjà dit et démontré, une France appauvrie et comme anémiée par le ralentissement de l’activité économique, qui va livrer bataille à l’Europe. Au contraire, grande fut dans l’année 1792 l’activité des échanges et de la production. Pourtant la France est menacée dans son commerce, dès la fin de 1791, par les troubles des colonies ; à Saint-Domingue, comme nous l’avons vu, un terrible soulèvement des noirs, secondés par une partie des mulâtres, avait répondu à la politique incertaine de la Constituante, menée par la faction égoïste et avide des colons blancs dont Barnave, les Lameth et le club de l’hôtel Massiac furent les représentants.

C’est le 27 octobre 1791 que la Législative fut saisie de la question par des lettres que lui communiqua François de Neufchâteau. Elles annonçaient une révolte des noirs. Et aussitôt le parti modéré, le parti conservateur, chercha à accabler les démocrates. Ce sont eux, disait-on, qui, par leurs prédications insensées, par les idées d’égalité, par les promesses d’affranchissement qu’ils ont fait parvenir aux colonies, ont soulevé les noirs et préparé la ruine de Saint-Domingue, la ruine de la France.

La réponse était aisée, car les noirs esclaves ne se seraient pas soulevés, si les mulâtres libres et propriétaires étaient restés unis aux colons blancs, et ils seraient restés unis à ceux-ci si on leur avait accordé l’égalité des droits politiques, si, sous la Constituante, les modérés et les colons n’avaient point réussi à paralyser le décret de mai qui accordait le droit de vote aux hommes de couleur libres ; si plus tard même, en septembre, ils n’avaient pas obtenu l’annulation du décret de mai.

Brissot, étourdiment, commença par nier l’authenticité des lettres qui annonçaient le soulèvement des noirs ; mais ces nouvelles ne tardèrent pas à être confirmées, et la bataille s’engagea, une des plus grandes batailles économiques et sociales de ce temps, entre l’orgueil de race et l’idée d’égalité, entre les Droits de l’homme et la propriété entendue comme la consécration même de l’esclavage.

Les modérés demandèrent d’abord et d’urgence que des troupes de secours fussent expédiées à Saint-Domingue. Les grandes villes marchandes, celles surtout qui avaient avec Saint-Domingue les relations d’affaires les plus étendues, envoyèrent à l’Assemblée les lettres et les députations les plus pressantes. Un grand nombre de négociants de la ville de La Rochelle écrivirent à la Législative le 6 novembre :

…« Vous aurez partagé, Messieurs, les sentiments que nous inspirent les détails affreux qui viennent de nous parvenir ; mais ce que vous ne vous persuaderez jamais, c’est la consternation, c’est le désespoir qui règnent dans nos ports.

« Il n’est aucun d’entre nous dans les malheurs qui affligent Saint-Domingue qui n’ait à craindre pour un frère, un parent, un ami ; personne enfin qui n’envisage dans la ruine des colonies, la perte de sa fortune et l’anéantissement de tous ses moyens de subsistance et de travail. Vous êtes chargés. Messieurs, du dépôt de la félicité publique. Ce dépôt embrasse, dans sa vaste étendue, la colonie de Saint-Domingue… Des vaisseaux, des munitions, des vivres, du numéraire, des troupes, des commandants patriotes et sages, voilà, Messieurs, ce que nous recommandons à votre sagesse. »

Ainsi, les trois cents négociants qui avaient signé cette pétition prenaient brutalement parti pour les colons blancs si criminellement et si témérairement égoïstes. Ils demandaient seulement des armes pour écraser les noirs soulevés et les mulâtres qui combattaient avec eux ; ils ne désiraient aucune mesure d’équité qui en apaisant au moins les mulâtres isolât et désarmât les noirs. Et pourtant, même au point de vue mercantile, il était absurde d’espérer la pacification de l’île par le seul emploi de la force au service du privilège.

Même égoïsme et même aveuglement chez les négociants de Bordeaux. Le directoire du département de la Gironde écrit le 5 novembre. De même le directoire du district de Bordeaux : ils annoncent l’envoi de députés chargés « d’offrir à la Nation des vaisseaux pour le transport des troupes et des vivres ». La délégation bordelaise parla ainsi le 10 novembre : « Les citoyens de Bordeaux nous ont députés vers vous pour vous conjurer de prendre dans la plus sérieuse considération les désastres arrivés à Saint-Domingue. À vous entretenir des malheurs qui désolent cette précieuse colonie, c’est vous exposer les nôtres, c’est vous peindre l’état de douleur et de deuil de toutes les places maritimes ; le même coup peut avoir atteint une autre possession d’Amérique ; il peut frapper de mort la principale branche de l’industrie nationale et tarir la source la plus féconde du crédit public. »

« Après une longue et pénible stagnation les opérations du commerce reprenaient enfin leur activité ; quarante-neuf vaisseaux étaient en armement à Bordeaux, le plus grand nombre destiné pour la colonie de Saint-Domingue, et la plupart pour l’infortunée partie du Nord. À la première nouvelle des ravages qui l’affligent, le découragement a succédé aux espérances, la consternation s’est répandue dans nos murs.

« Hé ! Quels Français entendraient froidement le récit des malheurs de leurs frères ! Les liens du sang, ceux de l’amitié, plus forts que ceux de l’intérêt, nous commandent de voler à leur secours et nous rendront faciles et chers tous les sacrifices.

« Mais en nous occupant de soulager les maux des colons, n’est-il pas permis de jeter quelques regards autour de nous ? Les citoyens de Bordeaux, leurs administrateurs, seraient en proie à de nouvelles craintes si les travaux du port, déjà ralentis, demeuraient longtemps suspendus. Ces travaux si actifs, si variés, assuraient la subsistance d’une foule immense d’ouvriers de tout genre, et l’on ne peut se dissimuler que la tranquillité publique serait compromise, si cette classe intéressante de nos concitoyens était privée de cette unique ressource, dans la plus rigoureuse saison d’une année que l’état de nos récoltes pouvait faire regarder comme calamiteuse.

« Messieurs, le calme qui a si heureusement régné dans notre département et dans ceux qui nous environnent est dû peut-être aux exemples de bon ordre et de respect pour les lois qui ont distingué la ville de Bordeaux dans les moments les plus difficiles. Elle aspire aujourd’hui à donner une nouvelle preuve de son dévouement et c’est au moment même où un revers accablant menace sa prospérité qu’elle vient vous offrir ce qu’elle peut encore pour concourir à apaiser les troubles des colonies, et porter un secours indispensable à ceux de nos frères qui auront survécu à ces désastres, et dont les propriétés laissent encore quelques espérances… » (Vifs applaudissements.)

Ainsi, pas un mot, je ne dis pas pour les esclaves, mais pour les hommes de couleur libres, qui avaient été si odieusement dépouillés par l’égoïsme et l’hypocrisie des colons blancs du droit même que la Constituante leur avait reconnu.

Malgré l’impatience des modérés, malgré la pression des ports, l’Assemblée hésitait à envoyer des troupes à Saint-Domingue ; car elle se doutait bien que ce serait un renfort à l’esprit d’oligarchie et de privilège, et elle voulait attendre, en tout cas, d’être mieux renseignée. Merlin de Thionville, adversaire implacable de toute politique coloniale, avait adjuré l’Assemblée, le 6 novembre, de concentrer sur la frontière menacée par les despotes toutes les forces de la France ; et ses paroles avaient soulevé bien des murmures :

« Hé ! Messieurs, soyons conséquents dans nos principes : quel est l’esprit de la Constitution ? Sur quoi est-elle fondée ? C’est sur la liberté qui vous a fait briser vos fers… (Murmures.) Ah ! mon âme indignée s’est refusée à votre arrêté d’hier, qui vote des remerciements à la nation anglaise pour le soin qu’elle a pris de s’unir à des hommes pour river les fers d’autres hommes (Allons donc ! Allons donc !) ; aujourd’hui vous voulez vous hâter de resserrer cette chaîne et vous oubliez que c’est par de saintes insurrections que vous avez rompu les vôtres ; soyez donc conséquents avec vous-mêmes, ou attendez-vous, avec vos principes d’aujourd’hui, à applaudir bientôt Léopold et les autres tyrans du monde quand ils auront anéanti votre liberté, et quand ils auront perdu la Patrie… Qu’on nous laisse nos forces dont sans doute nous aurons besoin plus tôt qu’on ne croit. » (Applaudissements dans les tribunes.)

L’Abbé Grégoire.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet).


Là était bien le nœud où était prise l’Assemblée : défendre en Europe la liberté au nom des Droits de l’homme et maintenir aux îles la distinction des races et l’esclavage même ; la contradiction était cruelle, et Merlin y appuyait sans ménagement.

L’Assemblée troublée et irritée le huait ; mais elle n’osait pas prendre parti, et ajournait. Cependant Brissot, qui s’était ressaisi et qui avait reçu des documents, pressait l’Assemblée d’instituer un grand débat d’ensemble sur la situation des colonies. Le comité colonial où dominaient les amis des colons ne semblait pas se hâter d’apporter son rapport ; peut-être le dépouillement d’un très volumineux dossier était-il long. Peut-être aussi les modérés redoutaient-ils une discussion, où, de nouveau, des paroles de justice et de liberté retentiraient, que le vent de la Révolution, qui ne défaillait point aux grands espaces, porterait jusqu’aux Antilles. Pourtant Brissot avait annoncé que le 1er décembre, même si le Comité colonial n’était pas prêt, il ouvrirait, lui, le débat. Il fut ouvert en effet.

Déjà le 30 novembre, les députés de l’Assemblée générale de la partie française de Saint-Domingue avaient été admis à la barre, et l’un d’eux. Millet, avait exposé la thèse des colons blancs. C’est un violent manifeste contre les démocrates, contre la Société des amis des noirs, contre Brissot, contre l’abbé Grégoire ; c’est la théorie de l’esclavage formulée par les propriétaires blancs des îles ; et comme je ne citerai pas d’autre document dans le même sens, je ferai à celui-ci des emprunts assez étendus. L’orateur s’applique d’abord à émouvoir la sensibilité de l’Assemblée par le tableau des attentats terribles des nègres :

…« Dans le même moment, l’atelier Flaville, celui-là même qui avait juré fidélité au procureur, s’arme, se révolte, entre dans les appartements des blancs, en massacre cinq attachés à l’habitation. La femme du procureur demande à genoux la vie de son mari ; les nègres sont inexorables ; ils assassinent l’époux en disant à l’épouse infortunée qu’elle et ses filles sont destinées à leurs plaisirs.

« M. Robert, charpentier, employé sur la même habitation, est saisi par ses nègres, qui le garottent entre deux planches et le scient avec lenteur. Un jeune homme de seize ans blessé dans deux endroits, échappe à la fureur de ces cannibales, et c’est de lui que nous tenons ces faits.

« Là les torches succèdent aux poignards ; on met le feu aux cannes de l’habitation ; les bâtiments suivent de près… Un colon est égorgé par celui de ses nègres qu’il avait comblé de bienfaits ; son épouse, jetée sur son cadavre est forcée d’assouvir la brutalité de ce scélérat…

« M. Potier, habitant du port Margot, avait appris à lire et à écrire à son nègre commandeur ; il lui avait donné la liberté dont il jouissait ; il lui avait légué 10,000 livres qu’on allait lui payer ; il avait donné pareillement à la mère de ce nègre une portion de terre sur laquelle elle recueillait du café ; le monstre soulève l’atelier de son bienfaiteur et celui de sa mère, embrase et consume leurs possessions, et pour cette action il est promu au généralat. »

J’arrête ici le récit de ces violences, de ces sauvageries, et n’essaierai point d’épiloguer. À vrai dire le nègre dont il est parlé en dernier lieu, qui quoique personnellement libéré prend parti pour ses frères esclaves et va jusqu’à brûler l’atelier dont le maître avait fait don à sa mère, paraît une âme assez forte et grande. Mais il est certain que les esclaves noirs soulevés, portant dans leur sang africain des bestialités ardentes, portant dans leur cœur ulcéré les ferments aigris des vieilles douleurs et des vieilles haines furent plus d’une fois atroces et raffinèrent la cruauté jusqu’à l’invraisemblance. Mais la question qui se posait était celle-ci : Comment, tranquilles naguère, avaient-ils été ainsi excités à la révolte ? Et la faute n’en était-elle point à ceux qui ne comprirent pas que la Révolution de la France devait se traduire aux colonies par de loyales réformes ? Tout cet étalage de lubricité et de sang ne signifie donc rien ; et la conclusion de l’orateur sur ce point est tout à fait arbitraire et vaine.

« Pour vous le dire en un mot, si les projets sanguinaires de ces hommes grossiers et féroces se réalisaient à l’égard des blancs, s’ils parvenaient à faire disparaître la race blanche de la colonie, on verrait bientôt Saint-Domingue offrir le tableau de toutes les atrocités de l’Afrique. Asservis à des maîtres absolus, déchirés par les guerres les plus cruelles, ils réduiraient en servitude les prisonniers qu’ils se seraient faits, et l’esclavage modéré sous lequel ils vivent parmi nous se changerait en un esclavage aggravé par tous les raffinements de la barbarie. »

Mais en vérité il ne s’agissait point de cela. Il ne s’agissait point d’exterminer les blancs et d’abandonner l’île aux seuls esclaves noirs se reconstituant en tribus africaines et s’asservissant ou se dévorant les uns les autres. Il ne s’agissait point de choisir entre l’esclavage « modéré » que les blancs concédaient aux noirs et l’esclavage féroce, meurtrier, que les noirs anthropophages se seraient infligé les uns aux autres. Les plus hardis, comme Marat, avaient demandé simplement que les hommes de couleur libres, les mulâtres propriétaires, fussent admis à l’égalité des droits politiques, que par leur accord, ainsi réalisé dans l’égalité, l’ordre fût maintenu et qu’un affranchissement graduel et prudent des esclaves débarrassât peu à peu la France de cette monstruosité, sans ébranler les bases de la vie économique coloniale. Voilà ce qu’avaient demandé jusqu’à ce moment les plus audacieux, et il était assez puéril d’opposer à ces vœux le fantastique tableau d’une île en sauvagerie où des démons noirs ayant promené partout leurs torches infernales auraient exterminé jusqu’au dernier des blancs. Il y a une grossière enluminure, à la fois puérile et violente, dans cet exposé créole. Mais voici une étrange idylle où l’âme esclavagiste s’épanouit tout entière avec une tranquille beauté.

« Nous vivions en paix. Messieurs, au milieu de nos esclaves. Un gouvernement paternel avait adouci depuis des années l’état des nègres, et nous osons dire que des millions d’ Européens que tous les besoins assiègent, que toutes les misères poursuivent, recueillent moins de douceurs que ceux qu’on vous peignait et qu’on peignait au monde entier comme chargés de chaînes, expirant dans un long supplice. La situation des noirs en Afrique, sans propriétés, sans existence politique, sans existence civile, incessamment les jouets des fureurs imbéciles des tyrans qui partagent cette vaste et barbare contrée, est changée dans nos colonies en une condition supportable et douce. Ils n’avaient rien perdu, car la liberté dont ils ne jouissaient pas n’est pas encore une plante qui ait porté des fruits dans leur terre natale ; et quoi qu’en puisse dire l’esprit de parti, quelques fictions qu’on puisse inventer, on ne persuadera jamais aux hommes instruits que les nègres d’Afrique jouissent d’une condition libre.

« Le dernier des voyageurs qui ont visité une partie, presque inconnue jusqu’à présent de cet immense pays, n’a écrit dans son long et intéressant voyage qu’une histoire de sang et de fureur. Les hommes qui habitent l’Abyssinie, la Nubie, les Gallas et les Fonget, depuis les bords de l’Océan Indien jusqu’aux frontières de l’Égypte, semblent disputer de barbarie et de férocité aux hyènes et aux tigres que la nature y a fait naître. L’esclavage y est un titre d’honneur et la vie, dans ce terrible climat, est un bien qu’aucune loi ne protège et qu’un despote sanguinaire tient dans ses mains.

« Qu’un homme sensible et instruit compare le déplorable état des hommes en Afrique avec la condition douce et modérée dont ils jouissent dans nos colonies ; qu’il écarte les déclamations, les tableaux qu’une fausse philosophie se plaît à tracer bien plus pour s’acquérir un nom que pour venger l’humanité ; qu’il se rappelle le régime qui gouvernait nos nègres, avant qu’on les eût égarés, rendus nos ennemis ; à l’abri de tous les besoins de la vie, entourés d’une aisance inconnue dans la plupart des campagnes d’Europe, certains de la jouissance de leur propriété (car ils en avaient une et elle était sacrée,) soignés dans leurs maladies avec une dépense et une attention qu’on chercherait vainement dans les hôpitaux si vantés de l’Angleterre ; protégés, respectés dans les infirmités de l’âge ; en paix avec leurs enfants, leur famille, leurs affections ; assujettis à un travail calculé sur les forces de chaque individu, parce qu’on classait les individus et les travaux, et que l’intérêt, au défaut de l’humanité, aurait prescrit de s’occuper de la conservation des hommes ; affranchis quand ils avaient rendu quelques services importants : tel était le tableau vrai et non embelli du gouvernement de nos nègres, et ce gouvernement domestique se perfectionnait depuis dix ans surtout, avec une recherche dont vous ne trouverez aucun modèle en Europe.

« L’attachement le plus sincère liait le maître et les esclaves ; nous dormions en sûreté au milieu de ces hommes qui étaient devenus nos enfants, et plusieurs d’entre nous n’avaient ni serrures, ni verrous à leurs maisons.


Vue du Cap François ― Île Saint-Dominique.
(D’après une estampe de la Bibliothèque nationale.)


« Ce n’est pas, messieurs, et nous ne voulons pas le dissimuler, qu’il n’existât encore parmi les planteurs un petit nombre de maîtres durs et féroces, mais quel était le sort de ces hommes méchants ? flétris par l’opinion, en horreur aux honnêtes gens, séquestrés de toute société, sans crédit dans leurs affaires, ils vivaient dans l’opprobre et le déshonneur et mouraient dans la misère et le désespoir. Leur nom ne se prononce qu’avec indignation dans la colonie, et leur réputation sert à éclairer ceux qui, inhabiles encore à l’administration des ateliers, pourraient être entraînés par l’impétuosité de leur caractère, à des excès que l’expérience avaient montrés contraires à une bonne régie, que l’instruction et radoucissement des mœurs avaient contribué à faire proscrire.

« Nous adjurons ici, non ceux qui écrivent des romans pour se faire une réputation d’hommes sensibles, pour acquérir une popularité fugitive que l’indignation générale doit bientôt leur enlever, mais ceux qui ont visité les colonies, ceux qui les connaissent ; qu’ils disent si le récit que nous avons fait n’est pas fidèle, si nous l’avons chargé pour vous intéresser à notre cause. »

Voilà le plaidoyer le plus audacieux qui ait été risqué en faveur de l’esclavage : prononcé par les propriétaires d’esclaves devant une Assemblée révolutionnaire, il apparaît comme un violent défi à la logique des événements et des idées. Il oblige la bourgeoisie troublée, bouleversée, à se recueillir, à s’interroger jusqu’au fond d’elle-même et à se demander si elle est avec la propriété même esclavagiste ou avec les Droits de l’Homme.

Nous nous rendons au conseil de l’orateur et nous écartons toute déclamation. Nous ne rappelons pas que si terrible que pût être la condition des nègres en Afrique, dans leur pays natal, c’est de force, c’est contre leur gré qu’on les en arrachait. Nous ne dirons pas qu’il y aurait pour les négriers quelque hypocrisie à prétendre que c’est pour le bien des nègres, pour leur demi-libération qu’ils les volaient et les emportaient à fond de cale.

Il nous plaît de penser, et cela était souvent vrai, que les maîtres de Saint-Domingue et des îles traitaient leurs esclaves avec douceur. Mais l’orateur est obligé de convenir lui-même qu’il y avait de mauvais maîtres ; en sorte que l’esclave même bien traité, n’avait pas de garantie, qu’il était à la merci d’un changement d’humeur, d’un accès de colère, d’un caprice de sensualité. Enfin, l’esclavage porte en lui cette contradiction mortelle : ou bien l’esclave est maltraité, battu, frappé et il se révolte ou s’affaisse, ou bien l’esclave est traité avec douceur ; il entre peu à peu dans la famille, et cette douceur même, éveillant en lui des délicatesses et le rapprochant du maître, l’achemine à comprendre et à vouloir la liberté.

La révolte des noirs ne témoignait pas précisément contre les colons ; elle pouvait révéler au contraire une longue accoutumance de fierté créée, dans le monde servile, par la modération et la bonté des maîtres. Mais la conséquence inévitable était là ; le désir de la liberté devait s’éveiller un jour ; et par ce désir muet au fond des cœurs et comme blotti sous les anciennes apparences de domesticité familiale et résignée, tous les rapports des maîtres et des esclaves étaient secrètement renversés. Ce qui manque vraiment, à cette heure, aux colons blancs, c’est une force de pensée suffisante. Ils raisonnent comme si on leur imputait à crime l’effroyable trafic de chair humaine qui si longtemps ravagea les côtes de l’Afrique. Ils raisonnent comme si on les accusait tous de brutalité, de férocité ; ils oublient que la marche même des événements, l’évolution des idées et des mœurs devaient mettre l’esclavage en péril, et que la modération des bons maîtres en préparait la chute comme la violence des mauvais. Surtout ils oublient que même les colonies ne peuvent considérer la Révolution comme une quantité négligeable, et que du point de vue de la Déclaration des Droits de l’homme l’aspect des problèmes est nécessairement tout nouveau.

Et qu’ont-ils fait pour s’adapter aux nécessités nouvelles ? Qu’ont-ils fait pour concilier avec les habitudes et les besoins de la production coloniale les institutions de liberté et les principes du droit humain ? Ils n’ont rien fait, rien, et ils n’ont même rien tenté. Ils n’ont su que ruser, équivoquer, mentir, fausser le sens des décrets de la Constituante, résister par la force d’inertie à ses lois les plus mesurées et les plus sages ; s’étendre, si je puis dire, dans leur orgueilleuse paresse d’esprit, s’immobiliser dans leurs préjugés de race. En ce moment même, devant l’Assemblée législative, à l’heure où Saint-Domingue est en feu et où il faut sous peine de périr chercher la vérité, ils rusent encore et ils trichent. C’est tricherie en effet que de poser ainsi au premier plan la question de l’esclavage que tous les partis dans la Constituante et au dehors avaient sinon écartée, au moins ajournée.

C’est tricherie aussi de concentrer toutes les responsabilités sur une société, sur la société des Amis des Noirs, comme si cette société, où fut Mirabeau, où était l’abbé Grégoire, n’était pas elle-même l’expression de l’esprit généreux du xviiie siècle, un des innombrables organes que sa pensée s’était créés.

C’est tricherie enfin et déloyauté de la part des colons blancs que de dissimuler les responsabilités qu’ils ont assumées eux-mêmes par leur conduite hautaine et fourbe entre les hommes de couleur libres. Écoutez les accusations haineuses de ces bons esclavagistes qui s’en prennent au monde entier de l’incendie que leur imprévoyance égoïste a allumé :

« Cependant, Messieurs, une société se forme dans le sein de la France et prépare de loin le déchirement et les convulsions auxquels nous sommes en proie. Obscure et modeste dans le commencement, elle ne montre que le désir de l’adoucissement du sort des esclaves ; mais cet adoucissement si perfectionné dans les îles françaises, elle en ignorait tous les moyens, tandis que nous nous en occupions sans cesse ; et loin de pouvoir y concourir, elle nous forçait d’y renoncer en semant l’esprit d’insubordination parmi nos esclaves et l’inquiétude parmi nous. Pour adoucir de plus en plus le sort des esclaves, pour multiplier les affranchissements, il aurait fallu conserver précieusement la sécurité des maîtres ; mais ce moyen sage n’eût produit aucun effet sur la renommée ; la gloire ordonnait d’abandonner les colonies pour les livrer aux déclamateurs, pour nous environner d’alarmes et de terreurs, pour préparer des malheurs que nous avons prédits dès les premiers travaux des Amis des Noirs et qui viennent enfin de se réaliser. »

C’est toujours le même sophisme des conservateurs. Ils proclament qu’ils réaliseraient des réformes s’ils étaient seuls à les réclamer. Mais ils demandent en même temps le maintien de la traite des noirs qui assure dans des conditions odieuses le recrutement indéfini des esclaves.

« Bientôt, disent-ils, cette société demandera que la traite des noirs soit supprimée ; c’est-à-dire que les profits qui peuvent en résulter pour le commerce français soient livrés aux étrangers ; car jamais sa romanesque philosophie ne persuadera à toutes les puissances de l’Europe que c’est pour elles un devoir d’abandonner la culture des colonies, et de laisser les habitants de l’Afrique en proie à la barbarie de leurs tyrans plutôt que de les employer ailleurs et sous des maîtres plus heureux à exploiter une terre qui demeurerait inculte sans eux, et dont les riches productions sont, pour la nation qui les possède, une source féconde d’industrie et de prospérité. »

Mais les délégués de Saint-Domingue ignoraient-ils donc qu’au Parlement anglais la question de la suppression de la traite était posée depuis des années, que Wilberforce, par son admirable persévérance, ralliait peu à peu à son projet des minorités croissantes, et qu’il avait déterminé un tel mouvement des esprits que bientôt, le 2 avril 1792. Pitt lui-même interviendra à la Chambre des Communes en un discours célèbre pour demander l’abolition de la traite ? Il est vrai que la motion de Wilberforce : « C’est l’opinion du Comité (c’est-à-dire de la Chambre des Communes délibérant en Comité) que le commerce fait par des sujets anglais dans le but d’obtenir des esclaves sur la côte d’Afrique doit être aboli » ne fut adoptée qu’avec l’adjonction du mot « graduellement » proposé par Dundas. Mais il paraissait bien dès lors que ce commerce abominable était frappé à mort. On pouvait le pressentir dès la fin de 1791, au moment où parlaient à la Législative nos esclavagistes, et il leur fallait vraiment quelque impudence pour prétendre que la Société des Amis des Noirs livrerait aux étrangers les bénéfices de la traite.

Ils se plaignent que la Déclaration des droits, « ouvrage immortel et salutaire à des hommes éclairés, mais inapplicable et par cela même dangereux dans notre régime » soit envoyée à profusion dans les colonies ; qu’elle y soit lue et commentée dans les ateliers, et qu’on annonce ouvertement que la liberté des nègres est prononcée par elle. Mais en vérité il ne dépendait ni des Amis des Noirs, ni des colons blancs de supprimer l’immense et inévitable retentissement de la Révolution. Et si les colons redoutaient une commotion trop brusque, ils devaient précisément associer à leur cause les hommes de couleur libres, les appeler à l’égalité politique, et créer ainsi, dans le sens de la Révolution, une force modératrice qui permettrait de ne procéder que prudemment et graduellement à la libération des esclaves eux-mêmes.

Or, les orgueilleux, les insensés, semblèrent s’ingénier à blesser les mulâtres : pitoyables sont les explications des colons sur cette question des hommes de couleur libres, la seule qui eût été pratiquement posée sous la Constituante :


Costume des affranchies et des esclaves des colonies.
(D’après une estampe de la Biblothèque nationale.)


« Lorsqu’on a su, disent-ils, qu’on s’était vainement flatté de faire prononcer par l’Assemblée nationale l’affranchissement des esclaves, on a cherché à porter le désordre parmi nous, en l’engageant à traiter elle-même la question des hommes de couleur.

« Nous avions demandé à faire nous-mêmes nos lois sur ce point, qui exigeait de grands ménagements et une grande prudence dans l’application ; nous avions annoncé que ces lois seraient humaines et justes. Mais un tel bienfait accordé par les colons blancs, qui aurait à jamais resserré les liens d’affection et de bienveillance qui existaient entre ces deux classes d’hommes est présenté par les Amis des Noirs comme une prétention de la vanité et un moyen d’éluder de justes réclamations. »

Oui, vanité puérile, hypocrisie et mensonge ! Si les colons blancs avaient réellement l’intention d’accorder aux hommes de couleur libres l’égalité des droits politiques, pourquoi avoir lutté si violemment et si sournoisement tout ensemble pour empêcher la Constituante de voter cette égalité, et pour annuler ensuite le décret rendu ?

Il n’était vraiment pas blessant pour les colons que les hommes de couleur reçoivent la charte de leurs droits de la grande assemblée souveraine. Par quel calcul suprême d’orgueil prétendaient-ils humilier encore les hommes de couleur en laissant tomber sur eux l’égalité comme une aumône ? Et s’ils voulaient que cette législation nouvelle fût un lien entre les « deux classes d’hommes », s’ils prétendaient à la reconnaissance des hommes de couleur, ils avaient un moyen décisif de la mériter : c’était d’encourager l’Assemblée nationale à voter une loi de justice, et de l’appliquer ensuite loyalement.

Enfin comme pour se faire une arme des malheurs mêmes qu’ils avaient créés, les députés des colons terminaient leur réquisitoire devant la Législative, en demandant non seulement l’envoi de troupes et de secours, mais l’interdiction, la condamnation « de tous les écrits séditieux » des Amis des Noirs.

La Législative entendit en silence cette diatribe. Elle flattait certaines passions conservatrices ; mais elle était terriblement compromettante. La Constituante avait pu se persuader qu’elle ne légiférait pas sur l’esclavage. Par une sorte de pudeur où il entrait bien de l’hypocrisie bourgeoise, mais aussi quelque respect de l’humanité, elle statuait sur les hommes de couleur libres ; mais, tout en garantissant aux colons « leurs propriétés » c’est-à-dire, en fait, le maintien de l’esclavage, elle n’avait pas voulu prononcer le mot d’esclaves ; le jour où un de ses membres, comme pour en finir avec des réticences qui pour les colons étaient un danger, voulut introduire dans un texte de loi, le mot « esclave », il y eut un soulèvement de l’Assemblée.

Ainsi, par une ignorance voulue, l’Assemblée avait maintenu le statu quo, mais elle n’avait pas fait entrer officiellement l’esclavage dans le système de la Révolution. Maintenant, par la révolte des noirs, la question de l’esclavage sortait de l’arrière-plan obscur, où, par une sorte de consentement universel, on l’avait reléguée. L’esclavage noir bondissait la torche à la main, et l’éclat de sa fureur ne permettait plus les sous-entendus savants par où s’était sauvée la Constituante.

Les colons blancs eux-mêmes, pressés d’affirmer leur « droit », parlaient ouvertement d’esclavage : « Nous vivions heureux au milieu de nos esclaves. » Et la Législative était condamnée à entendre la justification systématique, presque la glorification de l’esclavage. Elle était condamnée à entendre la sentence d’excommunication éternelle portée contre une partie de l’humanité jetée hors du droit humain.

« Ces hommes grossiers sont incapables de connaître la liberté et d’en jouir avec sagesse, et la loi imprudente qui détruirait leurs préjugés serait pour eux et pour nous un arrêt de mort. »

Voilà un préjugé vital, éternellement nécessaire à la vie sociale. Les noirs, qui sont des hommes mais qui ne le savaient pas et qui se classaient eux-mêmes au-dessous de l’homme, il faut qu’on les maintienne à jamais dans cette erreur dégradante, mais indispensable. Et c’est à la Législative qu’on demande de s’associer à cette déformation méthodique de l’humanité. C’est devant elle qu’on fait de la traite des noirs une nécessité éternelle, une spéculation nationale fructueuse à laquelle le patriotisme même interdit de toucher. Il dut y avoir un grand malaise dans l’Assemblée pendant que les propriétaires d’esclaves parlaient ; je ne note au procès-verbal ni applaudissements ni murmures. À la fin seulement quand le Président de l’Assemblée, Ducastel, invita les délégués aux honneurs de la séance, l’extrême-gauche éclata en murmures, et Basire s’écria :

« Comment, Monsieur le Président, vous invitez à la séance des hommes qui viennent d’outrager la philosophie et la liberté, qui viennent d’insulter… ? » Mais ces paroles mêmes de Basire excitèrent toutes les passions conservatrices ou bourgeoises de l’Assemblée. Si elle subissait avec gêne la glorification de l’esclavage, elle n’entendait rien faire pour le supprimer, et elle vota à une grande majorité l’impression du discours des délégués. Mais qu’importent ces fureurs propriétaires et capitalistes ? Qu’importent cette audace des colons blancs et l’égoïsme complice des armateurs des ports, négriers ou commanditaires d’ateliers d’esclaves ? L’esclavage ne pouvait se sauver que dans le silence, et pour ainsi dire dans l’éloignement. Tout ce qui le rapprochait, tout ce qui le mettait en contact immédiat avec la Déclaration des droits de l’homme, avec la force et la pensée de la Révolution, le mettait en péril.

Brissot intervint le 1er décembre et il fit des divers intérêts, des diverses forces sociales et politiques en lutte à Saint-Domingue une analyse magistrale, quoique parfois tendancieuse :

« On peut, dit-il, distinguer la population de Saint-Domingue en quatre classes : colons blancs ayant de grandes propriétés ; petits blancs sans propriété, et vivant d’industrie ; gens de couleur ayant une propriété ou une industrie honnête ; les esclaves enfin. »

« Les colons blancs doivent être divisés en deux classes, relativement à la fortune et à l’ordre dans leurs affaires.

« Il en est qui ont de vastes propriétés, et qui doivent peu parce qu’ils mettent de l’ordre dans leurs affaires. Il en est un plus grand nombre qui doivent beaucoup, parce qu’il y a un grand désordre dans leurs affaires.

« Les premiers aiment la France, sont attachés et soumis à ses lois, parce qu’ils sentent le besoin qu’ils ont de sa protection pour conserver leurs propriétés et l’ordre. Ces premiers colons aiment et soutiennent les hommes de couleur, parce qu’ils les regardent comme les vrais boulevards de la colonie, comme les hommes les plus propres à arrêter les révoltes des noirs. Du nombre de ces colons respectables était M. Gérard, député de la précédente Assemblée. Il ne cessait de tempérer la fougue de ses collègues, qui ne votaient que pour des moyens violents, parce que ces moyens leur paraissaient très propres à créer des troubles nécessaires à leur existence fastueuse et insolvable.

« Les colons dissipateurs écrasés de dettes, n’aiment ni les lois françaises ni les hommes de couleur, et voici pourquoi : ils sentent bien qu’un État libre ne peut subsister sans bonnes lois et sans le respect dû à ses engagements ; ainsi, tôt ou tard ils seront contraints par les mêmes lois à payer leurs dettes ; ils y seront bien plus rigoureusement contraints que sous le despotisme, parce que le despotisme se laisse capter par ses flatteurs aristocrates et leur accorde des lettres de répit, des arrêts de surséance et empêche la loi des saisies de s’exécuter. Mais la liberté ne connaît ni lettres de répit, ni arrêts de surséance. Elle dit et dira bientôt à chacun dans les îles : Si tu dois, paye ou quitte les propriétés à ton créancier. »

« D’un autre côté, les colons prodigues, endettés, n’aiment pas mieux les citoyens de couleur que les noirs, parce qu’ils prévoient bien que ces hommes de couleur presque tous exempts de dettes et réguliers dans leurs affaires, seront toujours portés à défendre les lois et que leur courage, leur nombre et leur zèle peuvent seuls, et même sans le concours des troupes européennes, garantir l’exécution des lois. »

« Un autre motif anime les colons blancs dissipateurs contre les hommes de couleur : c’est le préjugé d’avilissement auquel ils les ont condamnés et que ceux-ci veulent secouer enfin. Ils leur font un crime de leur amour pour l’égalité ; et tandis qu’ils tonnent contre le despotisme ministériel, ils veulent sanctifier et faire sanctifier par une assemblée d’hommes libres le despotisme de la peau blanche… »

« C’est par là qu’on explique tout à la fois dans le cœur du même colon sa haine contre l’homme de couleur qui réclame ses droits, contre le négociant qui réclame sa créance, contre le gouvernement libre qui veut que justice soit faite à tous. »

« Aussi, Messieurs, devez-vous regarder les ennemis de ces hommes de couleur comme les plus violents ennemis de notre Constitution. Ils la détestent parce qu’ils y voient l’anéantissement de l’orgueil et des préjugés ; ils regrettent, ils ramèneraient l’ancien état de choses, s’ils y voyaient des garants qu’ils pourront impunément opprimer, sans être eux-mêmes opprimés par les ministres.

« La cause des hommes de couleur est donc la cause des patriotes, de l’ancien tiers-état, du peuple enfin si longtemps opprimé.

« Ici, je dois vous prévenir, Messieurs, que lorsque je vous peindrai ces colons qui depuis trois ans emploient les manœuvres les plus criminelles pour rompre les liens qui les attachent à la mère patrie, pour écraser les gens de couleur, je n’entends parler que de cette classe de colons indigents malgré leurs immenses propriétés, factieux malgré leur indigence, orgueilleux malgré leur profonde ineptie, audacieux malgré leur lâcheté, factieux sans moyen de l’être, ces colons enfin que leurs vices et leurs dettes portent sans cesse aux troubles et qui depuis trois ans ont dirigé les diverses assemblées coloniales vers une aristocratie indépendante. Voulez-vous les juger en un clin d’œil ? Méditez ce mot de l’un deux, qui le disait pour flagorner le monarque alors puissant : « Sire, votre cour est toute créole. » Il avait raison, il y avait entre eux parenté de vices, d’aristocratie et de despotisme. (Applaudissements.)

« Cette espèce d’hommes a le plus grand empire sur une autre classe non moins dangereuse, celle appelée « les petits blancs », composée d’aventuriers, d’hommes sans principes, et presque tous sans mœurs. Cette classe est le vrai fléau des colonies, parce qu’elle ne se recrute que de la lie de l’Europe. Cette classe voit avec jalousie les hommes de couleur, soit les artisans parce que ceux-ci travaillant mieux et à meilleur marché, sont plus recherchés ; soit le propriétaires, parce que leurs richesses excitent leur envie et abaissent leur orgueil. Cette classe ne soupire qu’après les troubles, parce qu’elle aime le pillage ; qu’après l’indépendance, parce que maîtres de la colonie, les petits blancs espèrent se partager les dépouilles des hommes de couleur.

« Les petits blancs remplissent principalement les villes habitées par une autre classe d’hommes plus respectable, celle des négociants et commissionnaires attachés par leurs intérêts à la France, attachés à la cause des hommes de couleur, parce qu’ils y voient une augmentation de consommation et de prospérité.

« Quels sont donc enfin ces hommes de couleur dont les gémissements se font entendre depuis si longtemps dans la France ? Ce ne sont pas, Messieurs (et il importe de le répéter souvent pour écarter les insinuations perfides des colons), ce ne sont pas des noirs esclaves ; ce sont des hommes qui doivent médiatement ou immédiatement leurs jours au sang européen, mêlé avec du sang africain. Ne frémissez-vous pas, Messieurs, en pensant à l’atrocité du blanc qui veut avilir un mulâtre ? C’est son sang qu’il avilit ; c’est le front de son fils même qu’il marque du sceau de l’ignominie ; c’est pour frapper son fils, qu’il emprunte le glaive de la loi, ou qu’il veut le rendre infâme. »

« Observez encore que les hommes de couleur qui réclament l’égalité des droits politiques avec les blancs leurs frères, sont presque tous comme eux, libres, propriétaires, contribuables ; et plus qu’eux, ils sont les véritables appuis de la colonie : ils en forment le tiers-état si laborieux, et cependant si méprisé par des êtres si profondément vicieux, inutiles et stupides. Ces derniers, pour se dispenser d’être justes envers eux, avaient l’impudence d’annoncer à la France au commencement de la Révolution, qu’il n’y avait pas de tiers-état aux îles, sans doute pour ôter au peuple français ce sentiment de tendresse paternelle qui l’aurait porté vers les hommes utiles qui essuyaient le même sort que lui dans un autre hémisphère ; mais ce n’est pas le moment d’entrer dans ces détails, je me borne ici à analyser les diverses espèces d’hommes qui habitent Saint-Domingue, parce que là vous trouverez le fil qui vous conduira sûrement à la cause des troubles.

« La dernière classe est celle des esclaves, classe nombreuse, puisqu’elle se monte à plus de 400.000 âmes, tandis que les blancs, mulâtres et nègres libres, forment à peine la sixième partie de cette population.

« Je ne m’arrêterai pas à vous peindre le sort de ces malheureux arrachés à leur liberté, à leur patrie, pour arroser un sol étranger de leurs sueurs et de leur sang, sans aucun espoir, et sous les coups de fouet de maîtres barbares. Malgré le double supplice de l’esclavage et de la liberté des autres, l’esclave de Saint-Domingue a été tranquille jusqu’à ces derniers troubles, même au milieu des violentes commotions qui ont ébranlé nos îles ; il a parfois entendu le mot enchanteur de liberté ; son cœur s’est ému, car le cœur d’un noir bat aussi pour la liberté (applaudissements) ; et cependant il s’est tu, il a continué de porter les fers pendant deux ans et demi, et s’il les a secoués, c’est à l’instigation d’hommes atroces que vous parviendrez à connaître. »

« Telles sont les espèces d’hommes qui habitent Saint-Domingue ; et d’après le tableau rapide que j’en ai tracé, on peut deviner les sentiments qui ont dû animer chaque classe à la nouvelle de la Révolution française. Les colons honnêtes et bons propriétaires ont eu la certitude d’éloigner à jamais le despotisme ministériel, de le remplacer par un gouvernement colonial et populaire ; et ils ont aimé la Révolution. Les hommes de couleur y ont trouvé l’espoir d’anéantir le préjugé qui les tenait dans l’opprobre, de ressusciter leurs droits ; et ils ont aimé la Révolution. Les colons dissipateurs qui jusque-là avaient rampé dans l’antichambre des intendants, gouverneurs ou ministres, ont vu avec délices le moment de leur humiliation ; et pour leur rendre leur mépris et leur insolence, ils ont prôné la liberté, comme ces vrais caméléons en politique, que nous avons vus successivement valets de la cour, valets du peuple, qui ont pris, quitté, repris les signes de la servitude et la cocarde nationale. (Applaudissements.) Les colons ont renversé les ministres du despotisme, parce que comme les nobles de France ils ont espéré s’y associer seuls. »

« Les petits blancs, jusque-là retenus dans leurs terres par l’administration, souvent punis par elle, ont saisi avec avidité les occasions de déchirer, de mettre en pièces les idoles devant lesquelles ils étaient forcés de se prosterner. Ainsi, le premier cri, le cri général dans les îles, a été pour la liberté ; le second a été pour le despotisme personnel parmi les colons dissipateurs et les petits blancs, tandis que les colons honnêtes et les hommes de couleur ne voulaient que l’ordre, la paix et l’égalité ; et de là, Messieurs, la source des combats qui ont déchiré nos îles. »

J’ai tenu à reproduire ce large tableau, cette puissante analyse sociale, d’abord parce qu’elle donne en effet la clef des événements, et ensuite parce qu’elle prouve une fois de plus combien le reproche « d’idéologie » adressé à la Révolution si idéaliste à la fois et si réaliste, est superficiel et vain. Ce n’est pas que chacun de ces grands traits n’appelât quelque retouche, quelque atténuation. Ainsi, des lettres mêmes que j’ai citées sous la Constituante, il ressort que les petits blancs étaient plus partagés que ne le dit Brissot. Quelques-uns au moins prenaient parti pour les hommes de couleur, soit par esprit de justice et générosité, soit par haine de l’aristocratie blanche. Mais de même que nous avons vu la plèbe chrétienne s’unir contre les juifs au patriciat chrétien, dans l’espoir d’un facile pillage, il est probable que la plèbe des petits colons blancs, sans consistance sociale et sans esprit de classe, s’associait à l’aristocratie des grands propriétaires blancs pour humilier d’abord et dépouiller bientôt les mulâtres propriétaires.

Peut-être aussi, quand Brissot montre l’esprit d’aristocratie et d’oligarchie d’une partie des colons blancs, exagère-t-il un peu l’influence que leur état de débiteurs obérés, a exercée sur leur conduite. L’orgueil, le désir de maintenir dans la dépendance les mulâtres et d’écarter à jamais de l’île toute pensée d’émanciper les esclaves suffisaient à expliquer leur résistance, leurs velléités de séparatisme. C’est pourtant un trait exact et profond d’avoir signalé cet endettement d’un grand nombre de colons factieux, et les fureurs rétrogrades que leur suggérait leur gêne éclatante. Sont-ils allés, comme Brissot l’affirme dans la suite de son discours, jusqu’à rêver ou même jusqu’à machiner leur séparation d’avec la France ? Ont-ils voulu ériger les îles en État quasi-indépendant ? Ont-ils même songé à remplacer la souveraineté de la France par une sorte de protectorat américain ou anglais ? Les colons et les modérés ont protesté avec violence contre ces imputations. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a eu, si je puis dire, une sorte de séparatisme constitutionnel. Les grands colons blancs ont prétendu que la Déclaration des droits de l’homme n’était pas faite pour les colonies, que les lois des assemblées françaises ne valaient pas pour eux ; et ils les ont traitées comme quantités négligeables. Les assemblées coloniales, en tout ce qui touche le statut des personnes, ont prétendu à la souveraineté.

Quelle solution proposaient dans cette crise extraordinaire Brissot et ses amis ? Il pouvait y avoir quelque hésitation parmi les Girondins. Brissot, député de Paris, était libre dans ses mouvements ; ceux qui comme Gensonné, comme Vergniaud, représentaient Bordeaux et cette grande bourgeoisie des ports très attachée à la Révolution mais très attachée aussi à sa fortune coloniale, étaient plus embarrassés. Il faut leur rendre cette justice qu’ils ne reculèrent point devant le devoir. Brissot qui résolvait assez volontiers les problèmes par un acte de mise en accusation, proposa un décret violent : il dissolvait les assemblées coloniales existantes, citait devant la Haute-Cour leurs principaux membres accusés d’avoir trahi la France, et avec eux le gouverneur Blanchelande coupable de n’avoir pas dénoncé leurs menées de séparatisme et de trahison, instituait de nouvelles assemblées coloniales qui seraient élues par le concours de tous les hommes libres, blancs ou de couleur, sous les seules conditions générales d’éligibilité et d’électoral fixées pour les citoyens français.

Enfin, il décidait l’envoi de commissaires pris dans l’Assemblée et ayant le mandat formel de faire procéder, à Saint-Domingue, à la Martinique, à Saint-Lucas, à la Guadeloupe, à l’exécution de ces dispositions énergiques. C’était la conclusion logique de son discours qui se terminait par ces paroles menaçantes : « toutes ces trahisons ne resteront pas impunies. »

Mais cette conclusion était plus incomplète encore qu’elle n’était violente ; et ici encore apparaît cet étrange esprit de Brissot qui souvent devinait juste, débrouillait des problèmes compliqués, se jetait en avant, comme par un mouvement impulsif, sur des routes aventureuses, mais ne regardait jamais toute l’étendue du champ d’action et n’allait pas jusqu’au bout des résolutions nécessaires. Il restait toujours à mi-chemin entre la prudence et la grande audace qui redevient de la prudence. À son décret, vigoureux en apparence, il manquait une clause essentielle : le règlement de la condition des esclaves noirs. Brissot paraissait oublier qu’ils étaient en pleine révolte. Au moment où ils se dressaient menaçants, formidables, traduire en accusation leurs ennemis directs, les grands colons blancs des assemblées coloniales, c’était surexciter leur espoir. Or, que leur offrait le décret de Brissot ? Rien. Il exterminait l’influence de l’oligarchie des blancs : il n’organisait pas une démocratie coloniale où les noirs, graduellement affranchis, auraient accès ; c’était une terrible lacune.

Vergniaud et Guadet n’entrèrent pas dans le système à la fois effrayant et vain de Brissot. Ils limitèrent beaucoup plus étroitement le problème. Soucieux de ménager les susceptibilités et les craintes des grands négociants de Bordeaux, ils ne s’opposent pas au départ immédiat des troupes destinées à Saint-Domingue. Mais ils demandent que la force armée ait pour mandat de protéger toutes les conventions, toutes les combinaisons qui rapprochaient les colons blancs et les hommes de couleur libres. Deux choses les aidaient à trouver une solution moyenne. D’abord il y avait eu entre les colons blancs et les hommes de couleur libres, dans la région de Port-au-Prince, un concordat, à la date du 11 septembre. Les colons blancs épouvantés par le soulèvement des noirs, avaient essayé de ramener à eux les hommes de couleur libres ; ils s’étaient engagés (ne connaissant pas encore, naturellement le décret du 23 septembre par lequel la Constituante annulait son décret de mai) à respecter le décret de mars, à assurer aux hommes de couleur libres l’égalité des droits politiques.


Le port de Nippe ― Île Saint-Domingue.
(D’après une estampe de la Bibliothèque nationale.)


Art. 1er. — Les citoyens blancs feront cause commune avec les citoyens de couleur et contribueront de toutes leurs forces et de tous leurs moyens à l’exécution littérale de tous les points des décrets et instructions de l’Assemblée nationale, sanctionnés par le roi, et ce, sans restriction et sans se permettre aucune interprétation.

Art. 2. — Les citoyens blancs promettent et s’obligent de ne jamais s’opposer directement ni indirectement à l’exécution du décret du 15 mai dernier qui dit-on, n’est pas encore parvenu officiellement dans cette colonie ; de protester même contre toutes protestations et réclamations contraires aux dispositions du susdit décret, ainsi que contre toute adresse à l’Assemblée nationale, au roi, aux 83 départements et aux différentes Chambres de commerce de France, pour obtenir la révocation de ce décret bienfaisant.

Art. 3. — Ont demandé les susdits citoyens la convocation prochaine et l’ouverture des assemblées primaires et coloniales pour tous les citoyens actifs, aux termes de l’article 4 des instructions de l’Assemblée nationale du 28 mars 1790.

Art. 4. — De députer directement à l’Assemblée coloniale, et de nommer des députés choisis parmi les citoyens de couleur qui auront comme ceux des citoyens libres, voix consultative et délibérative…

Art. 7. — Demandent les citoyens de couleur que, conformément à la loi du 11 février dernier, et pour ne laisser aucun doute sur la sincérité de la réunion prête à s’opérer, toutes proscriptions cessent et soient révoquées dès ce moment ; que toutes les personnes proscrites, décrétées et contre lesquelles il serait intervenu des jugements pour raison de troubles survenus dans la colonie depuis le commencement de la Révolution, soient de suite rappelées et mises sous la protection sacrée et immédiate de tous les citoyens ; que réparation solennelle et authentique soit faite à leur honneur… »

Si cet esprit-là avait dominé dans la colonie dès le début, s’il y avait été général et sincère, il est clair que l’accord des colons blancs et des hommes de couleur libres aurait prévenu les troubles et permis d’aborder prudemment et dans la paix le problème de l’esclavage. Mais au moment même où les commissaires de la garde nationale des colons blancs de Port-au-Prince et les commissaires de la garde nationale des hommes de couleur de la même ville délibèrent sur les « moyens les plus capables d’opérer la réunion des citoyens de toutes les classes et d’arrêter les progrès et les suites d’une insurrection qui menace également toutes les parties de la colonie », on sent qu’il n’y a là qu’un accord local précaire et plein de sous-entendus.

Ainsi, tandis que tous les articles sont adoptés purement et simplement, celui qui a trait à l’amnistie pour les hommes de couleur se termine par cette mention : Accepté en ce qui nous concerne. Les commissaires n’osaient pas se porter garants des sentiments de ceux qu’ils représentaient. Et les hommes de couleur traduisent leur juste défiance à l’article 11. « Observent en outre, les susdits citoyens de couleur, que la sincérité dont les citoyens blancs viennent de leur donner une preuve ne leur permet pas de garder le silence sur les craintes dont ils sont agités ; et, en conséquence, ils déclarent qu’ils ne perdront jamais de vue la reconnaissance de leurs droits et de ceux de leurs frères des autres quartiers ; qu’ils verraient avec beaucoup de peine et de douleur la réunion prête à s’opérer au Port-au-Prince et autres lieux de la dépendance, souffrir des difficultés dans les autres endroits de la colonie ; auquel cas ils déclarent que rien ne saurait les empêcher de se réunir à ceux des leurs qui, par une suite des anciens abus du régime colonial éprouveraient des obstacles à la reconnaissance de leurs droits, et par conséquent à leur félicité. »

Ainsi, les hommes de couleur, si cruellement dupés depuis deux ans, se réservent noblement la liberté de se joindre à leurs frères si l’accord conclu à Port-au-Prince entre les deux races ne s’étend pas à toute l’île. On voit combien était fragile cette convention. Et elle fut d’ailleurs considérée à peu près comme nulle par la plupart des colons blancs. Le ton et les paroles de la délégation entendue par l’Assemblée législative montrent assez que ce contrat de Port-au-Prince n’exprimait pas le véritable état des esprits. Pourtant, Vergniaud, Guadet, Ducos, prenaient au sérieux ce concordat, et toute leur politique tendait à le généraliser, à le consolider. Peut-être se flattaient-ils, en effet, de l’espoir de mettre ainsi un terme aux troubles. Peut-être aussi étaient-ils heureux de dire aux négociants bordelais qu’après tout, en assurant aux hommes de couleur libres, l’égalité des droits politiques, ils ne faisaient que sanctionner le vœu des colons blancs eux-mêmes. Enfin, ce concordat leur fournissait un moyen de tourner le décret rendu par l’Assemblée Constituante le 21 décembre. Celle-ci avait annulé son décret du 15 mars et elle avait décidé que les assemblées coloniales trancheraient en dernier ressort toutes les questions relatives au droit politique. C’était l’abdication complète devant l’hôtel Massiac. Mais il semblait difficile d’obtenir de la Législative une décision formellement contraire à celle de la Constituante. Aussi Vergniaud et ses amis se plaçaient-ils, pour ainsi dire, en dehors de l’action légale. Ils se saisissaient du contrat conclu à Port-au-Prince comme d’une convention privée, et ils chargeaient les troupes envoyées à Saint-Domingue d’en assurer l’application et d’en favoriser l’extension. En même temps la Gironde s’appliquait à dissocier, autant que possible, l’intérêt des négociants des ports de France de l’intérêt des colons blancs. À vrai dire, il n’y avait pas des uns aux autres un lien commercial. Les grands armateurs et commerçants de Bordeaux n’avaient aucun intérêt à maintenir l’île de Saint-Domingue sous le joug d’une oligarchie blanche. L’accession des hommes de couleur libres à l’égalité politique ne pouvait en rien compromettre les échanges ; elle les eût favorisés au contraire en donnant une base plus large à l’ordre colonial. Mais beaucoup des négociants des ports étaient les commanditaires, les créanciers des propriétaires blancs de Saint-Domingue ; et par crainte de perdre leurs fonds, ils soutenaient aveuglément les prétentions de leurs débiteurs.

La Gironde s’efforça de démontrer aux capitalistes de Bordeaux qu’ils avaient mieux à faire, et que leur véritable intérêt était d’organiser aux colonies une procédure légale permettant aux créanciers de recouvrer aisément leur créance. Quelques membres de la Société des Amis de la Constitution de Bordeaux, soit par conviction, soit pour aider les députés girondins à sortir d’une situation difficile, écrivirent à l’Assemblée une lettre en ce sens et Brissot se hâta d’en triompher le 3 décembre :

« Quel que soit le parti que vous preniez, dit-il, le plus pressant est sans doute d’inspirer la confiance aux commerçants et aux armateurs qui communiquent directement avec les colonies et qui peuvent leur faire des avances salutaires. Ainsi, vous ne pourrez inspirer cette confiance qu’en détruisant un vice radical dans le régime des colonies, vice qui nécessairement entraîne beaucoup de désordre et de défiance dans les capitalistes, et arrête la rapidité des défrichements. Toutes les plantations pour être défrichées ont exigé des avances de la métropole, et cependant les plantations ne peuvent être saisies par le négociant pour le payement de ses avances, lorsqu’il demande son remboursement à un planteur infidèle ou de mauvaise volonté. Le créancier est actuellement à sa merci ; la crainte du despotisme de son débiteur l’engage à de nouvelles avances, pour ne pas perdre celles qu’il a déjà faites, et celui-ci, sûr de donner la loi, ne met pas de bornes à ses demandes, toujours accompagnées de la menace de ruiner son créancier. De là, cette indépendance si absolue des colons de toute loi, de tout principe, de toute moralité : de là, leur luxe effréné, leur fantaisie sans bornes, en un mot, leur conduite en tout semblable à celle de ces riches dissipateurs qu’une éducation mauvaise a livrés à tous les vices, de là aussi les rapports dispendieux entre eux et leurs créanciers, qui renchérissent aux planteurs les choses dont ils ont besoin, tant pour faire prospérer leurs établissements que pour leur consommation journalière.

« Des hommes entourés d’esclaves dès leur berceau, des hommes qu’aucun lien ne retient peuvent-ils apprendre les règles et les devoirs d’une sage économie ? Et celui qui leur prête peut-il prendre d’autres précautions que par des conditions qui lui servent de primes d’assurances contre un débiteur toujours menacé ? Aussi ne faut-il pas s’étonner de ce fardeau toujours accablant de dettes, qui fait sans cesse désirer aux colons un changement d’état, et qui met leurs créanciers dans une appréhension continuelle. »

« C’est moins la perte du commerce et des colonies que les capitalistes redoutent (car ils portent sur des conventions solidement fondées) qu’une banqueroute qui, tout à la fois, ferait disparaître des capitaux considérables et suspendrait pour un long temps leurs rapports habituels. Et voilà, Messieurs, le secret de la coalition qui a existé si longtemps entre les colons et les négociants. Les premiers faisaient durement la loi aux autres. Ils disaient au commerce : prête-nous ton crédit en France pour écraser nos ennemis, flatter notre orgueil, etc. Telle est la coalition qui a produit en faveur des colonies, contre la philanthropie, ces adresses mendiées où le créancier maltraité venait encore défendre et prôner le débiteur qu’il détestait intérieurement. Telle est la coalition dont la ville de Bordeaux a la gloire d’avoir, la première, brisé les chaînes en s’élevant contre les prétentions injustes des colons : elle a senti enfin qu’un commerce solide, surtout dans un pays libre ne pouvait reposer que sur le respect des principes et des engagements, et qu’il ne convenait pas à des hommes libres de mentir à leur conscience pour vendre quelques barriques de vin ou toucher quelques intérêts de leurs capitaux ; elle a senti qu’une bonne loi sur le commerce des colonies servirait mieux le commerce des colonies et la sûreté de sa dette, qu’un trafic de mensonges et d’injures. (Applaudissements.)

« Dans les circonstances actuelles, venir au secours des armateurs de la Métropole, c’est venir au secours des colons : vous ouvrirez infailliblement à ceux-ci une nouvelle source de crédit, qui bientôt réparera leurs pertes. La loi que vous ferez pour donner aux créanciers le droit de saisie réelle sur les propriétés de leurs débiteurs en ne lui donnant pas d’effet rétroactif, leur assurera des secours infiniment plus considérables et plus féconds que tout l’argent qu’il vous serait possible de tirer du Trésor de la nation pour leur en faire un don ou un prêt… Eh ! pourquoi, messieurs, les colons s’opposeraient-ils à une loi qui réunit tant de caractères de justice ? Elle existe dans les colonies anglaises. C’est la première qu’eussent promulguée les Anglais si la trahison qui se disposait à les rendre maîtres de nos colonies eût pu réussir. »

L’effort de la Gironde était grand pour séparer les négociants des colons, et, à vrai dire, comment aurait-elle pu continuer aux colonies la politique de Brissot si elle avait eu contre elle la bourgeoisie des ports, que ses membres les plus éminents représentaient ?

La tactique de la Gironde fut servie très heureusement par les délégués de Saint-Pierre de la Martinique. À Saint-Pierre, comme nous l’avons vu, il y avait des négociants qui avaient joué à l’égard des grands propriétaires de l’intérieur de l’île, le rôle de prêteurs, de capitalistes que la bourgeoisie marchande des ports de France jouait à l’égard des propriétaires de Saint-Domingue. Or, les négociants vinrent à la barre de la Législative se plaindre précisément de la mauvaise foi et des calculs rétrogrades de leurs débiteurs obérés. Les délégués Crassous et Coquille Dugommier parlèrent à l’Assemblée le 7 décembre : « Je dois à la vérité de dire que les premiers accents de la liberté ont également ému tous les quartiers de la Martinique ; tous ont célébré avec quelque enthousiasme la destruction de la Bastille. Mais cette impression n’a pas eu partout les mêmes effets ; elle a été pure, à Saint-Pierre ; les citoyens ont pensé qu’ils faisaient partie de la nation, qu’ils ne pouvaient s’égarer en marchant avec elle ; ils ont tout rapporté au grand principe de l’égalité et de la liberté ; ils ont eu un comité, une municipalité, des assemblées populaires, une garde nationale ; ils ont oublié qu’ils étaient créanciers et dans la campagne ils ont eu pour amis, pour imitateurs, des paroisses entières, ou au moins de nombreux partisans. »

Mais, dans l’Assemblée coloniale, dont les citoyens de Saint-Pierre avaient provoqué la formation, ils ne tardent pas à être mis en minorité par les grands propriétaires. « La Cour des gouverneurs, les propriétaires de grandes habitations, les commandants, de milice ou aspirant à l’être, presque tous débiteurs obérés, soumirent la Révolution au calcul de leur intérêt et de leur orgueil, et l’Assemblée coloniale ne fut plus pour eux qu’un moyen de s’ériger en puissance. »

Les délégués de Saint-Pierre rappellent (nous avons déjà noté le fait) que les propriétaires blancs parvinrent à animer les mulâtres contre les négociants et capitalistes de Saint-Pierre. Rien ne pouvait plus gravement indisposer les négociants de France que cette coalition. Quoi ! les colons blancs de Saint-Domingue se plaignent que les hommes de couleur libres, longtemps rebutés par eux, font cause commune avec les noirs soulevés ! Et les colons blancs de la Martinique, pour se rebeller contre leurs créanciers, contre des négociants, ameutent les hommes de couleur libres et les esclaves même ! Ces colons blancs ne sont-ils donc pas partout, à Saint-Domingue, comme à la Martinique, des débiteurs sans scrupule ? La bourgeoisie de Bordeaux devait ressentir quelque inquiétude, et les délégués de Saint-Pierre firent impression assurément quand ils montrèrent, par l’exemple du sieur Dubuc, à quelles combinaisons de trahison et d’infamie les débiteurs des îles pouvaient recourir pour échapper à leurs dettes. « Le sieur Dubuc père, ci-devant dans les bureaux de la marine et intendant général des colonies, doit à l’État une somme capitale de 1.580.627 livres d’argent de France et deux années d’intérêt montant à 226.000 livres. Cette somme, reconnue par un contrat passé avec M. de Castries, ministre de la marine, le 22 février 1786, est hypothéquée sur une habitation située au quartier de la Trinité-Martinique ; elle lui fut avancée pour servir à l’établissement d’une raffinerie.

« Longtemps avant la Révolution, le sieur Dubuc avait écrit contre la réunion du commerce à Saint-Pierre, afin de l’attirer dans le quartier de sa raffinerie. En 1787, on avait déterminé l’Assemblée coloniale de ce temps, à faire porter l’impôt de la colonie sur le commerce de Saint-Pierre, et il avait inspiré à la campagne le désir de détruire cette ville.

« La ville fut déclarée ennemie de la colonie, parce qu’elle était amie de la Métropole ; sa perte fut jurée, parce quelle était un obstacle invincible à l’exécution des projets : et ces projets, je les trouve dans les lettres du sieur Bellevue-Blanchetières, député extraordinaire de l’Assemblée coloniale. Je ne vous citerai point ses diatribes amères contre l’Assemblée constituante et contre le nouvel ordre de choses, mais le 28 mars 1790, il écrivait au sieur Dubuc fils :

« Je crois possible qu’au moment où vous lirez cette lettre, si elle, vous parvient, vous soyez aux Anglais. Songez que si cela arrivait, il y aurait un grand coup à faire au sujet de la dette de M. Dubuc envers le roi. Cette dette appartiendrait au roi d’Angleterre ; il s’agirait de présenter des arrangements faits ici, qui ôteraient aux vainqueurs le droit de l’exiger. »

Vraiment, c’était prendre bien vite son parti de la domination de l’Angleterre, et quand on est aussi prompt à prévoir que la victoire de l’ennemi permettra d’éluder une dette envers la France, on n’est pas très éloigné de la désirer.

Ainsi les négociants de Saint-Pierre aidaient la Gironde à éveiller la défiance de la bourgeoisie des ports de France contre les colons blancs.

Mais dans toutes ces luttes, la question des esclaves n’était pas nettement posée. En fait, devant la Législative, c’étaient deux systèmes différents de répression contre les noirs soulevés qui étaient aux prises. Les délégués des colons de Saint-Domingue voulaient que la France envoyât des troupes pour écraser à la fois les esclaves noirs et les hommes de couleur libres qui s’étaient joints à eux.

