Histoire socialiste/La Troisième République/22

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Chapitre XXI.

Histoire socialiste
La Troisième République

Chapitre XXIII.


CHAPITRE XXII
Rôle passif du Président. — Impuissance politique du Cabinet de Broglie. — Le Spectre du Radicalisme. — Déclaration du Maréchal de Mac-Mahon. — Dépit des Monarchistes. — Ministère de Fourtou. — Conspiration bonapartiste. — Le Parti des « Misérables ». — La Loi municipale et le Suffrage universel.


Autant avait été actif le rôle du chef du Pouvoir exécutif, quand M. Thiers, même bridé par la sous-constitution Rivet l’exerçait, autant il devait devenir passif, purement représentatif avec le maréchal de Mac-Mahon. C’était là, précisément, le plan de ceux qui avaient préparé et réalisé son élection. Malgré la différence du dosage, tous les partis conservateurs étant représentés dans le cabinet, chacun d’eux conservait toutes ses espérances et avait un intérêt majeur à ne rien laisser de définitif se constituer, le provisoire leur apparaissant le plus favorable champ de manœuvres. Ils oubliaient que le parti républicain y avait sa place et ne pouvait négliger d’en profiter. Mais les conceptions des troupes politiques en présence étaient bien différentes ; légitimistes et orléanistes escomptaient surtout les résultats d’une action parlementaire avec une majorité à eux, d’une action administrative avec une administration recrutée parmi leur clientèle ; au besoin avec l’armée dont ils ne voulaient voir la transformation morale qui accusait des dissentiments marqués. Il n’en pouvait guère être autrement dans l’armée, puisque, côte à côte, en contact quotidien, se trouvaient les officiers de l’Empire et les officiers dont la nomination et l’avancement rapide, contraire aux surannés règlements, étaient dus gouvernement républicain de la Défense nationale ; les premiers avaient, avec leur grade, repris leurs places, souvent obtenu de l’avancement, tandis que les seconds, malgré les services rendus, soit par un réel courage, soit par leur courage allié à de réelles capacités militaires, avaient été impitoyablement rétrogradés par une Commission de révision composée de chefs de l’ancienne armée.

Les bonapartistes, fort divisées eux-mêmes depuis la mort de Napoléon III, le prince impérial étant trop jeune et le prince Jérôme voulant jouer son rôle de « César déclassé », n’en étaient pas cependant découragés. Ils continuaient activement leur propagande, comptant toujours sur l’appui des populations agricoles, sur une bonne partie de l’administration, sur la majeure partie du corps d’officiers qui, il faut reconnaître, était composée de partisans fidèles du régime impérial ; ils ne s’en cachaient pas et, en toutes circonstances, affichaient leur aversion envers la République. C’était le seul parti qui, décidé, affirmât une ligne de conduite nette ; servi par un esprit conspirateur traditionnel il était capable de toutes les audaces. Des trois groupes conservateurs, il était vraiment le seul à profiter de l’action parlementaire ; dans cette Assemblée où il était infime minorité numérique et qui l’avait solennellement flétri, dès ses premières séances, à Bordeaux. Il comptait un des siens, M. Magne, dans le ministère ; la nouvelle loi des maires semblait faite en sa faveur.

