Histoire socialiste/Le règne de Louis-Philippe/P3-04

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

3. L'ÉQUILIBRE INSTABLE.



CHAPITRE IV

LA COALITION


Les élections de 1837 et les deux coalitions. — La discussion sur les chemins de fer. — Rejet du projet de conversion de la rente. — Le complot Huber ; condamnations. — Évacuation d’Ancône. — Refus des sacrements au comte de Montlosier. — Progrès de la propagande cléricale. — Le ministère est battu, c’est la Chambre qui s’en va. — « La corruption coule à pleins bords ». — Victoire électorale de la coalition Thiers-Guizot et crise ministérielle de deux mois.


La campagne électorale de 1837 fut tout particulièrement animée, l’opposition de gauche ayant réussi à unifier ses efforts. Sur l’initiative de Dupont (de l’Eure), d’Arago et de Laffitte, en effet, il s’était formé un comité démocratique qui était entré en pourparlers avec l’opposition dynastique, représentée par Mauguin, le maréchal Clauzel et Salverte. Les libéraux montraient une certaine répugnance à s’allier publiquement aux démocrates, dont la politique était alors synonyme d’émeute et de guillotine. L’intérêt cependant fit taire les scrupules dynastiques. Pris entre le gouvernement personnel du roi et l’éventualité d’un triomphe lointain de la démocratie, ils coururent au plus pressé.

Dans le comité électoral issu de cette coalition, et on les démocrates étaient en majorité, figuraient, outre les noms cités plus haut, ceux de Garnier-Pagès, de Ledru-Rollin et de David d’Angers. Odilon Barrot se tint à l’écart et protesta contre ce qui se faisait.

À Paris, la coalition de gauche eut presque le tiers des voix. Martin (de Strasbourg) et Michel (de Bourges) furent élus. Voyer d’Argenson et Laffitte furent battus par les candidats ministériels ; ce dernier fut élu cependant, quelques jours plus tard, par un collège parisien.

En province, nous l’avons dit, les positions n’étaient modifiées en rien. La même Chambre revenait, malgré les efforts du comte Molé pour s’assurer une majorité. La pression la plus directe et la plus violente avait été exercée sur les électeurs et sur les candidats. L’un de ceux-ci, Billaudel, était fonctionnaire. Le pouvoir, qui acceptait que des fonctionnaires fussent députés, ne le souffrait qu’à la condition qu’ils fussent ministériels. Or, Billaudel était dans l’opposition : il fut mis en demeure d’opter entre son emploi et sa candidature. Il resta candidat et fut élu.

Dès les premières séances de la nouvelle Chambre, les manœuvres du ministère en faveur de ses candidats furent dénoncées à la tribune. On montra le préfet du Morbihan pesant sur le parquet pour tourner le sort des procès de certains électeurs selon le vote qu’ils émettaient. Le ministre de la justice défendit assez adroitement son subordonné.

Bien que peu sûr de la majorité, puisque c’était la même qui jusqu’à présent ne lui avait permis aucune initiative, le comte Molé ne se gêna pas, après les élections, pour frapper les opposants qui étaient à la fois députés et fonctionnaires. C’est ainsi que Dubois, inspecteur général de l’Université, et Baude, conseiller d’État, le même qui, dans la précédente Chambre, avait lancé de graves accusations contre le maréchal Clauzel, furent destitués pour s’être prononcés contre un projet de loi déposé par le ministère.

D’autre part, sous la pression de l’opinion éclairée, le gouvernement faisait de la vertu et, armé d’une loi votée dans les Chambres au cours de l’année, il fermait toutes les maisons de jeu, le 31 décembre, à minuit précis. La foule, dit M. Thureau-Dangin, « assista gouailleuse et méprisante, à la dispersion des joueurs et surtout des joueuses ». Il restait d’ailleurs un vaste tapis vert à la bourgeoisie. La Bourse restait, et grandissait, travaillée par la fièvre d’affaires que suscitaient le renouvellement du matériel industriel, les inventions nouvelles, les chemins de fer, et aussi les « Bitumes du Maroc » et autres fantaisies financières lancées parle monde de l’agio.

À la coalition électorale des gauches, purement temporaire, succéda, dès les premiers moments de la nouvelle Chambre, une coalition parlementaire, permanente, celle-ci, et autrement redoutable au ministère que l’autre. Duvergier de Hauranne en était l’artisan. Son objectif était de réunir toutes les forces vives du parlementarisme pour contraindre Louis-Philippe à respecter la fiction constitutionnelle, qui veut que le roi règne et ne gouverne pas. Il travailla donc à rapprocher Guizot de Thiers, et y réussit sans trop de peine. Il fut décidé que la discussion des fonds secrets serait le terrain de la bataille contre le ministère. Mais, gêné par ses souvenirs et par ses espérances, Guizot mena mollement le combat. Cet ancien et futur ministre connaissait trop l’emploi des fonds secrets pour critiquer à fond l’institution. Il déclarait d’ailleurs qu’il les voterait, quelques reproches qu’il eût à faire au gouvernement sur leur emploi. Les coalisés étaient perdus d’avance.

Cette bataille gagnée, le gouvernement en perdit une autre, plus importante, non pour l’existence même du cabinet Molé, mais pour les conséquences que cette défaite devait entraîner au cours de notre histoire économique et sociale. Très promptement, il faut le dire, le ministère se résigna à une défaite, qui n’était que celle d’un principe et le triomphe des capitalistes à l’affût des bonnes entreprises. C’est du programme d’exécution des grandes lignes de chemins de fer que je veux parler.

