Histoire socialiste/Le règne de Louis-Philippe/P4-06

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4. LA RÉACTION.


CHAPITRE VI

GUIZOT ET LE CLÉRICALISME


Le comte de Chambord à Londres : Manifestations légitimistes de Belgrave Square, leur écho à la Chambre. — Guizot traité d’émigré par la droite et par la gauche. — L’annexion de Taïti soulève des difficultés entre la France et l’Angleterre. — Rothschild seconde la politique pacifique de Louis-Philippe. — Les lois sur les petits séminaires et sur l’enseignement secondaire. — Audace croissante des cléricaux : inertie et complicité du gouvernement. — Odieuses polémiques contre l’Université. — Les cours de Michelet et de Quinet au Collège de France. — L’opinion publique se soulève contre le cléricalisme.


Dans l’automne de 1843, le duc de Bordeaux, après avoir visité les cours du Nord, vint à Londres et demanda à être reçu par la reine Victoria. Louis-Philippe, averti par nos agents, fit aussitôt de cette démarche une affaire d’État. Lord Aberdeen répondit aux demandes d’explications de Guizot de manière à prouver qu’il avait sur le cœur l’échec des pourparlers récents. Si le gouvernement français exprimait formellement au cabinet de Saint-James le désir que la reine ne reçût point le prétendant, celui-ci n’irait point déjeuner à Windsor. Louis-Philippe recourut alors, comme il le faisait dans les cas épineux, aux bons offices de son gendre Léopold, qui écrivit à Londres, où sa personne était aimée et son grand bon sens apprécié, et le petit-fils de Charles X ne fut pas reçu.

Le coup aurait d’autant été plus sensible au roi que, dans le même moment, le duc de Nemours était à Londres. Recevoir le duc de Bordeaux eût été placer, devant l’opinion, ce prétendant sur un pied d’égalité avec le prince qui venait d’être investi de la régence par le Parlement français. Il n’y avait donc là de la part de Louis-Philippe, en somme, ni crainte exagérée, ni souci puéril de l’étiquette, et il sut habilement se tirer d’un mauvais pas. Il excellait d’ailleurs dans ces sortes d’opérations, où les alliances familiales se substituaient aux diplomates et à leurs agissements à double fin.


(D’après une estampe de la Blbliothèque Nationale.)


Lord Aberdeen eut sa revanche. Le duc de Bordeaux, que nous préférons appeler désormais du nom qu’il porta presque toute sa vie, le comte de Chambord, donc, s’était installé à Londres, dans Belgrave Square. Comme on était dans la saison des vacances, les visiteurs français affluèrent bientôt chez lui. Les légitimistes organisaient de véritables pèlerinages auprès de ce jeune homme qui portait le léger fardeau de leurs espérances. Le ministre anglais laissa faire, en s’appuyant malicieusement, lui conservateur, sur la tradition de libéralisme hospitalier de son pays.

Des députés, des hommes en vue du parti légitimiste, prirent part à ces pèlerinages. Chateaubriand s’y rendit et séjourna quelques jours à Londres. Après avoir manifesté à Belgrave Square, les monarchistes allaient saluer en lui la royauté de l’esprit. Parmi les députés qui prirent part aux manifestations, on vit Berryer, de Larcy, le duc de Valmy, le marquis de Preigne, Blin de Bourdon, La Rochejacquelein. Le comte de Chambord, qui avait alors vingt-quatre ans, était un jeune homme très doux, très sage et très nul. Le duc de Lévis l’avait pétri avec l’aide de la congrégation, et le tenait de près.

Les royalistes intelligents, ceux qui sentaient tout ce qu’il fallait concéder aux temps nouveaux pour rendre possible une restauration, furent stupéfaits. On avait fait de leur prince une passive marionnette aux mains des prêtres et des absolutistes. On l’avait rendu plus incapable de régner que Charles X lui-même. Ils s’emportèrent furieusement, La Rochejacquelein surtout, à qui ses services donnaient le droit de parler haut ; la camarilla des ultras répondit avec aigreur ; le bruit de ces querelles ahurissait le malheureux jeune homme, ou peut-être l’éclairait sur son incurable déchéance et le prédisposait à parer de noble entêtement dans l’absolutisme du drapeau blanc son paresseux désir de vivre loin des tracas de la vie politique et des entreprises de restauration.

Les pèlerinages de Belgrave Square n’avaient pas mis en péril le trône de Louis-Philippe, ne constituaient même pas une menace à longue échéance. Guizot n’en crut pas moins devoir insérer, dans le discours du trône qui ouvrait la session de 1844, une phrase de flétrissure pour les « coupables manifestations » auxquelles s’étaient livrés des députés, liés par leur serment à la monarchie de Juillet. Cette phrase, qui livrait les actes des députés pèlerins au jugement de la conscience publique, amena Berryer à la tribune. Il se défendit assez mollement, parla de fidélité au passé, garda la posture d’accusé que lui donnait le discours du trône.

Guizot en prit avantage pour comparer la monarchie défunte à celle qu’il représentait. Il démontra que la légitimité ne se fondait pas seulement sur l’hérédité, mais sur le consentement national et sur l’observation par le monarque du pacte passé avec la nation. Il soutint la thèse de la quasi-légitimité avec l’éclat et la force de son robuste talent. Il était au cœur de sa doctrine de monarchie libérale, sur le terrain solide d’où seule la doctrine opposée de la démocratie eût pu le déloger. Il eût donc pu se borner là et remporter un grand succès. Mais il crut devoir incriminer la moralité politique de ses adversaires de droite, et du coup gâta tout.

