Histoire socialiste/Le règne de Louis-Philippe/P1-03

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1. LA RÉVOLUTION BOURGEOISE.



CHAPITRE III


LES SOCIETES POPULAIRES ET LES CLUBS


La propagande républicaine et patriotique continue. — Les « saint-simonistes » et la Chambre. — Les ministres de Louis-Philippe essaient de sauver ceux de Charles X. — Émeutes dans Paris : le peuple veut la tête de Polignac et de ses complices. — Blanqui et l’Association des Étudiants. — Agitation fiscale, économique et sociale dans les départements. — Le sac de Saint-Germain-l’Auxerrois et le pillage de l’archevêché.


La révolution de juillet n’avait pas créé les associations libérales et démocratiques ; elle leur avait seulement permis de se manifester et d’agir au grand jour, Mais, on le sait, dès les premiers temps de la Restauration, la résistance contre l’ancien régime et ses retours offensifs, contre la Congrégation alors toute puissante, avait suscité des sociétés secrètes, dont la plus importante, la Charbonnerie, groupait tous les hommes d’action libéraux, bonapartistes et républicains. En même temps, des libéraux et des démocrates fondaient la société Aide-toi, le ciel t’aidera, dont Guizot fît partie quelque temps encore après son avènement au pouvoir.

Trois sociétés naquirent d’abord des journées de juillet : la Société constitutionnelle, fondée par Cauchois-Lemaire, celle des Trois jours, et les Amis du peuple. Les deux premières eurent une existence très courte et se fondirent dans la troisième. Celle-ci, qui ne devait disparaître que sous les coups de la loi de 1834, avait une allure nettement républicaine, et une pensée socialiste surgissait parfois de ses délibérations et de ses manifestes.

Henri Heine qui, en 1832, a assisté à une des séances des Amis du peuple en rend compte en ces termes :

« Il s’y trouvait plus de quinze cents hommes serrés dans une salle étroite, qui avait l’air d’un théâtre. Le citoyen Blanqui, fils d’un conventionnel, fit un long discours plein de moquerie contre la bourgeoisie, ces boutiquiers qui avaient été choisir pour roi Louis-Philippe, la boutique incarnée, qu’ils choisirent dans leur propre intérêt, non dans celui du peuple, qui n’était pas complice d’une si indigne usurpation. Ce fut un discours plein de sève, de droiture et de colère. Malgré la sévérité républicaine, la vieille galanterie ne s’est pas démentie, et l’on avait, avec une attention toute française, assigné aux dames (aux citoyennes) les meilleures places auprès de la tribune de l’orateur. La réunion avait l’odeur d’un vieil exemplaire relu, gras et usé du Moniteur de 1793. Elle ne se composait guère que de très jeunes hommes et de très âgés. »

Dès ses premières manifestations, la société des Amis du peuple s’était attiré les réprimandes d’Armand Carrel, dans le National, et même de la Tribune, organe des républicains, qui lui conseilla de renoncer à la tradition jacobine.

La société ne renonça à rien, sinon aux séances publiques, et redoubla d’ardeur dans la propagande. Les poursuites dont l’affiche fut l’objet permirent à Hubert, l’un des accusés, de faire une profession de foi républicaine dans le prétoire : « Juges de Charles X, dit-il aux magistrats, récusez-vous ; le peuple vous a dépouillés de votre toge en rendant la liberté à vos victimes. » Les juges de Charles X, qui n’étaient pas encore devenus tout à fait ceux de Louis-Philippe, répondirent en acquittant Hubert et Thierry, ce qui était encore une manière de se récuser.

Les Amis du Peuple publiaient rapidement des brochures sur les questions à l’ordre du jour. Dans l’une de ces brochures, remises au jour par les patientes recherches de M. G. Weill, on lit cette phrase significative : « Ceux-là se trompent qui croient que le fait principal de la Restauration fut le rétablissement de l’ancien régime ; son œuvre fut surtout l’organisation de l'aristocratie bourgeoise. C’est dans l’espoir de se débarrasser de cette aristocratie déjà trop lourde de 1830 que la plupart des combattants exposèrent leur vie. »

Le 25 août, la révolution éclate à Bruxelles. La société décide aussitôt de lever un bataillon à ses frais « avec un étendard spécial » et de l’envoyer au secours des insurgés belges. Nous la retrouverons ainsi au premier rang dans toutes les protestations, dans toutes les manifestations pour l’indépendance des peuples, la liberté des citoyens, l’émancipation des prolétaires. Au rapport du policier de la Hodde, qui fit longtemps partie des sociétés secrètes et fut même un des chefs de ces sociétés, il se trouvait dans les Amis du peuple une section révolutionnaire appelée les Droits de l’Homme. Là étaient dit-il, les « républicains les plus sérieux ». Ce groupe fut le noyau de la célèbre société des Droits de l’Homme, lorsque les Amis du peuple eurent disparu.

