Histoire socialiste/Le règne de Louis-Philippe/P3-02

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3. L'ÉQUILIBRE INSTABLE.



CHAPITRE II


DOTATIONS ET APANAGES.


Louis-Philippe songe à ses enfants. — Échec de la loi de disjonction. — Guizot se retire du ministère. — L’amnistie du 12 mai 1837. — À quoi Blanqui emploie la demi-liberté qui lui est octroyée. — La discussion sur la taxe des sucres. — La prise de Constantine et les élections.


Le parti républicain n’avait pas plus trempé dans l’attentat de Meunier que dans celui de Louis Bonaparte. Sauf le lieutenant Laity, encore mal réveillé du cauchemar de la Restauration, nul de ses membres n’avait suivi le prétendant, nul non plus n’avait aidé ou même conseillé le fantaisiste du régicide, maniaque plutôt que fanatique, que fut Meunier. Son attentat fut même désapprouvé par quelques-uns des placards sortis des imprimeries clandestines du parti, qui recommandaient l’organisation des « phalanges démocratiques », et déclaraient inutiles les attentats, si louables fussent-ils. Car, disait l’un de ces placards, « ce n’est pas tout de tuer le tyran, il faut encore anéantir la tyrannie ». Et il fallait pour cela compter uniquement sur l’insurrection, par conséquent ne distraire aucun effort, aucune pensée de ce but.

Le roi, en ce moment, était beaucoup plus à ses soucis de père de famille qu’aux alarmes et aux inquiétudes des attentats et des conspirations. Avec un courage tranquille et paterne qui ne manque pas de relief, il avait pris son parti de la situation, et, dans les périls qu’elle offrait, il semblait ne voir que l’occasion de réclamer un surcroît d’avantages matériels pour lui et les siens. Afin de marier convenablement sa fille au roi des Belges, il demanda, dès l’ouverture de la session, une dotation d’un million, et, de plus, le château de Rambouillet pour son deuxième fils, le duc de Nemours. Tandis que ce quémandeur inlassable envoyait ainsi Molé s’exposer aux rebuffades de l’opposition et se livrait lui-même aux quolibets de Cormenin, l’hiver aggravait une crise industrielle assez intense, et les prolétaires errants en quête de travail et de pain entendaient les boutiquiers en mévente parler hargneusement de ce château et de ce million que le roi voulait arracher à la nation, aux contribuables, pour les donner à ses enfants.

À ces tracas que Louis-Philippe imposait à son cabinet s’en ajoutèrent d’autres qui amenèrent une crise ministérielle. L’acquittement des accusés de Strasbourg — sauf Persigny que sa contumace fit condamner à la déportation, — avait suggéré au pouvoir l’idée de présenter aux Chambres un projet de loi portant que, dans le cas où une commune accusation réunirait des civils et des militaires, on les séparerait pour les soumettre à leur juridiction respective, les premiers aux tribunaux ordinaires et les seconds aux conseils de guerre.

Cette loi de disjonction fut proposée à la Chambre le 24 janvier 1837, en même temps que celle qui dotait la reine des Belges et apanageait le duc de Nemours, et y reçut le plus désastreux accueil. Dupin lui-même eut honte de cet attentat juridique qui enlevait les accusés à leurs juges naturels. Bugeaud avoua le vrai caractère des répressions politiques en demandant le conseil de guerre pour tous les accusés, mais cette exagération ne sauva pas le projet de loi, qu’avec sa haute éloquence Berryer combattit, tandis qu’on vit Lamartine le soutenir. Aux applaudissements des tribunes, le projet fut repoussé le 7 mars par 211 voix contre 209.

Cette défaite eût dû entraîner la retraite du cabinet. Soutenu par Louis. Philippe, le comte Mole ne broncha pas. Mais quelques-uns de ses collègues, Guizot notamment, plus respectueux du mécanisme parlementaire, se retirèrent. Le ministère fut remanié le 15 avril, et l’homme-lige du roi, le comte de Montalivet prit l’Intérieur, qu’il avait déjà occupé dans le ministère Laffitte. Guizot retourna sur les bancs de la Chambre prendre la direction du centre droit, tandis que Thiers présidait aux manœuvres du centre gauche.