La Rochejacquelein se paya sur Guizot de ses déboires et de ses déceptions à Londres. Il interdit de se poser en juge de la moralité politique de l’homme qui, pendant les Cent-Jours, était allé porter au roi Louis XVIII, à Gand, l’hommage de sa foi monarchique. La gauche se joignit à l’extrême droite pour accabler Guizot d’invectives, celle-ci l’accusant de trahison monarchique, celle-là de trahison nationale. Guizot, à la tribune, fit tête avec sa ténacité coutumière, rappela, au milieu des interruptions qui hachaient ses phrases, qu’il s’était déjà expliqué à fond sur le voyage de Gand. Tous les esprits clairvoyants, dit-il, sentaient que la tentative de Napoléon en 1815 était condamnée par l’Europe. Monarchiste et libéral, il était allé supplier Louis XVIII d’accepter des institutions libérales, seul moyen d’éviter la révolution et la république.

De fait, c’était vrai, et Guizot ne fut pas le seul libéral qui, en 1815, pensa et agit ainsi. Trahit-il l’Empire dont il était fonctionnaire ? Dans une certaine mesure, non, puisque, précisément à cause de ses menées constitutionnelles en faveur de Louis XVIII, le gouvernement des Cent-Jours l’avait révoqué du poste qu’il occupait au ministère des affaires étrangères. L’opposition n’en avait pas moins beau jeu contre lui. N’était-il pas allé, en somme, à celui que la force des choses et des baïonnettes étrangères devait rendre le maître de la France ? Il n’avait pas fait acte de fidélité au malheur, et sa démarche avait servi sa fortune politique. Il était donc mal qualifié pour professer de si haut la morale politique. Sa majorité fidèle, sa majorité de fonctionnaires et d’aspirants fonctionnaires ne lui en donna pas moins son approbation.

Elle devait le suivre avec plus de répugnance, quelques jours plus tard, dans une affaire qui faillit mettre aux prises la France et l’Angleterre et souleva dans le pays comme de l’autre côté du détroit, une longue et vive agitation. Nous avons dit dans le chapitre précédent que la France avait imposé à la reine Pomaré son protectorat sur Taïti, en 1842. Or, il y avait auprès de cette reine un Anglais, nommé Pritchard, moitié missionnaire et moitié négociant, c’est-à-dire doublement l’un et l’autre, qui, par surcroît, cumulait avec ces fonctions celle de consul d’Angleterre. Son gouvernement, il n’est pas besoin de le dire, avait vu de fort mauvais œil s’établir le protectorat de la France sur un archipel qu’il convoitait.

Pritchard s’était emparé de l’esprit de la reine Pomaré et, sous prétexte de défendre ses droits souverains, il la poussait à se dérober au protectorat français que, d’ailleurs, la force lui avait fait accepter et non sa volonté. Les choses en vinrent à un tel point que l’amiral Dupetit-Thouars, en novembre 1843, déposa la reine et proclama la souveraineté de la France sur tout l’archipel de la Société. La nouvelle en parvint dans le courant de février en Angleterre et en France.

La presse anglaise jeta feu et flammes, ameuta l’opinion. Le ministère de Robert Peel demanda immédiatement des explications à la France. Louis-Philippe insistait auprès de ses ministres pour un désaveu immédiat, formel, de la conduite de l’amiral Dupetit-Thouars. Ceux-ci hésitaient, sauf Guizot, à mécontenter aussi gravement les marins. La presse française avait pris le ton de la presse anglaise, opposant chauvinisme à jingoïsme. On put se croire revenu aux vilains jours de l840. Deux grands peuples allaient-ils entrer en guerre pour la possession de quelques îlots perdus au fin fond de l’Océan ?

La question fut portée, le 29 février, à la Chambre. Billault et Dufaure menèrent le combat contre le cabinet, qui avait enfin pris la résolution de désavouer Dupetit-Thouars. Le colonial Ducos les appuya par un ordre du jour de désapprobation de la conduite du ministère. La Chambre semblait fléchir sous la pression belliqueuse de l’opinion exaspérée d’une nouvelle capitulation devant les exigences anglaises. La suite de la discussion ayant été remise au lendemain, la soirée fut employée par le ministère et ses amis à montrer aux députés les suites du vote qu’on leur demandait.

M. Thureau-Dangin a trouvé dans les notes inédites de M. Duvergier de Hauranne un récit fort significatif de cette soirée, où le baron de Rothschild, à la réception de la duchesse d’Albufera, allait de l’un à l’autre en disant : « Vous voulez la guerre : eh bien, vous l’aurez… Dans quelques jours, on se tirera des coups de canon. » Financiers, négociants, industriels, éleveurs, pour la plupart, les députés voulaient bien fanfaronner à l’unisson de la vanité nationale ; mais de là à vouloir délibérément un conflit qui arrêterait les transactions, fermerait les ateliers, tarirait, sauf pour les entrepreneurs de fournitures militaires, la source abondante de leurs bénéfices en supprimant tout échange avec l’Angleterre, il y avait un pas qu’ils n’étaient point disposés à franchir.