En 1837, l’accord était à peu près unanime pour ne concéder à des compagnies que les petites lignes de chemin de fer et pour réserver à l’État la construction et l’exploitation des grandes lignes, tant à cause de leur caractère stratégique que de leurs rapports avec le développement du commerce et de l’industrie. Et, si l’on avait demandé que l’État donnât une subvention de vingt millions au chemin de fer conduisant de Paris en Belgique, c’était précisément parce qu’on entendait, selon le vœu exprimé par Mallet, de la Seine-Inférieure, que l’État se réservât la haute main sur cette entreprise

Le 26 février 1838, croyant certaine l’approbation des Chambres, Martin (du Nord), déposait, en sa qualité de ministre des Travaux publics, un double projet de loi sur la navigation intérieure et les chemins de fer. Jaubert, un des plus fervents partisans de l’exploitation des chemins de fer par l’État, s’était fait, lors de la discussion de la concession du chemin de fer de Strasbourg à Bâle, le héraut du projet gouvernemental.

Il constatait que l’idée d’exploitation par l’État qui, l’année précédente, « s’était produite assez isolément » avait fait depuis « des progrès dans le public », et il s’en félicitait, car elle reposait « sur une idée éminemment gouvernementale ». Cependant une crainte perçait dans le discours de Jaubert, inspirée sans doute par les manœuvres auxquelles se livrait le monde des affaires, enfin averti de l’importance des chemins de fer et désireux de ne pas se laisser évincer d’un aussi excellent terrain d’exploitation. « La Chambre, disait-il, a reculé devant l’idée de livrer aux compagnies tous les chemins de fer ; elle pourra bien reculer devant l’idée de les monopoliser au profit du gouvernement ». Ce n’était pas la crainte de donner un monopole de plus au gouvernement qui allait faire reculer une Chambre dont plus du tiers de ses membres étaient des fonctionnaires, mais la désir, beaucoup plus réaliste, de donner au capitalisme le champ d’activité impérieusement réclamé au nom des saines doctrines de l’économie politique.

Les canaux projetés par le ministère devaient relier la Marne au Rhin, la Marne à l’Aisne, suivre le cours de la Garonne latéralement et rattacher le bassin de la Garonne à celui de l’Adour. Croyant faire accepter plus facilement un vaste programme d’ensemble qui assurait la vie économique dans toutes les parties du pays et donnait satisfaction à tous les intérêts régionaux, le système dos canaux et des voies fluviales complétant le réseau des chemins de fer. Martin (du Nord) avait refusé de présenter deux projets séparés.

Pour les chemins de fer, le ministre proposait tout un plan de grandes lignes reliant Paris à la mer et aux frontières du Nord, de l’Est et du Midi. Il demandait aux Chambres 350 millions pour l’exécution des lignes les plus urgentes qui étaient, à son estime, celle de Paris à la Belgique, celle de Paris à Bordeaux par Orléans et Tours, celle de Paris à Rouen, avec prolongement éventuel sur le Havre et Dieppe, enfin celle de Lyon à Marseille. En tout un tracé de 1  400 kilomètres.

Quelques jours auparavant, lors de la discussion relative au chemin de fer de Strasbourg à Bâle, on avait eu une idée des sentiments qui, dans certains milieux, accueillaient la construction des chemins de fer. « À Colmar, dit le ministre, une réclamation collective a été présentée par des cultivateurs des quatre communes de Rouffach, Gundolsheim, Maxheim et Badersheim. qui exposent les dommages que le chemin de fer doit apporter, selon eux, à l’agriculture, en morcelant les champs cultivés et les plus belles prairies de la contrée. Ce chemin aura aussi pour effet, disent-ils, de rendre les grandes routes désertes et de ruiner les industries qui font vivre les transports opérés sur ces routes ; enfin il est du devoir du gouvernement de ne pas favoriser les transactions commerciales aux dépens de l’agriculture, et par ce motif il doit refuser son assentiment au chemin projeté. »

De son côté, le rapporteur Golbéry observait qu’on avait « généralement inspiré à l’agriculture quelque défiance contre les chemins de fer » et qu’on avait travaillé les populations rurales en leur persuadant qu’ils ne profiteraient qu’à l’industrie. Par les chemins de fer, disaient les féodaux qui entretenaient ces sentiments éminemment conservateurs dans le cœur des propriétaires ruraux, on verrait diminuer le nombre des chevaux et par conséquent « baisser le prix des fourrages et celui des prairies. »

Ne rions pas. Il s’est trouvé, il y a quelques années, un conseil général, celui du Calvados, qui a manifesté de la même manière son hostilité au développement de l’automobilisme, et, afin de sauver l’élevage national, proposé de taxer fortement ces voitures mécaniques qui osent se passer de chevaux.

Le rapporteur du projet du gouvernement était Arago. Le nommer, c’est dire qu’il ne pouvait être ému par de tels arguments. Comment donc, lui savant, lui républicain, et en cette double qualité partisan du progrès et ennemi du parasitisme social et économique, comment put-il conclure au rejet du projet gouvernemental ? Son rapport fut cependant une charge à fond contre l’exploitation des chemins de fer par l’État. Sa situation d’opposant irréductible lui joua ce mauvais tour. Son intransigeance politique ne lui permettait pas de confier à un gouvernement détesté, et dont les moyens corrupteurs n’étaient que trop connus, une aussi formidable puissance, un aussi vaste moyen d’influence.

Michel Chevalier a prononcé le mot juste en cette affaire, lorsqu’il dit que la science fut « sophistiquée par la passion » ; il blâme le savant, enfoncé dans « l’opposition systématique », d’avoir eu « la faiblesse de prêter l’autorité de son nom à ce complot ourdi contre les chemins de fer ».

Arago ne réfuta aucun des arguments capitaux de Martin (du Nord), qui subsistent aujourd’hui avec autant de force, sinon plus qu’au moment où il les exposa devant la Chambre de 1838. Oui, il avait raison de dire que, « dans un grand territoire comme la France, il faut que les grandes distances puissent être parcourais à bon marché sous peine de rester infranchissables, sous peine d’isoler les unes des autres les diverses régions dont le royaume se compose, sous peine d’arrêter les échanges et les relations qui doivent élever notre pays à un si haut degré de prospérité ».

