Histoire socialiste/Thermidor et Directoire/13

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Chapitre XII.

Histoire socialiste
Thermidor & Directoire (1794-1799)
Chapitre XIII.

Chapitre XIV.


CHAPITRE XIII
LA CONJURATION DES ÉGAUX
(Germinal an IV à prairial an V - mars 1796 à mai 1797)

Issu d’une Constitution qui faisait du droit de participer aux affaires publiques un privilège, le Directoire se préoccupa surtout — l’emprunt forcé ayant été plus un expédient de gens aux abois qu’une exception — de sauvegarder les intérêts des catégories privilégiées ; dans les conflits entre ouvriers et patrons, il fut toujours contre les ouvriers. Certains de ceux qui étaient employés à la fabrication des assignats ayant cessé le travail (Stourm, Les finances de l’ancien régime et de la Révolution, t. II, p. 308), quatre d’entre eux, Lelandau, Cabut, Noël et Blanchard, considérés comme meneurs, furent jetés en prison par décision du Directoire du 14 brumaire an IV 5 novembre 1795). Les difficultés de la vie suscitèrent de nombreuses demandes d’augmentation de salaires, d’autant plus justifiées que les chefs d’atelier diminuaient ceux-ci lorsque baissait le prix des denrées, comme nous l’apprend le rapport de police du 14 pluviôse an IV (8 février 1790). Le 4 frimaire (25 novembre), l’augmentation demandée ayant été refusée dans « plusieurs grands ateliers », les ouvriers, dit le rapport, « ont mis bas ». M. Aulard dans son recueil (Paris pendant la réaction thermidorienne et sous le Directoire) souvent signalé d’où je tire ces renseignements, paraît surpris de cette dernière expression qu’il a éprouvé le besoin de signaler comme textuelle (t. II, p. 427) ; or c’est là une expression ouvrière que les typographes, en particulier, emploient toujours : la mise bas est l’action de déposer l’outil, la cessation de travail.

Le 23 frimaire (14 décembre), la police surveilla des ouvriers imprimeurs qui s’étaient rassemblés dans un cabaret pour se concerter sur une augmentation à demander. Le 2 nivôse (23 décembre), c’était le tour des débardeurs du port Saint-Bernard qui s’étaient réunis rue de Seine, se plaignant de ne plus pouvoir vivre. Le 20 nivôse (10 janvier 1796), les porteurs de sacs de grains employés au magasin de l’Assomption, rue Saint-Honoré, ayant réclamé une augmentation furent remplacés par des soldats. Le lendemain (11 janvier), il y eut, à l’atelier où on achevait les canons, rue de Lille, un refus des ouvriers de continuer les travaux sans une augmentation ; le commissaire de police militaire reçut l’ordre de se transporter à cet atelier pour faire cesser cette « mutinerie ». En revanche, des rapports des 20 et 23 nivôse (10 et 13 janvier), il résulte que les ouvriers ne trouvaient plus à s’occuper parce que, pour se venger de l’emprunt forcé, beaucoup de manufacturiers fermaient leurs établissements, comptant, en accroissant ainsi la misère de leurs ouvriers jetés sur le pavé, les amener à se soulever, sans qu’on songeât à déranger un commissaire pour si peu. Le 8 prairial (27 mai), les imprimeurs travaillant à l’imprimerie des lois, « prévenus d’avoir voulu exciter un mouvement parmi les ouvriers de cette imprimerie », étaient arrêtés par ordre du Directoire. Une quarantaine d’ouvriers « de l’atelier du citoyen Fournier, entrepreneur des bâtiments de la République », étant allés se plaindre auprès du juge de paix d’être insuffisamment payés, furent éconduits et menacés par le juge, pour le cas où ils se représenteraient plus de quatre devant lui (rapport du 5 messidor an IV-23 juin 1796). Enfin, le 1er thermidor (19 juillet), la troupe était envoyée afin d’empêcher un mouvement présumé des ouvriers du port Saint-Bernard, qui avaient parlé « d’exiger de l’augmentation ». Le payement des salaires en assignats ou en mandats, alors que les marchands n’acceptaient que le numéraire, fut cause aussi, dans cette même année, de mécontentements trop justifiés. D’après le rapport du 8 messidor (26 juin), des rassemblements avaient eu lieu dans le faubourg Saint-Antoine, entre les ouvriers ébénistes, chapeliers et autres réclamant le payement en numéraire et voulant « même forcer les fabricants à signer ces sortes de marchés » ; « on fait surveiller ces rassemblements », ajoute le rapport. De nombreux ouvriers imprimeurs s’étant réunis, le 25 messidor (13 juillet), « à l’effet de délibérer sur leur payement qu’ils ne veulent recevoir qu’en numéraire », étaient arrêtés et « conduits dans différentes maisons d’arrêt ».

Ce qui démontre combien le socialisme à cette époque, à ses débuts, était rudimentaire, combien il négligeait la réalité, c’est son indifférence absolue à l’égard de ces divers incidents de la lutte entre patrons et ouvriers. Sans doute, les premiers socialistes français, Babeuf et ses amis, les Égaux, ainsi qu’ils s’appelaient, se sont indignés de la misère des travailleurs et en ont poursuivi la disparition ; mais ni eux, ni d’autres d’ailleurs, ne se sont alors doutés le moins du monde de la portée théorique et pratique des conflits, si modestes qu’ils fussent, éclatant entre capitalistes et salariés. S’ils ont eu le mérite de comprendre l’importance de la question économique, s’ils ont, dès le début, fait de celle-ci le point de départ du socialisme, ils n’ont pas saisi le sens des différends économiques qui se produisaient sous leurs yeux. Les faits dont ils songeaient à tenir compte étaient pour eux source de mécontentement, non d’enseignement. Au lieu de s’en inspirer, ils prétendaient les mouler sur ce qu’ils imaginaient être « les institutions dictées par la nature et l’éternelle justice » (n° 35 du Tribun du peuple).

Dans les premiers jours de germinal an IV (fin mars 1796), Babeuf et deux de ses amis, Sylvain Maréchal, que son irréligion avait fait emprisonner en 1788, qui avait été un des rédacteurs du journal les Révolutions de Paris, que Babeuf, on l’a vu chap. Ier, connaissait depuis longtemps, mais qui, au début de l’an III, dans son Tableau historique des événements révolutionnaires, flétrit trop au goût du jour tous les révolutionnaires vaincus, y compris Chaumette, — et Félix Lepeletier, frère de Lepeletier Saint-Fargeau, s’entendaient pour constituer une organisation insurrectionnelle. Ils s’adjoignaient presque aussitôt Antonelle et prenaient les premières dispositions. On choisit un agent principal dans chacun des douze arrondissements de Paris, et le serrurier Didier, ancien juré du tribunal révolutionnaire, fut désigné comme intermédiaire entre ces agents et le directoire secret. Sur les conseils de Didier, furent ajoutés aux quatre membres de celui-ci Darthé, du Pas-de-Calais, grièvement blessé à la prise de la Bastille, qui avait été, dans la grande période de la Révolution, membre du directoire de son département, et Philippe Buonarroti, descendant de Michel-Ange, exilé de Toscane, à qui la Convention avait accordé le titre de citoyen français (27 mai 1793) ; il devait être l’historien de la conjuration, et c’est à son ouvrage (Conspiration pour l’égalité dite de Babeuf) qu’ont été empruntés la plupart des détails de ce récit. Darthé et Buonarroti firent, à leur tour, admettre Debon qui, détenu avec Babeuf à la prison du Plessis, avait le plus contribué à modifier ses opinions sur Robespierre. Ainsi composé de sept membres, le directoire ou comité secret se constituait définitivement, le 10 germinal an IV (30 mars 1796), chez Clercx, tailleur, 10, rue Babille — petite rue presque au coin de la rue du Louvre et de la rue des Deux-Écus, supprimée en 1886, lors de la transformation de la Halle au blé en Bourse du commerce — où Babeuf était en ce moment réfugié. Les réunions eurent lieu surtout soit chez Clercx, soit chez Reys, sellier, 2, rue du Mont-Blanc — c’est aujourd’hui la Chaussée-d’Antin, soit dans la maison de Lecœur, faubourg Montmartre.

Le comité, aidé dans sa besogne matérielle par un secrétaire, Nicolas Pillé, qu’avait procuré Lepeletier, s’occupa tout de suite de son œuvre de propagande ; il avait institué à cet effet un grand nombre de petites réunions inconnues les unes aux autres, mais toutes dirigées par de vaillants citoyens qui agissaient sous l’inspiration des agents des douze arrondissements ; ces agents étaient, dans l’ordre des arrondissements : Nicolas Morel, Baudement, Mennessier, Bouin, Guilhem, Claude Fiquet, Paris, Cazin, Deray, Pierron, Bodson et Moroy. Ils avaient aussi à répandre les écrits et les journaux indiqués par le comité. Le plus important de ces écrits fut l’Analyse de la doctrine de Babeuf, tribun du peuple, proscrit par le Directoire exécutif pour avoir dit la vérité. Buonarroti n’en indique pas l’auteur et, lors du procès, Babeuf dit à ce sujet : « Ce n’est pas moi qui suis l’auteur de cet ouvrage ; cependant j’y ai donné mon approbation : c’est moi qui en ai permis l’impression, qui ai consenti à ce qu’elle fût affichée et distribuée » (Débats du procès instruit, par la Haute Cour de justice séante à Vendôme, contre Drouet, Babeuf et autres, recueillis par des sténographes, t. II, p. 371). Voici le texte complet de ce placard distribué et affiché à profusion le 20 germinal (9 avril).

« 1. La nature a donné à chaque homme un droit égal à la jouissance de tous les biens.

« 2. Le but de la société est de défendre cette égalité souvent attaquée par le fort et le méchant dans l’état de nature, et d’augmenter, par le concours de tous, les jouissances communes.

« 3. La nature a imposé à chacun l’obligation de travailler. Nul n’a pu sans crime se soustraire au travail.

« 4. Les travaux et les jouissances doivent être communs à tous.

« 5. Il y a oppression quand l’un s’épuise par le travail et manque de tout, tandis que l’autre nage dans l’abondance sans rien faire.

« 6. Nul n’a pu sans crime s’approprier exclusivement les biens de la terre ou de l’industrie.

« 7. Dans une véritable société, il ne doit y avoir ni riches ni pauvres.

« 8. Les riches qui ne veulent pas renoncer au superflu en faveur des indigents, sont les ennemis du peuple.