D’autres sociétés encore étaient écloses au soleil de juillet. L’étudiant Sambuc en avait fondé une dénommée Société de l’ordre et du progrès. Cette société était tout entière composée d’étudiants, et chacun de ses membres était tenu d’avoir un fusil et des cartouches, ce qui prouve bien que les avis étaient partagés en ce temps sur la manière d’assurer l’ordre et le progrès. La manière de Sambuc n’ayant pas été unanimement approuvée par la jeunesse républicaine des écoles, on vit surgir une seconde société, fondée et dirigée par Marc Dufraisse et Lhéritier. Cette société demandait « l’éducation libre, gratuite, obligatoire et purement laïque. »

Citons encore la Société gauloise, fondée par Thielmam. Cette association était organisée hiérarchiquement, militairement. Il en était de même des Amis de la patrie et des Francs régénérés, qui ne durèrent pas davantage qu’elle, l’Union, société d’allure nettement révolutionnaire, ne survécut guère aux barricades sur lesquelles elle était née. La liste sera à peu près complète si l’on y ajoute deux sociétés dont la plupart des membres actifs durent faire partie des sociétés citées plus haut : la Société des condamnés politiques, à laquelle Fieschi devait s’affilier en 1834, bien qu’il eût été condamné sous Louis XVIII pour un délit étranger à la politique, et les Réclamants de Juillet, organisés par O’Reilly pour participer aux secours et aux décorations accordés aux vainqueurs par le nouveau gouvernement. On ne sera pas surpris d’apprendre que le chiffre des Réclamants de Juillet finit par s’élever jusqu’à cinq mille. Ils n’en furent certainement point, les vaillants jeunes gens qui, par un ordre du jour, décidèrent que les quatre croix de la Légion d’honneur accordées par le lieutenant-général aux étudiants en droit seraient placées dans l’amphithéâtre de l’école. Pas davantage ceux d’entre les étudiants en médecine qui proposèrent un refus en bloc fondé sur ce motif : « qu’un devoir national accompli en commun ne doit pas recevoir une récompense individuelle. »

Dans son discours sur les associations libérales et républicaines, Manguin fut amené à parler de celle des saint-simoniens. Voici, d’après le Moniteur, dans quels termes il le fit :

« À Paris, une secte demi-religieuse et demi-philosophique s’est formée. Elle a tout ce qui accompagne l’enthousiasme, les idées généreuses et les erreurs. Elle a notamment sur la propriété des idées qui lui sont propres. (Mouvements d’étonnement. Plusieurs voix. Que veut-il dire ?… D’autres. Ce sont les saint-simonistes… On rit.)

« Certes, ce qu’il y a de moins à craindre en France, c’est d’y voir prévaloir le principe de la communauté des biens… (On rit). Fraction à peine aperçue dans la société, on a fait de cette secte l’objet d’un effroi universel !.. (Voix nombreuses Non ! non ! personne n’y pense). Sur ce qu’en ont dit ses écrivains, chacun a pu trembler pour sa propriété (Mêmes dénégations). On a cru voir la loi agraire à sa porte. (On rit, et de longs murmures s’élèvent.) »

Polignac
(D’après un document de la Bibliothèque nationale.)


Au cours de cette même séance du 29 octobre, Dupin, avec sa grosse verve de bourgeois égrillard, faussement pudique, avait accusé, sans les nommer, lui non plus, les saint-simoniens de vouloir une autre communauté encore que celle des biens. Et les rires complaisants de la majorité avaient prouvé au ministre que son allusion à la communauté des femmes avait été comprise. Entre gens vertueux, on s’entend à demi-mot.