Aussi, le lendemain, furent-ils beaucoup plus froids. Quant à Guizot, son parti était pris. Passant par-dessus les usages parlementaires, il déclara que, si l’ordre du jour Ducos était voté, le cabinet ne se retirerait pas. La Chambre aurait simplement, par cette manifestation, affaibli les négociateurs français dans leur débat avec le gouvernement britannique. L’argument porta et, au vote, Guizot retrouva sa majorité.

Il devait la trouver moins maniable, quelques semaines plus tard, lorsque vinrent en discussion les projets de loi préparés par Villemain sur les petits séminaires et sur l’instruction secondaire. La recrudescence de cléricalisme que nous avons signalée dans un chapitre précédent, et les complaisances du pouvoir pour cette réaction religieuse avaient provoqué nécessairement dans le pays un mouvement de résistance. La bourgeoisie entendait bien se servir de l’Église pour tenir le prolétariat dans l’état de résignation qui en assurait la servitude, mais non se livrer elle-même pieds et poings liés à la puissance cléricale.

Or, tant que l’Église n’est pas tout, n’a pas tout, elle se dit opprimée et persécutée. On ne lui fait pas sa part. Ce qu’elle demandait, sous le nom de liberté de l’enseignement, c’était le monopole pour les établissements d’instruction que les jésuites, les dominicains, d’autres associations tout aussi illégales, ouvraient sur tous les points du territoire. L’Université, objet de sa haine, était accusée avec effronterie de posséder le monopole de l’enseignement et d’en profiter pour « décatholiciser » la France.

Un prêtre nommé Garot, qui pour comble était aumônier de collège, c’est-à-dire d’un établissement de l’État, avait, sous l’inspiration des jésuites de Nancy, publié un ouvrage où l’enseignement de la philosophie déiste de Victor Cousin, conciliée avec « cette misérable anatomie de l’homme » connue sous le nom de philosophie écossaise, était dénoncé comme un nouveau paganisme, comme une « religion à la façon de Robespierre, la raison laissée à elle-même, sans frein, sans règle, si ce n’est la pensée, le caprice, l’intérêt de chaque individu ». Le hargneux prestolet vidait dans ce pamphlet tout le fiel des aumôniers du collège contre leurs concurrents les plus directs dans l’esprit des élèves ; les professeurs de philosophie.

Le pamphlet de l’abbé Garot en fit surgir une quantité d’autres du même ton, où la calomnie et l’outrage contre l’enseignement de l’État étaient à l’ordre du jour. M. Debidour, dans son Histoire des rapports de l’Église et de l’État, en a recueilli quelques-unes. Citons, d’après lui, un épais volume de l’abbé Desgarets où il était dit, entre autres gracieusetés, « que les infâmes ouvrages du marquis de Sade n’étaient que des églogues auprès de ce qui se passait dans l’Université ». D’après cet auteur, les conséquences de l’enseignement par l’État étaient « le suicide, le parricide, l’homicide, l’infanticide, le duel, le viol, le rapt, la séduction, l’inceste, l’adultère, toutes les plus monstrueuses impudicités, les vols, les spoliations, les dilapidations, les concussions, les impôts et les lois injustes, les faux témoignages, les faux serments et les calomnies, la violation de tout ce qu’on nomme loi, les insurrections, les tyrannies, les révolutions » et comme dans la fameuse et cocasse énumération pathologique de Molière : « la mort ».

Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des dévots ?

« Selon l’Université, ajoutait le doux abbé Desgarets, il n’y a pas plus de vice, d’injustice, de mal à faire toutes ces choses qu’il n’y en a pour le feu de brûler, pour l’eau de submerger, pour le lion de rugir, pour les boucs et les chèvres de Théocrite de servir de modèles à leurs frères du Collège de France et de l’École normale et à leurs nombreux petits. » Edgar Quinet, avec sa prétention d’être « sorti d’un ver », n’était qu’un « impur blasphémateur ». Victor Cousin, si respectueux des puissances établies, était un détracteur du christianisme. L’évêque de Chartres recommanda le livre de l’abbé Desgarets « aux pères de famille comme un ouvrage vraiment classique ».

L’abbé Védrine, un curé limousin, descendit encore plus bas, s’il est possible, dans l’invective calomnieuse. Pour lui, l’Université enseignait « la philosophie de Voltaire, de Crébillon fils, la politique d’Hébert, l’histoire à la façon de Pigault-Lebrun ». Il traçait des collégiens enlevés par « la presse des matelots du carbonarisme » et jetés dans le repaire de pirates et d’ « écumeurs » qu’était l’Université, le tableau que voici :

« … Vieillards de trois ou quatre lustres, à la face hâve et plombée, aux regards ternes et lascifs : tristes victimes de la luxure qui dévore leur frêle organisme, éteint la pensée dans son foyer immortel, tarit le sang dans leur jeune cœur calciné par le feu des passions lubriques et putréfie l’air au fond de leur poitrine haletante sous une décrépitude précoce. » Il y avait du vrai dans cette description lugubre des victimes de l’internat laïque, mais le bon curé se gardait bien de montrer les victimes de l’internat congréganiste, où l’exemple et l’enseignement de l’immoralité et de la dépravation venaient trop souvent des maîtres eux-mêmes, poussés à des écarts monstrueux par l’absurde règle du célibat.