La Gironde, avec Guadet et Vergniaud, voulait que l’on prît pour base de pacification le concordat du 11 septembre, conclu à Port-au-Prince, que l’on réconciliât les colons blancs et les hommes de couleur par l’égalité politique, et qu’avec cette force reconstituée on arrêtât le soulèvement des esclaves. Mais, pour désarmer ceux-ci, nul ne proposait de leur faire une concession ou une promesse. Blangilly, député du département des Bouches-du-Rhône, s’émut de ce silence et il avait préparé des observations sur « l’inutilité absolue des moyens qu’on prend pour apaiser les troubles de Saint-Domingue si l’on n’améliore pas en même temps le sort des nègres esclaves, si l’on n’interdit pas aux colons les rigueurs excessives qu’ils se permettent d’exercer sur eux. »

Il y disait :

« Peut-on être surpris de la révolte des nègres ? Quel est celui qui n’a pas entendu dire, dès son enfance, que les colonies périraient par un massacre général ? Quel est celui qui n’a pas entendu parler des nombreuses tentatives que les nègres font depuis plus d’un siècle pour secouer le joug de leur intolérable captivité ? Quel est enfin celui qui peut ignorer que la vengeance des esclaves renversa les plus grands empires ?

Et il constatait que tout entière à la querelle des colons blancs et des mulâtres, l’Assemblée paraissait oublier les esclaves noirs :

« Quoi ! la plus nombreuse, la plus outragée des trois classes n’a aucune sorte de droits et de plaintes à faire valoir ? N’était-il pas naturel de mettre en question les motifs de son désespoir, au lieu de rappeler à l’ordre de la question celui d’entre nous qui a voulu prononcer un seul mot en faveur des nègres ?… Le sort affreux des nègres esclaves n’est pas assez connu, et ceux qui en ont quelque idée pensent sans doute qu’il n’est guère possible d’y porter du soulagement… Il importe de détromper sur la prétendue impossibilité de diminuer, sans inconvénients, les rigueurs excessives de l’esclavage. »

Et le député des Bouches-du-Rhône, se laissant aller à ses souvenirs, expose quelques-unes des atrocités que sans doute il entendit, dès son enfance, conter aux navigateurs.

« Déchirés par lambeaux, on en a vu mille fois expirer sous le fouet ou se détruire eux-mêmes en frappant de la tête sur la pierre où ils étaient enchaînés. Pouvez-vous croire que des femmes prêtes à accoucher ne sont pas épargnées ? Pouvez-vous croire qu’après huit ans de travail, l’homme le plus robuste, devenu perclus de ses forces, est alors impitoyablement renvoyé, réduit à se nourrir de souris et de bêtes mortes ? Souvent le voyageur a rencontré sur sa route cette scène effroyable d’un cadavre qui dévore un autre cadavre. Vous nommerai-je deux frères fameux, riches colons du Port-au-Prince, qui ont fait périr plusieurs de leurs nègres dans le feu, et un entre autres dont le crime était d’avoir trop salé un ragoût ? Vous en nommerai-je quelques-uns de la Martinique qui naguère en ont fait brûler sur des bûchers ? La Guadeloupe en a produit un qui faisait périr lentement les siens en leur faisant avaler de la cendre brûlante ; et quand parfois ils brisent leurs chaînes, vous attendriez-vous d’apprendre qu’on va à la chasse de ces malheureux fugitifs comme on va à la chasse des bêtes fauves, qu’on les relance avec des chiens et qu’après les avoir terrassés on porte leur tête en triomphe à la ville ?… C’est à ce prix que sont cultivées les riches productions destinées à nos délices. »

Blangilly proposait un plan d’émancipation graduelle et de garanties qu’il faut citer, car c’est le premier, si je ne me trompe, qui ait été soumis à une Assemblée française, et à ce titre, quoiqu’il n’ait pas été discuté, quoi-qu’il n’ait même pas été porté à la tribune, mais communiqué seulement par la voie de l’impression, quoiqu’il parût alors une tentative à demi scandaleuse qu’il fallait tenir dans l’ombre, il est le prélude des lois d’affranchissement, et il a à ce titre une véritable importance historique.

« Art. 1er. — Dans toute l’étendue des possessions françaises, les colons ne pourront, sous aucun prétexte, maltraiter de coups leurs esclaves, et la disposition du Code noir qui limite le nombre des coups de fouet est abolie.

« Art. 2. — Le colon qui aura maltraité de coups son esclave perdra tout pouvoir sur lui. Sera le colon convaincu de son délit quand six témoins autres que ses esclaves déposeront le fait en témoignage judiciaire. Le tribunal de la police recevra la plainte verbale de l’esclave. Il jugera trois jours après l’audition des témoins et prononcera l’affranchissement s’il y a lieu.

Le Cap François ― Île Saint-Domingue.
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale).


« Art. 3. — Le colon qui aura à se plaindre de quelqu’un de ses esclaves à raison du travail auquel il se refuserait, ou pour cause de vol, se pourvoira en redressement d’après la disposition ci-après. Il y aura une maison de force au chef-lieu de tous les cantons. Cette maison, appelée le dépôt des nègres, recevra ceux contre lesquels leurs maîtres auront porté des plaintes. Ils y pourront être échangés de gré à gré, pour tel temps déterminé entre les maîtres contractants ; et si l’échange ne peut s’effectuer, le nègre sera détenu prisonnier, nourri aux dépens de son maître…

« Art. 6. — Les nègres qui ne pourront plus travailler à cause d’infirmité ou de vieillesse, continueront à recevoir leur subsistance comme à l’ordinaire, et les maîtres qui s’y refuseraient, contraints de les nourrir à l’hospice de l’hôpital où les nègres se présenteront.

« Art. 7. — Les esclaves qui auront des moyens suffisants pour se racheter, le pourront dès à présent s’ils le demandent. Le prix du rachat sera fixé au prix moyen des ventes de traite faites sur les lieux dans le courant d’une année. L’acte d’affranchissement sera délivré sans frais et sans perception d’aucuns droits.

« Art. 8. — Les enfants des nègres esclaves seront désormais libres en naissant. Les maîtres pourront en exiger les services proportionnés à leur âge jusqu’à douze ans, moyennant la nourriture, et après cette époque, les enfants nègres pourront exiger deux sols par jour en sus jusqu’à dix-sept ans révolus, s’ils veulent rester auprès de leurs maîtres

« Art. 10. — Les nègres qui sont actuellement esclaves depuis quatre ans avec un maître, seront libres et affranchis dans l’espace de quatre ans à dater de la publication de la présente loi. Les nègres nouveaux seront libres et affranchis sous les mêmes obligations après huit ans à compter de leur premier achat de traite. À cette époque, ils seront obligés de travailler ou à leur propre compte ou à la journée. Le prix de la journée sera de 6 francs argent des colonies avec la nourriture. Dans les villes, le prix de la journée ne sera pas fixé, mais les municipalités seront tenues de limiter le nombre des nègres de fatigue en sorte que le commerce ne souffre pas et que les nègres de la campagne ne refluent dans les villes. »

Il est inutile de discuter la valeur de ce plan, puisque l’Assemblée n’en délibéra même pas. Mais c’est le premier effort législatif précis pour résoudre le problème de l’esclavage, et si dédaigné et presque suspect qu’il ait été, il garde pour l’histoire une haute valeur.

Il y avait accord des partis, à la Législative, pour écarter la question des esclaves noirs. Mais même le projet de Guadet et de Vergniaud, si modéré pourtant, qui prenait acte du concordat entre les hommes de couleur libres et les colons blancs et en recommandait l’extension, se heurtait à la résistance de la majorité. Les modérés alléguaient que la Constituante, par son décret de septembre qui avait force constitutionnelle, avait aboli les décrets antérieurs favorables aux hommes de couleur, et remis aux assemblées coloniales le soin de décider souverainement. Intervenir pour donner une force quasi-légale à un concordat qui donnait aux hommes de couleur libres les droits politiques, c’était se substituer aux assemblées coloniales, c’était briser ou fausser le décret de la Constituante : c’était violer la Constitution elle-même. Et telle était la puissance des intérêts propriétaires, tel était aussi, dans la Législative à ses débuts, le respect presque superstitieux de l’œuvre de la Constituante, que Vergniaud et Guadet durent renoncer à leur motion. Il fallut que Gensonné, député de Bordeaux, l’atténuât au point de lui enlever toute vertu, en demandant non pas que les accords fussent étendus à toute l’île, mais seulement qu’on empêchât les atteintes qui y pouvaient être portées. Voici ce pâle et inefficace décret, adopté le 7 décembre :

« L’Assemblée nationale, considérant que l’union entre les blancs et les hommes de couleur libres a contribué principalement à arrêter la révolte des nègres de Saint-Domingue ; que cette union a donné lieu à différents accords entre les blancs et les hommes de couleur et à divers arrêtés pris à l’égard des hommes de couleur les 20 et 25 septembre dernier par l’assemblée coloniale séant au Cap.

« Décrète que le roi sera invité à donner des ordres afin que les forces nationales destinées pour Saint-Domingue ne puissent être employées que pour réprimer la révolte des noirs, sans qu’elles puissent agir directement ou indirectement pour protéger ou favoriser les atteintes qui pourraient être portées à l’état des hommes de couleur libres, tel qu’il a été fixé à Saint-Domingue, à l’époque du 25 septembre dernier. »

Mais l’assemblée coloniale du Cap n’avait nullement reconnu le droit politique des hommes de couleur libres. Elle leur avait seulement donné le droit de s’assembler pour faire des pétitions et elle avait « annoncé son intention d’améliorer leur situation ». C’était misérablement équivoque, et le décret de la Législative, pauvre reflet incertain de ces hypocrisies coloniales, ne pouvait rien pour apaiser l’île.

Les nouvelles parvenues à l’Assemblée en décembre, janvier, février, mars, accrurent l’émotion publique ; les troubles s’étendaient : les hommes de couleur libres, exaspérés, peu confiants dans les concordats précaires conclus en quelques points de l’île, s’unissaient aux noirs soulevés ou même les soulevaient. Et il semblait même que là où les hommes de couleur libres restaient calmes, les esclaves noirs ne se soulevaient pas. Il devenait donc tous les jours plus évident que s’il restait une chance d’apaiser l’île, c’était de ramener les mulâtres en leur restituant les droits politiques.

En vain les modérés, les représentants des colons blancs s’obstinaient-ils dans la résistance. La nécessité devenait plus pressante tous les jours : d’ailleurs, l’influence de la Gironde grandissait, et dans la deuxième moitié de mars, juste au moment où le ministère girondin arrivait au pouvoir, le débat décisif s’engagea. C’est Guadet qui, avec une éloquence incisive et véhémente, soutint que le décret du 24 septembre rendu par la Constituante ne faisait pas partie de la Constitution, qu’on pouvait donc le modifier, et que la politique le conseillait.

Comme pour bien marquer, en cette question si disputée des colonies, la victoire des Girondins sur les Feuillants, c’est le discours de Barnave en septembre 1791 que Guadet cita plus d’une fois, pour le réfuter : et cette sorte de combat rétrospectif contre Barnave atteste le grand souvenir laissé par le jeune et brillant avocat de la bourgeoisie modérée. « Je n’examine, s’écria Guadet, que le principe posé par M. Barnave, et m’emparant de ses propres expressions, répétant avec lui que le passé est le préliminaire de l’avenir, je vous dirai, voulez-vous sauver Saint-Domingue ? Révoquez le décret du 24 septembre et maintenez celui du mois de mars. Il n’y a plus à cet égard ni doute ni incertitude, toutes les parties intéressées ont reconnu que c’est à cette mesure que tient le salut des colonies ; un concordat passé entre elles a proscrit d’avance, comme funeste, le décret du 24 septembre. Vouloir le faire exécuter, ce serait vouloir la subversion entière des colonies, ce serait appeler sur le royaume les plus grands, les plus terribles désastres. Hâtez-vous donc, m’écrierai-je à mon tour, de décider dès à présent la question comme j’ai l’honneur de vous la proposer. Ne craignez pas une grande, profonde et décisive démarche qui doit infailliblement sauver la patrie ; votre délibération va décider aujourd’hui du sort de la France, car, ne vous y trompez pas, si, maintenant le décret du 24 septembre, vous laissez dans les mains des colons blancs l’état politique des hommes de couleur, Saint-Domingue est perdu, et vous léguez à vos successeurs non pas seulement une guerre éternelle et des troubles interminables, mais, au lieu de la colonie la plus florissante du monde, des ruines et des monceaux de cendres. »

Dénonçant la pusillanimité et la fausse vue de Barnave, il dit avec force : « Les représentants du peuple crurent les oppresseurs plus forts que les opprimés, et ils abandonnèrent ces derniers de peur de voir la colonie périr avec eux. Mais heureusement ce calcul si décourageant pour les amis de la liberté s’est trouvé faux ; les tyrans (c’est-à-dire les colons blancs) ont été les plus faibles, ils ont été vaincus, que dis-je, vaincus, ils n’ont pas osé résister ; ils n’ont pas osé se prévaloir de ce décret auquel les factieux de leur parti avaient eu le courage de prétendre que le salut des colonies était attaché ; ils l’ont annulé d’avance, et ce n’est que dans cette mesure qu’ils ont trouvé le salut de leurs propriétés, de leur vie, de la colonie entière… Quel motif vous arrêterait donc encore ? vous qui rendîtes ce décret barbare, mais nécessaire dans votre pensée, que tardez-vous à le révoquer ? Vous m’avez donné un remède pour me guérir, il est démontré qu’il va me tuer, souffrirez-vous que je l’avale, et ne m’arracherez-vous pas des mains la coupe fatale ? » (Applaudissements réitérés).

« Pardonnez, Messieurs, si j’insiste autant sur ce point, mais la difficulté est là toute entière. Car je le dis à regret, mais les fonctions que je remplis ici m’en font la loi ; ce qu’il faut examiner avant tout, c’est de savoir lequel des deux décrets, ou de celui du 8 mars ou de celui du 24 septembre, doit perdre les colonies ; non qu’à mes yeux le sort de la France soit éternellement lié à leur conservation, mais parce qu’il l’est au moins en ce moment ; mais parce qu’après les maux inséparables d’une révolution, au milieu des efforts qu’on fait de toutes parts pour la faire rétrograder, et des dangers de plus d’un genre qui nous menacent, la perte subite de nos colonies pourrait être l’époque de la perte de notre liberté. »

« Ainsi, me dira-t-on, vous sacrifiez les principes à l’intérêt ; vous mettez la politique avant la justice… Ah ! Messieurs, loin de moi cette idée : la politique vient des hommes et la justice vient de Dieu ; j’espère ne l’oublier jamais. » (Applaudissements.)

Notez au passage ce trait de déisme qu’on n’a pas relevé, je crois, et que nous rappellerons lorsque bientôt Guadet accusera violemment Robespierre pour avoir prononcé aux Jacobins le mot de Providence.

Je me hâte et ne puis donner qu’une bien faible idée du merveilleux discours de Guadet, si pressant, si varié de ton et où une argumentation coupante et agressive est secondée par une vive émotion humaine. Je ne relève plus que deux points, ce qu’il dit de l’opinion des ports, et ce qu’il dit du prétendu caractère constitutionnel et irrévocable du décret du 24 septembre : « On m’opposera peut-être le vœu contraire qu’ont exprimé plusieurs villes de commerce et on me répétera ce que disait M. Barnave, le 24 septembre, que l’intérêt des commerçants est ici l’intérêt de la France elle-même. Mais parmi ces villes de commerce on voudra bien ne pas comprendre la plus importante de toutes, celle de Bordeaux, qui n’a cessé de réclamer, en faveur des hommes de couleur libres, l’exercice des droits de citoyen, et qui, fière de cette conduite autant que des injures qu’elle lui a méritées de la part de M. Marthe de Gouy, ne l’a jamais démentie et ne la démentira jamais. Parmi les villes de commerce dont le vœu est contraire à la révocation du décret du 24 septembre, on voudra bien ne pas comprendre aussi celle de Nantes qui, éclairée enfin sur les véritables troubles de Saint-Domingue, et sur les moyens de les arrêter, vient, par une pétition signée de 600 citoyens, d’indiquer, comme un de ces moyens, la révocation du décret du 24 septembre. »

« Que reste-t-il donc ? Le Havre. Or, il est bon de savoir que cette place n’a de relations commerciales dans nos colonies qu’avec les blancs, qu’elle a d’ailleurs des maisons de commerce établies et qu’ainsi la cause des colons blancs est en quelque sorte la sienne. »

« Eh ! sans cela, Messieurs, concevrait-on l’acharnement dont les commerçants de cette ville ont fait preuve contre les hommes de couleur ? Concevrait-on que cette ville où il y a d’ailleurs du patriotisme, eût pu devenir un foyer de conjuration contre les principes d’humanité et de justice, qui dirigèrent l’Assemblée nationale constituante, à l’égard des hommes de couleur, jusqu’à l’époque du 18 mai ? Concevrait-on la joie barbare qu’elle fit éclater à la nouvelle du supplice d’Ogé ? Concevrait-on les malédictions dont elle chargea la mémoire de cette infortunée victime de la fureur des colons blancs ? »

Ainsi les Girondins se flattaient, sans doute avec quelque exagération, d’avoir amené à eux, dans cette question, presque toute la bourgeoisie des ports. Ils avaient réussi en tout cas à la diviser.

Sur le second point, après avoir démontré, non sans quelque subtilité, que l’Assemblée constituante, quand elle rendit son décret du 24 septembre, avait épuisé son pouvoir constituant, puisqu’elle avait déjà déclaré elle-même que ses travaux étaient terminés, Guadet s’écrie : « Je n’insisterai pas, Messieurs, sur ce que le principe que je combats ici a d’offensant pour la souveraineté du peuple ; je me contenterai d’observer que s’il est d’un bon citoyen de faire éclater son respect et son amour pour la Constitution, il n’est pas d’un homme libre d’afficher l’idôlatrie pour le corps constituant, et de prétendre que, semblable à Dieu, il conserve sa toute-puissance après avoir fini son œuvre. » (Applaudissements.)

Parole remarquable : car pour la première fois, je crois, la souveraineté du peuple était mise au-dessus de la Constitution de 1791. « L’idolâtrie » pour le livre sacré que les jeunes gens et les vieillards avaient porté processionnellement à la Législative est atteinte. Et en vérité, l’Assemblée constituante, en la question des colonies, avait été si imprévoyante et si versatile, que la France ne pouvait être liée à jamais par le dernier de ses décrets contradictoires. Malgré d’habiles répliques de Viénot-Vaublanc et de Mathieu Dumas, l’Assemblée adopta la motion girondine, à la presque unanimité. Gensonné en donna une dernière lecture le 24 mars 1792.

« L’Assemblée nationale, considérant que les ennemis de la chose publique ont profité de ce genre de discorde pour livrer les colonies au danger d’une subversion totale, en soulevant les ateliers, en désorganisant la force publique, et en divisant les citoyens dont les efforts réunis pouvaient seuls préserver leurs propriétés des horreurs du pillage et de l’incendie ;

« Que cet odieux complot paraît lié aux projets de conspiration qu’on a formés contre la nation française et qui devaient éclater à la fois dans les deux hémisphères ;

« Considérant qu’elle a lieu d’espérer de l’amour de tous les colons pour leur patrie qu’oubliant les causes de leur désunion, et les torts respectifs qui en ont été la suite, ils se livreront sans réserve à la douceur d’une réunion franche et sincère qui peut seule prévenir les troubles dont ils ont tous été également victimes, et les faire jouir des avantages d’une paix solide et durable :

« Décrète qu’il y a urgence. L’Assemblée nationale reconnaît et déclare que les hommes de couleur et nègres libres doivent jouir ainsi que les colons blancs de l’égalité des droits politiques ; et après avoir décidé l’urgence décrète ce qui suit :

« Article 1er. — Immédiatement après la publication du présent décret, il sera procédé dans chacune des colonies françaises des îles du Vent et Sous-le-Vent à la réélection des assemblées coloniales, et des municipalités dans les formes prescrites par le décret du 8 mars 1790 et l’instruction de l’Assemblée nationale du 28 du même mois ;

« Art. 2. — Les personnes de couleur, mulâtres et nègres libres, jouiront ainsi que les colons blancs de l’égalité des droits politiques ; ils seront admis à voter dans toutes les assemblées primaires et électorales, et seront éligibles à toutes les places lorsqu’ils rempliront d’ailleurs les conditions prescrites par l’article 4 de l’instruction du 28 mars.

« Art. 3. — Il sera nommé, par le roi, des commissaires civils au nombre de trois pour la colonie de Saint-Domingue, et de quatre pour les îles de la Martinique, de la Guadeloupe, de Sainte-Lucie et de Tabago.

« Art. 4. — Les commissaires sont autorisés à prononcer la suspension et même la dissolution des assemblées coloniales actuellement existantes, à prendre toutes les mesures nécessaires pour accélérer la convocation des assemblées paroissiales, et y entretenir l’union, l’ordre et la paix ; comme aussi à prononcer provisoirement, sauf le recours à l’Assemblée nationale, sur toutes les questions qui pourront s’élever sur la régularité des convocations, la tenue des assemblées, la forme des élections et l’éligibilité des citoyens.

« Art. 5. — Ils sont également autorisés à prendre toutes les informations qu’ils pourront se procurer sur les auteurs des troubles de Saint-Domingue et leur continuation, si elle avait lieu, à s’assurer de la personne des coupables, à les mettre en état d’arrestation et à les faire traduire en France pour y être mis en accusation, en vertu d’un décret du Corps législatif, s’il y a lieu.

« Art. 6. — Les commissaires civils seront tenus, à cet effet, d’adresser à l’Assemblée nationale une expédition en forme des procès-verbaux qu’ils auront dressés et des déclarations qu’ils auront reçues concernant lesdits prévenus.

« Art. 7. — L’Assemblée nationale autorise les commissaires civils à requérir la force publique toutes les fois qu’ils le jugeront convenable, soit pour leur propre sûreté, soit pour l’exécution des ordres qu’ils auront donnés en vertu des précédents articles.

« Art. 8. — Le pouvoir exécutif est chargé de faire passer dans les colonies une force armée suffisante et composée en grande partie de gardes nationales…

« Art. 11. — Les comités de législation, de commerce et des colonies réunis s’occuperont incessamment de la rédaction d’un projet de loi pour assurer aux créanciers l’exercice de l’hypothèque sur les biens de leurs débiteurs dans toutes nos colonies. »

Ce décret capital marque, dans la question coloniale, la fin de la politique des Feuillants et de l’oligarchie des colons blancs. Les dispositions prises sont assez rigoureuses pour que, cette fois, le décret soit exécuté. Il est vrai que les commissaires civils sont nommés par le roi. L’Assemblée n’avait pas osé les nommer elle-même. Dans la rédaction primitive, Gensonné avait prévu cependant que les commissaires seraient pris hors de l’Assemblée mais nommés par elle. C’était l’acheminement aux délégations souveraines que donnera plus tard la Convention. Mais la Législative se récria ; et la question préalable fut votée à la presque unanimité, d’un côté par les Feuillants, qui ne voulaient pas faire une brèche irréparable au pouvoir exécutif, d’autre part par les Girondins, qui affectaient d’être rassurés sur les actes du roi par le choix des nouveaux ministres.

Merlin de Thionville, qui représentait presque seul à l’Assemblée la politique anticoloniale, qui avait demandé, au grand scandale de tous ses collègues, que les intérêts coloniaux fussent séparés des intérêts de la métropole et que Saint-Domingue payât elle-même plus tard les frais de l’expédition destinée à la secourir, Merlin s’opposa à ce que les commissaires fussent nommés par l’Assemblée. Il voulait laisser toute la responsabilité au roi ; et en même temps, il parlait, lui aussi, de sa confiance aux nouveaux ministres.

Cambon s’éleva contre la nomination par le roi. Il voulait le concours de l’Assemblée et du roi pour le choix des commissaires. « Je vois avec peine, dit-il, que les amis de la liberté concourent eux-mêmes à protéger les agents du roi parce qu’un nouveau ministère entre en fonctions. » En fait, les choix qui furent faits donnèrent satisfaction à la Gironde, puisque trois mois après, le 15 juin, Vergniaud proposa et fit adopter sans débat un décret additionnel qui accroissait les pouvoirs des commissaires civils, leur donnait le droit de dissoudre non seulement les assemblées coloniales, mais encore les assemblées provinciales et les municipalités, leur conférait le pouvoir de requérir les forces navales pour assurer leur débarquement et les revêtait d’insignes officiels destinés à rendre leur pouvoir visible. « Les commissaires civils porteront, dans l’exercice de leurs fonctions, un ruban tricolore, passé en sautoir, auquel sera suspendue une médaille d’or, portant d’un côté ces mots : la nation, la loi et le roi, et de l’autre ceux-ci : Commissaire civil. » C’est déjà l’écharpe des conventionnels envoyés aux armées.

Guadet, dans son discours, ne s’était pas borné à réfuter les rapports et les théories de Barnave à la Constituante. Il l’avait attaqué personnellement avec une véhémence extrême. Il avait dit que Barnave avait pris « pour les fureurs de Saint-Domingue les fureurs de l’hôtel Massiac », et que Barnave et Malouet étaient allés à l’hôtel de Massiac même se concerter avec les représentants des colons.

Théodore de Lameth (ses deux frères, Alexandre et Charles, ayant été constituants ne pouvaient siéger à la Législative), se leva pour défendre son ami. Sa voix fut couverte par les huées. De Grenoble, Barnave envoya, le 2 avril, une réponse à Guadet. Sur le fond des choses elle était faible :


Image relative à l’Affaire des denrées coloniales.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


Barnave ne pourra pas se défendre devant l’histoire d’avoir encouragé, par ses complaisances aux colons blancs, une résistance égoïste qu’un peu de fermeté eût brisée aisément. Mais où il prenait sa revanche, c’est lorsqu’il signalait, en termes menaçants et un peu vagues, les lacunes, l’insuffisance du décret appuyé par Guadet, et dont la question immense des esclaves noirs était absente.

« Du reste, disait Barnave, il ne faut pas se le dissimuler, le parti que l’on vient d’adopter entraîne d’immenses conséquences ; il échauffe, il hâte, il précipite une grande crise de la nature. Au point où nous sommes arrivés, la plus funeste erreur serait d’imaginer qu’on a fondé un ordre durable, et de fermer les yeux sur l’avenir ; soit qu’on veuille ou favoriser ou ralentir l’effet de cette grande impulsion, il est également nécessaire de la prévoir, car si l’on ne prenait à temps des mesures puissantes ou pour prévenir ou pour diriger le mouvement qu’elle imprime, les choses livrées à elles-mêmes arriveraient en peu d’années à des résultats plus terribles encore que ceux qu’on a vus, et tous les systèmes seraient confondus dans une calamité commune. »

C’est en ouvrant ces vastes et sombres perspectives que Barnave se vengeait de la Gironde : et il est vrai qu’après le décret qui donnait satisfaction aux hommes de couleur libres, devenus, par la combinaison des événements, les alliés des esclaves noirs, ceux-ci allaient recevoir un nouvel élan vers la liberté ; or, pour régler cet élan ou pour lui ouvrir une voie, le projet voté par la Législative ne faisait rien.

Ducos s’était risqué le 26 mars, à proposer à l’Assemblée un projet en quatre articles dont l’article 1er disait : « Tout enfant mulâtre sera libre en naissant quel que soit l’état de sa mère ». L’Assemblée vota avec colère la question préalable, et Ducos ne put même pas soutenir, à la tribune son opinion.

Les troubles de Saint-Domingue jetèrent assurément quelque malaise dans les ports et dans l’activité générale du pays. Le chiffre des échanges entre la France et les îles était si élevé, il représentait une part si importante de l’activité économique de la France, que la seule crainte de voir ce grand trafic aboli, ou même suspendu, on simplement réduit, agitait gravement les esprits et les intérêts.

Pourtant, il faut se garder de croire que du coup, et dès l’année 1792, les transactions de la France avec les îles du Vent et les îles Sous-le-Vent sont sérieusement menacées. Les cris d’effroi des colons avaient déterminé d’abord une sorte de panique, mais on ne tarda pas à s’apercevoir que le mal était assez limité, que le nombre des établissements incendiés et mis vraiment hors d’état de produire était faible, et qu’en bien des points les mulâtres et les hommes de couleur libres, rassurés à demi par les concordats conclus par les colons, avaient pu ou apaiser ou prévenir les soulèvements d’esclaves.

Ainsi, de grands essaims de navires continuaient à s’envoler de nos quais vers les îles lointaines, y portant les vins et les draps, les produits de France, et rapportant le sucre et le café.

Le journal de Brissot dit formellement, à la date du mercredi, 25 janvier : « En supposant deux cents sucreries brûlées, ce qui est au-dessus de la vérité, ce ne serait pas un sixième dans le produit ordinaire de Saint-Domingue, et observez que si les cases ont été brûlées, les cannes à sucre ne l’ont pas été. »

Si l’on se défie de l’affirmation de Brissot, qui pouvait chercher à atténuer un désastre dont les modérés et les colons blancs l’accusaient frénétiquement d’être le principal auteur, il me semble bien du moins que le langage des orateurs de tous les partis ne peut laisser aucun doute. Dans la grande discussion de mars, les Girondins et les modérés paraissent d’accord pour reconnaître que les ravages ont été arrêtés. Guadet dit : « Qui est-ce qui a arrêté la révolte des esclaves à Saint-Domingue ? La réunion des hommes de couleur libres et des colons blancs. Qui est-ce qui l’a prévenue à la Martinique ? La réunion des hommes de couleur libres et des colons. C’est à cette mesure, à cette mesure unique que toutes les nouvelles officielles de la Martinique et de Saint-Domingue attribuent la conservation de ces îles. »

Ces paroles ne soulèvent aucune protestation. L’Assemblée savait donc que le désastre avait été enrayé.

L’orateur modéré, Mathieu Dumas, trace un tableau très sombre de l’état de Saint-Domingue, mais où il apparaît bien que les relations de commerce de la France avec les grandes îles, si elles sont quelque peu troublées et comme saccadées, ne sont pas précisément amoindries. Il me semble qu’il pressent des périls futurs plutôt qu’il ne constate des dommages immédiats.

« Nous parviendrons, je l’espère, à apaiser les troubles de la colonie, mais ils ont eu déjà une influence fatale sur le commerce et sur la navigation nationale. Les étrangers se pressent d’envahir une partie de celui qui était exclusivement réservé à nos ports. Les administrateurs et les tribunaux sont sans force pour s’opposer à ces entreprises ; elles seront de plus en plus colorées du prétexte de porter du secours à ces contrées désolées. Ces liaisons ne seront même plus revêtues des déguisements auxquels l’interlope avait recours ; et tandis que nous sauverons les débris de cette colonie, nous la perdrons de fait, en perdant son commerce. Un sentiment généreux et fraternel anime tous les ports et y multipliera les armements, mais une juste épouvante frappe nos négociants et nos navigateurs. Ils portent à la colonie des secours que nous devons exciter et encourager par toutes sortes de moyens ; mais ils sont menacés de n’obtenir que de faibles retours et à des prix exorbitants… Il est temps de rassurer cette nombreuse partie de la population qui reçoit sa subsistance des colonies et qui, à son tour, les a fait longtemps prospérer ; il est temps que Saint-Domingue puisse compter sur des expéditions régulières et bien préférables à ces liaisons passagères, tantôt rares, tantôt fréquentes, qui aujourd’hui procureront une grande abondance et qui dans peu laisseraient la colonie dans la disette. Hâtons-nous de circonscrire le commerce étranger dans ses anciennes limites ; faisons, tandis qu’il en est temps encore, cesser des habitudes qui ne pourraient se prolonger qu’au détriment de la fortune publique et par la ruine d’une multitude de Français. »

En somme, Mathieu Dumas ne paraît pas croire que la force productive de la colonie et sa puissance d’achat soient sérieusement atteintes. Il craint surtout que le besoin urgent où était Saint-Domingue de grains, d’approvisionnements et de matériaux de construction n’encourage les étrangers, Anglais ou Américains, à y apporter leurs produits, et qu’ainsi se créent des habitudes défavorables au commerce français. L’Assemblée essaya de parer à ce danger par l’article 12 du décret :

« L’Assemblée nationale, désirant venir au secours de la colonie de Saint-Domingue, met à la disposition du ministre de la marine une somme de six millions pour y faire parvenir des subsistances, des matériaux de construction, des animaux et des instruments aratoires. »

Plus tard, le ministre de la marine fut autorisé à prélever ces six millions sur les versements que faisaient les États-Unis, qui étaient encore à ce moment débiteurs de la France : et il est curieux de suivre, dans la correspondance du représentant américain, Gouverneur Morris, les négociations sur cet objet. Les ministres français pressaient les États-Unis de hâter le paiement. Morris proposait des combinaisons qui auraient assuré aux États-Unis « l’avantage de voir employer de fortes sommes à l’achat d’objets qui soient les produits de notre pays et l’industrie de ses habitants laborieux ». (21 décembre 1792.)

Je crois donc pouvoir conclure que les troubles de Saint-Domingue, s’ils semèrent l’inquiétude et blessèrent gravement quelques intérêts, ne suffirent pas à arrêter, dans l’année 1792, l’activité économique de la France. Et l’on est moins surpris de constater que, dans cette année même, l’essor des manufactures coïncide avec les désordres des colonies. Il n’y eut pas arrêt des transactions.

Mais un moment, dans le mois de janvier 1792, les affaires coloniales eurent leur répercussion sur le prix du sucre. Il monta rapidement d’une manière extraordinaire, de 30 sous à 3 livres. Il doubla en quelques jours : le peuple de Paris, exaspéré, se souleva, pilla magasins et boutiques. Devant la Révolution qui, depuis deux années, semblait ne plus connaître ce péril, la question des subsistances se posait de nouveau d’une manière aiguë. La crainte de manquer de sucre et l’espoir que la rareté des denrées coloniales en hausserait rapidement le prix, avaient décidé un grand nombre de marchands à s’approvisionner largement, et ces achats considérables se produisant à la fois sur le marché du sucre, avaient déterminé précisément une hausse immédiate et formidable.

Les ménages ouvriers qui avaient déjà, au témoignage de Mercier, l’habitude de déjeuner de café au lait, furent très irrités par ce qui leur semblait être une manœuvre d’accaparement et il y eut un véritable soulèvement populaire.

Ce n’était pas seulement la crainte de voir manquer la marchandise qui avait déterminé les marchands à s’approvisionner plus largement que de coutume ; ce qu’on peut appeler l’action excitante des assignats et des opérations révolutionnaires se produisait aussi. L’émission de près de deux milliards d’assignats avait multiplié les moyens d’achat, et la bourgeoisie pour réaliser ces assignats, cette monnaie de papier, en valeurs solides, se hâtait d’acheter des marchandises, quand elle n’achetait pas du numéraire. De là, une sorte de coup de fouet donné à la production et aux échanges ; mais de là aussi les brusques sursauts des prix, les mouvements soudains de l’industrie et du commerce qui bondissaient, pour ainsi dire, ou se cabraient.

Les caisses de billets de secours dont nous avons déjà parlé, et qui suppléaient à l’insuffisance des petits assignats, ajoutaient encore à l’activité fébrile de la circulation. Enfin les vastes immeubles d’Église, couvents, abbayes, qui avaient été nationalisés et qui se vendaient rapidement, offraient au commerce de grands locaux ; et l’idée d’y installer de riches dépôts de marchandises venait naturellement aux bourgeois abondamment pourvus d’assignats par le paiement des arrérages de la dette, par le remboursement des charges de judicature et par les longs délais que leur accordait la loi pour le paiement par annuités des biens nationaux achetés. Ainsi, la hausse subite du prix du sucre qui se produisit en janvier et qui souleva Paris est un phénomène complexe où retentissaient pour ainsi dire toutes les forces économiques de la Révolution. Et de plus la bourgeoisie marchande et le peuple ouvrier se trouvaient subitement aux prises : et un conflit de classes s’éveillait.

Les contemporains saisirent toute la gravité du mouvement, toute sa portée économique et sociale. L’Assemblée s’en émut. Le 23 janvier, elle accueillit une députation des citoyens et citoyennes de la section des Gobelins qui protestèrent avec violence contre les « accapareurs » : « Représentants d’un peuple qui veut être libre, vivement alarmés des dangers énormes qu’entraînent les accaparements de toute espèce, les citoyens de la section des Gobelins, défenseurs de la liberté et exacts observateurs de la loi, viennent avec confiance dénoncer, dans votre sein, la cause effrayante du nouveau fléau qui nous menace de tous côtés, surtout dans la capitale et qui frappe plus particulièrement les indigents. Cette masse précieuse de citoyens, digne de votre sollicitude paternelle, n’a-t-elle fait tant de sacrifices que pour voir sa subsistance dévorée par des traîtres ? Ne serait-elle armée que pour protéger de vils accapareurs qui appellent la force publique pour défendre leurs brigandages ? Qu’ils ne viennent pas nous dire que la dévastation de nos îles est la seule cause de disette des denrées coloniales. C’est leur agiotage insatiable qui renferme les trésors de l’abondance, pour ne nous montrer que les squelettes hideux de la disette. Ce fantôme alarmant disparaîtra à vos yeux si vous faites ouvrir ces magasins immenses et clandestins établis en cette ville, dans les églises, les jeux de paume et autres lieux publics, à Saint-Denis, au Pecq, à Saint-Germain et autres villes avoisinant la capitale. Étendez vos regards paternels jusqu’au Havre, Rouen et Orléans, et vous acquerrez la certitude réelle que nous avons tous, que nos magasins renferment au moins pour quatre années de provisions de toutes espèces. Si vous différez de vous en assurer, vous devez craindre une disette réelle, et les transports journaliers de ces denrées aux pays qui nous les ont expédiées nous offrent maintenant l’idée monstrueuse du retour des eaux à leur source. Nous entendons ces vils accapareurs et leurs infâmes capitalistes nous objecter que la loi constitutionnelle de l’État établit la liberté du commerce. Peut-il exister une loi destructive de la loi fondamentale qui dit, article 4 des Droits de l’Homme : La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui », et article 6 : « La loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à autrui ? »

« Or, nous vous le demandons, législateurs, nos représentants, n’est-ce pas nuire à autrui d’accaparer les denrées de première nécessité pour ne les vendre qu’au prix de l’or ? (Applaudissements dans les tribunes.) Et n’est-ce pas une chose criminelle et nuisible à la société de consentir à un emploi désastreux des remboursements faits mal à propos et injustement appliqués ?

« Quel scandale en effet de voir ces anciens magistrats de l’Assemblée constituante (Cette allusion à l’ancien député feuillant Dandré, qui avait de vastes magasins de denrées coloniales, est applaudie un peu par l’Assemblée et beaucoup par les tribunes), un de nos anciens représentants, coopérateur de la loi que nous venons invoquer, se déclarer sans pudeur aujourd’hui le chef des accapareurs et retenir la liberté du commerce dans les serres de ses misérables associés ! La suppression des entrées promettait un avenir heureux, elle nous découvrait la terre promise ; nous comptions y toucher : une tempête, soulevée par l’égoïsme et la cupidité, semble nous en écarter ; vous la dissiperez. Voilà le motif de nos réclamations. La fermeté des mesures que vous avez déjà prises contre les ennemis du dehors ne permet pas de douter que vous saurez distinguer et punir ceux du dedans. Nous vous les dénonçons comme les seuls que nous ayons à craindre !

« Les citoyens de la section des Gobelins ne se sont pas, ainsi qu’on l’a dit dans cette assemblée, fait délivrer à un bas prix le sucre resserré dans une des propriétés nationales de son arrondissement. On a indiscrètement calomnié une section qui s’est fait un devoir sacré et saint d’obéir à la loi et de la maintenir. (Vifs applaudissements.)

« Nous demandons que la municipalité soit autorisée par vos ordres à vouloir bien surveiller les magasins afin qu’ils ne puissent être enlevés et employés d’une manière coupable, et qu’ils puissent au moins soulager la peuple qui souffre assez depuis très longtemps par la cherté horrible où sont tous les comestibles de première nécessité. » (Applaudissements.)

C’est d’une grande vigueur de ton. Il est vrai que les délégués protestent qu’ils n’ont pas fixé par la force le prix du sucre : mais c’est de la loi même qu’ils attendent la répression de toutes les manœuvres qui, selon eux, haussent le prix des denrées. Ce n’est pas seulement, ce n’est pas surtout à la rareté relative du sucre, résultant des troubles de Saint-Domingue, c’est aux combinaisons des grands marchands qu’ils attribuent cette hausse. Et ils accusent nettement la bourgeoisie d’avoir employé à des achats de spéculation et d’accaparement, les assignats qu’elle a reçus en remboursement de ses charges de judicature. Ce n’est donc pas précisément contre l’ancien régime que protestent les pétitionnaires, c’est contre l’abus que les classes nouvelles, les classes bourgeoises, font des moyens d’action nouveaux créés par la Révolution. Ainsi, c’est à l’intérieur de la Révolution même que se dessine un antagonisme de classe, entre les consommateurs et les marchands, entre les prolétaires ou artisans d’un côté, et la bourgeoisie riche de l’autre. Ce qui est remarquable aussi, c’est l’invocation précise de deux articles de la Déclaration des Droits de l’Homme pour combattre des manœuvres commerciales et capitalistes.

Les pétitionnaires n’entendent pas la liberté, telle que les Droits de l’Homme la garantissent, comme une faculté indéterminée, et le jeu des forces économiques a pour limite l’intérêt d’autrui. Déjà, dans la pétition des ouvriers charpentiers, en juin 1791, une première application avait été faite aux relations économiques et aux phénomènes sociaux de la Déclaration des Droits. Dans la pensée du peuple, le mot liberté reçoit un sens plein et concret qui est tout à l’opposé du laissez-passer et du laissez-faire.

Les pétitionnaires ne demandent pas précisément qu’une tarification légale des prix des denrées intervienne, ils ne paraissent pas avoir songé à une loi du maximum ; mais ils sont évidemment sur le chemin, car leur conclusion, assez vague dans les termes, soit par manque de précision de la pensée même, soit par prudence, ne peut avoir qu’un sens. Il faut que la municipalité surveille les magasins pour empêcher que des quantités considérables de sucre soient soustraites à la vente, immobilisées ou cachées. La municipalité fera défense aux gros marchands de dissimuler le sucre et les denrées dans des dépôts clandestins. Il faudra que la marchandise reste toujours, pour ainsi dire, étalée et à la disposition du public. C’est, sous des formes réservées, la théorie de la vente forcée. Mais la vente forcée implique la détermination légale du prix de vente ; et voilà pourquoi nous sommes dès ce jour sur la voie du maximum.

Que pouvait l’Assemblée ? Elle se sentait en face d’un troublant problème qui dépassait, à cette heure, sa force d’action. Guadet, qui présidait la séance, répondit aux pétitionnaires avec une bienveillance empressée et vague, et le maire de Paris fut appelé à la barre pour rendre compte de la situation de la capitale. Il s’appliqua à amortir les couleurs, à estomper les effets. Il voulait rassurer les esprits et en même temps laisser à l’Assemblée législative toute la responsabilité.

« Depuis quelques jours, dit-il, un mouvement sourd se faisait sentir dans Paris. Le peuple témoignait ouvertement son mécontentement sur la hausse considérable du sucre et de plusieurs autres denrées. Il s’assemblait en groupe dans les lieux publics et tout annonçait une explosion prochaine. Le vendredi (c’est-à-dire le 20 janvier) les murmures et les propos allaient croissant ; plusieurs commissaires de police commençaient même à réclamer la force publique. Dans la nuit de vendredi au samedi, le feu s’est manifesté à l’hôtel de la Force. Cet événement répandit une grande alarme… On est encore incertain de savoir si cet accident est dû à un hasard ou à quelque dessein prémédité… Ce que nous ne pouvons passer sous silence c’est le zèle infatigable de M. le Commandant général de la garde nationale… Nous devons encore vous instruire, messieurs, que nul bâtiment étranger à ceux de la Force n’a été atteint par les flammes, et celui qui vous a dit que le feu avait consumé des magasins remplis de sucre a été induit en erreur.

« À l’instant même où cet événement fâcheux nous occupait tout entier, on semait, comme à plaisir, les bruits les plus alarmants : on nous annonçait que les mêmes désastres avaient lieu à la Conciergerie, au Châtelet, à Bicêtre… Ce qui était plus réel, c’était un rassemblement au faubourg Saint-Marceau autour d’un magasin rempli de sucre ; M. le Maire de Paris et M. le Procureur général syndic s’y rendirent. Ils trouvèrent un nombre assez considérable de citoyens et de citoyennes. Après quelques représentations, ils les engagèrent à choisir douze d’entre eux pour s’expliquer sur la demande qu’ils avaient à former, ce qu’ils firent à l’instant. Et ici, nous devons dire, pour l’honneur de ces citoyens, qu’ils commencèrent par nous déclarer qu’ils n’étaient pas venus pour piller. Ils nous le répétèrent avec cette inquiétude de la probité, qui craignait qu’on ne pût les en soupçonner.

« Ils nous ajoutèrent que le sucre, que plusieurs autres denrées s’étaient subitement élevés à un prix que le pauvre ne pouvait plus atteindre, qu’il y avait là-dessous des manœuvres coupables et qu’il fallait absolument faire baisser ce prix.

« Après leur avoir fait sentir que les troubles portés au commerce, loin de produire l’effet de diminuer les prix, ne pouvaient que les augmenter ; nous leur dîmes qu’il n’était pas en notre pouvoir de taxer les marchandises ; que, s’ils avaient des représentations à faire, la loi leur ouvrait un moyen paisible et digne d’hommes libres, celui de la pétition, qu’ils pouvaient s’assembler tranquillement et dresser leurs griefs. »

L’Épicier-Droguiste du Château.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)

« Ils se retirèrent bien persuadés de cette vérité et tout fut calme. Ils ne se firent point délivrer, comme on vous l’a dit, du sucre à 22 sous la livre. Le reste de la soirée se passa dans le plus grand calme : on transféra de l’Hôtel de la Force les prisonniers pour dettes à Sainte-Pélagie ; le tout dans le plus grand ordre.

« Nous ne fûmes pas néanmoins sans inquiétude pour le lendemain dimanche ; ce jour, dans des moments de fermentation, est ordinairement un des plus difficiles à passer. M. le Commandant général prit les dispositions les plus sages. Il distribua les forces dans les endroits qui paraissaient les plus menacés. Cette journée fut beaucoup plus paisible que nous ne pouvions l’espérer.

« Il y eut néanmoins un épicier dans la rue du Faubourg Saint-Denis qui, intimidé par une grande affluence de monde rassemblé autour de sa boutique, distribua une certaine quantité de sucre à 24 et 26 sous la livre.

« Nous avions la consolation de croire que le lendemain tout serait apaisé : quel fut notre étonnement, quelle fut surtout notre inquiétude lorsqu’entre 10 et 11 heures du matin des lettres arrivèrent de toutes parts qui nous annonçaient des groupes et des rassemblements nombreux dans différents quartiers ? Un de ces rassemblements se porta même à la mairie.

« Il était parti de la section des Gravilliers et suivait un cavalier d’ordonnance, porteur d’une lettre du commissaire de cette section. M. le Maire se présenta à ces citoyens et parvint aisément à leur faire entendre le langage de la raison et de la justice.

« Il leur représenta que c’étaient les ennemis de la chose publique qui cherchaient à occasionner un grand trouble, à opposer les citoyens aux citoyens, et surtout à mettre la garde nationale aux prises avec les habitants ; qu’il fallait éviter ce piège en se conduisant avec sagesse, et en recourant à la voie que la loi ouvrait à tous les citoyens, celle de la pétition. Ils se retirèrent satisfaits et promirent de porter la paix parmi ceux qui les avaient députés.

« M. le Commandant général de la garde nationale arrivait en même temps qu’eux. Il fit part à M. le Maire des avis multiples qu’il avait requis de son côté, ils se concertèrent ensemble, craignirent que la chose ne devint très sérieuse et qu’on ne fût obligé d’avoir recours à de grandes mesures. M. le Maire convoqua à l’instant et extraordinairement le conseil municipal ; déjà, plusieurs membres étaient à leur poste, et il se rendit avec M. le Commandant au directoire du département dont les membres furent également convoqués ; là, on discuta les différents partis qu’on pourrait prendre à raison des circonstances. Deux heures entières se passèrent sans recevoir des nouvelles fâcheuses, et déjà nous jouissions de la satisfaction de penser que le calme était rétabli ; mais, bientôt, plusieurs officiers de la garde nationale se présentèrent pour nous faire des récits affligeants.

« On nous dit que les rassemblements dans les rues Saint-Martin, du Cimetière Saint-Nicolas, Chapon et des Gravilliers étaient considérables ; que des portes de magasins avaient été enfoncées, des vitres cassées, la garde nationale forcée, que le peuple tentait de la désarmer et qu’un commandant de bataillon avait été pris au collet et avait été grièvement insulté.

« Nous sentîmes alors qu’il n’y avait pas un moment à perdre, que des officiers municipaux devaient se rendre à l’instant dans ces différents endroits, parler au nom de la loi, toujours puissante sur l’esprit des bons citoyens et rappeler ceux qui étaient égarés. M. le Maire, M. le substitut de la commune, et un autre officier municipal partirent de l’hôtel de ville, accompagnés de quelques grenadiers et d’un certain nombre de cavaliers, et se portèrent dans toutes les rues dont nous venons de parler.

« Ils entrèrent chez MM. Cholet, Boscary, ils aperçurent des vitres qui avaient été cassées ; mais les magasins n’avaient point été pillés.

« Les vitres de la maison du sieur Blot avaient pareillement été cassées ; mais on n’y avait point non plus enlevé de marchandises.

« Le magasin, rue des Gravilliers, cul-de-sac de Rome, était fermé. On nous dit que dans un endroit il avait été livré, aux citoyens attroupés, de la cassonade à 10 sous la livre.

« Lors de notre arrivée dans ces différents endroits, le peuple s’était déjà écoulé, et nous n’y avons rencontré qu’un petit nombre de curieux, dont les dispositions étaient rassurantes.

« Dans notre marche, nous apprîmes avec plaisir qu’il n’avait également plus rien dans la rue des Lombards. De retour à l’Hôtel de Ville, un officier vint prévenir M. le Commandant général qu’un rassemblement assez considérable était à la porte d’un épicier du Faubourg Saint-Antoine et M. le Commandant y envoya à l’instant des forces.

« Il établit aussi un certain nombre d’hommes pour passer la nuit dans chacune des maisons qui avaient été exposées à être forcées.

« Le Corps municipal dans cette circonstance difficile n’a négligé, comme vous le voyez. Messieurs, aucun des moyens qui étaient en son pouvoir pour le maintien de l’ordre et de la tranquillité, et il n’en négligera aucun. Il a arrêté que ses séances tiendraient, sans désemparer, jusqu’à ce que le calme soit rétabli ; mais il sent en même temps combien il serait dangereux que l’on exagérât au dehors les mouvements qui viennent de l’agiter, et qui, il faut l’espérer, n’auront pas les suites fâcheuses que s’en promettent sans doute les ennemis de notre liberté et de notre bonheur.

« C’est à vous, messieurs, qu’il appartient de peser, dans votre sagesse, ce que les moments où nous sommes exigent : de préparer les grands moyens d’ordre et de tranquillité, d’assurer le salut de cette grande cité à laquelle tient si essentiellement le salut de l’empire. »

Ce qui ressort de l’exposé de Pétion, c’est la soudaine puissance d’action du peuple : c’est sa volonté bien affirmée de n’être pas dupe dans le grand mouvement révolutionnaire. L’agitation fut assez étendue : elle se produisit au faubourg Saint-Marceau, au faubourg Saint-Antoine et au cœur de Paris, dans les quartiers Saint-Denis, Saint-Martin et des Gravilliers. C’est tout le peuple, tout le prolétariat et toute l’artisanerie parisienne qui renouaient. Et la bourgeoisie révolutionnaire n’osait plus, comme lors de l’émeute contre Réveillon ou des premiers mouvements de paysans de 1789, parler « de brigands ». Ce sont, comme dit Pétion, des « citoyens » qui n’entendent pas laisser aux accapareurs et monopoleurs de la bourgeoisie, le bénéfice de la Révolution. Cette fois, ce n’est plus contre l’hôtel de Castries et contre des nobles : c’est contre des bourgeois révolutionnaires, grands acheteurs de biens nationaux, qu’est dirigé le mouvement. Lorsque Fauchet, le 21 janvier, signala le premier à l’Assemblée les troubles de Paris et les accaparements, il déclara que l’église Sainte-Opportune, l’église Saint-Hilaire et l’église Saint-Benoît étaient pleines de sucre et de café. C’étaient évidemment des hommes de la Révolution qui avaient acheté ces églises et qui les avaient transformées en grands magasins. C’était donc bien contre une puissance nouvelle sortie de la Révolution, que le prolétariat et le peuple s’agitaient. Un moment, Pétion se demanda si la situation n’allait pas devenir sérieuse, si la garde nationale et le peuple qui, quelques mois auparavant, avaient eu au Champ de Mars une si tragique rencontre, n’allaient pas se heurter de nouveau, et cette fois à propos d’une question de subsistance. La prudence de Pétion, ses sages atermoiements qui permirent aux passions de se calmer épargnèrent à la Révolution ce malheur ; mais on commence à sentir dans Paris le tressaillement de la force populaire, plus consciente d’elle-même, fière des sacrifices qu’elle a déjà consentis à la Révolution, des services qu’elle lui a rendus et décidée à ne pas laisser confisquer par les agioteurs et les capitalistes la joie des temps nouveaux. Oh ! le peuple n’a pas encore essayé d’analyser le mécanisme social. Il ne démêle pas clairement que ces coups de spéculation sont un effet presque inévitable de la concurrence marchande et de la propriété privée. Mais, du moins, il oppose à ce désordre son droit. Il est prêt non à transformer la propriété, mais à en corriger, par une intervention vigoureuse et la force de la loi, les excès les plus criants. Il ne doute pas que, jusque sur le domaine de la propriété, la loi ne puisse et ne doive protéger la liberté vraie, la liberté réelle des hommes, celle de vivre. Et ainsi se forment lentement, obscurément, dans le peuple, les idées qui trouveront dans la législation régulatrice de la Convention d’abord, dans le communisme de Babœuf ensuite, leur expression. En janvier 1792, ces tendances étaient bien indécises encore puisque les pétitionnaires mêmes qui parlaient au nom du peuple n’osaient pas demander nettement la taxation légale des marchandises. À cette indécision générale des esprits et des forces correspondait assez bien la manière conciliante et vague de Pétion. Mais on pressent le jour où la brutalité des événements voudra des pensées plus fermes.

Ces mouvements du peuple effrayèrent vivement la bourgeoisie marchande. Plusieurs des négociants menacés ou protestèrent ou même jetèrent un défi. L’un d’eux, d’Elbé, se disant américain (était-ce un personnage réel ou bien le pseudonyme collectif de plusieurs négociants à la fois arrogants et timides ?) somma l’Assemblée de faire respecter son droit de propriété, qu’il poussait jusqu’au droit d’accaparement avec des chiffres qui sont une bravade. Sa pétition, d’une forme provocante, fut lue sous les murmures : « Hier matin, disait-il, une section de la capitale admise à la barre est venue, les Droits de l’Homme à la main, réclamer une loi contre tous les accapareurs et singulièrement contre ceux des denrées coloniales dont la rareté commence à se faire sentir. Aujourd’hui, citoyen domicilié, père de famille, je viens me dénoncer moi-même comme un de ces hommes qu’on cherche à rendre odieux parce qu’ils croient pouvoir disposer librement d’une propriété légitime.

« Je suis, Monsieur le Président, un ci-devant propriétaire d’habitations considérables dans cette île malheureuse qui n’existe peut-être plus. Mes propriétés sont dévastées, mes habitations brûlées, mes dernières récoltes, embarquées avant les désordres, me sont heureusement parvenues. Je déclare donc que j’ai reçu avant le mois de septembre, 2 millions de sucre, 1 million de café, 100 millions d’indigo et 250 millions de coton.

« Les denrées sont là, dans ma maison et dans mon magasin, mais ne seront jamais cachées parce qu’un citoyen ne saurait rougir d’avoir exploité de belles manufactures qui faisaient la prospérité de sa patrie.

« Ces marchandises valent aujourd’hui 8 millions, suivant le cours ordinaire des choses, elles doivent en valoir incessamment plus de 15. Je plains fort, Monsieur le Président, ceux qui estiment assez peu les représentants du peuple pour solliciter des décrets attentatoires au droit sacré de propriété ; mais moi, je leur rendrai un hommage plus pur, en mettant la mienne sous la sauvegarde de ses principes ; Je déclare donc à l’Assemblée nationale qui me lit et à l’Europe entière qui entend cette adresse, que ma volonté bien expresse est de ne vendre actuellement à aucun prix des denrées dont je suis le propriétaire. (Murmures.) Elles sont à moi ; elles représentent des sommes que j’ai versées dans un autre hémisphère, les terres que je possédais et que je n’ai plus, en un mot, ma fortune entière et celle de mes enfants. Il me conviendra peut-être de les doter en sucre et en café. Toujours est-il vrai que je ne veux les vendre à aucun prix, et je le répète bien haut pour que qui que ce soit n’en doute. (Murmures.) Mais en même temps il ne me convient pas après avoir été incendié en Amérique d’être pillé en France. C’est pour faire un noble essai de la Constitution, c’est pour connaître jusqu’à quel point elle peut garantir la propriété que j’adjure ici la force publique… (Murmures.) Plusieurs membres : « À l’ordre du jour ! » D’autres membres : « Non, Non, achevez ! »… de protéger un citoyen qui ne contraint personne à lui demander son bien mais qui proteste de vouloir garder en nature celui qu’il a récolté. (Murmures.) Veuillez donc, Monsieur le Président, donner des ordres à M. le maire d’entourer mes magasins d’une garde suffisante dont il est juste que je supporte les frais. Je demande surtout que cet ordre soit donné avant d’ouvrir la discussion sur la demande de la section des Gobelins, qui prétendait hier fixer le prix des denrées sans avoir eu l’attention d’indiquer aux législateurs le point délicat où la propriété finit et où l’accaparement commence.

« Signé : Joseph-François Delbé, Américain,
citoyen actif de la section de Popincourt, grenadier
volontaire dans le bataillon, de cette section,
rue de Charonne, n° 158 bis. »

C’est sans doute une mystification : mais c’est aussi une manœuvre de la contre-révolution cherchant à effrayer les propriétaires et à opposer, en un contraste violent, le droit de propriété poussé jusqu’à l’absolu aux réclamations populaires. Dans le cerveau exaspéré de quelque propriétaire des îles avait pu éclore cette étrange fantaisie de polémique sociale, en forme de pétition. Mais il y avait une autre pétition plus authentique et de forme plus sérieuse. C’était celle d’un banquier, Boscary, membre de l’Assemblée Législative, qui avait complété ses opérations de banque par des opérations de commerce. Il se mettait sous la protection de ses collègues de l’Assemblée :

« Monsieur le Président. Le peuple égaré par des gens malintentionnés s’est porté hier matin chez moi en foule au moment où j’allais me rendre à l’Assemblée et m’a empêché de me rendre à mon poste. On lui insinue que ma maison de commerce, sous le nom de Ch. Boscary et Compagnie, avait fait des accaparements de denrées coloniales, assertion aussi fausse que calomnieuse. On a tenté d’entrer par force dans ma maison et on a cassé toutes mes vitres du premier étage (Bruit dans les tribunes) avant que la force publique ait pu m’accorder protection. Je suis encore menacé en ce moment, et malgré la garde qu’on a voulu me donner, on jette des pierres contre mes fenêtres : ma fortune, celle de nos amis sont en danger. J’invoque la loi, la sauvegarde de la propriété non seulement pour moi, mais encore pour tous les négociants de Paris qui ne sont pas exempts des égarements du peuple… (Murmures sourds.) Je ne m’attendais pas. Monsieur le Président, à devenir l’objet de la fureur du peuple. Je n’ai jamais fait de mal à personne ; j’ai fait le bien quand je l’ai pu Personne plus que moi ne s’est livré à la Révolution. Constamment dans les places civiles et militaires, j’ai été le premier à défendre les propriétés en danger ; et aujourd’hui les miennes sont menacées. J’espère que le peuple, revenu de son égarement, me rendra l’estime et la justice que je mérite à tous égards. Je vous prie, Monsieur le Président, de communiquer de suite à l’Assemblée cette lettre importante pour moi. (Rires dans les tribunes.)

« Signé, Boscary, député de Paris. »

La bourgeoisie commerçante et modérée, dont Boscary était un des principaux représentants, est, si l’on me passe le mot, toute ahurie de ce soulèvement populaire. Il lui semblait en effet s’être « livrée » toute entière à la Révolution, et elle entrevoit soudain avec stupeur qu’au delà du cercle un peu étroit de ses pensées d’autres forces s’agitent. Malgré l’indignation d’une partie de l’Assemblée, les tribunes couvrirent de huées et coupèrent de quolibets la lettre du banquier révolutionnaire. Plusieurs députés voulaient qu’on passât à l’ordre du jour sur la lettre de Boscary, comme sur celle du mystérieux et ironique Delbé ; mais l’Assemblée renvoya la pétition au pouvoir exécutif. Curieuses escarmouches entre ces deux fractions du Tiers-État, qui ont fait ensemble la Révolution, qui souvent encore la sauveront ensemble, mais qui commencent à se heurter l’une l’autre, et à prendre figure de classes hostiles !

Au problème qui lui était posé alors sur le prix des denrées coloniales, la Législative n’avait pas de solution. Son Comité du commerce songea un moment à lui proposer la suppression du droit de 9 livres par quintal, qui frappait le sucre étranger à son entrée en France, mais il reconnut vite que ce serait inutile ; car la France, par l’abondance de sa production, dominant le marché du sucre, les cours du sucre en France ne tarderaient pas à régler les cours du sucre dans le monde entier.

Dès lors les étrangers ne pourraient pas importer du sucre en France, à un cours inférieur au cours même de France, et aucune baisse de prix ne se produirait. Pouvait-on d’autre part, interdire l’exportation des sucres de France ? Mais c’est avec ses sucres exportés que la France payait la plus grande partie des marchandises qu’elle tirait du dehors. Le Comité concluait donc qu’il n’y avait rien à faire, qu’il n’y avait par conséquent pas à délibérer sur la question proposée. L’Assemblée murmura, mais nul n’essaya d’indiquer une solution précise. Ducos, le brillant député de Bordeaux, effrayé à l’idée que des mesures de prohibition ou de restriction commerciales pourraient être proposées qui ruineraient nos ports, les combattit avec un talent remarquable, sans rien ajouter au fond à la thèse du Comité. Mais jamais avec plus d’élégance et de netteté ne fut expliqué le mécanisme international du commerce du sucre. C’est en ces discours si substantiels et si lumineux que se révèle la forte éducation économique et positive de la bourgeoisie du xviiie siècle, sur laquelle Taine s’est si lourdement trompé. « Trois moyens, dit-il, ont été proposés à cette Assemblée pour opérer une réduction du prix des sucres :

« Le premier est de permettre aux étrangers l’introduction du sucre dans nos ports ; le second d’en protéger la sortie hors du royaume ; le troisième (une loi sur la circulation des billets de confiance) mérite la plus sérieuse attention.

« Je crois le premier moyen complètement inutile. En effet, pour en retirer quelque avantage, il faudrait pouvoir attendre de la liberté d’importation dans nos ports une quantité de sucre étranger assez considérable pour former une concurrence qui fit baisser le prix des nôtres ; or, voilà ce que vous ne pouvez pas espérer. Vous n’ignorez pas qu’aucune des nations commerçantes, qui possèdent des colonies, ne recueille une assez grande quantité de sucre pour en former l’objet d’un grand débouché et pour exporter l’excédent de sa consommation. L’Angleterre, qui est après nous celle des puissances commerçantes dont les plantations en fournissent le plus n’en exporte qu’une très faible partie. L’aisance de ses habitants y a rendu l’usage du sucre plus général et plus considérable que parmi nous. Le gouvernement avait, à la vérité, encouragé par une prime et par une restitution du droit à la sortie appelée drawback l’exportation du sucre raffiné ; mais effrayé de l’augmentation subite de cette denrée dans les marchés de France il vient de supprimer le drawback et la prime. (Ducos veut dire qu’attirés par le bénéfice que leur promettait, au moins pendant quelques jours, le haut prix du sucre en France, les raffineurs anglais auraient envoyé leurs sucres en masse s’ils y avaient été encouragés encore par la prime et le drawback ; dès lors le marché anglais aurait été dégarni de sucres et les consommateurs d’Angleterre l’auraient payé trop cher. L’Angleterre supprima donc tous les stimulants à l’exportation.) C’est nous, continue l’orateur, qui fournissons presque tout le reste de l’Europe de cette denrée, et la plupart des commerçants étrangers ne pourraient user de la liberté que vous leur accorderiez, que pour nous rapporter les mêmes sucres qu’ils auraient exportés de nos ports. »

« Qu’importe, dira-t-on peut-être, si l’accaparement a tellement fait renchérir cette marchandise en France, que les étrangers trouvent encore du bénéfice à nous revendre celle qu’ils nous ont achetée à un prix beaucoup plus bas, il y a quelques mois ? Mais ceux qui proposeraient cette objection raisonneraient sur une erreur de fait qu’il faut détruire. Telle est notre influence sur nos voisins, pour le prix des denrées coloniales, que leur cours suit toujours à peu près dans les marchés du Nord, les variations qu’ils éprouvent dans les nôtres. Le sucre augmente-t-il à Bordeaux et à Nantes ? Il augmente à Amsterdam et à Hambourg dans une proportion assez constamment uniforme ; diminue-t-il dans nos places de commerce ? La baisse se fait aussitôt ressentir en Allemagne et en Hollande. La raison en est simple. La France ne retient que la huitième partie, à peu près, du sucre qu’elle retire de ses colonies, le reste est acheté dans ses ports, par des commissionnaires pour le compte des étrangers. Ainsi le prix des sucres éprouvera chez nos voisins ainsi que chez vous un surhaussement extraordinaire qui ne leur laissera la perspective d’aucun profit dans la réexportation en France ; je tire d’autres conséquences de ces faits : c’est que les accaparements dont vous vous indignez avec tant de raison sont faits pour le compte des négociants étrangers et que les consommateurs de Hollande et d’Allemagne souffriront ainsi que le peuple de la France des nouvelles manœuvres de nos agioteurs. Dans le moment même où les citoyens de Paris murmuraient du surhaussement du prix du sucre à 42 sous la livre, on l’enlevait à Bordeaux pour les étrangers à 290 livres le quintal, ce qui fait près d’un écu par livre.