Bazard et Enfantin saisirent au vol l’occasion nouvelle qui leur était offerte de préciser leur doctrine. Ils adressèrent le 1er octobre une lettre de protestation au président de la Chambre, contre les allégations de MM. Mauguin et Dupin, qui avaient désigné les saint-simoniens « à la France, à l’Europe entière, comme appelant la communauté des biens, et, selon une expression qu’il est impossible de reproduire sans répugnance, la communauté des femmes. »

Profitant de l’ « immense publicité qui s’attache aux débats de la Chambre », les chefs de la doctrine précisèrent en ces termes les deux points dénaturés par l’orateur de l’opposition et par celui du gouvernement :

« Le système de la communauté des biens s’entend universellement du partage égal entre tous les membres de la société, soit du fonds lui-même de la production, soit des fruits du travail de tous.

« Les saint-simoniens repoussent ce partage égal de la propriété, qui constituerait à leurs yeux une violence plus grande, une injustice plus révoltante que le partage inégal qui s’est effectué primitivement par la force des armes, par la conquête ; car ils croient à l’inégalité naturelle des hommes, et regardent cette inégalité comme la base même de l’association comme la condition indispensable de l’ordre social.

« Ils repoussent le système de la communauté des biens, car cette communauté serait une violation manifeste de la première de toutes les lois morales qu’ils ont reçu mission d’enseigner, et qui veut qu’à l’avenir chacun soit placé selon sa capacité et rétribué selon ses œuvres.

« Mais en vertu de cette loi, ils demandent l’abolition de tous les privilèges de la naissance sans exception, et par conséquent la destruction de l’héritage, le plus grand de tous ces privilèges, celui qui les comprend tous aujourd’hui, et dont l’effet est de laisser au hasard la répartition des avantages sociaux, parmi le petit nombre de ceux qui peuvent y prétendre, et de condamner la classe la plus nombreuse à la dépravation, à l’ignorance, à la misère.

« Ils demandent que tous les instruments du travail, les terres et les capitaux, qui forment aujourd’hui le fonds morcelé des propriétés particulières, soient réunis en un fonds social, et que ce fonds soit exploité par association et hiérarchiquement, de manière à ce que la tâche de chacun soit l’expression de sa capacité et sa richesse la mesure de ses œuvres.

« Les saint-simoniens ne viennent porter atteinte à la constitution de la propriété qu’en tant qu’elle consacre, pour quelques-uns, le privilège impie de l’oisiveté, c’est-à-dire celui de vivre du travail d’autrui ; qu’en tant qu’elle abandonne au hasard de la naissance le classement social des individus.

« Le christianisme a tiré les femmes de la servitude, mais il les a condamnées pourtant à la subalternité et partout, dans l’Europe ; chrétienne, nous les voyons encore frappées d’interdiction religieuse, politique et civile.

« Les saint-simoniens viennent annoncer leur affranchissement définitif, leur complète émancipation, mais sans prétendre pour cela abolir la sainte loi du mariage proclamée par le christianisme ; ils viennent au contraire pour accomplir cette loi, pour lui donner une nouvelle sanction, pour ajouter à la puissance et à l’inviolabilité de l’union qu’elle consacre.

« Ils demandent, comme les chrétiens, qu’un seul homme soit uni à une seule femme, mais ils enseignent que l’épouse doit devenir l’égale de l’époux ; et que, selon la grâce particulière que Dieu a dévolue à son sexe, elle doit lui être associée dans l’exercice de la triple fonction du temple, de l’État et de la famille, de manière à ce que l’individu social qui, jusqu’à ce jour, a été l’homme seulement, soit désormais l’homme et la femme.

« La religion de Saint-Simon ne vient mettre fin qu’à ce trafic honteux, à cette prostitution légale, qui, sous le nom de mariage, consacre si fréquemment aujourd’hui l’union monstrueuse du dévouement et de l’égoïsme, des lumières et de l’ignorance, de la jeunesse et de la décrépitude.

« Telles sont les idées les plus générales des saint-simoniens sur les changements qu’ils appellent dans la constitution de la propriété et dans la condition sociale des femmes… »

Telles étaient, en effet, à ce moment-là, les idées des saint-simoniens sur la propriété et le mariage. Nous verrons par la suite que celles relatives au mariage ne devaient pas tarder à se modifier profondément sous l’impulsion d’Enfantin et malgré les efforts contraires de Bazard, qui fut réduit à se retirer en protestant contre l’immoralité de la nouvelle doctrine.

