Histoire socialiste/Le règne de Louis-Philippe/P3-01

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3. L'ÉQUILIBRE INSTABLE.



CHAPITRE PREMIER


LA QUADRUPLE ALLIANCE.


Thiers président du Conseil, ses antécédents fâcheux. — Le duel d’Armand Carrel et d’Emile de Girardin. — La Société des Familles : condamnation de Blanqui, Barbès et Martin-Bernard. — La guerre carliste et ses atrocités. — Louis-Philippe refuse d’intervenir et remplace Thiers par le comte Molé. — La neutralité suisse et l’affaire Conseil. — Louis Bonaparte se fait la main à Strasbourg. — Mort de Charles X.


Voilà donc Thiers président du Conseil, c’est-à-dire aussi maître du pouvoir qu’il peut l’être avec un Exécutif aussi personnel que Louis-Philippe. Il va, en tout cas, jouir de la responsabilité constitutionnelle, opposer ses intrigues aux volontés du roi, jouer son jeu avec des cartes maltresses sur le tapis de la grande politique, satisfaire son immense besoin d’activité étendue à toutes les parties de l’administration, enseigner la stratégie aux compagnons de Napoléon et traiter de pair avec Metternich. Belle fortune pour le petit journaliste à qui Louis-Philippe n’avait d’abord donné qu’un sous-secrétariat d’État en échange du trône offert dans le premier embarras de la victoire.

Il est vrai que Thiers offrit alors ce qu’il n’avait pas : il n’en avait pas moins travaillé activement à faire de son offre une réalité. Mais il avait d’autres titres, sinon à une récompense que, dans leur ingratitude organique, les princes ne se croient pas tenus d’accorder à qui les a servis, du moins à porter le poids des affaires publiques et à en recueillir le profit. Sa valeur personnelle, une activité extraordinaire dont il a donné des preuves jusqu’à l’âge le plus avancé, suffisent à expliquer sa fortune.

Né du peuple, il se tourna contre le peuple, sitôt qu’il se fut frotté au pouvoir, et s’il eut une doctrine, ce fut celle-là : laisser le peuple en minorité politique et sociale. Son libéralisme ondoyant, qui reculera jusqu’à la rue de Poitiers et à la loi Falloux pour s’avancer finalement jusqu’à la République conservatrice, n’est autre chose pour lui qu’un instrument. Étroitement positif, il suit le progrès de son siècle en se donnant les apparences de le diriger : il est sur la machine, mais ce qu’il tient à la main, ce n’est pas la manette qui donne l’impulsion, c’est le frein. Et quand une bousculade parlementaire ou une intrigue de cour l’en ont fait descendre, s’il pousse la machine en avant, c’est pour la faire dérailler et non avancer.

Au moment où il prend le pouvoir, rien ne reste plus du rédacteur du National de 1830 et de l’auteur de l’Histoire de la Révolution : il ne reste plus qu’un conservateur effrayé de son péché de jeunesse. Car il a avoué, dans ce livre, son admiration pour la Convention, excusé et expliqué la Terreur. Il s’est même flatté d’avoir le premier parlé en détail, dans l’histoire, « des emprunts, dos contributions et du papier-monnaie » et donné le « prix du pain, du savon et de la chandelle ». Ces mérites, et ils ne sont pas minces, et il avait lieu d’en être fier, il va les désavouer dans sa deuxième édition.

Il vient d’entrer à l’Académie française. Partout oiî le mot « peuple » figure dans son récit des incidents tumultueux de la Révolution, il le remplace par celui de « populace », beaucoup plus académique. Le pas est sauté : l’homme n’est plus, qui écrivait en 1830 du cabinet Polignac : « Il faut enfermer le ministère dans la Charte comme Ugolin dans sa tour ». C’est à présent l’homme de la poigne qui ne menace du « mouvement » que lorsque, renversé du pouvoir, il aspire à diriger la « résistance ».

Nous l’avons vu en 1832, alors que l’entourage de Louis-Philippe hésitait devant l’émeute, remonter les courages, haranguer la garde nationale, organiser la défense, présider à la distribution des cartouches. Les sinistres victoires de Saint-Merri et de Transnonain lui appartiennent : grâce à elles, le roi a fait fléchir les dernières résistances des conservateurs à sa quasi-légitimité. Ce qui lui appartient aussi, c’est le moyen de police et de corruption qui, le soulèvement de Vendée terminé, lui a livré la duchesse de Berri fugitive. Il se rend bien compte du peu d’estime qu’on a pour lui, mais il sait ce que vaut l’estime de tout ce monde qui a besoin de lui pour les besognes où l’absence de scrupules est de nécessité professionnelle.

Parvenu au premier rang, il tâcha de se laver des tares policières contractées dans ses fonctions de ministre de l’Intérieur. « Je ne veux pas, dit-il, être le Fouché de ce régime. » Mais il avait du sang de Fouché dans les veines. L’affaire Conseil, dont il laissa l’embarras à son successeur, devait montrer qu’il ne saurait résister au plaisir de transporter sur le terrain diplomatique ses louches moyens de police. « Parvenu de la veille, dit M. Thureau-Dangin avec un joli dédain aristocratique, cette besogne policière amusait sa curiosité, sans exciter chez lui les répugnances qu’eût ressenties un homme d’éducation plus achevée et plus délicate ».

