Histoire socialiste/Le règne de Louis-Philippe/P3-05

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3. L'ÉQUILIBRE INSTABLE.

CHAPITRE V


L’ÉMEUTE RÉSOUT LA CRISE


Nouvelle tentative insurrectionnelle. — État des forces révolutionnaires parisiennes. — Mésintelligence entre les chefs, indiscipline chez les soldats. — Barbès attaque la Préfecture de police. — L’Hôtel de Ville occupé par les insurgés. — L’appel aux armes laisse la population indifférente. — Acculée aux barricades, l’émeute est vaincue. — Après la défaite.


On est au 12 mai. Les Parisiens endimanchés rient au printemps réparateur d’une dure année de crise et de chômage. Précédés des enfants raidis dans leurs vêtements neufs, les couples légitimes se dirigent vers les boulevards, d’où ils pousseront jusqu’aux Champs-Élysées, les plus endurants jusqu’au bois de Boulogne. Quant aux autres, ceux qui n’ont pour loi que l’amour ou la fantaisie, clercs et grisettes, calicots et demoiselles de magasin, ils se sont envolés dès le matin vers leur banlieue préférée.

Soudain un chant retentit, qui range les familles sur les trottoirs. Et devant leurs yeux étonnés défile sur la chaussée un groupe d’hommes armés qui appellent le peuple à la révolution et s’y jettent résolument. Les boutiquiers qui n’ont pas fermé leurs devantures se précipitent sur leurs volets, mais avant qu’ils les aient posés, la troupe chantante est déjà passée ; nul dans la foule surprise ne lui a fait écho, ne l’a suivie dans sa course à la mort. Et ce passage rapide de la révolution en armes alimente les causeries du pas de porte, où les gens établis démontrent aux concierges respectueux que le temps des révolutions est passé, et qu’un bataillon de municipaux suffira pour disperser cette poignée de braillards.

Qu’est-ce donc que ces hommes dont la fureur emportée vient de traverser l’indifférence des flâneurs en y laissant à peine un frémissement, tel un navire fugitif dont le mouvement des flots a vite effacé le sillage ?

Ce sont les inlassables soldats de la République, patiemment enrégimentés par Blanqui, les survivants de Saint-Merri et de Transnonain, qui tentent un dernier et suprême assaut, confiant à la force le soin de détruire ce que la ruse édifia et, mesurant l’impatience du peuple à ses souffrances, croient qu’il suffira de l’appeler aux armes, de lui montrer qu’on en a, pour qu’il se lève et installe sur les pavés bouleversés sa souveraineté reconquise.

Cette journée est à Blanqui. C’est lui qui l’a voulue, longuement méditée dans la solitude de Jancy, en a réglé les détails et surveillé les préparatifs. Douze cents hommes ont été un à un affiliés aux Saisons. Des journaux clandestins, le Moniteur Républicain d’abord, l’Homme libre ensuite, leur ont enseigné que la République n’est pas un but, mais un moyen, et qu’elle ne sera en réalité que lorsque la terre appartiendra à tout le monde.

Comment douteraient-ils du succès d’un coup de main hardi ? Est-ce que le peuple serait assez contre son intérêt pour ne pas suivre ses libérateurs ? « Nous sommes vingt-quatre millions de pauvres, disait l’Homme Libre dans son quatrième numéro, et nos ennemis sont en petit nombre. » Et quand même le peuple, abruti par sa servitude, ne prêterait pas les mains à sa libération, son inertie doit-elle arrêter ceux qui veulent agir ? Ils sont en petit nombre, eux aussi, mais la victoire ne se vend pas au poids, elle se donne à la valeur.

Ils étaient douze cents, groupés par semaines, mois et saisons. Bien que chacun dût se pourvoir d’un fusil en entrant dans l’association, beaucoup d’entre les trois cents qui furent exacts au rendez-vous donné par Blanqui, Barbes et Martin-Bernard, se présentèrent les mains vides. Double déficit. De ces hommes si sûrs, liés par des serments, si impatients eux-mêmes d’aller au combat, un sur quatre seulement ! Du moins, sur le second point, la stratégie des chefs ne fut-elle point en défaut. Ils n’avaient pas d’armes à donner aux soldats qui en manquaient, mais ils les avaient réunis à proximité d’un armurier, à quelques centaines de mètres de leur dépôt de cartouches de la rue Quincampoix.