« 9. Nul ne peut, par l’accumulation de tous les moyens, priver un autre de l’instruction nécessaire pour son bonheur ; l’instruction doit être commune.

« 10. Le but de la révolution est de détruire l’inégalité et de rétablir le bonheur de tous.

« 11. La révolution n’est pas finie, parce que les riches absorbent tous les biens et commandent exclusivement, tandis que les pauvres travaillent en véritables esclaves, languissent dans la misère et ne sont rien dans l’État.

« 12. La Constitution de 1793 est la véritable loi des Français, parce que le peuple l’a solennellement acceptée ; parce que la Convention n’avait pas le droit de la changer ; parce que, pour y parvenir, elle a fait fusiller le peuple qui en réclamait l’exécution ; parce qu’elle a chassé et égorgé les députés qui faisaient leur devoir en la défendant ; parce que la terreur contre le peuple et l’influence des émigrés ont présidé à la rédaction et à la prétendue acceptation de la Constitution de 1795, qui n’a eu pour elle pas même la quatrième partie des suffrages qu’avait obtenus celle de 1793 ; parce que la Constitution de 1793 a consacré les droits inaliénables pour chaque citoyen de consentir les lois, d’exercer les droits politiques, de s’assembler, de réclamer ce qu’il croit utile, de s’instruire et de ne pas mourir de faim, droits que l’acte contre-révolutionnaire de 1795 a ouvertement et complètement violés.

« 13. Tout citoyen est tenu de rétablir et de défendre, dans la Constitution de 1793, la volonté et le bonheur du peuple.

« 14. Tous les pouvoirs émanés de la prétendue Constitution de 1795 sont illégaux et contre-révolutionnaires.

« 15. Ceux qui ont porté la main sur la Constitution de 1793 sont coupables de lèse-majesté populaire. »

Dans un rapport du 22 au 23 germinal (11 au 12 avril) à l’état-major de l’armée de l’intérieur (recueil de M. Aulard), il est dit que ce placard « a été applaudi de la plupart de ceux qui l’ont lu, notamment des ouvriers ». Quant au Manifeste des Égaux souvent cité, il ne fut connu que par le procès et Buonarroti (t. Ier, p. 115, note) nous a expliqué pourquoi : « Sylvain Maréchal, a t-il écrit, rédigea le fameux Manifeste des Égaux, auquel le directoire secret ne voulut pas qu’on donnât aucune publicité, parce qu’il n’approuvait ni l’expression : « Périssent, s’il le faut, tous les arts, pourvu qu’il « nous reste l’égalité réelle ! » ni l’autre : « Disparaissez enfin, révoltante « distinction de gouvernants et de gouvernés. » Il « n’aurait peut-être jamais vu le jour, sans la publicité qu’a bien voulu lui donner le tribunal », avait déjà dit Babeuf dans sa défense (Advielle, Histoire de Gracchus Babeuf, t. II, p 52). Les journaux que faisait répandre le comité secret, étaient le Tribun du peuple et l'Éclaireur du peuple fondé par Duplay, l’ami de Robespierre, et qui eut, du 12 ventôse (2 mars) au 8 floréal (27 avril), sept numéros. Ces journaux, du reste, ressemblaient plus à des brochures d’actualité qu’à nos journaux. Les Égaux eurent recours enfin aux chansons. Voici quatre des onze couplets, signés « M » — copiés sur le placard original des Archives nationales (W3 561, 15me liasse) — de celle qui eut le plus de succès parmi les ouvriers, et dont l’auteur fut Sylvain Maréchal (Buonarroti, t. II, p. 230, note). L’air était celui de : On doit soixante mille francs ou C’est ce qui me désole, dans un opéra-comique de 1787, les Dettes, de Champen.

CHANSON NOUVELLE A L’USAGE DES FAUBOURGS

1er couplet

Mourant de faim, mourant de froid.
Peuple ! dépouillé de tout droit.
Tout bas tu te désoles : (bis)
Cependant le riche effronté,
Qu’épargna jadis ta bonté.
Tout haut, il se console, (bis)

2e couplet

Gorgés d’or, des hommes nouveaux,
Sans peines, ni soins, ni travaux,
S’emparent de la ruche : (bis)
Et toi, peuple laborieux.
Mange, et digère si tu peux,
Du fer, comme l’autruche, (bis)

9e couplet

Hélas ! du bon peuple aux abois.
Fiers compagnons, vainqueurs des rois,
Soldats couverts de gloire ! (bis)
Las ! on ne vous reconnaît plus.
Eh ! quoi ! seriez-vous devenus
Les gardes du prétoire ? (bis)

10e couplet

Le peuple et le soldat unis,
Ont bien su réduire en débris
Le trône et la Bastille : (bis)
Tyrans nouveaux, hommes d’État,
Craignez le peuple et le soldat
Réunis en famille, (bis)

Le comité secret comptait surtout sur les ouvriers, sur « le zèle des prolétaires, seuls vrais appuis de l’égalité « , a écrit Buonarroti (t. Ier, p. 189), et, en particulier, sur les travailleurs des faubourgs Saint-Marcel et Saint-Antoine ; c’est sur eux qu’il s’efforça avant tout d’exercer sa propagande. Sa circulaire du 19 germinal an IV (8 avril 1796) à ses agents principaux dans les arrondissements, leur demandait de lui donner le « compte des ateliers qui peuvent s’y trouver, du nombre des ouvriers qui y sont employés, du genre de leurs travaux, de leur opinion connue, etc. ». (Copie des pièces saisies dans le local que Babeuf occupait lors de son arrestation, t. II, p. 173) En résumé, parmi les ouvriers, il recherchait et devait trouver des adhésions collectives ; dans la petite bourgeoisie, il ne pouvait et ne devait avoir que des adhérents individuels. Au faubourg Saint-Marcel, nous voyons (Idem, t. Ier, p. 278 et 279) que Moroy, l’agent du XIIe arrondissement, signale, le 24 germinal (13 avril), deux teintureries, l’une ayant près de quatre-vingts ouvriers, l’autre une trentaine, « tous sans-culottes », « une vingtaine de tanneries occupant au maximum cinquante ouvriers, et au minimum une quinzaine, même opinion que ci-dessus pour les ouvriers, aucun entrepreneur ne vaut rien », « autant de mégisseries » dans les mêmes conditions. La propagande ne fut pas inefficace puisque, après l’arrestation de Babeuf, dans une lettre du 20 prairial an IV (8 juin 1796) adressée au bureau central, on lit, à propos des chantiers de la Grenouillère, — c’était alors le nom de la partie du quai à gauche et à droite du Palais Bourbon — « les partisans de la doctrine de Babeuf paraissent y avoir fait un grand nombre de prosélytes » (Archives nationales, F7, 7160-6202).

Un des soucis du comité secret était l’armée. Nous avons vu que, tandis qu’on la faisait, en Prairial et en Vendémiaire, intervenir contre les patriotes et contre les royalistes dans la politique intérieure, on désarmait successivement les citoyens ; l’armée était devenue ainsi la seule force organisée. Pour faire comprendre la transformation qu’opéra chez les militaires cet accroissement de puissance sans contrepoids, je me bornerai à citer, sans y changer un mot, un document qui n’était pas destiné à la publicité, un rapport de police du 5 frimaire an IV (26 novembre 1795) ; il décrit dans le style ampoulé de l’époque ce que, le 17 août 1899, le général Roget devait, avec une indulgence caractéristique, appeler de « petits travers » (Le Temps, 18 août 1899) : « De tous les genres de fléaux qui nous harcèlent, la domination militaire n’est pas le moindre ; l’on rencontre partout Mars en habits de combats et en partie de débauche ; tantôt il menace de mitrailler les marchands de comestibles ; tantôt il vend sa protection aux débitantes frauduleuses qui trompent impunément le public ; partout on voit l’esprit de domination dont il s’arroge les avantages et dont il fait justement appréhender les suites. Ô vous qui fournissez à ses plaisirs, ainsi qu’à ses dépenses, tremblez de vous livrer avec sécurité aux désastreux avantages d’un tel appui ! Il vend toujours cher ses services, et les premiers objets sacrifiés à ses ressentiments sont toujours ceux qui tentent de le rappeler aux devoirs et qui lui retranchent ses jouissances » (recueil de M. Aulard, t. II, p. 428).

Pour essayer de réveiller l’ancien esprit démocratique de l’armée, Babeuf, dans le n° 41 du Tribun du peuple (10 germinal - 30 mars), s’adressait aux soldats : « C’est vous, leur disait-il, qui êtes peuple ; c’est vous, soldats de la République, que l’on oppose à une autre portion du peuple !… Non ! vous ne serez point les vils satellites, les instruments cruels et aveugles des ennemis du peuple et, par conséquent, des vôtres ». Dans le n° 5 de l'Éclaireur que, devant la Haute Cour, il reconnut avoir rédigé (Débats du procès, t. II, p. 365), Babeuf s’adressait, de nouveau, à eux : « Hors du service militaire, vos chefs sont vos égaux. Si l’un d’eux vous trouvant occupé à lire ma feuille véridique, voulait vous priver de ce droit, répondez-lui : « J’ai monté ma garde, j’ai fait mon service ; comme soldat, je t’ai obéi pendant mon service militaire ; comme citoyen libre, j’userai de mes droits et je ne me soumettrai jamais à l’empire d’un individu. »

ILS SONT ÉGAUX DANS LA SOCIÉTÉ COMME DEVANT LA NATURE
Composition de Prudhon gravée par Copia (Bibliothèque Nationale.)

Pour diriger la propagande auprès des soldats, le comité secret avait ajouté successivement aux agents d’arrondissement des agents militaires : l’ancien général Fyon pour les Invalides, Germain pour la légion de police, troupe choisie de 9000 hommes, Massey pour les détachements cantonnés à Franciade (nom révolutionnaire de Saint-Denis), Vaneck, qui avait parlé à la Convention au nom du peuple le 12 germinal an III, pour les troupes en général, et Georges Grisel pour le camp de Grenelle. Désigné le 26 germinal (15 avril), ce dernier avait été présenté par Darthé qui l’avait connu au café des Bains chinois où il fréquentait les patriotes ; il était capitaine à la suite dans le 3e bataillon de la 38e demi-brigade de ligne campée à Grenelle. Outre Germain, Fyon et Grisel furent, à partir du 11 floréal (30 avril), spécialement membres du comité militaire d’insurrection organisé à cette date, l’ancien adjudant-général Massart et l’ancien général Rossignol.