Au moment où le ministre prononçait ces paroles, le nombre annuel des voyageurs, en France, ne s’élevait guère au-dessus de deux millions (statistique de 1830). En 1865, on en devait compter, grâce aux chemins de fer, près de quatre vingt-cinq millions. Aujourd’hui, le chiffre de trois cent quatre-vingt-dix millions de voyageurs est dépassé.

Il fallait que les tarifs fussent, non seulement faibles, mais encore modifiables, car c’était à ces conditions que les chemins de fer rendraient au commerce et à l’industrie les services qu’ils en attendaient. Or, disait fort justement le ministre, « comment cette double condition serait-elle remplie si les grandes lignes d’eau et de fer ne restaient pas une propriété publique, si l’État en aliénait la disposition pour un temps plus ou moins long ? »

En outre, Martin (du Nord) invoquait l’impossibilité pour les gens d’affaires de réaliser les énormes capitaux nécessaires à des entreprises aussi étendues. Il laissait, d’ailleurs, à l’industrie privée les lignes secondaires et les lignes d’embranchement, qui étaient des opérations à la mesure de ses forces réelles. Mais le capital voulait tout. Les députés à sa dévotion furent donc insensibles à la voix du ministre qui leur disait :

« Sans doute, on engage l’affaire ; on l’élève sur des bases qui doivent un jour s’écrouler. On crée, on émet, on jette dans le public des actions qui, même dans les commencements, se négocient avec succès, mais qui ne tardent pas à tomber dans un discrédit complet. »

Insensibles, les députés à qui s’adressait cet avertissement, ou plutôt cette prophétie à brève échéance ? Non pas. Les chemins de fer étaient une matière à spéculation, et voilà qu’on voulait arracher ce magnifique enjeu aux spéculateurs, contraindre la Bourse à limiter ses opérations à la rente et à la maigre centaine de valeurs alors admises à la cote. Invoquer un tel argument sur les représentants du capital, c’était s’assurer un résultat contraire à celui qu’on espérait.

Prophétiques, certes, elles l’étaient, les paroles de Martin (du Nord). Deux ans après, il fallait, nous le verrons plus loin, sauver les compagnies en leur accordant des garanties d’intérêt et des prorogations de concession à quatre-vingt-dix ans. Les députés qui écoutaient le ministre produire son argument et annoncer les débâcles savaient bien que, le moment venu, l’État interviendrait, non pour reprendre les chemins de fer que les compagnies étaient incapables de mener à bien, mais pour leur apporter le secours du crédit et de la puissance publique.

Aussi fut-ce en vain que le ministre affirma que « l’intérêt bien entendu de la France ne lui permettait pas de déléguer l’entreprise. » Il eut beau invoquer, ce qui était la vérité même, « l’intérêt et l’avenir du pays » et montrer qu’il y avait une question de sécurité nationale à laisser aux mains de l’État « les grandes lignes de chemins de fer, surtout celles qui peuvent avoir un intérêt politique et militaire », le siège de la Chambre était fait.

En admettant que les petites lignes pourraient être concédées à des compagnies, le ministre avait donné au rapporteur prise sur lui. Arago, en effet, fit valoir que le gouvernement serait en vain maître de ses tarifs, s’il ne l’était pas des tarifs des lignes d’embranchements et de raccordement. « La seule conséquence à en tirer, dit excellemment Louis Blanc, c’est que l’État aurait dû réclamer l’exécution de toutes les lignes. » Arago chargea ensuite à fond le gouvernement, objet de son animadversion et de ses défiances, lui dénia les qualités nécessaires à l’exécution d’un aussi vaste projet, allégua l’insuffisance du budget et conclut en déclarant, au nom de la commission, « qu’il fallait se hâter de recourir aux compagnies. »

Berryer et Duvergier de Hauranne se jetèrent à fond dans le débat, et soutinrent le rapporteur. Le ministre fléchit sous ces attaques, ne défendit guère son projet. Jaubert fut à peu près seul à tenir tête. Et les lignes de Paris au Havre et de Paris à Orléans furent concédées à des compagnies pour soixante-dix ans.

C’est à ce moment que Lacave-Laplagne, ministre des finances, se présenta devant la Chambre avec un projet de conversion de la rente cinq pour cent en quatre pour cent. Cette mesure était d’un intérêt budgétaire primordial et de plus conforme à la saine raison, le taux de l’intérêt s’étant abaissé depuis l’époque où la rente avait été émise. Lors de la discussion de l’adresse, en janvier, Salverte avait, par un amendement, pressé la Chambre de donner un avis favorable. Au nom des rentiers, Lamartine s’était élevé contre la conversion.

« Je sais, avait-il dit, que je me pose comme un paradoxe à la tribune. Mais la Chambre est juste, elle ne voudra pas juger sans entendre la propriété de deux cent mille de ses concitoyens. «

Lamartine ne contestait pas le droit de remboursement en thèse générale. Mais il prétendait donner à la dette ancienne, aux rentes inscrites au grand livre de la dette perpétuelle consolidée, un caractère absolu d’irréductibilité. Cela, en effet, était paradoxal. Cela, pourtant, avait suffi à faipe rejeter l’amendement Salverte.

L’affaire, cependant, vint devant la Chambre en avril et y donna lieu à des débats passionnés qui retentissaient dans le monde de la propriété et de la rente. Finalement, le ministère obtint un vote de la Chambre qui l’autorisait à laisser libres les propriétaires de rente d’opter entre le remboursement au pair et la conversion de leur titre en rente quatre pour cent. Le 26 juin, la pairie rejetait celle solution, et la conversion était ajournée encore une fois. Ce ne devait pas être la dernière.

Si la coalition donnait du tracas au ministère, le parti républicain révolutionnaire en revanche, épuisé par les mouvements de 1834 et leur répression, lui assurait des nuits plus tranquilles qu’à ses prédécesseurs. Il y eut cependant une alerte on mai. Mais le gouvernement put sévir sans avoir couru le moindre péril.