Il y avait eu désaccord entre les chefs sur le moment de l’action. Barbès, qui était allé dans l’Aude prendre part à la campagne électorale, eût voulu le retarder. Il avait, en tout cas, promis de revenir à Paris au premier signal. Blanqui et Martin-Bernard jugeant les circonstances favorables, croyant qu’une crise ministérielle, où toutes les fibres fortes du pouvoir sont relâchées et tous les esprits préoccupés des affaires publiques, leur offrait toutes les chances de succès, avaient fixé la prise d’armes au 5 mai.

Blanqui fit reculer la date de huit jours, afin que l’insurrection put mettre à profit le changement de la garnison de Paris et ne trouvât devant elle que des soldats inhabiles à retrouver leur chemin dans le lacis de vieilles rues propice aux mouvements révolutionnaires. Barbès, rappelé à Paris par Blanqui, refusa d’abord de venir, puis, sur une seconde lettre qui, selon une version d’un ancien compagnon de captivité des deux chefs révolutionnaires, piqua son courage en le mettant en doute, vint prendre son poste de combat.

Dans le bref billet qui rappelait à Barbès l’engagement pris, Blanqui a-t-il vraiment dit à Barbès, dont il connaissait et appréciait la qualité maîtresse : « Tu es un lâche » ? Nous n’avons là-dessus que l’affirmation de Langlois, et elle peut être une interprétation. Sans doute Blanqui a-t-il dit : « Si tu ne reviens pas, nos amis diront que tu es un lâche ». Qu’on songe à la différence profonde qui existait entre eux : Blanqui, froid, précis, méthodique, calculateur ; Barbès, emporté, capricieux, déréglé, tout de premier mouvement. Le premier établit une discipline et s’y soumet ; le second veut bien imposer la sienne, mais n’en accepte aucune de bon gré.

Martin-Bernard était surtout l’ami de Barbès, mais par la pensée le jeune imprimeur était plus près de Blanqui. Il avait donné son cœur au premier, mais sa tête était tout entière au second, dont il subissait l’invincible ascendant. Il s’associa donc aux instances de Blanqui et, rongeant le frein, Barbès accepta le rendez-vous et y fut exact.

Dans quel esprit il y venait, les douloureuses querelles de l’avenir, aigries par l’isolement individuel, puis collectif, des prisons du Mont-Saint-Michel et de Belle-Isle, le diront assez, et ce sera la tâche de Georges Renard d’avoir à réconcilier devant la postérité ceux qui furent à ce moment la tête et le bras de la révolution et ne déméritèrent point l’un de l’autre au moment du péril.

Midi était l’heure fixée pour le rassemblement, au coin de la rue Mandar et de la rue Montorgueil, rue Bourg-l’Abbé et rue Saint-Martin, en face du numéro 10. Un va-et-vient entre les trois groupes s’établit, on s’étonne d’être aussi peu nom-breux. Les chefs rassurent leurs hommes : les retardataires ne peuvent manquer d’arriver d’un moment à l’autre. Tandis que Blanqui, après avoir attaché un guidon rouge à son pistolet, emmène sa troupe rue Bourg-l’Abbé, Barbès court au dépôt de la rue Quincampoix. Tout cela dans un va-et-vient hâtif, fiévreux, inquiet, où bourdonnent des murmures contre Barbès, jusqu’à ce qu’il soit revenu avec les cartouches. Blanqui alors élève en l’air son guidon rouge, des groupes d’hommes se précipitent des rues avoisinantes et se massent autour de lui.

La boutique de l’armurier Lepage est envahie. Barbès et Blanqui distribuent des armes et des cartouches dans le désordre et le brouhaha. Malgré les disciplines verbales de comité, chacun sur le terrain de l’action propose son idée, l’oppose à celle de son voisin ou s’accorde avec lui pour accuser les chefs d’impéritie, même de trahison.