Quant au duc de Broglie, toutes proportions gardées, sa victoire le plaçait dans la situation embarrassée qu’avait eue M. Thiers, parce qu’il était condamné à ne rien faire de sérieux, d’effectif au point de vue politique, sous peine de provoquer les défiances, de déchaîner les colères des légitimistes et des bonapartistes ; il venait de recevoir un avertissement sérieux, lors de l’intervention de M. de Franclieu. Il allait, du reste, rapidement succomber. En effet, il n’avait plus qu’une ressource pour exécuter ses manœuvres orléanistes, gagner du temps, et le temps ne pouvait se gagner qu’en assurant le fonctionnement, toute la durée du septennat — le Maréchal-Président ne représentant, lui, que le chef impuissant d’un gouvernement d’attente. C’était de l’action parlementaire qu’il espérait une crise favorable à un membre de la branche cadette qui, comme chef du pouvoir exécutif, même comme président de la République, préparerait une restauration constitutionnelle légale. Il faisait entrer dans ses calculs l’espoir que les progrès du « radicalisme », comme on disait alors, effrayeraient les ralliés du centre gauche et les ramèneraient vers le centre droit. Pour être subtil, le calcul n’en était pas plus exact, loin de là, la France avide surtout de paix à l’intérieur et à l’extérieur, avait la sensation bien nette que tout autre gouvernement que la République provoquerait fatalement des discordes civiles et des aventures guerrières et elle allait de plus en plus s’orienter à gauche. C’est dire que les jours du ministère de Broglie étaient comptés.

La bataille s’engagea nettement, dès la circulaire qu’adressa aux préfets le vice-président du Conseil sur l’application de la loi des maires ; cette circulaire portait : « L’Assemblée nationale a conféré, pour sept années, le pouvoir exécutif à M. le maréchal de Mac-Mahon, qu’elle avait déjà désigné le 25 mai comme Président de la République. Le pouvoir qu’elle lui a remis, et dont la Commission constitutionnelle devra déterminer l’exercice et les conditions, est dès à présent, et pour toute la durée que la loi lui assigne, au-dessus de toute contestation ». Il n’en fallait pas davantage pour appeler les protestations des légitimistes ; elles furent vives, menaçantes, tellement qu’elles émurent le duc de Broglie.

Pour la première fois il fit sortir le président de son rôle passif qui, à son instigation, au cours d’une réponse au président du Tribunal de Commerce de la Seine, fit une déclaration aussi nette qu’inattendue : « Parmi les raisons que vous donniez du ralentissement des affaires, tous avez parlé des préoccupations d’ordre politique et du doute qui persiste dans l’esprit public sur la stabilité du gouvernement. J’aurais compris ces craintes il y a quelques mois ; aujourd’hui elles ne me paraissent pas fondées. Le 19 novembre, l’Assemblée m’a remis le pouvoir pour sept ans, mon principal devoir a été de veillera l’exécution de cette décision souveraine. Soyez donc sans inquiétudes : pendant sept ans je saurai faire respecter de tous l’ordre de choses légalement établi. »

Cette déclaration que l’on savait dictée ne fit qu’exaspérer les irritations confiées par la circulaire aux préfets. Il ne restait au parti républicain qu’à en profiter pour déterminer la complète scission entre l’extrême droite légitimiste, appoint important nécessaire, et le Cabinet. C’est ce sentiment qui dicta l’interpellation de MM. Gambetta, Lepère, Pascal Duprat, Henri Brisson, Challemel-Lacour, Pelletan et Peyrat, qui fut discutée le 18 mars. M. Challemel-Lacour la développa dans un discours très serré d’argumentation, magnifique de forme et qui provoqua une émotion considérable ; l’orateur conclut par deux questions extrêmement précises :

« 1° En déclarant le 22 janvier, le pouvoir septennal élevé au-dessus de toute contestation, le Ministre a-t-il entendu déclarer que toute tentative de restauration était interdite ?

« 2° Le ministère ne se propose-t-il pas de veiller à l’exécution des lois destinées à réprimer toute tentative ayant pour objet de changer le gouvernement établi ? »

La réponse de M. le duc de Broglie fut aussi embarrassée que la rendaient embarrassante le discours du porte-parole de la gauche, et une déclaration de M. Cazenove de Pradines qui avait affirmé qu’en votant le septennat l’Assemblée n’avait jamais entendu renoncer à son droit de proclamer la monarchie. La discussion, toutefois, se termina par la victoire du ministère. Mais les légitimistes ne désarmaient pas et, symptôme grave pour la solidité de la majorité ministérielle, les bonapartistes relevant audacieuse ni la tête, par une lettre publique de M. Rouher, affirmaient leur intention de « donner leur concours au septennat », mais affirmaient aussi ne pas vouloir être dupes de ce qu’ils considéraient une « trêve » durant laquelle ils entendaient ne pas se laisser jouer par leurs alliés.