Les maîtres de l’enseignement universitaire, au regard de cet homme de Dieu, du Dieu de charité, étaient des « calomniateurs », des « hommes sans croyances », des « myrmidons de l’athéisme », une « impure vermine ». Avouant le but de l’Église, il demandait la « liberté », mais c’était « en attendant », car « il fallait que l’Université ou le catholicisme cédât la place ». Pour cela, il fallait que le clergé s’emparât de la presse, afin « d’abattre au pied de la croix les peuples et les rois ». La liberté des cultes, « n’en parlons pas, c’est une invention de Julien l’Apostat ».

Les laïques renchérissaient, s’il est possible, sur cet odieux langage. Leurs journaux, notamment l’Univers, où Veuillot venait d’entrer, tout fraîchement converti, juraient de faire sauter l’Université par les fenêtres. Montalembert avouait que sa revendication de liberté avait pour objet la suppression de la liberté et déclarait que l’éducation « est une partie pratique de la religion et comme un droit inhérent au sacerdoce ». Il ajoutait : « L’Église catholique dit aux hommes : Croyez, obéissez, ou passez-vous de moi. Elle n’est ni l’esclave, ni la cliente, ni l’auxiliaire de personne. Elle est reine, ou elle n’est pas. »

De rares évêques désapprouvaient cette campagne qui avait empli de tapage l’année 1843. Celui de Langres refusait de lier la cause de la religion à un parti. Quant à l’archevêque de Paris, tout en désavouant les diatribes des Védrine et des Desgarets, des Garot et des Carle, il dénigrait doucereusement l’Université et déclarait qu’elle était incapable d’enseigner la morale, puisque la morale ne peut reposer que sur la religion et que la religion ne peut être enseignée que par le prêtre. En somme, il eût fait grâce à l’Université si l’enseignement y avait été remis aux mains du clergé.

Lacordaire blâmait aussi ces excès de zèle, car il sentait tout ce que sa cause avait à perdre en affichant des exigences trop absolues. C’était le moment où il venait de fonder un premier couvent de dominicains, à Nancy, et où il en fondait deux autres ailleurs. Le gouvernement fermait les yeux et des ministres l’invitaient à dîner. Aussi suppliait-il ses amis de ne pas compromettre les avantages déjà obtenus.

« Quelle différence entre 1834 et 1844. écrivait-il alors à l’un d’eux. Il a suffi de dix ans pour changer toute la scène… Ce que nous avons gagné dans cette dernière campagne en unité, en force, eu avenir, est à peine croyable ; quand même la cause de la liberté d’enseignement serait perdue pour cinquante ans, nous avons gagné plus qu’elle-même, parce que nous avons gagné l’instrument qui la procure… Si ce pauvre abbé de Lamennais avait su attendre, quel moment pour lui ! Hélas ! nous le lui avions tant dit. Il serait plus grand que jamais… Il suffisait d’être humble et confiant dans l’Église. »

La tactique des effervescents prévalut. Forts de leur conquête, les cléricaux voulaient l’étendre sans plus tarder. Le gouvernement, d’ailleurs, ne faisait rien pour les décourager. L’évêque de Chartres pouvait accuser l’Université de faire « un horrible carnage d’âmes », les prêtres pouvaient interdire du haut de la chaire aux familles d’envoyer leurs enfants dans les « écoles de pestilence », la jeunesse catholique pouvait envahir le Collège de France et la Sorbonne, y insulter les professeurs attachés à l’esprit de la Révolution, les savants fidèles à la science ; le pouvoir gardait un silence et une passivité complices. Parfois même, — on a revu ce scandale en ces temps-ci, — il exécutait les sentences d’exclusion prononcées contre certains professeurs libéraux, et suspendait les cours de Ferrari et de Bersot, dénoncés par l’Univers, dont plusieurs rédacteurs appartenaient aux bureaux du ministère de l’Intérieur.

Le dépôt, par Villemain, des projets de loi sur les petits séminaires et sur l’enseignement secondaire accrut l’audace du parti clérical. L’abbé Combalot, qui demandait en chaire « la restitution des registres de l’état civil à l’Église », lança une brochure, un Mémoire à consulter adressé aux évêques de France et aux pères de famille, où les infamies des Védrine et des Desgarets étaient dépassées. « L’Université, disait-il, pousse les jeunes générations au brutisme de l’intelligence… Elle double toute la puissance de l’homme pour le mal. » Aux évêques qui songeaient à retirer les aumôniers des collèges de l’État, il proposait une mesure plus radicale : « Défendez, leur disait-il, aux pasteurs des paroisses d’admettre à la première communion et à la Pâques des chrétiens les enfants catholiques que le monopole s’efforcerait de retenir dans son sein. »

C’en était trop tout de même, et le gouvernement ne put s’empêcher de sévir contre Combalot, qui fut condamné en cour d’assises. L’évèque de Châlons, déjà frappé de la bénigne déclaration d’abus, que le Conseil d’État inflige aux prélats en révolte contre les lois, félicita le « martyr » en ces termes : « L’évêque et le clergé de Châlons s’empressent de joindre leurs félicitations à celles de toute l’Église et de tous les gens de bien que M. l’abbé Combalot a reçues. Il était digne de lui de donner un si bel exemple et de prendre aussi ouvertement la défense de nos vérités catholiques contre l’Université, qui en est l’ennemie déclarée. »