L’historien de la monarchie de Juillet est peu tendre pour Thiers, tout en rendant justice à « l’art merveilleux par lequel il devait charmer tant de générations successives, sans jamais les fatiguer ni se fatiguer lui-même. » Tout en tenant compte de sa rancune contre celui qu’avec tout le monde il appelle encore « Monsieur Thiers », — car si Thiers fut avec les conservateurs de 1850 il fut contre ceux vraiment trop maladroits, du 24 mai 1873, — l’écrivain monarchiste ne paraît pas injuste dans sa sévérité.

Certes, pour la représenter au pouvoir, la bourgeoisie eût préféré la grande allure de Casimir Perler, malgré son autoritarisme brutal, mais il était mort. Certes, le comte Molé avait plus de tenue et le duc de Broglie plus de dignité, mais on ne pouvait se passer de ce diable de petit bonhomme qui dérangeait tout, dès qu’il était mis à l’écart, et renversait les gouvernements les plus décoratifs. Guizot, si souple sous sa raide façade d’austérité, pouvait seul lui tenir tête, et ce ne fut qu’au bout de dix ans qu’il y parvint avec succès, un succès dont mourut le régime, d’ailleurs. Il fallait donc subir ce bohème encombrant mais précieux, compromettant mais inévitable.

D’ailleurs tout bohème enrichi, même s’il ne se range, prend place dans la bourgeoisie, où l’argent est l’unique passe-port. Et Thiers n’avait pas négligé la précaution nécessaire et première. Le contact du pouvoir, dans les premières années, ne l’avait pas gêné, au contraire. On l’accusait ouvertement d’avoir, étant le sous-secrétaire d’État de Laffitte aux finances, joué à coup sûr à la Bourse en se servant des dépêches que sa fonction mettait entre ses mains. Le Constitutionnel, dont il avait été un des premiers collaborateurs, déclarait que ses antécédents ne lui avaient pas donné une réputation de désintéressement et de probité qui permît de lui confier les fonds secrets.

Lorsqu’on 1833, il avait été nommé ministre du Commerce et de l’Agriculture, la Caricature l’avait représenté en « Mercure, dieu du commerce, de l’éloquence et d’autre chose… » Même lorsqu’il était éloigné du pouvoir, il y tenait encore au moins par la caisse, si l’on en croit Loève-Veimars, qui prétend que Casimir Perier lui donnait deux mille francs par mois sur les fonds secrets. Ainsi s’expliquerait le peu d’estime que le grand bourgeois richissime avait de lui et dont, avec des précautions sur la véracité de leur éditeur. M. Thureau-Dangin cite des traits en ces termes :

« Le président du Conseil ne dissimulait pas son agacement quand, à la tribune, M. Thiers disait « nous » en parlant du ministère. Ce témoin (Loève-Veimars, Revue des Deux-Mondes du 15 décembre 1835), prétend même qu’un jour, M. Mauguin ayant appelé M. Thiers « l’organe du gouvernement », Perier, hors de lui, se serait écrié assez haut pour être entendu : « Ça, un organe du gouvernement ! M. Mauguin se moque de nous » ! C’était le temps où, « quand le ministre voulait faire passer un projet contesté, il croyait prudent de promettre que M. Thiers ne le défendrait pas en qualité de commissaire ».

Par surcroit, Thiers était affligé d’une déplorable famille. Son père et son frère le harcelaient de demandes d’argent. Le père Thiers venait à Paris, en 1834, « rappeler à son fils le ministre », qu’il avait d’autres enfants et des nièces. Les journaux grossissaient le scandale et, dans les démentis qu’il leur adressait, le vieillard ne faisait que confirmer leurs dires. Ces avanies n’étaient pas de nature à augmenter le prestige de l’ambitieux politicien.

N’importe. Il était président du Conseil, et sans trop de peine avait pu constituer un ministère. Mais il avait dû ne pas se montrer trop exigeant sur la qualité de ses collaborateurs. C’est ainsi qu’il donnait les sceaux à Sauzet, dont il avait dit quelques mois auparavant, lorsqu’il avait été question de lui confier le même poste dans un ministère Dupin : « M. Sauzet garde des sceaux, quelle délicieuse bouffonnerie ! » Mais Thiers en était-il à une pasquinade près !

Les procédés de compression et de police par lesquels Thiers gouvernait devaient-ils assurer au moins la sécurité personnelle du roi ? Il faut bien croire que non, puisque, le 25 juin, un nouvel attentat était commis sur Louis-Philippe. Au moment où il sortait des Tuileries, un jeune homme armé d’une canne-fusil avait tiré sur lui, et l’avait manqué. Ce jeune homme se nommait Alibaud, avait fait de bonnes études au collège de Narbonne, s’était engagé à dix-huit ans au 15e de ligne, avait été blessé dans le combat des journées de Juillet et réformé en 1834. On essaya de lui découvrir des complices, des inspirateurs. « Le chef de la conspiration, dit-il, c’est ma tête, les complices, ce sont mes bras. » Il monta bravement sur l’échafaud en s’écriant : « Je meurs pour la liberté, pour le bien de l’humanité, pour l’extinction de l’infâme monarchie ».

A quelques jours de là, Armand Carrel, le maître polémiste du parti républicain se battait en duel avec Émile de Girardin, qui le blessait mortellement, le 22 juillet. Comparer les deux adversaires, dire le motif de la querelle qui leur mit le pistolet à la main, c’est donner un exemple saisissant de l’absurdité scélérate d’une coutume que le ridicule lui-même n’a pas encore abolie chez nous.