Un douanier avait trouvé un portefeuille contenant le plan d’un complot républicain. Aidée par un nommé Vallantin, qui était du complot, la police put mettre la main sur dix des conjurés, à la tête desquels se trouvait Aloysius Huber, récemment amnistié, qui prit courageusement sur lui toutes les charges de l’accusation. À côté de lui apparaissait une douce figure de femme, une héroïne de la République et de l’abnégation. De la même main qui avait porté des fleurs sur la tombe d’Alibaud, elle avait secouru les cholériques avec un dévouement, une soif du péril, un don absolu de sa personne qui éveillent invinciblement dans l’esprit un autre exemplaire d’humanité, aussi noblement exalté, qui surgit trente ans plus tard pour conformer sa vie à son rêve sublime de fraternité. Laure Grouvelle en 1838, Louise Michel en 1870 et pendant trente ans, doivent être réunies dans la pensée des socialistes pour avoir vécu leur idéal à travers la persécution, et n’avoir pas dédaigné de soulager les misères du présent, tout en travaillant à l’avenir qui les fera disparaître.

Bien qu’il n’y eût qu’un commencement d’exécution du complot, et combien peu dangereux ! le jury de la Seine fut impitoyable et condamna Huber à la déportation. Laure Grouvollo. Stauble, un Suisse d’autant plus dangereux qu’il ne savait pas dix mots de français, Annat à cinq ans de prison, et Vincent Giraud à trois ans. Naturellement le délateur ne fut pas condamné. Steuble se coupa la gorge dans sa prison, et Laure Grouvelle y perdit la raison.

Tandis que se déroulait ce drame, on couronnait à Londres la jeune reine Victoria, et le maréchal Soult, envoyé aux fêtes du couronnement comme ambassadeur extraordinaire, était choyé par la haute société anglaise. L’accord existait encore entre les deux gouvernements : aussi, quelques mois plus tard, Louis-Philippe put-il sans inquiéter l’Angleterre envoyer son jeune fils, le prince de Joinville, récolter une gloire sans péril dans le bombardement de Saint-Jean-d’Ulloa, le gouvernement du Mexique ayant refusé de faire droit aux réclamations de créanciers français.

Cet accord des cabinets de Saint-James et de Paris portait d’ailleurs d’autres fruits, et qu’il ne faut pas dédaigner. Grâce à lui, le roi de Hollande, n’espérant plus aucune complication qui permit aux cours du Nord de l’aider à replacer la Belgique sous son autorité, adhérait enfin au traité des vingt-quatre articles. La Belgique y perdait le Luxembourg et le Limbourg sur la rive droite de la Meuse, mais elle y gagnait de voir son indépendance définitivement reconnue, et son état de fait passer à l’étal de droit.


Me Michel de Bourges
(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)


Mais la politique de Louis-Philippe n’avait pas pour objet de défaire l’œuvre de la Sainte-Alliance, tout au moins en ce qui ne touchait pas directement et immédiatement aux intérêts et à l’intégrité du pays. Aussi entendait-il contenter l’Angleterre sans mécontenter l’Autriche et les puissances du Nord. L’occasion lui parut bonne pour faire cesser l’occupation d’Ancône et, à la grande joie de Metternich, il rappela les troupes françaises. Déjà il avait tenté de le faire quelques mois plus tôt, mais Thiers, alors président du Conseil, s’y était opposé en alléguant fort justement que l’évacuation d’Ancône était subordonnée aux réformes que le pape avait promises.

M. Thureau-Dangin prétend que c’était rapetisser l’expédition d’Ancône que de la présenter comme une mesure de police internationale vis-à-vis d’un souverain incapable de bien administrer ses États et de maîtriser les mouvements suscités par sa mauvaise administration. Mais n’était-ce pas là le motif qui avait poussé l’Autriche, en 1831, à envahir les Légations et la France à occuper Ancône ? Évacuer Ancône à la suite de l’Autriche évacuant les Légations, c’était affirmer la solidarité de la France et de l’Autriche dans la répression des mouvements libéraux d’Italie contre l’absolutisme politique du pape et de la cour romaine.

En même temps que, sous la direction du roi, le comte Molé donnait cette marque de déférence à celui que M. Thureau-Dangin appelle « le plus faible et le plus respectable des États », il ne se gênait pas pour imposer ses volontés à un État qui n’était guère plus fort, s’il était infiniment plus respectable. Le prince Louis Bonaparte, revenu d’Amérique, s’était fixé en Suisse, au château d’Arenenberg. Le ministère français exigea son expulsion : elle lui fut accordée par la gouvernement fédéral.

Cette mesure avait été prise par le comte Molé à raison de l’agitation bonapartiste renaissante, et dont une manifestation venait de conduire son auteur devant la Cour des pairs. Le lieutenant Laity, dans une brochure sur l’échauffourée de Strasbourg, avait fait l’apologie de cette tentative d’insurrection. Il comparut au Luxembourg, assisté de Michel (de Bourges), et fut condamné à cinq ans de prison.

Celui-ci était-il donc, comme son client, un bonapartiste républicain ? Point. Mais il n’était pas plus rare dans ce temps que dans le nôtre de voir des accusés de l’opposition confier leur défense à un avocat appartenant à une fraction très différente, mais également opposante. C’est ainsi que nous avons vu le royaliste Berryer défendre des grévistes, et que nous voyons le républicain socialiste Michel (de Bourges) se présenter à la barre à côté du bonapartiste républicain Laity.

Socialiste, révolutionnaire même, Michel l’a été tout au moins dans la première partie de sa brillante carrière. Ce petit homme grêle, chauve et voûté, d’aspect maladif, semblait ne vivre que par la passion emportée qu’il mettait dans toute chose. Sous l’apparence d’un vieillard, il avait toute la fougue de la jeunesse. George Sand, dans l’Histoire de ma vie, raconte en ces termes la conclusion d’une discussion sur le socialisme, une nuit de fête aux Tuileries. Les deux interlocuteurs sont sur le pont des Saints-Pères, lui pressant et véhément, elle plutôt réfractaire à la doctrine de l’égalité sociale et de la révolution.