Le 19 mars, Dupin apportait à la tribune de la Chambre la protestation de la bourgeoisie contre cette insurrection presque générale d’un clergé qui ne voulait pas se contenter d’être le gardien des privilèges du riche, le corps de fonctionnaires créé par le Concordat pour enseigner la soumission au pouvoir, et prétendait à la direction intellectuelle de la société. Il demanda que les évêques qui faisaient campagne pour le retrait des aumôniers de l’Université, afin d’amener les familles à en retirer leurs enfants, fussent frappés avec toute la rigueur des lois, et non de l’inutile et ridicule déclaration d’abus, comme l’avaient été le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, et Prilly, évêque de Châlons. Il rappela que la Chambre, dans son adresse au roi, du 25 janvier, avait, sur sa proposition et celle de Troplong, demandé que le projet de loi sur l’instruction secondaire « maintînt l’autorité et l’action de l’État sur l’éducation publique ».

Guizot était fort embarrassé. Ce protestant chargé de gouverner un pays catholique croyait et sans cesse répétait que la religion était le fondement nécessaire à la morale. La religion dominante du pays étant le catholicisme, c’était donc à lui qu’il faisait appel. Déjà, en 1841, il avait obtenu de Villemain, avec l’aide du roi, et sur les sollicitations de Montalembert et du jésuite Ravignan, le retrait du projet de loi sur l’enseignement préparé par Cousin. Bien loin d’être adouci par cette concession, le parti catholique l’avait considérée comme une reculade, et prise pour un encouragement à mener campagne pour la substitution de l’Église à l’Université. Si bien que Villemain, sous peine de trahir ouvertement l’Université, dont il était le chef, et l’État, dont il était le représentant, se vit forcé, conformément à ses sentiments propres d’ailleurs, et à ceux de la Chambre nettement exprimés dans l’adresse, de déposer les projets sur les petits séminaire » et sur l’enseignement secondaire.

On avait donc ce spectacle bizarre et qui devait se reproduire fréquemment jusqu’au moment de la séparation de l’Église et de l’État, d’un gouvernement préparant d’une main des lois pour défendre la société civile contre les empiétements du clergé, et de l’autre, le comblant de faveurs et de privilèges. Tandis, que Villemain, en effet, se préparait à défendre l’État contre l’Église, ses collègues au ministère, suivant le haut exemple royal, décoraient des prêtres, donnaient des allocations aux églises, fermaient les yeux sur les congrégations qui se formaient et se multipliaient, allaient même jusqu’à leur accorder des avantages qui n’étaient dus qu’aux associations et institutions reconnues d’utilité publique par décret.

Le dépôt des projets Villemain porta l’agitation cléricale à son comble. Selon le mot de Montalembert, les catholiques devaient former un « parti », et devenir « ce qu’on appelle en langage parlementaire un embarras ». De fait, le parti était tout formé ; il avait ses cadres ecclésiastiques et laïques, sa presse, les propagandistes, qui étaient les moines, ses réunions publiques, qui étaient les assemblées des fidèles pour le culte, son budget, dont l’État faisait en grande partie les frais. La Société de Saint-Vincent-de-Paul était un organe de propagande auquel toute action officielle et publique était interdite sous peine de perdre toute son efficacité. Les dirigeants du parti avaient donc créé une Association catholique qui avait des affiliés dans toute la France. Ces affiliés s’engageaient, en entrant dans l’association, au secret sur « l’existence ou les moyens ou les règles de l’œuvre » et à la « soumission absolue et sans réserve à Notre Saint-Père le pape ».

Le carcan
(D’après une estampe de la Blbliothèque Nationale.)


À Paris siégeait un comité laïque « pour la liberté religieuse », qui n’était autre que l’organe directeur de l’Association. Montalembert avait formé publiquement ce comité et, pour lui donner un caractère de pure défense des droits de l’Église, y avait adjoint un groupe de jurisconsultes. À ce trait, le lecteur qui se rappelle l’agitation cléricale de ces dernières années, lorsque furent mises en discussion les lois sur les associations et sur l’enseignement secondaire, voit que le parti catholique de 1899 n’eut qu’à copier l’organisation de 1843 et 1844. Et comme en 1899, le clergé, évêques en tête, fît corps avec les laïques et les congrégations, subit leur direction, leur prêta la force qu’il tenait de la puissance publique. Le Concordat avait tué le gallicanisme, sauf en quelques prêtres récalcitrants, mal notés à Rome, point soutenus par le gouvernement. Si Bossuet était revenu, par un de ces miracles familiers à l’imagination catholique, et s’il avait repris le gouvernement du diocèse de Meaux, son clergé et les fidèles l’eussent traité comme un ennemi de l’Église. Ce que le Concordat avait commencé, les congrégations, et surtout celle des jésuites, devaient l’achever.

Etait-elle donc si terrible, cette loi Villemain ? Elle donnait la faculté d’ouvrir des institutions ou des pensions aux particuliers pourvus du diplôme de bachelier, d’un certificat de moralité délivré par le maire et d’un brevet de capacité délivré par un jury formé du recteur, du maire, du procureur du roi, d’un chef d’institution et de quatre notables ou professeurs. De plus, les établissements dont les professeurs auraient les mêmes grades que ceux des collèges jouiraient du plein exercice, c’est-à-dire du droit de ne pas conduire leurs élèves aux collèges de l’Université et de les présenter directement au baccalauréat. Enfin, et, par là on croyait se concilier les évêques, qui avaient la direction des petits séminaires, ces établissements, destinés théoriquement à préparer les enfants à la carrière ecclésiastique, conservaient leur indépendance, leurs privilèges et immunités : leurs professeurs étaient dispensés de tout grade universitaire, la moitié de leurs élèves sortants pouvaient être présentés au baccalauréat, et le grade leur demeurait acquis sans qu’ils fussent tenus d’embrasser la prêtrise.