Armand Carrel était le type de la droiture fière et cassante, mettant un souci de probité personnelle à conformer ses actes à sa doctrine. Ceux qui ne l’aimaient pas étaient forcés de l’estimer. En était-il de même de Girardin ? Expéditionnaire de la maison du roi en 1823, il devient commis d’agent de change et s’initie aux affaires. En même temps, il publie deux romans qui sont des auto-biographies. C’est alors qu’il prend le nom de Girardin, qui était celui de son père naturel.

Nommé en 1828 inspecteur des Beaux-Arts par Martignac, il fonde le Voleur, un recueil où il reproduit des contes, des nouvelles, des articles pittoresques, puis la Mode, que patronne la duchesse de Berri. On le voit, il envisage le journalisme au point de vue commercial. C’est le moment où Carrel fonde le National, non pour gagner de l’argent, mais pour défendre les idées libérales.

La révolution de 1830 ne fit aucun tort au protégé de Martignac et de la duchesse de Berri. Puisque de nouvelles couches sociales naissaient à la vie publique, il fallait exploiter cette clientèle. Il proposa à Casimir Perier, qui eut tort de refuser, d’abaisser à un sou le prix du Moniteur. Il fonda alors, en 1831, le Journal des Connaissances utiles, qui en peu de temps compta cent trente mille abonnés à quatre francs par an. Vinrent ensuite, car cet homme d’affaires était d’une activité prodigieuse, le Journal des instituteurs primaires, à un franc cinquante par an, et le Musée des familles, fondé pour faire concurrence au Magasin

(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)


pittoresque, où le saint-simonien Edouard Charton, qui préludait à sa mission d’éducateur populaire, essayait avec succès d’instruire en amusant.

Mais le rêve de Girardin était de donner au public un journal quotidien à bon marché. Fallait-il compter sur un gros tirage pour en tirer un gros revenu ? Oui, mais pas absolument. Le cautionnement élevé des quotidiens, le droit de timbre sur chaque exemplaire ne leur avait pas permis jusqu’à présent d’abaisser au-dessous de quatre-vingts francs le prix de l’abonnement. En 1836, Girardin fonda la Presse et en fixa l’abonnement à quarante francs. Le journal à deux sous était né, que devait suivre plus tard le Petit Journal à un sou, petit journal devenu grand aujourd’hui comme format et qui, au lieu de quatre pages, en offre six et parfois huit à ses lecteurs. Sur quoi donc comptait-il ? Sur un sous-produit jusque là exploité avec négligence, avec nonchalance, par les journaux. Il comptait sur les annonces, qui, dans ses mains d’homme d’affaires, devinrent le chapitre le plus important du budget des recettes de son journal.

Beautés du capitalisme ! Au moment où le peuple apparaît sur la scène et affirme son désir de savoir pour agir, un industriel surgit pour lui vendre ce service, car tout est marchandise, la pensée et ses manifestations tout comme une balle de coton ou un lot de ferraille. Le peuple aura le journal à bon marché, grâce aux annonces de la quatrième page, qui sont « réclames » à la troisième, articles d’allure scientifique ou doctrinale à la seconde et parfois à la première. Les marchands de remèdes inefficaces et onéreux, les escrocs et les usuriers, les lanceurs d’affaires industrielles et financières plus ou moins suspectes se serviront du journal pour ouvrir le maigre tiroir de l’ouvrier atteint d’une maladie incurable, et vider le bas de laine du paysan et du boutiquier désireux de voir leur argent faire des petits.

L’innovation de Girardin fit tapage dans les journaux. Leur accès de vertu en face de l’audacieux mdustriel de presse fut surtout une rage d’impuissance contre le concurrent plus habile, sauf cependant de la part du Bon sens, le journal de Kersausie et de Raspail. Chez Carrel également, ce fut indignation sincère. Il dénonça en Girardin, devenu député et doctrinaire de la suite de Guizot, un corrupteur de l’opinion publique. Girardin répondit en suspectant la loyauté de son adversaire, et le duel eut lieu.

La mort d’Armauid Carrel acheva la désorganisation du parti républicain de propagande, commencée par les procès d’avril. La société des Droits de l’Homme où les hommes d’action avaient fini, comme on l’a vu, par imposer leurs vues, était disloquée également, ses membres les plus en vue étant déportés, en prison ou en exil. C’est alors qu’apparurent au premier plan Blanqui et Barbès. Ils rassemblèrent, en une société secrète savamment subdivisée, les débris du parti d’action. Ces subdivisions, de six membres, se nommaient des familles. Plusieurs familles réunies formaient une section, et la réunion de plusieurs sections un quartier. Au-dessus des quartiers, le Comité, dont nul ne connaissait la composition, et qui était relié aux quartiers par un agent révolutionnaire.

La police qui les surveillait, car toute association secrète la fait nécessairement intervenir, essaya de leur imputer l’attentat de Fieschi. Mais on sait aujourd’hui que si les républicains révolutionnaires ne réprouvèrent pas le régicide, jamais ils ne le conseillèrent, encore moins le pratiquèrent. Mare Dufraisse, cependant, nous l’avons vu, blâmait ce scrupule. Un panégyrique d’Alibaud fut même publié, sous forme d’une ode au roi, et on y lisait ces vers :


Demain le régicide ira prendre place
____Au Panthéon avec les Dieux !
De vols, d’assassinats eût-il flétri sa vie,
Il redevient sans tache et vierge d’infamie
____Dès qu’il se lave au sang des rois !