De la Loi.
(Almanach du Père Gérard).
(D’après un document du Musée Carnavalet.)


« Vous voyez, d’après ces faits, que même en supportant la perte du change, le prix de cette denrée ne permettra pas aux négociants étrangers des spéculations sur la vente de nos propres sucres dans nos ports. (Nos assignats subissaient une dépréciation très forte par rapport à la monnaie métallique ou aux valeurs étrangères ; par exemple avec 100 livres d’or on se procurait 150 livres d’assignats ; les étrangers avaient donc un bénéfice résultant du change quand ils achetaient en France, mais malgré ce bénéfice, telle était, selon Ducos, la tendance des sucres à s’élever sur les marchés étrangers au niveau des cours de France que les Anglais, les Allemands ou les Hollandais n’avaient aucun intérêt à nous acheter pour nous revendre. Vous voyez encore que nous ne supporterons pas seuls l’accroissement de son prix et que la nation trouve du moins un faible dédommagement de cette calamité momentanée dans l’augmentation de ses bénéfices avec les nations étrangères. Vous ne me verrez jamais donner mon assentiment aux mesures prohibitives qui vous seront proposées, mais lorsque j’élèverai ma voix en faveur de la liberté du commerce, ce n’est pas une liberté partielle et illusoire que je réclamerai ; j’ai prouvé que celle qu’on a sollicitée ne pouvait produire aucun avantage en ce moment. Je ne lui trouve d’ailleurs d’autre inconvénient que d’être inutile et de donner si elle était adoptée, une idée aussi désavantageuse qu’injuste des lumières de l’Assemblée en matière de commerce. La proposition qui vous est faite se réduit en un mot, à permettre la libre importation en France, d’une denrée qui ne peut y venir de nulle part. Je conclus à ce qu’elle soit écartée.

« La grande mesure qui consisté à prohiber la sortie des sucres du royaume aurait des conséquences plus funestes. Elle ne peut être envisagée sans effroi, par ceux qui ont des notions saines sur nos relations commerciales. J’ai annoncé que la France ne consomme qu’à peu près la huitième partie du sucre qu’elle reçoit de ses colonies ; elle en expédie donc annuellement les sept huitièmes pour l’étranger ; j’ajoute une seconde observation. Nous recevons le sucre de nos colonies de deux sortes : le brut qui n’a reçu que les premières préparations, et c’est presque uniquement de cette qualité que consomment les fabriques nationales, et le sucre terré qui a déjà reçu un commencement de raffinage et qui passe chez nos voisins. La valeur de cette dernière sorte est double à peu près de celle du sucre brut.

« Vous sentez maintenant qu’en prohibant la sortie de cet immense excédent de consommation :

« 1° Vous privez la nation d’une portion de revenu très considérable et très lucrative qu’on peut évaluer à plus de 30 millions par an ;

« 2° Vous lui enlevez la faculté de se libérer avantageusement des dettes qu’elle contracte chez l’étranger ; car il y a plus de profit à solder nos voisins avec du sucre qui gagne, qu’avec des assignats, qui perdent ;

« 3° Vous paralysez entièrement le commerce des ports avec vos colonies ; car un armateur se garderait d’envoyer du vin et de la farine à Saint-Domingue pour recevoir en retour du sucre dont il n’aurait plus le débouché, et sur lequel il perdrait, pour s’en défaire, une forte partie de son capital ;

« 4° Vous occasionnez dans les fortunes de vos concitoyens un bouleversement terrible, car il résulterait de la chute et du délaissement subit de cette denrée un grand nombre de faillites qui réduiraient dans la misère des citoyens industrieux et honnêtes, répandraient le désordre et l’alarme dans toutes les places de commerce, et ébranleraient la fortune publique et le crédit de vos assignats ;

« 5° Vous enlèveriez tout à coup le travail et la subsistance à la classe des ouvriers, des matelots de vos ports, qui ont déjà marqué leur patriotisme dans la Révolution par de grands sacrifices et qu’il faut secourir et ménager pour avoir à l’avenir les mêmes éloges à leur donner ;

« 6° Vous verriez bientôt éludées les dispositions tyranniques de cette loi prohibitive. Les étrangers iraient enlever eux-mêmes dans nos colonies le sucre qu’ils ne pourraient plus acheter dans les ports de France ; car la toute-puissance du législateur ne lutte qu’en succombant contre la nature des choses ;

« 7° Enfin, vous achèveriez de rendre onéreuses nos transactions commerciales avec les autres peuples en occasionnant une baisse nouvelle dans le taux de nos changes. »

Voilà la théorie du libre-échange absolu. Je note, en passant, que Ducos parle comme si les troubles de Saint-Domingue étaient un accident sans lendemain : il ne fait même pas allusion à un arrêt possible des transactions, et c’est une preuve nouvelle qu’en 1792, malgré leur gravité, les désordres coloniaux ne pesaient pas encore sur les affaires. Mais surtout je constate que ce libre esprit de négoce international, qui se joue sans effort en des combinaisons universelles, répugnera aux lois de réglementation, de taxation. Les Girondins seront plus préoccupés de procurer à la France l’abondance et la circulation aisée des richesses que d’en régler, selon des lois de démocratie inflexible, la distribution.

Il faudra se souvenir du discours de Ducos quand nous entendrons, en 1793, Vergniaud opposer sa conception de la vie sociale, de la République commerçante, entreprenante et riche, aux thèses de Robespierre. Les Girondins ne sont pas indifférents à la condition des pauvres, au bien-être de la classe ouvrière : mais il leur semble que la richesse générale de la nation se réfléchira d’elle-même sur les ouvriers comme une lumière abondante éclaire tout, et, par ses reflets, pénètre là où ne frappait pas son rayon direct. Il est visible que Ducos se console de la perte momentanée que subissent les consommateurs par la hausse démesurée du sucre, en songeant au bénéfice que cette hausse procure à la nation dans le commerce avec l’étranger. Enfin pour ces hommes habitués aux entrecroisements, aux répercussions innombrables des phénomènes économiques sur le marché du monde, l’idée de fixer par la loi les prix des marchandises dans un pays devait être particulièrement chimérique : car comment maintenir un niveau constant dans une rade ouverte où se faisaient sentir les mouvements de la vaste mer ? Comment assurer la fixité des prix quand la concurrence des autres nations et les subtiles combinaisons du négoce universel font varier nécessairement les prix d’un pays avec les prix de tous les autres ?

Les Girondins se plaisaient d’autant mieux à ces vastes perspectives du marché international que pour beaucoup de ses produits, par les draps dans le Levant, par le sucre dans le monde entier, la France y dominait ; et cet orgueil de la force commerciale de la France dans le monde contribuait, j’en suis certain, à animer le rêve d’expansion révolutionnaire que les hommes de la Gironde avaient formé.

Ils souhaitaient volontiers à la Révolution les horizons vastes auxquels, par le jeu presque infini de leurs affaires, ils étaient accoutumés. L’idée du maximum, de la réglementation intérieure du prix des denrées, des produits, des travaux n’entrera profondément dans les esprits et n’y prévaudra que lorsque le marché international sera presque détruit, lorsque la France sera comme bloquée par la guerre universelle.

Ainsi, en cette crise du sucre, dès janvier 1792, ce n’est pas seulement le conflit de la bourgeoisie et du peuple qui apparaît. On pressent en outre les dissentiments du groupe girondin et du peuple ouvrier. Les pétitionnaires des Gobelins ont menacé directement la bourgeoisie mercantile et feuillantiste : mais il y a aussi désaccord entre la tendance des pétitionnaires qui songent déjà, quoique timidement, à réglementer et la conception girondine.

Ducos sentit bien le péril, et il essaya d’envelopper de formes populaires son refus de s’associer à une loi contre les accaparements : « C’est à regret que je refuse d’appuyer les moyens d’arrêter les manœuvres infâmes des agioteurs, qui jouent entre eux la fortune publique ; mais, il faut l’avouer, une loi contre les accaparements est extrêmement difficile parce qu’elle pourrait envelopper dans une même proscription le commerçant industrieux avec l’avide accapareur ; parce qu’elle détruirait le commerce en l’entravant ; car il n’y a point de commerce sans liberté. Toutefois, je ne crois point que cette loi soit impossible, mais je crois qu’elle doit être mûrie avec une grande attention, parce qu’elle doit toucher les bornes du droit de propriété sans les dépasser. Je demanderai que le Comité de législation soit adjoint au Comité de commerce pour vous présenter, dans un bref délai, un projet de loi contre les accapareurs.

« Il est, au reste, n’en doutez point, un terme matériel aux maux dont les accapareurs tourmentent le peuple ; cette sorte d’agiotage doit se détruire par ses propres excès : la cherté des denrées diminuera la consommation ; l’échéance des engagements contractés par ces insensés les forcera à ouvrir leurs magasins ; vous verrez rentrer dans la circulation ces produits qu’ils en ont enlevés. Une grande concurrence doit amener une chute subite dans les valeurs, et les accapareurs seront les premières victimes de ce jeu funeste. (Murmures.) Heureux encore si d’honnêtes citoyens ne sont point entraînés dans l’abîme ; ceux-là seront dignes de vos regrets. Quant à ceux qui, depuis quelques mois, spéculent sur le pain du pauvre et s’enrichissent de ses cruelles privations, vous ne leur accorderez pas même un sentiment de pitié. Et moi qui sais leur trafic honteux, leurs opérations infâmes, désespéré de ne pouvoir imprimer sur leur front une marque d’ignominie, je ne quitterai pas du moins cette tribune sans leur avoir payé le tribut d’indignation que leur doit tout bon citoyen. » (L’assemblée et les tribunes applaudissent à plusieurs reprises.)

La faiblesse de la Gironde apparaît en ces véhémentes paroles qui cachent une conclusion à peu près négative. L’assemblée, il est vrai, sur la demande de Ducos, décida qu’il y avait lieu de présenter un projet de loi destiné à prévenir, d’une manière efficace, les accaparements et à punir les accapareurs. Mais c’était une pensée bien incertaine, et le projet ne fut même pas présenté à la Législative. Elle pensait presque tout entière, avec le député Massey, que « fixer le prix des denrées, ce serait porter atteinte aux principes de la Constitution, ce serait violer la propriété ».

Brissot, dans son journal le Patriote Français, se borna à quelques déclamations un peu vagues et à des assurances optimistes. Il était contrarié par ces troubles économiques qui risquaient de couper en deux la grande armée de la Révolution au moment même où il rêvait de la jeter sur l’Europe. Dans le numéro du 24 janvier, il fut très sévère pour les accapareurs : « Sans doute la loi doit sa protection à tout citoyen : mais tout citoyen ne doit-il pas aussi son tribut de patriotisme ? De quel œil la patrie peut-elle envisager des hommes qui spéculent sur la misère publique, sur la baisse du change, sur la rareté du numéraire, sur le haut prix des denrées ? » Mais il s’empressait, dans le numéro du 26, de démontrer que la crise ne serait pas durable, que les prix tomberaient nécessairement, qu’il fallait arrêter les alarmes et répandre la confiance.

Le journal de Prudhomme, les Révolutions de Paris, s’applique tout ensemble à justifier le peuple et à le calmer. Sous le titre : « Mouvements du peuple contre les accapareurs », il publia un grand article que je regrette de ne pouvoir reproduire en entier, mais qui est un document social très important. Les tendances confuses des démocrates révolutionnaires, à ce moment, s’y traduisent dans leur complexité. Tantôt il semble non seulement justifier, mais animer le peuple : « Joseph-François Delbé, ou ceux auxquels il sert de masque, pour se venger de l’insurrection de ses nègres à Saint-Domingue, veut condamner les Parisiens à avoir continuellement sous leurs yeux deux millions de sucre et à s’en passer ; mais que dirait-il si le peuple, le prenant au mot, écrivait sur la porte de ses magasins, ainsi que sur celles des autres amas de comestibles, méchamment mis hors du commerce :


Salus populi suprema lex esto.
De par le peuple
Deux millions de sucre à vendre
À 30 sous la livre.


« Car il faut être de bon compte : est-il juste qu’une population laborieuse et indigente de 600,000 âmes se prive d’un comestible quelconque, parce qu’il plaira à une douzaine d’individus vindicatifs, ou rapaces, de fermer leurs magasins ou de centupler leurs bénéfices ? Et puisque ces propriétaires se mettent sans façon au-dessus des règles de l’honnêteté et des principes de l’humanité, peut-on avoir le courage de faire un crime au peuple de se placer un moment au-dessus des lois impuissantes de la société civile ?… Et qui mérite plus que le peuple, plus que le peuple de Paris, tous les égards, tous les ménagements, sinon de la loi qui n’en connaît point, du moins de ses législateurs et des magistrats ?… Il a tout enduré et on lui fait un crime quand, perdant patience un moment, il se porte avec quelque énergie devant plusieurs de ses églises, converties en magasins de sucre, dont on lui surfait le prix avec une impudence rare. Est-ce donc un si grand crime que de se porter rue des Écouffes, au Jeu de Paume, ou bien du côté de la Râpée ? après qu’on lui a dit : Bon peuple ! écoute : Dandré, qui t’a fait payer si cher la justice en Provence et qui a vendu la constitution au château des Tuileries, fait en ce moment avec l’or de la liste civile de grands amas de sucre, de compagnie avec Finot et Charlemagne, afin d’épuiser ta bourse en te le revendant.

« Les Leleu et compagnie qui ne te sont déjà que trop connus, profitent de ta détresse et se vengent des disgrâces que la loi vient de leur faire éprouver dans leur commerce des grains et farines, en emmagasinant du café et du sucre dans les petites écuries du roi, et chez un sieur Bloque, tenant des voitures de deuil, rue Chapon au Marais (ils en ont pour deux années ; les registres de l’amirauté en font foi, tu peux les consulter) et aussi dans un autre dépôt, à l’abbaye Saint-Germain.

« Laborde a fait un emprunt à quatre pour cent dans les mêmes intentions ; Cabanis, négociant, rue du Cimetière-Saint-Nicolas, chez un chapelier ; Gomard et les frères Duval, rue Saint-Martin, et beaucoup d’autres se sont ligués pour te revendre, sans pudeur, une denrée à laquelle ils savent que tu es attaché, et s’applaudissent de servir tout à la fois leurs intérêts et ceux de la Cour, où ils ont des complices. »

En reporter exact, le journaliste des Révolutions rectifie en note une erreur de détail qu’il vient de commettre. « C’est à tort qu’on a répandu qu’il y avait un dépôt de sucre dans l’Abbaye Saint-Germain. Nous nous sommes assuré du fait par nous-mêmes, et nous pouvons assurer que dans un immense magasin, servant jadis de cellier à la maison, et loué depuis un an à M. Laurent de Mézières fils, banquier et commissionnaire, rue Saint Benoit, nous n’avons vu que deux cent quarante pièces de vin, cent soixante-deux pipes d’eau-de-vie, cinquante balles de soude, et quarante-un millions de café, appartenant à divers négociants de Nantes et du Havre, dont il a fait déclaration à la Municipalité. »

Il est curieux de voir la bourgeoisie révolutionnaire, au moment même où elle installe ses marchandises dans les locaux d’église et dans les celliers des moines, enfin sécularisés, et où il lui paraît sans doute qu’elle accomplit ainsi la Révolution, exposée tout à coup à l’accusation d’accaparement et aux colères du peuple. La Révolution entrechoque soudain les deux forces qui sont en elle.

Mais les démocrates des Révolutions de Paris, tout en plaidant ainsi pour le peuple, l’avertissent que ces accaparements sont un plan formé par ses ennemis pour l’irriter et le porter à des désordres et à des excès qui compromettraient la Révolution elle-même. Ils l’adjurent donc de ne pas tomber dans le piège et de se méfier des pillards que la contre-révolution mêle aux rangs du peuple pour le discréditer. Visiblement, toute la bourgeoisie révolutionnaire, même la plus démocrate, souffre impatiemment non seulement ces limitations, mais ces problèmes. Sous couleur de dénoncer les manœuvres des ennemis du peuple, elle immobilise le peuple lui-même.

« Citoyens ! voilà comme nous sommes traités par nos ennemis domestiques, envers lesquels nous nous montrons encore si généreux. Ils ont commencé par accaparer les marchandises fabriquées contre lesquelles ils échangeaient leurs assignats, à toute perte, pour discréditer le papier national et pour frapper de mort le commerce en paraissant le vivifier ; mais ils lui enlevaient sa base, en ne tenant pas compte du signe de la fortune publique. Cette première menée n’a pas fait aux patriotes tout le mal qu’on en espérait. Les manufactures ne purent suffire aux demandes, la main-d’œuvre augmenta en conséquence dans une progression rapide ; le salaire des artisans s’éleva en proportion du prix des choses ouvragées ; l’industrie du moins prospérait et semblait repousser la misère. Ce n’était pas là le compte des infâmes spéculateurs ; leur intention n’étant pas la prospérité publique, ils changèrent de batterie en se disant : Accaparons les matières premières et faisons en sorte que le fabricant ne puisse s’en procurer ni pour or, ni pour argent, ni pour assignats ; du moins, établissons un taux si excessif qu’on n’ose plus s’en approcher, qu’on ne puisse plus y atteindre.

« Le fabricant, déjà grevé par le prix de la main-d’œuvre, aimera mieux rester dans l’inaction que de faire travailler à perte ; dès lors, il congédiera ses ouvriers. Ceux-ci, sans besogne et sans pain, maudiront une révolution qui les réduit à l’indigence et leur obstrue tous les débouchés de l’industrie ; ils regretteront les nobles qui les faisaient vivre, les riches qui leur donnaient de l’emploi.

« Faisons que sous quinze jours il n’y ait aucune fabrique en activité, faute de matières premières ; accaparons jusqu’au papier, aux ardoises et aux épingles ; à cette calamité joignons-en une qui touche encore de plus près le peuple : emmagasinons les denrées superflues d’abord, mais que le luxe d’autrefois a rendues aujourd’hui de première nécessité. La révolution des colonies nous en donne un beau prétexte. La loi est là toute prête à protéger les accaparements et à défendre les accapareurs ; et le peuple en viendra maudire une loi qui lui défend de toucher à des denrées dont il ne peut se passer : il maudira les législateurs. »

Il est bien clair que là où le journal de Prudhomme dénonce un plan de contre-révolution il n’y a que l’effet naturel des intérêts privés dans les conditions nouvelles créées par la Révolution. La liberté absolue du commerce et de l’industrie que n’arrêtait plus aucune gêne corporative et la disponibilité d’une masse énorme de monnaie de papier incitaient la bourgeoisie révolutionnaire, animée d’ailleurs par le feu des événements, à multiplier, à agrandir ses opérations. De là la constitution de vastes magasins : de là des commandes importantes aux manufactures ; et il est bien clair que dès que les manufactures accroissaient leur production, la pensée devait venir soit aux manufacturiers eux-mêmes, soit aux spéculateurs de s’approvisionner largement des matières premières nécessaires à l’industrie ; le prix de celles-ci montait conséquemment ; et la production manufacturière se trouvait ainsi soumise à deux forces opposées, une force d’impulsion et une force d’inhibition. L’abondance des assignats agissait comme un aiguillon ; la cherté des matières premières agissait comme un frein. L’interprétation tendancieuse des phénomènes économiques n’a donc aucune valeur, mais il y a intérêt à retenir de l’article, d’abord, comme nous l’avons souvent démontré par des témoignages décisifs, qu’il y avait à cette époque une grande activité industrielle, et ensuite que le conflit naissant entre la bourgeoisie et le peuple n’était pas précisément un conflit entre ouvriers et patrons.

Ce conflit, nous l’avons vu en juin 1791 à propos de la grande grève des charpentiers, qui s’étendit à presque toute la France. Mais en général, les crises sociales de la Révolution ayant été surtout des crises de subsistances, c’est bien plutôt entre la bourgeoisie commerçante et l’ensemble du peuple, y compris les artisans et une partie des fabricants, que se produisait le choc. À cette date, les prolétaires ne formulent aucune plainte contre les industriels, contre les fabricants ; il semble que ceux-ci ont su adapter le prix de la main-d’œuvre, le salaire, au cours des denrées ; et l’activité même de la production, qui rendait nécessaire une grande quantité de main-d’œuvre, obligeait les manufacturiers à traiter raisonnablement les ouvriers. En fait, dans cette période, ouvriers et fabricants semblent avoir les mêmes intérêts et les mêmes ennemis ; tandis que les « monopoleurs », les « accapareurs » affligent et pressurent les ouvriers, en élevant le prix des denrées, ils affligent et gênent les fabricants en élevant le prix de la matière première. Il était d’ailleurs moins facile de concentrer l’industrie que de concentrer le commerce, de créer soudain de grandes manufactures ou usines que de créer de grands magasins. Ainsi c’est surtout dans l’ordre commercial, et beaucoup moins dans l’ordre industriel, que se manifestait l’action capitaliste, surexcitée par la liberté absolue et par l’abondance de la monnaie de papier. Il plaisait au journal de Prudhomme de voir un complot dans ces phénomènes économiques qui dérivaient de la nature même des choses et des institutions nouvelles.

E. Clavière.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet).



Peut-être à vrai dire, les démocrates bourgeois ne se rendaient-ils compte qu’à demi des inévitables effets capitalistes de la Révolution. Peut-être aussi, la joie des contre-révolutionnaires, qui espéraient bien tirer parti de ces agitations, leur suggérait-elle l’idée qu’ils en étaient les seuls artisans. Il se peut d’ailleurs très bien que des hommes stipendiés par la contre-révolution fussent mêlés aux mouvements populaires. « Si le peuple a fait porter son ressentiment sur les marchands détailleurs il a commis un délit grave et une injustice criante ; mais ce n’est pas le vrai peuple qui s’est oublié à ce point ; ce n’est pas lui qui s’est fait délivrer le sucre, par pains, à 20 et 25 sous la livre. Le peuple est trop pauvre pour faire de telles acquisitions, ce sont les riches, ce sont les ministériels (le ministère en janvier est royaliste et feuillant) les amis de la Cour, les amis des blancs, les correspondants des émigrés qui ont endoctriné de mauvais sujets pour soulever le peuple, pour amener une révolte, un commencement de contre-révolution et pour faire dire, en montrant des pains de sucre tout entiers achetés par violence à 20 sous la livre, qu’il n’y a plus de sûreté dans Paris pour les gros négociants, ainsi que pour les détaillants, que les propriétés sont violées, que la liberté du commerce était nulle, et que Paris ne deviendra jamais un entrepôt digne de rivaliser avec Amsterdam si on n’y respecte pas les variations du prix des marchandises. »

Ainsi, malgré les grandes colères contre la spéculation, c’est encore à la liberté absolue du commerce que concluait le journal de Prudhomme comme Ducos ; et la première phrase de l’article indiquait nettement qu’il n’y avait pas lieu de recourir à la loi : « Il se commet actuellement à Paris et dans les principales villes de plusieurs départements un délit national, un grand délit, et contre lequel cependant la loi ne peut ni ne doit prononcer. »

En fait, cette politique d’attente, de manifestations oratoires et d’inaction légale à l’égard de la spéculation ou accaparement ou même de la hausse naturelle des denrées était possible en 1792 ; car s’il y avait alors un état économique un peu excité et instable, il n’y avait ni souffrance aiguë, ni perturbation profonde.

L’assignat, qui portait la Révolution, n’était pas sérieusement ébranlé ; et son crédit paraissait suffire même à de nouvelles et vastes émissions. Pourtant, en ce crédit de l’assignat, quelques points noirs commençaient à apparaître. La situation budgétaire n’était pas bonne. Le budget de la Révolution dans les années 1791 et 1792 s’élevait, en moyenne à 700 millions par an. Or si les dépenses s’élevaient réellement à ce chiffre, il s’en faut que les recettes, les « rentrées », fussent égales ; les impositions de l’ancien régime avaient été abolies, et les impositions nouvelles, impôt foncier, contribution personnelle mobilière, calculée, suivant un tarif assez compliqué, d’après la valeur locative de l’appartement occupé par les citoyens, n’avaient pas encore sérieusement fonctionné. Les administrations des départements, des districts, des communes étaient en retard pour la répartition de l’impôt, pour la confection des rôles ; et malgré l’effort des sociétés patriotiques, de sourdes résistances contre-révolutionnaires paralysaient en plus d’un point le service fiscal. Quand la Législative débuta, elle dut constater que les années 1790 et 1791 laissait un arriéré de 700 millions ; la moitié de l’impôt seulement était rentrée. Et naturellement, il fallait faire face à ce déficit par les assignats. Créés pour parer à des besoins extraordinaires, au paiement des dettes effroyables de l’ancien régime, au remboursement des offices, ils semblaient destinés en outre à porter le poids des dépenses ordinaires de la Révolution. Ce fardeau aurait écrasé le crédit de l’assignat ; mais les révolutionnaires espéraient (et sans la guerre leur espoir eût été réalisé) que l’ordre fiscal nouveau ne tarderait pas à s’établir et que les rentrées pleines suffiraient aux dépenses. Il y avait néanmoins à cet égard quelque inquiétude et quelque malaise.

En second lieu le rapport de l’assignat à son gage territorial restait assez mal défini. Ce qui faisait la valeur et la solidité de l’assignat, c’est qu’il était hypothéqué sur les biens nationaux ; les assignats étant admis au payement des biens d’Église mis en vente, il est clair que les assignats devaient garder leur crédit tant que la valeur des biens à vendre serait manifestement supérieure au chiffre des assignats émis. Or l’écart était, encore très grand. Tandis que le rapporteur de l’ancien Comité des finances de la Constituante, M. de Montesquieu, dans un mémoire communiqué à la Législative, évaluait à 3 milliards 200 millions l’ensemble des biens vendus ou à vendre, et que Cambon semblait adopter à peu près ce chiffre, c’est seulement à 1,300 millions que s’élevaient les émissions d’assignats votées par la Constituante. Non seulement le gage territorial de l’assignat était donc à cette date plus que suffisant et surabondant, mais le gage se réalisait vite. Les ventes connues à la fin de 1791 s’élevaient à 903 millions ; et comme 114 districts n’avaient pas encore envoyé leurs relevés, c’est à 1,500 millions qu’il convenait d’évaluer dès cette date l’ensemble des ventes faites. Par conséquent il était certain que d’échéance en échéance les assignats, servant au paiement des domaines acquis, allaient rentrer à la Caisse de l’extraordinaire. Ils y étaient brûlés à mesure qu’ils revenaient, et ainsi le poids de l’émission était énormément allégé.

Mais le fonctionnement de ce mécanisme avait quelque chose d’incertain. Le paiement des biens acquis se faisait par annuités : parmi les acheteurs, les uns se libéraient avant terme ; les autres profitaient jusqu’au bout des délais accordés par la loi ; en sorte que la rentrée et le brûlement des assignats suivaient une marche irrégulière et tandis que les émissions nouvelles jetaient les assignats par coups de cent millions ou même de plusieurs centaines de millions sur le marché, c’est d’un mouvement traînant et intermittent que les assignats revenaient. Or, plus était grand l’intervalle de temps qui séparait le moment où l’assignat était émis du moment où il rentrait pour être brûlé après avoir acquitté le prix des biens nationaux, plus il y avait de chance pour que l’imprévu des événements vînt troubler ce mécanisme.

On pouvait craindre par exemple que la Révolution, acculée par la guerre à des dépenses exceptionnelles, cessât de brûler les assignats qui faisaient retour ; et malgré toutes les précautions prises pour donner à ce brûlement forme authentique, jamais la Révolution ne parvint à persuader à tout le pays que les assignats étaient détruits à mesure qu’ils rentraient à la Caisse de l’extraordinaire : aussi on pouvait craindre une surcharge de l’émission. D’ailleurs, il était impossible d’adapter exactement le chiffre des assignats émis à la valeur un peu incertaine des biens mis en vente, et il était certain que des assignats resteraient en circulation quand tous les biens seraient déjà vendus.

On n’aurait pu en effet les retirer brusquement sans enlever au pays des moyens d’échange dont il avait un besoin absolu. Mais il fallait ainsi prévoir au bout de la grande opération des ventes toute une période où les assignat, ceux du moins qui ne seraient pas encore rentrés, ne porteraient plus sur un gage territorial. Montesquiou montrait avec raison que cette hypothèse n’avait rien de redoutable ; il prévoyait (si l’émission ne dépassait pas le chiffre fixé par la Constituante) qu’en 1799 il ne resterait plus que 400 ou 500 millions d’assignats en circulation. Et il ajoutait : « C’est à cette époque que, peut-être, on sentirait la nécessité de ne pas priver la circulation du royaume d’une monnaie fictive qui, réduite à une juste proportion, serait très utile et ne pourrait plus nuire.

« L’établissement d’une banque nationale qui absorberait alors le reste des assignats et qui y substituerait des billets payables à vue assurerait dans l’année 1800 le terme absolu de l’opération. » Il n’y en avait pas moins dans le jeu des émissions et des rentrées d’assignats quelque chose d’un peu indéterminé et flottant qui pouvait diminuer le crédit de l’assignat.

Mais un autre péril le menaçait : L’Assemblée constituante avait ordonné la liquidation des offices supprimés. Cette opération était nécessairement un peu lente : et pour ne pas priver trop longtemps les propriétaires de ces offices du capital de leur charge, elle avait décidé qu’ils recevraient une reconnaissance provisoire, qui leur permettrait d’acheter des biens nationaux. Le directeur du service de la liquidation, Dufresne Saint-Léon, signale le danger à la Législative dans un important mémoire du 9 décembre : « Les propriétaires d’offices supprimés ont le droit de me demander des reconnaissances provisoires, susceptibles d’être admises en payement de domaines nationaux jusqu’à concurrence de la moitié de la finance présumée de leurs offices non liquidés.

« Ce n’est pas sans scrupule que j’ai obéi à la loi à cet égard parce que j’ai toujours considéré cette opération comme une création d’assignats qui, bien qu’ordonnée par la loi et rendue publique tous les mois dans les comptes de la Caisse de l’extraordinaire n’est pas aussi immédiatement sous les yeux du peuple. »

Ainsi il y avait par là une sorte d’émission quasi occulte d’assignats s’ajoutant à l’émission publique, et ces reconnaissances qui, dans le payement des biens nationaux, étaient admises comme les assignats, faisaient concurrence à ceux-ci, et en diminuant la valeur de leur gage risquaient d’en amoindrir le crédit. Or, c’est sur de gros chiffres que portait cette liquidation, 12.000 offices avaient été supprimés ; les liquidations déjà faites s’élevaient à 318.856.000 livres, et le commissaire liquidateur, Dufresne Saint-Léon évaluait à 800 millions la liquidation totale des offices. De là pouvaient naître obscurément sous forme de reconnaissances provisoires, d’innombrables assignats.

Billet de cinq livres de la Caisse patriotique.
(D’après un document du Musée Carnavalet).


Au demeurant, comme c’est surtout au paiement de la dette exigible que la Révolution, soucieuse avant tout d’éviter la banqueroute, avait destiné les assignats, l’indétermination où était encore la dette exigible elle-même frappait aussi les assignats.

L’habile financier Clavière, qui avait travaillé avec Mirabeau et qui était très dépité de n’avoir pas été élu à l’Assemblée législative, demanda à être admis à la barre pour signaler le péril où cet état incertain de la dette mettait le crédit des assignats. Il affirma avec force que beaucoup de prétendues créances étaient véreuses ou suspectes, qu’une liquidation hâtive et désordonnée consacrait bien des fraudes, et il demanda que la liquidation et le payement de ces créances fussent suspendus jusqu’à ce qu’un examen étendu et profond ait permis de fixer l’ensemble de la dette et d’en vérifier le détail. Continuer ces paiements avant d’avoir tout contrôlé, c’était s’exposer à accroître tous les jours l’émission des assignats.

Clavière était dès ce moment le financier de la Gironde. Lui-même avait été mêlé à bien des spéculations : il avait été accusé jadis de s’être servi de la plume de Mirabeau pour amener une baisse des actions de la Compagnie des Eaux, et sa proposition, si elle était calculée pour soulager le crédit de la Révolution et la charge des assignats, pouvait l’avoir été aussi pour déterminer une baisse subite de tous les titres soumis à liquidation. Vergniaud, qui présidait ce jour-là (5 novembre), loua « son génie ». Il y avait en effet dans sa conception quelque chose de hardi et de populaire. Elle menaçait surtout les privilégiés d’ancien régime, les porteurs de créances suspectes, les détenteurs d’offices immoraux que la Cour avait prodigués. Elle fermait ou semblait fermer selon l’expression de Clavière lui-même, « la tranchée qui menaçait le gage des assignats », par la concurrence des reconnaissances de liquidation. Enfin, comme Clavière, après avoir ainsi préservé le crédit de l’assignat, demandait la création de coupons d’assignats de 10 sous, c’est-à-dire la création d’une monnaie de papier commode au peuple, le succès de sa proposition fut très vif un moment dans le parti populaire.

Et Brissot, en décembre, s’engagea à fond dans le même sens. Mais l’Assemblée résistait. Elle était troublée par les réclamations violentes de tous les porteurs de titres, et elle craignait que le mot de suspension de paiement ne fût interprété par le pays dans le sens d’une banqueroute : les formidables paroles de Mirabeau retentissaient dans les mémoires, et la Législative, par une motion solennelle et presque unanime, repoussa toute suspension, tout ajournement de paiement comme contraire à la foi publique. C’était s’obliger par là même à dépasser tout de suite le chiffre d’émission d’assignats fixé par la Constituante.

Cambon qui avait conquis d’emblée une autorité éminente dans l’Assemblée par la clarté de son esprit, la vigueur de son caractère et l’immensité de son labeur, était dès lors comme le chien de garde grondeur qui veillait sur le crédit de la Révolution. Lui aussi, il avait accueilli avec quelque complaisance secrète la motion de Clavière ; il aurait voulu la pleine lumière dans les finances révolutionnaires avant qu’un seul assignat nouveau fût émis. Mais le sentiment véhément de l’Assemblée contre toute suspension des paiements l’avertit de chercher des combinaisons plus modérées. Il proposa à la Législative le 24 novembre d’assigner à tous les créanciers un délai pour produire leurs titres : passé ce délai, leur dette cesserait d’être « exigible » ; elle ne serait point annulée, mais elle serait consolidée en dette perpétuelle, et la nation n’aurait plus qu’à servir des intérêts sans être obligée d’en rembourser le capital en assignats.

Mais si tous ces efforts et de Clavière et de Brissot et de Cambon lui-même témoignent qu’à cette date les hommes prévoyants se préoccupaient de limiter l’émission, et de prévenir la dépréciation de l’assignat, ils ne dispensèrent pas la Révolution, dont les besoins étaient immenses, de dépasser dès la fin de 1791 la ligne marquée par la Constituante. Et malgré une résistance suprême de Cambon, demandant que l’on ne procédât au remboursement des créances que par numéro, au fur et à mesure que des assignats rentreraient à la Caisse connue prix des biens nationaux, la Législative rendit le 17 décembre le décret suivant :

« La somme d’assignats à mettre en circulation qui d’après le décret du 1er novembre dernier est fixée à 1.400 millions sera portée à 1.600 millions. » La Constituante avait déjà forcé elle-même le chiffre qu’elle avait fixé d’abord : elle avait prévu une émission supplémentaire de 100 millions en assignats de 5 livres ; en quelques mois la Législative poussait jusqu’au chiffre de 1.600 millions.

L’Assemblée se préoccupait en même temps de créer ou de multiplier les petits coupons. L’Assemblée constituante avait créé presque exclusivement de gros assignats, de 2.000, 1.000, 200, 50 livres. Ainsi, pour les petites transactions, pour le paiement des salaires, pour le commerce de détail, la monnaie de papier manquait.

La Constituante décida en mai que 100 millions d’assignats de 5 livres seraient créés et remplaceraient 100 millions de gros assignats. Mais c’était bien peu de chose : ces cent millions furent absorbés presque immédiatement par les administrations publiques qui en avaient besoin pour payer les prêtres, les officiers, les soldats ; et bien qu’ils pussent ensuite se répandre dans le pays, la plupart des départements en étaient démunis. L’Assemblée législative voulut remédier énergiquement à ce mal. Elle considéra qu’elle devait agir avec l’assignat comme s’il était la seule monnaie, et le proportionner par conséquent à tout le détail des échanges. Elle adopta la formule de Cambon « que les assignats de petite valeur soient aussi multipliés que l’était le numéraire métallique ». Elle applaudit Merlin disant qu’il fallait faire « évanouir la magie de l’or et de l’argent. » Et elle décréta le 23 décembre que dans l’émission des assignats nouveaux 100 millions seraient de 50 sous, 100 millions de 25 sous et 100 millions de 10 sous.

Par ces petites coupures des assignats, répondant à toutes les ramifications des échanges, la Révolution entrait enfin dans tout le réseau de la circulation et de la vie économique, dans les veinules et les artérioles et dans tout le système capillaire. C’était la prise de possession entière, profonde, de la vie sociale, par le signe révolutionnaire, par l’assignat.

Quels étaient, au commencement de 1792 les effets de cette masse d’assignats, ainsi accrue tout ensemble et divisée, sur le mouvement économique et social ? La question a des aspects multiples, et il faudrait analyser : 1° les rapports des assignats avec les valeurs étrangères ; 2° les rapports des diverses catégories d’assignats entre elles ; 3° les rapports des assignats avec la monnaie métallique ; 4° leurs rapports avec le prix des denrées et des matières premières de l’industrie ; puis, après ce travail d’analyse, combiner tous ces rapports et en suivre les effets sur l’ensemble de la production et des échanges et sur les rapports des classes. Dans cette étude forcément rapide je ne puis qu’indiquer la méthode et marquer quelques grands traits.

Quand on parle de la dépréciation des assignats à telle ou telle période de la Révolution, on se sert d’une expression beaucoup trop générale, et qui, dans cette généralité, n’a même pas de sens ; car le degré de dépréciation était très différent selon que l’on comparait l’assignat à telle ou telle valeur.


Billets de la Maison de Secours.
(D’après un document du Musée Carnavalet.)


Ainsi, à la fin de 1791 et au commencement de 1792, l’assignat perd, par rapport à la monnaie métallique française, ou plus précisément, il perd à Paris, par rapport aux écus, 20 0/0. C’est, bien entendu, un chiffre moyen, car ces rapports de valeur variaient tous les jours.

Mais nous savons, par le comité des Finances, qu’à cette date, quand le service de la Trésorerie avait de petits paiements à faire, et que, n’ayant point d’assignats de 5 livres, il était obligé d’acheter des écus avec de gros assignats, il perdait : il était obligé de donner 120 livres en assignats pour avoir 100 livres en écus.

La dépréciation est déjà forte, et elle s’accentuera bientôt ; mais elle n’inquiétait pas les contemporains autant que nous pourrions l’imaginer, car d’abord l’assignat n’avait jamais été au pair : il avait toujours perdu au moins 7 à 8 % ; la monnaie métallique, devenue assez rare pour des causes multiples, apparaissait presque comme un objet de luxe, et il semblait naturel de payer une prime pour se la procurer.


Page du Journal du père Duchesne.
(D’après un document du Musée Carnavalet.)


Mais tandis que l’assignat ne perdait que 20 % sur la monnaie métallique française, il perdait, à cette date, 50 % sur les valeurs étrangères. Pour se procurer des monnaies ou des billets d’Allemagne, de Hollande, de Suisse, d’Angleterre, ou pour acheter des lettres de change payables à Londres, à Amsterdam, à Genève, à Hambourg, il fallait échanger 150 livres d’assignats contre 100 livres en valeurs étrangères. Ou bien, à prendre les choses par l’autre bout, les étrangers, avec 100 livres de leurs valeurs à eux, se procuraient en France 150 livres en assignats.

D’où vient cette extraordinaire baisse des changes étrangers, une des plus fortes que puisse subir un pays ? D’habitude, cette baisse du change révèle, dans le pays au détriment duquel elle se produit, un état inquiétant de langueur ou de crise. Lorsque la production y est très faible, lorsque ce pays est obligé d’acheter à l’étranger beaucoup plus qu’il ne peut lui vendre, il ne peut payer avec des produits nationaux ses produits étrangers ; il est donc obligé d’acheter des valeurs étrangères pour payer ces produits étrangers, et, par suite, il est obligé de payer cher ces valeurs étrangères.

De là rupture d’équilibre entre les valeurs du pays qui vend peu et achète beaucoup et les valeurs de l’autre pays qui vend plus qu’il n’achète.

Ou encore lorsqu’un pays, manquant de capitaux, ne peut développer ses entreprises intérieures qu’au moyen de capitaux étrangers, il est obligé, pour le service des intérêts, de faire de nombreux paiements à l’étranger. De là aussi, pour lui, baisse du change.

Ou encore, quand les affaires d’un pays sont mal conduites, quand ses finances sont obérées, quand ses entreprises industrielles sont incertaines et téméraires, quand une catastrophe financière ou commerciale peut atteindre le crédit de toutes les valeurs nationales, il est naturel que l’étranger n’achète qu’à bas prix ces valeurs tremblantes, et qu’il ne les reçoive en paiement qu’en leur faisant subir une déduction qui couvre ses risques. De toute façon, la baisse persistante des changes étrangers est un indice de malaise, de croissante anémie et de déséquilibre.

Et si nous appliquions cette règle à la Révolution, il faudrait conclure que l’état économique de la France, en 1792, était singulièrement inquiétant. Mais précisément, il n’est pas possible d’appliquer à un pays en révolution une règle qui ne convient qu’aux périodes normales.

À coup sûr, plusieurs causes réellement déprimantes agissaient, à cette date, sur le cours des changes. D’abord, l’énorme déficit de la récolte, en 1789, avait déterminé une grande exportation de notre numéraire à l’étranger. En second lieu, les médiocres rentrées budgétaires de 1790 et de 1791 pouvaient inspirer des doutes sur la solidité de nos finances. En troisième lieu, comme l’ancien régime avait contracté beaucoup d’emprunts à l’étranger, à Genève, à Hambourg, à Amsterdam, à Londres, auprès de tous les pays protestants riches de capitaux, les brusques remboursements auxquels procédait la Révolution faisaient affluer aux mains de l’étranger les valeurs de France, et celles-ci en étaient dépréciées.

Mais c’est surtout une raison morale qui explique cette baisse des changes étrangers. L’étranger n’avait pas dans le succès de la Révolution française la même foi que la France elle-même. Sans entrer dans les passions des émigrés, il en accueillait les propos dénigrants, les prophéties sinistres ; et, tandis que la France se sentait préservée du péril par la force même de sa croyance, le doute était grand à l’étranger ; or, le doute c’était le discrédit.

Mais ici ce discrédit résulte plutôt d’une fausse vue des autres puissances que d’une diminution de vitalité de la France elle-même. Or, dans ces conditions, la baisse du change ne produisait point des effets défavorables ; elle agissait même heureusement sur la production. Les étrangers aimaient mieux recevoir en paiement des marchandises que du papier déprécié, et ils faisaient d’importantes commandes à nos manufactures. Ou encore, comme ils se procuraient à bon compte des assignats, et que ces assignats, dépréciés par rapport à la monnaie, n’avaient pas perdu leur puissance d’achat par rapport aux denrées, ils avaient intérêt à acheter, avec les assignats, beaucoup de marchandises ; et ainsi notre exportation montait rapidement, et aussi notre production. Enfin, comme nos industriels et commerçants ne pouvaient acheter des marchandises étrangères qu’en payant pour le change une forte prime, ils restreignaient les commandes au dehors, et la production nationale se trouvait protégée d’autant.

Ce sont là des avantages secondaires et momentanés qui résultent de la baisse du change, pour les pays dont le crédit est atteint ; par un effet singulier et paradoxal, ce discrédit de leur monnaie et de leurs valeurs agit comme une prime à l’exportation, comme une barrière à l’importation. Mais la France révolutionnaire avait cette chance tout à fait exceptionnelle de combiner ces avantages indirects de la baisse du change avec l’activité merveilleuse d’un pays en plein essor. C’est surtout une différence de température morale entre la France et le reste du monde qui déterminait contre la France la baisse du change. Elle avait donc à la fois la force d’un pays ardent, exubérant de vie, et les moyens factices de développement qui, pour les pays en décadence, résultent un moment de leur décadence même.

Nombreux sont les hommes de la Révolution qui comprirent que cette baisse des changes ne dénotait pas un affaiblissement de la France, ou qui même en firent valoir les avantages.

Le 13 décembre 1791, Delaunay (d’Angers) flétrit les manœuvres d’agiotage qui, suivant lui, créaient ou aggravait la baisse du change et il constate, par là même, qu’elle ne dérive pas d’une diminution de la vie économique de la nation.

« Je le dis avec douleur, s’écrie-t-il, il n’y a pas encore assez d’esprit public pour les finances, parce que le peuple n’est point financier. C’est pour cela que tout a été agiotage, brigandage, ténèbres. Nous sommes sans répression morale. Chez les Anglais, si leurs banquiers, leurs agents de change étaient assez peu citoyens pour faire ou favoriser des opérations notoirement calamiteuses, dans quelque temps heureux que ce fût et à plus forte raison lorsque la chose publique est en danger, ils seraient bientôt réduits à une nullité absolue par l’indignation publique. Il existe, Messieurs, et je vous la dénonce, une grande conjuration contre le crédit des assignats, et l’insatiable cupidité des agioteurs la favorise. Elle a pour but de faire monter le prix de toutes choses, afin que le peuple murmure… »

Et, arrivant à la question plus particulière des changes étrangers, Delaunay dit : « Le change est la valeur qu’on donne dans l’étranger à nos écus, car nos assignats sont actuellement des écus, que nos voisins n’osent pas admettre ; et cependant ils ne sont pas assez ineptes et insensés pour confondre les assignats sur les domaines nationaux avec le papier-monnaie sans hypothèque spéciale, sans forme ou époque de son remboursement. Ils savent d’ailleurs qu’ils pourraient nous payer avec nos assignats, comme ils nous rendraient nos écus. Pourquoi nos voisins n’osent-ils pas admettre nos assignats, comme nous les admettons nous-mêmes ? Ce sont les discours des ennemis de la Constitution retirés au milieu d’eux qui les alarment… »

« Le repoussement de nos assignats par nos voisins est d’autant plus l’effet de la crainte que la hausse de l’argent leur a été et leur est encore préjudiciable. N’ont-ils pas éprouvé et n’éprouvent-ils pas tous les jours une perte énorme en réalisant les sommes que nous leur devons. Cependant le change est devenu tel qu’il suppose notre commerce détruit, nos manufactures abandonnées, nos terres désertes et incultes, et un besoin absolu des productions étrangères en tout genre ; tandis que, dans la vérité, toutes les ressources nationales n’ont jamais été plus actives et nos besoins de productions étrangères plus réduits.

« Pourquoi éprouvons-nous une perte énorme sur notre change ? Pourquoi, lorsque nos besoins sur les étrangers sont moindres que leurs besoins sur nous, le change continue-t-il à décliner ? »

Plus tard la Convention répondra à ces questions passionnées par les mesures légales qui ramèneront l’assignat au prix de l’argent. Mesures efficaces dans la France close, mais qui n’auraient pas eu de prise sur le marché international. Mais, je le répète, très logiquement, Delaunay ne peut accuser l’agiotage sans constater que l’état général des affaires n’expliquait pas la baisse du change.

Beugnot, le 23 décembre, explique la fuite de notre numéraire par des causes étrangères aux assignats, par le négoce avec les Indes où nous achetions des soieries et des épices, que la France payait non en produits mais en monnaie d’or et d’argent. Il l’explique aussi par le traité de commerce avec l’Angleterre qui, en ouvrant, depuis 1785, notre marché aux produits anglais, a déterminé la sortie de notre numéraire. Mais il ajoute : « La hausse du change dont on s’effraie si mal à propos, loin de nuire à nos manufactures, leur a donné une nouvelle énergie ; l’étranger, forcé de recevoir des capitaux de France, et ne pouvant ou ne voulant pas prendre de nos assignats les reçoit en marchandises de fabrication française ; le consommateur, le négociant français, ne pouvant plus recourir aux denrées étrangères à cause de la hausse des changes, sont obligés de s’approvisionner dans les manufactures françaises. Ainsi, sous ces rapports, cette hausse des changes, dont on s’est tant alarmé, ne peut être, au contraire, que le thermomètre de l’activité de notre commerce et de la prospérité de nos manufactures ; c’est par ces principes qu’il faut juger de l’activité économique de la France ; non par les agitations de la rue Vivienne (où était la Bourse) dans le cours de ses effets. (Applaudissements.).

Page du Journal du Père Duchesne.
(D’après un document du Musée Carnavalet).


« Mais si les manufactures françaises ont un degré d’activité qu’elles n’ont jamais eu, si elles ont plus de commandes que jamais, il est sûr qu’une somme de cent millions de numéraire subdivisé est évidemment insuffisante à leurs besoins. »

Deux mois après, le 18 février 1792, le ministre de l’intérieur, Cahier de Gerville, dans son rapport général à l’Assemblée sur l’état du royaume, définit de même la condition économique de la France :

« Le commerce dans le moment actuel offre des résultats avantageux dont des gens malintentionnés chercheraient vainement à diminuer l’importance. Toutes nos manufactures sont dans la plus grande activité ; un grand nombre d’individus qui languissaient dans la misère et l’inaction sont rendus au travail et peuvent du moins exister.

« Mais je ne dissimulerai pas à l’Assemblée nationale, qu’une grande partie de l’activité de nos manufactures est due à la soulte de notre commerce avec l’étranger, qui préfère les produits de notre industrie aux autres valeurs qu’il n’est pas disposé à recevoir. La défaveur de nos changes procure encore à l’étranger, pour ses achats, des facilités momentanées.

« L’augmentation très considérable de la consommation intérieure, résultant, soit des approvisionnements de tout genre que les circonstances présentes nécessitent, soit des spéculations individuelles, doit encore être considérée comme une des causes de l’activité de nos manufactures. »

Et Cahier de Gerville indique, en même temps que les avantages immédiats de cet état économique, ce qu’il a de précaire. Il est bien certain, en effet, que lorsque toutes ces causes combinées qui accélèrent en France la consommation auront produit tout leur effet, lorsque tous les assignats disponibles aux mains de la bourgeoisie auront fait effort pour se convertir en marchandises, lorsque l’étranger se sera couvert de ce que lui doit la France en s’approvisionnant largement chez nous, toutes les marchandises, produits et matières premières monteront peu à peu à un prix où nos industriels ne pourront plus que difficilement atteindre, et où l’étranger, malgré le bénéfice du change, cessera ses achats. Il risque alors de se produire une dépression générale, ou même un arrêt de l’industrie ne trouvant plus une quantité suffisante de matière première à ouvrer. « D’après cette courte notice, ajoute le ministre, des causes accidentelles et momentanées de l’activité de nos fabriques, on reconnaît que notre commerce n’a point reçu l’accroissement absolu et indépendant, qu’il n’est pas dans un état de prospérité durable et que nous n’obtenons point une véritable augmentation de richesses nationales. Nos ouvriers vivent, nous soldons nos dettes avec les produits de notre industrie, voilà tout notre avantage ; mais il est grand ; vu les circonstances. Il est d’ailleurs présumable que quand les matières premières que nous tirons de l’étranger auront été consommées, nous serons, obligés d’en faire de nouveaux approvisionnements, dont le prix augmentera considérablement, soit en raison de l’état des changes, soit en raison des valeurs qui serviront à les acquitter ; alors les produits de notre industrie ne pourront plus concourir avec les produits de celle de nos voisins. »

Le pronostic est un peu sombre, et peut-être Cahier de Gerville exagère-t-il ce qu’il y a de factice et de précaire dans le mouvement de travail et de richesse de cette période. En dehors de l’effet des changes étranger, l’immense rénovation sociale qui s’accélérait tous les jours, le déplacement énorme de propriétés qui s’opérait et qui induisait les nouveaux propriétaires à des dépenses de transformation et d’aménagement, le goût du bien-être éveillé dans les rangs les plus humbles du Tiers-État par la fierté révolutionnaire, tout contribuait à exciter, et d’une façon plus durable et plus profonde que ne l’indique le ministre, l’activité nationale. Mais les périls signalés par lui n’étaient pas vains, et nous avons déjà vu la crise partielle des sucres réaliser un moment en janvier, trois semaines après le rapport ministériel, ces prédictions inquiétantes.

Déjà Clavière, préoccupé d’effrayer la Législative sur les suites terribles d’une trop grande dépréciation de l’assignat, avait insisté sur les funestes effets de la baisse du change étranger. Au contraire de Beugnot, et bien plus que Cahier de Gerville, il signalait surtout les périls et laissait presque dans l’ombre les côtés favorables. Dans une lettre communiquée à l’Assemblée le 1er décembre et où il réfute les objections que rencontrait son système de suspension, je lis ces graves paroles : « Le prix du change décidant de nos rapports avec l’étranger, ses variations ne se renferment pas dans les transactions des joueurs, elles affectent le prix des productions étrangères dont nous avons besoin ; le bas change les renchérit ; il nuit par conséquent aux manufactures qui les emploient ; il nous enlève sans cesse quelques parties de notre numéraire, car l’or et l’argent ne vont pas de France dans l’étranger par l’effet du bas change sans y laisser une partie de leur quantité en pure perte pour la France. Le bas change accuse toujours quelque grand désordre ; il inspire des craintes, et même les relations commerciales qui reposent sur un crédit utile aux Français en sont interrompues ou affaiblies. Les assignats, portés pour quelque cause que ce soit en pays étranger, y tombent en discrédit et ce discrédit les faisant acheter à vil prix cause une sorte d’attiédissement sur leur valeur dans le royaume même. Le bas change favorise sans doute la demande des productions françaises, mais cette demande est bornée par la consommation : elle se règle encore plus sur le besoin que sur le prix de la marchandise ; tandis que les opérations qui se combinent entre l’argent et l’or et le bas prix des changes n’ont pas de bornes. »

Mais, malgré ces craintes, un grand flot de vie, de production, de richesse soulevait et entraînait la France de la Révolution ; portée par ce courant rapide et soudain grossi, elle allait avec je ne sais quel mélange de joie hardie et d’inquiétude, jetant un grand cri de colère quand elle se heurtait à une difficulté brusquement surgie, comme la crise du sucre, mais passant outre d’un mouvement intrépide, ou se flattant de remédier au péril par quelques décrets.

Un moment, en février et mars, la hausse fut si grande sur quelques matières premières nécessaires au travail industriel que l’Assemblée songea, par tous les moyens, à en abaisser le prix : le coton, par exemple, s’était élevé rapidement de 240 livres le quintal à 500 livres. La laine, brute ou filée, s’était élevée à peu près dans les mêmes proportions. Et beaucoup de manufacturiers, de fabricants, criaient : « Mais qu’allons-nous devenir ? Et comment travaillerons-nous ? Comment occuperons-nous nos ouvriers si les matières premières sont aussi coûteuses et si l’étranger, encouragé par le change, les accapare et les absorbe ? » Et exploitant soudain avec une habileté grande la panique déchaînée par les hauts prix, les fabricants demandèrent à l’Assemblée de prohiber complètement la sortie d’un grand nombre de matières premières. Il y avait des précédents. Il s’en faut de beaucoup que l’Assemblée constituante ait appliqué sans réserve les principes de ce qu’on appelle la liberté commerciale. Elle avait frappé de droits d’entrée élevés les produits manufacturés de l’étranger. Et elle avait prohibé la sortie de plusieurs matières premières : du blé, nécessaire à la nourriture des hommes ; du lin, nécessaire à les vêtir, et des soies qui alimentaient de nombreux métiers. C’est en vertu de ces exemples très puissants sur l’esprit de l’Assemblée que le Comité du commerce, organe des intérêts industriels, demanda que la loi prohibât la sortie « des cotons ou laines provenant des colonies françaises, des laines de France filées ou non filées, des chanvres crus, taillés ou apprêtés, des cuirs en vert ou salés et en vert, des gommes du Sénégal et des retailles de peaux et de parchemin ». La prohibition fut violemment soutenue par les députés Marant, Massey, Forfait, Arena. Celui-ci fut vivement applaudi par le peuple des tribunes qui croyait, en une sorte de nationalisme économique un peu étroit, que ces dispositions prohibitives assureraient du travail à tous les ouvriers de France. « Votre objet, quel est-il ? s’écria Arena : c’est que vos matières premières n’aillent pas à l’étranger alimenter les ouvriers des autres, et rentrer en France augmentées du prix de la main-d’œuvre. » Le raisonnement était simple, trop simple, et répondait mal à l’infinie complication des phénomènes économiques. Marant s’écria que, sans la prohibition, 2 millions d’ouvriers allaient être menacés dans leur existence. Mais Emmery protesta avec violence que c’était là une simple manœuvre des manufacturiers contre le commerce et contre l’agriculture. Quoi ! les produits agricoles, la laine, le chanvre, le lin, ont été peu abondants cette année ; les cultivateurs ayant peu à vendre, pouvaient du moins être dédommagés par la hausse des prix, et en leur fermant les débouchés au dehors on veut les mettre à la merci des fabricants ! on veut les obliger à livrer à vil prix leurs marchandises. Il fit remarquer que les colonies, au lieu d’envoyer leurs produits et notamment leurs cotons en France où ils seraient immobilisés et dépréciés, les enverraient directement dans les pays étrangers et que la France perdrait avec le bénéfice du courtage son propre approvisionnement.

L’Assemblée fut sensible à ce péril, et de même qu’elle s’était refusée à prohiber l’exportation du sucre parce que les colonies l’auraient expédié directement aux autres nations, elle se refusa à interdire l’exportation du coton.

Page du Journal du Père Duchesne.
(D’après un document du Musée Carnavalet).


Mais si elle reconnut l’impossibilité d’imposer ce régime prohibitif aux matières produites hors de France, elle s’appliqua, au contraire, à retenir en France, par mesure législative, les matières premières que produisait la France. Ainsi le 24 février, elle décréta :

« L’Assemblée nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité du commerce sur l’augmentation du prix des matières premières servant à la fabrication et sur leur exportation à l’étranger, considérant que la sortie du lin et des soies est déjà prohibée, et qu’il n’est pas moins nécessaire de retenir les autres matières premières indispensables à nos manufactures ; considérant qu’il est de sa sollicitude de prévenir les maux que causerait à la France la disette des dites matières si leur exportation continuait plus longtemps à être permise ; qu’elle doit conserver à tous les citoyens les moyens de pourvoir à leurs premiers besoins, et priver les ennemis de la chose publique de la faculté de faire passer à l’étranger en matières premières, la masse de leurs capitaux, décrète qu’il y a urgence, et après avoir préalablement prononcé l’urgence, décrète ce qui suit :

« Art. 1. — La sortie du royaume, par mer ou par terre, des laines filées ou non filées, des chanvres en masse, en filasse, tayés ou apprêtés ; des peaux et cuirs secs et en vert, et des retailles de peaux et de parchemins, est provisoirement défendue.

« Art. 2. — La sortie des cotons en laine des colonies est provisoirement défendue jusqu’à ce que l’Assemblée nationale ait définitivement statué sur l’augmentation du droit à fixer sur l’exportation de cette denrée dans l’étranger.

« Charge son Comité de commerce de lui présenter incessamment un projet de décret sur cette augmentation. »

On remarquera que pour les cotons, cette interdiction de sortie toute provisoire ne s’applique qu’aux cotons venant des colonies. Cambon avait fait observer que Marseille recevait, pour les réexpédier, des cotons du Levant, que ces cotons étaient très faciles à distinguer de ceux des colonies, et que si on en prohibait la sortie, le commerce marseillais les entreposerait au port de Livourne, et qu’ainsi on aurait détourné de Marseille un grand courant commercial et compromis au lieu de l’assurer l’approvisionnement de nos manufactures. L’Assemblée lui donna raison, de même que déjà la Constituante avait excepté des mesures prohibitives les soies du Levant.

Même pour les laines, il fallut bien, avec lenteur, il est vrai, et mauvaise grâce, accorder quelques atténuations et exceptions ; après une première lecture en mars, une seconde en avril, l’Assemblée n’accorda que le 14 juin un décret qui permettait d’exporter à l’étranger les laines étrangères non filées qui justifieraient de leur origine. Le même décret accordait en outre aux fabricants de drap de Sedan, et aux manufacturiers de Rethel, de Reims, le bénéfice de l’exemption du droit sur les laines préparées qu’ils envoyaient filer à l’étranger et qu’ils faisaient rentrer en France. De même, les entrepreneurs des retorderies de fils dans le département du Nord et dans celui de l’Aisne, pouvaient envoyer ces fils à l’étranger pour y être blanchis et ensuite réimportés dans le royaume en franchise.

Mais ces exceptions mêmes ne font que marquer le souci de l’Assemblée de réserver le plus possible à la production française les matières premières nécessaires à l’industrie. Pour le coton, le droit à l’exportation fut décidément élevé à 50 livres le quintal. Visiblement, une sorte d’instinct avertit la France, en cette période de 1792, de se resserrer, de se clore. Le jeu des changes qui permet aux étrangers d’acheter à bon compte toutes les matières et marchandises l’oblige à se replier et à se défendre.

En fait, c’est déjà la guerre qui commence sous forme économique entre la Révolution et le reste du monde. Si l’assignat est discrédité au dehors, c’est parce qu’il n’y a pas dans le reste de l’univers des forces suffisamment intéressées au succès de la Révolution. Elle éveillait dans l’esprit des peuples des sympathies partielles et incertaines. Mais ni la bourgeoisie allemande, ni la bourgeoisie hollandaise, ni la bourgeoisie anglaise, ni la classe ouvrière d’Amsterdam et de Londres n’avaient fait, si je puis dire, leur chose du succès de la Révolution. Si elles l’avaient espéré et voulu, elles auraient maintenu le cours de l’assignat et affirmé leur foi en la Révolution par leur foi en la monnaie de la Révolution. Le discrédit de l’assignat au dehors marque et mesure le discrédit de la Révolution elle-même dans l’esprit des peuples. Le monde n’y est pas préparé comme la France, et cette différence du niveau révolutionnaire se traduit par une différence correspondante dans le niveau de l’assignat en deçà et au delà de nos frontières.

Dénoncer à ce sujet la spéculation comme le faisait Delaunay, comme le faisait Clavière lui-même, était assez puéril et superficiel. Elle pouvait profiter, pour ses jeux innombrables, de ces différences de niveau ; elle pouvait les aggraver, mais c’est bien la désharmonie fondamentale de la France révolutionnaire et du reste du monde qui était la cause première et essentielle du discrédit de l’assignat sur les marchés extérieurs. Ce discrédit de l’assignat au dehors agissait comme une pompe aspirante sur nos produits, sur nos matières premières, et la production française se trouvait à la fois encouragée par la demande des produits, menacée par la demande des matières premières. La Révolution, troublée et tâtonnante, cherchait à parer au danger en prohibant l’exportation des matières nécessaires au travail national.

Si la Gironde, au lieu de se griser de mots sur la spéculation, avait réfléchi aux causes profondes de ce phénomène, elle y aurait vu le signe le plus certain, l’indice le plus exact de l’insuffisante préparation révolutionnaire du reste du monde, et elle n’aurait pas accueilli avec un enthousiasme aussi facile l’idée d’une guerre universelle où à la propagande de la Révolution répondrait en un écho immense et immédiat la sympathie des peuples. Entre le resserrement économique auquel était dès ce moment obligée la France et la prodigieuse expansion révolutionnaire rêvée par la Gironde, il y avait une contradiction essentielle que ces esprits infatués et confiants ne démêlèrent pas. Ils disaient bien, il est vrai, que la guerre victorieuse rétablirait partout dans le monde le cours des assignats. L’adresse que les Jacobins, sous l’influence belliqueuse de la Gironde, envoient aux sociétés affiliées, à la date du 17 janvier 1792, exprime cette espérance :

« Hâtons-nous donc…, plantons la liberté dans tous les pays qui nous avoisinent, formons une barrière de peuples libres entre nous et les tyrans ; faisons-les trembler sur leurs trônes chancelants, et rentrons ensuite dans nos foyers, dont la tranquillité ne sera plus troublée par de fausses alarmes, pires que le danger même. Bientôt la confiance renaît dans l’empire, le crédit se rétablit, le change reprend son équilibre, nos assignats inondent l’Europe et intéressent ainsi nos voisins au succès de la Révolution qui, dés lors, n’a plus d’ennemis redoutables. »

La Gironde oubliait que si déjà les classes industrielles et commerçantes, les classes bourgeoises, seules capables de désirer ou de tenter efficacement une Révolution analogue à la nôtre, y avaient été fortement disposées, si les conditions économiques et politiques de leur développement en Angleterre, en Hollande, en Allemagne y avaient été très favorables, elles auraient solidarisé leurs intérêts de Révolution avec les nôtres par le crédit maintenu de l’assignat. La ligue des princes, des émigrés, des spéculateurs et des tyrans ne suffisait pas à expliquer cette sorte de chute de la Révolution dans toutes les Bourses de l’Europe où la bourgeoisie faisait la loi. Et Robespierre, s’il avait été plus attentif aux phénomènes économiques, aurait pu invoquer ce discrédit de la monnaie révolutionnaire au dehors, contre les rêves de facile et joyeuse expansion révolutionnaire qu’avec une étourderie héroïque et coupable les Girondins propageaient.

