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Histoire socialiste/Le règne de Louis-Philippe/P4-03

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4. LA RÉACTION.


CHAPITRE III


LA CORRUPTION


La loi de régence : Lamartine se sépare définitivement du ministère. — L’union douanière franco-belge. — La coalition des grands industriels du Nord la fait échouer. — Les grands travaux de Paris et les tripotages de l’Hôtel de Ville. — Les concessions aux Compagnies de chemins de fer. — La corruption électorale jugée par la Chambre. — Visite de la reine Victoria au roi Louis-Philippe.


À mesure que naissaient les forces de l’avenir et qu’elles se heurtaient dans un chaos d’affirmations, de négations, de rêves mystiques, de fureurs bouillonnantes, unies quand même par un immense désir de vie et d’action, les forces du passé réparaient en hâte la brèche faite à la monarchie par un banal accident de voiture. Le ministère avait convoqué aussitôt les Chambres et leur avait proposé la régence du duc de Nemours.

Grave conflit entre le droit constitutionnel et le droit monarchique ! Pourquoi le duc de Nemours, alors que la duchesse d’Orléans, mère de l’héritier du trône, était là, bien vivante, en pleine santé d’esprit ? Désigner l’aîné des mâles de la famille royale, c’était subordonner la nation à la dynastie, disait Lamartine. En désignant la mère du futur roi, les Chambres n’empiétaient pas sur les prérogatives royales, puisqu’elles observaient l’ordre de la nature.

Ce futile débat, où Guizot remporta grâce à sa majorité de fonctionnaires, détacha pour toujours du camp ministériel le poète qui avait été un ornement pour la monarchie et devint une force pour l’opposition. Par un chassé-croisé assez curieux, cette démission rapprocha Thiers du gouvernement. Guizot fit la grimace, mais dut subir ce dangereux compagnonnage.

Lamartine passant à gauche, était-ce là un événement imprévu ? Certes, non. La discussion de la régence ne fut que la cause occasionnelle d’un changement dont la Marseillaise de la paix avait été le plus visible symptôme. Louis-Philippe était bien le roi de la paix à outrance, mais il ne l’eût pas chantée, génie poétique mis à part, sur le même ton que Lamartine. Quand celui-ci disait au banquet des antiesclavagistes : « Les vrais plénipotentiaires des peuples, ce sont leurs grands hommes, les vraies alliances, ce sont leurs idées, » il s’opposait de tout son idéalisme, de toute son aspiration vers un état nouveau, à la servilité de Louis-Philippe vis-à-vis des monarchies absolues et à son culte étroitement réaliste des intérêts les plus immédiats.

Il avait combattu, deux ans auparavant, le projet des fortifications de Paris, et mis l’opinion en garde, vainement, contre l’apothéose de Napoléon : « Je ne suis pas, s’était-il écrié, de cette religion napoléonienne, de ce culte de la force que l’on veut depuis longtemps substituer dans l’esprit de la nation à la religion sérieuse de la liberté. Je ne crois pas qu’il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de surexciter ces bouillonnements déjà trop impétueux du sang français qu’on nous représente comme impatient de couler après une trêve de vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire de notre monde, pouvait être la honte des nations. »

Pourquoi il était passé à gauche ? Il le dit à ceux qui ne s’étaient pas encore étonnés de la contradiction qui éclatait entre de telles paroles et la situation politique de celui qui les prononçait. Lors de la discussion de l’adresse, il dressa, dans un magnifique discours, l’inventaire du régime de Juillet et constata la faillite. Il montra les satisfaits s’engourdissant dans la digestion du pouvoir, tandis que s’éveillait une France nouvelle :

« Derrière cette France qui semble s’assoupir un moment, disait-il, derrière cet esprit public qui semble se perdre, et qui, s’il ne vous suit pas, du moins vous laisser passer en silence, sans vous résister, mais sans confiance ; derrière cet esprit public qui s’amortit un instant, il y a une autre France et un autre esprit public ; il y a une autre génération d’idées qui ne s’endort pas, qui ne vieillit pas avec ceux qui vieillissent, qui ne se repent pas avec ceux qui se repentent, qui ne se trahit pas avec ceux qui se trahissent eux-mêmes, et qui, un jour, sera tout entière avec nous. »