C’était la défiance installée en pleine coalition conservatrice, mais une profonde division se manifestait déjà dans les rangs du parti républicain. Tandis que M. Gambetta et ses amis, orientant leur politique, modéraient sinon leur programme, du moins leur allure, et semblaient se rapprocher du centre gauche, une portion, sinon importante au point de vue numérique du moins quant à son activité, prenait une attitude plus nette se maintenait sur le terrain des principes, dans les lignes du traditionnel programme républicain. De cette division les effets se faisaient déjà sentir dans les débats parlementaires aussi bien que dans les polémiques de presse. On le put constater dès le 27 mars 1874, au cours de la discussion d’une proposition d’un membre de l’extrême droite, M. Dahirel, qui disait : « Au 1er juin prochain, l’Assemblée se prononcera sur la forme du gouvernement définitif de la France. Le vote aura lieu à la tribune, par bulletins écrits et signés ». Sur cette proposition la déclaration d’urgence avait été réclamée, le gouvernement la repoussait ; M. le duc de Broglie l’avait fait en termes assez vifs. L’urgence votée, le ministère était en bas, mais 19 républicains d’extrême-gauche avaient voté contre l’urgence et le cabinet était sauvé ! Ce n’était pas la dernière fois qu’allait se pratiquer cette méthode, bonne ou mauvaise, selon les circonstances !

Toutefois, le 16 mai suivant, le cabinet de Broglie succombait sous la coalition des gauches, des légitimistes et des bonapartistes, sur une simple question de priorité de la loi électorale et de la loi municipale. Il était extraordinaire qu’il eut pu vivre aussi longtemps. La disparition de M. le duc de Broglie créait au maréchal-président la première difficulté grave depuis son élection à la magistrature suprême. Il était malaisé de former un nouveau ministère, puisqu’il n’y avait pas de majorité fixe, cohérente ; la crise ouverte le démontrait une fois de plus.

De négociations en transactions, on aboutit à un cabinet fort mélangé, d’un prestige infinitésimal, avec le général de Cissey comme vice-président nominal, car le chef réel était M. de Fourtou, homme à poigne, sans scrupules, d’un talent modeste ; il avait pris le portefeuille de l’Intérieur, le plus sérieux pour l’action politique ; M. Magne avait les Finances ; le duc Decazes était aux Affaires étrangères ; les autres portefeuilles avaient été attribués à des comparses sans autorité. Le mémorable M. de Cumont y figurait. Ce qui le caractérisait particulièrement, ce ministère, c’était un cléricalisme ardent et militant.