La protestation des saint-simoniens passa inaperçue. La Chambre était tout à la proposition de Destutt de Tracy, portant abolition de la peine de mort. Certes, le philosophe, dont la proposition attendait depuis deux ans qu’on voulût bien la discuter, ne fut pas peu surpris de la faveur qu’elle trouvait soudainement auprès de ses collègues. Il avait bien été décidé que les ministres de Charles X seraient traduits devant la cour des pairs, mais on n’entendait pas que la répression du crime de lèse-nation commis par le prince de Polignac et ses collègues allât jusqu’à dresser l’échafaud, la Chambre se prit donc d’un subit amour pour la proposition de Destutt de Tracy.

Étranger aux contingences politiques, guidé uniquement par les principes de la philosophie du dix-huitième siècle, d’autant plus résolu d’autre part à défendre sa proposition qu’il avait été un adversaire irréductible de la Restauration, Destutt de Tracy profita de ses avantages et, par la presse, tenta d’intéresser l’opinion à la grande réforme qu’il projetait.

La partie active et militante de la population parisienne prit à rebours la proposition et ne voulut y voir que ce qu’y voyait en effet la majorité de la Chambre : un moyen d’épargner le châtiment aux ministres qui avaient fait tirer sur le peuple Dans les clubs et dans les groupes, le sophisme, le sophisme démagogique fit ses ravages, par la faute même de la Chambre. On la montra, avec grande raison d’ailleurs, empressée à détruire l’échafaud, non parce qu’elle réprouvait la peine de mort, mais pour y soustraire des hommes riches et titrés.

L’adresse de la Chambre au roi, l’invitant à supprimer la peine de mort, mit le feu aux poudres. Des manifestations violentes eurent lieu, notamment le 17 octobre, au cri sinistre de : « Mort aux ministres ! » La garde nationale eut beaucoup de peine à les disperser, car sur ce point elle était d’accord avec la foule, et elle tenait à ne pas employer la violence. Arago, très populaire, essaya de calmer les furieux : « Nous sommes de la même opinion, leur disait-il. — Ceux-là, lui répondit-on, ne sont pas de la même opinion, dont l’habit n’est pas de la même étoffe. »

Le lendemain, la foule, au comble de la surexcitation, se porte sur Vincennes, où sont détenus les anciens ministres. La popularité de Daumesnil, gouverneur du château, a plus de succès que celle d’Arago. Les manifestants reviennent à Paris et se dispersent, non sans avoir violemment manifesté contre le roi, devant le Palais-Royal, qu’il n’a pas quitté encore pour les Tuileries.

Cet incident ne contribua pas pour peu à la crise ministérielle qui éclata quelques jours après. Guizot et ses collègues de la résistance. Molé, Dupin, le duc de Broglie, Casimir Périer et le baron Louis, se retiraient du ministère, en feignant d’être exaspérés par les complaisances que leurs collègues libéraux montraient pour l’émeute.

Mais les hommes de la résistance ne partaient pas sans esprit de retour. Ils partaient même afin de pouvoir revenir, car ils sentaient qu’ils s’useraient rapidement à résister aux derniers soubresauts de l’agitation révolutionnaire, et ils préféraient laisser cette tâche ingrate et périlleuse aux libéraux purs. Si libéraux qu’ils fussent, ils seraient obligés de maintenir l’ordre dans la rue ; d’autre part, ils craignaient trop les républicains pour laisser les choses aller bien loin dans le sens de l’action populaire. Les laisser seuls aux prises avec les responsabilités du pouvoir était une manœuvre indiquée par les événements eux-mêmes ; elle fut d’ailleurs conseillée ouvertement par le Journal des Débats.

Le 2 novembre, donc, Laffitte prit la présidence du Conseil. Immédiatement, et afin de manifester ses sentiments en faveur de la résistance, la Chambre donnait à Casimir Périer, un des ministres démissionnaires, le fauteuil de la présidence que Laffitte avait occupé depuis la révolution. Le ministère qui allait avoir en face de lui une telle majorité était-il au moins homogène ? Non, puisqu’il contenait des conservateurs inféodés à la personne de Louis-Philippe, tel le comte de Montalivet, et au moins un républicain, Dupont (de l’Eure), qui, sur la suppression du timbre et du cautionnement des journaux, votait contre ses collègues du ministère.