Était-ce une adhésion à la république ? Non. Lamartine n’alla pas jusque-là. Il voulait ramener la monarchie au pacte de 1830, entourer le trône d’institutions républicaines. Mais dans cette sphère réduite où il s’emprisonnait volontairement, il allait montrer une liberté singulièrement plus grande que les démocrates de son temps : notamment lorsqu’il se prononcerait pour la séparation de l’Église et de l’État.

Les intérêts, vraiment, avaient bien autre affaire que de s’occuper des idées. Un projet du gouvernement les faisait alors entrer en effervescence. Guizot et Louis-Philippe avaient conçu un projet d’union douanière avec la Belgique, sur le modèle du Zollverein allemand de 1833 qui venait d’être renouvelé en 1841. Ce pacte douanier, qui supprimait tous les inconvénients économiques du morcellement de l’Allemagne en une quantité de souverainetés politiques, avait valu à ce pays de sérieux avantages par la conclusion et le renouvellement de traités avec la Turquie, l’Angleterre et les Pays-Bas, notamment. L’Allemagne devenait ainsi un marché unifié en même temps qu’une grande puissance économique, et menaçait singulièrement les intérêts de la Belgique.

Le roi Léopold s’était donc facilement entendu avec le roi Louis-Philippe pour l’établissement d’un Zollverein franco-belge. Il était venu à Paris en arrêter les termes avec son beau-père et les ministres de celui-ci. Mais l’Angleterre veillait. Robert Peel vit que tout ce que la Belgique industrieuse gagnerait au libre accès du marché français serait perdu pour le commerce anglais. Il appela donc l’attention des cours du Nord sur les projets de Louis-Philippe et de son gendre.

Et l’on vit cette chose étrange ; la Russie et l’Autriche, la première engagée tout entière dans le Zollverein, et la seconde pour ses provinces allemandes, s’unir à l’Angleterre et à la Russie pour empêcher la France et la Belgique d’en faire autant. Les puissances affectèrent de voir dans cette union économique une violation des traités de 1815, absolument comme elles affectaient d’ignorer que la Belgique devait son existence comme nation à la violation de ces traités.

Les capitalistes français vinrent épargner au gouvernement de Louis-Philippe la honte d’une capitulation devant ces exigences, et ce fut devant les leurs qu’il s’inclina. Dès que le bruit avait couru d’une union douanière avec la Belgique, les industriels du Nord, les propriétaires de mines, les métallurgistes, les manufacturiers s’étaient mis en mouvement pour faire échouer ce projet qui ouvrait le marché français à leurs concurrents belges.

Fulchiron menait le chœur des intérêts alarmés, qui voulaient conserver ! e monopole du marché. Une réunion tenue chez lui vota des résolutions portant que « chacun de ses membres porterait ou chercherait l’occasion de porter ses doléances auprès du trône et lui ferait connaître les perturbations que causerait la réalisation des projets ministériels ». Et ils avaient accès auprès du trône, ces barons de la houille, ces ducs du fer, ces marquis du coton, ces seigneurs du sucre. Ils étaient la vraie féodalité nouvelle dictant à son élu ses volontés. La France, l’immense peuple des consommateurs, leur devait une rançon. Le roi allait-il permettre qu’elle pût s’y soustraire ?

La réunion Fulchiron décidait en outre que « chaque député devrait se mettre en rapport avec les représentants légaux de l’industrie et du commerce dans sa localité, afin de leur offrir à Paris un intermédiaire et un organe pour toutes les représentations qu’ils croiraient utile d’adresser au gouvernement ». Cet ordre du jour fut obéi ponctuellement et l’agitation menée bon train par les Chambres de commerce et les Chambres consultatives, qui se réunirent en congrès à Paris, au restaurant Lemardeley. Les représentants du « pays légal » n’étaient pas les représentants du peuple qui travaille, du peuple qui ne peut racheter qu’une faible part des produits de son labeur, mais ceux de la minorité qui possédait les instruments de travail ; et, après avoir prélevé la part du lion comme capitalistes, ils entendaient être, sans concurrence, seuls à revendre aux travailleurs les objets nécessaires à leur subsistance.