Mais si cette crise des changes attestait un déséquilibre entre la France et le monde, si elle menaçait aussi d’instabilité l’état économique et la production de la France, il reste vrai qu’en 1792 une activité inouïe des manufactures préservait le peuple ouvrier de France du pire des maux : le chômage. Comme suite naturelle d’une énergique demande de main-d’œuvre, les salaires, ainsi que le constate l’article déjà cité des Révolutions de Paris, avaient une tendance à hausser. Mais le peuple des ouvriers et des artisans ne souffrit-il pas, à cette période, de la rareté des moyens de circulation et du renchérissement des denrées ?

Il faut dire tout de suite que si l’assignat perdait à la fin de 1791 et au commencement de 1792 50 pour 100 sur les valeurs étrangères, 20 pour 100 sur les écus, il perdait bien moins par rapport aux denrées. C’est un phénomène indéniable, et noté à cette époque par un très grand nombre d’observateurs. La monnaie métallique, l’or et l’argent étaient considérés comme une marchandise d’un ordre tout particulier. Qui avait de l’argent et de l’or se sentait à l’abri de toutes les crises, de toutes les surprises possibles dans le cours du papier ou des denrées. Facile à cacher et à conserver, la monnaie d’or et d’argent ne risquait pas de se corrompre comme les autres marchandises et elle gardait par rapport aux valeurs étrangères toute la puissance d’achat que perdaient les assignats. La monnaie d’or et d’argent était particulièrement demandée par ceux qui voulaient convertir en solidité métallique leurs valeurs de papier sans assumer les charges d’un négoce de marchandises, elle haussait ainsi exceptionnellement ; à ce mouvement de hausse beaucoup de denrées ne participaient pas, toutes celles que des raisons particulières aussi ne désignaient pas, comme le sucre ou le coton, aux opérations d’agio.

Cailhasson, dans son rapport du 17 décembre, dit expressément : « Tout le monde sait que quand deux monnaies n’ont pas une même valeur, la plus faible chasse l’autre nécessairement. Alors celle-ci, est à l’égard de la première, comme toutes les autres marchandises, sujette à des variations de prix. Et lorsqu’une foule de circonstances tendent à la pousser hors des limites de l’Empire, elle doit subir une hausse considérable. Si la valeur d’assignats dépendait de son échange et du prix de l’argent, nous aurions vu, dans les variations subites que l’agiotage produisait ces jours derniers, tous les objets échangeables contre des assignats participer au même mouvement. Cependant le pain et les denrées de première nécessité n’ont pas varié de prix. »

Trois mois plus tard, et bien que la hausse inquiétante des prix se fût produite sur un grand nombre de marchandises, sur le cuir, sur le coton, sur le sucre, Condorcet constatait également, dans un admirable mémoire à l’Assemblée, le 12 mars, que la perte de l’assignat par rapport aux denrées, très difficile à calculer, était certainement moindre que la perte de l’assignat sur l’argent.

« Aussi, dit-il, l’on se tromperait si l’on jugeait de la perte réelle des assignats par le rapport de leur valeur à celle de l’argent monnayé, et c’est uniquement d’après les prix de certaines denrées que, par un calcul assez compliqué, et même auquel il serait difficile de donner des bases certaines, on pourrait déterminer cette dépréciation avec quelque exactitude. Mais il est important de remarquer qu’elle est bien au-dessous de ce qu’indique le prix de l’argent, et de détruire cette erreur que nos ennemis se plaisent à répéter. »

En fait, la hausse du prix des denrées fut peu sensible, et ce qui frappa surtout les contemporains, ce n’est pas qu’il y eût hausse, c’est que malgré l’abolition des droits d’octroi et des droits d’aides, il n’y ait pas eu baisse. C’est là ce que note Hébert dans ces articles du Père Duchesne qui traduisaient avec une grande puissance les sentiments et les colères du peuple :

« Quoi donc, foutre ! s’écrie-t-il dans son numéro 83, qui correspond à cette période, n’aurions-nous rien gagné à la suppression des barrières ? On nous aura chargés de nouvelles impositions et nous paierons toujours les mêmes droits sur les subsistances ? »

Ainsi, il n’y a pas à cette date une crise de souffrance, mais au contraire un élan général d’activité et de prospérité, un vaste mouvement d’affaires :

« Les protestants, écrit le 12 décembre 1791 l’abbé Salamon, viennent encore d’ouvrir une nouvelle banque. »

Et cette surexcitation économique, si elle élevait parfois le prix des denrées, élevait aussi le travail et les salaires.

Le manque de petits assignats et de petite monnaie fut un moment pour les industriels et pour les ouvriers une grande gêne. En novembre, les petits assignats de 5 livres, encore très rares, sont tellement recherchés qu’ils font prime par rapport aux gros assignats. Le 28 novembre, Haussman dit à l’Assemblée :

« Les petits assignats sont l’unique ressource du commerce, et si vous ne prenez pas toutes les mesures pour vous opposer à leur gaspillage, vous en priverez les départements. »

« Les précautions les plus sévères doivent être prises dans cet échange. Il faut se garantir de cet agiotage qui, dans les payements, substitue les gros assignats aux petits qui se vendent avec 7 ou 8 pour 100 de bénéfice. » En sorte que si le peuple avait eu en mains les assignats de 5 livres, il n’aurait pas souffert d’une dépréciation très grande, puisqu’ils perdaient moins que les gros assignats. Mais, d’autre part, l’assignat de 5 livres lui-même était incommode, tant que des assignats plus petits n’avaient pas été créés, car il était difficile de trouver à l’échanger contre de la monnaie plus petite, et cela, en plusieurs régions, pesait sur le petit assignat. Merlin, démontrant la nécessité de toutes petites coupures d’assignats, dit le 13 décembre : « Les assignats même de 5 livres sont tellement incommodes que dans mon département, à Metz, par exemple. Ils perdent 14 pour cent (sur les écus) : ce qui produit une surhausse des denrées de première nécessité et qui forcerait peut-être le peuple à une nouvelle insurrection. »

La petite monnaie était si rare que les ouvriers qui payaient la plupart moins de 5 livres de contribution, n’auraient pu payer leur impôt s’ils ne s’étaient entendus pour grouper leur payement et s’ils n’y avaient été autorisés par un règlement spécial. En beaucoup de points, les industriels, pour payer leurs ouvriers, étaient obligés, par un curieux phénomène de rétrogradation, de substituer le paiement en nature au paiement en espèces. Ils achetaient du blé, de la toile, et distribuaient ces marchandises aux ouvriers. Le besoin d’une toute petite monnaie était si grand que l’institution des billets de confiance se développa prodigieusement.

C’étaient des banques privées qui émettaient de tout petits billets et qui les remettaient en échange des assignats. En quelques régions, comme les Ardennes, c’est le directoire même du département qui prit l’initiative de cette création : et cela réduisait au minimum les chances d’agiotage et de perte.

Mais presque partout, ces institutions, si elles rendirent un grand service en maintenant la circulation et en donnant à la Révolution le temps d’émettre enfin de tout petits assignats, firent payer cher ce service. D’abord, les assignats de 5 livres s’échangeaient à perte contre ces billets de confiance : l’ouvrier qui ayant un billet de 5 livres était obligé « de faire de la monnaie », ne recevait en tout petits billets de confiance que 4 livres et demie. « Les petits assignats, dit Caminet le 16 décembre, n’ont jusqu’ici servi qu’aux riches, ils sont devenus entre leurs mains un moyen de diminuer le salaire du pauvre et de faire perdre aux ouvriers un dixième de leur semaine pour l’échange. »

Hébert conseille au peuple de bâtonner les agioteurs, « les Juifs », qui spéculaient ainsi sur l’assignat de 5 livres. En outre, ces billets n’avaient pour gage que les assignats eux-mêmes ; mais les maisons qui recevaient en dépôt ces assignats n’étaient pas sérieusement contrôlées : elles pouvaient très bien ne pas garder ces assignats immobilisés, mais s’en servir, au contraire, pour des opérations de tout ordre. De là, deux dangers : ces opérations pouvaient ne pas réussir, et du coup le gage des billets de confiance était compromis. Et, en tout cas, il y avait une multiplication fictive de monnaies qui pouvait achever le discrédit du papier et exagérer la hausse du prix des denrées.

L’assignat représentait les biens nationaux ; le billet de confiance représentait l’assignat. Si le billet de confiance et l’assignat circulaient en même temps, il semble qu’il n’y avait plus de limite à l’émission du papier. Crestin, le 28 mars, signale avec force tous ces périls à la Législative. « Les assignats ne se trouvaient qu’en grosses valeurs. Les banquiers de Paris firent une spéculation sur le malheur de cette situation. On fit entendre au peuple que l’émission des petites valeurs tolérées, à échanger contre les valeurs nationales hypothéquées, remplacerait sans inconvénient la monnaie : le peuple saisit ce moyen astucieux comme un moyen unique de salut. L’Assemblée constituante, cédant à ce désir sans grand examen, ne vit pas le piège ou feignit de ne pas l’apercevoir.

« On vit tout à la fois la Caisse d’escompte, une Caisse patriotique, une Caisse de secours livrer à la circulation des valeurs de toutes mesures, de toutes proportions. L’on vit ces établissements se subdiviser par des établissements de sections, par des émissions de particuliers : cela est même allé jusqu’à voir battre monnaie, en guise d’effets au porteur.

« On vit enfin ces sortes d’émissions épidémiques sous les apparences du bienfait s’étendre dans tout l’Empire, en sorte qu’à ce moment il existe pour plus de 40 millions de billets au porteur, ayant une sorte de caractère public, sans que la nation ait la moindre assurance de la responsabilité des tireurs.

Ainsi, dans un espace de dix mois, tous les moyens de représentation et d’échange, tant du numéraire métallique que du papier-monnaie national, se sont trouvés convertis :

« 1° Dans les billets de la Caisse d’escompte, de la Caisse dite patriotique, de celle dite de secours ;

« 2° Dans les lettres de change ou effets au porteur émis par les banquiers ;

« 3° Dans les billets de Caisses, éparses dans les différentes villes qui ont imité Paris.

« Qu’est-il arrivé, Messieurs, de cette concentration ? D’une part, une coalition naturelle entre les banquiers et les trois Caisses dont je viens de parler ; et de l’autre, une augmentation indéfinie du numéraire fictif.

« J’observe que le fonds de cautionnement à fournir par la Caisse patriotique de Paris loin d’avoir été fait en assignats ou en numéraires ne le fut qu’en effets nationaux ou effets de la Compagnie des Indes et autres : premier branle donné par elle à l’agiotage. C’est une vérité… sur laquelle j’appelle le témoignage de la municipalité de Paris, dépositaire de ce cautionnement.

« Là a commencé le change des assignats contre les billets de confiance. Les assignats de 50 livres et de 100 livres gagnèrent 2 à 3 0/0 contre ceux de 500 et 2.000 livres. La Caisse patriotique convertit à ce taux de profit ceux de 50 et de 100 livres qu’elle recevait contre ceux de 500 et 2.000 livres ; et ceux-ci, elle les employa à escompter des lettres de change à trois signatures ou à prêter sur les effets nationaux ou de Compagnies particulières et sur les espèces d’or et d’argent. Elle arriva par ce moyen au niveau de la Caisse d’escompte. Les voilà donc lancées toutes deux également dans les banques et en affaires sérieuses et communes avec tous les banquiers. »

Ainsi la monnaie de la Révolution qui, par le gage de l’assignat, avait la solidité de la terre, devient maintenant, par le billet de confiance, une monnaie fluctuante, livrée à tous les courants de la spéculation. Brusquement s’élève un cri de détresse et de naufrage. Le bruit se répand dans Paris, à la fin de mars, que la Caisse de secours a dévoré ou compromis son actif, qu’elle n’est pas en état de rembourser les billets de confiance émis par elle. Le peuple, porteur de ces billets de confiance et alarmé soudain sur leur solidité, va en masse aux guichets et demande le remboursement. Un administrateur s’évade : la panique s’accroît : les 7 millions de billets de la Caisse de secours qui circulaient dans Paris sont menacés d’un discrédit complet : le peuple est dans un état d’animation violent contre les spéculateurs, les agioteurs, les banquiers, et un soulèvement est imminent. Le maire de Paris saisit du péril le Gouvernement et l’Assemblée. Lafon-Labedat, le 30 mars, fait un rapport d’urgence.

« Sans les précautions prises par la municipalité, dit-il, les plus grands désordres auraient pu agiter Paris. Nous ne connaissons pas encore avec exactitude la situation de cette Caisse. Le sieur Guillaume, principal administrateur, prétend qu’il n’a été mis en émission que pour une somme de 7 millions de billets, et que déjà 4 millions sont rentrés. Il prétend aussi que la Caisse a un actif considérable et de fortes créances à retirer d’une maison de commerce de Bordeaux, de deux maisons de Londres et d’une maison d’Amsterdam.

Balance éligible du Marc d’Argent.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


« Le sieur Guillaume va même jusqu’à prétendre qu’avec du soin et du temps l’actif balancera le passif. Puissent ses espérances se réaliser ! En attendant, le service de cette Caisse est indispensable et il est de tous les jours, de tous les moments. Ce matin, la municipalité de Paris y a versé des fonds ; mais elle se voit dans l’impossibilité de continuer ce service. Cependant, quels sont les citoyens qui ont entre les mains les billets de cette Caisse ? Ce sont les ouvriers. C’est la classe peu aisée de la Société, c’est la classe qui manque de pain. Il est donc indispensable que l’Assemblée vienne à leur secours. »

Mais les résistances furent vives. Deux sentiments parurent dominer un moment l’Assemblée : d’abord la peur de créer un précédent redoutable, et d’assumer la responsabilité de toutes les Caisses qui fonctionnaient en France, et ensuite une sorte de haine naissante contre Paris. Quoi ! nous allons donner 3 millions pour les ouvriers parisiens, et c’est avec les contributions des provinces que nous aiderons Paris ! Isnard, le fougueux et incohérent Isnard, qui avait débuté à l’Assemblée par les discours les plus violents dans le sens de la Révolution, qui, brusquement, avait conseillé une politique de détente et de modération et qui avait éveillé par son apparente volte-face tant de soupçons, que le grave journal de Prudhomme l’accusa formellement d’avoir reçu de l’argent de la Cour ; Isnard, qui sous la Convention, prononcera contre Paris les célèbres paroles de violence insensée, semble préluder à ce rôle de « rural » forcené, en s’opposant au vote de tout secours. Il alla jusqu’à interrompre Vergniaud, qui parlait pour Paris, d’une manière si indécente, que l’indulgent Vergniaud dut demander son rappel à l’ordre. L’Assemblée vota d’abord, le 30 mars, d’assez mauvaise grâce, une motion où perçait la défiance à l’égard de la municipalité de Paris : « L’Assemblée nationale, après avoir décidé l’urgence, décrète que la Caisse de l’extraordinaire tiendra à la disposition du ministre de l’Intérieur et sur sa responsabilité, la somme de 3 millions qu’il remettra au directoire du département de Paris, à titre d’avance, et à la charge d’être remboursée par lui, pour être ensuite versée dans la Caisse de la municipalité dûment autorisée. »

Les Feuillants, irrités par le récent avènement ministériel de la Gironde, confiaient les fonds au Directoire modéré du département, et semblaient prendre des précautions contre Pétion. Ce premier décret de mauvaise humeur était absurde, car il organisait une procédure assez longue et il fallait pourvoir d’urgence au remboursement des billets, sous peine de provoquer un soulèvement du peuple de Paris subitement ruiné. Le 30 mars, Pétion revint à la charge.

Le ministre de l’intérieur Roland intervint et il déclara à l’Assemblée parmi les murmures : « Les circonstances sont très pressantes, très critiques, et s’il n’y avait pas les secours nécessaires, on ne pourra pas répondre qu’il n’y ait un soulèvement. » Enfin, l’Assemblée, cédant à la nécessité et à la pression girondine, décida, sur la motion de Girardot, que 500.000 livres seraient immédiatement mises à la disposition du directoire et par lui transmises le jour même à la municipalité.

La crise fut ainsi conjurée, et d’ailleurs, au même moment, la nouvelle monnaie de cuivre, dont l’Assemblée avait pressé la fabrication, se répandait dans Paris, et les cloches descendant des clochers commençaient à circuler en menues pièces métalliques aux mains du peuple de la Révolution : la circulation des billets de confiance ne cessa d’ailleurs qu’en 1793.

Mais toute cette excitation et agitation, les brusques variations de prix, la crise du sucre, la concentration des moyens de circulation aux mains des banquiers, tout avertissait le peuple que du sein même de la Révolution des puissances nouvelles se développaient, et sa conscience de classe commençait à s’aiguiser.

D’autre part la bourgeoisie, troublée dans ses opérations de commerce, effrayée par des mouvements ou des récriminations qui lui paraissaient menacer, sous le nom d’accaparement, le négoce et même la propriété, regardait les prolétaires avec méfiance et presque avec haine. Surtout la partie de la bourgeoisie qui avait des intérêts aux colonies avait vu avec fureur le peuple des tribunes prendre parti, au nom des Droits de l’homme, pour les hommes de couleur, même pour les esclaves noirs, contre les colons blancs et les grands propriétaires. La scission sourde entre les deux fractions du Tiers-État, la fraction bourgeoise et la fraction populaire, qui s’était accusée déjà par la législation de privilège des citoyens actifs, par la coupable rencontre du Champ de Mars, s’aggravait maintenant par des conflits économiques. Pétion qui, comme maire de Paris, recueillait les propos et les plaintes des uns et des autres, les cris de colère des ouvriers, les cris de terreur et d’orgueil des riches bourgeois, s’effraya, dès février, de ce divorce naissant. Et après avoir tenté, en janvier, de contenir doucement le peuple soulevé contre les négociants, il essaya, en février, de ramener la bourgeoisie à des pensées plus larges et plus généreuses. Il adressa à Buzot, le 6 février 1792, une lettre qui fit sensation, et qu’il faut reproduire, car, malgré la médiocrité d’esprit de l’homme qui l’a écrite, c’est un document social de premier ordre : c’est la constatation officielle et explicite des premiers symptômes de la lutte de classe à l’intérieur même du parti de la Révolution.

« Mon ami, vous m’observez que l’esprit public s’affaiblit, que les principes de liberté s’altèrent, que parlant sans cesse de Constitution on l’attaque sans cesse ; vous me dites que ses plus zélés défenseurs n’embrassent ni ne suivent aucun système général pour la soutenir, que chacun s’arrête aux choses du moment et de détail, repousse des attaques particulières, qu’à peine nous pensons à l’avenir. Vous me demandez ce que je pense, quels sont les moyens que j’imagine pour prévenir la grande catastrophe qui paraît nous menacer. Je me bornerai, pour le moment, à vous en exposer un seul.

« Je remonte à des idées qui semblent déjà loin de nous, et je vais me servir d’expressions que la Constitution a rayées de notre vocabulaire : mais c’est le seul moyen de bien nous entendre ; ainsi je vous parlerai de tiers état, de noblesse et de clergé.

« Qu’est-ce qu’était le tiers état avant la Révolution ? Tout ce qui n’était pas noblesse et clergé. Le tiers état avait une force irrésistible, la force de vingt contre un ; aussi tant qu’il a agi de concert, il a été impossible à la noblesse et au clergé de s’opposer à ce qu’il a voulu ; il a dit : « Je suis la nation » et il a été la nation. Si le tiers état était aujourd’hui ce qu’il était à cette époque, il n’y a pas de doute que la noblesse et le clergé seraient forcés de se soumettre à son vœu, et qu’ils ne concevraient même pas le projet insensé de se révolter ; mais le tiers état est divisé, et voilà la vraie cause de nos maux.

« La bourgeoisie, cette classe nombreuse et aisée, fait scission avec le peuple ; elle se place au-dessus de lui ; elle se croit de niveau avec la noblesse, qui la dédaigne et qui n’attend que le moment favorable pour l’humilier.

« Je demande à tout homme de bon sens et sans prévention : quels sont ceux qui veulent aujourd’hui nous faire la guerre ? Ne sont-ce pas les privilégiés ? car enfin lorsqu’ils disent vaguement que la monarchie est renversée, que le roi est sans autorité, ces déclarations ne signifient-elles pas, en termes très clairs, que les distinctions qui existaient n’existent plus et que l’on veut se battre pour les conquérir ?

« Il faut que la bourgeoisie soit bien aveugle pour ne pas apercevoir une vérité de cette évidence ; il faut qu’elle soit bien insensée pour ne pas faire cause commune avec le peuple. Il lui semble, dans son égarement, que la noblesse n’existe plus, qu’elle ne peut jamais exister, de sorte qu’elle n’en a aucun ombrage, qu’elle n’aperçoit pas même ses desseins ; le peuple est le seul objet de sa défiance. On lui tant répété que c’était la guerre de ceux qui avaient contre ceux qui n’avaient pas, que cette idée-là la poursuit partout. Le peuple, de son côté, s’irrite contre la bourgeoisie, il s’indigne de son ingratitude, il se rappelle les services qu’il lui a rendus, il se rappelle qu’ils étaient tous frères dans les beaux jours de la liberté. Les privilégiés fomentent sourdement cette guerre qui nous conduit insensiblement à notre ruine.

« La bourgeoisie et le peuple réunis ont fait la Révolution ; leur réunion seule peut la conserver.

« Cette vérité est très simple, et c’est là sans doute pourquoi on n’y a pas fait attention. On parle d’aristocrates, de ministériels, de royalistes, de républicains, de Jacobins, de Feuillants ; l’esprit s’embarrasse dans toutes ces dénominations, et il ne sait à quelle idée s’attacher, et il s’égare.

« Il est très adroit, sans doute, de créer ainsi des partis sans nombre, de diviser les citoyens d’opinions et d’intérêts, de les mettre aux prises les uns avec les autres, d’en faire de petites corporations particulières ; mais c’est aux hommes sages à dévoiler cette politique astucieuse et à faire revenir de leurs erreurs ceux qui se laissent entraîner sans s’en apercevoir.

« Il n’existe réellement que deux partis, et j’ajoute qu’ils sont les mêmes qu’ils étaient lors de la Révolution ; l’un veut la Constitution, et c’est celui qui l’a faite ; l’autre ne la veut pas, et c’est celui qui s’y est opposé. Il est quelques individus qui sont passés d’un parti dans l’autre, mais ce sont des exceptions ; il est aussi quelques nuances dans les opinions.

« Ne vous y trompez pas, les choses n’ont pas changé ; les préjugés ne s’effacent pas en un jour. On veut aujourd’hui ce qu’on voulait hier : des distinctions et des privilèges. Que l’on colore ces prétentions comme on voudra, la forme n’y fait rien, voilà le fond.

« Il est donc temps que le tiers état ouvre les yeux, qu’il se rallie, ou bien il sera écrasé. Tous les bons citoyens doivent déposer leurs petits ressentiments personnels, faire taire leurs passions particulières, et tout sacrifier à l’intérêt commun. Nous ne devons avoir qu’un cri : Alliance de la bourgeoisie et du peuple ; ou si on l’aime mieux : Union du tiers état contre les privilèges.

« Cette fédération sainte détruit à l’instant tous les projets de l’orgueil et de la vengeance. Cette fédération évite la guerre, car il n’est point de forces à opposer à une aussi immense puissance. C’est alors qu’il est vrai de dire que vingt-cinq millions d’hommes qui veulent la paix sont invincibles. Mais les rebelles, mais les puissances qui les soutiennent ne comptent pas aujourd’hui sur cette résistance imposante, ils croient ces vingt-cinq millions divisés et ce schisme les enhardit.

« Je ne puis trop vous le répéter : union du tiers état, et la patrie est sauvée. Elle le sera. Je n’en doute pas. La bourgeoisie sentira la nécessité de ne faire qu’un avec le peuple, et le peuple sentira la nécessité de ne faire qu’un avec la bourgeoisie ; leur intérêt est indivisible, leur bonheur est commun.

« On a la perfidie de répéter sans cesse au peuple qu’il est plus malheureux que sous l’ancien régime. Je ne prétends pas dire que le peuple ne souffre pas ; mais tous les citoyens souffrent, et il est impossible qu’une Révolution s’opère sans privation et sans douleur. Le passage du despotisme à la liberté est toujours pénible. Ah ! que n’ont pas souffert, pendant sept années entières, ces généreux Américains, manquant de tout, de vêtements, de subsistances, bravant l’intempérie des saisons, combattant sans cesse avec courage, avec opiniâtreté ; rien n’a pu lasser leur persévérance et ils ont surmonté tous les obstacles, et ils sont aujourd’hui les hommes les plus libres et les plus heureux de la terre. Imitons ce grand exemple et comme eux nous obtiendrons un bonheur solide et durable.

« Voulons fortement et nous serons plus formidables que jamais. Ces ligues de puissances dont on nous menacerait disparaîtront comme de vains fantômes ; le premier coup de canon sera le signal de notre réunion et de la mort de nos ennemis. »

La lettre est bien, comme je l’ai dit, d’un esprit médiocre. Pétion indique de façon insuffisante et vague les causes du « schisme » qu’il déplore. Oui, il est vrai que la bourgeoisie possédante, à mesure qu’elle cesse de craindre la noblesse, l’ancien régime, se préoccupe davantage du danger qui la menace de l’autre côté, du côté des sans-propriété. Et Pétion a raison de rappeler à la bourgeoisie que la lutte contre l’ancien régime n’est pas finie, que la contre-révolution reste menaçante et longtemps encore le sera. À vrai dire, plus d’un siècle après ces grands événements, elle l’est encore, et contre elle, plus d’une fois, ce que Pétion appelle le tiers état a été obligé, même à des dates récentes, de refaire son union. Mais ce que Pétion explique mal, ce qu’il paraît ne pas voir, c’est la croissance même du peuple qui crée de nouveaux problèmes, c’est sa poussée révolutionnaire, politique et sociale depuis deux ans.

Dire tout simplement que les « choses n’ont pas changé » depuis la convocation des États généraux, c’est fausser d’emblée la question à résoudre ; car il s’agissait précisément de savoir à cette date comment, par quelle politique, l’union des deux fractions du tiers état, peuple et bourgeoisie, pouvait être maintenue malgré les changements qui s’étaient produits depuis deux années dans les rapports de ces deux fractions. Pétion prêche, au lieu de définir, d’analyser et de prévoir. Rappeler tout uniment à la défense de la Constitution, alors que celle-ci est comme tiraillée entre les deux tendances, l’une de démocratie, l’autre d’oligarchie bourgeoise, qu’elle porte en elle, c’est remplacer la solution par l’énoncé même du problème ; car il faut dire justement en quel sens la Constitution doit être entendue et pratiquée. Et puis, au moment même où Pétion parle des intérêts indivisibles et du bonheur commun du peuple et de la bourgeoisie, et où par suite leur accord devrait apparaître comme aisé et normal, il ne compte visiblement que sur une double guerre : la guerre à l’ancien régime, la guerre aux puissances étrangères, pour rapprocher les deux portions. Il ne paraît pas soupçonner d’ailleurs que la guerre, en portant au plus haut les périls et les passions de la France révolutionnaire donnera une acuité supérieure à la question terrible : par qui et par quelles forces doit être défendue la Révolution ? D’accord pour la sauver, le peuple et la bourgeoisie ne seront pas nécessairement d’accord sur les moyens de la sauver.

Les vues de Pétion sont donc tout à fait troubles et incertaines, et on comprend très bien que cet optimisme prêcheur et vague, qui se dissimule comme à plaisir la difficulté vraie, laissera les hommes de la Gironde très désemparés dans la formidable tempête extérieure qu’ils soulèvent étourdiment. Mais plus la pensée de Pétion est courte, et débile son esprit, plus est frappante cette constatation de l’antagonisme croissant des classes à l’intérieur de ce qui fut hier le tiers état. Comme un crible animé d’un mouvement de plus en plus rapide, la Révolution, à mesure qu’elle s’accélère, sépare des intérêts d’abord confondus, et voici le signe le plus décisif de la croissance politique et sociale de ce que Pétion appelle le peuple, en ces deux ans de Révolution : la pensée commence à l’isoler, à le traiter comme un élément distinct.

Cela inquiéta un peu, même chez les bourgeois démocrates, car en défendant Pétion contre les attaques violentes que lui valut cette lettre de la part des contre-révolutionnaires et des Feuillants, ils s’appliquent à en atténuer le sens, ils protestent surtout contre toute idée de distinguer deux classes dans le tiers état. Le Patriote français, le journal de Brissot, dit à la date du 13 février :

« Nous demandons pardon à nos lecteurs de leur parler encore des gazetiers universels, mais c’est un devoir de dire deux mots des calomnies qu’ils ont vomies hier contre M. Pétion. Tous les patriotes ont applaudi à la lettre que cet excellent citoyen a écrite à M. Buzot. Eh bien, cette lettre a servi de texte aux universels pour lancer contre lui les inculpations les plus horribles. Ils l’accusent de vouloir établir dans la société deux classes opposées, la bourgeoisie et le peuple ! lui qui, dans toute sa lettre, ne cesse de prêcher l’union, non pas de ces deux classes, mais de ces portions du peuple. Ils l’accusent de prétendre que la bourgeoisie désire la contre-révolution, lui qui exhorte la bourgeoisie à s’unir aux citoyens moins fortunés pour accabler les partisans de la contre-révolution. »

Le journal de Brissot joue sur les mots. Pétion ne pouvait pas affirmer qu’il y avait deux classes, car la bourgeoisie et le peuple n’avaient pas une conception fondamentale différente de la société et de la propriété. Et il n’essayait certainement pas d’animer l’une contre l’autre ces deux « portions du peuple », pour employer le langage savant du Patriote français. Mais ce qui était grave, c’était de constater que ces deux « portions du peuple », d’abord unies et presque confondues dans le premier mouvement révolutionnaire, étaient maintenant et de plus en plus séparées par les intérêts, les idées et les passions.

Voilà ce qui donne à la lettre de Pétion une valeur symptomatique.

La bourgeoisie modérée et propriétaire, qui sentait bien que « l’alliance » demandée par Pétion lui coûterait quelques sacrifices d’influence et d’argent, répondit par des cris de colère. Dans les journaux, dans les brochures, elle exhala ce qu’on pourrait déjà appeler son âme « censitaire ». La bourgeoisie coloniale surtout fut d’une violence inouïe. Et les hommes d’ancien régime tentèrent d’affoler la bourgeoisie, de lui faire peur pour ses propriétés. Voici, par exemple, un pamphlet paru à la date du 18 février :

« Cri de l’honneur et de la vérité, aux propriétaires, par M. Joseph de Barruel-Beauvert. Avertissement : M. Pétion, maire, vient de prévenir les Propriétaires qu’il ne faut pas désunir leurs intérêts d’avec les sans-culottes, parce que ce serait servir l’aristocratie, et c’est l’éloquence du patriotisme qui dicte à M. Pétion ce sage conseil à M. Pétion ; cependant je crains qu’il ne soit pas reçu aussi facilement que s’il avait écrit aux sans-culottes : « Braves citoyens, songez qu’il faut unir vos intérêts à ceux des propriétaires. » Il est vrai que les autres lui auraient répondu : « Soyez persuadé, Monsieur le maire, que nous n’y manquerons pas. »

Et tout de suite :

« Réveillez-vous, hommes qui avez des possessions ; sortez du sommeil léthargique où vous êtes plongés depuis plus de deux ans ; il en est temps encore, mais ne différez plus un instant. Je vois de toutes parts des nuages qui s’amoncellent sur votre tête. Les Jacobins, comparables aux Titans, après avoir établi l’anarchie et le désordre dans le royaume, après avoir porté le fer et la flamme dans toutes nos colonies, veulent vous abîmer sous les ruines de la monarchie. Les faubourgs de Paris sont hérissés de piques… N’avez-vous pas des biens à protéger ? N’avez-vous pas une famille ? Attendrez-vous qu’on vienne enlever ce que vous possédez ? que de lâches brigands, au nom de la liberté et de l’égalité se partagent sous vos yeux toutes vos dépouilles… Il est mal à propos qu’on donne le nom de citoyens à ces hommes qui, n’ayant rien à perdre, sont disposés à tous les crimes. Les véritables citoyens sont ceux qui ont des possessions : les autres ne sont que des prolétaires ou faiseurs d’enfants, et ceux-ci n’auraient jamais dû être armés ni voter que comme en Angleterre. Méprisables soutiens de la licence, clubistes forcenés, Jacobins que l’amour de la domination aveugle, vous ne serez que trop convaincus de cette vérité… citoyens, combien de sujets n’avez-vous pas de vous défier de tous ces hommes qui ne veulent s’assimiler à vous que pour dévorer votre substance ! Depuis quand les frelons sont-ils regardés comme les frères des abeilles ? Au premier signal d’une révolte, courez, chassez cette nuée d’insectes qui veut partager sans effort et sans gloire votre fortune acquise ou celle qu’augmentera bientôt votre industrie. »

Et il terminait par cette phrase flamboyante où les majuscules alternent avec les italiques :

« PROPRIÉTAIRES, qui que vous soyez, gardez-vous de soutenir une fausse doctrine ; les hommes qui n’ont RIEN, ne sont pas vos égaux. »

Je n’aurai point le ridicule de donner plus d’importance qu’il ne convient aux paroles du comte de Beauvert, forcené de contre-révolution. Mais il est certain que tous les hommes d’ancien régime s’appliquaient, à ce moment, à apeurer la bourgeoisie que le mouvement soudain de janvier avait troublée. Et cette tactique n’était point sans effet, comme en témoigne la phrase de Pétion : « On a tellement répété à la bourgeoisie que c’était la guerre de ceux qui avaient contre ceux qui n’avaient pas, que cette idée-là la poursuit partout. »

Les hommes de la contre-révolution n’osant plus demander ouvertement le rétablissement de leurs privilèges, la restitution de l’arbitraire royal, de la noblesse et de la féodalité, tentaient de former une sorte de Ligue des propriétaires, une coalition des rancunes aristocratiques, des fureurs coloniales et des frayeurs bourgeoises. S’ils y avaient réussi, la Révolution était frappée de paralysie.

De la Constitution.
(Almanach du Père Gérard).
(D’après un document du Musée Carnavalet.)


Mais, malgré les inquiétudes bourgeoises dont témoigne la lettre de Pétion, la Révolution n’était pas prête à se livrer. En rétrogradant à l’ancien régime, la bourgeoisie révolutionnaire risquait de tout perdre : les biens nationaux, la consolidation de la dette, l’influence politique, la joie sublime de la liberté. Au contraire, que risquait-elle à hâter le pas dans le sens de la Révolution ? Peut-être des désordres et des dommages passagers ; mais elle ne pensait pas que le droit de propriété, tel qu’elle le concevait, pût subir dans la société nouvelle une atteinte durable. D’ailleurs, quoique la croissance économique de la bourgeoisie industrielle et commerciale au xviiie siècle eût été une des causes décisives de la Révolution et quoique celle-ci, pendant un long temps, doive bénéficier surtout de l’ordre nouveau, la Révolution n’est plus à la merci même de la classe qui en fut l’initiatrice et qui en sera la principale bénéficiaire. La Révolution a une logique et un élan que l’aveuglement même et l’égoïsme étroit de la bourgeoisie n’arrêteraient point. Même si les forces organisées et productives de la bourgeoisie, même si fabricants, marchands, rentiers, après avoir suscité la Révolution en prenaient peur et se retiraient d’elle, elle saurait appeler à elle d’autres recrues : elle saurait faire surgir dans la bourgeoisie même, chaotique et mêlée, de « nouvelles couches » de défenseurs. Et le peuple ne lui manquerait pas. Car s’il est irrité de l’égoïsme bourgeois, il ne se détache pas de la Révolution, il s’y engage au contraire toujours plus avant, avec le sentiment croissant de sa force et comme s’il était sûr qu’un jour il l’amènera à lui.

En ces premiers mois de 1792, le peuple ne formule pas avec précision des revendications d’ordre politique. Depuis l’écrasement du Champ de Mars il est entendu, même au Club des Cordeliers, même dans le journal d’Hébert, qu’on n’attaquera pas « la Constitution ».

Mais le peuple n’a pas oublié que la loi du marc d’argent et le privilège des citoyens actifs lui ont retiré le droit de suffrage : et s’il en est humilié, il est fier aussi de pouvoir dire à la bourgeoisie qu’il interprète mieux qu’elle les Droits de l’homme, que la lettre de la Constitution est pour elle, mais que les Droits de l’homme sont pour lui.

Le peuple ne demande plus, comme en juillet, la déchéance du roi et la République : il semble même parfois faire là-dessus amende honorable de cette hardiesse ; mais il a gardé dans les yeux l’éblouissement de la lumière républicaine, et un instinct profond l’avertit qu’il était dans la logique des choses, dans le droit chemin des événements. Le peuple s’irrite des fortunes subites des spéculateurs bourgeois, de l’audace des accapareurs, de l’égoïsme farouche des coloniaux.

Mais à leur égoïsme, il a la fierté d’opposer les Droits de l’homme qu’ils éludent, violentent ou déforment, et il sait que sa droite conscience est d’accord avec le pur idéal. Dans l’universelle agitation des conditions et des fortunes, dans le prodigieux déplacement des intérêts, le peuple ne sent plus peser sur lui, comme un roc, une fatalité compacte de misère et de servitude. Même quand il soupire, tout vibre autour de lui d’une vibration si ardente, les anciens rapports des hommes et des choses sont si rapidement transformés qu’il conçoit la possibilité lointaine de combinaisons de justice où il trouvera enfin le bonheur. Si grossier, d’une grossièreté voulue, que soit le journal d’Hébert, je sens souvent en lui cette large palpitation du sentiment populaire. Y a-t-il dans le cynisme affecté du « père Duchesne » comme on l’a souvent dit, du cabotinage et rien que cela ? Je ne saurais le dire ; et je déteste ce style ordurier qui ravale les prolétaires, mais il est sincère en ce sens qu’il comprend d’instinct le sentiment populaire, qu’il le réfléchit sans effort. Marat est un isolé, qui a construit dans sa tête tout un système de Révolution et qui essaie avec fureur de l’imposer aux événements et aux hommes. À chaque crise de la Révolution, et quel que soit le sentiment du peuple, c’est un dictateur, c’est un tribun militaire que propose Marat pour exécuter les traîtres. Certes, il entend jusqu’au fond de son souterrain les rumeurs de la foule, les cris de la souffrance, les chuchotements même de la trahison, et il y répond par des appels perçants et de terribles paroles. Parfois, en un cri de pitié irritée et sublime, il touche jusqu’au fond l’âme du peuple et y laisse une émotion ineffaçable. Parfois encore il étonne par la lucidité étrange de ses vues, par la merveilleuse rencontre de ses prophéties invraisemblables avec d’invraisemblables événements. Mais cette colère sans rémission, ce soupçon continu fatiguent le peuple : il a besoin parfois de reprendre haleine ; il n’est pas toujours dans la fièvre : il s’abandonne aux joies faciles de la vie, respire l’air, le soleil, la confiance, fait crédit aux hommes. Marat, qui ne lui laisse presque personne à admirer (sauf Robespierre) et presque rien à espérer, l’excède parfois et lui brise les nerfs à force de les tendre. Le père Duchesne, au contraire de l’homme du souterrain, est l’homme de la rue et des foules, des tonnelles où l’on boit le bon vin en médisant des accapareurs qui le renchérissent. Il surveille les tribuns du peuple, les gourmande ou les dénonce ; mais il a parfois pour eux une sorte de tendresse rude, qui répond au besoin d’aimer que le peuple porte en lui. Plus près de la pensée populaire, le père Duchesne, aux jours de crises, ne rêve pas une dictature sombre : après Varenne, c’est la République qu’il demande, un large gouvernement populaire qui ne maltraitera pas le fils du Roi, mais qui se passera de lui.

Refoulé par les votes de l’Assemblée et par la répression du Champ de Mars, il ne s’obstine pas en imprécations furieuses ; il semble renoncer un moment à son beau songe de République, mais il garde au plus profond de son âme une allégresse de liberté, je ne sais quelle joyeuse attente républicaine qui éclatera au 10 août. Le père Duchesne ne brise pas aux murs du caveau son front fiévreux : il ne croit pas le peuple à jamais endormi parce qu’il parle bas ; il sait que dans l’âme populaire les forces de vie s’accumulent parfois silencieuses, ignorées comme des eaux profondes, et se révèlent soudain par de merveilleux jaillissements.

Aussi, tandis que Marat, épuisé, désespéré, s’imagine qu’il n’y a plus rien à faire et à dire puisque de toute part on prêche le respect littéral de la Constitution, Hébert s’accommode de ces transactions passagères et continue gaillardement son chemin. Du 15 décembre au 12 avril, Marat, dont le journal ne se vend presque plus, laisse tomber sa plume et, au contraire, le Père Duchesne, avec un succès croissant, crie aux carrefours ses grandes colères, ses grandes douleurs et ses grandes joies :

« Je suis le véritable Père Duchesne, foutre ! »

Depuis plus d’un an, avec une variété de ton extraordinaire, il gourmande, s’irrite, se réjouit, passant d’une sorte d’abandon sentimental à de soudaines défiances. Écoutez comme il admire d’abord Mirabeau en son numéro 10 :

« Je ne m’étonne pas si l’éloquent Mirabeau avec sa voix de tonnerre trouve tant de plaisir à les écraser (l’abbé Maury et ses amis)… Parle toujours, notre cher homme de la patrie ; notre cœur jouera du violon, toutes les fois que tu ouvriras la bouche pour pérorer dans notre auguste Assemblée. »

C’est vraiment l’écho des femmes de la Halle, l’appelant à Versailles « notre petit père Mirabeau ». Mais tout à coup les combinaisons de Mirabeau, sa politique compliquée l’inquiètent (n° 12) :

« Nous voyons que ta sacrée caboche nous a donné des inquiétudes mortelles… Ce n’est pas assez d’avoir une bonne gueule, il faut avoir une belle âme, entends-tu, mon bougre d’ami ? »

C’était bien là, à l’égard de Mirabeau, le sentiment même du peuple : inquiétude et affection. Marat n’a pas ces notes riches.

Mais voici, dès l’été de 1791, les manœuvres d’agio sur les assignats qui s’annoncent. Hébert commence contre les « accapareurs » une vigoureuse campagne (n° 14), et il fait un piquant portrait des capitalistes révolutionnaires :

« J’ai eu beau crier contre les foutus marchands d’argent, contre ces triples juifs qui accaparaient nos écus, j’ai eu beau leur donner la chasse, les poursuivre à coups de fouet, les jean-foutres osent encore reparaître, et vendre des petits assignats que nous attendions avec tant d’impatience. Qui sera assez lâche pour ne pas oser repousser de pareils mâtins, tomber sur eux, les rosser d’importance et les reconduire tout martelés de coups chez les âmes damnées qui les font agir ?

« Je ne sais par quelle sacrée politique on n’a pas encore été à la source de ces manœuvres qui ont si souvent mis le peuple et l’armée au désespoir. Il y a un tas de jean-foutres qui sont à la tête de l’opinion publique, qui ont l’air de servir les intérêts du peuple, qui le caressent d’une main et qui lui foutent des coups de l’autre. Mille noms d’un tonnerre ! Je ne pourrai jamais en tenir un et le traiter comme il le mérite ? Ces bougres d’agioteurs, s’imaginent-ils donc qu’ils seront les seuls impunis ? Comment ? On aura écrasé la noblesse, les parlementaires, le clergé, et ces cœurs d’Arabes seraient épargnés ? Qu’ils tremblent, les monstres ! un jour viendra que la fureur du peuple montée à son comble leur fera sentir les effets d’un terrible mais juste châtiment.

« Comment le cœur ne se soulèverait-il pas quand on considère ces magnifiques hôtels qu’ils ont cimentés avec les larmes des malheureux ? Les bougres de mâtins ont eu l’air de se mettre à la tête de la Révolution, disant que c’était la liberté qu’ils défendaient, tandis que c’était leur or. Aussi les ai-je toujours vus varier suivant les circonstances. Quand on rendait quelques décrets avantageux pour leurs manœuvres, les bougres étaient bien patriotes ; quand il y avait quelques lenteurs dans les travaux de l’Assemblée et que l’on apprenait quelque mouvement dans les provinces, les jean-foutres avaient un air triste, une figure blême, un nez allongé, et aujourd’hui que les biens domaniaux se vendent avec succès, mille bombes ! ils sont d’une joie qui ne peut se rendre ; leurs actions sont augmentées de moitié et leur dureté n’en est pas diminuée d’un pouce ; ce n’est point assez d’avoir accaparé nos écus, soit pour eux, soit pour les aristocrates, ils veulent encore s’emparer des petits assignats ; ils ont su faire prendre les armes au peuple pour entourer la salle de l’Assemblée le jour que le décret sur les assignats a été rendu ; mais, foutre ! ce peuple n’en héritera pas plus que des écus, et quand toutes les affaires seront bien arrangées pour eux, et que le pauvre peuple sera toujours malheureux, qu’il se plaindra, on lui dira pour toute réponse : Tu l’as voulu, George Dandin.

« Tous les jours, vous entendez dans les districts de foutus marchands s’écrier : Que l’argent est rare ! que va-t-on devenir ? Ah ! il n’est point possible d’y tenir ! et les mâtins ne disaient point que c’étaient eux qui étaient les premiers marchands d’argent. Ils criaient à tout instant comme des bœufs : Ce sont les aristocrates, ce sont les aristocrates qui achètent l’argent pour l’emporter à l’étranger. Hé ! bougres, n’en vendez pas, et l’on n’en achètera pas. C’est vous qui êtes les premiers aristocrates, et d’autant plus à craindre que sous le voile du patriotisme, vous nuisez à la vie de vos frères. Si l’on punit des traîtres, vous devriez l’être les premiers, ou si vous continuez à faire votre foutu commerce, vous n’êtes point des hommes, vous êtes des tigres. Est-ce possible qu’il se trouve dans le nouveau régime des agioteurs, des monopoleurs comme dans l’ancien ?… Ces bougres d’agioteurs ont un diable dans la tête qui ne dort jamais. Il n’y a que quelques volées de coups de bâton qui puissent les arrêter. Ne vous avisez pas d’aller faire des émeutes à leurs portes, ni de vouloir forcer leurs maisons, car les bougres ne demanderaient pas mieux. On ne leur aurait rien pris, et ils diraient qu’on leur a volé des millions. »

Puis il s’en prend au clergé, mais en ayant bien soin, selon le sentiment populaire de cette époque, de distinguer le prêtre de la religion. Il parle avec ironie de « la reconnaissance due aux juifs qui, à force d’usurer avec nos ci-devant prélats ont introduit dans le sanctuaire tous les vices qui nous ont fait ouvrir les yeux… En voyant comme les bougres de prêtres avaient amalgamé la religion avec leurs passions, je crois que le bon Dieu ne s’y reconnaissait pas lui-même. Mais, foutre, à présent il verra nos cœurs à nu et verra que nous sommes tous frères, que nous aimons notre bon roi et encore plus la nation… »

Et effrayé des mouvements fanatiques qui se dessinent il ajoute :

« Il faut que nous engagions nos femmes à ne plus se mêler des affaires de prêtres, car si leurs bougres de langues s’avisent de remuer sur des questions qu’elles ne connaissent pas, nous n’en aurons jamais fini. » (n° 16).

Devant l’émigration persistante du numéraire, il a de pittoresques colères :

« Est-ce que ces jean-foutres-là (les émigrés), avant de quitter, auraient envoyé une pierre d’aimant dans tous les pays étrangers et sur la frontière pour attirer le reste de notre numéraire ? Ah ! foutre, il y a de la magie là-dedans ou c’est le pot au noir dont on nous a barbouillé le nez. »

Mais voici la fin de l’Assemblée constituante qui approche :

« L’Assemblée nationale elle-même ne va plus qu’en clopinant. C’est une vieille garce, honnête femme autrefois, mais qui pour avoir trop lontemps séjourné dans la capitale, a fini par donner dans le travers et s’est prostituée pour de l’argent au pouvoir exécutif et aux aristocrates ; mais heureusement, foutre, elle touche à sa fin, et nous voyons venir le jour de son enterrement avec autant de plaisir qu’un enfant de famille en a à celui d’un vieux tuteur rechigné qui faisait le tourment de sa vie. »

Mais si l’Assemblée constituante, en revisant la Constitution dans un sens favorable au pouvoir exécutif, en aggravant les conditions d’électorat et d’éligibilité, en limitant la liberté de la presse et le droit de pétition a indisposé le parti populaire, le Père Duchesne est inquiet aussi de ce que fera « sa fille », la Législative élevée au régime du marc d’argent :

« La fameuse loi du marc d’argent, s’écrie-t-il en son numéro 58, nous empêchera toujours d’avoir des députés aussi habiles et aussi honnêtes gens que ceux-là (Robespierre et Pétion) ; si elle eût été en usage avant les États généraux, il y a gros à parier que les trois quarts des braves bougres qui ont foutu à quia la noblesse et le clergé n’auraient pas été élus, et nous serions plus que jamais sous les griffes du despotisme.

« Empêchons donc s’il est possible que cette loi odieuse ne subsiste plus longtemps. Je ne veux pas dire pour cela que nous devrions nous révolter contre les décrets de l’Assemblée nationale, car quand bien même il y en aurait d’injustes, il vaut encore mieux nous y soumettre que de foutre tout en discorde et d’amener la guerre civile ; mais, foutre, il faut crier si fort, si fort, que nos cris retentissent jusqu’au fond du manège (où siégeait l’Assemblée) ; ils feront cabrer, je m’y attends bien, une grande partie des aristocrates et des faux patriotes, qui sont de véritables chevaux ou plutôt des mules d’Auvergne lorsqu’on parle du peuple et de la liberté ; mais aussi, foutre, toutes les oreilles ne sont pas bouchées, et au milieu de ces gredins-là, il y a encore de braves gens qui prendront notre parti. Ne vous avions-nous pas recommandé de foutre à bas les vieilles idoles, et de relever le pauvre peuple qui était depuis tant de siècles dans la boue jusqu’aux épaules ? Vous avez détruit l’aristocratie des nobles et du clergé, et vous en établissez une mille fois plus odieuse, celle de la richesse. »

Soudain éclate la nouvelle de la fuite du roi. Hébert qui suivait au jour le jour les impressions populaires et n’avait pas la prévoyance aiguë de Marat, ne l’avait ni annoncée ni pressentie. Mais tout à coup, je ne sais quel large sentiment populaire se fait jour dans le Père Duchesne, il a senti évidemment le frémissement du peuple, son excitation à la fois inquiète et joyeuse devant l’inconnu, et en quelques tableaux d’un réalisme idyllique et grossier, si je puis dire, il a bien mis en lumière les émotions contraires de la bourgeoisie conservatrice et modérée qui se replie, et du peuple qui va vers l’avenir. Presque tout le numéro 59 est d’une touche puissante, et comme Hébert est surtout un récepteur, c’est bien le peuple même que nous voyons en scène :

« Qu’allons-nous faire de ce gros cochon, se demandent tous mes badauds en parlant de Gilles Capet ? — Mais, dit un président de section, il est toujours notre roi, il est inviolable et nous ne devons pas cesser de le respecter, de lui obéir. — Bravo, dit le commandant de bataillon, il n’y a que des incendiaires qui parlent autrement. Comment, foutre, des incendiaires ? Est-ce donc l’être que de ne pas laisser mettre le feu à la maison ?…

« J’envoie faire foutre tous ces citoyens actifs, et pour me consoler, je m’en vais boire une goutte à un petit café du port au blé. Ah ! foutre, que je fus bien dédommagé de l’ennui que m’avaient donné tous ces bougres de bavards ! Je n’eus pas plutôt (pris place) sur un tabouret qu’aussitôt, j’entends chanter à pleine gorge : Ça ira ! Ça ira ! Vive la nation ! Je fous mon nez à la porte : qu’est-ce que j’aperçois ? Une tapée de braves bougres armés de piques et tenant bras dessus bras dessous nos buveurs de la veille. « Et d’où venez-vous donc, vous autres, que je leur dis ? est-ce qu’il y a encore des Bastilles à prendre ? — Ah ! Père Duchesne, où étais-tu donc ? Nous venons de prêter le serment de mourir pour la patrie, et ce serment ne sera pas celui d’un jean-foutre, tel que celui du foutu cochon qui vient de jurer à tort et qui a perdu la patrie. »

« Hé ! bien ? père Duchesne, me dit la mère Caquet, l’écailleuse : que penser de notre foutu roi de carreau ? Ce que j’en pense, foutre, mon avis est qu’on le foute aux Petites-Maisons dans les loges des insensés, puisqu’il n’existe plus de cloître pour l’y mettre à l’ombre et l’y tondre comme faisaient nos bons aïeux aux rois imbéciles et fainéants… Sur le coup de temps Cateau l’écosseuse s’écrie : C’est foutu, plus de Capet, plus de liste civile, plus d’Autrichienne ; il n’y a pas besoin d’un aristocrate pour nous gouverner et quelque bon bougre comme nous autres y tiendra aussi bien sa place que ce foutu pourceau qui ne sait que se saoûler.

« On dit comme ça que le peuple est souverain ; il faut essayer de notre droit en nous donnant quelqu’un qui lui convienne. Nous ne lui foutrons pas la couronne, car c’est l’éteignoir du bon sens et de la vertu ; mais, foutre, nous voulons qu’il soit toujours sans façon comme le père Duchesne.

« Comme le père Duchesne ! s’écrie à la fois tout le monde ; comme le père Duchesne !

« J’appuie la motion, dit le père Bondo, le plus fort de tous les forts du port et de la Halle, et je demande que le père Duchesne soit régent du royaume pendant l’imbécillité Gilles Capet, ci-devant roi de France. Vive le père Duchesne ! Vive le père Duchesne !

« Me voilà aussitôt proclamé régent, on promet de soutenir mon droit avec trois cent mille piques ; allons, foutre, ça ira. Que feras-tu, père Duchesne, à ton avènement à la régence ? Je commencerai par foutre la pelle au cul à tous les faux patriotes qui se sont glissés comme des serpents à l’Assemblée nationale, à la Municipalité, dans le département. Je vous assemble une nouvelle législative composée non seulement des citoyens actifs, mais de tous les braves gens pauvres ou riches qui mériteront cet honneur par leur patriotisme et leurs talents.

« Quand le Corps législatif sera ainsi bien organisé, je n’aurai pas l’insolence, foutre, de vouloir marcher sans égal, de prétendre réunir seul la moitié de la force de la nation, de dévorer à moi seul de quoi faire vivre tous les citoyens d’un département.

« Je me contenterai donc de veiller seulement sur la machine et d’avertir les ouvriers quand il se dérangera quelque chose. Je protégerai les arts, je soutiendrai le commerce, je ferai couper le cou à tous les agioteurs… Cependant Gilles Capet aura terminé sa vie honteuse dans sa loge, et son abominable femme sera crevée à la Salpétrière ; leur fils alors sera devenu grand, il aura été élevé dans le travail et la misère, il aura oublié tout son premier attirail ; enfin il aura appris à être homme et citoyen, on pourra, si l’on veut à cette époque, si on a besoin, je ne dis pas d’un roi, car il n’en faut pas si on veut être libre, mais si on a absolument besoin d’un premier faussaire, on pourra jeter les yeux sur lui et il succédera au père Duchesne ! »

Étrange servitude de l’esprit qui, même dans sa révolte puissante et ordurière contre la royauté, ne parvient pas à se débarrasser encore, complètement, de l’hypothèse royale.

C’est sous cette forme confuse que le peuple commençait à entrevoir la République. Cet article d’Hébert marque sans doute la pointe la plus hardie de la pensée populaire à cette date : c’est presque la République et c’est la démocratie, sans distinction de citoyens actifs et de citoyens passifs, et, en matière sociale, ce sont des lois contre les agioteurs, mais aucune conception nouvelle de la propriété.

Cette exaltation quasi-républicaine tombe après le retour du roi, et le père Duchesne lui-même, en des fictions apaisées, va rendre visite à Louis XVI, en son Palais des Tuileries, pour le féliciter d’avoir accepté la Constitution et pour l’avertir sur un ton moitié confiant, moitié grondeur, de lui rester cette fois fidèle.

Hébert se laisse même aller à l’enthousiasme le jour où la Constitution est proclamée dans Paris ; « le bruit du canon nous retentissait dans le cœur ».

Les puissances étrangères faisant danser aux députés Enragés et aux Jacoquins
le même ballet que le sieur Nicolet faisait danser jadis à ses Dindons.

Image contre-révolutionnaire.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


Mais, malgré tout, dans le peuple de 1792 survivait l’émotion étrange de délivrance, de joie, d’inquiétude, d’orgueil, qui avait saisi la conscience populaire à la nouvelle de la fuite du roi. Pendant quelques jours le peuple avait méprisé, injurié le roi parjure et fuyard.

Pendant quelques jours, le peuple s’était senti supérieur à la royauté qu’il flétrissait, à la bourgeoisie révolutionnaire qui n’avait pas su prendre parti à fond contre le roi. Et tout cela grandissait les prolétaires, tout cela les préparait à juger de haut non seulement la royauté, mais les oligarchies bourgeoises qui cherchaient à exploiter la Révolution. Rude était le père Duchesne en ces premiers mois de 1792, pour les bourgeois accapareurs (n° 68). « J’ai vu tous nos marchands, tous nos détaillants, les épiciers, les marchands d’eaux chaudes (eaux-de-vie), les fabricants de vin ; en un mot, tous les bougres qui font métier de nous voler et de nous empoisonner ; je les ai vus tous profiter de la disette de l’argent pour s’enrichir ; après avoir accaparé tous nos écus et les avoir vendus et fait passer aux émigrants, ils ont fait ensuite disparaître toute la petite monnaie ; tant est qu’à présent on ne voit plus que du papier et que les gros sols sont plus rares que n’étaient autrefois les doubles louis.

« Qu’en est-il arrivé ? Que nos jeanfoutres sont enfin obligés de regorger ce qu’ils ont volé au peuple. Ils n’ont pas réfléchi, les viédazes, qu’en enlevant tout le numéraire ils arrêteraient le commerce. Maintenant, foutre, que leurs boutiques sont désertes et que leurs marchandises leur restent, ils se tordent les doigts et ils désireraient bien n’avoir jamais songé à leur besogne d’agiotage. Cette maudite vermine, pour réparer le mal qu’elle-même s’est fait, désire actuellement la contre-révolution. Tous les foutus marchands ne peuvent plus piller le peuple qu’ils ont mis à sec par leur jeanfoutrerie ; ils se flattent de mieux faire leurs orgies avec les ci-devant. »

Voilà pour les accapareurs d’écus : voici pour les accapareurs de denrées (n° 83) :

« J’espérais, foutre, qu’après l’abolition des droits d’entrée je pourrais tous les jours me foutre sur la conscience quelques bouteilles de plus, mais point, foutre ; au lieu de diminuer et d’être de meilleure qualité, il est aussi cher que par le passé et il nous empoisonne de même. J’avais cru aussi qu’on nous diminuerait les autres denrées, mais l’épicier d’André et ses confrères sont toujours résolus à nous faire payer le poivre au même prix.

« Il y a quelques jours que j’eus une dispute de bougre avec mon cordonnier qui voulait augmenter le prix de mes souliers. Foutu Maury, lui dis-je, est ce que tu es devenu aristocrate ? Maury toi-même, me répondit-il. (Maury, l’abbé Maury, était pour Hébert le symbole de la contre-révolution ; dans l’image du père Duchesne on remarque la devise, mémento mori, qui est un jeu de mots à l’adresse de l’abbé) : Si ma marchandise augmente, ne faut-il pas que je fasse payer plus cher mon ouvrage ? — Comment, foutre, payer plus cher ma paire de souliers, lesquels devraient me coûter un quart de moins par la suppression de la régie des cuirs ?

« Eh ! foutre, me dit-il, ne sais-tu pas que la garce de ferme nous tient toujours le pied sur la gorge ? Elle n’a été détruite que pour la frime. Les viédazes de maltôtiers ont mis tous leur tête dans un bonnet, pour accaparer toutes les marchandises dans les fabriques ; ils ont accaparé tout le cuir du royaume, et ils le vendent maintenant au prix qu’ils veulent. Dans quelques mois, foutre, si on n’y prend garde, les souliers vaudront une pistole la paire. Je ne mis point en oreille d’âne la réflexion du pontife. J’ai depuis consulté d’autres détaillants et ils m’ont tous attesté que les bougres de maltôtiers se sont rendus maîtres de toutes les branches du commerce et qu’ils s’entendaient comme larrons en foire avec les ministres et les municipalités pour rançonner le pauvre peuple.

« Quoi donc, foutre, nous n’aurons rien gagné à la suppression des barrières ! On nous aura chargé de nouvelles impositions et nous payerons toujours les mêmes droits sur les subsistances ! Tonnerre de Dieu ! ça ne sera pas. Partout où on voit le mal il doit y avoir un remède. Nouveaux législateurs, c’est à vous à le trouver. Exterminez les nouveaux abus, c’est là votre devoir. Faites pendre jusqu’au dernier financier et tous les bougres de marchands de chair humaine qui spéculent sur la substance des citoyens et qui s’engraissent du sang des malheureux ; faites venir la section des Lombards : c’est elle qui vous découvrira le pot-aux-roses.

« Vous apprendrez, foutre, qu’il existe un infâme complot pour nous réduire cet hiver à la dernière extrémité. »

Ainsi s’élevait le ton des protestations populaires. C’est déjà le régime de la Terreur qui s’annonce, appliqué aux choses économiques. La Révolution ne songe pas à toucher à la propriété individuelle, à substituer le communisme aux échanges et à la concurrence mercantile ; elle n’a donc d’autre ressource pour contenir les spéculations de la bourgeoisie que de frapper les marchands d’épouvante ; c’est de la pendaison que le père Duchesne les menace ; ce sera bientôt de l’échafaud.

Ainsi commencent à apparaître les raisons économiques de la Terreur.

Mais ce n’est pas encore à l’insurrection, ce n’est pas à une Révolution nouvelle que le père Duchesne appelle le peuple. Il déplore que la Constitution ait été manquée, qu’elle ne soit pas inspirée d’un grand esprit démocratique et populaire, mais il se résigne provisoirement (n° 84) : « Si on n’avait pas étouffé la voix du peuple de Paris, nous n’aurions pas eu une Constitution à la diable, un véritable habit d’Arlequin où on voit des morceaux magnifiques cousus avec des guenilles. Cette Constitution serait toute prise dans les Droits de l’homme et elle aurait été un jour la loi de l’Univers ; mais ce qui est fait est fait, et parce qu’on a un cheval borgne, pour cela il ne faut pas le tuer. »

Le père Duchesne s’accommodait ainsi au mouvement, tantôt précipité, tantôt lent et incertain des pensées populaires ; mais bientôt le peuple, un moment lassé par l’excitation continue de Marat, éprouva de nouveau le besoin d’entendre cette voix stridente, passionnée. Tout seul le père Duchesne semblait insuffisant et vulgaire.

Le club des Cordelier, le 25 août adressa une pétition à Marat le priant de rentrer en scène. La lettre était signée d’Hébert, président. L’Ami du Peuple reparut le 12 avril 1792, et ainsi le peuple se fit entendre, pour ainsi dire, par deux voix, l’une gouailleuse, bonhomme, et souvent ordurière, l’autre aigre, déchirante, toute vibrante de passion et de pensée, avec de furieux égarements et des accents prophétiques.

Mais ce n’était pas seulement dans les grandes villes, c’était aussi dans les bourgs et dans les campagnes que la question des subsistances, surtout la question du blé, provoquait des agitations et des troubles. Pendant deux ans, pendant l’année 1790 (sauf les trois premiers mois), et pendant toute l’année 1791, la question du blé ne s’était pas posée. Les récoltes avaient été abondantes : le prix du pain avait graduellement diminué jusqu’à ne pas atteindre trois sous la livre, et aucune inquiétude n’avait effleuré l’imagination populaire, que Taine représente toujours tendue et affolée.

A la fin de 1791, il fallut bien constater que la récolte était insuffisante, au moins dans d’importantes régions. Dans son rapport du 1er novembre 1971 à la Législative, le ministre de l’intérieur Delessart déclare, d’après les renseignements qui lui avaient été fournis par les directoires de départements, que les récoltes étaient abondantes dans toute la partie du Nord de la France, qu’elles étaient médiocres au Centre, et insuffisantes dans le Midi.

La situation n’était pas évidemment très inquiétante. D’abord Paris, centre de l’action nationale et aussi des agitations, était largement approvisionné.