Mais à présent que tous sont armés, que nulle main ne se tend plus vers les caisses de fusils et de cartouches, il faut bien, malgré le petit nombre, se décider à exécuter le plan décidé par les chefs. Parmi ceux-ci, Blanqui se tient pâle et tremblant, domptant de son mieux un mouvement de nature que, ne l’éprouvant pas pour son compte, Barbès ne peut comprendre et dont il lui fera grief plus tard. Barbès ignore la colique d’Henri IV au moment du combat, et comment il s’apostrophait : « Tu trembles, carcasse ! mais tu tremblerais bien plus si tu savais où je vais te conduire tout à l’heure. »

Blanqui, lui aussi, dompte la carcasse, et d’un pas ferme il dirige sa troupe sur le Châtelet, où il doit attendre celle de Barbès pour attaquer l’Hôtel de Ville. Barbès a entraîné déjà la sienne vers la préfecture de police, qu’il se propose d’enlever rapidement, laissant au peuple soulevé le soin d’occuper la place, une fois conquise. La troupe de Martin-Bernard retrouvera les deux autres au Châtelet après avoir promené l’appel aux armes dans les rues.

A la préfecture de police. Barbès et ses hommes sont arrêtés par le poste accouru sous les armes. Tandis que Barbès somme le lieutenant Drouineau, commandant du poste, de le laisser passer, des coups de feu sont tirés par des insurgés. Le lieutenant tombe, les municipaux ripostent, la fusillade s’engage, le poste est enlevé. Mais la préfecture a eu le temps de se mettre en. défense, des fenêtres de la rue de Jérusalem on tire sur les révolutionnaires qui rétrogradent sur la place du Châtelet, d’où, joints aux hommes de Blanqui et de Martin-Bernard, ils se dirigent vers l’Hôtel de Ville.

Tout cela, dans le vide d’une foule effarée, que la curiosité n’entraîne même point sur leurs pas, que l’incompréhension encore plus que la crainte tient muette et distante, étrangère au drame qui se joue. De quel regard Blanqui les voit-il, ces familles dont sa course haletante gêne la joie dominicale ? Le font-elles songer à l’enfant qui babille, à la femme qui tremble dans le petit jardin des bords de l’Oise ? Non, sans doute. Il se dit que rien n’est perdu encore pour la révolution. Tout à l’heure on lancera des fenêtres de l’Hôtel de Ville les décrets qui annoncent au peuple un nouveau gouvernement. Ce gouvernement, le peuple l’acceptera, comme tous ceux qui lui ont été lancés de ces fenêtres historiques, avec d’autant plus de joie que, cette fois, c’est le sien qu’on va lui donner, c’est sa propre souveraineté qui va être proclamée.

L’Hôtel de Ville est envahi par les insurgés, à peine assez nombreux pour paraître l’occuper, dans ce vaste désert des salles, des bureaux et des couloirs que fait le dimanche. Les chefs, cependant, se retrouvent, s’apprêtent à rédiger les décrets essentiels par quoi le pouvoir s’affirme, en attendant qu’il soit. Et dans le roulement des tambours qui rassemble les gardes nationaux et les soldats autour de l’Hôtel de Ville et les fait bientôt plus nombreux que la foule. Barbès s’empare de la proclamation rédigée par Blanqui et la lit, non au peuple absent, mais aux insurgés qui se bousculent et déjà sont inquiets de savoir comment ils sortiront de cette grande maison vide résonnante de tout le bruit qui retentit autour d’elle et domine celui qu’ils y font eux-mêmes.

Voici cette proclamation qui appelait le peuple aux armes et qui le laissa indifférent plus encore par surprise que par hostilité :

« Aux armes, citoyens !

« L’heure fatale a sonné pour les oppresseurs.

« Le lâche tyran des Tuileries se rit de la faim qui déchire les entrailles du peuple, mais la mesure de ses crimes est comblée, ils vont enfin recevoir leur châtiment.

« La France trahie, le sang de nos frères égorgés crient vers vous et demandent vengeance ; qu’elle soit terrible, car elle a trop tardé ; périsse enfin l’exploitation et que l’égalité s’asseye triomphante sur les débris confondus de la royauté et de l’aristocratie ! Le gouvernement provisoire a choisi des chefs militaires pour diriger le combat, ces chefs sortent de vos rangs ; suivez-les, ils vous mèneront à la victoire.

« Sont nommés :

« Auguste Blanqui, commandant en chef ; Barbès, Martin-Bernard, Guignot, Meilland, Nettré, commandants des divisions de l’armée républicaine.

« Peuple, lève-toi, et tes ennemis disparaîtront comme la poussière devant l’ouragan. Frappe, extermine sans pitié les vils satellites, complices volontaires de la tyrannie ; mais tends la main à ces soldats sortis de ton sein, qui ne tourneront point contre toi des armes parricides.

« En avant ! Vive la République !