Le procès des ministres de Charles X eut lieu au Luxembourg, devant la Chambre des pairs érigée en Cour de justice. L’audience s’efforçait de rester calme ; mais, selon le mot de Victor Hugo, on entendait rugir le peuple dehors. Cet acharnement de la foule attriste le poète, et, dans son Journal d’un révolutionnaire de 1830, il trace ces lignes où se peint le désarroi de sa pensée :

« Ne demandez pas de droits pour le peuple tant que le peuple demandera des têtes. »

Aussi propose-t-il qu’avant de donner au peuple des droits qu’il tourne contre l’humanité, on commence par l’instruire. « Il faut, dit-il, faire faire au peuple ses humanités. »

Le peuple de 1848 ne sera guère plus instruit que celui de 1830. Pourtant son premier geste, avant même d’avoir déblayé les barricades, sera de renverser l’échafaud. C’est qu’en 1848 le peuple était souverain. Tandis qu’en 1830, il avait été remis aussitôt à la chaîne. Quoi d’étonnant à ce qu’il se conduisît en esclave et qu’il substituât les saturnales de la servitude aux généreux élans de la liberté !

Que dire de ce procès ? M. Thureau-Dangin affirme que l’accusation fut âpre, mais boursouflée, et que la défense fut grandiose et pathétique. Louis Blanc me paraît plus impartial lorsqu’il constate qu’accusateurs et accusés n’apportaient « ni dignité ni bonne foi », les uns et les autres rabaissant ce drame à une querelle de procureurs.

Victor Hugo ici suggère l’interprétation que, dix ans plus tard, Louis Blanc donnera de ce débat. Voici, en effet, les réflexions qui lui viennent et qu’il trace au cours même des incidents :

« J’ai assisté à une séance du procès des ministres, à l’avant-dernière, à la plus lugubre, à celle où l’on entendait le mieux rugir le peuple dehors. J’écrirai cette journée-là.

« Une pensée m’occupait pendant la séance : c’est que le pouvoir occulte qui a poussé Charles X à sa ruine, le mauvais génie de la Restauration, ce gouvernement qui traitait la France en accusée, en criminelle, et lui faisait sans relâche son procès, avait fini, tant il y a une raison intérieure dans les choses, par ne plus pouvoir avoir pour ministres que des procureurs généraux. Et, en effet, quels étaient les trois hommes assis près de M. de Polignac comme ses agents les plus immédiats ? M. de Peyronnet, procureur général ; M. de Chantelauze, procureur général ; M. de Guernon-Banville, procureur général.

« Qu’est-ce que M. Mangin, qui eût probablement figuré à côté d’eux si la révolution de juillet avait pu se saisir de lui ? Un procureur général ! Plus de ministre de l’intérieur, plus de ministre de l’instruction publique, plus de préfet de police, des procureurs généraux partout. La France n’était plus ni administrée, ni gouvernée au conseil du roi, mais accusée, mais jugée, mais condamnée.

« Ce qui est dans les choses sort toujours au dehors par quelque côté. »

Avant le prononcé de la condamnation, Montalivet, substituant la troupe à la garde nationale, enleva les ministres au nez de la foule surprise et les transporta au château de Vincennes, au grand trot d’un escadron. L’arrêt les condamna à la détention perpétuelle, aggravée de la mort civile pour le prince de Polignac.

La garde nationale, qui partageait les sentiments de la foule contre les ministres des ordonnances, n’avait que très mollement contenu les groupes qui hurlaient à la mort aux portes du Luxembourg. Il est certain que, sans l’initiative audacieuse du ministre de l’intérieur, la garde nationale, malgré la présence et les objurgations pressantes de Lafayette, se serait laissé déborder par la foule, qui aurait fait des prisonniers ce qu’elle eût voulu.

Sur quatre batteries que comprenait l’artillerie de la garde nationale, deux étaient républicaines ; la jeunesse dorée du parti s’était groupée là, fière de son uniforme bien pincé à la taille, comme disait ironiquement Raspail, et de ses nombreux colifichets. Ces jeunes gens étaient commandés par Bastide et Thomas pour la troisième batterie, et par Guinard et Cavaignac pour ia seconde. C’est dire qu’ils recevaient tous l’inspiration de la société des Amis du peuple.

Le procès qui leur fut fait, sous l’accusation d’avoir pactisé avec l’émeute, démontra qu’ils s’étaient tenus dans la réserve, prêts à marcher seulement si le peuple s’ébranlait pour de bon. Ils déclarèrent ne s’être réunis que pour réprimer un complot bonapartiste dont on leur avait donné avis.

L’agitation parisienne se porta sur un autre point. Avant de transformer la société d’étudiants fondée par lui en groupe révolutionnaire armé, Sainbuc, aidé de Blanqui, Ploque et Morhéry, notamment, avait tenté d’organiser une fédération des étudiants de toutes les écoles.