Il faut dire qu’Alibaud avait soulevé dans l’opinion plus de pitié que de haine. On ne pouvait en effet le mettre au même rang qu’un scélérat vulgaire comme Fieschi. Barbès l’admirait, nous dit M. G. Weill ; quant à Louis Blanc, il en parle comme d’un martyr de l’idée de justice poussée jusqu’à la cruauté. Lamennais, de son côté, indigné de l’attitude des pairs qui jugèrent Alibaud, déclarait qu’on le rendait presque sympathique au peuple.

Les deux hommes qui venaient, par la force des choses, d’être placés à la tête du parti républicain d’action se ressemblaient aussi peu que possible. Blanqui était froid et fermé, l’esprit toujours tendu, la pensée sans cesse en action. Nous l’avons vu apparaître aux premiers jours du régime et poser la question sociale devant les juges. Pour lui, la République est le moyen de réaliser le socialisme, et c’est aux prolétaires qu’il s’adressera de préférence. Il a reçu de Buonarotti la doctrine de Babeuf. Est-ce donc la communauté spartiate, étroite et dure, qui va demeurer son idéal ? Non. Bien qu’il ne doive jamais être un théoricien, ni devancer en esprit les temps futurs pour en exposer le plan détaillé, il fient à formuler son idéal social, à proposer un but à l’action révolutionnaire des républicains qui l’entourent.

Il a fondé vers 1834 un journal, le Libérateur, où. il se livre surtout à d’âpres critiques contre la monarchie, en des articles où, dit Geffroy, « la haine refoule la tendresse ». Mais il se proposait aussi, dans cette feuille qui n’eut que quelques numéros, d’exposer sommairement, mais avec la précision qui est sa marque distinctive, les motifs de sa critique sociale et le moyen d’en finir avec l’exploitation de l’homme par l’homme.

« La richesse, disait-il, dans un article qui ne parut pas et fut publié seulement en 1879 dans la Révolution Française, la richesse n’a que deux sources : l’intelligence et le travail, l’âme et la vie de l’humanité. Suspendez un seul instant ces deux forces, l’humanité meurt. Toutefois elles ne peuvent agir qu’à l’aide d’un élément positif : le sol, qu’elles mettent en œuvre par leurs efforts combinés. Il semble donc que cet instrument indispensable d’activité devrait appartenir à tous les hommes. Il n’en est rien.

« Des individus se sont emparés par ruse ou par violence de la terre commune et s’en déclarent les possesseurs. Ils ont établi pair des lois qu’elle serait à jamais leur propriété, et que leur droit de propriété deviendrait la base de la constitution sociale, c’est-à-dire qu’il primerait et au besoin qu’il pourrait absorber tous les droits humains, même celui de vivre, création de la nature, s’il avait le malheur de se trouver en conflit avec le privilège, propriété du petit nombre.

« Ce droit de propriété s’est étendu par déduction logique du sol à d’autres instruments, produits accumulés du travail et qu’on appelle capitaux. Or, comme les capitaux, stériles d’eux-mêmes, ne fructifient que par la main-d’œuvre et que, d’un autre côté, ils sont nécessairement la matière première mise en œuvre par les forces sociales, la majorité, exclue de leur possession, se trouve condamnée aux travaux forcés au profit de la minorité possédante ».

Le duel est donc entre les travailleurs et les parasites. Mais l’issue n’en peut être douteuse :

«… Le droit de propriété décline, dit Blanqui. Les esprits généreux prophétisent et appellent sa chute. Le principe essénien de l’égalité le mine lentement depuis des siècles par l’abolition successive des servitudes qui formaient les assises de sa puissance. Il disparaîtra un jour avec les derniers privilèges qui lui servent de refuge et de réduit. Le présent et le passé nous garantissent ce dénouement, car l’humanité n’est jamais stationnaire : elle avance ou recule. La marche progressive la conduit à l’égalité, sa marche rétrograde remonte par tous les degrés du privilège jusqu’à l’esclavage personnel, dernier mot du droit de propriété.

«… Disons tout de suite que l’égalité n’est pas le partage agraire. Le morcellement infini de sol ne changerait rien, dans le fond, au droit de propriété. La richesse provenant de la possession de l’instrument de travail plutôt que du travail lui-même, ce génie de l’exploitation resté debout saurait bientôt, par la reconstitution des grandes fortunes, restaurer l’inégalité sociale.

« L’association substituée à la propriété individuelle fondera seule le règne de la justice par l’égalité ».

Quelle différence avec Barbès, esprit tout en surface, héroïsme tout en dehors. Barbès aime la République, la Liberté et l’Égalité d’un amour tout mystique et imprécis. Ce qu’il aime surtout, c’est l’action et le péril. Il conspire comme on respire, par besoin de dépenser sans compter l’exubérance d’un naturel généreux et indiscipliné. Il est pour la discipline parce qu’il est un chef. Il ne peut-être qu’un chef, d’ailleurs. C’est un paladin égaré dans un monde d’industriels et de commerçants. Il venge les griefs des opprimés, mais il ne sent pas aussi profondément que Blanqui leur souffrance, et il croit que la République suffira pour guérir tous les maux.