« Barbès, Voyer d’Argenson, Auguste Blanqui, Lamennais, Martin-Bernard, Dubosc, Laponneraye. «

Les noms de Voyer d’Argenson et de Lamennais avaient été mis à leur insu au bas de la proclamation, non pour les compromettre, car, en cas d’échec, nulle charge n’eût pu être relevée contre eux, mais pour utiliser l’immense popularité de l’auteur des Paroles d’un Croyant et rendre hommage à celui qui, à la Chambre, s’était fait le champion de la démocratie et du socialisme. Cependant, au cas d’une de ces furieuses tourmentes de réaction où la bourgeoisie venge sa frayeur par sa férocité et, toujours calculatrice, profite de sa vindicte pour frapper à la tête et liquider ses plus puissants adversaires, le procédé pouvait vouer au massacre le prêtre rebelle à l’Église et le grand seigneur communiste. On ne peut donc approuver les hommes du 12 mai d’avoir ainsi, délibérément, à la fois abusé le peuple et jeté dans leur combat des hommes qui n’y consentaient pas.

La proclamation lue, il fallait faire quelque chose, mais quelle chose et par où commencer ? Déjà les troupes pourchassaient les insurgés à travers les couloirs. Encore quelques minutes, et ils seraient pris dans l’Hôtel de Ville comme dans une souricière. Se ralliant tant bien que mal, ils se jettent sur le poste Saint-Jean tout proche, et l’enlèvent aux gardes nationaux, puis courent à la mairie du septième arrondissement, rue des Francs-Bourgeois, qu’ils occupent sans coup férir. Il semble que les forces militaires elles-mêmes fassent le vide autour de ce mouvement, comme pour mieux en montrer la chétivité.

De là, on se porte vers la mairie du sixième, à l’abbaye de la rue Saint-Martin, revenant ainsi au fort naturel des précédentes insurrections, un fort toujours condamné à tomber aux mains de l’ennemi, mais où le désespoir décuple l’héroïsme de ses défenseurs. Blanqui, dont la stratégie a tout prévu, l’emplacement des barricades et jusqu’à leur épaisseur, exécute son plan et met la rue Greneta en défense.

Mais les troupes, alors, donnent avec ensemble, agissent avec autant de vigueur qu’elles ont jusqu’alors montré de circonspection. Guignot, Maillard, Barbès, sont blessés, celui-ci à la tête. On les arrête. Blanqui disparaît. La bataille est finie.

Louis Blanc juge avec sévérité la « funeste impatience » de ceux qui, « ayant plus de foi aux victoires de la force qu’aux pacifiques et inévitables conquêtes de l’intelligence, font du progrès de l’humanité une affaire de coup de main, une aventure. » En principe général, cette sévérité n’est que justice. Mais il est des moments historiques où la force seule permet à l’humanité les progrès que la force unie à la ruse s’attache à retarder.

D’ailleurs, quand la force mise au service d’une idée de progrès réussit-elle ? Lorsqu’elle a pour elle le sentiment public. Il faut bien le dire, Blanqui était un organisateur admirable, mais qui vivait trop loin de la foule, trop enfermé dans le cercle des impatients de justice sociale, pour en connaître les véritables sentiments. Se dire que, des barricades ayant fait la monarchie, des barricades pourront la défaire, c’est négliger, tout au moins pour l’affaire du 12 mai, qui est bien sienne, ce coefficient capital : le consentement exprès, du moins tacite, de la foule.

Or, nous avons vu le sentiment de la foule parisienne, si prompte, quand il y a motif, à entrer en ébullition. Ici elle se glace, elle s’écarte, n’ayant pas compris, n’ayant été avertie par rien. Même ceux qui sont les plus prompts à se jeter dans toute agitation populaire, même ceux-là qui ne peuvent voir remuer un pavé sans apporter aussitôt le leur, sont restés immobiles, attentifs certes, mais incertains. « Le mystère dont s’était entourée la conjuration, dit M. Thureau-Dangin, avait eu pour effet que le peuple, même dans sa fraction républicaine révolutionnaire, n’était ni moins surpris, ni moins préparé que le gouvernement. »

Mais pour le gouvernement, la surprise dura peu et ses préparatifs de défense furent d’autant plus faciles à faire que l’attaque était moins dangereuse. La fraction républicaine et révolutionnaire du peuple parisien n’était pas encore revenue de sa surprise ni sortie de son incertitude, que déjà l’insurrection n’était plus.