Le parti bonapartiste continuait à augmenter ses avantages, car il était le seul parmi les partis de droite à bénéficier de leurs irrémédiables divisions ; en outre, et le phénomène se marquait chaque jour davantage, il était le seul à regagner du terrain dans certaines régions du pays. Son activité était inlassable, il évoquait sans doute de très douloureux et très récents souvenirs, mais il évoquait aussi dix-huit années d’un régime qui s’était maintenu et avait fait, par tous les moyens, respecter son autorité. Ce dernier souvenir doublé d’une campagne qu’appuyaient la majorité des fonctionnaires, une nuée d’agents, impressionnait fortement tous ceux qu’inquiétait le provisoire et qui étaient avides de stabilité, quelle qu’elle put être. Dans le département de la Nièvre, qui avait été si cruellement éprouvé, où le parti républicain avait été si impitoyablement décimé en décembre 1851 ; où, quelques mois auparavant, un républicain avancé, le docteur Turigny, avait été élu à une imposante majorité, le 24 mai, un bonapartiste, M. de Bourgoing, ancien écuyer de Napoléon III, avait triomphé au premier tour de scrutin. Ce brusque revirement était pour préoccuper. Il importait d’enrayer un mouvement qui pouvait devenir dangereux. M. Cyprien Girerd, député de la Nièvre, le 8 juin, produisit à la tribune un document qui révélait les dessous de l’action bonapartiste. Il y avait conspiration, c’était là un fait indéniable ; il en apportait la preuve, car ce document émanait d’un Comité de l’Appel au peuple qui siégeait à Paris et était directement intervenu dans l’élection : « Recommandez bien, disait le document, à tous nos amis d’appliquer tous leurs soins à nous gagner le concours des officiers retraités ou autres fixés dans la Nièvre. Vous pourrez leur assurer que nous sommes en mesure de les pourvoir avantageusement quand on créera les cadres de l’armée territoriale… Notez soigneusement aussi ceux qui nous sont hostiles ou simplement indifférents. Ci-joint la liste des noms et adresses des officiers payés par la recette de la Nièvre, fournis par finances ».

Cette révélation venant après l’élection d’un bonapartiste dans un département qui s’était affirmé républicain moins d’une année auparavant, avait fortement impressionné l’Assemblée, tant à droite qu’a gauche ; elle mettait directement en cause le ministre des finances, un bonapartiste avéré, quoique d’allures modérées. Or, M. Magne n’assistait pas à la séance. Le cas était embarrassant pour le cabinet qui risquait un échec, sa chute, s’il paraissait favoriser la propagande de la faction plébiscitaire. Après le ministre de la justice qui déclara qu’il avait donné l’ordre aux procureurs généraux d’ouvrir une instruction sur le document porté à la tribune, le ministre de l’intérieur, M de Fourtou, très embarrassé par sa situation personnelle et une situation parlementaire périlleuse, ne put que déclarer que le Comité de l’Appel au Peuple serait poursuivi et dissous si, ce qu’il ne pouvait croire, il existait réellement. M. Rouher n’était pas moins embarrassé que les membres du cabinet ; il n’hésita pas à mentir — il en avait, depuis de longues années contracté l’habitude — en affirmant que le Comité n’existait pas ; que le document lu par M. Cyprien Girerd était apocryphe ; qu’il avait été fabriqué dans un but facile à comprendre et il en profita pour attaquer violemment le gouvernement de la Défense nationale espérant ainsi grouper la majorité sur le terrain de la haine et de la lutte contre le parti républicain. Mais le cabinet et lui s’attirèrent de la part de M. Gambetta une réponse foudroyante. Au ministère il démontra que M. Magne, le titulaire du portefeuille des finances, se faisait le complice de la propagande, de la conspiration bonapartiste, en nommant à tous les emplois de son administration des bonapartistes militants ou masqués ; vis-à-vis de l’ex-vire-empereur il fut d’une rare, mais très justifiée véhémence : « Il est des hommes, s’écria t-il, en se tournant vers lui et le désignant du doigt, à qui je ne reconnais ni titre ni qualité pour demander des comptes à la Révolution du 4 Septembre : ce sont les misérables qui ont perdu la France !… » Et comme il était rappelé à l’ordre par le président, l’orateur de la gauche ajouta : « Il est certain que l’expression que j’ai employée renferme plus qu’un
Bakounine défendant le collectivisme au congrès de Bâle.