Mais Villemain avait repris une concession importante faite en 1841 aux petits séminaires. Selon la loi de 1828, ils ne pouvaient compter un effectif supérieur à vingt mille élèves, ce chiffre ayant été jugé largement suffisant pour assurer le recrutement du clergé. Mais les cléricaux avaient fait des petits séminaires de véritables établissements secondaires : le projet es 1841 les favorisait en donnant aux petits séminaires le droit de recevoir des élèves en nombre illimité. Le projet de 1844 maintenait la fixation au maximum de vingt mille.

L’archevêque de Paris attaqua vivement le projet sur les petits séminaires, dans un mémoire adressé au roi et reproduit par la presse religieuse. Les évêques suivirent l’impulsion. Limiter le nombre d’élèves des petits séminaires, c’était toucher le cléricalisme dans une de ses œuvres vives, puisque ces établissements vivaient sous un statut spécial, de faveur. Le roi ne put faire autrement, à son vif regret, que de blâmer « l’inconvenance » de l’archevêque Affre.

Ce qui enrageait les cléricaux contre la loi de l’enseignement secondaire, c’était le maintien de l’enseignement de la philosophie dans les programmes.

La philosophie spiritualiste était leur bête noire. Devant leur haine de la raison, Jouffroy même, homme austère et de mœurs exemplaires, ne trouvait pas grâce, et ils insinuaient que sa philosophie autorisait implicitement « le vol, le bouleversement de la société, le parricide, les voluptés les plus infâmes ». Cependant, dans ces programmes, l’instruction morale et religieuse gardait la première place, ce qui donnait le pas à l’aumônier sur le professeur de philosophie. Mais ce n’était pas la subordination de la philosophie qu’on demandait : c’était sa disparition.

Le brevet de capacité leur semblait surtout une atteinte intolérable à ce qu’ils appelaient sans rire la liberté. La manière dont la loi composait les jurys chargés de le délivrer leur offrait cependant toute facilité, puisqu’en réalité les professeurs pouvaient n’y être représentés que par un seul membre et que d’autre part les fonctionnaires et notables qui devaient y figurer seraient dans la main du pouvoir, qui ne demandait qu’à les favoriser, et le prouvait de toutes les manières.

La surveillance et l’inspection de l’État sur les établissements libres, la juridiction des conseils académiques et du conseil de l’instruction publique, leur étaient tout aussi intolérables. Montalembert, dans la séance des pairs du 16 avril, avouait hautement le rêve d’indépendance absolue, et de domination, de l’Église enseignante, proclamait que les catholiques n’étaient « ni des imbéciles, ni des lâches », et qu’ils n’étaient pas assez « abâtardis » pour « livrer leur conscience à l’Université et tendre les mains à une légalité anti-constitutionnelle ». Toujours l’appel aux prétendues promesses de la charte bâclée sur la « liberté de l’enseignement ».

« Nous ne voulons pas être des ilotes, » osait-il dire, avouant ainsi que, pour eux, n’être pas persécuteurs, c’était être persécutés. Et il menaçait : « Nous sommes les successeurs des martyrs ; — il eût pu ajouter : et des inquisiteurs ; — et nous ne tremblerons pas devant les successeurs de Julien l’Apostat ; nous sommes les fils des croisés, et nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire ».

Quelques jours après, le projet Villemain étant venu en discussion au Luxembourg, Montalembert déposait un contre-projet où étaient énumérées les concessions que l’Église souveraine voulait bien faire à la société civile. Ce contre-projet demandait le droit pour tout bachelier de fonder uns école secondaire, sans autre condition que celle d’un certificat de moralité : l’abolition du certificat d’études exigé des candidats au baccalauréat et qui n’était délivré qu’aux candidats qui avaient suivi les cours de rhétorique et de philosophie dans un établissement de l’État ou dans une institution où cet enseignement fût autorisé ; l’institution d’un conseil supérieur de l’enseignement libre, qui aurait qualité pour la surveillance et l’inspection des établissements de cet ordre, c’est-à-dire religieux ; enfin ce conseil partageait avec le conseil de l’instruction publique le droit de nommer les professeurs de faculté.