Inquiet du commencement d’agitation qui suivit toute cette propagande et, en particulier, l’affichage et la distribution de l'Analyse de la doctrine de Babeuf, le Directoire lança, le 25 germinal (14 avril), une proclamation aussi odieuse que ridicule, dénonçant aux « citoyens de Paris » les mécontents dont il dénaturait les intentions, les accusant de vouloir « mettre en activité le code atroce et impraticable de 93, opérer le prétendu partage égal de toutes les propriétés, même des ménages les plus simples et de la plus petite boutique : ils veulent le pillage ; ils veulent, en un mot, relever les échafauds et se baigner comme jadis dans votre sang pour se gorger de vos richesses et du plus mince produit de vos travaux ». Presque aussitôt un message provoquait le vote d’une loi épouvantable. Par l’article 1er de la loi du 27 germinal an IV (16 avril 1796), votée au Conseil des Cinq-Cents, sans que personne l’y eût ouvertement combattue, à l’unanimité moins douze ; voix, et au Conseil des Anciens à l’unanimité, la peine de mort était édictée contre « tous ceux qui, par leurs discours ou par leurs écrits imprimés, soit distribués, soit affichés, provoquent » au rétablissement de la royauté ou de la Constitution de 1793, au « partage des propriétés particulières sous le nom de loi agraire ou de toute autre manière ». Cette peine était commuée en déportation si le jury déclarait qu’il y avait des circonstances atténuantes. Par l’article 5 était organisée la répression des « attroupements séditieux ». Le lendemain, 28 germinal (17 avril), nouvelle loi contre la presse ; à cette loi qui fut la première ne concernant que le régime de celle-ci, a été due la responsabilité de l’imprimeur : elle exigeait, pour toutes les publications périodiques, le nom de l’auteur, le nom et la demeure de l’imprimeur ; elle interdisait, sous peine de poursuites, de vendre, distribuer, colporter ou afficher celles qui ne se conformeraient pas à cette exigence.

Le Directoire avait continué à traiter la liberté de presse et de réunion, comme les thermidoriens (chap. iii) et, à défaut de loi, à n’écouter que son caprice. Nous l’avons vu, dans le chapitre précédent, déférer le n° 35 du Tribun du peuple au jury d’accusation de la Seine (11 frimaire-2 décembre), puis (13 pluviôse-2 février) le n° 39. Tandis que la première poursuite aboutissait à la déclaration du jury qu’il n’y avait lieu à accusation ni contre Babeuf, ni contre les deux écrivains royalistes poursuivis en même temps que lui (10 nivôse-31 décembre), la seconde était plus heureuse : le jury déclarait qu’il y avait lieu à accusation contre Babeuf, mais non contre les royalistes Richer de Serizy et Suard (7 ventôse-26 février). Le jury est une excellente institution, à la condition cependant qu’il ne constitue pas un privilège pour certains au détriment des autres ; c’est ce qu’il est malheureusement encore, c’est ce qu’il était alors en vertu des articles 483 et 485 du Code des délits et des peines du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795).

Le Conseil des Cinq-Cents sollicité de régulariser l’arbitraire gouvernemental en cette matière, avait nommé, le 19 frimaire (10 décembre), « une commission de cinq membres chargée de présenter un projet de loi pour garantir la liberté de la presse des atteintes qui pourraient lui être portées, pour classer et préciser les différents délits qui peuvent être commis par l’abus de cette liberté, et pour indiquer les moyens qui peuvent être employés pour les réprimer ». Le 30 pluviôse (19 février) Roger Martin déclarait qu’il était « urgent de mettre des bornes » à la « licence » de la presse ; le 2 ventôse (21 février), Delaunay (d’Angers) réclamait « une loi prohibitive », et, le 23 (13 mars), le Conseil abordait la discussion ; il la clôtura le 29(19 mars) en passant à « l’ordre du jour sur toute proposition tendant à établir des mesures prohibitives de la liberté de la presse ». Nous venons de voir qu’en germinal (avril) il ne fit pas de mène.

Le comité secret n’en continua pas moins son œuvre ; il rédigea un « acte d’insurrection » dont l’apparition devait être le signal du mouvement, et constitua l’autorité chargée d’en appliquer les dispositions. Pensant que c’est à ceux qui ont travaillé à « la destruction de la tyrannie » que la nation « délègue nécessairement le droit de prendre les mesures provisoires indispensables », que c’est, par suite, à la minorité parisienne insurgée cette opinion devait devenir plus tard une des idées fondamentales de Blanqui qui connut, on le sait, Buonarroti — qu’appartenait le droit de pourvoir au remplacement du gouvernement par elle renversé, il décida de faire nommer, sur sa présentation, par le peuple de Paris insurgé, réuni à cet effet place de la Révolution, une assemblée nationale comprenant un démocrate par département. Dans une des listes dressées pour cette présentation par Babeuf (Copie des pièces saisies…, t. Ier, p. 71) et où se retrouvent les noms des principaux conjurés, je signalerai, pour la Seine-Inférieure, Pierre Dolivier, ancien curé de Mauchamps, à 12 kilomètres d’Étampes, dont il a été question précédemment (voir chap. xi § 4) et dont le nom se rencontre encore deux fois dans les papiers de Babeuf (Copie des pièces saisies…, t. Ier, p. 68 et 75), avec un exemplaire de son Essai sur la justice primitive.

Dans l’« acte d’insurrection », le comité secret, malgré les défauts qu’il trouvait à la Constitution de 1793, la considérant comme un « acheminement à un plus grand bien », c’est-à-dire rattachant lui-même son œuvre à l’œuvre démocratique précédemment accomplie qu’il voulait seulement pousser plus loin, réclamait cette constitution ; puis il indiquait des mesures de nature à rallier la masse : « des vivres de toute espèce seront portés au peuple sur les places publiques ;… les malheureux de toute la République seront immédiatement logés et meublés dans les maisons des conspirateurs ;… les effets appartenant au peuple, déposés au Mont-de-piété, seront sur-le-champ gratuitement rendus ;… tous les biens des émigrés, des conspirateurs et de tous les ennemis du peuple seront distribués sans délai aux défenseurs de la patrie et aux malheureux ». Cette distribution n’était que la réalisation des promesses faites et non encore tenues ; en en faisant un article de son programme, le comité s’adaptait aux faits ; le sens pratique l’emportait ici sur le système préconçu, et Buonarroti a beau s’évertuer à démontrer que cette distribution n’était pas « contraire à l’esprit de la communauté à laquelle on voulait arriver », il n’a raison — étant donné que la tactique adoptée était habile sans rien avoir de répréhensible — que lorsqu’il dit : « le grand point était de réussir, et le directoire secret… avait senti que, pour y parvenir, il ne lui fallait ni trop de réserve, ce qui eût pu décourager ses vrais amis, ni trop de précipitation, ce qui eût trop grossi le nombre de ses ennemis » (t. Ier, p. 156). On le voit, Buonarroti a eu parfaitement conscience des concessions nécessaires ; il ne se contentait pas de les accepter proposées par d’autres, il en prenait l’initiative ; seulement, par suite de ce travers commun à beaucoup de révolutionnaires, il transigeait sans vouloir en avoir l’air. C’est encore un défaut très répandu de confondre l’adhésion sans parti pris à la réalisation progressive d’une transformation sociale avec la résistance à cette transformation ; moins de rigorisme intraitable dans les paroles et plus d’accord constant entre les paroles et les actes contribueraient à dissiper cette confusion qui, par sa persistance et son développement, pourrait avoir dans la pratique des conséquences fâcheuses pour tous. Un article de l’« acte d’insurrection » portait : « les propriétés publiques et particulières sont mises sous la sauvegarde du peuple » ; Buonarroti explique d’une façon très judicieuse que toutes les mesures prises auraient été exécutées régulièrement et que toute tentative de pillage aurait été réprimée ; « c’est aux lois seules, dit-il, à rétablir l’égalité » (t. Ier, p. 195, note), tandis que le pillage ne pouvait aboutir qu’à de « nouvelles inégalités ». Il est à noter que le plan d’organisation de Babeuf et de ses amis comportait « l’usage des machines et procédés propres à diminuer la peine des hommes » (t. II, p. 309).

Babeuf se préoccupait, du reste, d’abréger, par l’universalisation du travail, le temps de travail quotidien de ceux qui travaillent trop ; c’est ce que constate, le 28 germinal an IV (17 avril 1796), sa Réponse à une lettre signée M… V… qui lui avait soumis diverses objections ; Buonarroti a reproduit cette brochure dans son tome II auquel renvoient les citations suivantes : si c’est beaucoup pour soulager ceux qui sont « condamnés exclusivement à la fatigue », qu’il voulait répartir le travail « sur tous les sociétaires (j’ai déjà signalé l’emploi de ce mot au début du chap. vi) valides », c’est aussi pour augmenter « les richesses de la société » (p. 217), et il protestait contre l’accusation d’aboutir au « dépérissement des beaux-arts » (p. 218) ; après avoir de nouveau repoussé toute idée de partage — « le système de l’égalité exclut tout partage » (p. 215) — il disait : « Que chacun travaille pour la grande famille sociale (par cette expression, Babeuf ne semble-t-il pas prévoir le mot socialisme comme il a prévu la chose ?), que chacun en reçoive l’existence, les plaisirs et le bonheur, voilà la voix de la nature » (p. 218) ; il voulait que « chaque individu, avec la moindre peine, puisse jouir de la vie la plus commode (p. 220)… Une très courte occupation journalière assurerait à chacun une vie plus agréable et débarrassée des inquiétudes dont nous sommes continuellement minés » (p. 223). « Tous les raisonnements des économistes ne pourront jamais convaincre les hommes de bon sens et de bonne foi, qu’il est souverainement juste que ceux qui ne font rien aient tout et enchaînent, avilissent et maltraitent ceux qui, faisant tout, n’ont presque rien » (p. 224). II aspirait à voir « les hommes éclairés et habitués au travail par l’éducation commune, aimer la patrie plus qu’ils n’aiment aujourd’hui leurs familles » (p. 225), et, à la crainte que des troubles n’accompagnassent le passage du régime existant à celui de l’égalité, il répondait : « Le désordre et l’anarchie existent réellement dans toutes les sociétés actuelles de l’Europe ;… il vaudra bien la peine de courir le danger de quelques écarts momentanés pour mettre fin à la grande anarchie organisée et perpétuelle et pour rétablir un système de bonheur « (p. 228).