« Qu’est-ce qu’un député aujourd’hui ? » demandait alors Pierre Leroux. Et il répondait : « C’est un homme qui fait ses affaires et celles de ses électeurs. Chaque canton électoral est une maison de commerce, dont le député est le commis-voyageur. L’un travaille dans les fers, l’autre dans les vins, l’autre dans les soies ; il en est qui travaillent pour les intérêts maritimes, comme d’autres travaillent contre. Pas un député d’Alsace qui ne veuille l’introduction des bestiaux, un député de Normandie qui ne la refuse, un député des pays vignobles qui ne demande des traités de commerce, un député des pays boisés qui ne les repousse. »

Toussenel, au même moment, observait qu’il y avait, pour les biens de la féodalité capitaliste la même immunité que jadis pour les terres nobles. « Les gentilshommes d’aujourd’hui paient l’impôt foncier, dit-il ; mais la plupart des propriétés de ces gentilshommes, les mines, les houillères, les pâturages, reçoivent de l’État une prime de protection pour leurs produits qui équivaut à l’immunité du sol. Le Trésor leur rend d’une main ce qu’il leur prend de l’autre. »

Et il énumère les fiefs des « hauts barons modernes » : Les forges et les mines d’Anzin, de Fourchambault, de Saint-Amand, du Saut-du-Sabot, d’Alais, de la Grand’Combe, de Decauville… les forêts de M. le comte Roy et de M. le marquis d’Aligre, les raffineries de MM. Perier, Delessert, les pâturages à élèves de M. le maréchal Bugeaud, les fabriques de drap de MM. Grandin et Cunin-Gridaine, tous des députés, quelques-uns hauts fonctionnaires par surcroît.

C’est leur protectionnisme, dit l’écrivain fouriériste, qui « a empêché que la réunion de la Belgique à la France n’ait eu lieu depuis seize ans, que la France n’ait accédé au Zollverein et réalisé par un traité commercial l’alliance de l’Europe centrale, garantie de la paix universelle ». Ce sont ces hauts barons qui « font payer le fer à la France le double de ce qu’il vaudrait sans cette protection. Même résultat pour les houilles ».

Et Toussenel s’écrie avec une fureur ironique : « Jamais la noblesse d’autrefois n’a revendiqué pour elle seule le droit de se nourrir de viande de bœuf. M. le maréchal Bugeaud m’a tenu une fois trois heures, sur le trottoir de la rue de l’Université, pour me prouver que le peuple français était intéressé à ce qu’il ne se consommât en France que de la viande nationale, c’est-à-dire de la viande provenant de ses pâturages à lui, grand propriétaire de la Dordogne. Il n’a pas réussi à me faire renoncer à cette sotte opinion : que la première condition d’une viande nationale était d’être abordable aux estomacs nationaux. »

Le patriotisme, bien plus impérieusement, bien plus sûrement qu’à l’occasion des événements d’Orient, eût dû faire au gouvernement une loi de ne pas céder aux réclamations des quatre puissances et de conclure le Zollverein franco-belge. Mais le nationalisme des gros intérêts des maîtres de la production opposés à ceux du peuple, des capitalistes qui considèrent le pays comme leur domaine et ses habitants comme leur clientèle au sens le plus étroit du mot, ce nationalisme-là parlait plus haut que le patriotisme aux oreilles du roi et de ses conseillers. Le projet d’union douanière fut donc abandonné, et Guizot put se donner le facile mérite d’avoir cédé aux prières des intérêts nationaux alarmés, et non à la menace de l’étranger.