C’était mettre à la fois la main de l’Église sur l’enseignement secondaire et sur l’enseignement supérieur, tout en libérant ses écoles de toute surveillance. Cousin défendit avec une haute éloquence les droits de l’État, ceux de la société laïque tout entière. « Dès l’enfance, s’écria-t-il, nous apprendrons à nous fuir les uns les autres, à nous renfermer dans des camps différents, des prêtres à notre tête. Merveilleux apprentissage de cette charité civile qu’on appelle le patriotisme. »

Il proclama les droits, les devoirs, la fonction de l’État en ces termes qu’un socialiste n’eût point désavoués : « Il n’y a rien dans la société qui ne soit fait pour la société, rien par conséquent qui ne doive relever en une certaine mesure et par quelque côté de la puissance sociale, c’est-à-dire de l’État. » Rossi confirma en disant de son côté : « Qu’on demande à l’Église si elle livrerait la prêtrise au premier venu ; qu’on demande à l’État s’il permettrait au premier venu d’exercer la médecine ! » Et on lui demanderait de pouvoir « dire au premier venu : Vous êtes parfaitement libre de corrompre une génération, de lui inspirer des sentiments hostiles à notre institution, à notre monarchie ! »

Pour le jurisconsulte Portalis, le droit d’enseigner n’était ni un droit naturel ni un droit individuel, car, disait-il, ce droit « suppose, pour qu’il puisse s’exercer, le concours de plusieurs volontés. Dès lors, c’est un droit que l’on ne peut tenir que de la loi et dans les limites de la loi ». Les établissements d’enseignement sont « publics par leur nature » ; on ne peut donc, sous prétexte d’instruire la jeunesse, « s’emparer des esprits, exalter les passions, disposer des âmes et saper les croyances religieuses, les lois fondamentales de l’État ».

La Chambre des pairs n’en fit pas moins d’importantes concessions aux cléricaux : ils obtinrent que la modification du programme du baccalauréat fût confiée au Conseil d’État et non au conseil de l’Instruction publique, que le nombre des membres de l’enseignement dans les jurys chargés de délivrer les brevets de capacité pût être réduit à une unité, que la juridiction des établissements privés fût enlevée aux conseils académiques et au conseil de l’Instruction publique et transférée aux tribunaux, afin qu’on ne pût être poursuivi devant les tribunaux pour enseignement séditieux. Ces concessions firent pousser des cris de joie au parti de l’Église. Veuillot écrivit une apologie du régime parlementaire, auquel il fallait « s’attacher avec amour ».

Restait la Chambre. Or, celle-ci était plus proche de l’opinion publique que la Chambre des pairs. Elle avait nommé Thiers comme rapporteur, et celui-ci ne cachait pas ses inquiétudes devant l’envahissement des jésuites, et son hostilité à cet envahissement. Toute la presse libérale et républicaine était soulevée contre les votes arrachés aux pairs par Montalembert à la mollesse du duc de Broglie, à la complicité de Guizot et aux hésitations de Villemain.

Aux agressions de la jeunesse cléricale contre les professeurs libéraux, la jeunesse des écoles avait répondu en se groupant en nombre aux cours de Quinet et de Michelet. Les étudiants en médecine étaient les plus passionnés, à ces vibrantes leçons du Collège de France, où Quinet, en étudiant la littérature du passé, montrait aux esprits éblouis l’ascension continue de la pensée humaine vers la lumière, et la lutte désespérée de l’Église contre cet effort de libération. Michelet recherchait dans les archives, et les apportait vivantes et palpitantes à ses auditeurs enthousiasmés, les pages d’une histoire qui était le récit d’un combat ininterrompu entre la raison et le dogme, entre la liberté et l’autorité, entre le savoir et l’ignorance, entre le droit et l’arbitraire.

Cinquante-six ans après ces magnifiques manifestations de la pensée qu’étaient les cours de Quinet et Michelet, un « vieux docteur à barbe blanche » en gardait encore l’émotion frissonnante, qu’il exprimait ainsi : « On ne reverra jamais des jours pareils ! Nous étions à Clamart, nous marchions par bandes jusqu’à la montagne Sainte-Geneviève pour assister à ces leçons ; nous chantions tout le long du chemin, et une fois dans la salle, quelles acclamations ! Nous adorions ces deux hommes, nous les divinisions. »

Le 20 juin, une députation des écoles se rendait chez Edgar Quinet pour sceller « l’alliance entre la jeunesse française et les professeurs qui lui montraient le chemin de l’avenir ». Quinet, au nom de son ami absent, reçut les délégués. « Il suffit de vous entendre, leur dit-il, pour sentir qu’une vie nouvelle commence à circuler. La génération qui vous a devancés est lasse ; il faut que vous apportiez à votre tour un nouveau souffle dans le monde ; et puisse cette âme généreuse que vous me montrez ne pas rester seulement dans lés livres, mais entrer avec vous en possession des affaires et des choses. C’est ce que nous nous engageons mutuellement ici à faire quand le temps viendra pour nous. »

Cet engagement, Quinet le tint. Mais la peur du socialisme devait ramener la plupart de ses auditeurs à l’Église et à la réaction, les laisser en tout cas effrayés, découragés, inertes, devant l’agression cléricale et césarienne au moment où ils entraient « en possession des affaires et des choses ». En se soulevant à la voix de Michelet et de Quinet, en n’écoutant que leur généreuse passion de vérité historique et de liberté civile, ils oubliaient un élément capital du problème de l’avenir : la situation d’un prolétariat misérable, dont le labeur assurait le loisir de leurs études.