« Au moyen de toutes les précautions prises par la municipalité de Paris, dit le ministre, et d’après la connaissance qu’elle m’a donnée de ce quelle possède en grains et en farines et des ressources dont elle est maintenant certaine, l’approvisionnement de cette capitale paraît assuré pour cet hiver. On a pensé avec raison que le moyen le plus efficace de calmer les inquiétudes du peuple était de porter les approvisionnements au-dessus plutôt qu’au-dessous des besoins… Mais il n’était pas de même au pouvoir de la municipalité d’empêcher l’augmentation du prix du pain, cette augmentation étant une suite inévitable de la rareté de la denrée dans une partie du royaume. »

Et le 10 décembre, Mosneron défend la municipalité de Paris contre les reproches des marchands de blé et des boulangers. Ils se plaignaient que la municipalité, ayant fait dans des magasins publics de larges approvisionnements de blé, obligeait les boulangers à acheter les grains, même avariés, qui avaient pu fermenter en magasin. Ils accusaient aussi la municipalité de chercher dans de prétendues opérations d’intérêt public un bénéfice de spéculation.

Le reproche était absurde : car la municipalité n’avait pas le monopole de la vente des grains, et en approvisionnant les magasins publics, elle contribuait à baisser le prix de la denrée ; elle s’interdisait donc par là même tout bénéfice d’agio. Mosneron le constate et ici encore je relève un nouveau témoignage de l’excellent état des approvisionnements de blé à Paris : « Si la municipalité de Paris fait le commerce des blés, si elle en tire des autres départements pour se procurer un bénéfice en le vendant dans la capitale, elle est bien trompée dans sa spéculation : car le lieu du royaume où le pain est le plus beau, le meilleur et à plus bas prix, est la ville de Paris. »

Et aucune protestation ne s’élevait dans l’Assemblée contre cette affirmation. En fait, c’est plutôt au sujet du sucre et des denrées d’épicerie qu’au sujet du pain, qu’en 1792 le peuple de Paris réclama. Mais en plusieurs points des campagnes il y eut des mouvements très vifs. Des villes et bourgs de Saint-Omer, Montélimart, Coye, Samer, Chaumont-sur-Marne, Neuilly-Saint-Front, Beaumont-la-Digne, Mâcon, Villers-Outreaux, Souppes, Dunkerque, Saint-Venant, Douai, Arras, Nantes, Verberie, Saint-Germer et Montmirel des pétitions étaient adressées à l’Assemblée.

Là le peuple, dès qu’il voyait des voitures chargées de grain ou quand du blé était porté sur les navires, se soulevait. À Chaumont il se rassemblait au son du tocsin. A Dunkerque, à Saint-Omer, il empêchait le chargement des vaisseaux. Évidemment, en troublant ainsi la circulation, il aggravait le mal dont souffrait le pays ; mais comme les souvenirs du passé et les exemples mêmes du présent justifiaient ses inquiétudes ! Dans les dernières années de l’ancien régime, quand, pour combler le déficit de la récolte, la monarchie primait les blés importés, de grands spéculateurs exportaient en fraude le blé de France et le réimportaient pour bénéficier de la prime.

Le peuple avait peur que des manœuvres du même ordre dégarnissent encore les marchés insuffisamment pourvus. En vain, dans les ports, lui disait-on que c’était à nos colonies qu’étaient destinées les farines exportées ; il n’avait pas confiance. Et même quand les blés étaient enlevés du Nord où ils surabondaient pour aller ravitailler le Midi, le peuple du Nord craignait que sous des prétextes honnêtes on ne parvînt à le démunir. Les pétitionnaires demandaient à l’Assemblée d’interdire rigoureusement toute sortie des blés. L’Assemblée, par son rapporteur Mosneron, répondit que sauf les farines destinées à nos colonies et dont la remise à destination était rigoureusement contrôlée, ni grains ni farines ne sortaient de France.

Les pétitionnaires demandaient en outre que les propriétaires de grains, au lieu de vendre à des spéculateurs, à des « accapareurs » qui pouvaient emporter le grain au loin fussent tenus de le porter sur le marché en proportion de leurs approvisionnements. L’Assemblée, hésitant à entrer dans cette voie de réglementation et de contrainte où, dans l’extrémité du péril, la Convention entrera résolument, répondait que « le vrai moyen d’augmenter la défiance du propriétaire de blés est de lui faire sceller la porte de ses greniers ; c’est d’exiger qu’il les porte au marché. Une pareille inquisition opérerait sur le blé l’effet que fit sur le numéraire, dans le temps de la régence, l’interdiction d’avoir à soi plus de 500 livres en espèces ».

Enfin, les pétitionnaires demandaient « qu’il soit fait dans chaque département un dépôt de blé dans les années abondantes, qui puisse fournir au besoin dans les années de disette ». L’Assemblée n’opposa pas des objections de principe. Elle ne dit pas que cela était contraire à la mission de l’État qui doit veiller sur les initiatives individuelles et non les absorber. L’intervention de l’État apparaissait au contraire très légitime aux hommes de la Révolution. Mais la Législative faisait valoir des difficultés pratiques : la nécessite d’un gros capital, la crainte des malversations et aussi de la déperdition des grains, enfin « la stagnation des prix » par le défaut de concurrence, et par suite le dommage causé à l’agriculture.

Elle se borna donc, après d’assez nombreux ajournements, à organiser un système de passeports qui devaient accompagner tous les convois en indiquant le point de départ et la destination. Ces mesures ne réussirent point partout à calmer l’effervescence : la fuite du numéraire irritait les esprits et leur faisait craindre une semblable émigration des grains. Taine, dans le tableau qu’il trace de ces désordres, a singulièrement forcé et faussé les choses ; à le lire on croirait que toute la France était en feu, et que partout la bête humaine, affolée, débridée, livrée à elle-même par l’impuissance de la Constitution, se ruait aux violences.

Mais en fait, c’est seulement, en toute l’année 1792, dans une quinzaine de districts que se produisirent des mouvements populaires. Et les paniques, les détresses locales et momentanées n’empêchaient pas un grand mouvement de confiance et de richesse. Taine a l’habitude détestable et antiscientifique de grouper des faits empruntés à des époques très différentes ; il dénonce par exemple la ruine des manufactures comme une conséquence du système révolutionnaire. Et il en cherche la preuve, où ? dans des rapports administratifs de l’an X et de l’an XII. Et ces rapports, dans son exposé, voisinent avec les soulèvements paysans de 1792.

Taine ne paraît pas se douter qu’en 1792 précisément il y a eu une grande activité manufacturière. Contrairement à la loi même de l’histoire, il ne suit pas l’évolution des faits, et au lieu de noter les teintes successives et les combinaisons changeantes du métal en fusion, il mêle dans le plus bizarre amalgame les premières flammes jaillissantes et les dernières cendres refroidies. En fait, dans tous ces soulèvements de 1792, il n’y eut presque jamais mort d’homme, et c’est avec une sorte de méthode et de discipline que le peuple arrêtait et taxait le blé. D’ailleurs, les causes des soulèvements furent très multiples, et par sa manie de classer les faits en catégories abstraites, M. Taine s’est interdit de comprendre la complexe réalité. Tantôt c’étaient les mouvements des grains qui semblaient suspects. Lequinio raconte le 6 janvier 1792 l’enquête qu’il vient de faire dans la région du Nord. Son discours est très modéré puisqu’il demande simplement la liberté de circulation des grains.

« On se plaint des accaparements, dit-il ; oui, il en existe ; mais ils ne sont point ministériels : ils viennent de la part de ceux qui ont positivement le plus d’intérêt à ce qu’il n’existent point, je veux parler des fermiers, des laboureurs et de tous ceux qui ont du blé. Et pourquoi ? parce que la libre circulation éprouve partout des entraves. Le moyen d’y remédier n’est pas, selon moi, d’établir des greniers de réserve. Ils sont dangereux, ou tout au moins inutiles… Le meilleur moyen de remédier à ces disettes locales est de protéger la libre circulation des grains à l’intérieur. » Comme on voit, il n’y a rien dans ces paroles qui tende à exciter les esprits et à éveiller ou aggraver les soupçons.

On peut donc croire Lequinio lorsqu’il ajoute : « Je me suis informé avec soin dans le département du Nord, dont je suis habitant, sur les causes qui provoquent l’inquiétude du peuple de ces contrées et j’ai appris qu’au mois d’octobre dernier il avait été enlevé du port de Dunkerque le tiers de la récolte. Les habitants en ont conçu des craintes d’autant plus alarmantes qu’ils se souviennent que dans les années 1786, 1787 et 1788, tous les grains de la division du Nord ont été achetés et embarqués au port de Dunkerque, sous le vain et spécieux prétexte d’approvisionner les départements méridionaux, et qu’au lieu d’envoyer ces grains en France, on les a stationnés chez l’étranger et ramenés en France en 1789, où ils furent vendus au quadruple de leur valeur. »

Le même jour, Forfait, dans un discours très hardi, et qui annonçait les résolutions de la Convention, signale le désarroi que devait jeter dans l’esprit du peuple le mouvement compliqué du commerce des grains. « Je trouve la source des (inquiétudes) dans le défaut d’intelligence de ceux qui font les approvisionnements : et c’est ici qu’il faut, pour le salut du peuple, sacrifier au moins pour quelques années une portion des avantages que nous promet la liberté illimitée des opérations commerciales. Il faut donc forcer les acquéreurs à concerter leurs opérations. Je la trouve, cette source d’opinions dangereuses, dans l’indiscrétion avec laquelle se font les transports qui semblent en effet ordonnés à dessein, de manière à redoubler les soupçons et les alarmes. En voici des exemples : Les blés ne sortent des départements septentrionaux que par les ports de Dunkerque, le Havre et Nantes, et c’est aussi par les mêmes ports que rentrent ceux que l’on achète dans la Baltique et la Grande-Bretagne. Le peuple doit croire naturellement que les blés qui rentrent sont ceux qu’il a vu sortir ; et quand il voit une hausse rapide dans le prix de cette précieuse denrée, il l’attribue à cette manœuvre apparente, il se soulève, et ses mouvements augmentent l’enchère parce qu’ils arrêtent la circulation : de sorte que la disette arrive au milieu de l’abondance et que le soupçon et la défiance sont successivement effet et cause de la cherté. Voilà ce que savent très bien les hommes qui cherchent à fomenter des troubles : ils disent au peuple que jamais sous l’ancien régime ils n’ont eu de semblables opérations, et on les croit, on doit les croire, parce qu’en effet, sous l’ancien régime, la verge du despotisme dirigeait tout et ménageait davantage les justes sollicitudes du peuple.

« Dans ce moment encore une quantité considérable de blé acheté à Hambourg est arrivée au Havre ; elle passera de ce port à celui de Rouen, ensuite au Pecq et du Pecq à Paris. Dans le même temps et en sens inverse, des blés achetés dans le Soissonnais descendent la Seine, éprouvent les mêmes versements dans les mêmes ports, et sont embarqués au Havre par Bordeaux. Comment pourra-t-on persuader aux habitants des deux rives de la Seine, qu’il est utile au peuple qu’il se fasse ainsi des transports et des versements de la denrée qui le fait vivre, suivant des directions diamétralement opposées ? Sous le régime arbitraire, on aurait fait rester à Paris les blés du Soissonnais, et on aurait expédié pour Bordeaux ceux de Hambourg. La différence seule aurait suivi son cours nécessaire, et comme cette différence est en plus pour l’importation, le peuple l’aurait regardée comme un bien-fait. »

Ainsi Forfait constatait que « la liberté commerciale illimitée » a des complications inutiles, onéreuses et impuissantes et il se risque à dire qu’il vaudrait mieux organiser en une sorte de service public le commerce des grains. Ou tout au moins il faudrait le soumettre à un contrôle d’État.

« Je ne connais. Messieurs, qu’un remède à ces maux. Ce moyen est d’établir à Paris une administration centrale des subsistances. (Murmures.) Elle aurait, sous l’inspection et la responsabilité du ministre de l’intérieur, la charge de connaître le produit des récoltes dans les départements, la quantité des achats faits dans l’étranger, et le droit d’indiquer la marche que les subsistances doivent suivre dans tout le royaume pour ne pas se croiser. »

L’Assemblée avait murmuré, et elle écarta la motion de Forfait par la question préalable. La motion était au moins prématurée : l’état de la France, où en somme la circulation du blé était suffisamment assurée, n’exigeait pas encore en ce moment ces mesures énergiques, mais c’était déjà le germe de la politique révolutionnaire du Comité des subsistances de la Convention.

À Dunkerque, où des agitations avaient été signalées dès l’automne, il y eut un mouvement très violent en mars. Les administrateurs effrayés écrivirent à l’Assemblée qu’ils ne pouvaient plus répondre de l’ordre et des propriétés, que la garde nationale était complaisante pour le peuple soulevé, que l’intervention de la troupe de ligne avait seule préservé de l’incendie la ville

M. Brûle bons sens
Agent des émigrés.

(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)



et le port, et « qu’une ville immense, renfermant plus de 100 millions de propriétés », était menacée de périr par l’anarchie. Eux aussi ils demandent, pour rassurer le peuple, l’intervention de l’État dans le commerce des grains :

« Si les subsistances appartiennent à la nation, que la nation se charge de les faire refluer des lieux où elles abondent dans ceux où elles manquent ; alors les denrées ne seraient plus à la merci de l’avidité des spéculateurs. »

L’Assemblée n’alla pas jusque-là, mais elle chargea le gouvernement d’acheter à l’étranger et de revendre des grains.

« Il est peut-être impolitique, dit Cambon, le 1er mars, dans des temps ordinaires, de charger le gouvernement de l’achat des grains, mais dans ce moment-ci il faut prendre des mesures extraordinaires. Nos pays méridionaux manquent de grains ; si vous leur donniez des secours en argent, la concurrence s’établirait dans tous les marchés étrangers, et dans les achats de papiers sur l’étranger, ce qui pourrait produire des désavantages considérables : 1° en faisant augmenter les grains dans les marchés ; 2° en faisant baisser le cours du papier sur l’étranger ; en conséquence le ministre de l’intérieur doit être chargé de l’achat de ces grains. »

C’est surtout au printemps, en mars et avril, que les mouvements furent vifs, soit qu’à ce moment les charrois de grains suspendus en partie par l’hiver reprissent avec activité, soit que les approvisionnements de l’année précédente, dont la récolte avait été très bonne, fussent épuisés et que l’inquiétude s’accrût, soit que l’animation croissante de la lutte contre les émigrés et les prêtres, et l’imminence de la guerre contre l’étranger, passionnassent toutes les questions. En outre, le mouvement de hausse dans le prix des denrées, dont nous avons signalé les causes multiples, se faisait surtout sentir à ce moment et déterminait jusque dans les campagnes une émotion assez vive. Ainsi c’est aussi bien pour hausser les salaires ou pour taxer les denrées que pour retenir sur place les grains que, en ce printemps irrité et inquiet de 1792, les ouvriers et les cultivateurs se soulèvent.

À Poitiers, ce sont les ouvriers des manufactures qui demandent la taxation du prix du pain, déclarant qu’au-dessus de trois sous la livre il est trop cher pour les salariés. Le 20 mars, un délégué de la municipalité de Poitiers vient demander un secours de 30,000 livres pour nourrir une population ouvrière pauvre, et une population de mendiants qui, en ce pays découverts et d’abbayes, était la veille la clientèle misérable et avilie des moines.

« Depuis plusieurs jours, il était survenu une progression subite et effrayante dans le prix des grains ; les boulangers sollicitaient avec raison une augmentation proportionnelle dans le prix du pain… La municipalité se réunit alors avec les directoires du district et du département, et il fut reconnu qu’on ne pouvait s’empêcher de surtaxer le pain… »

Mais six cents ouvriers investirent la maison commune en criant : « Aux armes ! » Des gardes nationaux accoururent, un ouvrier fut tué d’un coup de feu.

« La ville de Poitiers, sans aucun commerce, sans aucun établissement public, renferme dans son sein plus de 6,000 indigents, sur une population d’environ 20,000 âmes. Les salaires des uns sont trop modiques pour atteindre le prix du pain, les autres sont, dès leur enfance, habitués à un métier infâme (la mendicité) ; plusieurs sont infirmes, tous sont pauvres ; tous nous demandent du pain ; tous ont droit de vivre et notre devoir le plus sacré est de soulager leur misère. »

Poitiers était une de ces villes d’où la vie d’ancien régime se retirait sans que les germes et les éléments de la vie moderne y fussent assez puissants. L’Assemblée applaudit et vota.

Du 20 au 30 mars, un mouvement très curieux éclate sur les confins de la Nièvre et de l’Yonne, à Clamecy, Coulange-sur-Yonne, Crain, etc. Ce sont les bûcherons, les ouvriers chargés de préparer pour l’approvisionnement de Paris les bois qui descendaient les rivières jusqu’à la capitale, qui se révoltèrent contre l’insuffisance de leur salaire. Le directoire du département de l’Yonne vint à l’Assemblée, le 13 avril, raconter cette sorte de grève violente :

« Législateurs, le directoire du département de l’Yonne vous a informés des troubles qui avaient agité les paroisses de son territoire limitrophe du district de Clamecy, la ville de Clamecy et environs. Il vous a exposé que la navigation de l’Yonne avait été interrompue, que les séditieux avaient chassé les ouvriers des ateliers, sous le prétexte de l’insuffisance des salaires ; que le 27 mars, environ 2,000 ouvriers de Clamecy, Coulanges-sur-Yonne, Crain, s’étaient réunis en attroupement dans ladite ville de Clamecy ; que la garde nationale ayant pris les armes, on sonna le tocsin sur elle, qu’on parvint à la désunir, qu’elle fut désarmée, dépouillée (même de la chemise) à la face des magistrats du peuple, dont la voix fut méconnue ; que l’officier municipal faisant les fonctions de procureur de la commune avait été frappé d’un coup de poignard ou de baïonnette ; que les séditieux avaient poursuivi les gardes nationales jusque dans les appartements ; que plusieurs, pour sauver leurs jours, avaient été obligés de se précipiter par les fenêtres ou dans la rivière ; qu’on avait ensuite porté en triomphe les habits et les armes, que les rebelles s’étaient emparés des ports et avaient fait chanter un Te Deum en action de grâces de l’avantage qu’ils avaient obtenu sur la garde nationale. »

Il y a dans ce mouvement je ne sais quel mélange de rusticité et d’enfantillage ; mais nous ne voyons la scène qu’à travers un récit bourgeois. Nous ne savons pas si, comme les ouvriers charpentiers dans la grande grève de 1791, ou comme les pétitionnaires de Paris à l’occasion des accaparements de sucre, les pauvres ouvriers bûcherons de l’Yonne et de la Nièvre invoquent les Droits de l’homme pour réclamer le droit à la vie. Le directoire, qui est très sévère pour les « séditieux », et qui demande « qu’une trop longue indulgence cesse d’enhardir de mauvais citoyens », reconnaît pourtant qu’ils ont à se plaindre des grands acheteurs parisiens :

« L’opinion exprimée par la commission sur la cause de l’insurrection des ouvriers des ports paraît la faire dériver :

« 1° De l’indifférence trop grande du commerce de Paris sur la réclamation des ouvriers des ports, et de la lenteur de ses décisions lorsqu’il s’agit de prononcer sur des demandes en augmentation de salaires. »

Mais ce qui éclate dans le récit du directoire, c’est l’esprit de fraternité étroitement bourgeoise et de solidarité conservatrice qui animait les gardes nationaux de l’Yonne et de la Nièvre. Sur le sort de leurs « frères » assez grotesquement dépouillés, et dont les rudes bûcherons portaient en triomphe les chemises et les uniformes, tous les gardes nationaux s’attendrissent ; tous jurent de se soutenir et de se venger les uns les autres, de défendre l’ordre et la propriété, avec une émotion auguste et un peu ridicule :

« Nous serons toujours debout auprès de nos frères, déclamaient-ils sincèrement ; nous sentirons leur injure ; nous en poursuivrons la satisfaction ; les propriétés et les personnes seront respectées ou nous périrons… »

Plusieurs citoyens demandaient que le drapeau tombé aux mains des rebelles fût brûlé. Déjà il était jeté au milieu de la place publique.

« Non, il ne le sera pas, s’écria le commandant… Ce drapeau est purifié, il a passé par les mains de la bravoure et du patriotisme. »

Pauvres révoltés de la misère ouvrière et paysanne ! Comme des lépreux, ils ont contaminé de leurs mains le drapeau de la bourgeoisie révolutionnaire, et il faut que celui-ci soit purifié en passant par les mains vaillantes des commandants de la force armée, des héros de l’ordre bourgeois. On sent, à cette émotion théâtrale et vraie, que pas un instant ces hommes, ces révolutionnaires ne sont troublés dans l’exercice de leur fonction répressive : elle leur apparaît sacrée ; était-ce profondeur et placidité d’égoïsme ? ou se disaient-ils un peu que ces mouvements convulsifs du peuple souffrant ne pouvaient servir que la contre-révolution ?

Ce qui est à la fois suggestif et triste, c’est que, comme pour annoncer déjà l’union de l’égoïsme propriétaire paysan et de l’égoïsme bourgeois contre les ouvriers importuns et hasardeux, les vignerons, et les plus pauvres des vignerons, avaient quitté leur outil et leur vigne pour concourir à la répression. Pour ces hommes aussi, fiers de leur misérable lambeau de vigne sous le soleil, les ouvriers bûcherons étaient des « brigands ». Aussi à ces petits paysans propriétaires et conservateurs, le directoire du département rend un témoignage solennel :

« Tandis que nos gardes nationales volaient au rétablissement de l’ordre et au maintien des lois, les municipalités, entre autres celle de Joigny, chef-lieu d’un de nos districts, pourvoyaient, avec une sollicitude vraiment paternelle, à la subsistance des femmes et des enfants des vignerons indigents qui, par patriotisme, avaient interrompu leurs travaux. En un mot, leur famille se trouvait nourrie, leurs vignes cultivées et la patrie défendue. »

Voilà des traits décisifs et profonds qui ont échappé à Taine. Préoccupé de noter les signes « d’anarchie spontanée », il n’a pas vu les forces prodigieuses de conservation dont la Révolution bourgeoise et paysanne disposait.

L’Assemblée s’attendrit aussi, acclama, félicita, et pas une voix, même à l’extrême-gauche, ne s’éleva pour plaider la cause des pauvres bûcherons dédaignés. Il fallait la pression immédiate des faubourgs parisiens pour faire éclater un peu l’étroite conception bourgeoise de la Législative. Les ouvriers pourtant avaient tenté de donner à leur « émeute » une forme légale, et cela atteste je ne sais quelle foi naïve et touchante en l’ordre nouveau. Au moment même où les ouvriers « flotteurs » exigeaient violemment « une augmentation de salaire pour tous les travaux qui s’exécutaient sur les ports à l’occasion de la fabrication des trains et de leur conduite à Paris » ; au moment où fatigués de discuter en vain avec le sieur Peinier, commis des marchands, ils scellaient la barre des pertuis de Crain pour empêcher les trains de bois de couler ; au moment même où, au son du tambour, ils faisaient sommation à tous ouvriers de n’avoir pas à travailler et menaçaient quelques ouvriers de l’intérieur venus à la demande des patrons, ils se choisissaient, dans les formes, « un capitaine des flotteurs » et allaient demander au juge de paix de signer le procès-verbal de cette élection. Le juge refusa. Non, non, vous n’êtes pas d’emblée, ô prolétaires, la légalité souveraine, et que d’efforts, après un siècle, vous faut-il encore pour devenir la loi !

Mais c’est surtout dans les départements les plus voisins de Paris, en Seine-et-Marne, en Seine-et-Oise, dans l’Eure, dans le Loir-et-Cher, dans le Loiret, à Évreux, à Jouy, à Montlhéry, à Verneuil, à Étampes que le mouvement paysan au sujet des subsistances prend de vastes proportions, au printemps de 1792. Surtout il offre un caractère très particulier, que M. Taine, uniquement soucieux d’accumuler des détails d’un pittoresque terrifiant et enfantin, n’a pas même entrevu. Ici il semble bien qu’il s’agit d’un mouvement agraire contre les gros fermiers, contre le capitalisme agricole très puissant en cette région.

J’ai noté déjà comment les cahiers paysans de l’Île-de-France protestaient contre les grandes fermes et en demandaient la division. La question des subsistances et des prix était une occasion excellente aux paysans de créer des ennuis aux grands fermiers qu’ils détestaient. Dans un livre, d’ailleurs médiocre, que Lequinio publia en 1792, sous le titre les Préjugés détruits, il a traduit avec force les sentiments des habitants des campagnes contre ces gros fermiers. Son chapitre XIII, consacré aux « laboureurs », commence ainsi :

« Il n’est pas question d’agriculture, et je ne parle point de ce petit nombre d’hommes opulents qui, dans les environs de la capitale et dans quelques uns de nos départements où le système des grandes cultures et des gros fermages est établi, demeurent à la campagne et font valoir d’immenses possessions ; de ces cultivateurs fastueux chez lesquels se reproduisent tout le luxe et toutes les superfluités de la capitale ; de ces accapareurs de terrains et de fermages, car je pourrais les appeler de même avec vérité : ce sont les financiers, les agioteurs de la partie agricole ; on retrouve chez eux, avec les avantages de l’éducation citadine et souvent voluptueuse toutes les défectuosités de l’ancien régime, établies principalement sur la vicieuse inégalité des fortunes. Si, d’un autre côté, par leurs grands moyens, ils semblent être les soutiens de l’agriculture, ce n’est qu’une pure illusion, et de l’autre, ils sont évidemment les fléaux de la population et le gouffre des fortunes voisines. De vastes plaines couvertes de moissons, il est vrai, sont autour d’eux, mais nulle chaumière ne s’y rencontre ; point de petits propriétaires ; leurs domestiques et quelques journaliers pauvres et dépendants de ces dieux des campagnes forment toute la population du pays ; ce sont d’autres seigneurs de village ; ils en prennent souvent la hauteur et la plupart des défauts ; ils savent y joindre la théorie financière, les calculs et les spéculations mercantiles, et souvent encore ils étalent plus les vices de ces deux professions qu’ils n’en font tourner les produits à l’utilité commune ; c’est, en quelque sorte, une classe à part dans la grande classe agricole ; ce sont de riches citadins domiciliés des champs ; ce sont les petits despotes des campagnes. »

Et non seulement, en toute cette région qui enveloppe Paris, c’est contre ces gros fermiers que le mouvement est dirigé, mais, comme nous l’avons vu, dans la vente des biens nationaux, la part faite aux bourgeois ou aux gros fermiers eux-mêmes est particulièrement élevée dans les départements qui entourent la capitale. De là, contre tout le capitalisme, installé en souverain dans ces riches plaines à blé, un mécontentement très vif des petits paysans, des petits propriétaires, des petits fermiers évincés ou menacés, et des artisans des bourgs. De plus, pour ces larges approvisionnements de Paris, que nous avons notés, les blés de toute l’ancienne Île-de-France et d’une partie de la Normandie devaient être appelés ; et les journaliers pauvres craignaient une hausse excessive du prix du blé et du prix du pain.

À en croire le rapport de Tardiveau, la hausse du blé ne pouvait être la cause décisive de l’agitation, puisque, selon lui, « les grains dans l’Eure étaient à bon marché, et le pain ne se vendait que deux sous la livre ». Si cela est exact, c’est surtout l’animosité des paysans contre les gros fermiers et les capitalistes qui serait le ressort du mouvement.

Il y a deux traits bien remarquables en toute cette agitation de l’Eure, de l’Eure-et-Loir, de Seine-et-Marne. C’est d’abord que les vastes rassemblements de paysans qui se formaient procédaient avec une sorte de méthode et de discipline, évitant les violences inutiles, s’abstenant de piller ou d’incendier, mettant à leur tête, toutes les fois qu’ils le peuvent, les officiers municipaux séduits ou entraînés. Les directoires de département, les rapporteurs à la Législative insistent sur cette discipline avec une arrière-pensée évidente. Les révolutionnaires bourgeois aimeraient bien, pour se rassurer, croire que les paysans obéissent à un mot d’ordre secret des contre-révolutionnaires, et qu’il y a là une intrigue de l’ancien régime, non le prodrome d’un vaste soulèvement social. Aussi les administrateurs du district d’Évreux écrivent que les « séditieux » ont forcé les régisseurs de la forge de Louche à signer un traité « que la réflexion et une connaissance exacte du commerce des fers ont dicté ». L’insinuation est claire. Les paysans, les cultivateurs sont supposés incapables de conclure un traité aussi précis, s’il n’y a pas un inspirateur subtil et habile du mouvement.

Tardiveau, au nom de la commission des Douze, résumant les rapports qui lui sont adressés de l’Eure, dit, le 13 mars : « Depuis plus de trois mois, une foule de gens sans aveu, robustes, vigoureux, mal vêtus, mais cependant ne mendiant jamais, parcouraient les différents districts de ce département pendant tout l’hiver. Ayant travaillé à séduire l’esprit simple et crédule des habitants, ils y sont parvenus en leur persuadant qu’ils avaient le droit comme le pouvoir de faire taxer le pain, comme toutes les autres denrées commerciales. »

Ils étaient pauvres et sans aveu, mais ne mendiaient pas. Donc ils vivaient de subsides secrets fournis sans doute par les ennemis de la Révolution, pour créer une agitation effrayante. Voilà la conclusion que sous-entend Tardiveau. Mais cela paraît tout à fait arbitraire. Il serait malaisé d’expliquer, par de simples manœuvres et suggestions contre-révolutionnaires, ces vastes rassemblements de huit mille, dix mille, quinze mille cultivateurs et journaliers. C’est une force spontanée qui les mettait en mouvement.

D’ailleurs si la contre-révolution avait sournoisement provoqué ce mouvement des foules paysannes, elle aurait eu intérêt à les pousser aux extrêmes violences, au pillage, à l’incendie, au meurtre. Au contraire, les agents de propagande s’abstenaient même de mendier. Ce n’est donc ni un mouvement soudoyé et artificiel, ni une révolte exaspérée du prolétariat mendiant, du prolétariat errant. Les paysans avaient horreur des vagabonds ; et c’est pour ne pas les effrayer que les organisateurs du mouvement, même les plus pauvres, s’abstiennent de tendre la main.

Ces pays de gros fermages, où il y a peu de chaumières dispersées et où la population rurale est ramassée dans d’assez gros villages, sont assez favorables aux manifestations collectives et réglées. Tantôt les paysans décidaient les municipalités des paroisses à marcher à leur tête : ils légalisaient ainsi ou s’imaginaient légaliser leur action ; et quand les municipalités résistaient, ils en créaient d’autres, tout comme le peuple de Paris créera, au 10 août, une commune révolutionnaire. Ils désignaient ce que le rapport de Tardiveau appelle « des officiers civils », et par eux, comme par l’organe d’une autorité régulière, ils taxaient les denrées.

Il me paraît impossible que le mouvement du peuple de Paris, en janvier, pour la taxation du sucre et des denrées, n’ait pas eu son contre-coup dans les départements environnants. Chose bien curieuse, ce n’est pas seulement le blé et le pain, comme on pourrait l’imaginer, que les insurgés taxent, c’est la totalité des denrées. Plusieurs des textes que j’ai déjà cités le démontrent ; mais les témoignages à cet égard sont surabondants. Les administrateurs d’Évreux écrivent le 5 mars : « Ils traînent à leur suite des officiers municipaux et des gardes nationaux qui, tambour battant, enseigne déployée, fixent le prix du blé, des bois, du fer. »

« Le premier rassemblement qui soit connu, dit Tardiveau, était composé d’environ quatre cents hommes qui se rassemblèrent sur la paroisse de la Neuve-Lyre et se portèrent de là au marché de la Barre, petite ville du district de Bernay. Ils avaient à leur tête quelques officiers municipaux, même des juges de paix. Rendus au marché de la Barre, ils sollicitèrent de la municipalité qu’elle les accompagnât au marché du lieu et que là elle taxât les grains et tout ce qui se vendait dans ce marché. La municipalité, fidèle à ses devoirs, représenta comme une telle disposition était contraire aux lois, combien, en même temps, elle était funeste pour ceux qui se la permettaient. Elle fut dissipée, et les attroupés, se servant de ce qu’ils appelaient leurs officiers civils, firent eux-mêmes ce qu’ils avaient voulu exiger de la municipalité.

« Le lendemain, ils se portèrent au marché de Neubourg ; le surlendemain, à celui de Breteuil, même excès. Le 29 février, la municipalité de Conches, autre petite ville du district de Verneuil, est avertie que le lendemain on devait venir à son marché. En conséquence, le 29 février, elle prend une délibération par laquelle elle requiert la garde nationale de s’opposer aux entreprises que l’on voudrait faire sur le marché. Je ne sais si cette délibération est de bonne foi ; vous allez en juger par le procès-verbal qui suit :

« Le jeudi, 1er mars, nous officiers municipaux, assemblés en la maison commune, en exécution de notre arrêté d’hier, la garde nationale de cette ville réunie en partie sur la place d’armes, nous avons été invités par le commandant de la compagnie, à la tête de ses troupes, d’aller au devant des citoyens armés que l’on nous a dit attroupés. Aussitôt nous nous sommes rendus à ses vues et nous avons été avec notre garde hors des murs de cette ville ; nous avons aperçu environ quatre cents personnes armées de fusils pour la plupart, le surplus avait des haches, fourches, croissants et autres outils. »

« Le commandant de la garde nationale de notre ville a envoyé un détachement pour les reconnaître ; ils ont répondu qu’ils étaient gardes nationaux et qu’ils venaient mettre de l’ordre dans le marché.

Ah quelle affreuse Bourrasque.
(D’après une estampe de la Bibliothèque nationale).


« Nous les avons attendus et leur avons représenté que les attroupements étaient défendus, qu’il était de la bonne police de ne point entrer à main armée ; nous les avons engagés, au nom de la loi, à se retirer et à mettre bas les armes ; ne pouvant le leur persuader, et ne nous croyant pas en force de résistance, nous leur avons ouvert le passage en leur déclarant que nous en dresserions procès-verbal. Leurs officiers municipaux nous ont déclaré qu’ils avaient été forcés de les suivre d’après les menaces qui leur avaient été faites. Nous les avons engagés à nous aider à retenir les perturbateurs et à favoriser le bon ordre dans le marché. Nous avons fait garder la halle au blé par notre garde et gendarmerie nationales. Aussitôt les citoyens de Sainte-Marguerite et autres paroisses se sont emparés de cette halle au blé ; ils nous ont contraints, à différentes reprises et malgré notre refus, de fixer le prix du blé à 19, 20 et 21 livres ; l’avoine à 10 et 11 livres, et la vesse à 9 livres, en nous menaçant, si nous ne le fixions pas, de nous faire un mauvais parti ; ils nous ont même certifié que leur intention était que ces prix restassent jusqu’au premier août prochain, et qu’ils ne variassent en aucune manière, sans quoi ils reviendraient jusqu’au nombre de quinze mille. Forcés de céder à leurs menaces, nous avons été contraints d’acquiescer.

« Dès que la halle a été vide, les citoyens armés nous ont conduits et forcés de les accompagner dans deux maisons différentes, chez les sieurs Raymond et Perrier, citoyens de cette ville, où ils nous ont contraints de faire distribuer le grain qui était dans leurs greniers. Obligés d’agir à leur gré, on leur en a délivré, en notre présence, cent boisseaux à 3 livres 10 sols (ce qui n’est même pas leur taxation du matin). Ensuite, ils se sont retirés et ont pris chacun le chemin de leurs paroisses. »

« Ce jour-là, messieurs, continue Tardiveau, la municipalité de Conches prétendait avoir été forcée de se prêter à tout ce qu’on avait exigé d’elle ; mais, trois jours après, nous la retrouvons à une demi-lieue, taxant encore non plus les grains, mais les fers, le bois et le charbon… La paroisse de la Neuve-Lyre, qui l’accompagnait, demanda au maître de forges deux canons de six livres de balles, pour prix de la protection qu’elle venait de lui accorder.

« Le 1er mars, l’attroupement, comme nous l’avons vu, n’était encore que de quatre cents hommes ; il était de cinq mille, le 3 mars, aux forges de Beaudoin ; le 6, à Verneuil, il était de huit mille. Le plan de campagne était tracé ; on annonçait qu’à Évreux il se trouverait cinq mille individus, et qu’après avoir soumis la ville à ce qu’ils appelaient leur volonté, le même attroupement passerait dans Seine-et-Oise où, à la même époque, il y avait de pareils rassemblements… Les mêmes excès avaient lieu, à la même époque, dans les départements voisins d’Eure-et-Loir, de l’Oise, de Seine-et-Oise et de la Seine-Inférieure. »

Évidemment, les autorités électives secondent ou tolèrent, en bien des points, l’action des paysans. Et cela seul prouverait qu’il ne s’agit point ici de ceux que les paysans eux-mêmes appelaient « les brigands », c’est-à-dire, les mendiants et les vagabonds. C’est, pour ainsi dire, toute la population rurale, à l’exception des grands propriétaires bourgeois et des gros fermiers, qui est en mouvement. Il y a là comme une mise en œuvre de ces cahiers paysans, dont l’accent si véhément retentit encore à notre pensée, malgré les efforts des légistes bourgeois des villes pour en amortir et assourdir la puissance. Vraisemblablement, les mêmes légistes et praticiens de villages qui aidèrent les paysans à rédiger les cahiers vibrants des paroisses concourent, aujourd’hui, à organiser le mouvement et fixent avec une certaine sagesse le prix auquel il convient de payer les denrées.

À Melun, trente communes en armes se présentent à la halle pour y taxer le pain : à la demande de la municipalité de Melun les communes rurales déposent les armes, mais maintiennent la taxation du pain. Le mouvement se fait d’ensemble, avec unité et mesure.

Parfois, il est vrai, comme à Épernon, dans le Loir-et-Cher, il n’y a qu’un soulèvement tumultueux et pour taxer uniquement le blé et le pain, « Si nous diminuons notre blé de 4 francs, demandent les propriétaires, c’est-à-dire, si nous le donnons pour 20 livres, sera-t-on content ? » Alors « le nommé François Breton, terrassier à Épernon, armé d’un bâton d’environ deux pieds de long, le nommé Conice, journalier au Paty, commune de Bancher, armé d’un sabre, le nommé Marigny fils dit Cucu, le nommé Georges Pichot, se récrient sur le prix du pain, les trois premiers sont montés sur les sacs et ont dit : C’est trop cher, nous le voulons à 18 livres. Et pendant ce temps, la garde nationale de Banches et quarante gardes nationaux de Houx, « armés de fusils, de hallebardes, serpes et autres instruments », aidaient le peuple à imposer à la municipalité d’Épernon la taxation du grain. Le commandant de la garde nationale de Houx, le nommé Legueux, était parmi les plus animés.

Ainsi les gardes nationales villageoises, formées en grande partie de paysans pauvres et de petits cultivateurs, mettaient au service des revendications paysannes la force légale qu’elles avaient reçue de la Révolution. Sur l’état d’esprit des gardes nationaux des campagnes cela jette un jour curieux. Là vraiment, la distinction des citoyens actifs et passifs était à peu près illusoire, et sans doute le pauvre paysan qui payait assez d’impôt pour être citoyen actif et garde national ne s’offensait pas en un jour de soulèvement, que le citoyen « passif », armé d’une pioche ou d’une hache se joignît à lui pour ramener à un prix modéré le pain trop cher et aussi les fers de la forge dont tous avaient besoin pour leur houe, leur pelle ou leur charrue. Certes, tous ces paysans n’avaient pas de grandes vues générales. Il n’apparaît pas qu’ils aient su rattacher leurs revendications aux principes de la Révolution et aux Droits de l’Homme. Aussi étaient-ils parfois suspects, non seulement à la bourgeoisie possédante, mais aux ouvriers révolutionnaires des petites villes ; c’est ainsi que dans l’Eure, les gardes nationaux de la commune de l’Aigle, parmi lesquels il y avait beaucoup d’ouvriers, contribuèrent très activement à réprimer ces mouvements paysans. Les ouvriers de l’Aigle travaillaient dans des fabriques d’épingles ; mais par suite du manque de fil de laiton (toutes les matières premières se faisant rares à cette date) ils avaient dû suspendre leur travail quelques jours, mais ils disaient : « Pour la Révolution, quand même ! » et ils couraient refouler les bandes paysannes dont ils craignaient qu’elles fussent poussées par « la main invisible » de la contre-révolution. Mais qu’auraient dit ces ouvriers de l’Aigle si les paysans avaient su leur répondre ? « Nous ne faisons que suivre le mouvement de vos frères de Paris… Comme eux, nous luttons contre les accapareurs, contre les égoïstes qui détournent à leur profit la Révolution. » Mais les pensées paysannes étaient incertaines et confuses et d’un égoïsme un peu court.

Pourtant, et ceci a un haut intérêt historique, c’est la préparation populaire, c’est la première application spontanée des lois futures sur le maximum. Et on comprend à la réflexion que jamais même l’audacieuse Convention n’aurait pu ou n’aurait osé régler le prix de toutes les denrées en France, si cette entreprise formidable n’avait été préparée à la fois par le mouvement des sections de Paris et par les soulèvements des paysans durant l’année 1792.

À Verneuil, les paysans taxent le blé, le pain, le beurre, les œufs, le bois et le fer. Mais, cela va plus loin. Ils comprennent qu’à taxer ainsi les denrées, s’ils frappent les gros fermiers, ils risquent de mécontenter aussi les petits fermiers. De plus, les gros fermiers eux-mêmes peuvent alléguer qu’à raison de la hausse des denrées leur fermage aussi a été accru. Quelle réponse ? une seule : reviser les baux, et selon le rapport du directoire d’Évreux, les paysans « après avoir, disent-ils, établi une police générale des prix, doivent parcourir les campagnes, se faire représenter les baux des fermiers, faire réduction dans le prix, et menacer ensuite les propriétaires de les piller ». Il est clair qu’il s’agit là de menaces conditionnelles ; c’est seulement si les propriétaires refusaient la diminution des baux qu’ils seraient pillés, et il paraît infiniment probable que les petits fermiers étaient dans le jeu : ils se faisaient forcer la main pour une réduction des baux.

Ainsi il y a, en ces régions, tout un frémissement de la vie paysanne compliquée et enchevêtrée. Oh ! comme Taine, cet idéologue mal informé et peu consciencieux, a simplifié et brutalisé tout cela ! Comme il a donné un faux air de bestialité déchaînée à la subtilité paysanne aiguisée encore par la Révolution ! Et comme ses formules sont grossières et pauvres à côté de ces vastes et fines fermentations !

De tous ces mouvements, les autorités administratives, après le premier moment de surprise, avaient d’ailleurs aisément raison, et le plus souvent sans effusion de sang. La bourgeoisie révolutionnaire disait aux paysans avec tant de force et un tel accent de sincérité qu’ils allaient, par l’anarchie, ramener l’ancien régime, que les « séditieux » étonnés et confus se laissaient bientôt arrêter sans résistance.

La question des biens des émigrés ajoutait beaucoup dans les campagnes à l’excitation. Elle s’était déjà posée plusieurs fois à l’Assemblée constituante même, qui avait hésité à la résoudre. La Législative avait décrété le 13 décembre que les créanciers de l’État ne pourraient toucher les arrérages de leurs rentes que s’ils faisaient la preuve qu’ils résidaient dans le royaume depuis six mois au moins. C’était le séquestre mis sur une partie des biens mobiliers. Restait la grande question des biens fonciers. Ici encore, comme pour les décrets du 4 août, il semble que ce sont les mouvements spontanés des campagnes qui hâtèrent les décisions de l’Assemblée. Au moment où les paysans voyaient procéder à la vente des biens d’église nationalisés, au moment où ils entendaient dénoncer les nobles émigrés comme des traîtres à la patrie, la tentation devait leur venir naturellement de mettre la main sur les biens de ces traîtres, de se partager leurs terres et les dépouilles du château. Quoi ! ces hommes qui nous ont si souvent opprimés et exploités, qui nous ont volé les biens communaux, qui nous ont accablés pendant des siècles de dîmes et de taxes sont allés à l’étranger, ils se préparent à porter les armes contre la France, contre la Révolution ! Et, vainqueurs, ils appesantiraient de nouveau sur nous l’antique joug ! Ils se serviraient même, pour nous combattre et nous ramener en servitude, du revenu de ces biens que si longtemps, pauvres corvéables, nous travaillâmes pour eux ! Saisissons-les. Peut-être aussi, les paysans se disaient-ils, que si les biens des émigrés étaient nationalisés comme les biens d’église, ils seraient mis en vente, et que seuls les cultivateurs aisés et les riches bourgeois pourraient en acquérir des parties. Ne valait-il pas mieux procéder spontanément à une sorte de répartition ? C’est la crainte de ce mouvement paysan qui amena Lamarque à la tribune le 21 janvier 1792. « La mesure que je vous propose, messieurs, c’est le séquestre des biens de tous les traîtres conjurés contre la Constitution et l’État. Hâtez-vous d’annoncer dans les départements que ceux qui, par leurs complots, auront nécessité la guerre, en payeront les frais, et que les citoyens qui en supporteront les fatigues, doivent en être indemnisés…

«… Et, à cet égard, messieurs, je dois vous faire connaître un fait bien capable de presser votre détermination.

« Dans le département de la Dordogne, il est un district qui, seul, vient de faire fabriquer 3,000 piques, et dont la garde nationale, après avoir ouvert une souscription pour le payement des contributions exonérées, vous envoie dans ce moment une députation chargée de se plaindre de ce qu’on la laisse dans l’inaction et de vous demander, messieurs, qu’on lui ordonne de se réunir incessamment à ses frères d’armes pour la défense de la liberté. Mais dans le voisinage de ce district, quelques habitants des campagnes ont fait, dit-on, une liste de tous les émigrés de leurs contrées et n’écoutant que leur indignation contre ces traîtres, ils menacent au premier signal de piller, de ravager leurs possessions et d’incendier leurs châteaux. »

Lamarque fut interrompu par les murmures violents de l’Assemblée, qui crut qu’il voulait encourager les actes de destruction, et par les applaudissements des tribunes. Il y eut grand émoi des députés dont beaucoup demandèrent que les propriétés des nobles et des émigrés, en attendant que la nation en disposât, fussent mises spécialement sous la surveillance et la protection des corps administratifs. Il paraît certain que si l’Assemblée n’avait pas statué assez vite sur les biens des émigrés, un irrésistible mouvement d’agression et de pillage se serait produit. Il n’est qu’à voir, en avril, le soulèvement de plusieurs cantons du district de Nîmes et du district d’Alais. De grandes troupes de paysans se mettaient en marche pour abattre les écussons seigneuriaux de plusieurs châteaux, pour en piller et brûler une vingtaine, et telle était l’exaspération générale contre ceux qui après avoir pressuré le pays le trahissaient, et appelaient l’étranger, qu’au témoignage du directoire du département du Gard « aucune force publique n’appuyait la résistance, et l’égarement des gardes nationaux était tel qu’ils regardaient comme des actes de patriotisme les coupables violences qui se commettaient sous leurs yeux. »

Les biens d’Église étaient à l’abri de ces violences instinctives et sauvages. Ils avaient été déclarés biens de la nation, et, soit qu’ils eussent été acquis par les municipalités et encore en leur possession, soit qu’elles les eussent mis en vente, ils n’étaient plus des biens d’église : ils faisaient partie du monde nouveau. Tous les souvenirs d’oppression, d’exploitation et de haine étaient comme dissipés par l’éviction de l’Église et par l’avènement de nouveaux propriétaires. Tous ceux, grands bourgeois, petits bourgeois, paysans, artisans, qui en avaient acquis ou qui en convoitaient ne fût-ce qu’une parcelle, veillaient sur la sûreté d’un bien qui était leur ou destiné à le devenir. Ainsi, pour les biens d’église, la vaste expropriation révolutionnaire et légale prévenait les violences individuelles. Au contraire, les seigneurs, les nobles, avaient gardé la propriété de leurs domaines ; bien mieux, comme nous l’avons vu, ils prétendaient encore, selon la lettre et l’esprit des décrets de la Constituante, percevoir les rentes féodales non encore rachetées. Et lorsque les nobles, ne laissant au domaine ou au château que leurs hommes d’affaires, allaient à l’étranger emportant leurs écus, privant le pays de leurs dépenses dont il vivait, les colères étaient au comble : je vois, par exemple, dans un « procès-verbal de la conduite de la municipalité de Villefranche, dans l’Aveyron (du 27 avril), qu’en cette région sauvage où tant de durs châteaux hérissaient les crêtes et terrorisaient les vallées, les esprits, un moment excités dans les premiers jours de la Révolution, puis assez calmes dans les années 1790 et 1791, s’étaient soulevés au printemps de 1792.

« Ce fanatisme incendiaire, dit le procès-verbal, gagna notre département au commencement de la Révolution ; mais le supplice de quelques coupables arrêta la contagion. Toutes les propriétés ont été respectées parmi nous jusqu’au temps où l’émigration et les menaces de quelques ci-devant seigneurs ont servi de motif ou de prétexte à de nouveaux pillages. » Et, ce qui est frappant, c’est qu’à ces pillages toute la population semble participer avec une absolue sécurité de conscience. C’est comme la prise de possession d’un bien que le noble détenait injustement. Je ne sais rien de plus significatif à cet égard et de plus baroque tout ensemble que le procès- verbal de la gendarmerie après le pillage du château de Privezac. On y voit qu’il n’y a presque pas de maison où quelque objet du château ne soit bizarrement mêlé au pauvre mobilier des paysans ou artisans aveyronnais.

« Chez la femme Romire, nous avons trouvé une jupe de houdrin verte, une pièce papier tapisserie, une veste de chasse drap de Silésie, boutons jaunes, etc., etc. (J’abrège forcément…) Étant entrés chez Gabriel Lausiac, dit Caffé, avoir trouvé dans la maison un fauteuil en damas citron avec son coussin et deux chaises garnies en jonc… Dans la maison de Jeanne Pourcel, fille de feu Bernard, avons trouvé un fauteuil en damas citron… une boîte à toilette en fer blanc, un manchon peau de cygne, un chapeau de paille à haute forme… Chez Joseph Mestre, aubergiste, commençant par fouiller son écurie, avons trouvé une vache (qu’il avoue provenir de l’écurie de M. de Privezac.) Chez Marie Levet, un morceau d’étoffe en rouge, une porte de grande armoire… Chez Gabriel Brugnet, trois roues de charrette, quatre charrues… Chez Jean Magner, charron, quatre contrevents, un porte-manteau en cuir… Chez Pierre Adémar, peigneur de laine, un sac de lentilles, un rideau de voiture, une serviette pour des enfants… Chez Antoine Bories, matelas, chaises, paire de draps de lit toile de Rohan… Chez Bernard Vidal, surtout en soie, trois jupes en blanc garnies en falbalas, couverte piquée en soie verte, coiffes fines garnies de dentelles de Flandre, un chapeau rond à haute forme, souliers pour femme, roues de charrettes, etc., etc. Dans la maison Bedene, malle pleine d’effets, de jupes, déshabillés, etc..

Et parmi les personnes désignées comme ayant donné l’assaut, je relève à côté de beaucoup de fils de propriétaires paysans, bien des artisans ; Pierre Grais, couvreur, du lieu de Privezac ; Jean-Antoine Foissac, dit Lou David, charpentier ; et son frère, tailleur, dudit Privezac ; Guillaume Tournier, couvreur, Pierre François dit Morigon, couvreur, du village d’Anglas ; Couderc, charpentier de la paroisse de Drulille, etc., etc.

Tout le pays y était et tous avaient emporté quelque chose. Si l’Assemblée n’avait pas prononcé le séquestre des biens des émigrés, si elle n’avait pas, si je puis dire, au fronton des châteaux armoriés, remplacé les vieux écussons par la Nation et la loi, il est probable que partout des scènes de pillage, assez répugnantes d’ailleurs, se seraient produites. De même, si la Révolution sociale éclatait avant que l’organisation du prolétariat fût assez forte, ce n’est qu’en nationalisant sans retard les usines, les grands magasins et les grands domaines qu’on les sauverait, en plus d’une région, de la destruction sauvage ou des basses pilleries.

La proposition de Lamurque fut renvoyée au Comité de législation. Et tout d’abord, le rapporteur Sadillez, organe des modérés, ne proposa qu’une mesure assez anodine : frapper les revenus des biens fonciers des émigrés d’une triple imposition. La gauche se récria. Ce n’est point cela seulement que voulait l’Assemblée : elle voulait que tous les biens des nobles fussent mis sous la main de la nation pour répondre des dépenses de guerre que la trahison des émigrés imposait à la France.

Le Comité, cédant un peu au courant, proposa alors de combiner l’idée du séquestre et celle de la triple imposition. Vergniaud s’écria qu’il n’y avait aucune raison de limiter le droit de la nation sur les revenus et les biens des émigrés. Et l’Assemblée, après avoir émis le 9 février un vote de principe qui mettait les biens des émigrés sous la main de la nation, après avoir commencé le 5 mars l’étude des moyens d’application et entendu le 10 mars l’éloquente adjuration de Vergniaud la priant de faire œuvre décisive, adopta enfin le 30 mars le texte définitif.

« L’Assemblée nationale, considérant qu’il importe de déterminer promptement la manière dont les biens des émigrés qu’elle a mis sous la main de la nation par son décret du 9 février dernier seront administrés, de régler les moyens d’exécution de cette mainmise et les exceptions que la justice ou l’humanité prescrivent, désirant aussi venir au secours des créanciers qui seront forcés de faire vendre les immeubles de leurs débiteurs émigrés, en substituant aux saisies réelles un mode plus simple et moins dispendieux, déclare qu’il y a urgence.

« L’Assemblée nationale, après avoir déclaré qu’il y a urgence, décrète ce qui suit :

« Article 1. — Les biens des Français émigrés et les revenus de ces biens sont affectés à l’indemnité due à la nation.

« Article 2. — Toutes dispositions de propriété, d’usufruit ou de revenus de ces biens, postérieure à la promulgation du décret du 9 février dernier, ainsi que toutes celles qui pourraient être faites par la suite tant que lesdits biens demeureront sous la main de la nation sont déclarées nulles.

« Article 3. — Ces biens, tant meubles qu’immeubles, seront administrés de même que les domaines nationaux par les régisseurs de l’enregistrement, domaines et droits réunis, leurs commis et préposés, sous la surveillance des corps administratifs. »

La mesure était rigoureuse. Quand les modérés voulaient frapper seulement le revenu d’une triple imposition, ils entendaient non pas ménager le revenu qui aurait été ainsi absorbé aux trois quarts, mais laisser en dehors de l’opération le fond même. Au contraire, sous l’impulsion des Girondins maîtres du pouvoir depuis le milieu de mars, c’est le fond même, tout comme le revenu, qui est retenu comme garantie de l’indemnité due par les

nobles.
Rébus sur les Assignats.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


À dire vrai, comme la guerre est imminente, c’est la nationalisation pure et simple des biens des émigrés. Et les mêmes agents qui administrent le domaine national sont chargés d’administrer les biens des nobles, devenus, en somme, partie intégrante du domaine national. Enfin toutes les opérations par lesquelles les émigrés, avertis des suites inévitables du décret du 9 février, auraient transférée d’autres, réellement ou activement, la propriété de leurs biens, étaient annulées et le séquestre rétroagissait jusqu’au 9 février. De même que, en nationalisant les biens d’Église et en interdisant les vœux, la Révolution avait garanti la dette des créanciers du clergé, accordé aux moines et nonnes un abri et une pension, de même, en ce qui touche les émigrés, la Révolution règle la procédure qu’auront à suivre les créanciers des émigrés pour recouvrer leur créance sur les biens séquestrés.

Elle décide, en outre, par l’article 17 du décret, que dans tous les cas on laissera aux femmes, enfants, pères et mères des émigrés, la jouissance provisoire du logement où ils ont leur domicile habituel, et des meubles et effets mobiliers à leur usage qui s’y trouveront ; il sera néanmoins procédé à l’inventaire desdits meubles, lesquels, ainsi que la maison, demeureront affectés à l’indemnité.

Enfin elle statue, par l’article 18 : « Si lesdits femmes ou enfants, pères ou mères des émigrés sont dans le besoin, ils pourront en outre demander, sur les biens personnels de ces émigrés, la distraction à leur profit d’une somme annuelle qui sera fixée par le directeur du district du lieu du dernier domicile de l’émigré, et dont le maximum ne pourra excéder le quart du revenu net, toutes charges et contributions acquittées, de l’émigré s’il n’y a qu’un réclamant, soit femme, enfant, père ou mère ; le tiers, s’ils sont plusieurs jusqu’au nombre de quatre ; la moitié s’ils sont en plus grand nombre. »

Des voix passionnées avaient demandé que, de même que les créanciers ordinaires quand ils saisissaient le bien qui servait de gage à leur créance, s’inquiétaient seulement du chiffre de leur créance et non des besoins de la famille du débiteur, la Révolution, créancière souveraine, ne déduisit pas les frais de vie de la femme, de la mère et des enfants de l’émigré, du gage sur lequel la nation trahie mettait la main. Mais une pensée d’humanité plus large avait prévalu, qui ne pourra se maintenir longtemps dans la violence croissante de la tempête.

Si la grande Révolution socialiste et prolétarienne a l’admirable fortune de s’accomplir par une action régulière et paisible, elle méditera utilement l’esprit de ces premières décisions, énergiques et clémentes, de la Révolution bourgeoise.

Mais dès lors cette sorte de réserve au profit de la famille des émigrés ne devait pas apparaître comme un obstacle à la nationalisation définitive ou même à la mise en vente des biens des nobles. Car de même que la Révolution avait levé l’hypothèque spéciale des débiteurs sur les biens du clergé pour leur donner hypothèque générale sur l’ensemble des biens nationaux, de même elle pouvait assurer aux familles des émigrés l’espèce de pension alimentaire prévue par le décret du 30 mars en la prélevant non plus sur les revenus particuliers des biens séquestrés ou vendus, mais sur l’ensemble des ressources procurées par la vente. Aussi, dès ce moment, dut-il apparaître aux esprits clairvoyants que les biens des émigrés ne tarderaient pas à suivre aux mains de la Révolution les biens de l’Église.

Ce même jour du 30 mars où l’Assemblée législative préludait, par la mise en séquestre des biens des émigrés, à leur mise en vente, qui sera décidée le 10 août, revenait devant elle un débat qui passionnait bien des intérêts.

Il s’agissait de l’aliénation des forêts nationales. Depuis des mois la question était posée. Quand l’Assemblée avait dû aborder l’organisation du service des forêts, plusieurs députés avaient demandé qu’elles fussent vendues. Ils alléguaient que tout service public était onéreux, que les forêts, devenues propriétés particulières, seraient beaucoup mieux gérées, qu’elles rapportaient à peine un revenu net de 4 ou 5 millions, et, qu’au contraire, si elles étaient vendues à leur valeur, qui, selon les uns, dépassait 300 millions, selon d’autres, atteignait un milliard, l’État serait débarrassé d’une grande partie de la dette.

Ils prétendaient que laisser à l’État, c’est-à-dire à ceux qui pouvaient, en un jour de défaillance des esprits lassés, s’emparer de l’État, un domaine aussi vaste, une ressource aussi puissante, c’était constituer d’avance au despotisme une réserve financière près de laquelle la liste civile n’était rien. À ceux qui s’effrayaient, pour notre industrie, de la disparition ou de la diminution possible des forêts, ils répondaient que trop longtemps la France routinière n’avait compté que sur le bois pour ses usines à feu. L’heure était venue de suivre l’exemple de l’Angleterre, de fouiller profondément le sol et d’extraire le charbon de terre.

D’ailleurs aux particuliers qui achèteraient des parties de forêts, la loi pourrait faire l’obligation de garder certaines essences, de ménager certains arbres pour la marine. Toutes ces raisons étaient assez faibles. Mais la vérité est que les financiers de la Révolution commençaient à s’inquiéter de la dépréciation de l’assignat, et une vaste opération de ventes s’ajoutant soudain aux ventes en cours leur paraissait de nature à frapper les esprits d’étonnement, à manifester les ressources inépuisables de la Révolution, et à relever ou soutenir le crédit du papier révolutionnaire. Surtout la Gironde, déchaînant une grande guerre, voulait être assurée de pouvoir la porter sans fléchir, et elle cherchait de nouvelles ressources, de nouveaux appuis au crédit de l’assignat. Robespierre lui reprochait âprement de sacrifier ainsi à ses fantaisies belliqueuses le domaine national.

Les départements du Midi, qui possédaient peu de forêts, en acceptaient volontiers l’aliénation qui assurait aux rentiers et porteurs d’assignats des villes méridionales des garanties nouvelles. Au contraire, les représentants des régions où il y avait de grandes forêts, en particulier ceux de l’Est, protestèrent avec violence. Ils affirmèrent qu’il faudrait bien du temps avant que les travaux des mines fussent assez poussés pour que le charbon de terre pût remplacer le bois. Ils dirent que les forêts ne pouvaient être exploitées et, par conséquent, vendues par petites parcelles, que seules de puissantes compagnies capitalistes mettraient la main sur le domaine forestier de la nation, que les pauvres seraient privés, par l’égoïsme brutal des nouveaux propriétaires, des secours qu’ils trouvaient dans les forêts nationales dont ils emportaient le bois mort, que les industries à feu tomberaient sous la tutelle de ces compagnies monopoleuses, détentrices du bois sans lequel les forges, les verreries ne pouvaient produire. Et dans la véhémence de leur colère, ils allèrent jusqu’à insinuer que ces compagnies avaient acheté les législateurs assez coupables pour proposer un pareil attentat contre la propriété nationale, le droit des pauvres et l’intérêt de l’industrie. Qui sait même, ajoutaient-ils, si les ennemis de la patrie, si les étrangers acharnés à la perdre, comme les aristocrates anglais, n’achèteront pas les forêts de la France trahie ?


Billet de confiance de 30 deniers de la municipalité de Cordes (Tarn).
(Extrait d’un opuscule de M. Portal, archiviste du Tarn, et avec son autorisation).


« Au milieu des massifs de forêts, dit Vosgien, député du département des Vosges, se trouvent, dans les Vosges, des métairies, espèce unique de propriété pour ce pays, et où se nourrissent des troupeaux plus ou moins nombreux, suivant les ressources des pâturages rassemblés près de chacune d’elles ; leurs produits alimentent les départements voisins et ne sont point inférieurs à ceux de la ci-devant Bretagne. Cependant la moindre négligence nouvelle dans la conservation des bois les forcerait à quitter leurs habitations, presque ruinées par la très vicieuse administration financière de l’ancien régime. Mais d’ailleurs la surveillance publique d’une propriété particulière les mettrait en vain à l’abri de ce danger si les pacages leur étaient ôtés, et cependant il serait impossible de concentrer dans la vente l’espérance d’une direction privée très soignée et la conservation des usages locaux, ni qu’il faudrait, pour obtenir la première, avoir transmis avec la propriété tous les droits qui s’y attachent, suivant les éléments de la raison reconnus par la Constitution. »

Et il soulève ensuite la grave question des biens communaux :

« Les communautés sont propriétaires ou usagères de presque tous les bois qui les environnent… Dans le premier cas, les dépouillerait-on ? L’iniquité de la vente générale ne nous permettrait qu’une faible probabilité qu’on s’arrêterait au dernier pas. »

Et quant au droit d’usage, les capitalistes acquéreurs se hâteraient de le faire disparaître « les communautés auxquelles les maîtrises (des forêts) délivrent du bois pour le charronnage, les bâtiments et le chauffage, et dont les droits sont renfermés dans le mot d’usagères, seraient donc ainsi privées de cette ressource, et le pâturage, qui leur est permis à certaines époques dans les taillis et en tout temps dans les sapinières, et qui leur est doublement utile puisque les gros troupeaux y trouvent un asile contre la chaleur du jour, y serait encore interdit, toutes les forêts deviendraient dès lors un grand parc. »


Billet de confiance de cinq sous, du département du Tarn.
(Extrait d’un opuscule de M. Portal, archiviste du Tarn, et avec son autorisation).