L’Égalité.
Allégorie de Darcis.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


Dans le 43e et dernier n° du Tribun du peuple (5 floréal an IV -24 avril 1796), Babeuf répondait aux calomnies de la proclamation du Directoire du 25 germinal (14 avril), de vouloir piller les petites boutiques et d’être payé par « l’étranger », qui sont restées les seuls arguments, contre les socialistes, des souteneurs du capitalisme et des stipendiés de tous les partis rétrogrades trafiquant du patriotisme quand ils ne vendent pas leur patrie : « Comme si. au contraire de vouloir ce que prétend le gouvernement, nous n’avions pas toujours annoncé que nous voulions remonter, fortifier les minces boutiques et les petits ménages, en y faisant rentrer au moins l’équivalent de ce que le brigandage légal en a fait sortir… Comme si nous n’avions pas toujours dit que nous ne voulions que démolir les fortunes colossales et améliorer toutes les autres… Comme s’il n’était pas constant que le Directoire a voulu nous payer, lui, pour être son complice et pour exister tranquille et protégé par lui. Comme s’il n’était pas encore constant que nous avons préféré, pour arracher le peuple à sa barbare domination, de marcher chaque jour à travers la misère et les périls, et de braver les nuées de satellites et les échafauds ».

Quant à l’argent, on ne peut pas dire que la seule somme qui vint d’une individualité non française était un subside « étranger » dans le sens coupable que le Directoire attribuait à ce mot et, par dessus le marché, elle ne fut pas utilisée : » La plus forte somme, dit Buonarroti (t. Ier p. 166), que le directoire secret eut à sa disposition fut celle de 250 francs en numéraire, envoyée par le ministre d’une république alliée ; elle fut saisie par les agents de police… le 21 floréal ». Il n’y avait alors qu’une seule république « alliée » de la République française, c’était la République batave ; mais celle-ci avait deux ministres plénipotentiaires à Paris : Jacques Blauw et Gaspar Meyer ; or, au sujet du premier, ancien magistrat de la ville de Gouda et habitant rue du Mont-Blanc, au coin de la rue Chantereine (actuellement Chaussée-d’Antin, au coin de la rue de la Victoire), c’est-à-dire près de chez Reys, sellier, où habita Babeuf et où se réunit le comité, on lit dans les Mémoires de Barras, à la date de prairial an IV (juin 1796) : « Le ministre Cochon vient faire un rapport contre des ambassadeurs soupçonnés de sympathie avec les opinions libérales, particulièrement contre M. Blauw, ambassadeur de Hollande, qu’il dit lié avec les Jacobins. Le Directoire se livrant aux injustices du ministre Cochon, décide que l’on demandera le rappel de l’estimable Blauw » (t. II, p. 148), et, à la date du 11 messidor (29 juin) : « L’ambassadeur Blauw désirait rester à Paris pour sa santé. L’estimable Hollandais n’est qu’un anarchiste, suivant Le Tourneur » (t. II, p. 160). De fait, Blauw ne tardait pas à quitter Paris, et Meyer resta seul pour représenter la République batave. Il est donc permis de supposer que c’est Blauw qui donna les 250 francs.

Peu rassuré par l’esprit d’une partie de la légion de police, le gouvernement voulut, le 9 floréal (28 avril), faire sortir de Paris les deux bataillons les plus remuants. Ceux-ci refusèrent d’obéir et le comité secret songeait à profiter de la circonstance lorsque, le soir même, un décret de licenciement, qui satisfit ces bataillons, calma leur effervescence. Le comité connaissait, depuis la fin de germinal (vers le 15 avril), l’existence d’un autre comité d’insurrection composé d’anciens Conventionnels, tels que Choudieu, Huguet, Javogues, Ricord, Amar et Laignelot. Craignant que, grâce à leur plus grande notoriété, les Montagnards ne réussissent, pendant et après l’insurrection, à prendre la tête du mouvement, le comité secret, malgré le robespierrisme rancunier de Debon (Buonarrotti, t. Ier, p. 168 et 170), consentit à la réunion désirée, de son côté, par quelques-uns des conjurés, Fyon et Rossignol notamment, et proposée, de l’antre, par Drouet, Ricord et Laignelot ; cette réunion (15 floréal-4 mai) faillit aboutir non à l’entente, mais à la brouille. Après la victoire, le pouvoir devait appartenir, d’après les Égaux, nous l’avons vu, à une assemblée composée par eux d’un démocrate par département, et, d’après les Conventionnels, à la partie proscrite de la Convention : dès la première entrevue, les Égaux se prononcèrent pour l’adjonction de leur liste à celle des anciens Conventionnels de la Montagne ; pendant quarante-huit heures, les Montagnards repoussèrent cette adjonction maintenue par les Égaux ; finalement, grâce surtout à Amar et à Robert Lindet, ils l’acceptèrent (17 floréal-6 mai). À propos de l’intervention de Robert Lindet, je signalerai que, dans le rapport fait par lui, au nom du comité de salut public, à la fin de l’an II, et dont il a été plusieurs fois question (chap. II et § 7, 8 et 9 du chap. xi), se trouve une phrase : « Les moyens d’instruction ne doivent-ils pas être à portée de tout citoyen, comme les moyens de travail », qui peut encore fort bien servir aujourd’hui à résumer le but direct du socialisme. Peut-être Robert Lindet n’apercevait-il pas toutes les conséquences de cette thèse, et les radicaux actuels ne les aperçoivent certainement pas plus que lui qui parlait avant la transformation des moyens de travail ; mais le fait seul de l’avoir formulée dénote chez lui un état d’esprit qui le prédisposait à s’entendre avec des socialistes, avec Babeuf et les Égaux.

En résumé, par ce que nous avons dit tout à l’heure à propos de l’« acte d’insurrection » adhérant à la Constitution de 1793 et à certaines concessions, et par l’entente que nous venons de constater avec les Montagnards, nous voyons que Babeuf et les communistes ses amis qui, dans le chapitre précédent, se sont montrés à nous comme les défenseurs de la forme républicaine, ont, dès le premier mouvement socialiste, accepté de collaborer avec les idées et les hommes de la démocratie bourgeoise. Qu’ils l’aient fait par suite de la conscience plus ou moins nette de leur faiblesse à eux seuls et avec la volonté préconçue d’aller plus loin que leurs alliés, après avoir triomphé grâce à cette collaboration ; que, depuis, la possibilité d’une telle collaboration n’ait guère, jusqu’à ces toutes dernières années, été, en principe, admise qu’au strict point de vue, je ne dirai pas révolutionnaire, ce mot prêtant trop à l’équivoque, mais insurrectionnel — ce qui a abouti à la méthode blanquiste de la dérivation, au profit du socialisme, des mouvements populaires auxquels le socialisme était tout d’abord étranger — il me paraît intéressant de remarquer que, dès le début, la collaboration du socialisme ne perdant pas son but de vue, avec la démocratie bourgeoise, n’était pas limitée à une période de lutte à main armée, mais comportait, en outre, la participation au pouvoir, après la victoire, des démocrates bourgeois et des socialistes.

Le 19 floréal (8 mai), chez Drouet, 93, rue Saint-Honoré, près de la place Vendôme, on s’entendit définitivement et l’acte d’insurrection mentionné plus haut fut approuvé par les représentants des deux comités réunis. À peine venaient-ils de se séparer, vers onze heures du soir, que le ministre de la police Cochon, à la tête d’un détachement d’infanterie et de cavalerie, cernait la maison et procédait illégalement — Drouet étant député — à une visite domiciliaire infructueuse ; d’après un billet de Carnot à Cochon (Archives nationales, F7, 4 276), le gouvernement avait « manqué », la veille, un « coup » du même genre. Voici le texte de ce billet :

« 19 floréal an IV. — Le coup qui nous a manqué hier soir, citoyen ministre, peut avoir aujourd’hui un plus grand succès. Tous les conjurés doivent se réunir dans une même maison qui nous est connue. Faites tenir prêts, et le plus secrètement possible, 150 hommes de troupes sûres pour pouvoir marcher vers onze heures du soir. Je ferai en sorte que mon frère puisse vous voir avant, afin de se concerter avec vous. Salut et fraternité. — Carnot. »

Du reste, dans sa déposition, le 23 ventôse an V (13 mars 1797), Grisel raconta ce « coup » (Débats du procès, t. II, p. 104). Il était allé, le 18 floréal (7 mai), prévenir le Directoire qu’une nouvelle réunion des Égaux et des anciens Conventionnels devait se tenir le soir, 5, rue Saint-Florentin, chez le citoyen Ricord : « Le Directoire fut sur pied toute la nuit dans l’attente de l’issue de cette affaire. On rapporta qu’on n’avait vu personne, qu’on s’était présenté, qu’on avait dit que le citoyen Ricord n’y était pas et qu’alors la troupe s’était retirée ».

Grisel assistait à la réunion du 19 chez Drouet ; il s’était montré là comme toujours, suivant l’expression de Buonarroti (t. Ier, p. 178), « le démocrate le plus outré et le plus impatient » ; il pressait ses collègues, aplanissait les difficultés que ceux-ci signalaient et avait raison de leurs hésitations en leur certifiant le dévouement à leur cause des troupes du camp de Grenelle. Or, quatre jours avant cette réunion, le 15 floréal (4 mai), il avait dénoncé la conspiration à Carnot, alors président du Directoire, à qui, ainsi qu’il le raconta au procès (Débats du procès, t. II, p. 93), il avait écrit en signant « Armand », dès le 13 (2 mai). Déjà, le gouvernement se doutait de quelque chose ; les papiers conservés aux Archives nationales (W 3 563) ne permettent à cet égard aucun doute. Une lettre du 12 floréal (1er mai) de Reubell au ministre de la police et un rapport de police du 17 (6 mai), par exemple, prouvent que des indiscrétions avaient été commises et rapportées. D’autre part, Barras avait, le 30 germinal (19 avril), provoqué une entrevue avec Germain qui avait fait prévenir Babeuf de la chose et qui lui rendit compte de l’entretien dans une lettre saisie lors de l’arrestation de Babeuf et actuellement aux Archives nationales (F7 4277). « Nous savons, avait dit Barras, que les patriotes préparent un mouvement » ; il avait cherché à en apprendre davantage et fait à Germain des avances significatives ; de plus, le 20 floréal (9 mai), pour tendre évidemment un piège aux conjurés, pour endormir

Membre de la Haute Cour de Justice.
D’après Simon (Bibliothèque Nationale).


toute défiance de leur part, sinon il se fût borné à les prévenir de la découverte de leur conspiration, il leur faisait offrir de se mettre à la tête de l’insurrection ou de se constituer en otage au faubourg Saint-Antoine : cette offre venait le lendemain du jour (19 floréal-8 mai) où le Directoire avait lancé un mandat d’arrêt contre 34 des principaux conjurés, et l’original de ce document, qui est aux Archives nationales (A F III, 42), porte la signature de Barras.