Bien avant eux, Proudhon, penché sur le problème, avait aperçu l’Église travaillant « à endoctriner le peuple et à entraver les progrès du socialisme ». Au moment où ces jeunes gens se préparaient à prendre la direction sociale, Proudhon apercevait l’action du gouvernement favorable à l’entreprise cléricale contre le socialisme. « Mais, malgré tout, disait-il, le mouvement ne s’arrête point. L’attention du peuple se porte de plus en plus sur les questions sociales. »

Et comment Edgar Quinet eût-il appelé sur ces questions l’attention de ses auditeurs, lui qui acceptait bien d’éventualité de l’émancipation finale des travailleurs, mais en même temps accusait le socialisme, en dépit des nobles protestations répétées des Pierre Leroux, des Considérant et des Proudhon, de se cantonner dans la satisfaction des besoins matériels et de marquer un terme à l’effort humain vers le mieux. « Il y en a qui croient que le jour du repos commencera pour le peuple au jour de l’émancipation, écrivait-il dans une brochure qui eut un assez grand retentissement lors des affaires de 1840 ; et moi, je crois, au contraire, que c’est alors que commencera le vrai travail, le dur labeur. »

Il avait, certes, raison de donner au peuple ce viril avertissement. Mais s’il avait fondé son enseignement d’émancipation de l’esprit sur le terrain solide de l’émancipation du prolétariat, s’il avait aperçu et dénoncé le rôle encore plus social que politique de l’Église, la jeunesse formée par son enseignement ne lui eût pas donné ce mécompte, et cette douleur, de préférer la servitude cléricale à l’émancipation des travailleurs.

Le cours de Michelet, où le jeune historien traçait en lignes saisissantes les luttes du peuple, et ses souffrances, à travers les siècles, avaient par ce côté un caractère social qui, cependant, ne trouvait pas grâce devant l’intraitable Proudhon. « J’ai suivi, écrivait-il, pendant un bon mois, Michelet, Rossi, Lenormant, Saint-Marc Girardin : je vous le répète, ils ont tous de l’esprit, mais ils semblent avoir tous le mot d’ordre pour vanter les bienfaits du régime constitutionnel et prêcher la centralisation la plus centralisante. Paris est tout, la tête et le cœur de la France ; ajoutons l’estomac. » Et il approuvait un « article très vif » du Journal des Écoles « contre le cours de M. Michelet, qui le méritait bien ». Ces messieurs, ajoutait-il, « font leurs cours par-dessous la jambe ». Il en exceptait toutefois les professeurs de sciences.

« Babil de salon, » les leçons de Michelet. Ici, vraiment, l’« expression exterminante » de Proudhon est injuste, profondément. Certainement, dans l’admirable campagne que menèrent les deux professeurs, l’honneur de l’initiative revint à Edgar Ouinet, qui entraînait son ami et le jetait dans l’action. Mais, tandis que Quinet avait les dons et l’extérieur avantageux de l’orateur, aussi était-ce toujours lui qui recevait les délégations des étudiants dans son appartement de la rue Montparnasse, Michelet, petit, chétif, mal portant, faisait son cours sur les notes minutieuses et abondantes que son labeur acharné avait réunies, non en orateur exercé à agir sur les foules, mais en professeur soucieux d’exposer le plus complètement possible son sujet aux auditeurs. Il suffisait cependant de ce sujet, plein de matières inflammables, pour allumer l’incendie révolutionnaire, et l’attention passionnée de l’auditoire, les ovations qu’il faisait en maître attestant que l’immense et sérieux et courageux travail de Michelet n’était pas un « babil de salon ».

En acceptant le rapport sur la loi de renseignement, Thiers faisait coup double. Il affirmait ainsi, après tant de défections, sa fidélité au libéralisme et aux droits de la société civile, et recueillait une part de la popularité qui s’attachait aux défenseurs de ces droits ; et il voyait dans la défaite du ministère une occasion de ressaisir le pouvoir. Car il avait conclu, dans son rapport, déposé le 17 juillet, à des dispositions que Villemain, paralysé par Guizot, n’avait pas inscrites dans son projet et que le ministère n’était pas disposé à accepter.

« L’esprit de notre révolution, disait le rapporteur, veut que la jeunesse soit élevée par ses parents, par des laïques animés de nos sentiments, animés de l’amour de nos lois. Les laïques sont-ils des agents d’impiété ? Non encore, car, nous, le répétons sans cesse, ils ont fait les hommes du siècle présent plus pieux que ceux du siècle dernier. Si le clergé, comme tous les citoyens, sous les mêmes lois, veut concourir à l’éducation, rien de plus juste, mais comme individus, à égalité de conditions, et pas autrement. Le veut-il ainsi ? Alors, plus de difficultés entre nous. Veut-il autre chose ? Il nous est impossible d’y consentir. »

La défaite du parti catholique devant la Chambre était certaine. La loi en sortirait aggravée. Guizot en avait le sentiment très net. Louis-Philippe, de son côté, ne voulait pas que son ministère fut renversé par une querelle « de cuistres et de bedeaux ». Une maladie grave de Villemain vint à propos tirer le cabinet d’embarras. On ne pouvait discuter une loi de cette importance en l’absence du ministre le plus directement intéressé, et qui en était l’auteur. Sentant le courant d’opinion qui s’était formé dans la Chambre contre leurs prétentions, et d’ailleurs mal disposés pour un projet qui obligeait les membres ecclésiastiques de renseignement à déclarer qu’ils n’appartenaient pas à une congrégation non autorisée, forts enfin de la tolérance du pouvoir qui leur faisait prendre beaucoup plus que la loi ne leur eût accordé, les catholiques militants s’étaient, de leur côté, fort assagis. Un accord tacite suspendit donc les hostilités parlementaires.