Presque seul parmi les députés de l’Est, Vuillier était favorable à l’aliénation :

« Je suis peu frappé de ces craintes, disait-il, car l’on suppose les capitalistes accapareurs en petit nombre ou en grand nombre. Dans le premier cas, la supposition est chimérique, parce qu’il n’y a nulle proportion entre la valeur des forêts nationales et les facultés d’un petit nombre d’individus, quelque énorme que puisse être leur fortune ; dans le second cas, la coalition d’un grand nombre de capitalistes paraît aussi improbable que le serait celle de tous les propriétaires fonciers du royaume pour maîtriser le prix du blé ou de toute autre denrée. »

Selon lui, les forêts exploitées par des particuliers le seraient mieux, et l’État serait débarrassé d’un soin pour lequel il n’est pas fait. Par la possession des forêts il est propriétaire foncier, il est en outre industriel, manufacturier, à cause des industries qui dépendent des forêts nationales et qui contractent des baux avec l’administration. Laissez faire l’industrie privée. Ainsi s’ouvrait, à propos des forêts, la lutte entre le capitalisme privé et le domaine d’État, qui pendant tout le dix-neuvième siècle se poursuivra à propos des chemins de fer, des mines, des canaux, et encore des forêts. Turpetin, député du Loiret, disait, au contraire de Vuillier :

« On ne saurait se dissimuler qu’il n’y a que des compagnies de capitalistes en état d’acquérir de grandes masses de forêts. Il en est qui couvrent plusieurs lieues de terrain, sans être divisées par aucune autre propriété ; aussi n’y a-t-il rien à espérer de la concurrence et tout à craindre de la cupidité. D’avides millionnaires sollicitent et pressent votre décision. Ce qu’ils auront à payer d’abord, ils le trouveront, et au delà, dans la seule superficie. »

« Les compagnies sont prêtes, s’écrie à son tour Chéron, député de Seine-et-Oise, elles attendent, pour lever leur tête hideuse, que vous leur ayez jeté leur proie ; déjà même la calomnie a osé proférer de sa bouche impure que ces compagnies de conspirateurs avaient l’audace et l’impudence de se vanter qu’elles étaient sûres du succès de leurs complots… et qu’il existait parmi nous des membres assez corrompus pour être en relation intime avec elles… Le cri d’alarme qui s’est élevé dans tous les points de la France sur cette funeste proposition n’est pas le cri d’une faction corrompue, c’est le cri du besoin, c’est la voix impérieuse du peuple, du souverain, qui tonne contre les agioteurs : « Vous ne détruirez pas mes forêts ; c’est mon bien, c’est celui de mes enfants ; c’est avec elles que je construis mon logement, que je corrige la rigueur de l’hiver ; c’est à elles que je dois le manche de ma bêche, le corps de ma charrue et le bois qui porte le fer garant de ma liberté. »

Nombreux enfin sont les députés ou les pétitionnaires qui signalent l’état de dépendance où tomberait l’industrie à l’égard des capitalistes maîtres des forêts. Ici encore, on croit entendre, à propos des forêts, la longue plainte qui s’élèvera pendant tout le dix-neuvième siècle contre les compagnies de transport et les compagnies de charbonnages, maîtresses par leurs tarifs de la production. Étienne Cunin, député de la Meurthe, dit, le 2 mars, avec précision et force :

« Les départements de la Meurthe, Meuse, Moselle, Vosges, Doubs, Jura, Haute-Saône, à raison de l’humidité du sol et de la graisse de leurs pâturages n’ont que des laines très grossières ; la même cause et la froideur du climat leur interdisent l’élève des vers à soie et ne leur donnent que des lins et chanvres de la dernière qualité… La nature leur a donné en dédommagement des sources salées et des mines de fer ; l’industrie des habitants, qui ne pouvait soutenir la concurrence des autres fabriques du royaume (pour les draps et soieries), s’est portée vers l’exploitation des mines et des autres usines à feu. Dépourvus de fossiles combustibles, mais riches en forêts, dont la quantité, dans l’ancienne province de Lorraine seule, est à peu près d’un quart de toutes celles du royaume, les habitants ont établi et construit des salines, des forges, fonderies, ferblanteries, des verreries et des faïenceries ; le produit de ces manufactures, versé chez l’étranger et dans l’intérieur de la France ramène une partie des sommes que l’importation ces soieries, draperies et toiles en a tirées.

« La majeure partie de ces usines a une affectation emphytéotique dans les forêts nationales (c’est-à-dire des baux de 99 ans qui assurent du bois à des conditions déterminées) ; tous les entrepreneurs n’ont construit que dans l’assurance qu’ils auraient les bois à bas prix ; si la nation retire les forêts et les met en vente, outre qu’elle sera forcée d’indemniser les emphytéotes de la non-jouissance de leurs baux, ce qui égalera peut-être le prix de la vente des forêts, toutes les usines à défaut d’aliments ou forcées de les acheter au prix que les acquéreurs seront les maîtres de tenir le bois, tomberont d’elles-mêmes ; 10,000 ouvriers habitués dès l’enfance au travail de ces usines, resteront sans ressources, seront plongés dans l’extrême misère. »

De même, les citoyens d’Épinal, dans leur pétition, disent à l’Assemblée, le 30 mars :

« Bientôt aussi ces mêmes propriétaires de forêts accapareraient nos fabriques en forçant par les mêmes moyens ceux qui les auraient établies à les leur vendre ou céder au rabais ; ce qui finirait par mettre toutes nos fabriques dans les mêmes mains, et par rendre encore nos nouveaux forestiers maîtres du prix de toutes les fabrications du royaume, nouveau monopole, aussi redoutable, aussi cruel que celui de la matière même du bois. »

Devant cette opposition énergique et presque violente le projet d’aliénation fut ajourné et tomba. Mais quel frémissement de tous les intérêts ! Il n’y a pas une forme de la vie économique et sociale du pays qui ne soit mise en question.

En même temps que les paysans se défendaient contre l’aliénation des forêts de l’État, ils tentaient en bien des points de reprendre aux seigneurs le domaine communal usurpé par eux. Il ne leur suffisait pas de s’affranchir des redevances féodales et d’en demander ou d’en imposer la suppression gratuite. Ils se souvenaient du long travail de spoliation par lequel les seigneurs avaient saisi la terre, les bois, les prairies qui furent à tous. Et ils en exigeaient la restitution. Mais, comme nous l’avons vu dans les cahiers, aucune conception précise, aucune vue d’ensemble ne guidait les paysans dans la question des biens communaux. Les uns voulaient les maintenir en les complétant par les reprises exercées sur les seigneurs ; les autres voulaient procéder au partage. Duphénieux signale à l’Assemblée, le 5 février 1792, les agitations qui se produisent à cet effet dans le Lot :

« Je vous observerai encore, Messieurs, qu’il y a eu aussi dans ce département des insurrections qui ont eu pour objet le partage des biens communaux, lesquels sont très considérables et très mal administrés. L’Assemblée constituante avait annoncé qu’elle s’occuperait de régler ce partage. Plusieurs communes, impatientes de ne pas voir arriver le décret à cet égard, s’en sont occupées elles-mêmes et ont déjà divisé leurs biens. D’autres ont voulu les imiter, mais elles ont rencontré beaucoup d’opposition, beaucoup d’obstacles, et il en est résulté, pour ainsi dire, une guerre civile dans chaque canton. » Il demandait un rapport immédiat. Mais Laureau rappela combien la question était complexe et malaisée.

« Je ne pense pas, dit-il, qu’il faille charger le Comité d’agriculture de présenter un projet de décret pour le partage des communaux… Vous préjugerez ainsi que ces communaux seront partagés, et que le Comité n’en indique que le mode. Il serait bien dangereux qu’un pareil préjugé décidât précipitamment et sans examen sur une des plus importantes questions de l’administration rurale de ce royaume. Des partages communaux ont déjà été faits dans plusieurs provinces ; ces essais n’ont pas été assez heureux pour faire adopter de confiance et sans examen une mesure générale de cette nature. »

Le problème fut réservé, et la Législative ne le résoudra pas, mais il était présent aux esprits, et là encore perçait l’inquiétude d’un ordre nouveau.

En novembre 1790, la Constituante avait décidé que, passé un délai d’un an, la faculté de se libérer en douze annuités serait abolie et qu’il faudrait s’acquitter en quatre. Déjà, en décembre 1791, la Législative avait prorogé ce délai jusqu’au 1er mai 1792. Par son décret d’avril 1792, elle le recula encore jusqu’au 1er janvier 1793 : « L’Assemblée nationale, voulant donner aux acquéreurs des biens nationaux qui restent encore à vendre les mêmes facilités pour le payement qu’aux précédents acquéreurs et considérant que le terme pour user de la faculté accordée par le décret du 14 mai 1790 expire au 1er mai 1792, déclare qu’il y a urgence… »

« L’Assemblée nationale… décrète que le terme du 1er mai 1792 fixé par la loi du 11 décembre dernier aux acquéreurs des biens nationaux pour jouir de la faculté accordée pour leur payement par l’article 5 du titre III du décret du 14 mai 1790 sera prorogé jusqu’au 1er janvier 1793, mais seulement pour les biens ruraux, bâtiments et emplacements vacants dans les villes, maisons d’habitation et bâtiments en dépendant, quelque part qu’ils soient situés ; les bois et usines demeurent formellement exceptés de cette faveur.

« Passé le 1er janvier 1793, les payements seront faits dans les termes et de la manière prescrite par les articles 3, 4 et 5 du décret du 4 novembre 1790. »

M. Sagnac s’est trompé lorsqu’il a cru que le décret du 4 novembre 1790, réduisant à quatre années les délais de payement, avait eu un effet immédiat. En fait, par des prorogations successives, la disposition qui accordait douze années fut maintenue, et le mouvement des ventes se trouva ainsi accéléré.

Mais une grande question s’impose à nous : que devenait dans l’universel remuement et ébranlement des intérêts et des habitudes la notion de la propriété ? Qu’on se représente qu’en 1792 la vente des biens nationaux, des biens d’Église réalisée aux deux tiers pendant l’année 1791 se continuait, qu’ainsi aux anciens possédants se substituaient un peu partout, dans des domaines petits et grands, dans des corps de ferme, dans des couvents, dans des abbayes, des propriétaires nouveaux ; que bourgeois et paysans se partageaient les biens d’Église, que les industriels transformaient en manufactures les dortoirs, réfectoires et celliers des moines. Qu’on se rappelle que, malgré la clause du rachat inscrite aux décrets du 4 août, les paysans considéraient les rentes et redevances féodales comme définitivement abolies et qu’ils ne les payaient plus que par force, sur la menace des magistrats, et dans l’attente tous les jours plus impatiente de leur suppression totale et sans indemnité.


De la Nation.
(Almanach du Père Gérard).
(D’après un document du Musée Carnavalet).


Qu’on songe que les biens des nobles émigrés, dès maintenant sous séquestre, et destinés à couvrir les dépenses de guerre, sont promis à des ventes prochaines, et qu’il ne s’agit point là de biens à caractère féodal, mais de propriétés du même ordre que la propriété bourgeoise, foncière ou mobilière. Qu’on se rende compte que, par l’évanouissement du numéraire, la monnaie, presque toute de papier, et n’ayant plus de valeur intrinsèque, empruntait toute sa valeur du crédit de la Révolution elle-même, c’est-à-dire des opérations de la force nationale ; qu’ainsi le signe de toutes les valeurs, l’instrument de tous les échanges, était lié à l’existence et à l’activité de la nation et communiquait à toutes les propriétés, qui dépendaient de son mouvement, un caractère national.

Qu’on se souvienne que les ouvriers des villes et les paysans, quand ils prétendaient taxer toutes les denrées, contrôler et diviser le fermage, prévenir « les accaparements », intervenaient dans le fonctionnement de la propriété bourgeoise en même temps qu’ils supprimaient la propriété ecclésiastique, la propriété féodale et cette propriété des nobles qui ne différait de la propriété des bourgeois que par le sentiment politique des propriétaires. Qu’on se rappelle enfin qu’à propos des biens communaux et des forêts, une bataille se livrait non seulement entre les intérêts nouveaux et les intérêts anciens, non seulement entre les paysans, revendiquant les communaux usurpés, et les seigneurs, mais encore entre les diverses catégories des intérêts révolutionnaires, et que fabricants, artisans, petits paysans défendaient les forêts nationales contre les prétentions de la propriété capitaliste, envahissante et accapareuse. Qu’on recueille les cris de colère du peuple, les grondements et jurements du père Duchesne contre la nouvelle aristocratie de la richesse et contre les monopoleurs. Et on se demandera, en effet, dans cette sorte d’agitation de tous les intérêts et de toutes les idées, dans ce tremblement universel qui, du sol ébranlé, semble se communiquer à la racine de tous les droits anciens ou nouveaux, quel est le sens et quelle est la force, à ce moment, de l’idée de propriété.

À vrai dire, les contre-révolutionnaires prétendaient qu’elle était perdue, anéantie. Ils ne se bornaient plus à annoncer, comme l’abbé Maury, que l’atteinte portée à la propriété de l’Église serait invoquée comme un précédent contre toute propriété.

En 1776, Séguier, avocat du roi, avait requis devant le Parlement contre la brochure de Boncerf : Les Inconvénients des droits féodaux. Il l’avait dénoncée comme une atteinte à la propriété : « Le système qu’on veut accréditer est encore plus dangereux par les conséquences qui peuvent en résulter de la part des habitants de la campagne, que l’auteur semble vouloir ameuter contre les seigneurs particuliers dont ils relèvent. Il est vrai que ce projet ne se montre point à découvert ; on insinue qu’ils ne peuvent que s’adresser à leurs seigneurs pour demander la suppression et le rachat des droits seigneuriaux, qui ne pourra leur être refusé, si tous les vassaux se réunissent et sont d’accord pour faire les mêmes offres. Mais n’est-il pas sensible que cette multitude assemblée dans les différents châteaux de chaque seigneur particulier, après avoir demandé cette suppression et offert le rachat, échauffée alors par les maximes qu’on lui aura débitées, voudra peut-être exiger ce qu’on ne voudra pas lui accorder ?

«…C’est cependant avec ces idées gigantesques et vides de sens que l’on se promet de séduire les faibles et les ignorants qui sont le grand nombre… Que deviendra la propriété, ce bien si sacré que nos Rois ont déclaré eux-mêmes qu’ils sont dans l’heureuse impuissance d’y porter atteinte ? » On devine ce qu’a pu écrire ce même Séguier, en 1792. Dans son écrit : La Constitution renversée, que la mort interrompit, il commente avec une passion agressive l’article 8 : « La Constitution garantit encore l’inviolabilité des propriétés. »

« Admirable garantie ! Et moi, je prends à témoin toute l’Europe et je garantis le renversement de toutes les propriétés. J’interroge tous les propriétaires et je leur demande quel est celui d’entre eux qui ne tremble pas. Je ne parle point de ces motions séditieuses pour introduire des lois agraires, motions toujours funestes et toujours applaudies, motions qui, chez les Romains, faisaient chérir du peuple celui qui avait l’audace de les proposer, et qui, dans le désordre actuel, obtiendraient à celui qui les proposera l’applaudissement des tribunes, le titre de bon citoyen, de ces hommes qui ne cherchent que le pillage et la ruine des propriétés. »

« Comment pourrait-on compter sur les propriétés dans une crise aussi violente, avec un infernal agiotage, avec une émission incalculable d’assignats et de papiers de toutes sortes, lorsque les colonies sont embrasées et la France menacée du même malheur, lorsque par une foule de décrets les propriétés mobilières sont confisquées, soumises à des formalités inexécutables, longues, etc. ?

« Quelles sont donc les propriétés que la Constitution garantit ? Quels sont les biens qui sont à l’abri des dangers des actes du corps législatif, de la banqueroute depuis longtemps commencée ? La Constitution promet une juste et préalable indemnité lorsque la nécessité publique exigera le sacrifice d’une propriété. Œuvre aussi frustratoire que la première et qu’on a mille fois réclamée sans obtenir justice. Où prendre les indemnités légitimes des pertes que l’on a essuyées, de celles que l’on doit essuyer encore ? Le droit de propriété n’existe plus en France ; ce lien fondamental des sociétés est dissous. Une foule de décrets ont attaqué directement le droit de propriété ; le corps constituant et le corps constitué ne l’ont pas épargné, et l’on ose parler de respect, d’inviolabilité, d’indemnité ? Vos assemblées ressemblent à ce brigand qui s’était fait une loi de ne prendre aux passants que la moitié de ce qu’ils avaient dans leurs poches. Un marchand fut arrêté, il n’avait qu’un écu, le voleur veut lui rendre 30 sous : » Autant vaut-il que vous gardiez tout, lui dit le marchand. » — « Non, Monsieur, je n’ai pas le droit de vous prendre plus de 30 sous ; je ne dois pas, en conscience, garder le reste. » Combien de gens à qui l’Assemblée nationale n’a pas laissé la moitié, le quart de ce qu’ils avaient et à qui vos législateurs ont dit en les insultant : C’est pour votre bien que nous vous dépouillons ; c’est pour vous sanctifier, pour vous exercer à la patience, à la vertu. Soyez résigné ; si vous avez la vie sauve, vous serez encore fort heureux. »

Si j’ai reproduit ce réquisitoire assez banal, c’est parce qu’il résume les innombrables pamphlets par lesquels les prêtres, les nobles, les parlementaires, la vieille oligarchie bourgeoise et les coloniaux exhalaient leur fureur et cherchaient à créer la panique. Ce qui est plus intéressant et plus original, c’est le moyen juridique par lequel Séguier essaie de jeter le doute dans l’âme des acquéreurs de biens nationaux. Il constate que les assignats sont hypothéqués sur les biens du clergé, et il ajoute :

« Je demande ce que deviendra l’hypothèque des assignats qui resteront après la vente faite de tous les biens ? Que deviendra l’hypothèque des créanciers du clergé, celle des créanciers de l’État, celle des anciens fonctionnaires publics pour leurs traitements ?… Les acquéreurs des domaines nationaux doivent savoir, par là même, à quelles obligations les biens qu’ils achètent sont hypothéqués. Or, les porteurs d’assignats et les créanciers qui resteront après les ventes consommées seront-ils privés de l’hypothèque que leur titre leur promet ? N’auront-ils pas le droit d’attaquer tous les acquéreurs et de demander la contribution ? Si j’ai quelques notions de droit, il me semble que tel est l’effet de l’hypothèque, et que quand on fait tant que de la promettre, on doit en donner l’effet entier, sinon la nation serait, comme le disait fort bien M. Mirabeau, une voleuse. »

Ainsi, les acquéreurs de biens nationaux sont avertis que si, après la vente complète des biens d’Église, tous les assignats ne sont pas éteints, ce sont les biens acquis par les bourgeois et les paysans révolutionnaires qui serviront à en garantir et réaliser la valeur. Le grand conservateur Séguier, au moment même où il gémit sur la destruction de toute propriété, frappe de discrédit la propriété nouvelle que la Révolution fait sortir du chaos de l’ancien régime. Et il ne m’est pas démontré que si la contre-révolution avait été victorieuse, elle n’aurait pas recouru au moyen juridique imaginé par Séguier pour ressaisir tous les biens vendus. Elle aurait trouvé piquant d’alléguer pour cela un titre révolutionnaire, l’hypothèque de l’assignat. À la première victoire de la contre-révolution, les assignats seraient tombés à rien, le Trésor les aurait acquis à vil prix, et il aurait ensuite exercé sur les biens des révolutionnaires le droit d’hypothèque tel que le définit Séguier. Innombrables étaient les combinaisons de l’ancien régime pour préparer le retour au passé et semer l’épouvante chez tous les possédants.

Les réacteurs affirmaient que dès lors toute propriété était ou frappée ou en péril. Un des plus modérés, Mallet-Dupan, quand il résumait dans le Mercure l’œuvre de l’Assemblée constituante, disait : « Elle laisse… le droit de propriété, attaqué, miné dans ses fondements. » Mais le 16 mars 1792, c’est d’un ton plus violent qu’il parle. Visiblement, il cherche à répandre la terreur. « L’insurrection de Picardie n’est pas apaisée encore que voilà cinq mille brigands ou agitateurs parcourant en armes le département de l’Eure, taxant les grains, commettant mille violences et menaçant d’attaquer Évreux. À Étampes, voilà M. Simoneau, maire de la ville, assassiné à coups de fusil et de piques au milieu de la garde nationale ; à Montlhéry, un fermier haché en morceaux. Et Dunkerque tremble encore de voir renouveler le pillage du mois dernier ; dans le département de la Haute-Garonne, on attaque les greniers, on brûle les maisons ; on rançonne les propriétaires dans la demeure desquels (à Toulouse spécialement et aux environs) l’autorité des clubs a fait placer garnison de gens inconnus ; chacun se croit à l’heure d’un pillage universel ; l’impôt languit plus que jamais ; les percepteurs de redevances n’osent pas les exiger ; on assomme les huissiers de ceux qui osent le tenter ; les bois particuliers sont non seulement dévastés, mais en dernier lieu les communes se les distribuent par des actes en bonne forme. »

Et il essaie, par une tactique que l’expérience démontra prématurée, mais qui sera souvent pratiquée dans la suite, de grouper par la peur tous les « propriétaires », tous les possédants contre la Révolution, contre le peuple, contre la démocratie. « Le jour est arrivé où les propriétaires de toutes classes doivent sentir enfin qu’ils vont tomber à leur tour sous la faux de l’anarchie ; ils expieront le concours insensé d’un grand nombre d’entre eux à légitimer de premières rapines parce que les brigands étaient alors à leurs yeux des patriotes ; ils expieront l’indifférence avec laquelle ils ont vu dissoudre tout gouvernement, armer une nation entière, détruire toute autorité, opérer la folle création d’une multitude de pouvoirs insubordonnés, et couper sans retour les nerfs de la police et de la force publique. Qu’ils ne se le dissimulent pas : dans l’état où nous sommes leur héritage sera la proie du plus fort. Plus de loi, plus de gouvernement, plus d’autorité qui puissent disputer leur patrimoine aux indigents hardis et armés qui, en front de bandière, se préparent à un sac universel. »

Le calcul de Mallet-du-Pan dont Taine s’est borné à paraphraser et à pédantiser les articles, était assez puéril. Il voulait faire communier tous les hommes « d’ordre », dans un même symbole : la propriété. Mais il était impossible d’arrêter la Révolution en faisant une ligue des propriétaires, en constituant la propriété à l’état de force conservatrice. Car, entre la propriété telle que la comprenaient les hommes d’ancien régime et la propriété telle que la comprenaient les révolutionnaires bourgeois les plus modérés, il y avait désaccord et même opposition. La propriété bourgeoise, pour se définir et grandir, pour conquérir toute la liberté d’action et toutes les garanties nécessaires, devait refouler la propriété d’ancien régime, toute surchargée de prétentions féodales ou nobiliaires, et qui cherchait son point d’appui non dans le droit commun de la propriété, mais dans le privilège monarchique, caution de tous les autres privilèges. Appuyer la contre-révolution sur la propriété, c’était lui donner une base disloquée : les propriétaires ne formeront une classe que lorsque la propriété bourgeoise ayant vaincu et éliminé la propriété d’ancien régime, deviendra tout naturellement le centre de tous les intérêts. Cette coalition des propriétaires, rêvée en 1792 par Mallet-du-Pan, bien loin de pouvoir arrêter la Révolution, supposait au contraire la victoire complète de la Révolution.

En vain essaie-t-il de créer artificiellement par la peur une entente que la nature des choses ne permettait pas à ce moment. D’abord, les désordres qu’il énumère sont partiels, ils ne sont pas assez étendus et assez persistants pour provoquer une panique. Et puis, la bourgeoisie révolutionnaire, même la plus prudente, même la plus timorée, n’avait pas besoin de réfléchir longuement pour comprendre que le péril le plus grave était pour elle dans la contre-révolution. Celle-ci avait une conception générale de la société, un système politique et social lié : c’est le système qui, il y a deux ans à peine, dominait et façonnait toutes les institutions de la France. C’est le système qui, en ce moment même, dominait et façonnait presque toute l’Europe. Le restituer ne semblait donc pas une entreprise impossible ni même malaisée. Au contraire, les mouvements d’ouvriers dans les faubourgs de Paris contre les accapareurs de sucre, les mouvements des paysans taxant les denrées sur quelques marchés ne se rattachaient pas à une conception sociale essentiellement différente de la conception bourgeoise. Il suffisait donc pour être à l’abri de ce côté, de refouler quelques « séditieux » et la bourgeoisie révolutionnaire savait qu’elle en avait la force.

Au 14 juillet, à la fuite de Varennes, au Champ de Mars, elle avait ou discipliné ou foudroyé sans effort les agitateurs populaires ou ceux qu’on appelait « les brigands ». Même les paysans qui taxaient les denrées, et dont beaucoup étaient de petits propriétaires, n’auraient pas toléré qu’un partage général des terres parût menacer leur petit domaine, ou qu’une organisation communale prétendît l’englober et l’absorber. Et les ouvriers des villes ou les pauvres vignerons s’offraient au besoin à la bourgeoisie révolutionnaire pour contenir ou réprimer les soulèvements paysans. De ce côté donc elle avait peu à craindre, et même au plus fort de la tempête, même au plus fort de la Terreur, que seront les vexations ou les périls qu’aura à subir la bourgeoisie modérée, à côté des ruines sanglantes qu’auraient accumulées sur elle les princes et les émigrés rentrant victorieux en 1792 ? Les ventes de biens nationaux cassées, le domaine d’Église reconstitué, les porteurs d’assignats ruinés, les « patriotes » massacrés en chaque commune par les valets des nobles ou par les clients fanatiques des prêtres, tout l’ancien régime revenant comme une vaste meute irritée et donnant la chasse aux révolutionnaires ; les hommes les plus modérés de la Révolution confondus dans cette répression sauvage avec les démocrates les plus exaltés, ou peut-être, à raison même de leur modération qui avait favorisé la naissance incertaine du mouvement, distingués par une haine particulière : voilà ce qui attendait, si la Révolution faiblissait un moment dans sa marche, ceux que Mallet-du-Pan voulait rallier par l’épouvante. La peur même travaillait à cette heure pour la Révolution.

Aussi bien, Mallet-du-Pan lui-même l’a senti, et il constate avec désespoir les divisions irréductibles de ceux qu’il aurait voulu coaliser en un bloc de résistance : « Toute surprise cesse, écrit-il en avril, à la vue des scandaleuses divisions qui partagent ceux qui ont tout perdu et ceux qui ont tout à perdre, lorsque investies de toutes parts par un ennemi maître des brèches faites au gouvernement monarchique, à la propriété, à l’ordre public, à l’ordre social, à la sûreté générale, aux principes conservateurs de tous les intérêts, on voit les différentes classes propriétaires de la société se réjouir de leurs désastres réciproques ; lorsqu’on est témoin de leurs haines, de leurs débats, de leurs conflits d’opinion politique. Pendant que la France court à sa dissolution, pendant que la République s’effectue, les mécontents disputent sur la meilleure forme de gouvernement possible, sur deux Chambres et sur trois, sur le régime de la monarchie sous Charlemagne et sous Philippe le Bel ; sur ce qu’il faut rendre ou retenir des destructions opérées depuis trois mois. »

C’était donc une chimère de s’imaginer qu’à un signal de peur la bourgeoisie, même modérée, allait se replier vers les hommes et les choses de l’ancien régime. Dans une société où la propriété est homogène, où elle répond à la même période de l’évolution économique et se réclame des mêmes principes, il est possible de former une coalition, une ligue des propriétaires.

Dans les temps de révolution sociale, et quand les titres mêmes de la propriété sont en discussion, le fait que des hommes sont « propriétaires », peut les animer l’un contre l’autre, s’ils ne le sont pas en vertu des mêmes principes et dans le même sens. La tentative conservatrice et propriétaire de 1792 était donc prématurée.

Mais, si les alarmes ainsi répandues ne pouvaient provoquer un mouvement sérieux de contre-révolution, elles pouvaient du moins créer une sorte de malaise, et il est certain par l’insistance même avec laquelle les hommes de la Révolution combattent dès cette époque « la loi agraire », toute idée d’un partage des terres et conséquemment des fortunes, qu’ils craignent ou que le pays puisse avoir peur de ce « fantôme », ou même que ce fantôme prenne corps. Les hommes de l’ancien régime essayaient d’effrayer le pays en disant que la loi agraire était le terme logique de la Révolution, et il est possible que, dès 1792, quelques obscures velléités en ce sens se dessinent en plus d’un esprit. L’idée de la loi agraire avait peu de racines dans la philosophie politique et sociale du xviiie siècle. Chez les écrivains mêmes qui avaient parlé d’une distribution et réglementation des fortunes, ce n’était guère qu’un tour piquant donné à l’éternelle déclamation morale contre les richesses et les dangers de l’inégalité.

Les souvenirs de la Grèce et de Rome, des lois de Solon ou de celles des Gracques ne pouvaient agir sur la masse et n’agissaient pas sur les esprits cultivés qui, malgré leur phraséologie antique, savaient la différence des temps et des civilisations. Le seul chez qui la loi agraire se manifeste avec quelque force de vie, c’est Rétif de la Bretonne. Elle y est exposée, dans la Paysanne pervertie, par une sorte de Caliban de mauvais lieu, par un souteneur qui, en un rêve bizarre, puéril et fangeux, mêle des idées de débauche et d’ignoble richesse à des projets de réforme souvent baroques et de philanthropie. Mais, du moins, ce n’est pas là une froide abstraction ou une formule d’école : c’est comme un besoin crapuleux de bienfaisance et de gloriole, un étrange pressentiment révolutionnaire dans un bouge d’infamie, un ruisseau ignominieux dont les ordures sont soulevées par une pluie d’orage. On dirait une création d’un Balzac immonde, une sorte de Rastignac de maison de passe ou un Vautrin qui aurait roulé au-dessous de lui-même après la mort de celui qui ennoblissait ses vices et ses crimes. « Le premier point sera de nous enrichir. Nous aurons déjà une fortune considérable par nos femmes, mais il faudra la doubler, et pour y parvenir… Mais je te dirai ça de bouche… Est-ce donc pour thésauriser que je demande encore que nous nous enrichissions ?

« Non, non, c’est pour pouvoir beaucoup ! Tout le bien et tout le mal que nous voudrons ! L’argent est le nerf universel… Ces richesses acquises, et nous montés au grade que nous espérons, c’est alors que, dussions-nous culbuter, il faudra tout employer pour anéantir la superstition. Et d’abord cette infamie des moines… Nous empêcherons tous les ordres sans exception de recevoir des novices, nous rendrons propriétaires tous ceux qui travaillent pour eux, et par là nous ferons la félicité des peuples… Oui, mon cher Edmond, le genre humain se décrépite, et rien n’est plus facile à voir. Il faut une révolution physique et morale pour le rajeunir ; encore, je ne sais pas si la révolution morale suffirait ; peut-être le bouleversement entier du globe est-il nécessaire. Notre grand but sera donc de faire régner la philosophie et de l’établir partout. Nous travaillerons à diminuer toutes les fortunes immenses et à augmenter celles des paysans en les rendant peu à peu propriétaires. Pour cela, nous mettrons en vogue une galanterie qui tiendra de la débauche et nous tâcherons, autant qu’il sera en nous, de ruiner les seigneurs, afin de les obliger à vendre ; nous démembrerons les grands fiefs, et nous ferons en sorte que les adjudications s’en fassent partiellement. »

Bizarre vision, où à côté de détails puérils apparaissent plusieurs traits de ce que sera l’opération révolutionnaire, mais plus marqués d’esprit populaire et de démocratie ! Qu’est-ce à dire, et les rêves du Ruy Blas de lupanar imaginé par Rétif ont-ils contribué à former la conscience révolutionnaire et à y insinuer l’idée de la loi agraire ? Tout ce que je veux dire et tout ce que je retiens c’est que l’idée d’une loi agraire, d’une vaste distribution de terres aux paysans était, pour ainsi dire, amenée à la Révolution par deux canaux : par les lointains souvenirs antiques et par l’impur ruisseau des inventions romanesques.

De la Propriété.
(Almanach du Père Gérard).
(D’après une estampe du Musée Carnavalet).


Si l’on joint à cela que le grand Jean-Jacques, en proclamant la justice supérieure du communisme primitif de la terre pouvait suggérer la pensée de reproduire, par un universel partage, l’équivalent de ce communisme originel, si l’on se souvient que les cahiers des paysans demandaient en plus d’une région, sinon la division des terres, au moins la division des fermages, et que souvent même ils demandaient la limitation du droit de posséder de la terre, on conviendra qu’il y avait comme un germe obscur de loi agraire dans la Révolution. Or ce germe, plus d’un, en 1792, redoutait que sous l’influence des événements, il se développât. La taxation des denrées n’était-elle pas au fond une limitation du droit de posséder, non pas, si je puis dire, en surface, mais en profondeur ?

Dans la pétition des habitants d’Étampes, il y a des ébauches hardies. Le maire d’Étampes, Simonneau, s’étant opposé par la force et au nom de la loi aux paysans qui voulaient taxer les grains, avait été tué par le peuple en fureur. Toute la bourgeoisie révolutionnaire le glorifia comme un martyr de la loi.

Les Jacobins de Paris adressèrent une lettre de respectueuse sympathie à sa veuve. Et une répression violente commença. Sous les coups répétés de la loi, les habitants d’Étampes au désespoir adressèrent une supplique à l’Assemblée ; elle fut rédigée par un curé révolutionnaire, Pierre Dolivier, « curé de Manchamp et électeur », un de ces prêtres de la Révolution qui étaient restés près du peuple et qui, à cette date, et pour quelques mois encore, savent en traduire la pensée. Il explique, en une note curieuse, qu’il est l’interprète fidèle de la conscience populaire.

« On ne manquera pas sans doute d’observer qu’il y a là une philosophie bien au-dessus de la portée des pétitionnaires. À cela le rédacteur répond que s’il s’élève quelquefois au-dessus de leurs conceptions, ce n’est que pour mieux rendre leur véritable vœu et jour se rapprocher des idées des philosophes auxquels il s’adresse. Quoi qu’en disent ceux qui déprisent aujourd’hui ce qu’ils appellent populace, la classe infime du peuple est bien plus près de la philosophie du droit, autrement dit de l’équité naturelle, que toutes les classes supérieures qui ne font que s’en éloigner progressivement. En général, on ne demande fortement justice que jusqu’à soi, et jamais guère pour ceux qui sont derrière. L’amour-propre est même flatté de voir des exclusions et abonde en faux raisonnements pour les justifier à ses propres yeux. C’est ainsi que les conditions pour le droit de vote et pour l’éligibilité qui excluent les trois quarts des citoyens ont trouvé des partisans et des apologistes, c’est ainsi que l’homme dénué sent que, pour que la justice vienne jusqu’à lui, il faut qu’elle soit universelle, ce qui n’existera jamais parmi nous, malgré nos beaux Droits de l’Homme, tant que nous conserverons notre aristocratique mode électoral. »

Marx et Lassalle ont exprimé souvent cette pensée admirable que la révolution prolétarienne serait la vraie révolution humaine parce que les prolétaires ne pourraient invoquer aucun privilège, mais seulement leur titre d’homme. Ce n’est pas une forme de propriété qu’ils feraient prévaloir, mais l’humanité toute pure, l’humanité toute nue, et la propriété nouvelle serait seulement le vêtement de l’humanité.

Quand Dolivier, parlant au nom des paysans et ouvriers de l’Île-de-France, démontre que les plus pauvres sont les vrais interprètes, les vrais gardiens des Droits de l’Homme, parce qu’ils ne sont en effet que des hommes, et qu’en eux aucun privilège d’aucune sorte ne fait obstacle à l’humanité, il oriente la Déclaration des Droits de l’Homme vers la grande lumière socialiste qui n’a pas encore percé, qui se lèvera avec le babouvisme, mais qui semble déjà s’annoncer au lointain des plaines, et d’un reflet à peine visible, peut-être illusoire, blanchir le bas de l’horizon.

Les pétitionnaires accusent le maire d’Étampes, riche tanneur de vingt mille livres de revenu, d’avoir opposé à un mouvement du peuple la lettre brutale et l’orgueil inflexible de la loi.

« Au lieu de s’appliquer à ramener un peuple égaré, au lieu de chercher à calmer ses alarmes sur les subsistances, il ne fit que l’aigrir en repoussant durement toute espèce de représentation.

« Le maire avait la loi pour lui, dira-t-on, et le peuple agissait contre. La loi défend expressément de mettre aucun obstacle à la liberté du commerce des grains. C’était donc un attentat punissable de vouloir l’enfreindre. Nous n’avons garde. Messieurs, de faire sur l’étendue de cette loi aucune observation… Nous savons aujourd’hui, plus que jamais, comment, au nom de la loi, tout doit rentrer dans un religieux respect ; cependant il est une considération qui a quelque droit de vous frapper : c’est que souffrir que la denrée alimentaire, celle de première nécessité, s’élève à un prix auquel le pauvre ouvrier, le journalier ne puisse atteindre, c’est dire qu’il n’y en a pas pour lui, c’est dire qu’il n’y a que l’homme riche, qu’il soit utile ou non, qui ait le droit de ne pas jeûner. Qu’ils sont heureux, ces mortels qui naissent avec un si beau privilège ! Cependant, à ne consulter que le droit naturel, il semble bien qu’après ceux qui, semblables à la Providence divine, dont la sagesse règle l’ordre de cet univers, pourvoient par leurs lumières à l’ordre social et cherchent à en établir les lois sur leurs vraies bases, après ceux qui exercent les importantes fonctions de les faire observer dans leur exacte justice ; il semble bien, disons-nous, qu’après ceux-là le bienfait de la société devrait principalement rejaillir sur l’homme qui lui rend les services les plus pénibles et les plus assidus ; et que la main qui devrait avoir la meilleure part dans la nature est celle qui s’emploie le plus à la féconder. Néanmoins le contraire arrive, et la multitude déshéritée dès en naissant se trouve condamnée à porter le poids du jour et de la chaleur et à se voir sans cesse à la veille de manquer d’un pain qui est le fruit de ses labeurs. Ce tort n’est assurément point un tort de la nature, mais bien de la politique qui a consacré une grande erreur sur laquelle posent toutes nos lois sociales, d’où résultent nécessairement et leur complication et leurs fréquentes contradictions ; erreur qu’on est loin de sentir et sur laquelle il n’est peut-être pas bon encore de s’expliquer, tant elle a vicié toutes nos idées de primitive justice ; mais erreur d’après laquelle on a beau raisonner ; il nous reste toujours un sentiment profond que nous, hommes de peine, devons au moins pouvoir manger du pain, à moins que la nature, parfois ingrate et fâcheuse, ne répande sur nos moissons le fléau de la stérilité, et alors ce doit être un malheur commun supporté par tous, et non pas uniquement par la classe laborieuse. »

Cette grande erreur, c’est évidemment l’appropriation individuelle du sol. Dolivier et les pétitionnaires ne s’expliquent pas clairement, mais ils semblent attendre le jour prochain où ils pourront, sans scandale et sans péril, communiquer leur rêve à la Révolution plus hardie. Était-ce le communisme foncier ? Était-ce une loi de répartition des terres qui, en fait, aurait assuré à tous les hommes propriété et subsistance ? Nous l’ignorons, mais on devine qu’en bien des esprits tressaille le germe encore à demi caché de pensées audacieuses. On comprend aussi que sous ces ambiguïtés et ces réticences la contre-révolution ait dénoncé des projets de loi agraire. Aussi bien, Dolivier lui-même, par une très importante note annexée à la pétition, se découvre un peu plus.

« Commençons, dit-il, par être intimement convaincus qu’il est contre tout droit naturel que des fainéants, qui n’ont rien fait pour mériter l’aisance dont ils jouissent, soient à l’abri de toute espèce de disette, et que le pauvre laborieux, que le cultivateur ouvrier soient à la merci de tous les accidents et portent seuls tous les malheurs de la disette. Ce sentiment une fois bien avéré, et qui est-ce, si ce n’est les égoïstes aisés, qui ne le retrouve dans son âme ? je prétends que dans les circonstances calamiteuses l’argent ne doit pas être un moyen suffisant pour s’exempter d’en souffrir. Il est révoltant que l’homme riche et tout ce qui l’entoure, gens, chiens et chevaux, ne manquent de rien dans leur oisiveté, et que ce qui ne gagne sa vie qu’à force de travail, hommes et bêtes, succombe sous le double fardeau de la peine et du jeûne. Je prétends donc que dans ces circonstances, la denrée alimentaire ne doit pas être abandonnée à une liberté indéfinie qui sert si mal le pauvre, mais qu’elle doit être tellement dispensée que chacun se ressente du fléau de la nature, et que nul n’en soit accablé, surtout l’homme qui le mérite le moins. Ainsi la taxe du blé, contre laquelle on se récrie tant et que l’on regarde comme un attentat au droit commun, me paraît à moi, dans le cas dont je parle, exigée par ce même droit commun dans une mesure proportionnelle. On taxait naguère la viande chez le boucher, le pain chez le boulanger (et il est à croire qu’on les taxerait encore s’ils abusaient trop de la nécessité publique), pourquoi ne taxerait-on pas à plus forte raison le blé dans les marchés ? On oppose le droit sacré de la propriété, mais d’abord ce droit était le même pour le boucher et le boulanger, et ils étaient aussi incontestablement propriétaires de leur marchandise que tout autre l’est de la sienne. Dira-t-on pour cela que l’on violait le droit de la propriété à leur égard ? En second lieu, quelle idée se fait-on de la propriété, je parle de la foncière ? Il faut avouer qu’on a bien peu raisonné jusqu’ici et que ce qu’on a dit porte sur de bien fausses notions. Il semble qu’on ait craint d’entrer dans cette matière ; on s’est bien vite hâté de la couvrir d’un voile mystérieux et sacré, comme pour en interdire tout examen ; mais la raison ne doit reconnaître aucun dogme politique qui lui commande un aveugle respect et une fanatique soumission. Sans remonter aux véritables principes d’après lesquels la propriété peut et doit avoir lieu, il est certain que ceux que l’on appelle propriétaires ne le sont qu’à titre de bénéfice de la loi. La nation seule est réellement propriétaire de son terrain. Or, en supposant que la nation ait pu et dû admettre le mode qui existe pour les propriétés partielles et pour leur transmission, a-t-elle pu le faire tellement qu’elle se soit dépouillée de son droit de souveraineté sur les produits, et a-t-elle pu tellement accorder de droits aux propriétaires qu’elle n’en ait laissé aucun à ceux qui ne le sont point, pas même ceux de l’imprescriptible nature ? Mais il y aurait un autre raisonnement à faire bien plus concluant que tout cela. Pour l’établir, il faudrait examiner en soi-même ce qui peut constituer un droit réel de propriété, et ce n’en est pas ici le lieu.

« J.-J. Rousseau a dit quelque part que « quiconque mange un pain qu’il n’a pas gagné, le vole ». Les philosophes trouveront dans ce peu de paroles un traité entier sur la propriété. Quant à ceux qui ne le sont pas, ils n’y verront, comme dans tout ce qui choque, qu’une sentence paradoxale. »

Mais les théories de Jean-Jacques, qui pouvaient ne sembler que des « paradoxes », ont pris un sens beaucoup plus précis depuis que toute la nation a proclamé les Droits de l’Homme et que le peuple a une conscience plus nette de sa force. C’est à des essais de taxation du blé que Dolivier rattache ses théories audacieuses sur la propriété foncière. Et on peut se demander si dans la conscience du peuple révolutionnaire le droit absolu de la propriété privée du sol ne commence pas à être entamé.

Robespierre intervint dans le débat provoqué par les événements d’Étampes. Toujours il se donnait comme le défenseur de la Constitution et des lois.

Mais il demandait que la Constitution et les lois fussent interprétées et appliquées dans le sens le plus populaire et le plus humain. Il se plaignait que le crime commis par le peuple souffrant sur le riche maire d’Étampes fût traité par la bourgeoisie modérée comme un crime exceptionnel, et que de pauvres gens fussent accablés de tant d’indignations véhémentes et de poursuites implacables, quand tous les grands crimes de trahison, de péculat, d’accaparement demeuraient impunis. Les Feuillants ayant fait des obsèques de Simonneau une contre-manifestation modérée en réponse au « triomphe » des soldats de Châteauvieux, Robespierre dénonça les efforts de l’oligarchie bourgeoise pour faire tourner au profit de sa domination égoïste même l’indignation naturelle que provoque le meurtre. Il demanda un respect plus sincère, une interprétation plus loyale des lois, et avec son immuable souci d’équilibre, il esquissa un plan social assez vague où il indiqua les mesures très générales qui devaient être prises dans l’intérêt du peuple et où il protesta contre toute idée de loi agraire avec une insistance qui témoigne qu’il n’était pas tout à fait sans inquiétude.

Évidemment, il ne craignait pas que la loi agraire devînt le programme de la Révolution, mais il craignait que cette idée d’une nouvelle répartition de la propriété foncière fît assez de progrès dans les esprits pour que la contre-révolution en pût tirer des moyens de panique et pour que la Révolution elle-même fût obligée de réprimer un mouvement qu’elle n’aurait pas prévenu assez tôt.

Il distingue, dans le mouvement révolutionnaire, deux classes d’hommes : il y a d’un côté les riches, les possédants, qui se laissent bien vite gagner par l’égoïsme et qui ont peur de l’égalité. Il y a ensuite le peuple généreux et bon. C’est donc sur le peuple qu’il faut s’appuyer pour défendre et compléter la Révolution. Et la Révolution reconnaîtra ce service par l’égalité des droits politiques assurés à tous, par de bonnes lois d’assistance et d’assurance, par des mesures rigoureuses contre les accapareurs et agioteurs : mais elle ne touchera pas et ne laissera pas toucher à la propriété. C’est dans le n° 4 de son journal, le Défenseur de la Constitution, que Robespierre développa avec un soin particulier sa conception sociale.

« Depuis le boutiquier aisé jusqu’au superbe patricien, depuis l’avocat jusqu’à l’ancien duc et pair, presque tous semblent vouloir conserver le privilège de mépriser l’humanité sous le nom de peuple. Ils aiment mieux avoir des maîtres que de voir multiplier leurs égaux ; servir, pour opprimer en sous-ordre, leur paraît une plus belle destinée, que la liberté partagée avec leurs concitoyens. Que leur importent et la dignité de l’homme et la gloire de la patrie et le bonheur des races futures ? Que l’univers périsse ou que le genre humain soit malheureux pendant la durée des siècles, pourvu qu’ils puissent être honores sans vertus, illustres sans talents, et que, chaque jour, leurs richesses puissent croître avec leur corruption et avec la misère publique. Allez prêcher le culte de la liberté à ces spéculateurs avides, qui ne connaissent que les autels de Plutus. Tout ce qui les intéresse, c’est de savoir en quelle proportion le système actuel de nos finances peut accroître, à chaque instant du jour, les intérêts de leurs capitaux. Ce service même que la Révolution a rendu à leur cupidité ne peut les réconcilier avec elle. Il fallait qu’elle se bornât précisément à augmenter leur fortune ; ils ne lui pardonnent pas d’avoir répandu parmi nous quelques principes de philosophie et donné quelque élan aux caractères généreux.

« Tout ce qu’ils connaissent de la politique nouvelle, c’est que tout était perdu dès le moment où Paris eut pris la Bastille, quoique le peuple tout puissant eût au même instant repris une attitude paisible, si un marquis (Lafayette) n’était venu instituer un état-major et une corporation militaire brillante d’épaulettes, à la place de la garde innombrable des citoyens armés ; c’est que c’est à ce héros qu’ils doivent la paix de leur comptoir, et la France son salut ; c’est que le plus glorieux jour de notre histoire fut celui où il immola, sur l’autel de la patrie, quinze cents citoyens paisibles, hommes, femmes, enfants, vieillards ; bien pénétrés d’ailleurs de cette maxime antique, que le peuple est un monstre indompté, toujours prêt à dévorer les honnêtes gens, si on ne le tient à la chaîne et si on n’a l’attention de le fusiller de temps en temps ; que, par conséquent, tous ceux qui réclament des droits ne sont que des factieux et des artisans de sédition. Ils croient que le ciel créa le genre humain pour les seuls plaisirs des rois, des nobles, des gens de lois et des agioteurs ; ils pensent que de toute éternité Dieu courba le dos des uns pour porter des fardeaux, et forma les épaules des autres pour porter des épaulettes d’or. »

Dans un style étudié et décent, c’est plus violent de ton et plus amer que le père Duchesne. On dirait que la puissance de l’oligarchie bourgeoise qui a éliminé du droit de suffrage et exclu de la garde nationale armée le peuple pauvre, apparaît à Robespierre comme éternelle, tant sa colère est âpre et presque désespérée.

Et pourtant ce peuple qu’on opprime et qu’on avilit en lui refusant les droits accaparés par les riches, est la véritable ressource de la Révolution. « La masse de la nation est bonne et digne de la liberté ; son véritable vœu est toujours l’oracle de la justice et l’expression de l’intérêt général. On peut corrompre une corporation particulière, de quelque nom imposant qu’elle soit décorée, comme on peut empoisonner une eau croupissante : mais on ne peut corrompre une nation par la raison que l’on ne saurait empoisonner l’océan. Le peuple, cette classe immense et laborieuse, à qui l’orgueil réserve ce nom auguste qu’il croit avilir, le peuple n’est point atteint par les causes de dépravation qui perdent ce qu’on appelle les conditions supérieures.

« L’intérêt des faibles, c’est la justice ; c’est pour eux que des lois humaines et impartiales sont une sauvegarde nécessaire ; elles ne sont un frein incommode que pour les hommes puissants qui les bravent si facilement. …Ces vils égoïstes, ces infâmes conspirateurs ont pour eux la puissance, les trésors, la force, les armes ; le peuple n’a que sa misère et la justice céleste. …Voilà l’état de ce grand procès que nous plaidons à la face de l’univers. »

Singulière conception, à la fois démocratique et rétrograde. Oui, il est vrai que dans la société les lois doivent venir au secours des faibles. Elles doivent faire contre-poids à la puissance toujours active de la propriété, de la richesse, de la science subtile et exploiteuse. Mais pourquoi ne pas prévoir une société où il n’y aurait plus « des faibles » ? Pourquoi considérer la richesse comme corruptrice essentiellement, au lieu de chercher à assurer la participation de tous aux forces et aux joies de la vie ? Quoi ! il apparaît à, Robespierre que l’égoïsme de la propriété détourne les privilégiés de la Révolution, leur fait perdre le sens des Droits de l’Homme, et il ne fait pas effort pour que la propriété elle-même, cessant d’être un privilège, se confonde pour ainsi dire avec l’humanité ! Il semble considérer que « la misère » du peuple est la condition de son désintéressement. Et on dirait qu’il applique à la Révolution le mot de l’Évangile : « Les pauvres seuls entreront dans le royaume de Dieu ! »

Faut-il donc décourager l’humanité de chercher la richesse, c’est-à-dire de multiplier ses prises sur la nature et la vie ? Robespierre ne l’ose pas directement, mais il surveille la montée des richesses d’un regard inquiet comme la crue d’un fleuve menaçant.

Faut-il décourager le peuple de prétendre à la richesse devenue enfin commune et humaine ? On ne sait ; et Robespierre semble s’arrêter à une société aigre et morose où la richesse croissante des uns ne sera pas abolie, mais contrôlée et équilibrée par le pouvoir politique d’une masse défiante et pauvre.

Il y a, dans toute la pensée de Robespierre, comme dans celle de Jean-Jacques, un mélange trouble et amer de démocratie et de christianisme restrictif. Son idéal exclut à la fois le communisme et la richesse, mais celle-ci est tolérée en fait comme une fâcheuse nécessité.

C’était fausser et comprimer tous les ressorts. C’était arrêter l’élan des classes possédantes vers la grande fortune et la grande action. C’était arrêter l’élan du peuple vers l’entière justice sociale. Il y a, dans la pensée de Robespierre, un singulier mélange d’optimisme et de pessimisme : optimisme en ce qui touche la valeur morale du peuple, pessimisme en ce qui touche l’organisation égalitaire de la propriété. Il n’est pas vrai que les pauvres, les souffrants, les dépendants soient protégés par leur faiblesse même et leur misère, contre l’égoïsme et la dépravation. D’abord, ils ont trop souvent la paresse d’esprit et de cœur qui s’accommode à la servitude, la passivité, ou même le dédain pour les généreux efforts d’émancipation. Et, trop souvent aussi, ils sont à la merci des faveurs inégales que répandent les privilégiés pour diviser ceux qu’ils oppriment.

Il y a je ne sais quelle combinaison désagréable de flagornerie et de rouerie à dire au peuple : « Tu es vertueux parce que tu es faible, tu es désintéressé parce que tu es pauvre, tu es pur parce que tu es impuissant », et à le consoler ainsi de la misère éternelle par l’éternelle vertu. Rétablir la balance sociale en mettant tout le vice du côté de la richesse, toute la vertu du côté de la pauvreté, c’est une illusion ou un mensonge, une naïveté ou un calcul.

Cessez d’envier ceux qui possèdent parce que vous possédez plus qu’eux les trésors de l’âme : c’est une transposition intolérable de l’Évangile aux sociétés modernes, que cette sorte de pharisaïsme à la fois démagogique et

conservateur détournerait de leur voie.
Première fête de la Liberté à l’occasion des Suisses de Château-Vieux (le 15 avril 1792).
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)

Robespierre était sincère, mais son tempérament était aride et sa pensée était courte. Si le peuple avait pu garder en mains les instruments de démocratie que Robespierre voulait lui remettre, si tous les citoyens, et électeurs armés, avaient pu retenir, après la période d’orages de la Révolution, leur bulletin de vote et leur fusil, ils se seraient servis de ces outils puissants pour une cause plus hardie et plus vaste que celle que rêvait Robespierre. Mais voici que sous couleur de défendre les démocrates contre les calomnies de la contre-révolution, il attaque violemment « la loi agraire ».

« Que l’univers, s’écrie-t-il, juge entre nous et nos ennemis, qu’il juge entre l’humanité et ses oppresseurs. Tantôt ils feignent de croire que nous n’agitons que des questions abstraites, que de vains systèmes politiques, comme si les premiers principes de la morale, et les plus chers intérêts des peuples n’étaient que des chimères absurdes et de frivoles sujets de dispute ; tantôt ils veulent persuader que la liberté est le bouleversement de la société entière ; ne les a-t-on pas vus, dès le commencement de cette Révolution, chercher à effrayer tous les riches par l’idée d’une loi agraire, absurde épouvantail présenté à des hommes stupides par des hommes pervers ? Plus l’expérience a démenti cette extravagante imposture, plus ils se sont obstinés à la reproduire, comme si les défenseurs de la liberté étaient des insensés capables de concevoir un projet également dangereux, injuste et impraticable ; comme s’ils ignoraient que l’égalité des biens est essentiellement impossible dans la société civile, qu’elle suppose nécessairement la communauté qui est encore plus visiblement chimérique parmi nous ; comme s’il était un seul homme doué de quelque industrie dont l’intérêt personnel ne fût pas compromis par ce projet extravagant. Nous voulons l’égalité des droits parce que sans elle, il n’est ni liberté ni bonheur social ; quant à la fortune, dès qu’une fois la société a rempli l’obligation d’assurer à ses membres le nécessaire et la subsistance par le travail, ce ne sont pas les amis de la liberté qui la désirent : Aristide n’aurait point envié les trésors de Crassus. Il est pour les âmes pures ou élevées des biens plus précieux que ceux-là. Les richesses qui conduisent à tant de corruption sont plus nuisibles à ceux qui les possèdent qu’à ceux qui en sont privés. »

Ainsi, les pauvres étant les vrais privilégiés, le problème social est singulièrement allégé. Lequinio, qui était un sot assez bien intentionné, soutient à la même date la même thèse « d’égalité morale », mais à sa manière, emphatique et prudhommesque. « Je ne connais plus ni bourgeois ni peuple dans le sens ancien, et je ne me servirai pas de ces expressions qui m’ont choqué dans une lettre célèbre (celle de Pétion à Buzot) ; mais je connais des classes opulentes et des classes manœuvrières et pauvres et je vois et j’atteste que les trois quarts des hommes opulents ont encore toute l’aristocratie qu’avait autrefois la noblesse… En vain m’objecterait-on que l’intérêt maintiendra toujours les pauvres dans une excessive inégalité morale et dans tous les vices de la bassesse et de l’adulation envers les riches ; cela ne sera point, sitôt que les vrais principes seront répandus partout sous l’égide de la liberté ; car, dès lors, les pauvres sauront que les riches n’ont rien au-dessus d’eux que de grands besoins ; ils sauront que plus un homme a de fortune et plus il est tourmenté par mille désirs frivoles et mille fantaisies auxquelles il ne peut se refuser sans être malheureux, et qui le rendent malheureux encore après, par le dégoût et par de nouveaux désirs, alors qu’il a satisfait les premiers ; les pauvres sauront que plus un homme est riche, plus il est dans la dépendance de ce qui l’entoure, et qu’il serait sur-le-champ le plus infortuné de l’univers si chacun lui refusait ses services, car il n’est en état de pourvoir à presque aucun de ses besoins ; les pauvres sauront que si l’on veut s’en tenir au simple nécessaire, on ne dépend que de soi-même et que le travail donne toujours à chacun sa subsistance… Ils sauront enfin que si le riche montre encore de l’insolence et de l’orgueil, il est de leur devoir de le réduire et de l’accabler d’humiliation et de mépris ; que, pour peu qu’ils s’entendent, ils auront bientôt rempli ce devoir, et que le riche se trouvera réduit enfin, ainsi qu’il doit l’être, à ne s’estimer pas plus que l’homme complaisant qui veut bien lui louer son temps ou son travail.

« L’homme opulent et attaché à des jouissances multipliées craint de les perdre ; il est nécessairement pusillanime et le pauvre qui n’a rien peut tout oser ; il n’osera jamais rien contre la vertu, mais il est juste qu’il abatte le fastueux dédain ; qu’il terrasse le despotisme en quelque endroit qu’il se montre, ainsi que l’arrogance, qu’il sache se mettre à sa place et cesser enfin de se trouver la victime de tous ceux qui l’ont écrasé jusqu’à ce jour et qui n’ont été supérieurs à lui que parce qu’il a bien voulu les croire et se faire inférieur à eux. »

C’est un prodigieux tissu d’inepties. Mais c’est la reproduction, en involontaire caricature, des idées de Robespierre. Là où Robespierre glisse, Lequinio appuie lourdement. Comme Robespierre, il substitue à la hiérarchie sociale réelle, à la dure hiérarchie de la propriété qui écrase, asservit et humilie les pauvres, une hiérarchie morale imaginaire et fantastique où c’est le pauvre, en sa qualité de pauvre, qui a l’indépendance et la force. Le riche, lui, est esclave de ses besoins, et que deviendrait-il si tous les hommes lui refusaient leurs services ? Mais, ô Lequinio, l’avantage de la richesse, c’est précisément que les hommes ne lui refusent jamais leurs services. Le pauvre n’est pas toujours assuré de trouver un riche qui l’emploie. Le riche est toujours assuré de trouver un pauvre qui le sert. Il est vrai que Lequinio affirme intrépidement que tout homme, à condition de se contenter de peu, est toujours sûr de subsister par son travail : mais il ne dit pas jusqu’à quel degré ce peu doit descendre.

Quelle étrange vue des rapports économiques : le travail toujours assuré, si seulement on est tempérant ! Il paraît encore que si le pauvre loue ses services au riche, ce n’est pas par nécessité : c’est parce qu’il le veut et par complaisance. Aux pauvres plus indépendants que les riches, aux pauvres qui tiennent dans leurs mains la vie des riches, il ne manque qu’une chose : c’est d’avoir conscience d’eux-mêmes et de se redresser. Qu’ils laissent leurs richesses aux riches : mais qu’ils les obligent à des façons plus honnêtes et plus humbles. Au besoin, qu’ils s’entendent pour humilier les classes opulentes. Lequinio ne conseille pas aux ouvriers de demander l’abrogation de la loi Chapelier qui leur interdit de se coaliser pour élever leurs salaires. Mais il les adjure de former, si je puis dire, une coalition d’insolence pour rabattre l’orgueil des riches.

Le prolétaire ne fermera pas les trous de son manteau, mais à travers son manteau troué sa fierté exigera le respect. Et, s’il le faut, quelques paroles un peu rudes et quelques gestes impressifs enseigneront aux riches les mœurs de l’égalité. L’inégalité sociale tempérée par l’orgueil des sans-culottes, les riches payant en attitudes complaisantes, modestes et doucereuses, la rançon de leur fortune soigneusement protégée ; la société, divisée en deux classes : des riches lâches et dont les pauvres exploiteront la lâcheté ; des pauvres hautains, prenant en grossièretés de propos et de geste la revanche de leur misère d’ailleurs soumise à la loi de propriété : voilà le répugnant idéal que Lequinio nous propose. Tandis que dans la société vraiment unie, le charme de la vie est précisément cette politesse par laquelle tout homme assuré d’être l’égal des autres hommes et que nul n’interprétera en bassesse sa complaisance, s’ingénie à plaire, ici c’est par une humeur farouche que les pauvres adresseront aux riches un rappel continu à l’égalité. Les riches ne descendront pas de leurs équipages, mais le prolétaire en sabots les éclaboussera de son insolence plébéienne pour qu’en sa voiture splendide et crottée l’opulent bourgeois ne s’abandonne pas à l’orgueil. L’insolence des haillons répondant à l’arrogance du luxe : c’est de cette double barbarie que Lequinio compose la civilisation.

Mais encore une fois, en ce miroir grotesque, si la doctrine de Robespierre est déformée, elle garde du moins ses traits distinctifs. Oh ! comme il est temps qu’à travers ces nuées bouffies et décevantes de fausse égalité luise le rayon communiste de Babœuf !

Mais, visiblement, Robespierre n’a caractérisé ce qu’il appelle « la loi agraire » avec tant de sévérité et de force que parce qu’il a senti que les esprits, sous le coup de l’ébranlement révolutionnaire, et sous l’exemple des grandes mutations et transformations de la propriété, pourraient bien concevoir ou rêver une transformation plus profonde qui mettrait toute la terre aux mains de ceux qui la cultivent. Que valait une idée aussi informe encore et à laquelle les plus hardis comme le curé Dolivier ne faisaient encore que des allusions timides et obscures ? Il est impossible et d’ailleurs inutile de le rechercher. Et je ne retiens que l’indice d’un profond travail populaire qui peu à peu creusait le sol et qui pouvait brusquement menacer les racines mêmes de la propriété bourgeoise. Robespierre, à la suite des pages que j’ai commentées, reproduit la pétition des habitants d’Étampes ; il reproduit aussi quelques-unes des notes du curé Dolivier, mais pas la note étendue où il commence à préciser ses vues sur « la propriété foncière partielle » c’est-à-dire sur l’appropriation individuelle de la terre.

Ainsi, dans la conscience de la Révolution, c’est une notion puissante et complexe de la propriété qui se forme dès 1792. Avant tout, cela est clair, la Révolution affirme, affranchit la propriété individuelle. Elle la fortifie en la libérant de l’arbitraire de l’ancien régime. Ni le revenu ne pourra être atteint par l’impôt sans que la Nation l’ait consenti : ni les rentes placées sous la sauvegarde de la foi nationale ne pourront être réduites à la volonté d’un ministère banqueroutier. De ce qui était flottant, ambigu, menacé, la Révolution fait une propriété précise, garantie et certaine. De plus, elle grandit la propriété individuelle en transférant à des individus tout ce qui était propriété corporative, propriété des corporations d’Arts et Métiers, propriété d’Église ; et elle est tentée de transférer à des individus pour les partager, même les biens des communautés. Cette propriété individuelle est affranchie de toutes les servitudes qui grevaient, de toutes les conditions qui limitaient la propriété d’ancien régime. L’Église possédait sous conditions ; les individus qui se répartissent son domaine possèdent sans conditions. C’est l’État qui a assumé à leur place l’entretien du culte ; il a pris le passif de l’Église, il laisse aux particuliers l’actif net. De même la propriété paysanne est libérée et comme nettoyée de toutes les servitudes et redevances féodales, ou du moins c’est le terme prochain du mouvement paysan et révolutionnaire. Ainsi il y a une immense affirmation et glorification de la propriété individuelle, elle ne sera grevée désormais que par l’effet du contrat intervenant d’individu à individu : et l’hypothèque sera la pointe par laquelle une propriété individuelle s’engage et s’enfonce dans une autre propriété individuelle. Elle ne sera point une immortelle servitude de caste ou une condition restrictive imposée à la propriété. Mais de même que l’individu libéré des liens féodaux, ecclésiastiques et corporatifs, se trouve seul et libre en face de la Nation, c’est aussi en face de la Nation que se trouve la propriété individuelle. C’est en la Nation et par elle que la propriété existe ; c’est dans la volonté nationale qu’elle a son fondement, c’est dans le contrat essentiel par lequel tous les citoyens sont formés en corps de nation qu’est contenue la garantie de tous les contrats, y compris celui de propriété. D’où cette conséquence qu’en aucun cas, même le contrat de propriété ne peut prévaloir contre l’intérêt supérieur, contre le droit à la vie de la Nation. Ainsi la Nation a un droit éminent sur la propriété. De même, si je puis dire, la Révolution a un droit sur la propriété. C’est la Révolution qui l’affranchit. C’est même, en un sens, la Révolution qui l’a constituée, car une propriété soumise à l’arbitraire du Roi et à tous les prélèvements violents et iniques des privilégiés n’est plus la propriété. La Révolution qui sauve et même qui crée la propriété a donc le droit d’exiger de la propriété tous les sacrifices nécessaires au salut de la Révolution elle-même. Elle peut d’abord et elle doit exiger de la propriété tout ce qu’exigent les principes mêmes de la Révolution, et comme les Droits de l’homme ne seraient plus qu’une parodie sacrilège d’humanité, s’il y avait dans la Nation des hommes voués à la mort par l’excès de la misère et de la faim, comme les hommes ne peuvent revendiquer et exercer les droits que leur garantit la Déclaration qu’à la condition de vivre, la Révolution peut et doit assurer à tout homme le droit à la vie, soit par des secours aux invalides, soit par du travail certain aux valides. Ainsi, en vertu de ses principes mêmes, la Révolution limite nécessairement le droit de propriété de chacun par le droit à la vie de tous. Et cela n’est pas sans conséquences.