Un matin de mars, guidée par une dénonciation, la police découvrait, rue de Lourcine, une fabrique clandestine de poudre. Trois ou quatre hommes y travaillaient assidûment sous la surveillance de Blanqui et de Martin-Bernard. Ce dernier était chargé de porter à mesure la poudre dans une maison de la rue Dauphine, où d’autres conspirateurs fondaient les balles et faisaient les cartouches. Blanqui, arrêté chez Barbès, reprend son portefeuille que le commissaire a saisi, en tire des papiers qu’il avale précipitamment, malgré les efforts des policiers, qui lui arrachent néanmoins un feuillet contenant une liste d’adhérents aux Familles. Une autre liste trouvée dans les papiers de Barbès complète la fournée qui va comparaître devant les juges de Louis-Philippe. Vingt-quatre condamnations sont prononcées contre Blanqui, Barbès, Martin-Bernard et le groupe d’étudiants et d’ouvriers qui les ont suivis.

Mais voyons quel usage Thiers fit du pouvoir dès qu’il y fut installé. Il commença par laisser effacer en fait de la carte de l’Europe le dernier lambeau de la Pologne. Les traités de 1815 avaient stipulé que la ville de Cracovie et ses environs immédiats constituerait un État indépendant. Cette solution avait été adoptée à cause de la rivalité du roi de Prusse et des empereurs d’Autriche et de Russie, qui prétendaient tous trois à la possession du territoire cracovien. Mais après l’insurrection polonaise de 1830, ce territoire était devenu le refuge des vaincus. Accuser les magistrats cracoviens de faire de leur ville un foyer d’agitation, c’était l’enfance de l’art. Metternich n’y manqua pas, et il délivra la Russie de ce péril en mettant la main sur Cracovie, occupée par les troupes autrichiennes. L’opinion libérale eut beau s’agiter, en France et en Angleterre. Thiers modela son attitude sur celle du ministère anglais, il ne bougea point. Il ne pouvait rien d’ailleurs. Les trois puissances du Nord étaient d’accord pour confier la garde de Cracovie à l’Autriche. Plus tard le roi de Prusse et surtout le tzar devaient donner définitivement Cracovie à l’Autriche plutôt que de la voir devenir le centre de la vie polonaise, encore frémissante et prête à se réveiller dans les provinces qu’ils s’étaient attribuées.

Le gouvernement français venait d’assister impuissant à la disparition du dernier vestige de la nationalité polonaise, il allait faire défaut au libéralisme à l’autre extrémité de l’Europe. Mais, ici, ce ne fut pas impuissance ; il y eut mauvaise volonté, et, il faut le dire, la faute principale ne fut pas à Thiers, car, répétons-le, jamais Louis-Philippe ne laissa à aucun de ses ministres la direction des affaires extérieures.

La défaite de l’absolutisme au Portugal et l’avènement de la jeune reine Isabelle en Espagne avaient décidé la France et l’Angleterre à conclure un traité avec ces deux pays pour y assurer l’existence du régime constitutionnel. Nous avons dit dans un précédent chapitre que don Carlos, frère du roi Ferdinand VII, avait soulevé quelques provinces au nom du droit divin et de la loi salique. Le chef du Foreign Office, Palmerston, demanda au gouvernement français, en vertu de la Quadruple Alliance, de s’opposer aux progrès du carlisme en fermant le passage de la frontière pyrénéenne aux armes, aux munitions et aux partisans du prétendant, et en empêchant les bandes insurgées de chercher un refuge sur le territoire français.

On voit que l’intervention réclamée de nous par Palmerston était peu de chose. Si peu que ce fût, c’était encore trop pour Louis-Philippe, qui refusa de mettre sur la frontière espagnole un cordon de troupes. Après une courte résistance, Thiers céda aux volontés du roi, car il faisait alors la cour à Metternich et entendait lui prouver qu’un parvenu du libéralisme savait, tout comme un diplomate de l’école de Vienne, laisser toutes ses chances à un prétendant dont la victoire pouvait sanctionner la légitimité. Cette politique de non-intervention, qui permettait à la fois aux libéraux et aux absolutistes espagnols de recevoir des secours par la frontière française, flattait d’ailleurs l’altière politique de Mendizabal, qui se faisait fort de réduire le carlisme avec ses seules ressources. Ce ministre donnait ainsi satisfaction à l’ombrageux patriotisme d’un peuple qui avait toujours souffert impatiemment l’immixtion des étrangers dans ses affaires.

L’Espagne des moines et de l’Inquisition était toute pour don Carlos. Mendizabal entreprit hardiment de faire payer aux moines les frais de la guerre qu’ils attisaient, et se mit à vendre les biens des couvents. Les opérations militaires vigoureusement poussées donnaient l’avantage aux troupes constitutionnelles. Les carlistes se vengeaient de leurs défaites en commettant mille atrocités, auxquels les christinos répondirent par des atrocités égales. Les deux partis massacraient leurs prisonniers par centaines, les femmes elles-mêmes n’étaient pas épargnées. Encore affaibli par la perte de Zumalacarreguy, son meilleur chef militaire, le carlisme combattit avec la fureur du désespoir ; le fanatisme aidant, l’horreur des massacres fut portée au comble. On eût dit que la malheureuse Espagne était résolue à vider ses veines de leur dernière goutte de sang.