Un Projet d’association des écoles fut publié dans la Tribune du 29 décembre. Son but était de « resserrer autant que possible les liens de patriotisme et d’amitié », et aussi d’entretenir parmi les étudiants « la concorde, la fraternité et l’uniformité des principes. » Les fonds provenant des cotisations étaient destinés à payer les frais d’impression des écrits où seraient exprimés ces principes.

Les signataires de cet appel furent traduits devant le conseil académique et condamnés à perdre une partie de leurs inscriptions. Blanqui notamment en perdit trois. Les étudiants s’ameutèrent, exaspérés, assaillirent à la sortie du conseil Mérilhou, le nouveau ministre de l’instruction publique, et Persil, le procureur général. Des huées les poursuivirent jusqu’à leur voiture, dont les vitres furent cassées ; on les bombarda avec des œufs. Bref, ce fut un tumulte scolaire tout à fait réussi.

Le gouvernement, qui venait d’avoir recours à la jeunesse des écoles pour pacifier la rue au moment le plus aigu du procès des ministres y tenta de pallier l’effet déplorable de cette algarade sur l’opinion publique. Au dire de la Tribune « on établit de toutes parts des registres destinés à recueillir des signatures d’étudiants où, sous prétexte de désavouer des excès odieux, on désavouait aussi l’Association des Écoles ».

Le soir même de l’affaire, ou plutôt dans la nuit qui suivit, Sambuc, Ploque et Blanqui étaient arrêtés. Pour celui-ci, les rédacteurs parlementaires de plusieurs journaux établirent qu’il se trouvait à la Chambre au moment où se produisait la bagarre de la Sorbonne. La police et le parquet ne l’ignoraient point, ; mais ils savaient aussi que Blanqui était le rédacteur du manifeste des étudiants.

Sur les protestations des journaux, le préfet de police se défendit d’avoir usé de procédés inhumains envers les jeunes gens arrêtés. « Blanqui, nous dit Gustave Geffroy, dans son beau livre l’Enfermé, répond par une lettre violente, datée de la Force, où il dit la promiscuité avec les voleurs et les assassins imposée à ses amis et à lui, les promenades dans le panier à salade, la boue donnée comme boisson, l’humidité des murailles et des draps ; l’atmosphère infecte, tout cela pour récompenser les patriotes du sang versé en juillet pour la liberté. Il ne se plaint pas, d’ailleurs, et il finit par une citation latine et un vers de Béranger. Le soir même de la publication de la lettre, ses amis et lui sont remis en liberté, et le National demande pourquoi les trois semaines de détention après l’alibi prouvé. »

C’est ici la première étape de l’âpre révolutionnaire à travers les cachots qui contraindront son corps sans réduire sa volonté. De la Force, où il entre le 30 janvier 1831, à Clairvaux, d’où il sortira le 11 juin 1879, il donnera à la liberté de tous quarante ans de sa liberté à lui.

À l’agitation politique et ouvrière de Paris répondaient, en province, des mouvements par, lesquels se manifestaient les souffrances les plus aiguës et les besoins les plus immédiats. La révolution de Paris donna le courage de protester violemment à des gens qui, sans elle, eussent continué d’endurer en silence leurs maux accoutumés. Des troubles éclatèrent un peu partout, affirmant les griefs, et aussi les appréhensions de la foule.

À Besançon, les vignerons manifestent bruyamment. En tête de leur manifestation une pancarte avec ces mots : À bas les rats et les accapareurs ! Le bureau des contributions indirectes est saccagé par cinq ou six cents furieux. Dans d’autres pays vignobles, à Bourges notamment, les troubles éclatent aux cris de : Plus de commis, ou il n’y a rien de fait ! C’est la vieille guerre du paysan et du fisc. Le gouvernement ayant été vaincu, le fisc doit disparaître, ou bien, pour le paysan, il n’y aura rien eu de fait, c’est une révolution qui ne comptera pas.

Mais c’est surtout la crainte de la disette, et par conséquent la défiance et la haine dont les négociants en grains sont l’objet, qui émeut et ameute les foules. À Auxerre, le marché est envahi, et les acheteurs, fixant d’autorité le prix au-dessous du cours se répartissent le blé disponible. La foule, de là, se rend chez un marchand réputé accapareur et le force à vendre au cours fixé par elle.