Un scandale éclata sur ces entrefaites, qui prouva que les gouvernements ne se vouent jamais impunément au culte des intérêts matériels des plus forts et des plus riches, et qu’un tel abandon de la puissance publique donne fatalement le signal de la débâcle morale dans les rangs des fonctionnaires. On était au plus fort des travaux entrepris sous la direction de Rambuteau, préfet de la Seine depuis 1833, pour améliorer la viabilité parisienne et assainir en même temps l’immense cité. Circonstance on ne peut plus favorable aux spéculations sur les terrains. On pense bien que les capitalistes ne l’avaient pas laissé échapper.

Mais il y en eut qui ne se contentèrent pas d’acheter à bon prix un lot de maisons qu’on supposait devoir être un jour expropriées, et d’escompter le bénéfice de cette opération, que le code de la bourgeoisie et sa morale déclarent également licite. Ils voulaient jouer à coup sûr, et pour cela ils achetèrent, en l’intéressant à leurs gains, le chef du bureau de la grande voirie et des plans de l’Hôtel de Ville. Celui-ci, nommé Hourdequin, s’associa ses subordonnés, et, avec leur complicité, organisa une véritable entreprise commerciale de concussion et de chantage. Les spéculateurs et les entrepreneurs se procuraient les plans d’alignement arrêtés par le préfet moyennant quinze ou vingt mille francs.

Les propriétaires expropriés qui ne s’étaient pas mis en règle avec cette

(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)


association de malfaiteurs officiels étaient placés dans l’alternative d’intenter un procès lent et coûteux à la Ville pour toucher l’indemnité qui leur avait été allouée par le jury d’expropriation ou de payer rançon aux bureaux. Le montant des indemnités était élevé ou abaissé par l’association, qui avait gagné quelques conseillers municipaux, selon qu’elle avait affaire ou non à des propriétaires récalcitrants.

La gabegie fut dénoncée par un spéculateur en terrains, qu’une querelle avec ses complices avait fait écarter des opérations de la bande. Il cria, précisa. On fut bien contraint de faire agir la justice, qui, d’ailleurs, laissa échapper la plupart des coupables. Force cependant fut de frapper Hourdequin, qui fut condamné, ainsi que deux de ses subordonnés. L’affaire eut son écho à la Chambre, où Mauguin reprocha au gouvernement de n’avoir pas surveillé ses agents. « La justice, dit-il, s’est trouvée saisie par hasard. »

Ce procès fut l’occasion d’attaques passionnées contre l’administration de Rambuteau. Il les mérita certainement par l’insouciance qu’il avait montrée des tripotages qui se pratiquaient dans ses bureaux. Mais si, emporté par son désir de bouleverser le vieux Paris, d’éventrer les ruelles obscures et infectes et de percer des voies larges et régulières, il laissa voler autour de lui, il ne vola point. On peut même dire qu’il accomplit d’immenses transformations sans augmenter déraisonnablement les charges de la Ville.

Sous son administration, les alentours de l’Hôtel de Ville et des Halles, la Cité, furent déblayés du lacis tortueux des rues où le soleil ne pénétrait jamais, les boulevards nivelés et les boulevards extérieurs construits ; la sécurité des passants nocturnes fut accrue par l’installation du gaz dans les rues, et l’hygiène améliorée par la construction de cent vingt kilomètres d’égouts.

Certainement, le souci du bien public n’était pas l’unique mobile du pouvoir, lorsqu’il laissait ainsi à Rambuteau la bride sur le cou. Le dédale inextricable des carrefours, des culs-de-sac, des rues à angles capricieux formait la forteresse naturelle des insurrections populaires. La stratégie de la contre-révolution, qui avait projeté d’enclore de murs la ville révolutionnaire, voulait aussi la sillonner de routes militaires. Rambuteau avait donc trouvé en Thiers un auxiliaire empressé. Thiers avait eu ses voies stratégiques, Rambuteau ses grands travaux, la population un peu plus d’air (que d’ailleurs seules les classes aisées pouvaient payer, car elles refoulaient à mesure la population pauvre hors du centre de la ville), et les spéculateurs avaient fait leurs affaires.