« De sa vie, Barras n’aura ma confiance », avait écrit Babeuf dans son n° 41 (10 germinal-30 mars) et, dans son n° 42 (24 germinal -13 avril), après avoir dit : « nous recevons dans nos rangs tous les hommes trompés », il ajoutait, faisant allusion aux Fréron, aux Tallien, aux Legendre, aux Barras : « nous ne devons même pas souffrir que ces êtres odieux prennent un fusil et s’alignent, comme simples soldats, au milieu de nous ». Que Barras ait eu des projets hostiles à ses collègues du Directoire et qu’il ait cherché à se servir des patriotes, Montagnards et Égaux, c’est possible ; mais il échoua des deux côtés : Carnot était averti de ses intrigues avant même de connaître, par la saisie des pièces, la lettre de Germain à Babeuf, et les Égaux refusèrent de tirer les marrons du feu pour lui ; le dépit de ce dernier échec, alors qu’il ne se savait pas encore découvert par Carnot, expliquerait son attitude. Quoi qu’il en soit, le gouvernement était sur ses gardes ; mais c’est par Grisel qu’il eut les détails précis.

Le comité secret attribua tout d’abord la descente de police chez Drouet à la trahison et ses soupçons se portèrent même un instant sur un des plus dévoués de ses membres, sur Germain, à cause de son absence le 19 floréal. Grisel suggéra à Darthé que, s’il y avait un traître parmi les conjurés, la police, au lieu de n’aller que chez Drouet, se serait rendue en même temps rue de la Grande-Truanderie où Babeuf était caché et où étaient les papiers ; or, Grisel le déclara pendant le procès, cela n’avait pas eu lieu simplement parce qu’il ne savait « pas avec précision où demeurait Babeuf  » (Débats, t. II. p. 107) ; étant allé, le 11 floréal (30 avril), rue de la Grande-Truanderie, « je crus, dit-il (Idem, p. 92), remarquer la porte de la maison… je me trompai, car je passai le lendemain dans la même rue ; je crus que cette porte était le numéro 27 mais depuis j’ai su que c’était le numéro 21 » ; il ne le sut que le 21 (10 mai) dans la matinée (Idem, p. 114). Son raisonnement frappa les conjurés et dissipa toutes leurs alarmes ; écartant toute idée de trahison, ils ne virent plus dans la démarche de la police qu’un effet de sa surveillance. Ils décidèrent de se réunir dans la journée du 21 floréal (10 mai) chez Dufour, menuisier, 331, rue Papillon, afin de prendre les dernières mesures.

Avant l’heure fixée pour cette réunion, Babeuf, en train de rédiger le numéro 44 de son journal, Buonarroti et le secrétaire Pillé étaient arrêtés chez Tissot, tailleur, rue de la Grande-Truanderie, 21 — la maison a disparu lors du percement de la rue de Turbigo — par Dossonville, inspecteur général adjoint de la police, qui dit dans son rapport (Archives nationales, F7, 4 278) : « Je crus qu’il était prudent de faire semer le bruit que c’était une bande de voleurs et d’assassins qu’on arrêtait ». Presque au même moment, Darthé, Germain, Didier, Drouet, Ricord et Laignelot étaient arrêtés chez Dufour. Ils furent tous conduits à la prison de l’Abbaye, qui s’élevait sur l’emplacement actuel du boulevard Saint-Germain, à la hauteur du numéro 168. L’armée de l’intérieur, à la tête de laquelle Hatry avait succédé à Bonaparte, était sous les armes et le peuple ne protesta pas. Cependant, si on rapproche la phrase de Dossonville, rapportée plus haut, de ce qu’écrivait, dans un rapport au Directoire, au début de prairial an IV (fin mai 1796), c’est-à-dire une quinzaine de jours après l’arrestation de Babeuf, un policier amateur, Brion, employé à cette époque à la Trésorerie nationale : « vous n’ignorez pas que, s’il y a du pain, on ne pense à rien ; s’il en manque, c’est vous qui le voulez, et rien ne peut changer ce dicton chez le peuple à qui les Babeufs ont trouvé le moyen d’en faire espérer. Dieu sait comment ! » (Archives nationales, F7, 7160-6202) ; si on se souvient des paroles de Quirot, président des Cinq-Cents, qui, dans la séance du 10 thermidor an VII (28 juillet 1799), à l’occasion de l’anniversaire du 9 thermidor, tout en attaquant Babeuf, disait : « ses rêveries sur le « bonheur commun », l’absurdité inconcevable de ce qu’il appelait des principes, fixèrent l’attention générale… tous les regards étaient fixés sur Babeuf », on est porté à penser que l’action de Babeuf ne fut pas aussi négligeable que la plupart des historiens veulent bien le dire.

Le jour même de l’arrestation, le Directoire annonçait la découverte d’une conspiration tendant à livrer Paris « à un pillage général et aux plus affreux massacres », et, sur sa demande, les deux Conseils votaient une loi enjoignant de quitter le département de la Seine dans les trois jours, sauf permission spéciale, aux anciens Conventionnels n’exerçant plus de fonctions publiques et qui n’étaient pas domiciliés à Paris avant leur nomination, aux anciens fonctionnaires, aux militaires destitués ou licenciés, qui n’y étaient pas domiciliés avant le 1er janvier 1793, aux patriotes qu’avait libérés l’amnistie du 4 brumaire an IV, aux étrangers et aux prévenus d’émigration non rayés des listes d’émigrés. Le surlendemain (23 floréal-12 mai), Babeuf adressait aux membres du Directoire une lettre par laquelle, loin de nier la conspiration, il la représentait plus puissante, plus étendue qu’elle n’avait été ; il leur conseillait, en conséquence, dans leur propre intérêt et dans « l’intérêt de la patrie », d’arrêter les poursuites et de « gouverner populairement », moyennant quoi ils auraient l’appui de « toute la démocratie de la République française », au lieu de l’irriter et de la retourner contre eux en agissant autrement. Cette lettre dénote chez Babeuf de la naïveté et de l’orgueil ; l’exagération — préméditée, nous dira-t-il tout à l’heure, — de sa force, troubla, suivant l’habitude, son jugement, et, quel qu’ait été son but, l’entraîna à une démarche d’une ingénuité excessive ; il n’aboutit qu’à fournir une pièce de conviction de plus contre lui.

Une lettre datée de la « Tour du Temple, 26 messidor de l’an IV » (14 juillet 1796), et adressée à Félix Lepeletier nous montre Babeuf ne se faisant pas illusion sur son sort prochain, mais ayant conscience de son rôle historique ; elle explique aussi son attitude depuis son arrestation et condamne celle de ces démocrates qui, après lui avoir été favorables, s’empressaient, par peur, de rompre bruyamment toute solidarité avec lui. Il prie d’abord Lepeletier de veiller sur sa femme et sur ses enfants et lui fait part de ses intentions à leur égard ; puis il continue ainsi (Advielle, t. Ier, p. 222 à 227) :

« J’en subordonne l’exécution aux hypothèses suivantes : la proscription ne te poursuivra pas toujours… D’un autre côté, il peut encore arriver, postérieurement à mon martyre, que le sort se lasse de frapper notre Patrie et qu’alors ses vrais amis respirent en paix… S’il en est autrement, je dois perdre tout espoir pour ce qui me survivra… Tout est dit, je n’ai plus de souci à prendre sur ceux qui me sont encore chers ; ma pensée les a suivis jusqu’au repos du néant, dernier terme inévitable de tout ce qui existe… C’est dans la première supposition que je poursuis…

« Mon ami ! Je crois être resté digne de l’estime, de l’intérêt des hommes aussi justes que toi. Je ne t’ai point vu dans les rangs de ces mauvais machiavélistes politiques qui centuplèrent mes souffrances et anticipèrent ma mort… Les traîtres ! en faisant jouer à ceux pour qui ils semblaient s’intéresser le plus, un rôle lâche et honteux, ils m’ont figuré, moi dont tous les actes rendus publics témoignent combien mes intentions étaient droites, étaient pures ! moi dont les soupirs et la tendresse pour la malheureuse humanité se sont peints à des traits non équivoques ! moi qui ai travaillé de si bon cœur et avec tant de dévouement à l’affranchissement de mes frères !… ils m’ont figuré, dis-je, ou comme un misérable rêveur en délire, ou comme un secret instrument de la perfidie des ennemis du peuple…

« J’avais, moi, eu la délicatesse de ne compromettre personne nommément ; mais j’avais jugé seulement bon de compromettre en total la coalition des démocrates de la République entière, parce que je croyais d’abord utile de frapper d’épouvante le despotisme, et parce que je pensais ensuite que ce serait faire injure à tout démocrate de ne pas le présenter comme participe d’une entreprise aussi obligatoire pour lui que l’était celle du rétablissement de l’Égalité. Qu’ont-ils gagné ces faux frères, ces apostats de notre sainte doctrine ? Qu’ont-ils gagné avec ce mauvais système qu’ils paraissent avoir envisagé comme le nec plus ultra de l’habileté ? Ils n’ont gagné que de se déshonorer, de déconcerter les révolutionnaires et le peuple qui, nécessairement, se débandent toujours à l’aspect de l’abandon des chefs ; ils y ont encore gagné d’enhardir les ennemis par le spectacle d’une telle faiblesse…

« Mon corps rendu à la terre, il ne restera plus de moi qu’une assez grande quantité de projets, notes et ébauches d’écrits démocratiques et révolutionnaires, tous conséquents au vaste but, au système complètement philanthropique pour lequel je meurs… Lorsqu’on en sera revenu à songer de nouveau aux moyens de prouver au genre humain le bonheur que nous lui proposions, tu pourras rechercher dans ces chiffons et présenter à tous les disciples de l’Égalité… la collection mitigée des derniers fragments qui contiennent tout ce que les corrompus d’aujourd’hui appellent mes rêves. »

M. Espinas (La Philosophie sociale du dix-huitième siècle et la Révolution, p. 315-316) a écrit qu’au point de vue philosophique, « comme Buonarroti, quoique plus faiblement, Babeuf est spiritualiste, il croit à une vague survivance des âmes ». La restriction « quoique plus faiblement » est une trouvaille ;

Membre de la Haute Cour de Justice.
D’après Gillray (Bibliothèque Nationale).


mais il y a tout de même inexactitude. Babeuf n’était ni spiritualiste, ni déiste, ni religieux, et le prouvent notamment les citations suivantes : « la nature (Dieu suprême) » (chap. i) ; « le républicain n’est pas l’homme de l’éternité… son paradis est cette terre » (chap. ii) ; deux des passages soulignés ci-dessus sur « le repos du néant » et sur ce qui reste ; une fois le « corps rendu à la terre » ; le passage de la lettre à sa femme sur « la nuit éternelle » rapporté à la fin de ce chapitre ; et ces deux citations : « prêtres, c’est-à-dire charlatans, imposteurs » (n° 5, Journal de la liberté de la presse) ;… « les hommes les plus estimables et les plus distingués tribuns. Le juif Jésus-Christ ne mérite que médiocrement ce titre » (n° 35, Tribun du peuple).