À Issoudun, des rassemblements armés se forment, arrêtent au passage les voitures de blé. La circulation des grains est également arrêtée dans les Deux-Sèvres, à Bordeaux, Orléans, Corbeil, Montreuil-sur-Mer, Saint-Pol, Hesdin, un peu partout d’ailleurs. À Gournay, qui est le siège du marché au beurre le plus important du nord de la France, une émeute éclate contre les gros marchands qui font des marchés amiables avant la criée et fixent ainsi les prix à leur gré.

À Rouen et dans toute la région cotonnière et drapière de Normandie, l’agitation est ouvrière. Là c’est la crise qui affame des milliers de malheureux et les surexcite. On envoie contre eux des troupes, et lorsque le calme est rétabli, on leur distribue d’insignifiants secours arrachés à la peur bien plus qu’à la pitié. À Marseille, les tonneliers forment une coalition pour relever leurs salaires.

Sur tous les points de la France surgissent des affiches anonymes menaçant de mort les carlistes et les prêtres. La presse libérale met en garde l’opinion publique contre ces excitations et les impute au parti vaincu. De fait, le clergé s’était associé à la politique du régime déchu, l’avait inspirée même. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il payât les frais de guerre. Mais en réalité, le mouvement fut bref, et ne constitua aucun péril sérieux pour les personnes. Le dégât se borna à peu près au renversement de quelques croix de mission. Il n’en fut pas de même dans les régions où les « carlistes » étaient en majorité.

Ainsi, dans les environs de Nîmes, il y avait un certain Graffan, qui voulut renchérir sur Trestaillons, au moins par le nom ; il se fit donc appeler Quatretaillons. Et pour mériter son titre, il envahit une ferme à la tête d’une bande, et y met le feu. Par les protestations du fermier, les bandits apprennent qu’il est catholique et non protestant comme ils le croyaient. Ils éteignent l’incendie, font des excuses et disparaissent.

Ces agitations n’impressionnent point les amis de la liberté au dehors. L’Angleterre libérale, notamment, tient à se signaler par l’empressement et l’unanimité apportés à reconnaître et à acclamer les vainqueurs de l’ancien régime. Chaque jour les journaux de Paris ont à publier des adresses enthousiastes, entre autres celles des municipalités de Nottingham et de Liverpool, d’une députation des habitants de Londres, du lord-prévôt d’Édimbourg, etc. Nous trouverons plus loin le tableau des espérances que la révolution donna un instant aux peuples conscients de l’oppression qui pesait sur eux. Disons seulement pour l’instant que Paris et la France répondaient à cette ardente aspiration vers la liberté des citoyens et des nationalités en préludant à la restauration du culte napoléonien.

Dès septembre, en effet, les théâtres parisiens, fidèles échos de la pensée publique et serviteurs intéressés des grands courants, font surgir des Napoléons aux Nouveautés, aux Variétés, au Vaudeville, à l’Ambigu, à la Porte Saint-Martin, partout ! Chaque théâtre veut avoir son Napoléon, faire recette avec un Napoléon. Et tout culte se plaçant dans des régions inaccessibles au ridicule, l’on voit sur les moindres tréteaux des Napoléons majestueux et familiers, des Napoléons terribles, des Napoléons tonitruants, offerts à l’adoration des foules. Dans le même temps, le Globe publie l’Ode à la Colonne, et l’on commence à réclamer aux Anglais les cendres du héros. Une émeute avait éliminé du pouvoir Lafayette et Dupont (de l’Eure). Une émeute en allait éliminer Laffitte et ses collègues du cabinet, et ramener les hommes de la résistance. Par une inconcevable aberration qui réunissait tous les caractères d’une bravade, les légitimistes parisiens avaient organisé à Saint-Germain l’Auxerrois un service funèbre à la mémoire du duc de Berry. Cette cérémonie, qui eut lieu le 14 février, tourna en manifestation royaliste sur le nom du jeune duc de Bordeaux. Le bruit court dans la foule amassée que l’on proclame roi l’enfant mis en fuite il y a quelques mois ; elle s’ameute, s’exalte, se rue et saccage l’église. Le mouvement emporte la foule par toute la ville, et en un clin d’œil toutes les croix sont abattues. Le lendemain, l’archevêché est mis à sac et démoli.


Polignac et son complice Raguse
(D’après un document de la Bibliothèque nationale.)



