Histoire socialiste/La Troisième République/06

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Chapitre V.

Histoire socialiste
La Troisième République

Chapitre VII.


CHAPITRE VI
La presse traquée. — Rétablissement du cautionnement. — L’activité cléricale. — Les pétitions des évêques. — Le pouvoir temporel du pape.


Tous les procédés étaient mis en œuvre pour « assurer l’ordre » et « prévenir les excès de la démagogie turbulente. » Toutefois l’état de siège maintenu dans plusieurs départements, pratiqué plus rigoureusement à Paris qu’ailleurs, devait être pour rassurer tous ceux qu’avaient affolés les mouvements insurrectionnels. La presse républicaine, très restreinte comme organes, n’élevait que timidement la voix, sans cesse menacée, fréquemment frappée dans les conditions les plus autoritaires par des juges implacables. Un long chapitre suffirait à peine pour établir un sommaire relevé des journaux avertis, suspendus, supprimés brutalement par l’autorité militaire dans les départements où fleurissait l’état de siège ; frappés d’amendes, de prison, dans les autres, par les tribunaux ordinaires. La répression s’activait surtout quand se tentait, non pas une apologie, simplement une loyale explication sur le mouvement communaliste ou un appel à la pitié en faveur des vaincus emprisonnés et de leurs familles privées de leur plus précieux soutien : quand était contesté le pouvoir constituant de l’Assemblée Nationale ou s’organisait une campagne anticléricale.

Ces procédés rigoureux ne pouvaient suffire aux réacteurs, pas même au pouvoir exécutif où figuraient de prétendus libéraux, tel M. Dufaure, et des républicains, tel Ernest Picard, ancien membre actif de l’opposition sous l’Empire et qui avait fait partie du gouvernement issu de la Révolution au 4 septembre. Il fallait à tout prix empêcher la presse démocratique de se développer ; pour cette œuvre le plan était simple mais perfide : rétablir le cautionnement ce qui préviendrait la création de nouveaux journaux, tandis que seraient muselés ou écrasés sous les mesures arbitraires, sous les amendes, ceux qui existaient. C’était l’application du « silence aux pauvres » dans toute sa beauté. Par 314 voix contre 197, l’Assemblée avait adopté le projet de loi dû à la collaboration de MM. Dufaure et Ernest Picard. Si tout était employé pour entraver le développement du parti républicain et, naturellement, empêcher toute tentative de réorganisation du parti socialiste, en revanche la plus grande latitude, les plus précieux encouragements étaient prodigués à tous les éléments de réaction. Parmi ceux qui s’occupaient aux préparatifs d’une restauration, par la réconciliation du Comte de Chambord et des descendants de ce Philippe-Égalité qui avait voté la mort de Louis XVI, une sainte cohorte concentrait ses soucis et son activité sur la situation pitoyable du pape Pie IX et de la religion menacée par les progrès de l’indifférence, de la critique, de la libre-pensée.

Le 20 septembre 1870, quelques jours après Sedan, après un bref combat, l’armée italienne avait pénétré dans la Rome papale, donnant un éclatant démenti au solennellement grotesque « jamais » de M. Rouher, et le pouvoir temporel des papes avait vécu. Cette situation plongeait dans une inconsolable douleur les militants catholiques français. Comme si ce n’était pas assez d’avoir, par deux fois en vingt années, en 1849 et en 1869, exaspéré les Italiens contre nous, en maintenant, par la force des armes, Rome sous le joug clérical, les monarchistes français allaient tenter de restaurer le pouvoir temporel, au risque de lancer la France, encore sous le coup des désastres subis, dans une une folle et funeste aventure.

Le recul de plus de trente années, qui permet de juger de sang-froid les événements, inclinerait à supposer que les meneurs de cette campagne papaline étaient frappés d’aliénation mentale. Sans doute, en ces ces constances, l’Église apostolique, catholique et romaine, manqua-t-elle de cette souplesse qui, si souvent, a fait sa force et lui a permis de traverser victorieusement des crises très graves. Il n’en est rien cependant. Ces gens calculaient froidement et s’engageaient méthodiquement dans une partie capitale, décisive. Restauration monarchique et restauration du pouvoir temporel étaient les deux facteurs solidaires du problème que se posait cette importante fraction du parti conservateur qui comprenait qu’en France une république si rétrograde ou stationnaire qu’elle pût être, serait fatalement la préface d’un mouvement démocratique irrésistible, pour si tardivement qu’il dût se produire.