Insurrection ? Non. Émeute tout au plus. Échauffourée, dit même Michelet, écrivant le 22 à Quinet et lui exprimant sa joie de voir qu’elle « n’ait pas eu son contre-coup à Lyon ». Rien n’était préparé qu’à Paris, et l’ignorance en province était telle que, même parmi les républicains, on croyait les tentatives comme celle du 12 mai organisées par la police.

Dans une lettre du 12 avril, Proudhon semble assez au fait de ce qui se prépare. « Le gouvernement, écrit-il à un de ses amis de province, désirait et provoquait une collision, parce qu’il avait pris ses mesures pour écraser les perturbateurs et que, dit-on, il en avait besoin dans ce moment ; mais il n’en est pas moins certain que les sociétés secrètes ont délibéré sur l’opportunité d’une tentative. » Les « indiscrétions de quelques affiliés » qui ont cherché à l’embaucher, l’ont convaincu de la force des sociétés secrètes, qui « comptent aujourd’hui plus de quinze mille membres ». On voit, par ce chiffre, combien ceux qui cherchaient à « embaucher » le jeune philosophe déjà révolutionnaire, s’abusaient sur leur force réelle, ou l’avaient été par leurs chefs.

Car ces chefs, Proudhon ne les a pas vus. Eux ne recrutent pas. Mais, il sait que tous « les plus fameux, dont quelques-uns sont encore sous le poids d’une contumace, sont réunis à Paris », il a « vu quelques-uns de leurs ordres du jour » et n’ignore pas qu’ils attendent le « moment favorable pour tomber sur ce gouvernement de Juillet comme le chat sur la souris ». On sait ce qu’il advint de ces projets. En voici les conséquences :

(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)


Le soir même du 12 mai, un nouveau ministère était constitué. L’émeute avait permis à la « pensée immuable » du roi de réaliser une fois encore son rêve de gouvernement personnel et d’avoir un premier commis en guise de président du Conseil. « L’émeute avait fait en quelques heures, dit M. Thureau-Dangin, ce que n’avaient pu faire, depuis deux mois, ni l’habileté patiente du roi, ni l’agitation des meneurs parlementaires. » Le premier commis élu par le roi fut le maréchal Soult, encore tout reluisant de son ambassade auprès de la jeune reine Victoria.

Le procès des insurgés ne traîna pas. Pour faire plus court, la Chambre des pairs divisa les accusés en deux fournées, institua deux procès distincts, au mépris des règles les plus élémentaires du droit. Dix-neuf insurgés furent de la première fournée, Barbès et Martin-Bernard en tête. Arago, Dupont, Jules Favre, Madier-Montjau étaient parmi les défenseurs.

Mérilhou, le rapporteur, s’était attaché tout d’abord à montrer le caractère nouveau de cette tentative insurrectionnelle, non dans les moyens employés, mais dans la pensée qui l’inspirait. « En 1834, disait-il, les juges avaient en face d’eux le parti républicain représenté par toutes ses nuances, fort différentes, et par la plupart de ses chefs, divisés par la tactique autant que par la conception doctrinale. »

« Aujourd’hui les idées ont marché », ajoutait-il. C’est un tout autre parti que la société a devant elle. Pour ce parti, « il faut que le pouvoir soit confié aux classes qui ne possèdent rien ». L’indignation où le met une telle prétention n’aveugle pas le représentant des classes qui possèdent tout. Il montre l’émeute du 12 mai, comme un acte de la lutte de classe poursuivie par ce parti nouveau.

« Ce n’est plus seulement la classe des propriétaires fonciers qu’on désigne comme des oppresseurs féodaux, dit-il, ce sont aussi les propriétaires de capitaux, les chefs de commerce et d’industrie, qu’on associe à la même proscription, sous le nom d’exploiteurs, et qu’on ne saurait trop désigner à la haine des exploités, c’est-à-dire de ceux qu’ils font vivre. » Mérilhou traça ce dernier trait sans rire.