Tout cela s’était passé sous l’œil impassible, complice même, de la garde nationale et du pouvoir. Les historiens sont unanimes à constater que l’émeute fut dirigée par des chefs appartenant à la bourgeoisie. Ceux-ci voulaient donner une leçon aux carlistes et en même temps faire dériver sur eux l’agitation populaire entretenue par les républicains.

Avec une inconscience rare, l’archevêque de Paris, M. de Quelen, se prêta aux circonstances en autorisant la cérémonie de Saint-Germain l’Auxerrois, malgré l’avis que lui avait fait passer le ministre de l’Intérieur. Mais, ainsi que le dit M. Thureau-Dangin, ses sentiments monarchistes le rendaient, à l’égard du gouvernement, moins prompt à la conciliation que tel autre de ses collègues. D’autre part, on savait dans Paris que, lors de la prise d’Alger, dans le Te Deum à Notre-Dame, l’archevêque avait dit au roi Charles X, faisant allusion à la lutte engagée entre ses ministres et l’opinion : « Cette victoire est le présage d’une plus importante encore. »

Nous avons, de l’organisation méthodique qui présida au pillage et à la destruction de l’Archevêché, le témoignage précieux de Martin Nadaud, alors âgé de seize ans. Dans ses Mémoires de Léonard, où il raconte sa dure et laborieuse existence d’ouvrier maçon en même temps que sa longue et fructueuse propagande républicaine et syndicale. Nadaud narre ainsi les événements des 14 et 15 février :

« Parti de Saint-Germain l’Auxerrois, je me rappelle que des hommes mieux habillés que les ouvriers prenaient beaucoup de peine pour organiser cette manifestation ; on se mit à crier : « En rang et six hommes de front ! »

« Enfin, nous suivîmes les quais, nous traversâmes le pont Notre-Dame et la place du Parvis, puis nous arrivâmes devant la haute grille du palais. En un clin d’œil, elle fut escaladée, descellée et couchée à terre ; comme nous entrions dans une des premières pièces, notre regard se porta sur une jeune femme. L’entourer, la protéger, tout le monde aurait voulu s’y prêter ; on la conduisit, au milieu d’éclats de rire de cette foule, dans la boutique d’une fruitière peu éloignée de là, puis nous retournâmes à notre œuvre de destruction ; déjà, le petit bras de la rivière qui coulait au pied du palais était couvert de débris de meubles, de tables, de chaises et de matelas.

« Chose assez étrange, la garde nationale s’avançait au petit pas, passait devant nous, sans chercher à faire la moindre arrestation. Je m’échappai avec d’autres camarades sur un petit pont en bois qui nous conduisit vers l’île Saint-Louis. »

Entre autres récits, j’ai choisi celui-ci parce que, sans rien ajouter à ce qu’ils disent, il donne néanmoins avec une précision saisissante l’impression que ces émeutes furent organisées par la bourgeoisie pour détruire toute espérance de revanche dans l’esprit des vaincus des trois journées. Avec une amertume concevable et que nous ne pouvons nous empêcher de partager, bien que nous ne croyions pas comme lui à la nécessité sociale de la religion, Louis Blanc constate que « vers le même temps de pauvres ouvriers se rassemblèrent aux environs du Palais-Royal », encore habité par Louis-Philippe et sa famille. « Ils ne descendaient pas dans la rue, ceux-là, ajoute l’historien, ni pour abattre les croix et dégrader des mouvements, ni pour faire asseoir le carnaval sur l’autel ; ils criaient seulement : De l’ouvrage et du pain ! On marche sur eux la baïonnette au bout du fusil. »

Ces « bandes de prolétaires », qui, nous dit M. Thureau-Dangin, assaillaient le Palais-Royal certaine nuit de bal à la Cour et venaient mêler aux mélodies de l’orchestre le hurlement sinistre de la faim, on n’avait plus besoin d’elles pour faire peur à ceux qui, l’hiver précédent, avaient conduit le bal aux Tuileries.

Avec une hypocrisie si violente qu’elle est plus effrontée que le cynisme, la bourgeoisie toute puissante à la Chambre prit prétexte des incidents de Saint-Germain-l’Auxerrois et de l’archevêché pour reprocher au gouvernement de Laffitte son manque d’énergie en face de l’émeute. À présent que, au péril de leur popularité, Laffitte et Odilon Barrot avaient enrayé la révolution, les hommes de la résistance, Casimir Périer en tête, se sentaient de taille à la faire reculer.