Les démocrates dont la lettre à Lepeletier signalait l’odieuse attitude, avaient incontestablement le droit de ne pas partager les théories de Babeuf, ils avaient le droit de signaler les divergences d’idées entre eux et lui ; ils n’avaient pas le droit de l’insulter et de le calomnier. Et quand des hommes ont eu la lâcheté de commettre certains actes, quels que soient ces hommes, ils ne doivent pas échapper à la flétrissure qu’ils méritent ; tôt ou tard, il faut que leur mémoire porte le poids de l’infamie devant laquelle ils n’ont pas eu la propreté de reculer. N’ont-ils pas été immondes les Louvet, les Réal, les Dubois-Crancé ? Louvet, en écrivant dans la Sentinelle, le 23 floréal an IV (12 mai 1796) : « le démocrate Babeuf n’est qu’un royaliste déguisé » ; le 26 (15 mai) : « il fut jusqu’aux approches du 31 mai un aristocrate furieux », « il est… un agent des princes et de l’étranger. Et remarquez bien que je pensais ainsi de Marat, d’Hébert et de tous les brigands de ce genre » ; le 2 prairial (21 mai) : « déjà l’on en sait assez pour être convaincu que c’était bien un mouvement royaliste » ; — Réal, bientôt, défenseur de quelques accusés devant la Haute Cour et futur serviteur de l’Empire, non content d’avoir dit de Babeuf dans le Journal des Patriotes de 89, le 29 floréal (18 mai), « son funeste génie » et « ses maximes immorales et exterminatrices », en approuvant, le 30 (19 mai), Louvet quand il « démontre avec autant d’esprit, de courage ( !) que de raison que Babeuf est un royaliste », en ajoutant : « oui, Babeuf est l’homme de l’étranger ; oui, c’est l’homme des rois » et, le 8 prairial (27 mai), « voilà donc encore ce misérable qui, côte à côte de Carrier, s’avance vers l’immortalité ! Babeuf obtenir un nom, une mémoire ! Babeuf, un grand coquin ! En vérité cela seul devrait dégoûter les brigands du crime ! » — Dubois-Crancé, en injuriant dans l’Ami des lois du 25 floréal (14 mai) et en insinuant : « le coup qui a frappé Babeuf a retenti tout du long de la chaîne jusqu’à Londres, et voilà encore quelques milliers de guinées consommées en pure perte ». Si on excepte l’hospitalité donnée à la prose de l’ignoble Méhée dans son numéro du 2 prairial (21 mai), le Journal des hommes libres fut relativement modéré dans sa réprobation en blâmant, le 27 floréal (16 mai) « les conceptions extravagantes de Babeuf », en insérant, le 29 floréal (18 mai), la lettre de l’adjudant général Parein qui désavouait « ce grand complot aussi absurde qu’inexécutable sous tous les rapports », et en défendant ses amis, sans que cela fût exact pour tous, de complicité avec Babeuf.

Le gouvernement tenait avant tout à éviter, fût-ce devant une commission militaire, tout débat public à Paris ; j’en vois la preuve dans une lettre du 24 floréal (13 mai) de Merlin, ministre de la Justice, au président du Directoire (Archives nationales, AF III, 42), par laquelle il lui indiquait le moyen d’esquiver le conseil militaire, même s’il était réclamé par Germain qui était officier : on peut, du reste, être certain qu’il n’agissait pas ainsi par intérêt pour les inculpés. L’opinion de Merlin, qui était aussi celle de Cochon, prévalut et le directeur du jury d’accusation de la Seine, Gérard, fut saisi de l’affaire. Le 22 messidor an IV (10 juillet 1796) l’acte d’accusation était dressé par lui et voici, à titre de curiosité, le signalement de Babeuf d’après cet acte (Archives nationales, W3 566) : « taille de cinq pieds deux pouces — 1m, 678 — cheveux et sourcils châtains, yeux bleus, front moyen, nez ordinaire, bouche moyenne, une espèce de cicatrice à la joue droite près la bouche, menton carré, visage ovale » ; on peut rapprocher ce signalement de celui qui figurait sur le passeport délivré par les autorités de Laon, le 2 thermidor an II (20 juillet 1794), à Babeuf allant à Paris avec son fils (fin du chap. Ier), et qui portait (Combier, La justice criminelle à Laon pendant la Révolution, t. II, p. 93) : taille de cinq pieds deux pouces, cheveux et sourcils châtains, yeux bleus, nez effilé, bouche moyenne, menton rond, front bas, visage ovale coloré. Le 24 messidor (12 juillet), le jury déclarait qu’il y avait lieu à accusation.

Un des détenus, Drouet, un de ceux que l’échange avec la fille de Louis XVI avait récemment fait sortir des prisons autrichiennes, étant membre du Conseil des Cinq-Cents, ne pouvait (art. 114 et 268 de la Constitution de l’an III) être traduit que devant une Haute Cour de justice siégeant à 120 kilomètres au moins du lieu où résidait le Corps législatif. Le 23 prairial (11 juin), les Cinq-Cents avaient déclaré admettre la dénonciation contre Drouet ; le 2 messidor (20 juin), ils décidaient par 320 voix contre 72 qu’il y avait lieu à examen et, le 20 (8 juillet), les Anciens, par 141 voix contre 58, prononçaient l’accusation. On en profita pour renvoyer tous les prévenus devant la Haute Cour ; et Drouet, nous le verrons, s’étant soustrait aux poursuites avant l’entrée en fonction de la Haute Cour, celle-ci n’en fut pas moins maintenue pour les autres. Sa réunion à Vendôme fut décidée le 21 thermidor an IV (8 août 1796) par le Conseil des Cinq-Cents ; le 25 (12 août), le tribunal de cassation choisit parmi ses membres ceux de la Haute Cour qui fut ainsi composée : Gandon, président ; Pajon, Coffinhal, Moreau, Audier-Massillon, juges ; La Lande et Lodève, juges suppléants ; Viellart et Bailly, accusateurs publics. Elle s’installa le 14 vendémiaire an V (5 octobre 1796).

Le 30 thermidor (17 août), avec la complicité d’un gardien patriote, Drouet s’était évadé « furtivement », suivant le mot perspicace du Directoire dans un message aux Conseils, de la prison de l’Abbaye. Babeuf et quelques autres prévenus n’étaient restés qu’une dizaine de jours à l’Abbaye et avaient été ensuite enfermés dans la tour du Temple d’où ils avaient, eux aussi, failli s’évader. Un rapport du 11 thermidor (29 juillet) de Lasne, gardien du Temple (Archives nationales, W3 563), explique ce qui fit échouer ce projet : l’urgence de réparations dans le local occupé par Buonarroti, Darthé et Didier, ayant obligé à déplacer les trois prisonniers, ceux-ci demandèrent avec tant d’insistance à occuper de nouveau le même local qu’ils éveillèrent les soupçons ; de là, une surveillance plus active et la découverte, le 9 thermidor (27 juillet), des préparatifs d’évasion. Le 13 fructidor (30 août), à deux heures et demie du matin, Babeuf et seize de ses co-détenus quittaient le Temple, dans des voitures grillées construites exprès, pour être transférés à Vendôme où ils arrivaient le 15 (1er septembre) à cinq heures et demie du soir et où déjà d’autres prévenus étaient arrivés. C’étaient les bâtiments de l’abbaye de la Trinité — aujourd’hui caserne de cavalerie — qui devaient servir de prison aux accusés et de local à la Haute Cour.

Quelques jours après leur arrivée à Vendôme, leurs partisans tombaient à Paris dans un piège tendu par Barras pour détruire le parti avancé. Une certaine agitation avait persisté à Paris après l’arrestation des Égaux ; les patriotes ébauchaient des projets pour les sauver ; « deux amis » de Barras, d’après Buonarroti (t. Ier, p. 191, note), les poussèrent à se rendre au camp de Grenelle et distribuèrent de l’argent aux soldats, quelques officiers affectèrent d’être disposés à marcher contre le Directoire, les patriotes se laissèrent convaincre. « Le rassemblement des patriotes dans la plaine de Grenelle, dit Baudot dans ses Notes historiques (p. 211), fut une machination du ministre de la police, Cochon Lapparent, et du directeur Barras contre les patriotes mécontents et malavisés. Cochon et Barras employèrent Méhée comme agent provocateur ». Dans la soirée du 23 fructidor an IV (9 septembre 1796), ils se présentèrent au camp pour fraterniser avec les soldats et se portèrent, en particulier, vers la tente du chef d’escadron Malo, commandant du 21e régiment de dragons composé d’hommes de l’ancienne légion de police : Malo qui était censé favorable à leur dessein, les chargea ; beaucoup furent tués ou blessés dans ce guet-apens, 132 furent arrêtés. Quel avait été le nombre des assaillants ? « Environ 200 hommes… se portèrent de suite à la tente du citoyen Malo », d’après le rapport de Cochon, ministre de la police ; le régiment de Malo « était attaqué et surpris par environ 400 hommes », d’après le rapport fait au général en chef de l’armée de l’intérieur par le général Foissac-Latour commandant de la 1re division ; on avait eu affaire à « un corps de brigands armés au nombre de 6 à 700 », d’après un premier message du Directoire aux Anciens et aux Cinq-Cents ; « 7 ou 800 brigands viennent de se montrer d’après le second message du Directoire aux Cinq-Cents ; et ces documents concordants étaient tous les quatre datés du 24 fructidor-10 septembre (Moniteur du 26 et du 29 fructidor-12 et 15 septembre).