« Vous le voyez, ajoutait-il, ce n’est pas seulement une révolution politique qu’on a eue en vue, c’est une révolution sociale. » Rien de pareil en effet en 1834. Rien non plus à Lyon, en 1831, où l’insurrection a bien le caractère d’un mouvement de classe, mais est plutôt une grève exaspérée jusqu’à la bataille, par le désespoir de n’avoir pu faire l’entente avec les patrons sur un tarif plus équitable. « Ici, dit Mérilhou, c’est la propriété qu’il faut reviser, modifier, transférer ; c’est la conspiration de Babeuf passée de l’état de projet insensé à une sanglante exécution. »

Le rapporteur avait soigneusement compulsé les journaux révolutionnaires. Il s’attacha à donner des extraits du Moniteur républicain et de l’Homme libre, établissant le double caractère communiste et révolutionnaire de ces hommes nouveaux. Nulle société secrète qui ne compte quelque agent de police. Mérilhou put donc lire les formules d’affiliation aux Saisons et impressionner le public par le récit terrifiant des serments exigés des néophytes pour les lier par l’obéissance la plus absolue à leurs chefs.

On procédait, dans ces initiations, par questions graduées. Lorsque le néophyte n’avait pas la parole facile, on lui soufflait la réponse à faire, rédigée en formule.

Réunissons quelques [extraits des deux formules, celle des demandes et celle des réponses :

« … 2. D. Comment la royauté, que tu déclares si mauvaise, se maintient-elle ? « — R. Parce qu’elle a associé quelques classes du peuple à l’exploitation de toutes les autres.

« … 8. D. Quels sont ses droits [au citoyen] ? — R. Le droit à l’existence : À la condition du travail, chaque homme doit avoir son existence assurée. Le droit à l’éducation : L’homme n’est pas seulement un composé de matière, il a une intelligence. Le droit électoral.

« … 11. D. Comment le peuple manifeste-t-il sa volonté ? — R. Par la loi qui n’est autre chose que l’expression de la volonté générale. »

Affirmer que la loi doit être l’expression de la volonté générale, voilà ce que Mérilhou appelait une « propagande anarchiste ». Il est vrai que la formule déclarait nécessaire d’employer un pouvoir révolutionnaire qui mette le peuple à même d’exercer ses droits. Mais la bourgeoisie avait-elle fuit autre chose neuf ans auparavant ? De ce chef, elle n’avait rien à reprocher aux hommes qui étaient devant elle. Elle pouvait les frapper, puisqu’ils étaient des vaincus, mais non les juger.

Forts de cette conviction conforme à la stricte réalité, Barbès, Martin-Bernard et leurs coaccusés refusèrent de répondre à l’interrogatoire et de se défendre. Barbès ne voulut se justifier que sur un point. On lui imputait le meurtre du lieutenant Drouineau. Tout en prenant pour le fait de l’émeute toutes les responsabilités, il rejeta celle-là avec horreur.

Les pairs ne l’en condamnèrent pas moins à mort, tandis que Martin-Bernard était condamné à la déportation, Mialon aux travaux forcés à perpétuité, Delsade et Austen à quinze ans de détention. Les autres condamnations s’échelonnaient de six années de détention à deux ans de prison. Quatre accusés étaient acquittés.

La condamnation de Barbès consterna et indigna l’opinion. Le lendemain même, les étudiants se rendaient en masse au ministère de la Justice et y déposèrent une pétition contre la peine de mort en matière politique en même temps qu’une demande de commutation de peine pour Barbès. Des ouvriers voulurent s’associer à cette manifestation de la jeunesse des écoles ; ils furent brutalement dispersés.

Victor Hugo intervint. Il adressa ce quatrain au roi, qui venait de perdre sa fille et à qui la jeune duchesse d’Orléans venait de donner un petit-fils, espoir de la dynastie :

Par votre ange envolée ainsi qu’une colombe !
Par le royal enfant, doux et frêle roseau !
Grâce encore une fois ! Grâce au nom de la tombe !
____Grâce au nom du berceau !

Stoïque, Barbès attendait son sort en prison. À la lecture de l’arrêt qui le frappait, il s’était écrié avec angoisse : — Martin-Bernard est-il condamné à mort ? et la joie avait paru sur ses traits d’apprendre que son ami avait la vie sauve. Son sacrifice était fait du jour où il était entré dans la lutte, et dans cette suprême épreuve, il remerciait Dieu de l’avoir fait « Français, républicain, aimé des bons, proscrit par les méchants ». Un bruit dans la prison lui ayant fait croire que le moment était venu, il s’écriait : « Saint-Just, Robespierre, Couthon, Babeuf, et vous aussi, mon père, ma mère, qui m’avez porté dans vos entrailles, priez pour moi, voici mon jour de gloire qui vient ! »