Enfin la Révolution, même bourgeoise, a besoin pour se défendre, de la force du peuple, de sa force politique et militaire, de son cœur et des ses muscles. À ce peuple dont l’influence grandit avec le danger, et sans lequel elle périrait, la Révolution assurera naturellement toutes les garanties d’existence, même contre le droit égoïste de propriété. Elle le protégera au besoin, contre les accapareurs, contre les riches, contre tous ceux qui élèvent le prix de la vie ou abaissent le prix du travail. Par là, se concilient dans la Révolution les idées de propriété individuelle et les idées de démocratie. Dès 1792, commence à se marquer cette complexité de la Révolution bourgeoise. Dès 1792, en même temps que la propriété individuelle se dépouille de tous les restes d’ancien régime qui l’opprimaient et la masquaient, s’affirme la force croissante du peuple, de ce qu’on appelle déjà les prolétaires.

La Législative n’eut pas le temps d’organiser l’assistance. Mais le 13 juin lui fut présenté, au nom du Comité des secours publics, un rapport étendu « sur l’organisation générale des secours publics et sur la destruction de la mendicité ». Le rapporteur, Bernard, député de l’Yonne, formule ainsi les principes qui avaient guidé le Comité : « C’est pour l’homme qui sent et qui pense un sujet continuel de peines et de réflexions, que le spectacle des diverses conditions de la vie humaine. Quand il voit l’énorme disproportion des fortunes, le tissu brillant qui pare plus encore qu’il ne couvre la richesse, près des haillons de l’indigence, à vingt pas d’un palais superbe une cabane qui défend à peine l’individu qui l’habite des injures de l’air et des saisons, lorsqu’il aperçoit à côté de l’heureux du monde entouré de toutes les superfluités de la vie, l’infortuné qui manque du nécessaire, il éprouve un sentiment pénible, il se reporte en imagination vers cet âge d’or, où l’or était inconnu, où le tien et le mien n’existant pas encore, les mots pauvreté et richesse n’étaient pas encore inventés ; il retrace à sa pensée le souvenir de cette égalité primitive, à laquelle il fut porté atteinte le lendemain du jour où le contrat social fut formé, et où la terre partagée entre tous cessant d’appartenir tout entière à chacun des individus disséminés sur sa surface, les lois assurèrent à chacun sa nouvelle propriété. On suppose ici que le principe de l’égalité fut la base de ce partage, qu’il fut fait d’un commun accord et que la fraude et la violence n’y eurent aucune part ; mais déjà l’on aperçoit que même dans cette hypothèse, l’égalité ne peut pas se maintenir ; que l’homme oisif par calcul et paresseux par penchant mit sa postérité dans la dépendance de l’individu laborieux qui parvint bientôt à joindre à sa part de partage celle de son voisin inactif et imprévoyant. Bientôt encore, de nouvelles combinaisons venant à s’établir, le faible se mit sous la protection de l’homme puissant, ou plutôt tendit la main aux fers qui lui furent présentés par le fort. Enfin mille causes secondaires, qu’il est inutile d’énumérer, se joignirent aux premières pour en augmenter l’effet ; et le genre humain, par succession de temps offrit tous les degrés de la misère et de l’opulence. »

Je ne discute pas, bien entendu, ce système si arbitraire et si vague de l’évolution humaine, j’en retiens seulement que pour le législateur, l’inégalité des conditions est le résultat fatal, inévitable du développement humain.

« C’est donc, dit le rapporteur, une conséquence immédiate du principe de la civilisation que l’inégalité des fortunes et des moyens de subsistance ; quand, pour ramener tout à l’égalité, il se pourrait qu’on en vînt à rapporter à une masse commune l’universalité des propriétés pour en attribuer une portion semblable à chacun des membres de la réassociation, il est évident qu’un tel état de choses ne pourrait subsister, et que les mêmes causes tendant sans cesse à reproduire les mêmes effets, on se retrouverait bientôt au point d’où l’on serait parti.

« Mais s’il demeure démontré que cette inégalité tient au principe même de la civilisation, si l’existence de la richesse et de la pauvreté extrêmes et de tous les intermédiaires possibles entre ces deux états en est la suite déplorable et nécessaire, il n’est pas moins rigoureusement prouvé qu’en exécution et en vertu de la convention primitive par laquelle chaque membre de la grande famille est lié à l’État, et l’État à chacun de ses membres, le premier doit à tous sûreté et protection, et que la propriété du riche et l’existence du pauvre, qui est sa propriété, doivent être également placées sous la sauvegarde de la foi publique.

« De là, Messieurs, cet axiome qui manque à la Déclaration des Droits de l’homme, cet axiome digne d’être placé en tête du Code de l’humanité que vous allez décréter : tout homme a droit à sa subsistance par le travail s’il est valide, par les secours gratuits s’il est hors d’état de travailler. »

Ici encore, je ne puis m’arrêter à discuter la conception sociale assez médiocre et incertaine du Comité de secours. Que vaut la fiction d’un contrat conclu entre l’État et les particuliers ? Je ne le rechercherai point.

Il est bien évident qu’entre tous les hommes vivant en société il y a un contrat tacite qui peut se formuler ainsi :

« Nous ne consentons à vivre avec les autres hommes et à supporter les lois sociales qu’à la condition que la vie ne nous soit pas rendue intolérable, et que nous n’ayons pas plus d’intérêt à briser le lien social, au prix de tous les périls, qu’à le respecter. »

Au fond, ce contrat prétendu, ou si l’on veut, ce contrat implicite, n’est que l’affirmation de la force élémentaire de la vie et de l’universel instinct de conservation. Peut-être y a-t-il quelque chose de factice et comme une contrefaçon juridique du fait social à dériver d’un contrat le droit de l’homme en société. Car même si les faibles se livraient à la société sans condition, même s’ils étaient prêts, par je ne sais quel prodige de passivité, à tout accepter, l’extrême misère, la faim, la mort même, plutôt que de se soustraire au lien social, le droit de l’homme subsisterait en eux et, même renié par les victimes, il protesterait encore contre l’iniquité.

Mais les légistes révolutionnaires, nourris d’ailleurs de Rousseau, donnaient volontiers au droit humain la forme contractuelle. Ou plutôt, après avoir affirmé le droit de l’homme antérieur et supérieur à la société, ils développaient une nouvelle sphère de droits, ceux qui, dans la société même, naissent d’un contrat, et ce droit social contractuel a pour premier article : le droit de tous à la subsistance. À vrai dire, l’intérêt substantiel est de savoir quelles sont, à un moment déterminé, les conditions irréductibles faites par les hommes dans ce contrat supposé. Et il est bien clair que les exigences des individus les plus faibles grandissent à mesure que grandit leur force. Le contenu même du contrat est donc nécessairement variable, le contrat entre les diverses classes sociales ou, pour employer le langage du xviiie siècle, le contrat entre les individus et l’État, est soumis à perpétuelle revision à mesure que se modifient les rapports entre les classes sociales ou entre les individus, et cette revision du contrat, implicite comme le contrat lui-même, doit aboutir de période en période à des révolutions capitales où des formes juridiques nouvelles expriment des rapports de forces nouveaux. Ainsi pouvons-nous adapter même au mouvement socialiste et aux revendications prolétariennes la théorie légiste et bourgeoise du contrat social.

Dès la première application du contrat social au problème de la misère, en 1792, il y a incertitude et flottement. Car tantôt le rapporteur parle de « l’existence » du pauvre, et tantôt de sa « subsistance ». Or, le droit à « l’existence » est tout autre chose que le droit à la « subsistance ». Le droit à l’existence, à la vie, implique la sauvegarde et le développement de toutes les facultés, de toutes les forces qui sont dans un individu. Le droit à la subsistance implique seulement l’exercice des fonctions de nutrition. Cela est beaucoup quand on songe aux temps où les foules se résignaient à mourir de faim et où l’État considérait comme de son droit de les laisser, en effet, mourir de faim. Mais cela est misérable en regard du plein idéal humain et du plein sens de la vie.

Le Comité proclame : « C’est un axiome que tout homme n’a droit qu’à sa subsistance. » Et cela est impossible à défendre : tout homme a droit à toute la part d’humanité, c’est-à-dire d’action et de joie qu’il peut développer en lui. Ce premier axiome ne signifie qu’une chose, c’est qu’en 1792, la bourgeoisie possédante ne se croyait tenue en effet envers les pauvres qu’à la « subsistance », et que les pauvres n’étaient ni assez puissants ni assez conscients de leur droit pour donner au mot « existence » toute sa valeur.

Autographe de Dumouriez.
(D’après un document des Archives Nationales.)


Pratiquement, et pour être bien assuré qu’on ne donnera en effet « que la subsistance », le rapport et le décret proposé prévoient que dans les travaux publics organisés par l’État pour secourir les pauvres valides, le salaire sera inférieur au salaire de l’industrie privée ; le droit au travail est ainsi ravalé au droit à la subsistance.

« Et qu’on ne nous objecte pas que payer au pauvre un moindre prix de son travail que le prix ordinaire c’est être injuste envers lui, que c’est toucher à sa propriété, cette objection serait trop facile à résoudre ; car sans compter qu’il ne saurait y avoir pour le pauvre un état de choses plus avantageux que celui qui garantit sa subsistance et lui laisse la liberté d’accepter ou de refuser le travail qui lui est offert par l’assistance publique, lorsqu’il lui est refusé partout ailleurs ; n’avons-nous pas posé en principe que le pauvre non valide était secouru parce qu’il avait donné ou promettait le travail ? et dès lors, quand la société fournit le travail au valide, la différence du salaire qu’elle lui offre est moins une retenue qu’une épargne qu’elle lui ménage pour un temps plus utile, ou même le remboursement d’une partie de l’avance qu’elle a déjà eu l’occasion de lui faire, lorsqu’il n’était pas encore susceptible de travail. »

Le Comité de la Législative ne paraît pas soupçonner les terribles répercussions économiques qu’aurait sur le taux général des salaires dans l’industrie privée cette organisation de travaux publics à salaire réduit. Et quelle étrange façon de convertir le contrat social, le contrat de mutuelle garantie, où l’existence est assurée aux uns comme la propriété aux autres, en une sorte de bilan arithmétique où les pauvres valides doivent faire seuls, par une réduction sur leurs salaires, les frais des secours donnés aux pauvres invalides ? C’est en réalité la rupture même du contrat puisque ce n’est plus l’État qui pourvoit à l’existence des pauvres, mais que ce sont les pauvres eux-mêmes. C’est la destruction du deuxième axiome promulgué par le Comité que « l’assistance du pauvre est une charge nationale ».

Malgré tout, malgré ces défaillances d’application et ces petitesses de pensée, c’est une grande nouveauté humaine d’avoir proclamé le droit de tout homme à l’existence, à la subsistance. Ce n’est pas un acte de charité, ce n’est pas une précaution sociale et une prime d’assurance contre la violence des affamés ; ce n’est pas l’accomplissement pieux d’une volonté surnaturelle. C’est l’affirmation d’un droit, et à mesure que grandira la puissance politique des prolétaires, ils approfondiront et élargiront le sens du droit à l’existence.

Plus fermes et plus vastes étaient, dès 1792, les vues du grand Condorcet. Je les commenterai seulement quand nous les retrouverons, directement exposées, dans le livre immortel sur les progrès de l’esprit humain, et quand la lutte tragique de la Gironde et de la Montagne portera au plus haut point d’intensité toutes les conceptions révolutionnaires. Mais je note dès aujourd’hui que Condorcet était si préoccupé du problème social, de la suppression de la misère, qu’il glissait ses vues sur ce grand sujet en toute question. C’est ainsi que le 12 mars 1792, il liait la question économique et sociale à la question des assignats dans le lumineux exposé financier fait par lui à la Législative. Il indique que l’on pourrait établir des « caisses de secours et d’accumulation », c’est-à-dire des caisses d’épargne, et s’il est bien vrai que cela ne dépasse pas le cercle de ce que nous appelons la mutualité, on verra dès maintenant, on verra bientôt plus nettement encore que c’est un grand esprit révolutionnaire et humain qui anime cette conception mutualiste, et que Condorcet espère arriver par là à un degré d’égalité sociale, ou tout au moins d’équilibre social, qui fasse de la société renouvelée un type sans précédent de bonheur commun.

Dans une nation qui occupe un grand territoire, où la population est nombreuse, où l’industrie a fait assez de progrès pour que non seulement chaque art, mais presque chaque partie des différents arts soit la profession exclusive d’un individu, il est impossible que le produit net des terres ou le revenu des capitaux suffise à la nourriture et à l’entretien de la presque totalité des habitants et que le salaire de leurs soins et de leur travail ne soit pour eux qu’une sorte de superflu. Il est donc inévitable qu’un grand nombre d’hommes n’aient que des ressources, non seulement viagères, mais même bornées au temps pendant lequel ils sont capables de travail, et cette nécessité entraîne celle de faire des épargnes, soit pour leur famille s’ils meurent dans la jeunesse, soit pour eux-mêmes s’ils atteignent à un âge avancé.

« Toute grande société riche renfermera donc un grand nombre de pauvres, elle sera donc malheureuse et corrompue s’il n’existe pas de moyens de placer avantageusement les petites épargnes et presque les épargnes journalières.

« Si, au contraire, ces moyens peuvent devenir presque généraux, les nécessiteux seront en petit nombre ; la bienfaisance n’étant plus qu’un plaisir, la pauvreté cessera d’être humiliante et corruptrice, et si on a une Constitution bien combinée, de sages lois, une administration raisonnable, on pourra voir enfin sur cette terre, livrée si longtemps à l’inégalité et à la misère, une société qui aura pour but et pour effet le bonheur de la pluralité de ses membres… Ces établissements offriraient des secours et des ressources à la partie pauvre de la société ; ils empêcheraient la ruine des familles qui subsistent du revenu attaché à la vie de leur chef ; ils augmenteraient le nombre de celles dont le sort est assuré ; ils concilieraient la stabilité des fortunes avec les variations qui sont la suite nécessaire du développement de l’industrie et du commerce, et contribueraient à établir ce qui n’a jamais existé nulle part, une nation riche, active, nombreuse, sans l’existence d’une classe pauvre et corrompue… »

Encore une fois il serait prématuré de discuter à fond une conception qui n’est ici qu’un incident. Mais ce qui frappe précisément c’est, si je puis dire, l’accent de réalité que prennent, dès 1792, les grandes paroles de justice fraternelle et d’égalité. Il ne s’agit plus de spéculations de philosophe. C’est devant une assemblée politique, à propos d’un problème précis de finance, qu’un législateur habitué aux affirmations solides de la science, annonce une société nouvelle, une humanité sans précédent, où le libre essor des inventions et de la richesse aura comme fond, comme support et contrepoids une sorte d’aisance générale systématiquement organisée, un bien-être permanent et universel au-dessus duquel se joueraient les vagues changeantes de la fortune et de la vie. Il ne s’agit point de solliciter, dans l’immense multitude pauvre, quelques hommes d’un rare courage et de les appeler à l’épargne. Il ne s’agit point d’isoler de la masse souffrante les éléments les plus actifs et de les incorporer à un ordre social oligarchique. Il s’agit de donner à tous les hommes, dans une société déterminée, des garanties stables contre la misère sous toutes ses formes, et la conception de Condorcet a d’emblée l’ampleur que prendront un siècle plus tard, dans les États de l’Europe industrielle, sous l’action croissante de la démocratie, du socialisme et de la classe ouvrière, les institutions ou les projets d’assurance sociale contre la maladie, l’accident, le chômage, l’invalidité. Ainsi, en ces premières années de la Révolution, en même temps que le communisme de Babœuf se prépare et s’annonce par la puissance politique grandissante des prolétaires, par les premiers essais de taxation de denrées, par les théories sur la propriété foncière et par la suspicion où les militants de la Révolution commencent à tenir la classe industrielle, le mutualisme, en sa formule la plus hardie et sa tendance la plus généreuse, s’annonce aussi par les paroles de Condorcet. Et nous sommes à peine à trois ans de distance de ces premières journées révolutionnaires où c’est la bourgeoisie des rentiers qui décidait le mouvement ! Comme le prolétariat a grandi vite, et comme le feu de l’action révolutionnaire a hâté la maturation des germes !

C’est un beau et vaste plan d’instruction publique universelle que Condorcet, au nom du Comité d’instruction publique, porta à la tribune de l’Assemblée le 20 avril, et qui, en un symbolisme tragique, fut interrompu par la déclaration de guerre. C’est la grande clarté de la science et de la raison, c’est la grande lumière du xviiie siècle qu’il veut communiquer à tous les esprits. Il ne s’agit pas là d’une législation oligarchique à construire. Il n’y aura pas des cerveaux « actifs » et des cerveaux « passifs ». Sans doute il y aura des degrés dans l’instruction correspondant à la diversité des besoins et des conditions, mais aucun citoyen, aucun enfant de citoyen ne sera écarté par sa pauvreté de la grande et simple lumière, l’école primaire sera primitivement ouverte à tous. La Constituante n’avait pas eu le temps de donner à la France un système d’éducation. Pressée par des travaux immenses, elle avait en somme remis à l’avenir le soin de créer une instruction nationale. Elle s’était bornée à introduire dans la Constitution un principe très général, et à entendre, les 10, 11 et 19 septembre 1791, quelques jours à peine avant de se séparer, la lecture d’un beau travail de Talleyrand. L’article constitutionnel, qui contenait en germe tout un système d’éducation, disait :

« Il sera créé et organisé une instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à l’égard des parties d’enseignement indispensables pour tous les hommes, et dont les établissements seront distribués graduellement dans un rapport combiné avec la division du royaume. »

Publique ? c’est donc la nation qui devra l’organiser et la contrôler. Commune à tous les citoyens ? L’expression ainsi isolée serait ambiguë. La Constituante n’entend pas que tous, les enfants recevront la même instruction. D’abord elle prévoit des degrés dans l’instruction, puisqu’elle ne décrète la gratuité que pour les écoles élémentaires. Et en second lieu, elle n’entendait pas abolir tout enseignement privé, puisque le projet rapporté par Talleyrand et vivement applaudi par l’Assemblée se termine par un titre spécial : Liberté de l’enseignement ; dont l’article unique est celui-ci : « Il sera libre à tout particulier, en se soumettant aux lois générales sur l’enseignement public, de former des établissements d’instruction ; ils seront tenus seulement d’en instruire la municipalité et de publier leurs règlements. » « Commune à tous » signifie donc qu’aucune idée de caste ne séparera les enfants de la nation, qu’il n’y aura pas des écoles réservées aux nobles ou aux ci-devant nobles ou encore à ceux qui payent un chiffre déterminé de contribution, et que légalement toute école sera ouverte à tous, sans autre limite que les ressources de temps et d’argent dont peuvent disposer les familles. Cela signifie aussi que tous les enfants, même ceux qui doivent parvenir à de plus hauts degrés d’instruction, passeront par les écoles primaires. Enfin l’article constitutionnel établissait la gratuité des écoles élémentaires.

Comment, par quels traits, Talleyrand, interprète des nombreux Comités qui étudièrent le problème, a-t-il fixé la pensée de la Constituante ? Celle-ci ne put discuter le rapport, mais elle décida qu’il serait imprimé et distribué à l’Assemblée qui allait venir. C’est donc comme le testament intellectuel de la première Assemblée révolutionnaire ; c’est aussi le point de départ et comme le thème tout préparé des travaux de la seconde.

Tout d’abord, l’instruction doit être universelle et en tout sens : universelle, parce que tous doivent la recevoir, universelle, parce que tous doivent être également admis à la donner, universelle, enfin, parce qu’elle doit porter sur toute l’étendue du savoir humain. « Elle doit exister pour tous, car puisqu’elle est un des résultats, aussi bien qu’un des avantages de l’association, on doit conclure qu’elle est un bien commun des associés : nul ne peut donc en être légitimement exclu ; et celui-là qui a le moins de propriétés privées semble même avoir un droit de plus pour participer à cette propriété commune.

2° « Ce principe se lie à un autre. Si chacun a le droit de recevoir les bienfaits de l’instruction, chacun a, réciproquement, le droit de concourir à les répandre : car c’est du concours et de la rivalité des efforts individuels que naîtra toujours le plus grand bien. La confiance doit seule déterminer les choix pour les fonctions instructives ; mais tous les talents sont appelés de droit à disputer ce prix de l’estime publique ; un privilège, en matière d’instruction, serait plus odieux et plus absurde encore. »

3° « L’instruction, quant à son objet, doit être universelle ; car c’est alors qu’elle est véritablement un bien commun sans lequel chacun peut s’approprier la part qui lui convient. Les diverses connaissances qu’elle embrasse peuvent ne pas paraître également utiles ; mais il n’en est aucune qui ne le soit véritablement, qui ne puisse le devenir davantage, et qui, par conséquent, doive être rejetée ou négligée. Il existe, d’ailleurs, entre elles une éternelle alliance, une dépendance réciproque ; car elles ont toutes, dans la raison de l’homme, un point commun de réunion, de telle sorte que nécessairement l’une s’enrichit et se fortifie par l’autre ; de là il résulte que dans une société bien organisée, quoique personne ne puisse parvenir à tout savoir, il faut néanmoins qu’il soit possible de tout apprendre. »

Ainsi, la nation s’appliquera à donner gratuitement à tous les connaissances élémentaires indispensables ; mais elle ne s’arrêtera pas là. Son devoir est d’étendre son enseignement aussi loin que va la science et de la porter aussi haut ; c’est toute la science qui doit être propriété commune, même si en fait il n’y a que les éléments de cette science qui puissent être saisis par l’ensemble des citoyens.

Noble et vaste communisme du savoir qui sera la perfection même le jour où ce n’est point la fortune, mais la puissance des facultés propres qui marquera le degré de savoir où chacun peut s’élever, l’étendue du champ de science qu’il peut occuper.

Mais comment se justifie la gratuité de l’enseignement élémentaire ou primaire ? et n’est-ce pas un paradoxe contraire à la Constitution même et à son esprit que d’employer les contributions publiques à procurer gratuitement aux citoyens un bien que chacun doit se procurer par son propre effort ?

« La seule espèce d’instruction que la société doive, avec la plus entière gratuité, est celle qui est essentiellement commune à tous parce qu’elle est nécessaire à tous. Le simple énoncé de cette proposition en renferme la preuve, car il est évident que c’est dans le trésor commun que doit être puisée la dépense nécessaire pour un bien commun ; or, l’instruction primaire est absolument et rigoureusement commune à tous, puisqu’elle doit comprendre les éléments de ce qui est indispensable, quelque état que l’on embrasse. D’ailleurs, son but principal est d’apprendre aux enfants à devenir un jour des hommes. Elle les initie, en quelque sorte, dans la société, en leur montrant les principales lois qui la gouvernent, les premiers moyens pour y exister ; or, n’est-il pas juste qu’on fasse connaître à tous gratuitement ce que l’on doit regarder comme les conditions même de l’association dans laquelle on les invite d’entrer ? Cette première instruction nous a donc paru une dette rigoureuse de la société envers tous. Il faut qu’elle l’acquitte sans restriction. »

C’est une belle application de la théorie du contrat. C’est, si je puis dire, le contrat social élevé à la conscience. L’enfant, avant d’entrer dans l’association qu’est la société, doit apprendre de cette association même quels en sont les principes et les règles. L’instruction primaire, c’est comme la lecture faite par la société aux enfants des statuts de l’association où ils vont entrer.

Pour le premier degré de l’instruction c’est donc la gratuité absolue. Pour les autres ce sera la gratuité partielle. L’État se bornera à assurer l’existence des autres enseignements ; mais au delà de ce minimum de dépense, il laissera la charge aux citoyens eux-mêmes qui veulent directement participer aux avantages d’une instruction supérieure. Il semble à Talleyrand que la gratuité absolue de tous les degrés d’enseignement opérerait un déclassement universel. Il suffira donc que les individus doués de talents particuliers soient aidés par l’État à « parcourir tous les degrés de l’instruction ».

Talleyrand et la Constituante affirment très énergiquement « la liberté d’enseignement » ; pas de privilège exclusif, pas de monopole, que ce soit le monopole de l’État ou un autre. Mais quel sens avait en 1791 et 1792 la liberté de l’enseignement ? Il est plaisant de voir comme en ces questions restées ardentes et vivantes et qui divisent aujourd’hui si profondément les esprits, tous les partis se disputent les textes de la Révolution et ses déclarations de principe ; mais il est plaisant surtout de voir comme en citant les textes, les déclarations, ou même les décrets et articles de loi, les polémistes font abstraction des circonstances historiques, des réalités politiques et sociales qui donnent à la législation son vrai sens. Ainsi, quand les tenants de l’Église invoquent Talleyrand, Condorcet, pour combattre aujourd’hui l’idée d’un enseignement tout national, ils oublient ou ils affectent d’oublier deux choses : c’est d’abord que la Révolution avait dissous toute corporation et toute congrégation, interdit les vœux monastiques ; elle ne pouvait donc pas redouter un enseignement congréganiste, un État enseignant dans l’État enseignant, une contre-révolution enseignante dans la Révolution dupée ; c’est, en second lieu, que le clergé était soumis à la Constitution civile. Les prêtres, les évêques étaient des fonctionnaires électifs, nommés par le peuple dans les mêmes conditions que les administrateurs des districts ou des départements. Ceux-là, fonctionnaires de la Révolution et obligés de se réfugier en elle contre le fanatisme dévot provoqué par les prêtres réfractaires, ne pouvaient songer à dresser un enseignement rival de celui de l’État ; ils ne pouvaient agir d’ailleurs qu’individuellement, car toute association permanente de prêtres aurait été suspecte de rétablir les corporations abolies. Donc, lorsqu’en 1791 et 1792, la Révolution accordait la liberté d’enseignement, elle ne l’accordait pas à l’Église, elle l’accordait seulement à « des particuliers », comme dit l’article proposé par Talleyrand ; et ces « particuliers » ne pouvaient être ni des moines, puisque les congrégations étaient interdites et allaient être dispersées, ni des prêtres réfractaires, puisque la Révolution, qui les frappait de l’internement d’abord, de la déportation ensuite, et qui les déclarait « suspects », ne pouvait leur livrer l’enseignement. La Révolution se bornait donc à solliciter le zèle des « particuliers » amis de la Révolution qui librement auraient secondé l’immense effort tenté par elle. Les polémistes cléricaux, quand ils invoquent ces textes pour justifier, au nom de la Révolution, la liberté d’enseignement étendue aux congrégations et à l’Église, commettent, volontairement ou non, la plus grave méprise. Qu’ils suppriment les congrégations, qu’ils soumettent le clergé à la constitution civile, et la question n’existe plus.

Talleyrand, distribuant en effet les divers degrés d’enseignement comme le prévoit l’article constitutionnel, d’après les divisions administratives, prévoit quatre sortes d’écoles. Il y aura des écoles primaires correspondant à la commune et, à Paris, à la section. Il y aura ensuite des écoles de district donnant un enseignement plus élevé. Au troisième degré, il y aura, au chef-lieu de département, des écoles spéciales, écoles de théologie, écoles de droit, écoles de médecine, écoles militaires ; bien entendu, un même chef-lieu ne devait pas comprendre toutes les écoles, et beaucoup même, parmi les chefs-lieux de département, n’en devaient pas recevoir. Enfin, au sommet, un Institut universel, dont Talleyrand parle en termes magnifiques. Il le concevait comme une combinaison de ce qui est aujourd’hui l’Institut et de ce qui est aujourd’hui l’école normale supérieure, c’est-à-dire, à la fois, comme un foyer de haute science et de haute pensée, et comme une organisation enseignante.

De même qu’au delà de toutes les administrations se trouve placé le premier organe de la Nation, le Corps législatif, investi de toute la force de la volonté publique ; ainsi, tant pour le complément de l’instruction que pour le rapide avancement de la science, il existera dans le chef-lieu de l’Empire, et comme au faîte de toutes les institutions, une École plus particulièrement nationale, un institut universel qui « s’enrichissant des lumières de toutes les parties de la France, présentera sans cesse la réunion des moyens les plus heureusement combinés pour l’enseignement des connaissances humaines et leur accroissement indéfini. »

« Cet institut, placé dans la Capitale, cette patrie naturelle des arts au milieu de tous les modèles qui honorent la Nation…, est destiné par la force des choses, à exercer une sorte d’empire, celui que donne une confiance toujours libre et toujours méritée ; il deviendra par le privilège légitime de la supériorité, le propagateur des principes et le véritable législateur des méthodes », et de tous les départements des jeunes gens d’élite seront envoyés

à cet institut comme à la suprême école de la pensée humaine.
L’astronome B… En observant les astres, se laisse tomber dans un puits ; il est tombé de Carybde en Scylla (sic).

Caricature de Bailly, ancien maire de Paris, réactionnaire.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet).


Tous les enfants passeront donc par les écoles primaires, et ils y resteront deux ans, de six à huit ou neuf ans. On y enseignera à lire et à écrire, quelques éléments de la langue française, les règles de l’arithmétique simple, les noms des villages du canton. Les écoles de district où l’on sera reçu à huit ans au sortir de l’école primaire, enseigneront les langues (latine, grecque, française et langues vivantes), les mathématiques, la physique, l’histoire naturelle.

Je n’entre pas dans le programme des écoles spéciales ni dans celui de l’Institut qui, à vrai dire, n’a d’autres limites que celles de l’esprit humain. Ce plan, proposé par Talleyrand, correspond sensiblement à ce qu’a été pendant une grande partie du xixe siècle l’organisation de l’enseignement public : des écoles élémentaires dans les communes ; au chef-lieu de district (ou d’arrondissement), un lycée ou collège donnant l’enseignement secondaire ; puis, en quelques villes, des écoles spéciales (Écoles ou Facultés) pour le droit, la médecine, la théologie, etc., et enfin au sommet, à Paris, « l’Institut universel » dédoublé en Institut proprement dit et en École normale supérieure. Il n’y a que les écoles spéciales de science et de littérature, ce que nous appelons encore la Faculté des lettres et la Faculté des sciences, qui fait défaut : l’enseignement supérieur est réduit, en province, aux écoles spéciales professionnelles ; à vrai dire, il n’existe qu’à Paris dans l’Institut universel. Mais, en somme, c’est bien la conception de la Constituante qui, avec d’assez légères retouches, passera dans les faits.

Quels étaient dans le plan de Talleyrand et de la Constituante, les rapports de l’enseignement et des pouvoirs publics ? De quels principes s’inspirait-il ? Sur quelle doctrine s’appuyait-il ? Pour les maîtres des écoles primaires et secondaires, des concours étaient ouverts au chef-lieu du département ; et ceux qui étaient déclarés « éligibles » formaient pour toute la France une liste unique. C’est sur cette liste que les directoires des départements, qui eux-mêmes étaient, comme on l’a vu, élus par les citoyens actifs, choisissaient les maîtres. Ainsi, dans l’enseignement aussi, c’est sous la forme de l’élection que devait s’exercer la souveraineté nationale.

Et de même que, dans la Constitution civile du clergé, la Constituante avait essayé un compromis entre la force traditionnelle de l’Église et la souveraineté de la nation, de même, dans le plan de Talleyrand, c’est un compromis entre l’éducation chrétienne et la pure raison qui règle l’enseignement.

Dans les écoles primaires et dans les écoles secondaires, on devra enseigner « les principes de la religion ». Mais si la religion est acceptée à l’école, elle n’y entre pas en maîtresse : ce n’est pas elle qui fournit les règles de la vie ; et même, il semble que ce soit pour la surveiller autant que pour lui faire une part que la Révolution l’accueille. Parlant « des éléments de la religion », qui seront enseignés à l’école primaire, Talleyrand dit : « Car si c’est un malheur de l’ignorer, c’en est un plus grand peut-être de la mal connaître ».

Il veut évidemment que la Révolution mette sa marque jusque sur l’enseignement du catéchisme. Et on sent d’ailleurs que, pour Talleyrand et les Constituants, le vrai catéchisme c’est la Déclaration des Droits de l’homme : ils affirment de la façon la plus nette que la morale ne doit pas être déduite des dogmes religieux, mais qu’elle doit être indépendante, commune aux hommes de toutes les croyances et de toutes les confessions. Par là, malgré « les éléments de religion », l’école révolutionnaire, telle que la conçoit la Première Assemblée, est essentiellement laïque, puisque la religion n’y est plus le guide de la vie.

« Il faut apprendre à connaître la Constitution. Il faut donc que la Déclaration des droits et les principes constitutionnels composait à l’avenir un nouveau catéchisme pour l’enfance, qui sera enseigné jusque dans les plus petites écoles du Royaume. Vainement on a voulu calomnier cette Déclaration ; c’est dans les droits de tous que se trouveront éternellement les devoirs de chacun »…

« Il faut apprendre à perfectionner la Constitution. En faisant serment de la défendre, nous n’avons pu renoncer, ni pour nos descendants, ni pour nous-mêmes, au droit et à l’espoir de l’améliorer. Il importerait donc que toutes les branches de l’art social puissent être cultivées dans la nouvelle instruction ; mais cette idée, dans toute l’étendue qu’elle présente à l’esprit, serait d’une exécution difficile au moment où la science commence à peine à naître.

« Toutefois il n’est pas permis de l’abandonner, et il faut du moins encourager tous les essais, tous les établissements partiels en ce genre, afin que le plus noble, le plus utile des arts ne soit pas privé de tout enseignement. »

« Il faut apprendre à se pénétrer de la morale qui est le premier besoin de toutes les Constitutions. Il faut donc, non seulement qu’on la grave dans tous les cœurs par la voie du sentiment et de la conscience, mais aussi qu’on l’enseigne comme une science véritable, dont les principes seront démontrés à la raison de tous les hommes, à celle de tous les âges. C’est par là seulement qu’elle résistera à toutes les épreuves. On a gémi longtemps de voir les hommes de toutes les nations, de toutes les religions, la faire dépendre exclusivement de cette multitude d’opinions qui les divisent. Il en est résulté de grands maux, car en la livrant à l’incertitude, souvent à l’absurdité, on l’a nécessairement compromise, on l’a rendue versatile et chancelante. Il est temps de l’asseoir sur ses propres bases, il est temps de montrer aux hommes que si de funestes divisions les séparent, il est du moins dans la morale un rendez-vous commun où ils doivent se réfugier et se réunir. Il faut donc, en quelque sorte, la détacher de ce qui n’est pas elle, pour la rattacher ensuite à ce qui mérite notre assentiment et notre hommage, à ce qui doit lui prêter son appui. Ce changement est simple, il ne blesse rien ; surtout il est possible. Comment ne pas voir, en effet, qu’abstraction faite de tout système, de toute opinion, et en ne considérant dans les hommes que leurs rapports avec les autres hommes, on peut enseigner ce qui est bon, ce qui est juste, et le leur faire aimer ? »

Ainsi, comme la Constitution dérive des Droits de l’Homme, et, tout en faisant une place administrative à l’Église, ne se subordonne point à son dogme, les écoles de la Révolution, dans le plan de la Constituante, font une place dans le programme à la religion, mais ne lui empruntent pas les règles de la vie, les principes de la morale.

Au reste, le souci dominant de Talleyrand est d’éveiller dans les esprits dès l’école même, le sens de la liberté, l’initiative. Il demande que jusque dans la discipline les enfants interviennent eux-mêmes, par des censeurs qu’ils auront élus, et qu’ils fassent ainsi, aux premières lueurs de la raison, l’essai du régime représentatif, de la libre soumission à la loi consentie. Et sa méthode générale d’instruction sera une méthode de liberté. D’abord il veut affranchir les esprits du poids mort de l’érudition vaine : l’homme ne doit pas s’absorber et se perdre dans le passé ; la grande et sympathique curiosité qui ranime tout le détail de la vie humaine au plus profond des siècles lointains n’est point nécessaire, et peut-être cette curiosité romantique ne pouvait-elle s’éveiller sans péril qu’au lendemain d’une révolution décisive, quand les hommes avaient loisir de se détourner de l’action pour se donner au rêve. On dirait que Talleyrand veut concentrer sous le moindre volume et le moindre poids les résultats du séculaire effort de l’esprit humain, afin que la génération combattante qui se lève ne soit pas surchargée d’un inutile fardeau. Il ne s’agit point de borner les vues de l’esprit ou d’en contrarier la marche. C’est au contraire pour qu’il puisse librement, et comme un soldat allègre, parcourir l’univers, qu’il convient de ne pas l’écraser d’un bagage de science morte :

« Vous venez de recouvrer les vastes dépôts des connaissances humaines. Cette multitude de livres perdus dans tant de monastères, mais, nous devons le dire, si savamment employés dans quelques-uns, ne seront point entre vos mains une conquête stérile ; pour cela, non seulement vous faciliterez l’accès des bons ouvrages, non seulement vous abrégerez les recherches à ceux pour qui le temps est le seul patrimoine, mais vous hâterez aussi l’anéantissement si désirable de cette fausse et funeste opulence sous laquelle finirait par succomber l’esprit humain. Une foule d’ouvrages, intéressants lorsqu’ils parurent, ne doivent être regardés maintenant que comme les efforts, les tâtonnements de l’esprit de l’homme se débattant dans la recherche de la solution d’un problème ; par une dernière combinaison le problème se résout, la solution seule reste, et dès lors toutes les fausses combinaisons antérieures doivent disparaître ; ce sont les ratures nombreuses d’un ouvrage qui ne doivent plus importuner les yeux quand l’ouvrage est fini. »

Et Talleyrand espère que lorsque « des simplifications savantes auront réduit insensiblement à un petit nombre de volumes nécessaires ce que les travaux de chaque siècle ont produit de plus intéressant », une sorte de journal de condensation et de vulgarisation pourra mettre à la portée de tous, même de ceux qui disposent de peu de temps pour l’étude, l’essentiel du savoir humain. Noble pensée qui atteste un grand souci de l’universelle culture humaine, et aussi peut-être dédain superbe d’un grand seigneur de l’esprit à l’égard de l’énorme fatras livresque.

De la Prospérité Publique.
(Almanach du Père Gérard).
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


« L’esprit se soulage par l’espoir que cette multitude immense de productions tant de fois répétées par l’art et qui n’aurait jamais dû exister, du moins n’existera pas toujours ; qu’enfin les livres qui ont fait tant de bien aux hommes ne sont pas destinés un jour à leur faire la guerre et au physique et au moral. Or, c’est du sein des bibliothèques que doit sortir le moyen d’en accélérer la destruction. »

Peut-être Talleyrand prend-il trop aisément son parti de cette destruction. Même les erreurs de l’esprit humain sont utiles à connaître. Il n’est pas sage d’effacer les traces embrouillées, incertaines et errantes qui marquaient la longue marche de la pensée cherchant le vrai. Des œuvres les plus ineptes et les plus médiocres l’esprit sagace sait extraire parfois une parcelle de vie. Même les ratures doivent être conservées dans le livre toujours remanié, toujours surchargé, de la pensée humaine, comme, sur le manuscrit d’un grand écrivain, elles révèlent le tâtonnement de l’idée, l’inquiète recherche de la forme idéale. Il faut des livres substantiels et rapides qui rendent aisément communicable et assimilable à tous le savoir humain. Il faut que les intelligences éprises de vérité et de beauté, sachent se créer à elles-mêmes une bibliothèque de choix et comme un cercle familier de chefs-d’œuvre d’où le médiocre et le bas seront exclus. Mais il convient aussi que dans l’énorme détritus des siècles les courageux chercheurs puissent toujours fouiller. Ce qui paraissait hier insignifiant ou vil à l’esprit distrait suggère brusquement une vérité nouvelle. Mais le génie conquérant de la Révolution se marque bien dans ces pensées de Talleyrand. Il veut, si je puis dire, armer et équiper à la légère l’Encyclopédie pour qu’elle puisse aller dans tous les esprits, pratiquer tous les sentiers, entrer même aux pauvres demeures, avec le vif éclair et le joyeux cliquetis des vérités simples et aiguës.

La méthode lui apparaît, dans l’enseignement, comme un moyen de simplification et comme un moyen de liberté. Simplifier les problèmes par l’élimination de l’inutile, les déterminer par une analyse exacte, c’est permettre à tous les esprits de marcher eux-mêmes par les voies redressées et aplanies, qui ont abouti aux grandes découvertes ; c’est donc, par le perfectionnement même de la tradition, faire recommencer la vérité à chaque esprit, c’est donner aux générations nouvelles, avec la force du savoir accumulé, la joie de l’invention appliquée même à ce que déjà l’on sait.

« C’est aux méthodes à conduire les instituteurs dans les véritables routes, à aplanir pour eux, à abréger le chemin difficile de l’instruction. Non seulement elles sont nécessaires aux esprits communs, le génie le plus créateur lui-même en reçoit d’incalculables services et leur a dû souvent ses plus hautes conceptions ; car elles l’aident à franchir tous les intervalles, et en le conduisant rapidement aux limites de ce qui est connu, elles lui laissent sa force pour s’élancer au delà. Enfin, pour apprécier d’un mot les méthodes, il suffira de dire que la science la plus hardie, la plus vaste dans ses applications, l’algèbre, n’est elle-même qu’une méthode inventée par le génie pour économiser le temps et les forces de l’esprit humain… »

Mais ce n’est pas là une simplification mécanique, et il ne s’agit pas de créer une sorte d’automatisme intellectuel. Pour donner à l’esprit, dès l’enfance, « cette constante direction vers la vérité qui devient alors la passion dominante et presque exclusive de l’âme, il importe souverainement d’intéresser en quelque sorte la conscience des élèves à la recherche de tout ce qui est vrai (la vérité est en effet la morale de l’esprit, comme la justice est la morale du cœur). Il importe non moins d’intéresser leur curiosité, leur ardente émulation, en les faisant comme assister à la création des diverses connaissances dont on veut les enrichir, et en les aidant à partager sur chacune d’elles la gloire même des inventeurs, car ce qui est du domaine de la raison universelle ne doit pas être uniquement offert à la mémoire ; c’est à la raison de chaque individu de s’en emparer ; il est mille fois prouvé qu’on ne sait réellement, qu’on ne voit clairement que ce qu’on découvre. »

Taileyrand ne craint pas d’appliquer cette méthode de simplification, qui doit mettre en mouvement tous les esprits, à ce qu’il y a de plus spontané, de plus confus, de plus vaste : la langue et l’histoire. Il rêve de faire de la langue française un instrument de précision si exact que tous les esprits, par la seule attention au contenu des mots, soient préservés de l’erreur. Définition rigoureuse des mots nécessaires, élimination des mots inutiles ou incertains ; par là la langue atteindra à une sobriété lumineuse et à une efficacité universelle, et l’excellence de l’outil commun créera entre tous les ouvriers de la pensée une sorte d’égalité préalable.

« La Révolution a valu à notre idiome une multitude de créations qui subsisteront à jamais, puisqu’elles expriment ou réveillent des idées d’un intérêt qui ne peut périr, et la langue politique existera enfin parmi nous ; mais plus les idées sont grandes et fortes, plus il importe que l’on attache un sens précis et uniforme aux signes destinés à les transmettre ; car de funestes erreurs peuvent naître d’une simple équivoque. Il est donc digne de bons citoyens autant que de bons esprits, de ceux qui s’intéressent à la fois au règne de la paix et au règne de la raison, de concourir par leurs efforts à écarter des mots de la langue française ces significations vagues et indéterminées, si commodes pour l’ignorance et la mauvaise foi, et qui semblent receler des armes toutes prêtes pour la malveillance et pour l’injustice. Ce problème très philosophique et qu’il faut généraliser le plus possible, demande du temps, une forte analyse et l’appui de l’opinion publique pour être complètement résolue. Il n’est pas indigne de l’Assemblée nationale d’en encourager la solution.

« Un tel problème, auquel la création et le danger accidentel de certains mots nous ont naturellement conduits, s’est lié dans notre esprit à une autre vue. Si la langue française a conquis de nouveaux signes et s’il importe que le sens en soit bien déterminé, il faut en même temps qu’elle se délivre de cette surcharge de mots qui l’appauvrissaient et souvent la dégradaient. La vraie richesse d’une langue consiste à pouvoir exprimer tout avec force, avec clarté, mais avec peu de signes. Il faut donc que les anciennes formes obséquieuses, ces précautions timides de la faiblesse, ces souplesses d’un langage détourné qui semblait craindre que la vérité ne se montrât tout entière, tout ce luxe imposteur et servile qui accusait notre misère, se perde dans un langage simple, fier et rapide ; car là où la pensée est libre, la langue doit devenir prompte et franche, et la pudeur seule a le droit d’y conserver ses voiles. »

« Qu’on ne nous accuse pas ici de vouloir calomnier une langue qui, dans son état actuel s’est immortalisée par des chefs-d’œuvre. Sans doute que partout les hommes de génie ont subjugué les idiomes les plus rebelles, ou plutôt partout ils ont su se créer un idiome à part ; mais il a fallu tout le courage, toute l’audace de leur talent, et la langue usuelle n’en a point moins conservé parmi nous l’empreinte de notre faiblesse et de nos préjugés. Il est juste, il est constitutionnel que ce ne soit plus désormais le privilège de quelques hommes extraordinaires de la parler dignement ; que la raison la plus commune ait aussi le droit et la facilité de s’énoncer avec noblesse ; que la langue française s’épure à tel point qu’on ne puisse plus désormais prétendre à l’éloquence sans idées ; qu’en un mot elle reçoive pour tous un nouveau caractère et se retrempe en quelque sorte dans la liberté et dans l’égalité. C’est vers ce but non moins philosophique que national que doit se porter une partie des travaux des nouveaux instituteurs. »

Quel singulier mélange de vues audacieuses ou grandes et de naïvetés, de restrictions bourgeoises et de générosité humaine ! Talleyrand a compris avec profondeur qu’une révolution politique et sociale s’étendait à tout et que la langue même en était révolutionnée.

Et ce rêve d’une langue de clarté, de vérité, d’universelle et facile noblesse, qui avertisse d’emblée tous les esprits et les hausse doucement à une dignité commune, est un des plus beaux qui aient été faits par une société humaine.

Mais quelle part d’enfantillage et de chimère ! et comment Talleyrand ne voit-il pas que les mots les mieux définis, les mieux déterminés, seront bouleversés par la violence des passions et la lutte des intérêts, tant qu’il y aura, en effet, dans une société, des groupes d’intérêts violemment antagoniques !

Il est vain d’espérer pour les mots la clarté, la sincérité, la sérénité, si dans la vie même des hommes il y a désordre, haine et conflit. À l’heure même où j’écris, et où je commente ces grandes pensées de la bourgeoisie révolutionnaire, les mots décisifs de la société humaine issue de la Révolution, les mots de justice, de liberté, ont des sens de classe : par la liberté, le capitalisme entend la force d’expansion illimitée du capital ; le prolétariat entend l’abolition du capitalisme. Pour les uns, le mot justice contient le dividende, et pour les autres, il l’exclut.

C’est à un dictionnaire en partie double où, sous le même vocable, se heurtent à l’infini les significations réelles, les interprétations sociales des mots, qu’aboutit ce magnifique espoir d’un idiome apaisant par la vertu de la lumière. Les choses aujourd’hui passent devant les mots comme des hommes qui se battent devant un miroir : il réfléchit les ombres furieuses et il ne les réconcilie pas.

Aussi bien Talleyrand lui-même était troublé déjà par l’ambiguïté naissante du vocabulaire de la Révolution, et il voulait rappeler les mots à leur origine bourgeoise, à leur loyauté constitutionnelle. Évidemment, quand il parle de ces mots nouveaux dont l’équivoque, si on ne les définissait point pourrait être exploitée par la malveillance et la perfidie, il pense à tous ces mots de citoyen, de démocratie, de peuple, de liberté, d’égalité, de souveraineté de la nation et même de « Droits de l’Homme » que déjà les démocrates à la Robespierre ou à la Marat n’interprétaient plus, ne prononçaient plus dans le sens des modérés constitutionnels.

Du Roi.
(Almanach du Père Gérard).
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


Talleyrand redoutait une sorte de complaisance vague de ces mots nouveaux à des significations nouvelles : et il aurait voulu, suivant le mot de Barnave, et dans le dictionnaire même, « terminer la Révolution ». Tentation puérile ; il est aussi impossible de fixer au fond des mots le premier sens qu’ils expriment que de fixer au fond des eaux la première image qu’elles reflètent ; dans le torrent des mots révolutionnaires, le reflet incertain du prolétariat commençait à brouiller le superbe et glorieux reflet de la pensée bourgeoise.

Mais quelle confiance avait celle-ci en elle-même, en la rectitude de ses principes et en la sûreté des premières applications qu’elle en avait faites. Talleyrand, au nom de la Constituante, proclame qu’il suffirait de définir les mots et d’en chasser l’équivoque pour enfermer les idées, les esprits, les événements même dans le sens premier que déterminaient les Constituants.

Talleyrand, au moment même où il marquait ces restrictions bourgeoises et où il se préparait à exclure de notre langue ce que j’appellerais volontiers le sens robespierriste, témoignait aussi le même éloignement pour l’esprit d’aristocratie et d’ancien régime. Tous les tours de servitude, d’inégalité, de privilège devaient disparaître, en même temps que devait être exclue des mots toute tendance de démagogie.

L’équilibre de la Constitution de 1791, distante à la fois de l’esprit de caste et de la pleine démocratie devait se marquer dans la langue, dans sa syntaxe, d’où toute trace de servitude devait être exclue ; dans son vocabulaire, d’où toute racine de démagogie devait être extirpée. Étrange prétention d’immobiliser une langue éternellement fluide, dans une Constitution d’un jour et déjà menacée !

Mais pour atteindre à cette détermination du sens des mots, pour donner à chacun d’eux une signification exacte qui ne permette ni les restrictions de la tyrannie, ni les extensions abusives de la démagogie, il faut limiter le plus possible le nombre des mots. Comment sans cela discipliner, ordonner une multitude innombrable de synonymes équivoques, de mots indéterminés ?

« La vraie richesse d’une langue consiste à pouvoir tout exprimer avec peu de signes. » Il semble que nous entendons déjà la vaste proscription de ces mots pressés, tumultueux, que le romantisme réintégrera et rappellera, à grands flots, clientèle pittoresque et bariolée, sous les avancées de ses maisons moyen âge, ou sous les porches de ses cathédrales. Il semble que Talleyrand donne ici le signal de la lutte qui, plus tard, s’engagera entre le classicisme révolutionnaire et le romantisme d’abord rétrograde. « Le romantisme est vaincu ! » s’écriera le classique Blanqui, déposant son fusil un soir des journées de juillet 1830.

Et voici sans doute des disciples de Taine qui s’empressent de noter que la Révolution est un suprême effort d’idéologie abstraite et qu’elle achève dans la langue, dans les idées et dans les institutions le travail de simplification et d’appauvrissement commencé par l’esprit classique. Qu’on ne se hâte pas. Car d’abord Talleyrand s’émeut des risques de complication que la Révolution fait courir à la langue. Bien loin qu’elle soit le bûcheron qui de sa cognée abat les branches luxuriantes, il a peur qu’elle greffe sur le même mot, peuple, démocratie, liberté, souveraineté, trop de sens variés et de provenance inquiétante. Il a peur que dans l’enceinte du même mot se pressent et se mêlent les significations bourgeoises, légales, constitutionnelles, et les significations populaires, démocratiques, démagogiques, anarchiques. Ainsi la Révolution est si peu un principe d’appauvrissement que la bourgeoisie révolutionnaire craint d’être dépassée, débordée par la vie complexe et mouvante des mots comme par la vie mouvante et mêlée du peuple lui-même. C’est contre un excès de richesse révolutionnaire et de luxuriance démocratique que Talleyrand prend des précautions.

D’ailleurs, s’il lui paraît que le vocabulaire politique doit être rigoureusement déterminé, il a le sentiment aussi que la Révolution animée de toutes les forces de la vie nationale, doit ressusciter bien des mots populaires et libres que la sécheresse classique avait écartés ; par là il est romantique, si l’on me permet d’anticiper ainsi sur les mots. Il est romantique aussi quand il veut ouvrir la langue française à l’action des autres langues modernes, quand il veut l’enrichir de toute la substance des idiomes vigoureux, de toutes les images des peuples forts.

« Notre langue, dit-il (et c’est pour lui une proposition fondamentale dont il souligne lui-même l’expression), a perdu un grand nombre de mots énergiques qu’un goût, plutôt faible que délicat, a proscrits : il faut les lui rendre ! les langues anciennes et quelques-unes d’entre les modernes sont riches d’expressions fortes, de tournures hardies qui conviennent parfaitement à nos nouvelles mœurs ; il faut s’en emparer ; la langue française est embarrassée de mots louches et synonimiques, de constructions timides et traînantes, de locutions oiseuses et serviles ; il faut l’en affranchir. »

C’est tout le programme linguistique de Hugo. Les Constituants voulaient fermer le lexique et la syntaxe de la Révolution à Robespierre qui leur paraissait déformer le sens des mots et y glisser d’équivoques amorces pour la foule. Mais ils appelaient à eux Homère, Lucrèce, Tacite, Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Schiller, Goethe et Klopstock, et pour l’immense renouvellement de la vie ils demandaient à toutes les langues et à tous les temps des couleurs et des images.

Le romantisme a son principe dans la Révolution, et, après une passagère méprise, il y reconnut son origine profonde. Ce n’est pas une langue décolorée et éteinte qui pouvait traduire, même après l’orage, les passions et les rêves d’une société si prodigieusement remuée. Et si Talleyrand voulait, pour la conduite des sociétés humaines, une langue admirablement précise et exacte, il comprenait bien aussi que, même dans les limites de la Constitution, la chaleur toute nouvelle de la vie appelait des mots ardents et forts où toutes les énergies mettraient leur empreinte, où tous les siècles restés chauds mettraient leur flamme.

De même qu’en cette période la Révolution bourgeoise se limitait par le privilège des citoyens actifs, mais, cependant, en appelant des millions d’hommes à la souveraineté, confinait à la vie populaire, de même la conception littéraire et linguistique de Talleyrand déterminait à un contenu bourgeois le sens des mots politiques, mais elle accueillait la grande vie fourmillante, populaire et passionnée des temps nouveaux. L’édifice un peu froid de la Constitution de 1791 s’illuminait des feux réverbérés de toute part par la passion révolutionnaire ; il s’éclairait aussi des reflets lointains de la liberté antique, des chaudes couleurs de la Renaissance française, des splendeurs vigoureuses de Shakespeare, des lueurs de mélancolie et de rêve de l’Allemagne de Werther.

L’aube qui éclairait le faîte des libertés nouvelles avait traversé tant d’horizons, que le plus simple de ses rayons se décomposait à la rencontre des âmes agitées, en nuances ardentes et infinies. Talleyrand, en une vision à la fois ordonnée et éclatante, a combiné le classique et le romantique. Son rapport est comme un manifeste littéraire étrangement vaste, parce qu’il porte en lui toute la force de la Révolution, diminuée, il est vrai, des principes de la démocratie absolue.

Il est sollicité à la fois, pour la langue de la Révolution, par les deux tendances en apparence contraires qui se sont disputé d’ailleurs la Révolution toute entière : le besoin de l’universalité humaine, le besoin de l’ardente vie nationale. Il rêve, après Leibnitz, d’une langue universelle qui établirait entre tous les hommes une communication aisée, et il veut en même temps accumuler dans la langue française et sous la discipline de son génie propre, toutes les richesses des autres peuples, richesses de mots, de sensations et d’images, fondues et transformées au creuset national.

Talleyrand conçoit l’histoire comme un enseignement, comme un exemple : et par là il la simplifie en effet et l’organise. Il la ramène à l’étude des moyens par lesquels peut être défendue ou préparée la liberté, et ainsi, en une ordonnance toute morale, la longue chaîne des événements est rattachée, et suspendue comme à un aimant, à la Déclaration des Droits de l’homme. « La Société doit enfin exciter l’homme par l’exemple, et ce moyen puissant, c’est à l’histoire qu’elle doit le demander, car l’orgueil de l’homme se défendra toujours de le demander à ses contemporains. Quelle histoire sera digne de remplir cette vue morale ? Aucune sans doute de celles qui existent ; ce qui nous reste de celle des anciens nous offre des fragments précieux pour la liberté, mais ce ne sont que des fragments ; ils sont trop loin de nous, aucun intérêt national ne les anime, et notre long asservissement nous a trop accoutumés à les ranger parmi les fables. La nôtre, telle qu’elle a été tracée, n’est presque partout qu’un servile hommage décerné à des abus, c’est l’ouvrage de la faiblesse écrivant sous les yeux, souvent sous la dictée de la tyrannie ; mais cette même histoire, telle qu’on la conçoit en ce moment, peut devenir un fonds inépuisable des plus hautes instructions morales.

Autographe de Cambon.
(D’après un document des Archives nationales.)


« Que désormais s’élevant à la dignité qui lui convient, elle devienne l’histoire des peuples et non plus celle d’un petit nombre de chefs ; qu’inspirée par l’amour des hommes, par un sentiment profond pour leurs droits, par un saint respect pour leurs malheurs, elle dénonce les crimes qu’elle raconte, que loin de se dégrader par la flatterie, loin de se rendre complice par une vaine crainte, elle insulte jusqu’à la gloire toutes les fois que la gloire n’est point la vertu ; que par elle une reconnaissance inépuisable soit assurée à ceux qui ont servi l’humanité avec courage, et une honte éternelle à quiconque n’a usé de sa force que pour nuire ; que dans la multitude des faits qu’elle parcourt, elle se garde de chercher les droits de l’homme qui certes ne sont point là ; mais qu’elle y cherche et qu’elle y découvre les moyens de les défendre que toujours on y peut trouver ; que pour cela, sacrifiant ce que le temps doit dévorer, ce qui ne laisse point de trace après soi, tout ce qui est nul aux yeux de la raison, elle se borne à marquer tous les pas, tous les efforts vers le bien, vers le perfectionnement social, qui ont signalé un si grand nombre d’époques, et à faire ressortir les nombreuses conspirations de tous les genres, dirigées contre l’humanité avec tant de suite, conçues avec tant de profondeur, et exécutées avec un succès si révoltant ; qu’en un mot, le récit de ce qui fut se mêle sans cesse au sentiment énergique de ce qui devait être ; par là l’histoire s’abrège et s’agrandit ; elle n’est plus une conception stérile ; elle devient un système moral ; le passé s’enchaîne à l’avenir, et en apprenant à vivre dans ceux qui ont vécu, on met à profit pour le bonheur des hommes, jusqu’à la longue expérience des erreurs et des crimes. »

Évidemment cette conception purement morale de l’histoire, toute entière orientée vers la Révolution française est à certains égards factice et étroite. L’histoire est un enseignement ; mais elle est aussi un spectacle, le déploiement coloré des passions humaines, et de la grande aventure de la vie. Qu’auront à faire avec « le système moral » les admirables tableaux du camp des barbares peints par Chateaubriand, et qui voudrait les effacer ? En outre, il est factice de ramener le drame de l’histoire à la lutte du bien et du mal, des bienfaiteurs ou des malfaiteurs de l’humanité. L’humanité sort lentement du chaos des passions animales, et la force fut souvent nécessaire à dompter et à discipliner la force ; les concepts de moralité douce et de droit, empruntés aux époques récentes de la vie humaine, ne peuvent être appliqués au passé, à tout le passé, sans lui faire subir une terrible déformation. Et comment prendre conseil, pour les temps nouveaux, même des exemples de bonté, d’humanité, que peuvent fournir les temps lointains ? C’est dans des conditions toutes différentes que s’exerce notre action ; ainsi des profondeurs du temps un grand souffle d’enthousiasme et de fierté peut venir jusqu’à nous, mais c’est un souffle incertain et errant qui fait palpiter nos voiles, et qui ne les guide pas. Enfin, ce n’est pas la seule action des hommes qui détermine l’histoire : les institutions ont leur logique, les climats leur nécessité, les vastes chocs des peuples et des races leur contre-coup inévitable ; et Talleyrand oublie de façon étrange l’Essai sur les mœurs de Voltaire, et l’Esprit des lois de Montesquieu. Mais, malgré tout, cette conception morale et révolutionnaire de l’histoire fut féconde. À se passionner ainsi, non plus pour la gloire des chefs, mais pour la souffrance des peuples, l’historien est invinciblement conduit à étudier de près les conditions successives de la vie humaine, les mœurs, les institutions ; et la force de la passion morale suscite la vie et la couleur. Tous les grands historiens français du xixe siècle, même ceux qui ont été surtout des peintres et des poètes, ont fait de l’histoire un système moral et politique. Augustin Thierry, qui ranima les couleurs des temps barbares, conçut en même temps l’histoire comme la lente croissance et l’avènement du Tiers-État. Michelet s’identifia à l’âme même de la France conçue par lui comme une force continue et une qui allait passionnément vers la liberté. Ainsi, l’histoire selon la Révolution, malgré son idéalisme moral un peu abstrait, portait un principe de passion d’où les développements les plus riches allaient jaillir, et les multitudes mortes allaient être appelées à la vie par la même force, par la même flamme qui appelait les multitudes vivantes à la liberté.

Le rapport de Talleyrand est le magnifique testament intellectuel légué par la Constituante à la Législative. La Constituante n’eut pas le temps de le discuter, mais elle l’acclama ; et elle décida qu’il serait distribué aux membres de la nouvelle Assemblée. C’est Condorcet qui des mains de Talleyrand reçut le flambeau, et la flamme soudain se fit plus large encore et plus haute. Du rapport de Talleyrand lu à la Constituante en septembre 1791 au rapport de Condorcet lu à la Législative en avril 1792, l’écart mesure les progrès rapides de la Révolution, de la démocratie et de la pensée libre.

Comme Talleyrand, Condorcet veut que l’instruction soit universelle, qu’un minimum de savoir soit assuré à tous, au-dessus duquel s’élèveront des connaissances plus hautes. Comme Talleyrand, il ne veut pas que l’esprit humain puisse être enchaîné, et il prévoit pour lui des développements indéfinis, mais c’est d’un accent plus profond et plus décisif que celui de Talleyrand qu’il parle et de l’égalité d’éducation et de la perfectibilité indéfinie de la race humaine. « Nous avons pensé que dans ce plan d’organisation générale notre premier soin devait être de rendre, d’un côté l’éducation aussi égale, aussi universelle, de l’autre, aussi complète que les circonstances pouvaient le permettre ; qu’il fallait donner à tous également l’instruction qu’il est possible d’étendre sur tous, mais ne refuser à aucune portion des citoyens l’instruction plus élevée qu’il est impossible de faire partager à la masse entière des individus, établir l’une parce qu’elle est utile à ceux qui la reçoivent et l’autre parce qu’elle l’est à ceux mêmes qui ne la reçoivent pas. »

« La première condition de toute instruction étant de n’enseigner que des vérités, les établissements que la puissance publique y consacre, doivent être aussi indépendants que possible de toute autorité politique ; et comme néanmoins cette indépendance ne peut être absolue, il résulte du même principe qu’il ne faut les rendre dépendants que de l’Assemblée des représentants du peuple, parce que de tous les pouvoirs, il est le moins corruptible, le plus éloigné d’être entraîné par des intérêts particuliers, le plus soumis à l’influence de l’opinion générale des hommes éclairés, et surtout parce qu’étant celui de qui émanent essentiellement tous les changements, il est dès lors le moins ennemi du progrès des lumières, le moins opposé aux améliorations que ce progrès doit amener. »

« Nous avons observé enfin, que l’instruction ne devait pas abandonner les individus au moment où ils sortent des écoles, qu’elle devait embrasser tous les âges, qu’il n’y en avait aucun où il ne fût utile et possible d’apprendre, et que cette seconde instruction est d’autant plus nécessaire que celle de l’enfance a été resserrée dans des bornes plus étroites. C’est là même une des causes de l’ignorance où les classes pauvres de la société sont aujourd’hui plongées ; la possibilité de recevoir une première instruction leur manquait encore moins que celle d’en conserver les avantages.

« Nous n’avons pas voulu qu’un seul homme dans l’Empire pût dire désormais : la loi m’assurait une entière égalité de droits, mais on me refuse les moyens de les connaître. Je ne dois dépendre que de la loi, mais mon ignorance me rend dépendant de tout ce qui m’entoure. On m’a bien appris dans mon enfance ce que j’avais besoin de savoir ; mais forcé de travailler pour vivre, ces premières notions se sont bientôt effacées, et il ne m’en reste que la douleur de sentir dans mon ignorance, non la volonté de la nature, mais l’injustice de la société.

« Nous avons cru que la puissance publique devait dire aux citoyens pauvres : la fortune de vos parents n’a pu vous procurer que les connaissances les plus indispensables, mais on vous assure des moyens faciles de les conserver et de les étendre. Si la nature vous a donné des talents, vous pouvez les développer, et ils ne seront perdus ni pour vous ni pour la patrie.

« Ainsi, l’instruction doit être universelle, c’est-à-dire s’étendre à tous les citoyens. Elle doit être répartie avec toute l’égalité que permettent les limites nécessaires de la dépense, la distribution des hommes sur le territoire et le temps plus ou moins long que les enfants peuvent y consacrer. Elle doit, dans ses divers degrés, embrasser le système entier des connaissances humaines, et assurer aux hommes dans tous les âges de la vie, la facilité de conserver leurs connaissances et d’en acquérir de nouvelles.