Ils les faisaient partout, d’ailleurs, et les bureaux de l’Hôtel-de-Ville n’étaient pas l’unique endroit où s’exerçait leur pouvoir de corruption. Les Chambres avaient, cette année-là, adopté définitivement le tracé des grandes lignes de chemins de fer. Les demandeurs de concessions se pressaient autour du ministre des Travaux publics, qui était Teste, l’ancien libéral, frère du vieux républicain communiste ami de Voyer d’Argenson et de Buonarotti. Les complaisances du ministre pour certaines compagnies, sans être suspectes encore, avaient paru excessives, même à la Chambre, qui n’avait pas ratifié la concession demandée par la Compagnie du Nord et qui assurait à cette compagnie quatorze à quinze millions de revenu net annuel pendant quarante ans pour une avance de soixante millions. Ce qui, avec les débours faits pour la construction de la voie, les indemnités d’expropriation, l’intérêt du capital engagé, le remboursement du matériel à la compagnie à la fin de l’exploitation, représentait pour l’État une dépense totale de neuf cents millions.

Tandis que le National et la Phalange protestaient contre un marché aussi onéreux pour le public, les Débats s’écriaient : « Il est évident pour tous les gens sensés que M. de Rothschild sollicite le privilège de se ruiner. » Les Chambres eurent plus de pudeur, et dans le traité définitif, la Compagnie du Nord dut accepter de rembourser à l’État les frais de construction de la voie et de renoncer à la clause du remboursement du matériel. Malgré ces concessions, M. de Rothschild ne se ruina point, cependant ; deux ans après, les actions s’élevaient de cinq cents à huit cents francs.

Pour le chemin de fer d’Avignon à Marseille, Talabot, le concessionnaire choisi par le ministre, fut agréé, bien qu’une compagnie rivale eût présenté sa soumission et demandé qu’elle fût examinée contradictoirement avec celle de la compagnie Talabot par une commission de la Chambre. Teste ne présenta à la Chambre que le projet Talabot, et la Chambre ratifia.

Les choses n’allèrent point aussi facilement pour la ligne d’Orléans à Tours. Un capitaliste anglais, nommé Barty, fortement appuyé par lord Aberdeen auprès de Guizol et par lord Cowley auprès du ministre des Travaux publics, avait demandé la concession de cette ligne. Il chargea de ses intérêts, à Paris, Edmond Blanc, qui était au mieux avec les ministres et dînait fréquemment avec eux, et s’en alla à Londres réunir les capitaux nécessaires à une entreprise qu’il était d’autant plus sûr d’obtenir que, le 30 septembre 1842, Teste lui avait écrit : « Vous pouvez hâter la conclusion en rapportant dans le plus court délai la ratification des honorables capitalistes anglais. »

Muni de cette lettre, il trouva facilement à Londres les capitaux nécessaires, d’autant que son mandataire, Edmond Blanc, lui adressait de Paris une lettre où se lisaient ces lignes : « Ce matin, le ministre m’a fait dire qu’il était impatient de vous voir, qu’il vous attendait pour signer le bail, et qu’il voulait présenter le projet avant quinze jours, qu’il tenait à ce que votre concession fût approuvée et autorisée la première ; qu’enfin il avait, jusqu’à ce jour, repoussé toutes les propositions rivales qui lui avaient été faites. »

La société constituée, Barty revient à Paris et apprend que le ministre qui refuse de le recevoir, vient de traiter avec la compagnie Bulot. On pense bien que le capitaliste anglais refusa de se laisser jouer. Fort de ses relations, il fit du tapage, et le projet Bulot échoua devant la Chambre des Pairs, le 9 juillet 1843, grâce à un mémoire où la correspondance du ministre avec le demandeur évincé était publiée tout au long. On ne devait pas tarder à connaître le secret des complaisances de Teste pour certains entrepreneurs.