C’était la grâce qui allait venir. Suivant son penchant naturel, Louis-Philippe résista aux conseillers de vengeance et de sang. Il commua la peine de Barbès en travaux forcés, puis en déportation. Les condamnés furent transportés au Mont-Saint-Michel, où Blanqui ne tarda pas à les rejoindre, ayant été arrêté le 14 octobre au moment où il montait en diligence pour gagner la Suisse. Condamné à mort en tête de la fournée de trente qui comparut devant les Pairs le 14 janvier 1840, Blanqui vit également sa peine commuée en celle de la déportation tandis que ses co-accusés étaient frappés de peines variant de quinze à deux années de prison.

Louis-Philippe bénit en son cœur ce mouvement insurrectionnel si peu dangereux pour son trône et qui lui permettait de réaliser une fois de plus sa « pensée immuable », le gouvernement personnel. Mais si le maréchal Soult est bien le premier commis qu’il lui faut, il y a dans le cabinet un ministre, Villemain, fort bon catholique, mais que son attachement à l’Université portera à la défendre pied à pied contre l’enseignement congréganiste.

Ce n’était pas ce ministre-là qui reprendrait le projet déposé par son prédécesseur Guizot, en 1836, à la grande joie du roi, sur l’enseignement secondaire. Ce projet autorisait les particuliers à fonder des établissements sans autres garanties que certaines conditions de grades et de moralité. La Chambre, heureusement y avait ajouté que tout directeur d’établissement libre d’enseignement devrait déclarer par écrit qu’il n’appartenait pas à une congrégation non autorisée en France. Le roi, alors, avait fait retirer le projet. Il ne pouvait pas compter sur Villemain pour en présenter un semblable.

La coalition n’avait aucune raison pour désarmer devant le nouveau cabinet, au contraire. Dès les premiers jours de janvier 1840, elle était partie en campagne et Thiers avait fait une brillante critique de la politique extérieure, notamment dans les affaires d’Orient. Il crut original de renouveler un peu le magasin d’idées mégalomanes du libéralisme en donnant à l’alliance franco-anglaise le caractère d’un partage d’influence universelle : à la France, l’Europe continentale ; à l’Angleterre, nation maritime, le reste du globe.

Mais la véritable attaque se produisit sur le projet de dotation au jeune duc de Nemours, présenté cette fois encore, sur les instances de Louis-Philippe, que ne rebutait aucun échec, et peut-être désireux, en l’envoyant se faire battre par la Chambre, de se débarrasser d’un ministère où se manifestaient des velléités d’indépendance : Passy était trop fier pour être un commis en sous-ordre ; Dufaure avait de la raideur et de la brusquerie et Teste des tendances libérales, Villemain défendait l’Université contre les jésuites. Le roi les envoya à la bataille sans regret, tout prêt à prendre Sébastiani si la Chambre battait le maréchal Soult.

La dotation Nemours raviva toutes les polémiques sur l’avidité du roi à pourvoir ses enfants. Cormenin se distingua naturellement dans le flot de brochures et d’articles que les cinq cent mille francs de rente à donner au fils du roi firent surgir, en même temps que de partout les pétitions affluaient à la Chambre, la suppliant de ne rien voter, puisqu’en montant sur le trône Louis-Philippe avait fait donation de ses immenses biens à ses enfants.

Ces bourgeois, dit ironiquement Henri Heine, « avaient complètement perdu le sens monarchique. De là l’aveuglement avec lequel ils se plaisaient à humilier, à ébranler, à entraver une royauté qu’au fond, cependant, ils eussent été épouvantés de voir disparaître. » De son côté, Proudhon relève avec sa verdeur accoutumée l’inconséquence de gens qui veulent un roi et liardent sur ce qu’il coûte : « Qui veut le roi, fait-il, veut une famille royale, veut une cour, veut des princes du sang, veut tout ce qui s’ensuit. Le Journal des Débats dit vrai : les bourgeois conservateurs et dynastiques démembrent et démolissent la royauté, dont ils sont envieux comme des crapauds. »

Les « crapauds » l’emportèrent. Le 20 février, par 26 voix de majorité, la Chambre rejeta la dotation. Il ne restait plus aux ministres qu’à se retirer. Le roi avait voulu Sébastiani, il dut accepter Thiers, qui inaugura son ministère le 1er mars 1840.