« Enfin aucun pouvoir public ne doit avoir ni l’autorité ni même le crédit d’empêcher le développement des vérités nouvelles, l’enseignement des théories contraires à sa politique particulière ou à ses intérêts momentanés. »

Visiblement, la question qui trouble le plus Condorcet est celle-ci : Quel sera le régulateur de l’enseignement national ? D’une part, il faut bien que la Nation intervienne, c’est elle qui construit les écoles et qui paie les maîtres, c’est elle qui a envers tous les citoyens un devoir d’enseignement et d’éducation, et elle ne peut se désintéresser pleinement de l’enseignement qui est donné en son nom. Mais d’autre part, si les pouvoirs politiques, organes momentanés de la volonté nationale, croient avoir intérêt à opprimer une vérité, faudra-t-il donc que celle-ci leur soit livrée sans défense ? Rien qu’à poser les termes du problème, il apparaît bien qu’il ne peut recevoir une solution absolue. Si compliqué qu’on imagine le système de garanties destiné à assurer la liberté individuelle du maître, la liberté infinie de la science en mouvement, sans rompre le lien de l’enseignement national et de la nation elle-même, il sera toujours en défaut par quelque endroit ; et à vrai dire, ce sont surtout des mœurs de liberté intellectuelle, le sens partout développé de la dignité de la science et du droit de la pensée qui ôteront aux pouvoirs politiques la tentation d’opprimer la vérité, comme ils ôteront aux maîtres la tentation d’avilir, au delà de ce qu’exige la force du vrai, les pouvoirs en qui ils trouvent le respect pour la liberté. Condorcet fait concourir à la nomination des maîtres, pour les deux premiers degrés de l’enseignement, les membres des établissements d’enseignement d’un degré supérieur, les municipalités et les pères de famille. Au sommet, la Société nationale des Sciences et des Arts, ce que nous appelons aujourd’hui l’Institut, se recrutera elle-même, et c’est sur un concours ouvert par elle que les professeurs de ce que nous appelons aujourd’hui l’enseignement supérieur, seront élus.

Ainsi, Condorcet, pour les premiers degrés de l’enseignement, fait, si je puis dire, une plus grande part à l’influence de la nation, des pouvoirs politiques : ce sont les municipalités, pouvoirs politiques, qui sont appelées à jouer un grand rôle dans la nomination des maîtres ; et, pour les écoles primaires, le projet de décret précise « que les livres d’enseignement seront rédigés d’après la meilleure méthode d’enseignement que les progrès de la science nous indiquent, et d’après les principes de liberté, d’égalité, de pureté dans les mœurs, et de dévouement à la chose publique, consacrés par la Constitution ».

Refrains patriotiques.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


Au contraire, pour le plus haut degré, pour ce qui correspond à ce que nous appelons aujourd’hui l’Institut et l’enseignement supérieur, c’est la science qui se recrute, pour ainsi dire, elle-même, sans autre contrôle que celui de l’opinion éclairée de l’Europe, et sans qu’on démêle très bien comment « les représentants de la nation » pourraient intervenir. Sur ce point, le projet de Condorcet se heurtera à des résistances invincibles, et il parait bien qu’il dépouille, en effet, l’État, organe de la nation, au profit d’une oligarchie académique qui peut devenir exclusive et intolérante. Le point d’équilibre en cette question est difficile à fixer. Et deux pensées animaient Condorcet. D’abord, il ne savait pas seulement les sciences, il savait aussi l’histoire des sciences ; il connaissait leur évolution, leurs luttes incessantes contre les puissances d’oppression et de ténèbres, et il ne voulait pas que l’intérêt d’une institution politique éphémère, en sa forme précise, comme toute institution, pût contrarier un moment l’éternel mouvement de la pensée. Et en second lieu, au point où en était la Révolution en 1792, ce n’était plus l’enseignement de l’Église que la Révolution avait à craindre, les Congrégations étant dissoutes et l’Église étant soumise à la loi de l’élection populaire. Mais elle pouvait craindre que le pouvoir exécutif royal, abusant de la prérogative redoutable que lui conférait la Constitution, cherchât à immobiliser les esprits, à imposer, par exemple comme un dogme immuable le veto, ou la royauté elle-même. Et comment le grand philosophe pouvait-il accepter que la Constitution fût présentée aux enfants comme un monument achevé, à l’heure même où les démocrates songeaient à changer la Constitution ? Condorcet devait formuler son projet d’enseignement à l’heure même où la Révolution a l’inquiet pressentiment des transformations prochaines. De là, dans le plan de Condorcet, le souci dominant de réserver avant tout la liberté de la critique, la faculté indéfinie d’expansion de la pensée humaine, la fluidité éternelle des idées et des faits.

« Ni la Constitution française, dit Condorcet avec force, ni même la Déclaration des Droits ne seront présentées à aucune classe des citoyens comme des tables descendues du ciel qu’il faut adorer et croire. Leur enthousiasme ne sera point fondé sur les préjugés, sur les habitudes de l’enfance ; et on pourra leur dire : « Cette Déclaration des Droits qui vous apprend à la fois ce que vous devez à la société et ce que vous êtes en droit d’exiger d’elle, cette Constitution que vous devez maintenir aux dépens de votre vie, ne sont que le développement de ces principes simples dictés par la nature et la raison dont vous avez appris, dans vos premières années, à apprendre l’éternelle vérité ; tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toute les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commande seraient d’utiles vérités ; le genre humain n’en resterait pas moins partagé en deux classes, celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves. »

Admirable idéalisme qui met d’abord dans l’esprit lui-même la servitude ou la liberté selon qu’il est capable ou incapable de se justifier à lui-même sa croyance.

Admirable idéalisme qui applique la critique de la raison à la raison même, qui oblige celle-ci à éprouver sans cesse les fondements, mêmes de tout l’ordre social qui se prétend appuyé sur elle.

Mais il ne suffit pas de rappeler la Déclaration des Droits de l’homme à ses origines morales ; il ne suffit pas de la confronter avec les principes de dignité, de liberté dont elle est une expression déterminée ; il faut prévoir que des applications nouvelles pourront être faites, et à l’infini, des mêmes principe. Et pour que l’État puisse aisément permettre jusque dans l’enseignement public la propagation de vérités nouvelles, pour qu’il puisse respecter la liberté, sans avoir l’air de se désavouer lui-même, c’est par l’intermédiaire de la société nationale des sciences et des arts se recrutant elle-même que la nation, selon Condorcet, doit désigner les maîtres de l’enseignement supérieur.

« Cette indépendance de toute puissance étrangère où nous avons placé l’enseignement public ne peut effrayer personne, puisque l’abus serait à l’instant corrigé par le pouvoir législatif, dont l’autorité s’exerce immédiatement sur tout le système de l’instruction… L’indépendance de l’instruction fait, en quelque sorte, une partie des droits de l’espèce humaine. Puisque l’homme a reçu de la nature une perfectibilité dont les bornes inconnues s’étendent, si même elles existent, bien au delà de ce que nous pouvons concevoir encore, puisque la connaissance de vérités nouvelles est pour lui le seul moyen de développer cette heureuse faculté, source de son bonheur et de sa gloire, quelle puissance pourrait avoir le droit de lui dire : Voilà ce qu’il faut que vous sachiez, voilà le terme où vous devez vous arrêter ? Puisque la vérité seule est utile, puisque toute erreur est un mal, de quel droit un pouvoir, quel qu’il fût, oserait-il déterminer où est la vérité, où se trouve l’erreur ?

« D’ailleurs, un pouvoir qui interdirait d’enseigner une opinion contraire à celle qui a servi de fondement aux lois établies, attaquerait directement la liberté de penser, contredirait le but de toute institution sociale, le perfectionnement des lois, suite nécessaire du combat des opinions et du progrès des lumières…

« D’un autre côté, quelle autorité pourrait prescrire d’enseigner une doctrine contraire aux principes qui ont dirigé les législateurs ?

« On se trouverait donc nécessairement placé entre un respect superstitieux pour les lois existantes, ou une atteinte directe qui, portée à ces lois au nom d’un des premiers pouvoirs institués par elles, pourrait affaiblir le respect des citoyens ; il ne reste donc qu’un seul moyen : l’indépendance absolue des opinions dans tout ce qui s’élève au-dessus de l’instruction élémentaire. C’est alors qu’on verra la soumission volontaire aux lois et l’enseignement des moyens d’en corriger les vices, d’en rectifier les erreurs, exister ensemble, sans que la liberté des opinions nuise à l’ordre public, sans que le respect pour la loi enchaîne les esprits, arrête le progrès des lumières, et consacré des erreurs. S’il fallait prouver par des exemples le danger de soumettre l’enseignement à l’autorité, nous citerions l’exemple de ces peuples, nos maîtres dans toutes les sciences, de ces Indiens, de ces Égyptiens, dont les antiques connaissances nous étonnent encore, chez qui l’esprit humain fit tant de progrès, dans des temps dont nous ne pouvons même fixer l’époque, et qui retombèrent dans l’abrutissement de la plus honteuse ignorance, au moment où la puissance religieuse s’empara du droit d’instruire les hommes. Nous citerions la Chine qui nous a prévenus dans les sciences et dans les arts, et chez qui le gouvernement en a subitement arrêté le progrès depuis des milliers d’années, en faisant de l’instruction publique une partie de ses fonctions. Nous citerions cette décadence où tombèrent tout à coup la raison et le génie chez les Romains et chez les Grecs, après s’être élevés au plus haut degré de gloire, lorsque l’enseignement passa des mains des philosophes à celles des prêtres. Craignons, d’après ces exemples, tout ce qui peut entraver la marche libre de l’esprit humain. À quelque point qu’il soit parvenu, si un pouvoir quelconque en suspend le progrès, rien ne peut garantir même du retour des plus grossières erreurs ; il ne peut s’arrêter sans retourner en arrière, et du moment où on lui marque des objets qu’il ne pourra examiner ni juger, ce premier terme mis à sa liberté doit faire craindre que bientôt il n’en reste plus à sa servitude. » (Applaudissements.)

« D’ailleurs, la Constitution française elle-même nous fait de cette indépendance un devoir rigoureux. Elle a reconnu que la Nation a le droit inaliénable et imprescriptible de réformer toutes ses lois, elle a donc voulu que dans l’instruction nationale tout fût soumis à un examen rigoureux. Elle n’a donné à aucune loi une irrévocabilité de plus de dix années ; elle a donc voulu que les principes de toutes les lois fussent discutés, que toutes les théories politiques pussent être enseignées et combattues ; qu’aucun système d’organisation sociale ne fût offert à l’enthousiasme ni aux préjugés comme l’objet d’un culte superstitieux, mais que tous fussent présentés à la raison comme des combinaisons diverses entre lesquelles elle a le droit de choisir ; et aurait-on respecté cette indépendance inaliénable du peuple si on s’était permis de fortifier quelques opinions particulières de tout le poids que peut leur donner un enseignement général ; et le pouvoir qui se serait arrogé le droit de choisir ces opinions n’aurait-il pas véritablement usurpé une partie de la souveraineté nationale ? »

C’est cet admirable esprit de liberté vivante et de perpétuelle enquête qu’il faut retenir ; il ne doit pas y avoir dans l’enseignement national une seule idée qui ne soit soumise à la critique, à l’incessante revision de l’esprit humain. Il ne doit pas y avoir une seule porte close ; mais au contraire ouverture de toute vérité et de tout esprit à la vie qui les renouvelle, à la réalité mouvante qui les transforme. Pas un seul dogme philosophique, politique, scientifique, social ; et la raison seule souveraine. Quiconque, individu, corporation ou État, ne comprendra pas ainsi l’enseignement, quiconque ne mettra pas au-dessus de ses affirmations l’esprit lui-même, trahira la vérité et attentera aux intelligences.

LA CARMAGNOLE
(La Carmagnole commence à jouer un rôle aux environs du 10 août).
(D’après un document du Musée Carnavalet.)


Mais si l’inspiration générale de Condorcet est admirable, si nous devons tous et toujours faire notre règle de ce souci exclusif de la vérité, il n’est pas certain que Condorcet ait trouvé avec une sûreté égale l’organisation qui, en effet, assure le mieux la liberté et le progrès de l’esprit. Ceux qui tentent d’abuser de ses paroles pour réclamer en faveur de l’Église la liberté d’enseigner vont exactement à contre-sens de sa pensée. Théoriquement, l’Église qui immobilise les esprits sous ses dogmes, est la négation vivante de cet esprit de liberté que Condorcet veut faire prévaloir. Et en fait, je répète que du temps de Condorcet la question ne se posait même pas. Les polémistes catholiques qui essaient de mettre la loi Falloux sous la protection de Condorcet commettent à la fois une bévue philosophique et une fraude historique. Mais Condorcet voit-il juste lorsqu’il redoute autant la tyrannie des gouvernements que celle de l’Église ? Sans doute, l’exemple de tous les gouvernements, depuis un siècle, de Napoléon, de la Restauration, de Louis-Philippe, de la République bourgeoise, démontre que dans l’enseignement national la pensée se heurte souvent à des consignes et l’esprit à des barrières. Aussi, le vrai problème est de donner à la démocratie un besoin croissant de liberté ; c’est de lui faire comprendre que, dans son intérêt même, aussi bien que pour la croissance humaine, toutes les idées, toutes les doctrines doivent pouvoir se produire dans l’enseignement d’État, à une seule condition, c’est qu’elles ne se réclament que de la raison et qu’elles n’agissent que sur la raison. Mais Condorcet, au lieu de poser, si je puis dire, le problème de la liberté à l’intérieur même de l’État, cherche à s’évader de l’État. Il rêve, pour un avenir lointain, d’un enseignement tout individuel qui serait donné par des hommes libres, n’ayant aucun lien avec l’Église et aucun lien avec le pouvoir. Mais il se rend bien compte que maintenant, l’effacement de la nation ne ferait que laisser un libre jeu à toutes les superstitions et à toutes les tyrannies.

« Il viendra, sans doute, un temps où les sociétés savantes instituées par l’autorité seront superflues et dès lors dangereuses, où même tout établissement public d’instruction deviendra inutile. Ce sera celui où aucune erreur générale ne sera plus à craindre, ou toutes les causes qui appellent l’intérêt ou les préjugés au service des passions auront perdu leur influence ; où les lumières seront répandues avec égalité et sur tous les lieux d’un même territoire et dans toutes les classes d’une même société ; où toutes les sciences et toutes les applications des sciences seront également délivrées du joug de toutes les superstitions et du poison des fausses doctrines, où chaque homme, enfin, trouvera dans ses propres connaissances, dans la rectitude de son esprit, des armes suffisantes pour repousser toutes les ruses de la charlatanerie ; mais ce temps est encore éloigné, notre objet devait être d’en préparer, d’en accélérer l’époque ; et en travaillant à former ces institutions nouvelles, nous avons dû nous occuper sans cesse de hâter l’instant heureux où elles deviendront inutiles. »

Quel magnifique rêve d’individualisme, d’« anarchisme » intellectuel et scientifique ! Plus d’autorité enseignante : ni l’Église, ni l’État, ni corps savants : la vérité jaillissant de tout esprit comme d’une source et revenant à tout esprit comme à un réservoir ; toute intelligence mise en contact immédiat avec le réel, sans qu’aucun voile de superstition, sans qu’aucune tyrannie de gouvernement, sans qu’aucun prestige même de gloire s’interpose entre la pensée libre et l’univers ; la science progressant par son propre ressort et se propageant d’esprit à esprit par sa seule vertu ; toutes les différences de niveau entre les classes abolies, de telle sorte que la vérité ne tombe pas d’un esprit sur un autre avec une force d’écrasement et de contrainte, mais se répande de conscience à conscience par une sorte de communication aisée et douce, sans chute, ni remous, ni écume trouble ; c’est la plus grande vision d’humanité pensante et libre dont un homme ait fait confidence à d’autres hommes.

Et ce sont les paysans accablés hier sous la corvée, le dédain, les ténèbres, ce sont les prolétaires des faubourgs généreux mais incultes, que Condorcet appelle, en ses larges rêves, à la libre communion fraternelle de la science et de la pensée : c’est la philosophie qui se fait toute à tous et qui veut enfin faire de tous les hommes des élus. Quelle grandeur d’espérance et de foi, quel sublime appel aux humbles non pour continuer en résignation religieuse leur humilité sociale, mais pour les élever si haut qu’il n’y ait plus au-dessus d’eux que la vérité !

C’est pour préparer la réalisation de ce grand rêve que Condorcet s’applique, tout de suite, à débarrasser autant qu’il le peut, de toute contrainte et de toute entrave, la vérité. Mais quelle que soit sa défiance du pouvoir politique, des institutions gouvernementales, il est bien obligé de mettre sur l’enseignement public la marque de la nation. Et lorsqu’il semble affranchir de l’action gouvernementale la suprême société nationale qui se recrute elle-même, je ne suis point assuré qu’il donne par là des garanties décisives à la liberté du vrai : l’esprit de caste et de coterie des Académies qui se recrutent elles-mêmes et qui semblent parfois frappées de sénilité est plus contraire aux hardiesses du vrai que ne le fut jamais l’Université d’État où affluent toujours, malgré tout, des forces neuves. Le vrai problème reste donc celui-ci : organiser la liberté à l’intérieur même de l’enseignement national.

La liberté ne doit pas être une annexe à la nation, un refuge où s’abriteraient ceux que tyrannise l’État : la liberté doit imprégner l’État laïque enseignant. Mais la défiance de Condorcet à l’égard de tout ce qui immobilise, son souci de tenir toujours grande ouverte la porte de l’avenir attestent, en 1792, un grand essor de l’esprit humain. Talleyrand avait prévu, il est vrai, que les sciences sociales se développeraient ; mais il ne donne pas, comme Condorcet, la sensation vive que le monde est en mouvement et que la Constitution même où la Révolution venait de résumer ses premières conquêtes, est toute provisoire. Pour Talleyrand, la Révolution est comme un navire immobile, d’où le regard découvre de vastes horizons vers lesquels un jour il faudra faire voile ; pour Condorcet la Révolution est un navire en marche, dont la vibration et l’élan animent les hardiesses de l’esprit. Or, quelle est la force qui avait plus à espérer des évolutions nouvelles et des progrès prochains, sinon le prolétariat ?

Comme Talleyrand, mais avec plus de précision que lui, Condorcet exproprie l’antiquité du premier rang qu’elle avait occupée jusque-là ; aussi bien l’antiquité païenne que l’antiquité chrétienne. Il me semble que Condorcet n’est point assez sensible à la puissance de beauté et de raison, aisément et éternellement communicable, que contiennent l’antiquité grecque et l’antiquité romaine.

Mais il a bien vu que pour être pleinement comprises, et goûtées en leur vrai sens, les œuvres antiques devaient être replacées dans les séries historiques, expliquées et éclairées par le génie de leur temps, par les mœurs et les institutions dont elles procèdent. Il a bien vu et bien dit qu’elles ne pouvaient plus être aujourd’hui un principe d’éducation, mais un complément d’éducation admirable pour ceux que la conscience et la vie moderne auraient déjà formés.

Et peut-être, à ce titre, eût-il mérité d’être compté par M. Alfred Croiset parmi ceux qui préparèrent la conception historique et la vivante interprétation de la littérature grecque ; M. Croiset a trop négligé, dans sa belle introduction, les origines révolutionnaires.

« Enfin, puisqu’il faut tout dire, puisque tous les préjugés doivent aujourd’hui disparaître, l’étude longue, approfondie des langues des anciens, étude qui nécessiterait la lecture des livres qu’ils nous ont laissés serait peut-être plus nuisible qu’utile.

« Nous cherchons dans l’éducation à faire connaître des vérités, et ces livres sont remplis d’erreurs ; nous cherchons à former la raison, et ces livres peuvent l’égarer.

« Nous sommes si éloignés des anciens, nous les avons tellement devancés dans la route de la vérité, qu’il faut avoir sa raison déjà toute armée pour que ces précieuses dépouilles puissent l’enrichir sans la corrompre. Comme modèle dans l’art d’écrire, dans l’éloquence, dans la poésie, les anciens ne peuvent même servir qu’aux esprits déjà fortifiés par des études premières. Qu’est-ce, en effet, que des modèles qu’on ne peut imiter sans examiner sans cesse ce que la différence des mœurs, des langues, des religions oblige d’y changer ? Démosthène, à la tribune, parlait aux Athéniens assemblés ; le décret que son discours avait obtenu était rendu par la nation même, et les copies de l’ouvrage circulaient ensuite lentement parmi les orateurs ou leurs élèves.

« Ici nous prononçons un discours non devant le peuple, mais devant ses représentants ; et ce discours, répandu par l’impression, a bientôt autant de juges froids et sévères qu’il existe en France de citoyens occupés de la chose publique. Si une éloquence entraînante, passionnée, séductrice peut égarer quelquefois les assemblées populaires, ceux qu’elle trompe n’ont à prononcer que sur leurs propres intérêts. Leurs fautes ne retombent que sur eux-mêmes, mais des représentants du peuple qui, séduits par un orateur, céderaient à une autre force qu’à celle de leur raison, prononçant sur les intérêts d’autrui, trahiraient leur devoir, et perdraient bientôt la confiance publique sur laquelle seule toute Constitution représentative est appuyée. Ainsi, cette même éloquence, nécessaire aux Constitutions anciennes, serait dans la nôtre le germe d’une corruption destructive. Il était alors permis, utile peut-être, d’émouvoir le peuple, nous lui devons de ne chercher qu’à l’éclairer. Pesez toute l’influence que le changement dans la forme des Constitutions, toutes celles que l’invention de l’imprimerie peuvent avoir sur les règles de l’art de parler, et prononcez ensuite si c’est aux premières années de la jeunesse que les orateurs anciens doivent être donnés pour modèle. »

Je ne sais si l’exemple de Démosthène, où la force de la pure raison est si dominante, est heureusement choisi ; mais, dans l’ensemble, c’est bien une application hardie du sens historique aux chefs-d’œuvre anciens : c’est

aussi la foi éclatante aux temps nouveaux.
La Place Louis XV.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


« Vous devez à la nation française une instruction au niveau du xviiie siècle, de cette philosophie qui, éclairant la génération contemporaine, prépare et devance déjà la raison supérieure à laquelle les progrès nécessaires du genre humain appellent les générations futures. Tels ont été nos principes, et c’est d’après cette philosophie, libre de toutes les chaînes, affranchie de toute autorité, de toute habitude ancienne, que nous avons choisi et classé les objets de l’instruction publique. » C’est toujours le même magnifique appel à toutes les forces de la pensée : c’est comme une vaste et calme lumière qui sollicite les germes innombrables, et leur promet la gloire croissante de la vie.

Comme le soleil créateur précipite la chute des dernières feuilles mortes par l’éclosion des feuilles nouvelles, la lumière créatrice de la Révolution détache de l’arbre les splendeurs mortes des frondaisons anciennes, et fait éclater les bourgeons. La splendide et mélancolique jonchée des choses d’autrefois saura émouvoir l’homme qui rêve : les forces jeunes de la vie triompheront seules dans le rayonnant éther.

Mais c’est par des traits plus précis, et d’une valeur plus immédiate, que se marque, de Talleyrand à Condorcet, le progrès révolutionnaire. D’abord le plan de Condorcet exclut nettement la religion de l’enseignement public. Talleyrand laissait la religion dans l’école, comme la Constitution civile la laissait dans l’État. Il la subordonnait, il est vrai, ou tout au moins il ne lui soumettait pas la morale. Et jusque dans l’enseignement des « écoles pour les ministres de la religion », il glissait une tendance rationaliste. « C’est un principe catholique que la croyance est un don de Dieu, mais ce serait étrangement abuser de ce principe que d’en conclure que la raison doit se regarder comme étrangère à l’étude de la religion, car elle est aussi un présent de la Divinité, et le premier guide qui nous a été accordé par elle pour nous conduire dans nos recherches. »

Mais enfin diminuée, resserrée, contrôlée, la religion continuait à faire partie du système d’instruction. Au nom du Comité de la Législative, Condorcet l’élimine, la réduit à n’être plus qu’une chose privée.

« Les principes de la morale enseignés dans les écoles et dans les instituts seront ceux qui, fondés sur nos sentiments naturels et sur la raison, appartiennent également à tous les hommes. La Constitution, en reconnaissant le droit qu’a chaque individu de choisir son culte, en établissant une entière égalité entre tous les habitants de la France, ne permet point d’admettre dans l’instruction publique un enseignement qui, en repoussant les enfants d’une partie des citoyens, détruirait l’égalité des avantages sociaux et donnerait à des dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions. Il était donc rigoureusement nécessaire de séparer de la morale les principes de toute religion particulière, et de n’admettre dans l’instruction publique l’enseignement d’aucun culte religieux.

« Chacun d’eux doit être enseigné dans les temples par ses propres ministres. Les parents, quelle que soit leur croyance, quelle que soit leur opinion, sur la nécessité de telle ou telle religion, pourront alors, sans répugnance, envoyer leurs enfants dans les établissements nationaux, et la puissance publique n’aura point usurpé sur les droits de la conscience, sous prétexte de l’éclairer et de la conduire.

« D’ailleurs, combien n’est-il pas important de fonder la morale sur les seuls principes de la raison ?

« Quelque changement que subissent les opinions d’un homme dans le cours de sa vie, ces principes établis sur cette base resteront toujours également vrais ; ils seront toujours invariables comme elle ; il les opposera aux tentatives que l’on pourrait faire pour égarer sa conscience, elle conservera son indépendance et sa rectitude, et on ne verra plus ce spectacle si affligeant d’hommes qui s’imaginent remplir leur devoir en violant les droits les plus sacrés, et obéir à Dieu en trahissant leur patrie.

« Ceux qui croient encore à la nécessité d’appuyer la morale sur une religion particulière doivent eux-mêmes approuver cette séparation ; car sans doute ce n’est pas la vérité des principes de la morale qu’ils font dépendre de leurs dogmes ; ils pensent seulement que les hommes y trouvent des motifs plus puissants d’être justes ; et ces motifs n’acquerront-ils pas une force plus grande sur tout esprit capable de réfléchir, s’ils ne sont employés qu’à fortifier ce que la raison et le sentiment intérieur ont déjà commandé ?

« Dira-t-on que l’idée de cette séparation s’élève trop au dessus des lumières actuelles du peuple ? Non, sans doute, car puisqu’il s’agit ici d’instruction publique tolérer une erreur ce serait s’en rendre complice ; ne pas consacrer hautement la vérité, ce serait la trahir. Et quand bien même il serait vrai que des ménagements politiques doivent encore souiller les lois d’un peuple libre, quand cette doctrine insidieuse ou faible trouverait une excuse dans cette stupidité qu’on se plaît à supposer dans le peuple, pour avoir un prétexte de le tromper ou de l’opprimer, du moins l’instruction qui doit amener le temps où ces ménagements seront inutiles, ne peut appartenir qu’à la vérité seule, et doit lui appartenir tout entière. »

Ainsi, pour Condorcet, non seulement l’Église doit être séparée de l’école, mais cette première séparation doit hâter la séparation complète de l’Église et de l’État, l’entière élimination de la religion réduite aux consciences individuelles et perdant tout caractère officiel. L’article 6 du projet sur les écoles primaires, résumant ces fortes pensées, dit nettement : « La religion sera enseignée dans les temples, par les ministres respectifs des différents cultes. »

Depuis le rapport de Talleyrand, en six mois, c’est un grand effort d’émancipation.

Mais Condorcet ne se borne pas à affranchir l’enseignement, même primaire, de toute influence religieuse, il ne se borne pas à avertir ainsi officiellement le peuple que c’est hors de la religion qu’il doit chercher tous les principes de la vie intellectuelle, morale et sociale. Il prévoit un enseignement populaire beaucoup plus étendu et beaucoup plus élevé que celui que prévoyait le rapport de Talleyrand.

Dans le projet de celui-ci il n’y avait qu’un degré d’enseignement populaire, et il était très humble. C’est à peine si on doit y apprendre à lire, à écrire, à compter un peu, et l’enfant ne doit y séjourner que deux années : il y entrera entre six et sept ans ; il en sortira entre huit et neuf ans. De tous ces enfants sortant à huit ou neuf ans de l’école primaire, quelques-uns à peine se dirigeront vers les écoles du district qui leur font suite et qui sont en réalité des écoles d’enseignement secondaire, comprenant l’étude des langues anciennes et où la bourgeoisie seule accédera. Talleyrand le dit expressément.

« Au delà des premières écoles seront établies, dans chaque district, des écoles moyennes ouvertes à tout le monde, mais destinées néanmoins, par la nature des choses, à un petit nombre seulement d’entre les élèves des écoles primaires.

« On sait en effet, qu’au sortir de la première instruction, qui est la portion commune du patrimoine que la Société répartit à tous, le grand nombre, entraîné,par la loi du besoin, doit prendre sa direction vers un état promptement primitif ; que ceux qui sont appelés par la nature à des professions mécaniques s’empresseront (sauf quelques exceptions) à retourner dans la maison paternelle ou à se former dans les ateliers ; et que ce serait une véritable folie, une bienfaisance cruelle, de vouloir faire parcourir à tous les divers degrés d’une instruction inutile et par conséquent nuisible au plus grand nombre. »

Ainsi, dans le plan de la Constituante, quand les enfants, de six à huit ans auront appris à lire et à écrire, la Société ne s’occupera plus d’eux : elle leur a mis en main un instrument d’éducation bien élémentaire et bien débile, qui bientôt sans doute s’usera ou se brisera avant d’avoir pu servir. Elle ne croit pas possible d’aller au delà, et de retarder davantage le moment impatiemment attendu où la famille paysanne pourra disposer de l’enfant pour le service de la ferme, et où la famille ouvrière pourra, soit dans les petits ateliers domestiques, soit dans les manufactures, plier l’enfant au travail industriel.

Le plan de Talleyrand, en même temps qu’il nous révèle les faibles ambitions de la Constituante pour l’enseignement du peuple, nous apprend que déjà l’impatience de la production industrielle et l’égoïsme avide des pères et des mères guettaient l’enfant dès sa huitième année et le réclamaient sans doute impérieusement.

Le Comité de la Législative, représenté par Condorcet, a plus d’ambition pour l’enfance pauvre, et particulièrement pour l’enfance ouvrière. Le projet de Condorcet prévoit dans l’enseignement populaire deux degrés : il y a d’abord une école primaire, et qu’il appelle de ce nom ; il y a ensuite, sous le nom « d’école secondaire », ce que nous appellerions aujourd’hui une école primaire supérieure.

Au premier degré, dans l’école primaire proprement dite, où tous passeront, l’enseignement est, non plus comme dans le plan des Constituants, de deux années, mais de quatre années :

« Article 3. — L’enseignement des écoles primaires sera partagé en quatre divisions, que les élèves parcourront successivement. »

Comme ils ne peuvent entrer avant l’âge de six ans, c’est de six ans à dix ans que l’école primaire retient les enfants. Il est vrai que l’obligation scolaire n’est pas inscrite dans la loi. La Révolution avait peur de paraître toucher à la liberté individuelle et de se heurter à la résistance des familles.

Talleyrand avait nettement écarté dans son rapport, toute idée d’obligation légale : « La Nation offre à tous, le grand bienfait de l’instruction, mais elle ne l’impose à personne. Elle sent que chaque famille est aussi une école primaire dont le père est le chef… Elle pense, elle espère que les vrais principes prévaudront insensiblement dans le sein des familles, et en banniront les préjugés de tout genre qui corrompent l’éducation domestique ; elle respectera donc les éternelles convenances de la Nature qui, mettant sous la sauvegarde de la tendresse paternelle le bonheur des enfants, laisse au père le soin de prononcer sur ce qui leur importe davantage… Elle se défendra des erreurs de cette République austère (Sparte) qui se vit ensuite obligée de briser les liens de famille ». Oui, et si la « tendresse paternelle » déshérite l’enfant de toute instruction, de toute lumière ? À quoi servira que la Nation ait mis l’instruction « à la portée de tous », si le père et la mère n’en veulent pas pour leur enfant, s’ils interceptent pour lui la clarté commune ? J’observe que sur la question de l’obligation, Condorcet garde complètement le silence. On dirait qu’il évite ce troublant problème et après le rapport de Talleyrand, ce silence de Condorcet est significatif. Il semble qu’il ne veuille même pas considérer comme possible que la barbarie des familles retranche aux enfants l’instruction préparée pour eux par la Nation, et il répète si fortement qu’elle doit être universelle qu’il espère sans doute que la force des mœurs suppléera en ce point au silence des lois. C’est donc jusqu’à dix ans et non plus seulement jusqu’à huit que tous les enfants resteront dans les écoles primaires. C’est jusqu’à dix ans et non plus jusqu’à huit que Condorcet retarde leur entrée à l’atelier. « Ce terme de quatre ans qui permet une division commode, pour une école où l’on ne peut placer qu’un seul maître, répond aussi assez exactement à l’espace de temps qui, pour les enfants des familles les plus pauvres, s’écoule entre l’époque où ils commencent à être capables d’apprendre et celle où ils peuvent être employés à un travail utile, assujettis à un apprentissage régulier. » En ces quatre ans, « dans les écoles primaires de campagne, on apprendra à lire et à écrire. On y enseignera les règles de l’arithmétique, les premières connaissances morales naturelles et économiques nécessaires aux habitants des campagnes. On enseignera les mêmes objets dans les écoles primaires des bourgs et des villes ; mais on insistera moins sur les connaissances relatives à l’agriculture, et davantage sur les connaissances relatives aux arts et au commerce ».

D’emblée, comme on voit, ce programme a beaucoup plus d’ampleur que celui de Talleyrand. Mais Condorcet ne s’arrête pas là, au moins pour le peuple des villes. Il ne croit pas possible dans les écoles des campagnes d’aller au delà, d’abord, sans doute à cause de la dépense, peut-être aussi parce que loin des villes, loin des foyers les plus ardents de lumière scientifique et de vie moderne, il lui paraît malaisé que la curiosité spontanée des enfants et le bon vouloir des familles aillent beaucoup au delà de ce premier effort.

Mais pour le peuple des ouvriers, des artisans, des petits commerçants, Condorcet espère et demande mieux ; et il prévoit, dans les villes, la formation d’écoles secondaires qui semblent destinées tout à la fois à la petite bourgeoisie artisane ou marchande et à la classe ouvrière, ou tout au moins à l’ardente élite de celle-ci.

« Des écoles secondaires établies dans les villes formeront le second degré. On y enseignera ce qui est nécessaire pour exercer les emplois de la société, et remplir les fonctions publiques qui n’exigent ni une grande étendue de connaissances ni un genre d’études particulier. » Et plus précisément, on enseignera dans les écoles secondaires :

« 1° Les notions grammaticales nécessaires pour parler et écrire correctement ; l’histoire et la géographie de la France et des pays voisins ;

« 2° Les principes des arts mécaniques, les éléments pratiques du commerce, le dessin ;

« 3° On y donnera des développements sur les points les plus importants de la vie morale et de la science sociale, avec l’explication des principales lois, et les règles des conventions et des contrats ;

« 4° On y donnera des leçons élémentaires de mathématiques, de physique et d’histoire naturelle, relatives aux arts, à l’agriculture et au commerce.

« Dans les écoles secondaires où il y aura plus d’un instituteur, on pourra enseigner une des langues étrangères la plus utile, suivant les localités.

« L’enseignement sera divisé en trois divisions que les élèves parcourront successivement. »

Comme on voit, ces écoles prenant les enfants à dix ans au sortir de l’école « primaire » les retiendraient jusqu’à treize ans, et le programme de l’enseignement donné à cette élite populaire semble répondre à la fois aux cours les plus élevés de nos écoles primaires actuelles, et à quelques parties des cours de nos écoles primaires supérieures et de nos écoles commerciales et professionnelles du premier degré. C’est à toute l’intelligence ouvrière et artisane que Condorcet veut ouvrir une issue, et donner un supplément de force. Comment concilier avec les principes ou tout au moins avec les formules d’égalité cette sorte de privilège réservé aux villes d’une culture populaire supérieure ? Condorcet donne cette raison bien haute et bien noble, et qui atteste chez lui un sens très vif de l’évolution industrielle, que le travail des champs a des répits qui permettent au paysan s’il le veut, de se développer et de lire : que d’ailleurs ce travail varié et ample est déjà lui-même un exercice des facultés de l’esprit, et qu’au contraire, dans les ateliers, la croissante division du travail risquerait de réduire l’ouvrier à une sorte d’automatisme si le ressort plus vigoureux de l’instruction première ne lui permettait de réagir.

« Les cultivateurs ont dans l’année, des temps de repos dont ils peuvent donner une partie à l’instruction, et les artisans sont privés de cette espèce de loisir. Aussi l’avantage d’une étude isolée et volontaire balance pour les uns celui qu’ont les autres de recevoir des leçons plus étendues, et sous ce point de vue l’égalité est encore conservée, plutôt que détruite, par l’établissement des écoles secondaires.

« Il y plus ; à mesure que les manufactures se perfectionnent, leurs opérations se divisent de plus en plus ou tendent sans cesse à ne charger chaque individu que d’un travail purement mécanique et réduit à un petit nombre de mouvements simples, travail qu’il exécute mieux et plus promptement, mais par l’effet de la seule habitude, et dans lequel son esprit cesse complètement d’agir. Ainsi le perfectionnement des arts deviendrait pour une partie de l’espèce humaine une cause de stupidité, ferait naître dans chaque nation une classe d’hommes incapables de s’élever au-dessus des plus grossiers intérêts, y introduirait et une inégalité humiliante et une semence de haine dangereuse, si une instruction plus étendue n’offrait aux individus de cette même classe une ressource contre l’effet infaillible de leurs occupations journalières. »

C’est donc la pensée ouvrière que le grand homme veut sauver. Il voit que le prolétariat ouvrier entre dans la grande ombre du travail industriel mécanisé, qu’il va s’y enfoncer et s’y perdre ; et d’avance, en cette nuit du travail monotone et stupéfiant, il veut projeter à grands rayons la lumière du xviiie siècle : émouvante rencontre de l’Encyclopédie et des prolétaires, admirable ferveur humaine de la science qui veut corriger, pour tout esprit, les effets du mécanisme industriel créé par elle. Mettez d’abord dans le cerveau de l’homme assez de force, assez de vie, assez d’images variées pour qu’il puisse affronter sans péril la longue routine du métier uniformisé. Hélas ! ce grand rêve sera tout au moins ajourné, et pendant des générations c’est la face de ténèbres de la science qui seule se montrera aux ouvriers écrasés de nuit. Quand donc se dévoilera pour eux toute sa face de clarté ? Mais qui ne sent que la grande pensée de Condorcet, si elle résume les plus hauts espoirs de la philosophie, est faite aussi de la force prolétarienne qui de 1789 à 1792 se révèle tous les jours plus grande dans la Révolution qui grandit ? Lui-même, l’incomparable optimiste, n’a pu rêver cette ascension de tous du fond de l’ignorance vers la lumière que parce que tous, du fond de l’impuissance et de la passivité récentes étaient montés en quelques années vers l’action. Dans la sérénité de la lumière philosophique, je démêle le reflet de regards ardents ; et dans cette large clarté étendue aux horizons futurs, une vibration de flamme révolutionnaire. C’est le même Condorcet qui avait en 1790, à l’Hôtel de Ville, demandé le droit de suffrage pour tous, qui maintenant, devant la Législative, demande la pensée pour tous.

» Dans son plan, il ne se borne pas à retenir les enfants à l’école plus longtemps que ne l’avait prévu la Constituante. Il continue l’œuvre d’éducation toute la vie. D’abord « chaque dimanche l’instituteur ouvrira une conférence publique à laquelle assisteront les citoyens de tous les âges, nous avons vu dans cette institution un moyen de donner aux jeunes gens celles des connaissances nécessaires qui n’ont cependant pu faire partie de leur première éducation. On y développera les principes et les règles de la morale avec plus d’étendue ainsi que cette partie des lois nationales dont l’ignorance empêcherait un citoyen de connaître ses droits et de les exercer. »

«…Les conférences hebdomadaires proposées pour ces deux premiers degrés (écoles primaires et secondaires) ne doivent pas être regardées comme un faible moyen d’instruction, 40 ou 50 leçons par année peuvent renfermer une grande étendue de connaissances, dont les plus importantes répétées chaque année, finiront par être entièrement comprises et retenues pour ne plus pouvoir être oubliées. En même temps une autre portion de cet enseignement se renouvellera continuellement, parce qu’elle aura pour objet soit des procédés nouveaux d’agriculture ou d’art mécanique, des observations, des remarques nouvelles, soit l’exposition des lois générales, à mesure qu’elles seront promulguées, le développement des opérations de gouvernement d’un intérêt universel. Elle soutiendra la curiosité, augmentera l’intérêt de ces leçons, entretiendra l’esprit public et le goût de l’occupation.

« Qu’on ne craigne pas que la gravité de ces instructions en écarte le peuple. Pour l’homme occupé de travaux corporels le repos seul est un plaisir, et une légère contention d’esprit un véritable délassement, c’est pour lui ce qu’est le mouvement du corps pour le savant livré à des études sédentaires, un moyen de ne pas laisser engourdir celles de ses facultés que ses occupations habituelles n’exercent pas assez.

« L’homme des campagnes, l’artisan des villes, ne dédaignera point des connaissances dont il aura une fois connu les avantages par son expérience ou celle de ses voisins. Si la seule curiosité l’attire d’abord, bientôt l’intérêt le retiendra. La frivolité, le dégoût des choses sérieuses, le dédain pour ce qui n’est qu’utile ne sont pas les vices des hommes pauvres ; et cette prétendue

stupidité, née de l’asservissement et de l’humiliation, disparaîtra bientôt
La Récréation du Camp.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


lorsque des hommes libres trouveront auprès d’eux les moyens de briser la dernière et la plus honteuse de leurs chaînes. »

Mais, au-dessus même des écoles primaires et secondaires constituant l’enseignement populaire proprement dit, Condorcet prévoit encore la perpétuelle communication de la science et de la vie. En chaque département il y aura ce que Condorcet appelle un institut, et qui correspond à ce que nous appelons aujourd’hui un lycée. Et là aussi, une fois par mois, les professeurs devront donner une leçon publique ; bien mieux, les salles de classes seront ouvertes non seulement aux élèves, mais à des auditeurs bénévoles voulant compléter leur éducation. Tous les citoyens doivent être ainsi perpétuellement en contact avec la vérité ; et comme les citoyens, les soldats doivent cultiver leur raison et leur liberté. « Dans les villes de garnison on pourra charger les professeurs d’art militaire d’ouvrir pour les soldats une conférence hebdomadaire dont le principal objet sera l’explication des lois et des règlements militaires, le soin de leur en développer l’esprit et les motifs, car l’obéissance du soldat à la discipline ne doit plus se distinguer de la soumission du citoyen à la loi ; elle doit être également éclairée, et commandée par la raison et par l’amour de la patrie avant de l’être par la force ou par la crainte de la peine. »

Enfin, et c’est le dernier trait par lequel le plan de Condorcet diffère de celui de Talleyrand, tandis que Talleyrand concentrait en son Institut national ramassé à Paris toute la haute science et tout le haut enseignement, Condorcet, tout en instituant au sommet sa Société nationale des sciences et des arts, prévoit, sous le nom de lycées, plusieurs centres, plusieurs foyers de ce que nous appelons aujourd’hui l’enseignement supérieur, Facultés ou Universités. Ainsi, de Douai, de Strasbourg, de Dijon, de Montpellier, de Toulouse, de Poitiers, de Rennes, de Clermont-Ferrand comme de Paris une haute et libre science rayonnera sur toute la France ; de la modeste clarté du hameau à la grande lumière centrale, des foyers intermédiaires de recherche et de savoir seront distribués, et tout esprit sera toujours sur le trajet d’un rayon.

Voilà le plan de Condorcet et de la Législative, plus vaste, plus populaire, plus humain que celui de Talleyrand et de la Constituante. Sans doute, Condorcet ne prévoit même pas un ordre social pleinement égalitaire et communiste où le développement de chaque intelligence sera mesuré non par ses facultés sociales de richesse, mais par ses facultés naturelles de compréhension et d’élan, et les pensions qui permettent aux mieux doués de s’élever aux degrés les plus hauts de l’enseignement ne corrigent pas cette inégalité sociale fondamentale. Condorcet ne songe pas à la faire disparaître. Mais il croit qu’une large diffusion de lumière atténuera tout au moins les inégalités.

« Il importe à la prospérité publique de donner aux classes pauvres, qui sont les plus nombreuses, le moyen de développer leurs talents, c’est un moyen non seulement d’assurer à la patrie plus de citoyens en état de servir, aux sciences plus d’hommes capables de contribuer à leurs progrès, mais encore de diminuer cette inégalité qui naît de la différence des fortunes, de mêler entre elles les classes que cette différence tend à séparer. L’ordre de la nature n’établit dans la société d’autre inégalité que celle de l’instruction et de la richesse, et en étendant l’instruction vous affaiblirez à la fois les effets de ces deux causes de distinction. L’avantage de l’instruction, moins exclusivement réuni à celui de l’opulence, deviendra moins sensible et ne pourra plus être dangereux ; celui de naître riche sera balancé par l’égalité, par la supériorité même des lumières que doivent naturellement obtenir ceux qui ont un motif de plus d’en acquérir. »

Mêler les classes : l’idéal de Condorcet, si grand qu’il soit à cette date, ne va pas au delà. Mais un nouveau progrès de justice révélera à la pensée humaine qu’il ne faut point les mêler, mais les abolir. Ce mélange même, Condorcet ne peut l’espérer que pour quelques-uns des éléments des deux classes ; car comment dans l’ensemble, les pauvres, privés de moyens de culture prolongée, pourront-ils racheter par la supériorité des lumières l’infériorité de richesse ? Malgré tout, c’est le peuple tout entier qui est appelé par Condorcet, par le grand ami de Turgot et de Voltaire, par le noble héritier de la science et de la philosophie du xviiie siècle, c’est le peuple tout entier qui est appelé à ce commencement de lumière, et sollicité vers les hauts sommets de la pensée. Comment le peuple ne se sentirait-il pas plus fort pour l’œuvre révolutionnaire, plus confiant en lui-même après ce sublime appel ? Ainsi, de la philosophie aux prolétaires, il y avait comme un échange de force et de confiance. La croissance du peuple mêlé à l’action aidait à l’essor du grand rêve d’universelle science fait pour les hommes par l’Encyclopédie, et ce grand rêve même communiquait au peuple plus de fierté, plus d’élan pour l’action.

Mais par sa participation plus active tous les jours et plus véhémente à la défense de la liberté et du sol, le peuple aussi affirmait sa force et élargissait son droit à la Révolution. Comment la distinction politique des citoyens actifs et des citoyens passifs pourrait-elle résister longtemps lorsque les citoyens passifs, appelés par la philosophie à leur part de lumière, s’offraient en outre eux-mêmes pour refouler l’étranger ? Leur puissance de générosité, d’action et de courage déborde d’emblée les cadres légaux tracés par la Révolution bourgeoise. Quand la Constituante, au départ du roi pour Varennes, put craindre une brusque agression de l’étranger, quand la pacifique et grande Assemblée qui avait proclamé que la France renonçait à jamais à toute guerre de conquête et qui croyait avoir désarmé les méfiances des peuples et des rois, dut improviser des mesures de défense nationale contre la perfidie de Louis XVI et la complicité présumée de l’Europe monarchique, elle ne se résigna pas pourtant à instituer la conscription et à enrôler de force la jeunesse de France ; elle maintint le principe des engagements volontaires qui avait dominé la loi proposée, en janvier 1791, par Alexandre Lameth et promulguée le 12 juin, loi portant organisation de cent mille auxiliaires. Mais, sous le coup du péril, elle adressa un appel direct aux gardes nationales du royaume, les adjurant de former des volontaires pour le salut de la patrie et de la liberté.

S’adresser aux gardes nationales, charger chaque bataillon du soin d’ouvrir le registre des engagements volontaires, c’était d’abord faire appel à la plus grande force organisée, à la fois militaire et civique de la Révolution. C’était aussi convier à la défense du sol les forces les plus stables, les plus conservatrices, celles qui rassuraient la bourgeoisie contre les prétentions et les agitations prolétariennes aussi bien que contre les agressions d’ancien régime. C’est dans cet esprit que furent rendus les deux décrets du 21 juin 1791. Le premier ordonnait « aux citoyens de Paris » de se tenir « prêts à agir pour le maintien de l’ordre public et la défense de la patrie ».

Le second disposait :

« Art. 1er. — La garde nationale du royaume sera mise en activité suivant les dispositions énoncées dans les articles ci-après :

« Art. 2. — Les départements du Nord, du Pas-de-Calais, de l’Aisne, des Ardennes, de la Moselle, de la Meurthe, du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la Haute-Saône, du Doubs, du Jura, du Var, fourniront le nombre de gardes nationales que leur situation exige et que leur population pourra leur permettre.

« Art. 3. — Les autres départements fourniront de deux à trois mille hommes, et néanmoins les villes pourront ajouter à ce nombre ce que leur population leur permettra.

« Art. 4. — En conséquence tout citoyen et fils de citoyen en état de porter les armes et qui voudra les prendre pour la défense de l’État et le maintien de la Constitution se fera inscrire, immédiatement après la publication du présent arrêté, dans sa municipalité, laquelle enverra aussitôt la liste des enregistrés aux commissaires que le directoire du département nommera, soit parmi les membres du conseil général, soit parmi les autres citoyens, pour procéder à la formation.

« Art. 5. — Les gardes nationales enregistrées seront réparties en bataillons de dix compagnies chacun, et chaque compagnie composée de cinquante gardes nationales, non compris les officiers, sous-officiers et tambours.

« Art. 6. — Chaque compagnie sera commandée par un capitaine, un lieutenant, un sous-lieutenant, deux sergents, un fourrier et quatre caporaux.

« Art. 7. — Chaque bataillon sera commandé par un colonel et deux lieutenants-colonels.

« Art. 8. — Tous les individus composant la compagnie nommeront leurs officiers et sous-officiers ; l’état-major sera nommé par tout le bataillon.

« Art. 9. — Du jour du rassemblement de ces compagnies, tous les citoyens qui la composent recevront, savoir : le garde national, quinze sols par jour ; le caporal et le tambour, une solde et demie ; le sergent et le fourrier, deux soldes ; le sous-lieutenant, trois soldes ; le lieutenant, quatre soldes ; le capitaine, cinq soldes ; le lieutenant-colonel, six soldes et le colonel sept soldes.

« Art. 10. — Lorsque la situation de l’État n’exigera plus le service extraordinaire de ces compagnies, les citoyens qui la composent cesseront d’être payés, et rentreront dans les compagnies de gardes nationales, sans conserver aucunes distinctions. »

C’est, comme on voit, dans les limites de la Constitution bourgeoise, qui n’ouvrait la garde nationale qu’aux citoyens actifs, le principe démocratique de l’élection. C’est aussi la méfiance révolutionnaire à l’égard de toute force militaire distincte. C’est seulement pour faire face à un danger temporaire que les volontaires sont ainsi organisés. Aussitôt le danger passé, ils doivent se dissoudre et se perdre à nouveau dans les bataillons d’où ils furent un moment extraits, et ils n’y rapporteront ni grade, ni distinction, ni mention spéciale qui leur permette de s’isoler et qui perpétue le souvenir de leur action belliqueuse.

Mais c’est rigoureusement parmi les gardes nationaux, c’est-à-dire parmi les citoyens qui étaient assez aisés pour être des citoyens actifs et pour s’acheter eux-mêmes tout leur uniforme et équipement, que la Révolution voulait recruter ses défenseurs. Elle voulait des soldats bien à elle, défenseurs naturels de la propriété comme de la liberté. La Constituante, de même qu’elle n’avait appelé que les gardes nationales pour représenter la France au Champ de Mars dans la grande fête de la Fédération, n’appelle que les gardes nationales pour défendre la France dans le grand drame de la guerre. Un appel direct aux prolétaires, aux citoyens passifs eût été une dérogation au principe de la Révolution, et la Constituante, au moment de la fuite du roi, était trop préoccupée de maintenir l’ordre bourgeois, de réserver à ce que Barnave appelait « l’élite propriétaire et pensante » la direction du mouvement, pour recruter en dehors des cadres légaux de la bourgeoisie l’armée chargée de la défendre. Exclure les prolétaires de la cité politique et les appeler à la sauver, les proclamer passifs et les convier à la forme la plus sublime de l’action, c’eût été une contradiction redoutable, car comment refouler ensuite dans leur passivité électorale ceux auxquels le sacrifice consenti pour la patrie et la Révolution aurait donné le plus beau des titres ? D’ailleurs il eût été coûteux d’ouvrir aux prolétaires les registres d’enrôlement, car la plupart d’entre eux n’étant ni armés ni en état d’acheter des armes auraient dû les recevoir du trésor public. C’est pour toutes ces raisons que la bourgeoisie révolutionnaire ne fit appel qu’aux gardes nationaux, c’est-à-dire à elle-même.

À la voix de la liberté menacée, à l’appel de la patrie en péril, le bourgeois répondit avec un empressement admirable. Il suffit de parcourir la liste nominative des premiers volontaires de Paris publiée par MM. Chassin et Hennet dans le premier volume de leur ouvrage : Les volontaires nationaux pendant la Révolution, pour constater le zèle extrême de la bourgeoisie parisienne. En quelques jours, les bataillons dont on a conservé les registres (il en manque quatorze, c’est-à-dire le quart) reçoivent 4.535 inscriptions. Des hommes de tous les états, de toutes les professions, de tous les âges, souvent des hommes mariés et chefs de famille, parfois le père avec le fils, des rentiers, des bourgeois, des marchands moyens et petits, de modestes industriels, des artisans, tous convaincus que la patrie n’aurait à leur demander qu’une campagne de quelques mois et qu’ils pourraient retrouver leur atelier, leur comptoir, leur établi, avant que leur clientèle fût dispersée ou que leurs affaires fussent à la dérive, mais prêts à donner leur vie pour sauver la France libre, couvrirent ces premiers registres d’héroïsme et de liberté de leurs noms obscurs sur lesquels l’histoire attentive et minutieuse projette aujourd’hui un mélancolique rayon de gloire qui ne restitue pas pour nous les traits de toutes ces existences dès longtemps effacées. C’est comme un défilé, comme « une revue » de toutes les conditions : ancien lieutenant de la marine marchande, étudiant en droit, chirurgien de la compagnie soldée, architecte, élève en chirurgie, cordonnier (patron cordonnier), aide de cuisine, cotonnier, gagne-denier, compagnon chapelier, cordier, ancien caporal au régiment de Vivarais, carrier, tambour des chasseurs, menuisier, encore gagne-denier, tailleur (16 ans), cordonnier, cordonnier, cordonnier, menuisier, taillandier, chapelier, cordier, taillandier, gagne-denier, perruquier, perruquier, fondeur en caractères, ci-devant employé aux fermes (16 ans), carrier, papetier, déchargeur de vins, serrurier, jardinier-fleuriste, carreleur, gazier, parfumeur, commis de négociant, manouvrier, scieur de pierres, cuisinier, postillon, maçon, tabletier tourneur, épinglier, chaudronnier, cloutier, boulanger, fabricant de bas, encore élève en chirurgie, tisserand, épicier. Je m’arrête ; visiblement ce sont surtout les artisans, les modestes patrons et industriels, les petits chefs d’atelier qui se jettent au péril : heures héroïques de la petite bourgeoisie et de l’artisanerie parisienne !

Mais que signifient ces pauvres « gagne-deniers » ou ces pauvres « compagnons » ainsi inscrits sur les listes ? Étaient-ils donc de la garde nationale et avaient-ils eu assez de ressources pour s’équiper ? Pas le moins du monde. Mais des notes des registres nous apprennent que les chefs de bataillon avaient été débordés.

De toutes parts, des prolétaires leur demandaient à être inscrits, à aller aux frontières ; ils n’avaient pas cru pouvoir les refuser tous, et il les avaient inscrits dans la mesure où les dons volontaires des bourgeois aisés permettaient de les équiper. C’est ainsi que le commandant du 1er bataillon, Leclerc, avertit que « tous ceux qui sont indiqués comme hors d’état de s’habiller demandent à contracter l’engagement comme auxiliaires : la plupart sort des travaux de charité ».

Souvent, les demandes, héroïquement irrégulières, des prolétaires étaient si nombreuses que, ne voulant ni leur opposer un refus brutal et offensant, ni les inscrire sur les registres légaux à côté des citoyens actifs, les chefs de bataillon en formaient des listes à part. Le décret du 15 juin rendu avant la fuite de Varenne à un moment où la bourgeoisie révolutionnaire dans la placidité de l’apparente victoire, ne se réservait pas aussi jalousement qu’au 21 juin la direction de la crise, permettait aux citoyens passifs de s’enrôler comme auxiliaires.

C’est en se réclamant du décret du 15 juin que les prolétaires, les ouvriers, les « compagnons » et « garçons » demandaient aux chefs de bataillon de la garde nationale, devenus les grands recruteurs, de les inscrire sinon sur le vénérable registre de la bourgeoisie, au moins dans des cahiers annexes : c’est latéralement et comme dépendance irrégulière, que s’offrait en 1791 l’héroïsme prolétarien.

Par exemple, au 7e bataillon de Saint-Étienne-du-Mont, un cahier séparé, annexé au registre, donne « les noms et qualités des personnes qui ne sont point enrôlées dans la garde nationale et qui désirent servir sur les frontières. Le registre régulier, bourgeois, contient 42 noms, des imprimeurs, des graveurs en taille douce, un chapelier, deux chirurgiens, un premier commis greffier au 3e tribunal de Paris, un maître de musique, un professeur, un clerc de procureur, un pâtissier, un marchand mercier, un « chandelier », le jeune Fondricot, âgé de 15 ans — toute une bourgeoisie d’autant plus méritante qu’elle abandonnait, pour courir à l’ennemi, un métier lucratif et une vie stable. — Elle était soulevée par la passion révolutionnaire, par l’amour saint de la liberté, peut-être aussi par un élan d’aventure et d’action qui tout à coup faisait éclater l’étroite boutique, tomber les murs familiers de l’atelier paternel.

Et voici le cahier prolétarien qui contient, lui, 209 noms, tout un remuement de pauvreté vaillante et hardie qui saute par-dessus les dédains et la défiance de la Révolution légale pour aller la défendre aussi, et, en la défendant, l’agrandir, lui mettre au cœur un plus large rêve. Comment les citer tous ? Morel, commis aux fermes ; Potey, commis aux fermes ; Evrard, garçon artificier ; Le Roy, garçon cordonnier ; Detapes, garçon cordonnier ; Vedy, garçon cordonnier ; Marie, garçon cordonnier ; Serrat, commis négociant ; Mercier, garçon serrurier ; Brémond, imprimeur ; Bougrand, journalier ; Armand, charpentier ; Nourrisson. éperonnier ; Chanson, serrurier ; Agoutin, chapelier ; Clément, coupeur de poil pour les chapeliers ; Peschet, gagne-denier ; Bocot, fondeur en caractères ; Pelletier, fondeur en caractères ; Gaillier, fondeur en caractères ; Védy, garçon cordonnier ; Ponsot, cordonnier ; Corroy, relieur ; Chelur, toiseur de bâtiments ; Bachelet, garçon cordonnier ; Amiard, écrivain ; Boulanger, marchand d’habits ; Guesdon, brocanteur ; Jarry, perruquier ; Millevache, ferblantier ; Chiret, cordonnier ; Banière, marchand de papier ; Camus, tailleur de pierres ; Pillon, galonnier ; Laval, bijoutier ; Guillaumont, sculpteur ; Matelas, serrurier ; Lexcellent, garçon boulanger ; Lochon, manouvrier ; Dupuis, carreleur ; Marlain, garçon marchand de chevaux ; Dupuis, relieur ; Denoit, relieur ; Morel, garçon maçon ; Marceau, garçon teinturier ; Rouget, compagnon orfèvre ; Gagneux, garçon maçon ; Rose, marchand quincaillier ; Levasseur, compagnon menuisier ; Doucrier, terrassier ; Rousseau, opticien ; Blondel, marchand forain ; Josse, compagnon de rivière ; Kilcher, graveur ; Chauliac, porteur d’eau ; Rethoré, garçon marchand de vin ; Guerlé, 16 ans, garçon pâtissier ; Maillard, garçon limonadier ; Mauchien, garçon perruquier ; Auger, ingénieur feudiste ».

Je n’ai cité que quelques noms, au hasard du coup d’œil tombant sur les pages. Comme on voit, le cahier « de ceux qui ne font pas partie de la garde nationale », et qui ne peuvent s’enrôler dans les mêmes compagnies et bataillons que les gardes nationaux, n’est pas exclusivement formé de « citoyens passifs ».

C’est un mélange de prolétaires, de « garçons ou compagnons », qui, eux, étaient des citoyens passifs, et de modestes artisans qui n’avaient pu s’imposer ni les charges pécuniaires ni les pertes de temps qu’entraînait le service dans la garde nationale. Mais l’heure du péril les suscitait. Ainsi, en cette levée de la fin de 1791, les classes étaient assez mêlées, et bien souvent du registre où est inscrit l’enrôlé bourgeois au cahier où est inscrit « celui qui n’est pas de la garde nationale », les conditions sociales sont identiques. Aussi bien du « cordonnier » ou du « perruquier » ou du « menuisier », c’est-à-dire du patron cordonnier, perruquier, menuisier, qui s’inscrivait au registre, au garçon cordonnier, perruquier, menuisier, qui s’inscrivait au cahier, il n’y avait probablement pas conflit de sentiments, mais, au contraire, émulation révolutionnaire.

Les garçons devaient regarder avec respect le patron, le chef artisan, qui quittait son atelier, ses affaires, sa famille, pour aller manier la baïonnette et le fusil contre les émigrés et les rois, et les patrons devaient avoir quelque complaisance pour cette jeunesse hardie qui, d’instinct, allait à la gloire, à la liberté et au péril.

Mais les prolétaires, les garçons, les compagnons n’étaient pas fâchés sans doute de dire aux bourgeois : « Sommes-nous passifs maintenant, et que signifient vos privilèges dans la communauté du courage et du danger ? » Ou, s’ils ne le disaient pas, leurs regards le disaient, et dans ces cœurs vastes, à l’ardent patriotisme révolutionnaire une fierté prolétarienne se mêlait.

Or, pendant toute l’année 1792, les noms de tous ces volontaires, de tous ces prolétaires, de tous ces « garçons, » de tous ces « compagnons » restaient inscrits sur les listes à la disposition de la liberté et de la patrie, et ainsi

dans le prolétariat se continuait, se prolongeait l’orgueil du sacrifice ; il sentait en lui, malgré les restrictions légales, toute la grandeur de la patrie et
Certificat délivré par le district des Cordeliers
(D’après un document du Musée Carnavalet.)
de la liberté, une flamme de courage et de révolution plus haute que la loi

bourgeoise. Ces sentiments s’exaltaient à mesure que les dangers de la France révolutionnaire devenaient plus pressants : et ainsi, quand, en avril 1792, la Révolution déclara la guerre à l’Autriche, quand le grand orage éclata, les prolétaires étaient tous animés à jouer un grand rôle, à conquérir plus de droit politique et social. Tout les y préparait : le souvenir des journées vaillantes de juillet et octobre 1789 où ils sauvèrent la Révolution, le sens des Droits de l’Homme, plus vaste et plus humain que la Constitution de 1791, un premier combat économique contre la bourgeoisie monopoleuse et accapareuse, l’immense déplacement et bouleversement des propriétés qui, sans ébranler le principe même de la propriété bourgeoise, semblait annoncer aux prolétaires la possibilité de nouvelles et vastes transformations, les plans d’universelle culture humaine formés par la philosophie, enfin l’exaltation héroïque de péril librement affronté, que de ressorts dans le peuple ouvrier ! Aux premières épreuves de la guerre il y aura donc, nécessairement, une prodigieuse détente de liberté et d’égalité.

Mallet du Pan exagère lorsqu’il écrit dans le Mercure de France, le 7 avril 1792, que la classe pauvre est maîtresse de la Révolution.

« Jusqu’à nous, dit-il, les dissensions républicaines ayant été à peu près renfermées dans la classe des propriétaires, le cercle de l’ambition populaire n’atteignait pas les classes que leurs travaux, leur pauvreté, leur ignorance excluent naturellement de l’administration, mais ici c’est à ces classes mêmes, fermentées par la lie d’une multitude immense d’hommes pauvres, alliés à la populace, qu’ont été dévolus la formation, l’empire, le gouvernement du nouveau système politique. Du château de Versailles et de l’antichambre des courtisans l’autorité a passé, sans intermédiaire et sans contrepoids, dans les mains des prolétaires et de leurs flatteurs. »

Ce n’est pas vrai, et la bourgeoisie, en avril 1792, garde encore la direction du mouvement révolutionnaire ; la force de la propriété est immense ; mais il est certain aussi que les « prolétaires », commencent à regarder l’avenir, ils commencent à avoir conscience de leur force, de leur droit profond enveloppé encore d’incertitude et d’obscurité ; ils commencent à juger la bourgeoisie elle-même, ils pressentent que si le labeur séculaire des serfs a fait la puissance et la richesse des nobles, il se pourrait bien aussi que dans la richesse et la puissance bourgeoise le peuple eût une large part à revendiquer ; et lorsque Isnard, en janvier 1792, s’écriait en un splendide langage : « le temps n’est plus où l’artisan tremblait devant l’étoffe que sa propre main a tissée », cela était vrai, surtout, de la pourpre des nobles, des prêtres et des rois ; cela était vrai aussi, en quelque mesure, du vêtement éclatant des riches et des puissants de la bourgeoisie nouvelle. C’est donc une société travaillée par bien des forces et où l’espérance prolétarienne croît chaque jour, qui va affronter la grande épreuve de la guerre.