outrage, c’est une flétrissure, et je la maintiens ». La gauche tout entière acclama M. Gambetta, tandis que les droites restaient silencieuses, à l’exception du groupe bonapartiste déchaîné, mais impuissant, au moins dans l’enceinte de l’Assemblée ; sa force réelle devait se manifester au dehors, dans Paris même, le soir, à l’heure de la rentrée des députés habitant la capitale. La gare Saint-Lazare fut le théâtre de scènes d’une rare violence : une foule énorme s’y pressait tant au dedans qu’au dehors ; des détachements de police avaient été concentrés, prêts à agir. Ils agirent, en effet, avec une partialité et une brutalité dignes des jours les plus sombres de l’Empire. Dispersant de parti-pris et exclusivement les manifestants qui acclamaient les députés républicains, facilitant leur tâche aux agents bonapartistes très nombreux, dont l’un assaillait lâchement M. Gambetta et le blessait au visage, arrêtant deux députés républicains, MM. Léfèvre et de Mahy ; la police prouvait à M. Rouher et ses ses acolytes qu’ils pouvaient compter sur elle en toute circonstance.

Le danger paraissait grave, car dans l’armée de nombreux officiers, même des généraux, ne cachaient pas leurs sympathies, leur attachement au régime déchu et flétri. A la vérité, si le gouvernement se refusait à ouvrir une enquête sur des faits aussi sensationnels, pour donner une apparence de satisfaction à la majorité de l’Assemblée et à l’opinion, il suspendait pour une quinzaine le journal Le Pays, accumulateur et distributeur des injures les plus ignobles et les plus violentes, mais par compensation il frappait de la même mesure Le Rappel et Le XIXe Siècle, sous prétexte que leurs polémiques dépassaient le ton tolérable !

La France entière avait été fortement impressionnée par la révélation de M. Girerd, par les troubles violents de la gare Saint-Lazare, par l’attitude de la police, par les explications équivoques et l’inactivité du gouvernement. Le danger royaliste avait pour ainsi dire disparu ; le danger clérical était encore évident ; le péril bonapartiste apparaissait le plus immédiat, le plus menaçant ; le provisoire très indéfini que représentait le septennat ne pouvait que favoriser ses progrès ; il était urgent de réagir. Ce fut le centre gauche, le groupe des ralliés par raison, le groupe des timides, des ultra-modérés qui prit l’initiative en faisant déposer le 15 juin, par M. Casimir Perier, une proposition tendant à imposer à la Commission des lois constitutionnelles comme base de ses travaux : 1° le gouvernement de la République française se compose de deux Chambres et d’un Président chef du pouvoir exécutif ; 2° la loi du 20 novembre 1871, par laquelle la présidence de la République avait été confiée au maréchal de Mac-Mahon jusqu’au 20 novembre 1880 ; 3° la consécration du droit de révision partielle ou totale de la Constitution, dans des formes et à des époques que devait déterminer la loi constitutionnelle.

La caractéristique de cette proposition se trouvait dans l’exposé des motifs dirigés surtout contre l’audace du parti bonapartiste qui constituait un réel danger, l’impossibilité de rétablir une monarchie, la nécessité de donner à la France un gouvernement stable qui ne pourrait être que la République. Sans doute, M. Casimir-Perier, orléaniste de la veille, ne pouvait faire sa proposition sans affirmer ses sentiments très conservateurs. L’essentiel était l’adhésion formelle du centre-gauche à la République, la proclamation de son intention de la constituer et de sortir d’un provisoire énervant, gros de périls. Malgré une tentative de M. Lambert de Sainte-Croix, véritablement inspirée par le duc de Broglie, le bénéfice de l’urgence fut accordé à la proposition Casimir-Perier. La majorité était bien chétive il est vrai, quarante vois seulement, mais elle disait que quelque chose de nouveau, d’inattendu, d’inespéré, venait de se produire.

Un second vote démontra que l’Assemblée, confirmant son impuissance si souvent manifestée, renonçait officiellement à la monarchie. Par assis et levé, à une écrasante majorité, elle refusa, dans la même séance, de renvoyer à la Commission des Trente une proposition — véritable pétard qui fit long feu — déposée par M. de la Rochefoucauld-Bisaccia. Elle portait en substance que la monarchie devenait le gouvernement de la France ; que le maréchal de Mac-Mahon prendrait le titre de lieutenant-général du royaume ; que les institutions politiques du royaume seraient réglées par l’accord du roi et de la nation.