« Il était monté sur ce dada, dit-elle, qui était véritablement le cheval pâle de la vision. Il était hors de lui : il descendait sur le quai en déclamant, il brisa sa canne sur les murs du vieux Louvre, il poussa des exclamations tellement séditieuses, que je ne comprends pas comment il ne fut ni remarqué, ni entendu, ni ramassé par la police. Il n’y avait que lui au monde qui pût faire de pareilles excentricités sans paraître fou et sans être ridicule. »

Le client de Michel (de Bourges), malgré la véhémente défense de celui-ci, fut condamné à cinq ans de prison. Les bonapartistes, tant aidés par les républicains dans la confection de la légende napoléonienne, n’avaient pas besoin de cette condamnation pour manifester leurs sentiments hostiles au régime de juillet. Et ces manifestations trouvaient fréquemment un écho dans les masses.

C’est ainsi qu’à Reims, un prédicateur de passage, ayant mal parlé de Napoléon en chaire, souleva une véritable émeute populaire et fut poursuivi jusqu’à son logis, dont la police eut beaucoup de peine à empêcher l’envahissement par la foule.

D’ailleurs, l’impopularité du clergé allait croissante à mesure que s’opérait un rapprochement plus étroit entre lui et le pouvoir et, que d’autre part, on voyait, au mépris de la loi de 1834, se reformer les anciennes congrégations religieuses.

C’est à ce moment, le 11 décembre, que mourut, à Clermont-Ferrand, le comte de Montlosier, l’implacable adversaire des jésuites, contre lesquels il avait rédigé en 1826 un célèbre Mémoire à consulter. Bien qu’il les eût demandés, car il était fervent catholique, le clergé, sur l’ordre de l’évêque, lui refusa les derniers sacrements, à moins qu’il ne rétractât ses écrits contre la fameuse compagnie. Car désormais le jésuitisme et l’Église ne font qu’un, ouvertement. Le temps n’est plus où le clergé français se défendait pied à pied contre cette milice qui ne relève que du pape. Les évêques donnent presque tous l’exemple de la soumission. Celui de Clermont était absolument dans les mains des jésuites.

Montlosier ayant refusé de désavouer ses opinions sur des hommes et sur des actes qui n’avaient rien de commun avec les dogmes essentiels de sa croyance, fut donc rejeté vivant de la communion des fidèles, et mort on lui refusa les obsèques religieuses. Ce fait souleva une grosse émotion, et le gouvernement fut forcé de déférer l’évêque de Clermont au Conseil d’État pour abus. La platonique condamnation qui le frappa lui valut les félicitations de la plupart des membres de l’épiscopat français.

Louis Blanc se scandalise fort de ce refus des sacrements et de la sépulture religieuse opposé à un bon catholique. La thèse cléricale, cependant, est juste en principe. L’église ne considère pas comme fidèles ceux qui acceptent ses dogmes et repoussent sa discipline. Elle forme une association qui lie tous ses membres pour tout ce qu’elle prescrit ou défend, aussi bien que tout pour ce qu’elle enseigne. Il faut accepter tout ou s’en aller. Le temps n’était plus ou l’on pouvait obliger les prêtres à porter entre deux exempts les sacrements aux fidèles.

A propos d’un cas à peu près semblable, où quelques années auparavant un sous-préfet avait d’autorité fait conduire à l’église, malgré le curé, le corps d’un fidèle auquel les secours de la religion avaient été refusés, ce qui fut le cas de l’évêque Grégoire, Lacordaire écrivait dans l’Avenir :

« Or, l’homme qui a bravé tant de Français dans leur religion, qui a traité un lieu où les hommes plient le genou avec plus d’irrévérence qu’il n’en serait permis à l’égard d’une étable, cet homme, il est au coin de son feu, tranquille et content de lui. Vous l’auriez fait pâlir si, prenant votre Dieu déshonoré, le bâton à la main et le chapeau sur la tête, vous l’eussiez porté, dans quelque hutte faite avec des branches de sapin, jurant de ne pas l’exposer une seconde fois aux insultes des temples de l’État. »

Mais ce n’était pas dans des huttes faites de branchages que le clergé entendait loger son Dieu. Aussi Montalembert, le politique du parti ultramontain, s’élève-t-il contre cette « conséquence extrême, injuste et dangereuse », qui ne va rien moins en effet, qu’à séparer complètement l’Église de l’État, et en attendant à montrer l’extrême inconvénient de leur association, puisque l’Église, ainsi, n’est pas libre de régler sa discipline à son gré.

Mais le public ne raisonnait pas si avant. La religion est une institution d’État, ses prêtres sont des fonctionnaires, les églises sont des édifices publics : donc, tout citoyen catholique qui les réclame a droit aux services de la religion et de ses ministres. Ce raisonnement, en somme, n’était pas si faux, et il avait guidé jusque-là l’attitude des divers pouvoirs vis-à-vis de l’Église et devait, avec des différences de forme, la régler jusqu’au moment, enfin venu aujourd’hui, de la séparation définitive.

Ce qui surtout agitait la partie éclairée de l’opinion, c’était de voir l’entente ouverte, avouée, du gouvernement et de la puissance cléricale. Tandis qu’armé de la loi de 1834 le pouvoir traquait impitoyablement les associations, non seulement politiques, mais celles qui voulaient se former pour répandre l’enseignement et l’hygiène parmi les travailleurs, des associations religieuses, objet de toutes les tolérances, sinon de toutes les faveurs administratives, s’organisaient dans la France entière.