Nous sommes au moment où l’argent affirme sa toute-puissance, transforme tout en marchandise, trouble toutes les consciences qui sont en contact avec lui. C’est lui qui donne le pouvoir politique à ceux qui le désirent par vanité ou pour mieux servir leurs intérêts. Les élections de 1842 en avaient, sous ce rapport, donné des exemples si frappants, si publics, si effrontément flagrants, que la Chambre avait dû, ne fût-ce que pour empêcher le public de rechercher si une telle pratique n’était pas générale, nommer une commission d’enquête sur les élections d’Embrun, de Carpentras et de Langres.

La commission, dont la majorité était ministérielle, s’attacha surtout à dégager la responsabilité du gouvernement des faits de corruption et de pression qu’elle fut bien forcée de constater. Et pourtant, que de précautions elle avait prises pour que son enquête n’aboutît qu’à des résultats insignifiants. Tout d’abord, elle n’avait réclamé, que contrainte et forcée par sa minorité, les pouvoirs nécessaires. Le ministre de l’Intérieur Duchâtel, avait interdit à ses fonctionnaires de venir déposer devant elle. Cependant, le ministre de la Justice le permit aux siens. La commission fut donc à peu près réduite aux dépositions des particuliers, sans aucun moyen d’ailleurs pour les contraindre à dire ce qu’ils savaient, et à ne dire que la vérité.

D’ailleurs, le rapporteur Portalis acceptait l’ingérence officielle dans les élections. « Si le gouvernement, disait-il dans la séance du 5 mai, ne se défendait pas dans les élections, s’il ne s’y faisait pas représenter par des agents qui ne doivent exécuter que des instructions honorables, je n’en suppose pas d’autres…

« À gauche. — Allons donc ! allons donc !

« M. Portalis. — Je ne dis rien là qui n’ait été dit maintes fois. Je dis que l’action des partis serait un dissolvant devant lequel aucun ministère ne résisterait, devant lequel le gouvernement lui-même croulerait. »

On remarqua que la gauche ne protestait pas, n’en était pas encore à protester contre l’action du gouvernement dans les élections. Elle doutait seulement que cette action se fut tenue dans des limites raisonnables, et qu’il n’eût été donné aux fonctionnaires que des « instructions honorables ». On s’en étonnerait si l’on ne savait que des paroles telles que celles-ci, prononcées par le comte de Gasparin, furent interrompues, dans cette séance, par les applaudissements du centre :

« Annuler l’action légitime, l’action régulière, l’action honorable des fonctionnaires publics dans les élections, c’est vicier dans son essence l’égalité de la lutte que nous devons vouloir tous. »

Quel aveu de l’incapacité politique de la classe qui n’exerçait le pouvoir que parce qu’elle était pourvue de la richesse ! Et quelle condamnation prononçaient contre eux-mêmes, contre leurs électeurs, ceux qui avaient refusé le droit de suffrage aux classes éclairées de la population, lorsque leurs membres ne seraient pas assez riches pour payer deux cents francs de contributions directes ! Et comme le député républicain Marie eut beau jeu en flétrissant en ces termes leur bassesse et en qualifiant d’industrie ce qu’ils appelaient leur politique :

« Aujourd’hui, dit-il, les électeurs, les candidats aussi bien que le gouvernement, sont descendus, de la sphère élevée dans laquelle ils étaient placés, dans l’arène des intérêts matériels. C’est en quelque sorte une société d’assurance mutuelle entre le député et l’électeur, société dans laquelle l’électeur confère le pouvoir et le crédit à la condition qu’à son tour le député nommé, faisant usage du pouvoir et du crédit, rendra à l’électeur les faveurs et les places que l’électeur lui a donné le pouvoir d’acquérir pour lui. C’est donc là une lutte qui n’est pas politique, c’est une lutte industrielle. »

« Pour combattre l’élection de M. Floret, vous avez carte blanche. » Voilà les « instructions honorables » qu’on accusait le ministre de l’Intérieur d’avoir envoyées au sous-préfet de Carpentras, dont le frère, M. de Gérente, était le candidat officiel. Naturellement, le ministre nia. Mais il demeura acquis que le sous-préfet avait obligé un percepteur et un maire à marquer leur bulletin afin qu’on pût s’assurer au dépouillement qu’ils avaient bien voté. On établit aussi que le sous-préfet avait donné de l’argent à certains électeurs de la part de son frère. Le comte Duchâtel répliqua que c’était Floret, le candidat antiministériel élu, qui avait distribué de l’argent. Plusieurs députés demandaient qu’on poussât plus loin l’enquête, le comte de Gasparin s’y opposa vertueusement, « au nom de la tranquillité publique et de la paix des familles ».