Ce fut le moment que choisit une intrigue de cour pour renverser Mendizabal du pouvoir. Isturiz, qui le remplaça le 17 mai 1836, fil appel à l’intervention française, non pour l’aider à terminer une guerre au résultat incertain, mais pour réduire, au moyen d’une gendarmerie internationale, l’odieux brigandage des bandes carlistes. Il était devenu inadmissible, en effet, que les nations de l’Europe occidentale, libérées au moins formellement dos liens de la Sainte-Alliance, pussent supporter avec impassibilité la démence sanguinaire qui emportait les Espagnols dans son affreux vertige.

D’autre part, la cruauté carliste déconcertait, démoralisait, paralysait les partisans du régime établi. La couronne que le prétendant n’avait pu obtenir par les combats, les assassinats et les tortures allaient-ils la lui donner. La reine régente s’adressa alors directement à la reine Marie-Amélie, offrit la jeune reine Isabelle, qui avait six ans, au duc d’Aumale, qui en avait quatorze. En même temps que sa famille pressait le roi d’intervenir, Thiers, poussé par le ministre anglais, revenait à l’idée d’une intervention et joignait ses instance à celles de la reine.

Une légion étrangère de douze mille hommes était formée par le gouvernement espagnol. Louis-Philippe accepta que neuf mille soldats français en fissent partie et que le général Bugeaud les commandât. Comme ces soldats devaient être des volontaires pris dans les régiments, le roi pensait que jamais on ne pourrait atteindre ce chiffre. Les régiments des garnisons de la frontière répondirent en masse, contrairement à son espérance, et le contingent français s’organisa.

Louis-Philippe, alors, chercha le moyen de se dérober à l’exécution de ses promesses. Pour cela, il lui fallait se débarrasser de Thiers. L’occasion lui fut fournie par une révolte militaire, un pronunciamiento, qui, le 12 août, chassait Isturiz du pouvoir et imposait à la régente un ministère libéral présidé par Calatrava. Pas plus que le roi, Thiers n’entendait donner son appui à ce coup de force, et le prétexte à non-intervention était bon désormais. On ne pouvait en effet aller soutenir en Espagne ce que l’on combattait en France.

Mais les volontaires français s’étaient réunis à Pampelune, et de là le général Lebeau leur avait adressé un ordre du jour enthousiaste. Dès qu’il fut connu en France, le roi fit désavouer cet ordre du jour dans le Moniteur et voulut prononcer la dissolution du contingent français. Thiers voulait au contraire le maintenir en observation, et tenir ainsi on partie les engagements pris vis-à-vis de l’Angleterre en même temps que donner une satisfaction partielle à l’opinion. Mais l’entêté monarque avait senti passer le vent de la révolution dans l’enthousiasme des soldats français pour la cause du libéralisme espagnol. Il refusa de céder et Thiers dut s’en aller.

Le 6 septembre, Molé acceptait la présidence du Conseil et les Affaires étrangères, avec Guizot à l’Instruction publique. C’est dire que Louis-Philippe reprenait dans sa plénitude la direction de la politique extérieure, sans partage et même sans discussion.

Pour ses débuts, le nouveau ministère se trouva aux prises avec des embarras qui étaient un honteux reliquat de la politique extérieure de Thiers et de la manie policière qu’il avait portée dans cette matière délicate. Metternich, dans le courant de 1836, avait invité Thiers à demander au gouvernement helvétique l’expulsion des républicains et des patriotes des nationalités opprimées. La Suisse, terre d’asile pour les proscrits, serait mise en demeure de leur faire passer ses frontières. Thiers ne demandait pas mieux, mais il fallait un prétexte.

La Suisse était-elle un foyer de conspiration où les patriotes des pays opprimés par l’Autriche et la Russie préparaient des mouvements insurrectionnels ? L’échec de la Jeune Italie dit assez que les révolutionnaires qui essayèrent d’envahir la Savoie n’avaient trouvé nul secours en Suisse, bien qu’une de leurs colonnes fût partie de Genève. Mais une association s’était formée sous le nom de la Jeune Europe entre tous les partisans des nationalités opprimées. Pas plus que la Jeune Italie, la Jeune Europe n’acceptait la direction du carbonarisme, qu’elle accusait de rêver l’unité universelle sous la domination de la France.

La Jeune Europe était beaucoup plus une association de propagande qu’un groupe d’action. Son principe fondamental était la fédération des nationalités, s’entr’aidant mutuellement à conquérir l’indépendance vis-à-vis de l’étranger et à se donner la liberté intérieure. Elle tendait donc au but que poursuit encore aujourd’hui le socialisme international et que La Fayette affirmait, un an avant sa mort, en applaudissant à l’ « idée d’un journal étranger qui formerait un lien de plus et un nouveau moyen d’information entre les peuples européens ? »

« Ce n’est donc, disait-il, qu’à la confraternité des peuples, à leurs sympathies mutuelles, à leur conviction que tout ce que gagne une nation est un profit pour les autres, que nous devrons une sorte de diplomatie populaire, exempte de préjugés, pleine de bons vouloirs et supérieure aux routines et aux intrigues des cabinets ».