Le calcul était juste et les événements le démontreront par la suite. Si la puissance économique joue un rôle formidable dans le monde, courbant sous son joug, écrasant ceux qui ne possèdent pas et la majorité de ceux qui possèdent, la puissance cléricale joue, de son côté, un rôle non moins notable, tout simplement moral qu’il apparaisse. Elle est la collaboratrice la plus efficace des gouvernements et des classes dirigeantes, quand on lui laisse la part d’action qu’elle réclame et qu’on lui concède la somme toujours énorme de privilèges matériels dont elle est avide.

Aussi tout l’élément clérical participait-il avec entrain au mouvement destiné à renverser la République et à restaurer la monarchie traditionnelle. Archevêques et évêques marchaient à la tête de cette armée aux manœuvres tour à tour sournoises ou audacieuses, suivant les circonstances. Ils avaient entonné le Te Deum pour célébrer l’écrasement de la Révolution républicaine, socialiste et libre penseuse ; au risque des plus graves, des plus dangereuses complications, ils allaient tenter de restaurer le pouvoir temporel du pape. C’est ce que visait la pétition des évêques qui, le 22 juillet 1871, amorçait une retentissante et orageuse discussion.

Plusieurs pétitions organisées par les évêques de Vannes, de Versailles, de Saint-Brieuc, de Rouen, de Quimper, de Rennes, de Bourges, avaient été déposées sur le bureau de l’Assemblée nationale. Ces pétitions demandaient instamment à l’Assemblée d’exercer une énergique pression sur le gouvernement pour qu’il proposât aux puissances de se concerter, en vue de rendre au pape une situation qui lui restituât et lui garantît l’indépendance nécessaire à la direction de l’Église catholique. Les protagonistes de ces pétitions étaient tellement aveuglés par la passion cléricale et monarchiste qu’ils ne comprenaient pas que les puissances étrangères n’avaient aucun intérêt — au contraire — à tenter l’annulation des événements du 20 septembre et la renonciation de l’Italie, désormais unifiée, à Rome dont elle venait de faire sa capitale, les armes à la main, et que, si le gouvernement de M. Thiers cédait aux injonctions de la majorité conservatrice, conduite par les prélats et les hobereaux, également fanatiques, il s’exposerait et exposerait la France au ridicule ou à quelque désastreuse aventure.

Ce fut un clérical ardent, M. Pajot, qui rapporta les pétitions. Son discours leur donna leur véritable caractère ; à le relire trente-six années après, on se demande comment le suffrage universel, même après la profonde perturbation qui venait de se produire, avait pu confier les destinées du pays à des cerveaux gravement atteints.

Voici un des passages essentiels de ce monument d’aberration oratoire : « Elle (la France) ne saurait oublier que la République n’a pas fait défaut, en 1848, à la tradition française. Nous ne pouvons nous résoudre à l’examen d’une cause juste et sainte. L’honneur et la dignité de la France, lui commandent, malgré ses malheurs, d’intervenir en faveur du Saint-Père et cela par respect pour la liberté de conscience et la foi des traités.

« Nous ne saurions faire appel aux armes ( ?!!) dans la situation où nous sommes ; mais nous pouvons faire un appel à l’Europe entière pour un intérêt universel. C’est à notre diplomatie qu’il faut confier la question, puisque nous ne pouvons faire autrement : mais, selon notre droit, nous réservons l’avenir. »

Et M Pajot, fort habilement, en manière de conclusion, réclamait que les pétitions fussent renvoyées au ministre des affaires étrangères, demandant à l’Assemblée, par son vote, de les recommander à l’examen sérieux et bienveillant du gouvernement. C’était un ordre plus qu’une indication.

M. Thiers, qui avait approuvé l’expédition romaine en 1849, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur ; qui, sous l’Empire, s’était opposé de toutes ses forces à la collaboration de la France à l’unification de l’Italie, comprit le danger de la situation. Après avoir évoqué son attitude constante, avoir affirmé toute sa déférence envers le chef de l’église, il exposa les dangers de toute nature que pouvait entraîner le vote réclamé par le rapporteur. « Il y a aujourd’hui un royaume d’Italie qui compte dans les grandes puissances européennes. Que voulez-vous y faire ? Il ne faut pas nous imposer une diplomatie qui aboutirait à ce que vous désavouez, la guerre. Ne nous imposez pas, sous des termes couverts, une tâche que vous n’accepteriez pas vous-mêmes.