Il faut citer en premier lieu la célèbre Société de Saint-Vincent-de-Paul, essentiellement laïque, mais absolument subordonnée à l’Église, fondée par Ozanam en 1833. Écoutons-le entonner le chant de triomphe, vingt ans après, dans un discours où il affirme la force de l’association pour l’augmenter encore :

« Je me rappelle que, dans le principe, un de mes bons amis, abusé un moment par les théories saint-simoniennes, me disait avec un sentiment de compassion : « Mais qu’espérez-vous donc faire ? Vous êtes huit jeunes gens et vous avez la prétention de secourir les misères qui pullulent dans une ville comme Paris ! Et quand vous seriez encore tant et tant, vous ne feriez pas grand chose, Nous, au contraire, nous élaborons des idées et un système qui réformeront le monde et en arracheront la misère pour toujours ». Vous savez, messieurs ; à quoi ont abouti les théories qui causaient cette illusion à mon pauvre ami. Et nous, qu’il prenait en pitié, au lieu de huit, à Paris seulement nous sommes deux mille, et nous visitons cinq mille familles, c’est-à-dire environ vingt mille individus, c’est-à-dire le quart des pauvres que renferment les murs de celle immense cité ».

Cette société de Saint-Vincent-de-Paul rayonnait sur toute la province et avait des sections à l’étranger ; en 1836 elle était déjà une puissance, grâce « au concours discret de l’Église », nous dit M. Debidour, Son objet apparent, d’après ses statuts, était « de porter des consolations aux malades et aux prisonniers, de l’instruction aux enfants pauvres, abandonnés ou détenus, des secours religieux à ceux qui en manquent au moment de la mort. »

Soyons équitable. Cet objet, elle le remplit largement, et même le dépassa. Ses « conférences » de Paris, Nîmes, Dijon, Toulouse, Lyon, Nantes, Rennes, s’occupèrent activement à suppléer à l’insouciance des pouvoirs publics. Les membres de la société se multipliaient pour arracher les enfants à la faim et au vice, leur procurer un apprentissage sérieux en les plaçant chez des patrons soucieux de leurs devoirs. Ils fondèrent des crèches qui arrachèrent à la mort des milliers de petits êtres, des écoles pour les adultes, des patronages pour soustraire les jeunes gens à la contagion du vice, des hospices pour les vieillards.

Mais ces services rendus ainsi aux déshérités en l’absence presque absolue, et souvent à la fois dérisoire et injurieuse, d’institutions sociales de secours aux faibles et aux abandonnés, n’atteignaient qu’une portion infime de cette population misérable. Et d’autre part, quels que fussent le dévouement et les charitables intentions des membres de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, leur œuvre était avant tout une œuvre de prosélytisme catholique. Ils arrachaient un enfant à la mort ou au vice, mais c’était pour donner un homme à l’Église, arracher un combattant à la cause de la libération sociale et le tourner contre elle, tenter de restaurer dans les foules ouvrières les antiques sentiments de soumission et de résignation.

Ils achetaient des consciences pour un morceau de pain, spéculaient sur la détresse des veuves qui voyaient dépérir leurs enfants, sur le chômage des ouvriers chargés de famille. Ils ne supprimaient pas la misère, mais bien plutôt essayaient d’y acclimater ses victimes en les détournant de toute espérance terrestre. On a vu, par les scandales récents des ouvroirs et orphelinats du Bon Pasteur et par ceux du placement des orphelins par des courtiers ecclésiastiques affublés d’un faux petit manteau bleu, à quelle cruelle et rapace exploitation du travail enfantin peuvent conduire des œuvres semblables à celle dont, en 1833, Frédéric Ozanam jeta les fondements.

À côté de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, qui déclare dans ses statuts ne pas se mêler de politique, déclaration de style qui ne trompe personne, se fonde le Cercle catholique, où se groupent les chefs du parti légitimiste, l’Association pour la propagation de la foi, qui ralliera bientôt sept à huit cent mille affiliés et verra s’enfler sa caisse chaque année de plusieurs millions, la Société des Amis de l’Enfance, dont le titre dit l’objet, et celle de Saint-François-Xavier, qui n’a pas pour but de rendre hommage au célèbre jésuite miraculé mais, dit M. Debidour, « d’endoctriner et d’embrigader la classe ouvrière. »

Et, tandis qu’elle travaillait ainsi le peuple, l’Église s’occupait à reconquérir la bourgeoisie, d’ailleurs fort disposée à se laisser faire et à chercher dans la religion et ses disciplines le moyen de préserver ses richesses de toute agression. La bourgeoisie ne pouvait aider les congrégations à reconquérir le peuple, à lui donner un enseignement de servitude, et demeurer elle-même incroyante. Tout au moins devait-elle faire semblant de croire. Elle livra ses enfants aux congrégations enseignantes, jésuites en tête, qui reparaissaient un peu partout, tandis qu’elle livrait les enfants de ses ouvriers aux frères des écoles chrétiennes. Pour les filles de la classe ouvrière, c’était bien simple : s’étant presque absolument désintéressé de leur instruction, l’État les livra aux écoles des deux cent vingt congrégations de femmes qu’il autorisa en l’espace de moins de douze ans.

Les jésuites, rentrés dans leur maison de Saint-Acheul fermée sous Charles X, poussaient leurs élèves à l’École Normale et à l’École Polytechnique, installant ainsi leur puissance dans l’Université même, dans l’armée, la haute administration et les fonctions supérieures de l’industrie. Un Institut catholique essayait d’entamer les éléments intellectuels de la classe dirigeante par des cours et des conférences littéraires et scientifiques pour lesquels certaines églises de Paris fournissaient parfois le local.

Lacordaire, après avoir montré l’habit de dominicain dans la chaire de la cathédrale de Bordeaux, allait l’arborer dans la chaire de Notre-Dame, dans ces célèbres conférences pour les hommes auxquelles devait se ruer la bourgeoisie. Le père Ravignan l’y précédait en 1837, le souple jésuite frayant la voie à l’audacieux dominicain. L’éloquence sobre et ferme du premier préparait les esprits aux audaces et aux véhémences du second. La Compagnie gardait d’ailleurs la haute main sur toute les congrégations, étant toute puissante à Rome. Ses établissements s’étaient accrus au point qu’en 1836, elle dut dédoubler sa province de France, avoir un provincial à Paris et un à Lyon.