Et, sentant tout le mal que faisait à cette cause l’orgueilleux chauvinisme des républicains français, La Fayette insistait sur la nécessité « de réaliser des idées saines et de franches explications « , surtout « entre l’opinion allemande et l’opinion française. » Il s’élevait avec une rare clairvoyance, alors partagée par bien peu de républicains, parmi lesquels il faut compter Raspail, contre les « erreurs patriotiques qui ne sont aujourd’hui que des anachronismes, retardent cette entière et affectueuse confiance dont nous avons mutuellement besoin. »

En demandant l’expulsion des membres de la Jeune Europe, Metternich prouvait qu’il craignait beaucoup moins les conspirateurs que les organisateurs et les propagandistes de l’internationalisme républicain. Mais cette association ne donnait aucune prise, et le gouvernement fédéral ne pouvait violer ses propres lois et mettre hors du droit commun des étrangers qui ne faisaient rien pour troubler ses bons rapports avec les puissances. Thiers, cependant, se chargea de l’opération, ayant pris au préalable des mesures occultes dont le résultat devait justifier son attitude.

Il invita le gouvernement fédéral à expulser de Suisse les membres de la Jeune Europe qui s’y étaient fixés. De Berne, on lui répondit en demandant si la France donnerait en ce cas l’hospitalité aux réfugiés. Le gouvernement français riposta par une note comminatoire qui souleva l’indignation publique dans toute la Suisse. La diète helvétique s’assembla, et pour se donner l’apparence d’avoir sauvegardé ses droits tout en donnant satisfaction aux réclamations de la France, elle vota que les réfugiés seraient expulsés s’ils avaient violé la neutralité suisse et compromis sa sécurité.

Ce vote fut accueilli par une explosion de colère surtout dans les cantons de Vaud et de Genève. Mais, il avait force de loi et aussitôt M. de Montebello, notre ministre à Berne, s’en empara pour demander l’expulsion d’un individu nommé Conseil et représenté comme un complice de Fieschi. Sur ces entrefaites, Thiers était tombé du pouvoir et c’est le comte Molé qui fit inconsciemment jouer la machine policière montée de toutes pièces par son astucieux prédécesseur. Conseil, en effet, n’était pas un complice de Fieschi, mais de Thiers, un agent provocateur chargé par celui-ci de recruter en Suisse, parmi les membres de la Jeune Europe, des adhérents pour la société des Familles. La police trouva chez Conseil des listes qui permirent au gouvernement helvétique de faire des expulsions nombreuses. Mazzini, notamment, fut au nombre des expulsés.

(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)


Mais les policiers bernois avaient trouvé aussi la preuve que Conseil était un confrère opérant pour le compte du ministère français. La diète informée s’indigna, et, à la demande d’expulsion de Conseil formée par Montebello, répondit en priant le gouvernement français de laisser la Suisse faire elle-même la police des réfugiés.

À cette note, le gouvernement répliqua le 27 septembre en rappelant son ambassadeur et en rompant tous rapports avec la Suisse. Le 29, il lui adressait un ultimatum précurseur des hostilités. Une diète extraordinaire fut assemblée et elle capitula jusqu’au bout en renvoyant au gouvernement français tout le dossier de l’affaire Conseil. Pour une fois, le gouvernement de Louis-Philippe, venait de manquer à son principe de la non-intervention, et ç’avait été pour violenter un petit peuple et donner satisfaction à la Cour de Vienne.

Une autre affaire vint bientôt détourner l’attention des esprits, et qui sembla inspirée par le succès de la révolte militaire qui avait éclaté à Madrid. Qu’était donc ce Louis Bonaparte, fils du roi Louis de Hollande, qui, le 30 octobre, tentait de soulever la garnison de Strasbourg avec le plan arrêté de se diriger sur Paris en débauchant les garnisons sur son chemin ? Qu’était ce Napoléon qui essayait son retour de l’île d’Elbe sans avoir passé par Austerlitz et Wagram ? N’était-ce point une folie, pis ! une bêtise, que cette aventure risquée par un jeune étranger complètement inconnu des Français ?

Non, puisqu’il avait son nom pour lui, et que pour lui son oncle avait inscrit Wagram et Austerlitz sur son drapeau. Non, puisque la légende vivait grandie à mesure que le temps l’éloignait de la réalité ; puisque les mères, ayant enfanté d’autres fils, ne pleuraient plus ceux que leur avait pris Napoléon ; puisque le grief des opposants contre Louis-Philippe était sa politique de paix à tout prix ; puisque les républicains, oubliant la servitude de l’époque impériale, voyaient dans le nouveau roi un Bourbon épris de sa quasi-légitimité, ami des rois qui avaient envahi et amoindri la France, défendue à Montmirail et à Waterloo par Napoléon.

On n’était plus, certes, au moment où Salvandy pouvait dire, parlant des républicains : « Ce parti qu’on appelle tantôt bonapartiste et tantôt républicain ». Les mouvements de 1832 et de 1834 avaient bien été l’œuvre exclusive d’une démocratie révolutionnaire délivrée de tout contact avec les éléments bonapartistes. Mais le peuple et la petite bourgeoisie n’étaient pas républicains. Pour eux, être libéral signifiait être patriote. Et comment séparer la patrie du nom de celui qui avait, le dernier, porté les armes pour elle, et contre qui s’était formée la Sainte-Alliance absolutiste, ménagée à présent par Louis-Philippe ? « Mille canons dorment dans ce nom aussi bien que dans la colonne Vendôme » dit Henri Heine frappé d’avoir vu un mendiant lui demander un sou non pas « au nom de Dieu », mais « au nom de Napoléon ». Il a vu, au théâtre, le peuple crier, pleurer et s’enflammer aux mots : « aigle français, soleil d’Austerlitz, Iéna, les Pyramides, la grande armée, l’honneur, la vieille garde. Napoléon ».