Sitôt remis en selle par la réorganisation du ministère, le comte Molé revint devant la Chambre avec une nouvelle demande d’argent pour la famille royale. Cette fois, il s’agissait d’obtenir en faveur du duc d’Orléans un supplément de dotation, à l’occasion de son mariage avec la princesse Hélène de Mecklembourg. Pour faire passer l’affaire, on retirait la demande faite en faveur du duc de Nemours. Ce fut là tout le programme du ministère reconstitué. « Nous ne sommes point des hommes nouveaux, avait dit Molé dans sa déclaration ministérielle, tous nous avons participé à la lutte. Vous savez qui nous sommes, et notre passé vous est un gage de notre avenir. Nous ne vous présenterons pas d’autre programme ; nos actes vous témoigneront assez de nos intentions. » Il avait parlé pour ne rien dire, comme il arrive si souvent. Qu’eût-il pu dire aux Chambres, d’ailleurs, sinon qu’il s’inspirerait de la politique personnelle du roi et s’attacherait à exécuter ponctuellement ses volontés autant que le permettrait l’ardente compétition de Thiers et de Guizot ?

Le mariage du duc d’Orléans qui devait perpétuer la dynastie nouvelle, une dynastie de monarques in partibus, fut l’occasion d’une amnistie générale, votée le 8 mai par les Chambres. Elle ouvrit à Blanqui les portes de la maison centrale de Fontevrault, où sa jeune femme s’était fixée avec l’enfant qui leur restait. Mais dans leur générosité qui tente de s’égaler au don de joyeux avènement des temps jadis,les vainqueurs ont le geste étriqué et font les choses à demi : Blanqui ne sera plus prisonnier à Fontevrault, il sera interné à Pontoise avec surveillance.

C’est le moment où respire un instant, avant de reprendre la lutte, le chef de la révolution armée, celui qui donne à la république sa signification sociale. La vie et l’amour l’ont repris, va-t-il comme les autres hommes accepter sa part de bonheur ? Gustave Geffroy nous le montre à Jancy, au bord de l’Oise, « cette mise en pénitence politique » étant devenue « la période de lune de miel du jeune ménage ».

Cet amour « installé dans la verdure sous l’injonction de la loi » s’abrite dans une « maison de campagne, entourée d’un jardin qui descend en pente douce vers la rivière ». Blanqui va-t-il endormir sa haine des puissants dans l’amour de sa femme et de son fils, oublier la misère du prolétariat dans le bonheur de « la maison à perron et à volets verts des villégiatures parisiennes », se laisser prendre tout entier par « la pelouse et l’arbrisseau, les plantes grimpantes et les fleurs de parterre » de ce modeste refuge bourgeois ? Va-t-il jouir du printemps et promener sa quiétude « au long de l’eau jusqu’au confluent de la Seine et jusqu’à la forêt de l’Ile-Adam, par les champs jusqu’aux bois de Beauchamp et leurs désertes clairières de pierres plates et de bruyères roses, jusqu’au profond de la forêt de Montmorency ? » Le printemps,certes, il en jouira de tous ses pores d’amoureux et de poète ; oui, de poète ; car tout révolutionnaire de pensée ou d’action, et Blanqui fut l’un et l’autre, est un poète qui exprime sur le plan social son besoin d’harmonie.

Mais le printemps ne sera pas seulement un objet de délectation personnelle pour lui. L’intrusion policière a dissous les Familles : c’est aux états changeants de la nature que le conspirateur demandera le cadre nouveau où doivent se grouper les fervents de l’avenir meilleur, et les Saisons succéderont aux Familles. Les Saisons seront divisées en trois Mois commandés par un Juillet, les Mois en quatre Semaines, et la Semaine formée de six membres que commandera un Dimanche. Ces promenades de Blanqui sont des exercices stratégiques, où les carrefours ombreux représentent les points propices aux barricades. Et quand sa prison de verdure et de parfums s’élargira, le plan de campagne sera prêt pour les futurs assauts.

Mais laissons Blanqui à ses rêves et à ses projets, et revenons à la réalité, au gouvernement. Si peu qu’il ose gouverner, le comte Molé est bien forcé de faire quelque chose. Il présente d’abord aux Chambres des projets de loi sur la concession à des Compagnies des lignes de chemin de fer de Rouen au Havre, de Paris en Belgique, de Paris à Tours et de Lyon à Marseille. Ici se pose pour la première fois la question de l’exploitation par l’État. On considère généralement les chemins de fer comme de si mince importance qu’il s’en faut de peu que cette conception prévale.