L’argent affluait pour toutes ces œuvres, tous moyens étant bons pour l’attirer. Les jésuites préludaient à la résurrection du grossier fétichisme matériel que Lourdes, le Sacré-Cœur et Saint-Antoine de Padoue ont tant développé depuis. Les indulgences se vendaient couramment au prix fait de quinze francs, et pour 21 fr. 50 on avait le droit de lire Voltaire sans pécher. Il y avait des tarifs pour les reliques, et l’on pouvait s’en procurer moyennant 3 fr. 50, mais à ce prix, elles étaient moins efficaces et ne conduisaient pas tout droit au Ciel leur possesseur. On vendait aux illettrés des lettres autographes de Jésus-Christ et de la Sainte-Vierge, des relations de miracles accomplies par des médailles de l’Immaculée-Conception, des imageries grossières qui bouleversaient les lois de la nature et mettaient à l’envers les têtes faibles.

Partout les processions, les pèlerinages, réunissaient les confréries et les congrégations, activant leur propagande, éblouissant les simples, les entraînant par les exercices dévots dont la répétition mécanique produisait des effets d’hypnotisme collectif. Rien que par des donations autorisées, et la loi empêchait les congrégations prétendument dissoutes d’y prendre part, quatre-vingt mille francs de rente s’ajoutaient chaque année au trésor de l’Église. C’est dire à quel chiffre devait s’élever le revenu, acquis de cette manière et grâce à des prête-noms, par les congrégations non autorisées, de beaucoup les plus actives et les plus puissantes.

Le roi et sa famille avaient donné le ton. Le temps était loin où Louis-Philippe s’abstenait de prononcer le nom de Dieu dans ses propos publics. En 1837, on avait replacé les crucifix dans les tribunaux. On voyait à présent des évêques aux Tuileries et, leur rendant cette politesse, la reine et ses filles allaient parfois à la messe dans les églises paroissiales, bien qu’il y eût une chapelle aux Tuileries. Le budget des cultes, ou plutôt du culte, était augmenté d’année en année. En 1830, au moment de la révolution, il approchait de trente-six millions ; on l’avait ramené à trente-deux millions et demi en 1832, il devait avant 1840 se rapprocher du chiffre fixé par les ministres et les Chambres de Charles X.

Aussi le pape disait-il, en 1837, à Montalembert : « Je suis très content de Louis-Philippe, je voudrais que tous les rois de l’Europe lui ressemblassent ». À cette époque dans un mémoire confidentiel, le provincial de Paris, le père Guidée, essayait de prouver au roi, qui ne demandait qu’à être convaincu, que l’ordre des jésuites servait de son mieux la monarchie de Juillet, et qu’il la servirait encore plus efficacement si on lui rendait le pouvoir d’agir au grand jour comme aux beaux temps de la Restauration.

Ce refleurissement des vertus chrétiennes, ou plutôt de leurs pratiques, n’empêchait point une société fondée sur le profit de donner ses fruits naturels, la corruption et la concussion, et un journal, le Messager, pouvait accuser Gisquet, l’ancien commis de Casimir Périer, d’avoir trafiqué de sa situation alors qu’il était préfet de police. On se rappelle que le personnage n’avait pas attendu d’être pourvu d’une situation officielle par son patron pour faire sa main dans les affaires publiques, et l’on n’a pas oublié sa fructueuse opération sur l’achat des fusils anglais pour le compte du gouvernement. Cette fois, il était formellement accusé de concussion et de prévarication.

Fort de sa situation et des appuis qu’elle devait lui valoir, Gisquet poursuivit le Messager devant la cour d’assises. Là, des témoins prouvèrent que la maîtresse de l’ancien préfet de police et la mère de cette aimable personne avaient trafiqué de leur influence auprès de lui sur une large échelle, et le ministère public lui-même dut conclure à l’acquittement du journal accusateur, qui s’en tira avec cent francs d’amende. Le jury, niant l’évidence, avait opté pour la culpabilité, en haine de la presse indépendante.

Ayant mal réussi, elle, à jouer de la vertu pour abattre le ministère sur la question des fonds secrets, la coalition ne démonta pas ses batteries pour un si mince échec. Elle allait bon train, rendant au comte Molé le gouvernement impossible, lui recrutant chaque jour un nouvel adversaire. Celui-ci se défendait de son mieux, parfois avec énergie et selon ses moyens. C’est ainsi que le procureur-général Persil, étant entré dans la coalition, fut destitué tout net.

Lamartine, sollicité, refusa de se prononcer pour elle, alléguant, ce qui était vrai, qu’elle ne représentait aucun progrès politique ou social et n’était qu’une ligue d’intérêts formée pour la conquête du pouvoir. Pour les mêmes raisons, Royer-Collard, doctrinaire implacable, refusait de se laisser séduire par la formule de Duvergier de Hauraniie et condamnait hautement la coalition. En revanche, Dupin ainé, flairant le succès prochain, intervenait pour elle et rompait la neutralité présidentielle dans une des séances de la commission chargée de rédiger l’adresse.

La discussion de l’adresse eut lieu, et au vote le gouvernement ne remporta que de treize voix, parmi lesquelles il faut compter celles des ministres. C’était au ministère de s’en aller : ce fut la Chambre qui partit. Elle fut dissoute le 2 lévrier 1839, et pour la seconde fois le comte Molé présida aux élections.

Il opéra avec la désinvolture d’un grand seigneur, aidé par Montalivet, ministre de l’Intérieur, dont M. Thureau-Dangin lui-même dit que « son zèle ne redoutait pas les compromissions ». L’écrivain monarchiste avoue qu’il se peut que, dans cette élection où jouèrent la violence, l’intrigue, la pression et la corruption, « la juste mesure ait été parfois dépassée et qu’il y ait eu, en plus d’une circonstance, ce qu’on a appelé « l’abus des influences », car « M. Molé n’était pas scrupuleux en pareille matière ». Tout en déclarant que le National exagérait en s’écriant : « La corruption coule à plein bord », et en protestant contre les « hyperboles d’opposition » dont « il faut toujours beaucoup rabattre », M. Thureau-Dangin n’en est pas moins forcé de convenir de certains faits qui justifient la protestation du National.