L’apparition à la tribune d’un des « menins » très mûrs du duc d’Angoulême et d’une antique douairière retour de Coblentz n’aurait pas obtenu un tel succès de pitié et de ridicule.

Le sentiment de la population française avait été admirablement résumé, au cours des conspirations monarchistes, dans une éloquente lettre d’Alceste, le rédacteur masqué (Hyppolyte Castille) de la Vérité, devenue successivement, par suite des suppressions infligées par le gouverneur de Paris, la Constitution, le Corsaire, l’Avenir national ; devenue aussi, hélas ! sans crier gare, « Jérômiste ».

« Du vaste océan, écrivait Alceste en concluant, aux montagnes des Vosges, du Jura et des Alpes ; des noires Pyrénées aux Ardennes ; de Marseille aux sables de Dunkerque ; dans les villes, les hameaux ; parmi les plaines, les forêts et jusque sur le sein des mers ; sous le chaume, dans la mansarde, à l’atelier, à la caserne, dans les cabarets, les salons, partout où bat un cœur français, sous l’habit noir et sous la blouse ; partout où vit encore l’amour de la patrie et de la liberté, partout où la pensée du repos, du travail, partout où la raison pénètre ; partout où l’âme humaine se dégage et déploie ses ailes ; partout en France où le malheur a porté sa rude leçon ; partout où l’homme devenu citoyen, comprend enfin que ses droits, sa personne et ses biens sont menacés, un cri, le cri national, a retenti comme la diane de ce grand chasseur légendaire qui, depuis cent ans bientôt, sonne l’hallali des rois. A bas Chambord ! »

Les progrès sensibles, constants, faits par le parti républicain, depuis le mois de juillet 1871, progrès marqués par la conquête successive d’un nombre important de sièges législatifs, cantonaux et municipaux, n’avaient pas été sans fortement inquiéter les partis conservateurs et leurs chefs. Ils ne comptaient guère plus sur la candidature officielle, sur la pression administrative qui ne donnèrent que de déplorables résultats, les électeurs, s’obstinant, dans la plupart des cas, à voter pour les candidats désagréables au gouvernement et à ses agents. De cette série de constatations douloureuses était née la pensée d’adapter le suffrage universel à la situation, c’est-à-dire de restreindre le nombre des électeurs, en modifiant l’âge de la « majorité électorale » ou en modifiant profondément les conditions de domicile, de façon à éliminer la partie la plus active, la plus républicaine du corps électoral, c’est-à-dire la plus jeune et celle que les conditions de travail entraînent fréquemment à changer de domicile, de localité. Devant une grave atteinte au suffrage universel, toutefois, les réacteurs, malgré leur très vif désir, avaient reculé, pouvaient-ils oublier que la loi du 31 mai, sous la seconde République, faite pour les monarchistes, contre les républicains, n’avait bénéficié qu’au parti bonapartiste ; que le programme du Coup d’État de décembre 1851 portait en première ligne l’abrogation de cette loi et le rétablissement intégral du suffrage universel ?

C’est à ce souvenir que fut dû le recul de la majorité de l’Assemblée devant le projet de loi municipale tel qu’il avait été proposé par la Commission spéciale chargée de le préparer et qui fixait à vingt cinq ans l’âge auquel on pourrait être électeur municipal. Et un amendement de M. Oscar de Lafayette ramenant à vingt et un ans l’âge de l’électoral avait été adopté, à une faible majorité de dix voix, il est vrai. Mais il y avait là une indication sérieuse.

Désormais, parmi une foule de causes d’agitations, une surtout allait dominer : la série de mouvements, d’intrigues, de discussions qui allaient marquer la seconde période de l’histoire de la troisième République et devaient aboutir au vote d’une Constitution, bâtarde, incomplète, compliquée, conservatrice, mais qui installait la République comme gouvernement définitif de la France.