Quelle importance leur accorderait une société tout entière au profit et aux jouissances de l’instant présent ? Certes, elle croit au progrès. Comment pourrait-elle le nier lorsqu’elle en est la bénéficiaire la plus directe ? Mais elle n’accepte l’innovation que quand elle s’est imposée. Un progrès, c’est une amélioration, un développement, un prolongement de ce qui existe, et cela n’effraye pas. Surtout, cela rend immédiatement. Une innovation révolutionne tout, dérange des habitudes, froisse des intérêts : aussi la bourgeoisie, dans sa prudence réaliste, la considère-t-elle toujours d’un mauvais œil.

Comment augurerait-on, dans le monde des affaires, de l’avenir immense des chemins de fer, lorsqu’on peut lire, dans le Nouveau conducteur de l’étranger à Paris en 1835, des éloges de la diligence dans le goût de celui-ci !

« Il n’est plus le temps où se transporter d’un lieu à l’autre dans la France n’était que fatigues, périls, dépenses exorbitantes ;… où même, il y a cinquante ans, on arrivait de Lyon à Paris, non pas comme maintenant en soixante-six heures, par le Bourbonnais, mais en dix jours bien comptés… Il n’y venait aussi que deux cent soixante-dix voyageurs, quantité moyenne, en 1766, par jour : maintenant près de mille voitures légères, commodes, marchant avec une célérité souvent égale à celle des malles-poste, amènent chaque jour à Paris, ou bien font sortir de ses murs près de dix mille voyageurs ».

Parler à un Français moyen de 1837, et les membres de la Chambre étaient tous des Français moyens, d’un moyen de locomotion qui l’amènerait de Lyon à Paris en huit heures et donnerait à Paris un mouvement quotidien de voyageurs qui est évalué aujourd’hui à plusieurs centaines de mille, c’eût été s’exposer à se faire traiter de rêveur, de fou, de saint-simonien, pour tout dire. La question des chemins de fer fut donc ajournée. Nous allons la retrouver bientôt.

Une autre affaire, d’ordre économique et fiscal, préoccupe en ce moment le monde du Parlement et des affaires, qui n’est qu’un seul et même monde, et elle n’est pas née de l’initiative du ministère, résolu à n’en avoir aucune, dans son unique préoccupation de durer. Le ministre des finances, Lacave-Laplagne, l’a trouvée dans l’héritage du cabinet précédent ; d’Argout lui a légué un projet de loi destiné à soulager le sucre de canne produit par les colonies, en frappant le sucre de betterave d’un droit de licence de cinquante francs par fabrique et de quinze francs par cent kilogrammes de sucre brut.

Car si l’on ne croit pas encore aux chemins de fer, il faut bien croire au sucre de betterave, qui est là sur le marché, chez tous les marchands, demandé ou accepté par tous les consommateurs. Les cent fabriques de 1825 qui produisaient cinq millions de kilogrammes sont à présent au nombre de 585, et la production est montée à quarante-cinq millions de kilogrammes. Ces fabriques, au plus fort de leur développement, ont reçu, en 1828, l’avertissement précurseur des mesures fiscales. Les colonies ont poussé leur cri de détresse, et les ministres des finances, toujours en quête de matière imposable, ne peuvent laisser s’ouvrir une telle source de revenus, sans en drainer la part due au budget.

On ne croit pas aux chemins de fer, qui n’ont pas encore fait leurs preuves. Car dans une société fondée sur le régime capitaliste, l’unique preuve qui vaille, c’est le profit, c’est le dividende. Mais le sucre de betterave a fait les siennes : il affirme sa valeur ; sa concurrence victorieuse alarme tous les intérêts coloniaux. Personne ne le nie plus. Personne, sauf Fourier, dont la clairvoyance est mise en défaut ici par l’esprit de système. Écoutons-le parler du sucre de betterave :

« Mettons en scène le sucre de betterave, dit-il, illustre dans le monde mercantile à qui elle a fait cadeau du faux sucre qui fait couler et gâter les confitures au bout de six mois. » Qu’est-ce que la betterave, d’après son système des analogies ? « Un fruit de sang, d’où on voit ruisseler le sang ; (Fourier ne connaît sans doute que la betterave rouge qui se mange en salade ;) il est l’image de ces esclaves forcés à l’unité simple d’action, par les tortures. La dite racine doit contenir la liqueur d’unité simple et fausse, le contre-sucre, fade, sans mordant, et qui, à dose double, sucre moins que celui de canne… La feuille crispée de la betterave dépeint le travail violenté des esclaves et ouvriers »…

Voilà ce qu’écrivait en 1829 l’auteur du Nouveau Monde Industriel, au moment où le sucre de betterave faisait les rapides progrès que nous avons vus. Quand nous parlerons des chemins de fer, nous trouverons encore Fourier en défaut, et croyant aussi peu que Thiers lui-même à leur avenir.