Le gouvernement fit opérer de nombreuses arrestations de patriotes et une commission militaire siégeant au Temple procéda par fournées : elle prononça, le troisième jour complémentaire (19 septembre), 13 condamnations à mort dont une par contumace ; le 6 vendémiaire an V (27 septembre 1796), 4 ; le 18 vendémiaire (9 octobre), 9, parmi lesquelles celles de Huguet, Cusset, Javogues, anciens Conventionnels, et de Bertrand ancien maire de Lyon ; enfin,

Gracchus Babeuf
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)


le 28 vendémiaire (19 octobre), 6 nouvelles condamnations capitales. Plusieurs de ces condamnés se pourvurent devant le tribunal de cassation, en vertu de la loi du 21 fructidor an IV (7 septembre 1796) portant que « le recours en cassation contre les jugements des commissions militaires est admissible pour cause d’incompétence » ; le Directoire donna ordre de passer outre et ils furent fusillés. Or, de semblables pourvois formés par des condamnés à d’autres peines furent admis par le tribunal de cassation (Sciout, Le Directoire, t. II, p. 225), les 21, 22 et 23 germinal suivant (10, 11 et 12 avril 1797).

« Pache, constate Buonarroti (t. II, p. 11), fut le seul homme, hors de prison, qui embrassa ouvertement, dans un écrit imprimé, les opinions et la cause des accusés ». Cet écrit publié en l’an V sous le titre Sur les factions et les partis, les conspirations et les conjurations, et sur celles à l’ordre du jour, flétrit notamment la férocité de ces soi-disant « honnêtes gens » qui ne sont modérés que pour le bien général et dont on trouve de honteux spécimens à tous les moments de réaction. « J’ai vu, a écrit Pache (§ X), qu’un orateur royaliste avait dit qu’il fallait dans les conjurations, au défaut de faits, punir l’intention. Cette proposition n’est point celle d’un barbare. Les barbares n’ont point la politesse des hommes civilisés, mais ils ne sont pas dépourvus des sentiments de la nature, et ils ne les atténuent pas par de vaines subtilités. Elle est d’un de ces hommes dont les organes moraux sont à rebours, comme les organes physiques de ces enfants monstrueux qui ont l’œsophage au fondement ; elle est d’un de ces hommes qui, ainsi organisé contre nature, a vécu encore dans un état contre nature. »

L’accusation, sous laquelle se trouvaient Babeuf et ses amis, visait le fait de « conspiration contre la sûreté intérieure de la République, conspiration tendant à la destruction du gouvernement et de la Constitution de l’an III ». Des journaux ayant raconté que les accusés se querellaient, que de graves divisions existaient entre eux au sujet de leur défense, ceux-ci répondirent, le 25 pluviôse an V (13 février 1797) : « Il n’y a ici ni divisions, ni partis, ni querelles, ni craintes. Un seul sentiment nous anime, une même résolution nous unit ; il n’y a qu’un principe, celui de vivre et mourir libres, celui de nous montrer dignes de la sainte cause pour laquelle chacun de nous s’estime heureux de souffrir ». Tous les accusés sauf six ; (Pillé, Philip, Lambert, Thierry, Drouin, Nicole Martin) signèrent cette lettre sur laquelle on est heureux de constater la signature de tous les Égaux et de tous les Montagnards (Advielle, t.1er, p. 242).

La Haute Cour consacra quatre mois et demi aux actes préliminaires de procédure ; c’est pendant ce temps qu’une tentative d’évasion échoua : à la suite de coups sourds entendus par une sentinelle, les gardiens découvrirent, le 29 nivôse an V (18 janvier 1797), une ouverture déjà très avancée. Le 2 ventôse (20 février) les débats commencèrent dans le pavillon de l’ouest du grand bâtiment de la caserne actuelle. Les seize hauts jurés titulaires étaient, dans l’ordre où ils furent appelés à siéger par le jugement de la Haute Cour du 2 ventôse (Débats du procès, t. Ier, p. 21) — leurs noms sont écrits ici conformément à leurs propres signatures (Archives nationales, W3 559) — : Rey Pailhade, ancien Constituant, ancien président du tribunal du district à Béziers, (Hérault) ; Queyroulet aîné, ancien commissaire près le tribunal du district de Saint-Yrieix, (Haute-Vienne) ; Caquet Jacques, fermier des forges de Longny, dans la partie de l’Orne qui avoisine l’Eure-et-Loir, (Eure-et-Loir) ; Duffau Jean, ancien avocat au présidial de Condom, ancien agent général du district, futur membre du Conseil des Anciens, (Gers) ; Le Conte Michel, (Orne) ; Le Prévost, beau-frère d’une des victimes de Prairial, Du Roy, ancien administrateur du district de Bernay, (Eure) ; Yver La Bruchollerie Jean-Joseph, laboureur, (Manche) ; Dulau, ancien administrateur,(Landes) ; Biauzat, de Clermont, plus connu sous le nom de Gaultier-Biauzat, ancien Constituant,(Puy-de-Dôme) ; Rivière, de Sariac, (Hautes-Pyrénées) ; Pajot Pierre-Marie, ancien procureur-syndic du district de Delémont,(Mont-Terrible) ; Verneilh, ancien membre de la Législative, ancien juge au tribunal du district de Nontron, (Dordogne) ; Benoist Pierre, ancien Constituant, futur membre du Conseil des Anciens, président du tribunal criminel à Dijon, (Côte-d’Or) ; Dubois Michel-Casimir, ancien juge au tribunal du district de Mamers, (Sarthe) ; Borreldat André, de Castelnaudary, (Aude) ; Moynier, d’Ille, (Pyrénées-Orientales).

Il y avait 47 accusés présents, dont 5 femmes, et 18 contumaces. D’après Buonarroti, sur ces 65 accusés, 24 avaient réellement trempé dans la conspiration et 5 indirectement ; sur ces 29, Buonarroti (t. II, p. 22) en a nommé 14 qui sont : 1° Babeuf, Darthé, Antonelle et Buonarroti, membres du directoire secret ; Germain et Fyon, membres du comité militaire ; Cazin, agent pour le huitième arrondissement ; Amar et Ricord, anciens Conventionnels, soit 9 accusés présents ; 2° Rossignol, membre du comité militaire ; Bouin, agent pour le quatrième arrondissement ; Claude Piquet, agent pour le sixième ; Robert Lindet et Drouet, anciens Conventionnels, soit 5 accusés contumaces. Les 15 que n’a pas nommés Buonarroti, et parmi lesquels se trouvent à mon avis les 5 complices indirects, me paraissent être : 1° comme accusés présents, Massart, membre du comité militaire ; Didier, l’agent général ; Morel, agent pour le premier arrondissement ; Moroy, agent pour le douzième ; Laignelot, ancien Conventionnel ; Goulart, commissaire de police en exercice de la section de l’Observatoire, dont la participation est établie par des documents émanant directement de lui et dont un rapport de Moroy dit : « il est d’un zèle incroyable » (Copie des pièces saisies, t. Ier, p. 250-251) ; Clercx, chez qui s’est caché Babeuf et s’est réuni le directoire secret ; Pillé, employé de ce directoire ; Duplay père et Duplay fils, qui aidèrent Babeuf et publièrent l'Éclaireur du Peuple (Buonarroti, t. Ier, p. 113 et 128) ; si, dans ces deux passages, il appelle Duplay « Simon », il fait de même à la page 53 en désignant ceux qui se lièrent dans la prison du Plessis où Duplay père (Débats du procès, t, III, p. 596) reconnaît s’être trouvé avec Buonarroti ; total, 10 ; 2° comme accusés contumaces, Lepeletier, membre du directoire secret ; Mennessier, agent pour le troisième arrondissement ; Guilhem ; ancien courrier de la malle de Lyon, agent pour le cinquième ; Bodson, agent pour le onzième ; Reys, chez qui a logé Babeuf et a délibéré le directoire secret ; total, 5. Parmi ces 15, les 5 complices indirects me semblent être Pillé, Duplay père, Duplay fils, Clercx, présents, et Reys, contumace.

Plusieurs de ces noms ne se trouvent pas, dans l’ouvrage de Buonarroti, sous leur forme réelle, mais sous celle d’anagrammes. Presque tous ceux-ci étaient connus depuis longtemps par tout le monde, sauf par M. Espinas. M. Gustave Isambert, lui, a voulu donner l’explication de tous dans le n° de la Révolution française du 14 novembre 1899 et il a commis une erreur qu’il lui eût été facile d’éviter. Il prétend gratuitement (p. 459) que l’anagramme « Rerpino » a été mis par faute d’impression pour « Rerpina » et qu’il cache l’adjudant général Parein, accusé contumace. S’il avait remarqué que « Rerpino » a été signalé par Buonarroti (t. Ier, p. 123) comme agent pour le dixième arrondissement et s’il avait comparé cette liste avec celle de la Copie des pièces saisies, il aurait constaté (t. Ier, p. 52) que cet agent se nommait Pierron, ce qui, transposé, donne « Rerpino » sans faute d’impression. J’ai, d’ailleurs, une seconde preuve qui a l’avantage de corriger en même temps une autre erreur de M. Isambert relativement à l’édition anglaise de l’ouvrage de Buonarroti.

Le n° du 18 février 1865 de la Petite Revue de l’éditeur René Pincebourde (p.5) mentionne l’existence d’« une traduction anglaise de la Conspiration pour l’égalité, par Bronterre, publiée à Londres en 1836 (in-12 de 482 p.) laquelle contient, à la suite des pièces justificatives, une lettre de Buonarroti au traducteur, suivie de la clef des noms de son livre envoyée par lui… Cette lettre datée de Paris, 3 mai 1836, est signée Philippe Buonarroti, âgé de soixante-quinze ans » ; si la Petite Revue a eu le tort de ne pas reproduire la lettre entière, elle a inséré (p. 6) la clef envoyée par Buonarroti traduisant tous les anagrammes, sauf cinq, et indiquant Pierron et non Parein. Or, le premier journal collectiviste français, que n’ont pas le droit d’ignorer ceux qui s’occupent, à n’importe quel point de vue, de l’histoire du socialisme, l’Égalité, dont le premier numéro commençait, en feuilleton, une étude sur « la Conjuration des Égaux », renvoyait, dans son n° 2, du 25 novembre 1877, au n° de la Petite Revue que je viens de citer.