Le ministère Molé usa « de tous les moyens d’influence administrative » en faveur de ses candidats, nous dit M. Thureau-Dangin. « Les faveurs de l’administration, ajoute-t-il, les places, tendaient, de plus en plus, à devenir la monnaie courante avec laquelle on payait les votes. Sur 459 députés, on ne comptait pas moins de 191 fonctionnaires. » Quant aux électeurs, on les travaillait, non seulement au moyen de toutes les forces de promesse et d’intimidation que le pouvoir avait à sa disposition, mais encore par les journaux, « grâce aux subventions libéralement distribuées par M. Molé ».

« Le ministère, nous dit l’historien de la Monarchie de Juillet, à qui je continue d’emprunter ces citations, avait alors à son service le Journal des Débats, la Presse, la Charte de 1830, le Temps. Depuis peu, il avait en outre enlevé aux doctrinaires l’un de leurs organes, le Journal de Paris. En outre, M. Molé s’était assuré le concours personnel de certains rédacteurs des feuilles de gauche. »

Si ce n’est pas là de la corruption, que faut-il à M. Thureau-Dangin ? Il nous dit que Thiers et Guizot en avaient fait autant, et que, « depuis on a fait mieux » Soit, mais le comte Molé avait beau corriger, ou du moins voiler « par son excellente tenue et la parfaite dignité de ses manières, ce que la besogne avait parfois d’un peu suspect », ce n’en était pas moins la falsification organisée des volontés de ce qu’on appelait alors le pays légal.

À bon chat bon rat, d’ailleurs. Thiers et Guizot, qui savaient de quelle pâte sont pétris les fonctionnaires et comme la crainte du ministre d’hier et de demain paralyse leur zèle pour le ministre d’aujourd’hui, lancèrent un « appel aux fonctionnaires dévoués », qui ne contribua pas pour peu à la victoire de la coalition. « Triste spectacle, dit M. Thureau-Dangin, aussi sévère pour la manœuvre légitime de la coalition qu’indulgent pour les procédés électoraux du ministère, triste spectacle que celui d’hommes de gouvernement qui, pour satisfaire la passion d’un moment, ne craignent pas de démoraliser l’administration dont ils pourront avoir eux-mêmes à se servir bientôt. »

(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)


Selon lui, Thiers et Guizot étaient sortis des règles du jeu. « Si ce n’est pas de l’anarchie, s’écrie-t-il, il faut rayer ce mot du dictionnaire. » Si le scandale de M. Thureau-Dangin n’est pas du pharisaïsme, il faut rayer ce mot du dictionnaire.

Le 2 mars, les élections eurent lieu. La coalition l’emportait. Rien qu’à Paris, elle obtenait huit sièges sur douze. Le 8, Molé donnait sa démission, et une crise ministérielle s’ouvrait qui devait durer deux mois, tant par les difficultés que trouvaient les coalisés à se partager le pouvoir que par les résistances de Louis-Philippe à se laisser imposer la formule : « le roi règne et ne gouverne pas », résistances encouragées et fortifiées par les compétitions et les intrigues des meneurs. Il essaya d’écarter Thiers en lui offrant une ambassade. Celui-ci, qui voulait mieux et plus, refusa. « Voici ce qu’on raconte, dit Proudhon dans une lettre du 24 mars 1839 : « Le petit Foutriquet (c’est ainsi que Soult appelle Thiers) a une envie démesurée de devenir ministre, mais pas au point de consentir à redevenir ce qu’il a été jadis ; il lui faut aujourd’hui du pouvoir ; il veut être maître. Quand il avait sa fortune à faire, il ne disait rien et passait sous les jambes du maréchal Soult ; mais à présent qu’il est grand seigneur, qu’il ne peut plus souhaiter, il change ses conditions. »

Dans une autre lettre, du 12 avril, le jeune pensionnaire de l’Académie de Besançon, qui va lancer bientôt son premier Mémoire sur la propriété, rapporte ainsi les bruits qui couraient dans le public, au cours de cette crise prolongée, où les combinaisons ministérielles s’échafaudaient chaque matin pour s’écrouler le soir :

« Ces jours derniers, on disait, de par le monde, que, M. Decazes s’étant avisé, au plus fort de la crise ministérielle, d’insinuer une abdication en faveur de Coco-Poulot, Louis-Philippe était entré dans une colère extraordinaire ; qu’il avait mis son fils aîné aux arrêts, et qu’on avait eu toutes les peines du monde à l’empêcher de faire faire le procès au comte Decazes. Cette dernière particularité me rend un peu suspecte la vérité de l’anecdote que je vous donne d’ailleurs telle que je l’ai entendue. »

Avec la lucidité d’un esprit mûr pour l’immense effort auquel il va se vouer, Proudhon fait justice de la fiction sur laquelle les partis se sont livré bataille, en cette mêlée confuse. « Chose étrange, dit-il, on ne veut pas que le roi gouverne, mais on veut gouverner soi-même, comme si l’on était plus infaillible que le roi ! Car je suppose que vous n’en êtes pas à prendre au sérieux la responsabilité ministérielle. J’avoue que si j’étais tiers-parti ou dynastique, je serais pour le gouvernement personnel du roi, avec la responsabilité des ministres ; quitte à ceux-ci de laisser là leurs portefeuilles quand ils ne voudraient plus répondre ! »

C’était la thèse même de Louis-Philippe. Elle avait pour elle le sens commun et la réalité des choses. Elle montrait le vice fondamental de la monarchie constitutionnelle, mais ce n’est pas la faute de Proudhon si la révolution de 1789 avait rendu à jamais impossible en France l’application de ce système, qui est ailleurs le résultat d’un compromis organique entre la monarchie qui recule et le peuple qui avance.

Cette crise prolongée, qui pouvait donner aux Français plus d’un enseignement utile, fut dénouée brusquement par un mouvement révolutionnaire avorté, qui eut pour premier résultat d’arrêter toutes les réflexions et de permettre à Louis-Philippe de choisir des ministres à son gré.