À Embrun, sept individus avaient été inscrits frauduleusement sur la liste électorale. Pour justifier ce moyen employé au profit du candidat que Gustave de Beaumont déclarait « flétri par l’opinion et soutenu par tous les hauts fonctionnaires », le procureur du roi de Briançon avait « déclaré licites les manœuvres de toute sorte », ajoutant le scandale de ses propos au scandale des actes de l’administration. L’élection de Langres s’était faite à l’avenant. La Chambre invalida Floret. Pauwels, député de Langres, ayant donné sa démission, elle la refusa, et l’invalida également. Cet effort de vertu accompli, elle valida l’élection d’Embrun, et se remit aux affaires jusqu’à la fin de la session.

Quelques semaines après la clôture de cette session, la nouvelle reine d’Angleterre, Victoria, venait en France passer quelques jours auprès de Louis-Philippe et de sa famille, au château d’Eu. Lord Aberdeen l’accompagnait, et il eut pendant son séjour de fréquentes entrevues avec Guizot, mais il ne sortit de ces entretiens que de bonnes paroles. Au commencement de l’année, lors de la discussion de l’adresse, la Chambre avait une fois de plus manifesté sa répugnance pour le droit de visite en y inscrivant cette phrase : « Nous appelons de tous nos vœux le moment où notre commerce sera replacé sous la surveillance exclusive de notre pavillon. » Lord Aberdeen quitta le château d’Eu sans avoir pu décider le roi ni le ministre à lui donner autre chose que de vagues promesses. Il en était d’autant plus contrarié qu’il avait compté sur un succès diplomatique de ce côté pour ramener l’opinion anglaise, qui lui tenait rigueur des difficultés de toute nature auxquelles il avait à faire face dans le moment.

L’agitation libre-échangiste pour l’abolition des droits protecteurs sur les grains, l’agitation chartiste pour la conquête du suffrage universel et la représentation proportionnelle, l’agitation irlandaise pour la suppression de la dîme au clergé anglican et la fixité du taux des fermages, de graves échecs militaires en Afghanistan auxquels les menées russes n’avaient pas peu contribué, tout cela l’avait mis en mauvaise posture. Une entente avec la France, qui alors prenait possession de Nossi-Bé et de Mayotte, créait sur la côte opposée de l’Afrique les établissements du Gabon, d’Assinie, du Grand-Bassam, faisait accepter par la reine Pomaré son protectorat sur Taïti et s’emparait des îles Marquises, un accord avec la nation qui étendait ainsi sa puissance coloniale eût flatté en même temps que rassuré l’Angleterre, bien résolue à limiter notre part dans l’empire du monde d’outre-mer.

Lord Aberdeen devait pourtant rendre cette justice à Guizot et au roi qu’ils avaient agi de leur mieux pour vaincre les répugnances de la Chambre et de l’opinion dans l’affaire du traité du droit de visite. Il n’en fit rien, s’en alla de mauvaise humeur et, l’occasion aidant, il ne se gêna pas pour la manifester. Le discours du trône lu au commencement de l’année 1844 n’en mentionna pas moins l’entente cordiale qui existait entre les gouvernements de la France et de l’Angleterre. Mais, dans la discussion de l’adresse, Billault s’écria que l’entente cordiale n’existait nulle part. Nous verrons dans un chapitre prochain que Billault n’exagérait rien et que tous les points de contact de la France et de l’Angleterre étaient des points de conflit.