Il sait qu’ « il n’est pas de grisette à Paris qui ne chante et ne comprenne les chansons de Béranger », ces chansons où les nobles, ennemis du peuple, sont en même temps les amis de l’étranger, et où patrie est synonyme de liberté. Il constate que « le peuple sait le mieux du monde cette poésie bonapartiste » et note que « c’est là-dessus que spéculent les poètes, les petits et les grands, qui exploitent la foule au profit de leur popularité ». Il voit « Victor Hugo, dont la lyre résonne encore du chant du sacre de Charles X », se mettre « à présent à célébrer l’empereur avec cette hardiesse romantique qui caractérise son génie ».

Louis Blanc avoue que les républicains étaient forcés de « transiger avec des préjugés qu’on déplorait » et de « se laisser porter trop loin par les passions de la masse, pour ne pas les avoir contre soi ». Mais si les républicains ne résistaient pas assez aux courants populaires et si les bonapartistes, au dire de M. Thureau-Dangin, purent « gagner l’appui plus ou moins ouvert d’une feuille de gauche, alors dirigée par M. Mauguin », jamais il n’y eut entente, action concertée entre les deux partis, et c’est en vain que les agents bonapartistes cherchèrent dos alliés dans les sociétés secrètes.

Comment le jeune étranger qu’était Louis-Napoléon, fort attentif à ce qui se passait en France, surtout depuis la mort du duc de Reichstadt, aurait-il ignoré ce que voyait avec tant de netteté Heine, autre jeune étranger ? Il n’était pas nécessaire d’être poète, d’avoir du génie et d’avoir vécu quelques mois à Paris pour connaître la puissance qui était contenue dans le nom de Napoléon. À défaut de génie, le neveu du grand homme avait de la perspicacité et de la suite dans les idées. Comme tout cadet princier, et il n’était que cela puisqu’il y avait entre lui et l’héritage éventuel de Napoléon plusieurs ayant-droit directs, il se fit libéral, bien mieux : républicain, s’affilia à la charbonnerie, se fixa en Suisse, pays républicain, et y prit du service dans l’armée en qualité de capitaine d’artillerie.

Prince et démocrate, il n’avait qu’à se montrer pour voir accourir à lui tous les survivants de l’épopée et tous les dévots de la légende. Son entreprise n’était donc ni si stupide ni si aventureuse.

Dans l’armée, qui s’ennuyait de la longue inaction de la caserne, la légende était plus vivace encore que dans la nation. Persigny, le compagnon et l’ami du prétendant, n’eut pas de peine à y recruter les éléments d’une conspiration, qui fut d’autant plus ignorée que le milieu militaire formait, et forme encore, une société fermée dans la société. À la tête du 4e régiment d’artillerie, à Strasbourg, se trouvait le colonel Vaudrey, fervent bonapartiste. Il fut la cheville ouvrière de la conspiration, s’occupa activement de recruter des adhérents et de préparer les esprits. Et le matin du 30 octobre, à cinq heures, le prétendant se présentait à la caserne d’Austerlitz en uniforme de général, et les artilleurs se mettaient en marche, suivis des pontonniers, au son de la musique militaire et aux cris de : vive l’empereur ! vers les autres casernes pour entraîner les troupes.

Mais la foule que l’on voulait soulever était absente à cette heure matinale. Il n’y avait guère d’éveillés que les soldats. Le général Voirol, sollicité d’adhérer au mouvement, refuse. On le fait prisonnier. Louis Bonaparte trouve la troupe divisée. Le bruit s’est répandu qu’il n’est pas un Napoléon, mais le neveu de Vaudrey. Un grand nombre d’officiers ne veulent pas jouer leur carrière et leur vie sur un coup aussi hasardeux et rappellent leurs hommes au devoir. On se querelle, on se prend au collet. Persigny, voyant l’affaire manquée, s’enfuit. Délivré, le général Voirol fait arrêter le prince et ses complices.

Tandis qu’on apprêtait le jugement de ceux-ci, celui-là, par décision royale du 21 novembre, était banni du territoire français. Le 6 janvier 1837, ils comparaissaient devant les juges et l’un d’eux, le lieutenant Laity, expliquait ainsi sa participation au coup de main : « Je suis républicain et n’ai suivi le prince Louis Bonaparte que parce que je lui ai trouvé des opinions démocratiques. » Comment les juges eussent-ils frappé les comparses alors que le pouvoir épargnait leur chef. Ils acquittèrent au milieu d’applaudissements si éclatants qu’on en oublia qu’au même moment un sous-officier, Bruyant, venait de tenter un soulèvement militaire en faveur de la République.

À la fin de cette année 1836, Charles X acheva de mourir, tandis que le gouvernement ouvrait les portes de la prison de Ham aux ministres qui l’avaient, par leur folie, rendu à l’exil. Les deux événements passèrent presque inaperçus et Lamennais pouvait sans exagération écrire à un ami ; « La mort du pauvre Charles X a fait beaucoup moins de bruit, et beaucoup moins occupé le public de Paris que celle de Mme Malibran. » Et la session parlementaire de l’année nouvelle s’ouvrit, le 27 décembre, par le coup de pistolet qu’un détraqué. Meunier, tira sur Louis-Philippe, sans l’atteindre.