En 1836, le comte Duchâtel avait proposé de dégrever les sucres coloniaux Ce fut à la Chambre une de ces grandes batailles d’intérêts où les partis se confondent et où de nouveaux groupements se forment, les députés des régions industrielles luttant contre ceux des régions agricoles, ceux qui ont besoin de la libre circulation s’opposant à ceux qui veulent produire et vendre à l’abri des tarifs de protection ou même de prohibition.

Il fallait, dit Vivien, « empêcher que la fabrication indigène ne rendit celle de nos colonies désastreuse ou impossible. » C’est le problème qui se pose encore aujourd’hui, et que le régime capitaliste ne peut résoudre, par des mesures d’ailleurs temporaires, qu’en établissant de savantes bascules où s’équilibrent tant bien que mal l’intérêt des colonies, celui de l’agriculture et celui des consommateurs. Quant à celui des spéculateurs, il trouve toujours moyen de se satisfaire, quelles que soient les mesures d’équilibre, et même fiscales, que l’on adopte.

Le résultat de la loi de 1837 fut désastreux pour la production du sucre de betterave. Cent soixante-trois fabriques durent disparaître, et la production tomba de quarante à vingt-trois millions de kilogrammes. Le sucre renchérit, et ce furent les consommateurs qui payèrent les frais de la lutte entre les producteurs de la métropole et ceux des colonies. On n’en devait pas moins dans l’avenir poursuivre et développer le système de la taxation du sucre, considéré encore comme denrée de luxe et non comme aliment de première nécessité. Mais, à l’époque dont nous parlons, la France n’étant pas arrivée à l’énorme développement de production sucrière qu’elle a pris depuis, les capitalistes ne s’étaient pas encore concertés pour constituer le monopole de la raffinerie et se faire octroyer des primes d’exportation. Le consommateur n’en payait pas moins une lourde dîme aux fabricants.

(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)


Après la discussion de la loi des sucres, le ministère ne se sentit pas la force de durer avec la Chambre telle qu’elle était composée. Un grand débat, lors du budget, s’était élevé sur l’emploi des fonds secrets, et l’infériorité manifeste du cabinet s’était étalée en pleine lumière. Dédaignant de le combattre, c’était par dessus sa tête que Thiers, Guizot, Odilon Barrot et Lamartine s’étaient heurtés, les trois premiers pour poser leur candidature au gouvernement devant la Chambre, l’opinion et le roi, le quatrième pour exprimer un libéralisme croissant qui allait bientôt aller jusqu’à l’affirmation républicaine.

La session parlementaire finit le 15 juillet. Le 3 octobre, le comte Molé obtenait de Louis-Philippe un décret de dissolution. Le 24 du même mois, en pleine bataille électorale, on apprit la prise de Constantine. Le ministère tenta d’utiliser cette victoire, mais elle n’eut aucun résultat sur les élections, et le comte Molé vit revenir au Palais-Bourbon le même contingent législatif qui lui avait interdit toute initiative, tout mouvement, sous peine de chute, depuis son arrivée au pouvoir.

La France, nous le savons, n’était alors que trop sensible à la gloire militaire. Comment donc se fait-il que la prise de Constantine, objet de plusieurs tentatives, dont une avait été désastreuse, l’ait laissée aussi froide ? Tout simplement parce que la conquête de l’Algérie apparaissait comme un dérivatif, comme un moyen politique de tromper la faim belliqueuse d’une nation qui ne pensait qu’aux traités de 1815 et à ce qu’ils lui avaient fait perdre. C’était sur le Rhin, et non dans les ravins escarpés du Rummel, qu’on eût voulu la victoire des trois couleurs.

La froideur publique s’était attestée dans l’attitude de la Chambre au mois de février précédent, lors de la discussion du budget. Baude avait violemment attaqué les actes de Clauzel, redevenu gouverneur de l’Algérie en 1835, sans pouvoir passionner ni ses collègues ni l’opinion. Pourtant, il dénonçait ce qui devait être si souvent depuis porté à la tribune : il accusait l’ancien gouverneur, présent à la discussion, d’avoir rançonné les Kouloughlis, nos alliés, d’une forte contribution. Clauzel s’était facilement débarrassé de son accusateur en déclarant qu’il n’avait fait que se conformer aux usages de l’Orient.