« L’Europe tout entière accepte l’Italie. Eh bien ! mettez-vous à ma place ; je regrette d’affliger les catholiques, mais si toutes les puissances entretiennent avec l’Italie d’excellents rapports, que voulez-vous que j’y fasse ? Mais, dites-vous, il ne faut point accepter la doctrine des faits accomplis. Mais quand toute l’Europe compte avec l’Italie, voulez-vous que je prépare avec elle des rapports compromettants pour l’avenir ? Je ne puis le faire. Vous ne voulez pas la guerre, dites-vous ? Ne me demandez pas alors une politique qui serait inconséquente si je ne la poussais jusqu’au bout ! »

Tous ceux qui appuyaient les pétitions des évêques étaient acculés dans une impasse, avec le spectre de la guerre apparaissant comme la conclusion fatale de leur mouvement sur le pays qui les avait élus avec un seul programme : « la paix quand même, et malgré tous les sacrifices matériels, moraux, qu’elle pourrait entraîner ! » De cet embarras extrême, l’évêque d’Orléans, M. Dupanloup, dont le rôle dans toutes les intrigues était si actif, se fit l’interprète en un discours confus et sans conclusions fermes. La bataille, fort vive, s’engagea sur l’ordre du jour présenté par M. Marcel Marthe, d’accord avec le chef du pouvoir exécutif, tandis que la gauche avait d’abord réclamé l’ordre du jour pur et simple, seule sanction que méritât le sujet de la discussion. L’ordre du jour de M. Marcel Marthe portait : « L’Assemblée, confiante dans les sentiments patriotiques et la prudence du chef du pouvoir exécutif, passe à l’ordre du jour ».

Il était utile que dans une question pouvant engager ou compromettre la paix, une manifestation très nette couronnât le débat. M. Gambetta, qui rentrait en scène, le comprit, et, au nom de l’extrême-gauche, il fit la déclaration suivante : « Nous avions proposé un ordre du jour pur et simple suivi d’une demande de scrutin, mais après les déclarations patriotiques de M. Thiers, après la garantie qui nous est donnée de la paix européenne, nous nous rallions à l’ordre du jour accepté par M. le chef du pouvoir exécutif ».

La gauche entière avait applaudi cette déclaration : il semblait qu’un vote unanime dût terminer cet incident qu’avait caractérisé la première conjonction de deux hommes d’État qui, parmi les intimes, mais sans trop se cacher toutefois, se traitaient réciproquement de « fou furieux » et de « sinistre vieillard ». Mais il fallait compter avec les passions cléricales de la droite. M. Keller déclara brutalement que ses amis et lui auraient voté l’ordre du jour de M. Marcel Barthe, si l’appui de M. Gambetta ne lui avait donné un caractère tout spécial : ils ne pouvaient plus lui accorder leurs suffrages.

M. Gambetta, à cette attaque directe, riposta avec véhémence : « Je connais cette tactique, s’écria t-il, qui consiste à jeter des personnalités dans le débat ! Je puis être pour vous tous un homme suspect et dangereux ; eh bien, prenons jour pour discuter mes actes. Aujourd’hui, je vous demande si follement vous voulez lancer le pays dans de nouvelles aventures ! »

Parmi l’orage déchaîné, M. Thiers fit une déclaration ferme, bientôt suivie d’une navrante capitulation. D’abord il déclara que, malgré l’appui donné par M. Gambetta, il maintenait son acceptation de l’ordre du jour Marcel Barthe : « Je ne retire pas mon adhésion à l’ordre du jour de M. Marcel Barthe, dit-il, parce que tel ou tel l’a accepté. Je ne recherche l’accord avec personne, mais quand il arrive, je ne le fuis pas ».

Les monarchistes revinrent à la charge, non à la tribune, mais plus directement, à son banc, le mettant en demeure d’opter entre eux ou l’ancien dictateur et il céda : il reparut à la tribune et, là, il déclara qu’il consentait au renvoi au ministère des affaires étrangères, mais avec cette condition qu’on ne l’engagerait pas dans une politique grosse de dangers pour la France, et le renvoi fut prononcé après que, par 409 voix contre 200, l’ordre du jour Marcel Barthe eût été repoussé.

Celle discussion était significative : elle révélait le plan formé par la coalition des réactionnaires et des cléricaux ; elle marquait un des points de départ de la lutte qui allait s’engager contre l’Église et qui n’est point terminée, malgré le régime nouveau créé par la séparation des Églises et de l’État.

Cette lutte, les luttes pour l’établissement d’une République solidement assise, le parti avancé décimé, sont pour faire comprendre la lenteur avec laquelle allait se reconstituer un parti socialiste ayant son programme spécial et sa tactique particulière. Toutefois, celle lenteur ne fut que relative eu égard aux difficultés nombreuses, d’apparence insurmontables, à des crises particulièrement graves et délicates.
les trains parlementaires
Un membre de la droite s’imaginant que la Commune vient d’être proclamée à Versailles en apercevant le drapeau rouge d’un cantonnier.
D’après un document de l’époque