La prise de Constantine avait été l’idée fixe de Clauzel. Mais s’il avait conservé intacte sa façade de hâblerie, il n’en était pas de même des qualités militaires qui naguère l’avaient distingué ; l’entrain, qui est la première de toutes, était parti avec la vigueur des jeunes années. L’expédition de Constantine, préparée par lui, avait tourné à sa confusion. Il en avait accusé les intempéries exceptionnelles d’un climat inégal, et de fait elles avaient été pour beaucoup dans le grave échec subi par nos troupes. Mais s’il avait vaincu, ne les eût-il pas comptées pour grandir son succès de toutes les difficultés surmontées ? Et c’est surtout à la guerre que la réussite est tout. Tant pis pour le général qui n’a pas su prévoir le mauvais temps.

Les attaques de Baude firent planer une soupçon sur la probité du gouverneur militaire de l’Algérie. Ce soupçon n’était pas justifié, et c’était aux besoins de son armée qu’il employa les sommes prélevées sur nos alliés en échange du secours qu’il leur apportait. Le montant n’en avait pas été débattu, et les Français s’étaient payés de leurs mains. Mais ne sont-ce point là mœurs de conquérants, et faisons-nous autre chose, en ce moment encore, en Indo-Chine et à Madagascar ?

D’ailleurs, l’échec devant Constantine, qui avait fait rappeler Clauzel, remplacé par le général Damrémont, ne doit pas faire oublier que celui-là avait fait de son mieux, avec les faibles moyens dont il disposait. Bugeaud était alors, ou peu s’en fallait, l’unique champion à la Chambre de la conquête algérienne. Or les deux années pendant lesquelles le général Clauzel avait été replacé à la tête des troupes d’Algérie avaient vu s’élargir un peu le cercle étroit où elles étaient enfermées jusque là. Les combats de Mostaganem, une expédition dans la plaine de la Mitidja, l’occupation de Rachgoun, une expédition sur Mascara, la capitale d’Abd-el-Kader, avaient marqué l’année 1835.

Car la paix avait été de courte durée avec celui en qui s’incarnaient les espoirs de revanche du monde musulman. Les traités de paix, et nous savons que celui qui fut conclu avec Abd-el-Kader était plutôt une trêve tacite, contiennent toujours des articles prêtant à double interprétation que les parties s’accordent à y inscrire dans l’espoir d’en tirer prétexte à un recours aux armes.

En 1836 avaient eu lieu la première occupation de Tlemcen, une expédition dans la province de Titery, le combat de la Sikkah, l’occupation de la Calle, enfin la malencontreuse expédition de Constantine, à la suite de laquelle Clauzel avait été remplacé par Damrémont, que Bugeaud accompagna. Celui-ci fut fort utile au nouveau gouverneur, qui, sur ses conseils, négocia la paix avec Abd-el-Kader afin de pouvoir porter tout son effort sur Constantine et réduire le pays kabyle. Car tels étaient l’ascendant et l’activité du jeune chef arabe, pourtant chassé de sa capitale et vaincu en plusieurs rencontres, que l’on avait encore avantage à traiter avec lui, dans l’impossibilité où l’on était de le réduire absolument ou de le chasser de l’Algérie.

Le général Damrémont avait chargé le général Bugeaud d’obtenir, pour quelque temps et au meilleur compte, la liberté de ses mouvements au sud-est. Bugeaud s’acquitta au mieux de sa mission, et le traité de la Tafna fut conclu avec Abd-el-Kader. Se conformant royalement aux usages diplomatiques, l’émir avait offert à Bugeaud un cadeau en espèces : cent quatre-vingt mille francs. Cela fit scandale en France, mais Bugeaud présenta adroitement sa défense en se couvrant du comte Molé. Consulté par le général, celui-ci l’avait en effet autorisé à accepter ce « cadeau de chancellerie. » Mais les ministres furent moins coulants que leur chef, et en conseil ils refusèrent de ratifier la clause secrète du traité de la Tafna relative au « cadeau de chancellerie ». Forcé d’en faire son deuil, Bugeaud déclara qu’il l’eût réparti entre les officiers de son entourage et employé à la construction de routes en Algérie.

Libre désormais d’agir, le général Damrémont préparait tout pour réduire enfin Constantine et, le 12 octobre 1837, il l’emportait d’assaut, échangeant sa vie contre cette victoire si longtemps convoitée. Le général Valée, son lieutenant, fut fait maréchal de France et lui succéda en qualité de gouverneur général.