Sauf les 29 accusés dont je me suis occupé — il est à noter que deux membres du directoire secret, Sylvain Maréchal et Debon, eurent la chance d’échapper au mandat d’arrêt lancé, le 24 floréal (13 mai), contre eux et une centaine d’autres dont les noms avaient été pris dans les papiers de Babeuf — tous les autres étaient personnellement étrangers à la conspiration ; leur crime consistait à être des républicains avancés ; il y avait là des citoyens de Cherbourg, d’Arras, de Rochefort, de Bourg et de Saintes. Pour la première fois, les débats furent recueillis par deux sténographes.

Ne voulant pas contribuer à accabler les moins compromis, les accusés à l’exception d’un seul, le secrétaire Nicolas Pillé, qui, par ses aveux, se fit l’auxiliaire de l’accusation, nièrent la conspiration, tout en en légitimant hypothétiquement le but et en en justifiant les principes. Dans leurs essais d’explications vraisemblables pour les documents découverts et les faits établis, ils furent parfois obligés de recourir à des subtilités ; car la tâche n’était pas facile en présence des pièces saisies qui confirmaient le récit de Grisel. Celui-ci se vanta de n’avoir pas agi par intérêt ; pour pareille chose, déclara-t-il (Débats du procès, t. II, p. 115), toute récompense « serait ignominieuse ». L’appréciation n’était pas trop forte ; mais (Archives nationales, AFIII 42), par arrêté du Directoire du 17 floréal (6 mai), Cochon, au titre de « dépense secrète », versait à Grisel « dix mille livres assignats valeur nominale » qui valaient alors 30 francs en or ; par arrêté du 8 prairial (27 mai), le Directoire lui accordait un sabre avec son ceinturon ; par arrêté du 28 messidor (16 juillet), le Directoire lui octroyait « à titre de gratification pour les services par lui rendus », 3000 livres en mandats, valant à ce moment 165 francs, et des soins médicaux aux frais de la République : l’ignominie incontestable de Grisel était une ignominie au rabais. Pas une minute il ne fut question, ni dans l’instruction, ni durant les débats, de l’affaire de faux dirigée contre Babeuf. Cependant, c’est en germinal an IV (fin mars 1796) que Cochon avait reçu la lettre du commissaire du pouvoir exécutif Villemontey, datée de Beauvais, le 5 germinal (25 mars), et de nature à évoquer de nouveau l’affaire (voir chap. xii).

Les questions, telles que la Haute Cour les posait tout d’abord au jury, ne visaient que le fait de conspiration tendant : 1° à troubler la République en armant les citoyens les uns contre les autres ; 2° en les armant contre les autorités établies par la Constitution de l’an III ; 3° à opérer la dissolution du Corps législatif. Sur la proposition du chef du jury, Rey Pailhade, soutenu malencontreusement par le défenseur de Ricord, Laignelot, Fyon et Antonelle, ce Réal, rédacteur du Journal des patriotes de 89 dont j’ai parlé plus haut, et combattue par l’accusateur public, Viellart, qui trouvait que « cela ne résultait pas de l’acte d’accusation ; cela ne résultait pas non plus du débat » (Débats du procès, t. IV, p. 91 de la dernière partie), la Haute Cour ajouta aux trois séries précédentes posées par elle deux autres séries de questions concernant, la quatrième la provocation par discours, et la cinquième la provocation par écrits au rétablissement de la Constitution de 93.

Il suffisait de quatre jurés sur les seize votants pour absoudre. Ce résultat fut atteint sur les trois premières séries relatives à la conspiration ; mais non sur la quatrième relative à la provocation par discours au rétablissement de la Constitution de 93 ; toutefois, les circonstances atténuantes étaient accordées aux sept déclarés coupables : Babeuf, Buonarroti, Germain, Darthé, Moroy, Cazin, Blondeau. Au lieu d’en finir et d’interroger le jury sur la cinquième série de questions, il y eut suspension du procès-verbal, changement, sous prétexte d’indisposition, du juge qui présidait aux opérations du jury, en vue probablement — il n’est pas téméraire de le présumer en présence de cet incident inouï — d’une action à exercer au moins sur un juré. Rien de plus vraisemblable, si on songe à la façon de recueillir alors les votes des jurés ; la loi du 20 thermidor an IV (7 août 1796), sur l’organisation de la Haute Cour, renvoyait (art. 27), pour les points non réglés par elle, au Code des délits et des peines du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795) ; il en résultait que les jurés avaient à se prononcer individuellement « en l’absence les uns des autres » (art 386) et chacun « à haute voix » (art. 399), devant l’un des juges, un accusateur national et le chef du jury à qui il était ainsi bien facile, s’ils étaient d’accord, et c’était ici le cas, de peser sur la détermination de tel ou tel juré. Dans le jugement, on trouve l’incident mentionné en ces termes : « Par devant nous, Charles Pajon, l’un des juges de la Haute Cour, subrogé à cause de l’indisposition du citoyen Coffinhal qui a commencé le présent procès-verbal, il a été procédé à sa continuation en présence du citoyen Viellart, l’un des accusateurs nationaux ». Cette fois, sur la cinquième série des questions, à la déclaration de culpabilité de huit des accusés, Babeuf, Buonarroti, Germain, Darthé, Moroy, Cazin, Bouin, Mennessier, s’ajouta le refus des circonstances atténuantes à Babeuf et à Darthé ; c’était la mort pour ceux-ci.

Les accusés, a dit Buonarroti (t. II, p. 13-14), avaient, lors de la formation du jury, usé de leur droit de récusation « à l’aide des renseignements incomplets et souvent inexacts recueillis dans les départements » ; parmi les jurés « qui méritaient une confiance entière, les uns furent exclus par le tribunal comme parents d’émigrés ; d’autres, sacrifiant à la peur, feignirent d’être malades et furent excusés ; trois assistèrent aux débats » et se prononcèrent constamment en faveur des accusés ; un d’entre eux a été nommé par Buonarroti (t. II, p. 59) « parce que, dit-il, nous savons qu’il a cessé de vivre », c’est Gaultier-Biauzat, du Puy-de-Dôme. Cependant, M. Francisque Mège, dans une volumineuse biographie de ce dernier publiée en 1890, suppose, après avoir vanté la conscience de Biauzat, que « son vote ne dut pas être favorable aux principaux meneurs » (t. Ier, p. 202). La conscience de Biauzat était supérieure à celle de son biographe qui, au lieu de se livrer à des suppositions gratuites, aurait pu et dû connaître et publier une lettre de Biauzat que j’ai trouvée aux Archives nationales (BB3 21). Le 14 germinal an V (3 avril 1797), un mouchard signant « Campis » dénonçait à Merlin quatre jurés comme suspects de sympathie pour les accusés : « Le sort vous a donné quatre jurés qui se trouvent parfaitement du même sentiment que les conspirateurs ». Le ministre, qui avait été le collègue de Biauzat à la Constituante, crut habile de communiquer, le 18 (7 avril), la dénonciation à celui-ci désigné le premier, et la réponse de Biauzat, du 21 (10 avril), ne contesta que certains détails de la dénonciation sans souffler mot sur le fond ; du reste, Biauzat devait être, en l’an VI, dénoncé comme un des « enfants chéris de Babeuf » (Histoire politique de la Révolution française, d’Aiulard, p. 681, note) — ce qui était exagéré — dans un placard des modérés qui, nous le verrons (chap. xvii), annulèrent son élection le 22 floréal an VI (11 mai 1798). Cette lettre de mouchard corroborant, en ce qui concerne Biauzat, l’affirmation de Buonarroti, permet, selon toute vraisemblance, de connaître les noms des deux autres jurés qui m’ont encore jamais été publiés : les trois autres dénoncés étaient, avec l’orthographe et l’indication suivantes : Dubois, Lepouve, Mounier, des Pyrénées-Orientales ; c’est-à-dire Dubois, de la Sarthe, Delepouve, homme de loi à Arras, du Pas-de-Calais, et Moynier, des Pyrénées-Orientales. Or, Delepouve ne fut que juré adjoint et, aucun des adjoints ou des suppléants n’ayant été appelé à se prononcer, les deux jurés qui restèrent fermes jusqu’au bout avec Biauzat doivent être Dubois et Moynier.

Parmi les autres, dont les noms ont été cités plus haut, il y en eut un au moins qui vota tantôt pour et tantôt contre les accusés. Quel est celui-là ? Voici un témoignage qui, en nous donnant un nom, confirme une fois de plus ce que nous savons déjà au sujet de Biauzat. On lit, dans les Mémoires sur les règnes de Louis XV et Louis XVI et sur la Révolution, de Dufort de Cheverny (t, II, p. 335).

« Des seize jurés, on en connaissait douze honnêtes et convaincus des crimes des coupables. Un treizième s’était joint à eux, c’était le nommé Duffau, des Pyrénées, homme jouissant, dit-on, de quinze mille livres de rente, né hors de la lie du peuple et qui s’était faufilé dans la meilleure compagnie où il se prononçait comme ennemi des coquins. Cependant des jurés, ses voisins, le désignaient comme un homme faux, versatile et dangereux. Les trois autres jurés, dont Biauzat, ex-député, était le chef, étaient reconnus par des jacobins décidés, Biauzat, qui avait été un des acteurs de la Terreur, ne se masquait pas ; il aurait innocenté les plus coupables. »

Après avoir constaté la « consternation » produite par le premier résultat, notre auteur qui, en bon réactionnaire, ne recule pas devant la calomnie — on vient de le voir pour Biauzat dit « un des acteurs de la Terreur » — à l’égard des républicains avancés, ajoute : « Un des jurés crut s’apercevoir, à l’embarras de Duffau, qu’il était le coupable. Il le prit en particulier et lui dit à l’oreille : « Vous êtes à mes yeux le dernier des hommes. Il est clair « que c’est vous qui avez mis la boule blanche ; on sait vos liaisons intimes avec la Buonarroti qui vous a séduit ; on vous soupçonne, en outre, d’être « payé. Je n’entre pas dans toutes ces infamies, mais je vous donne ma parole que, si vous continuez, vous ne périrez que de ma main. » Ce petit avertissement fraternel fit son effet » (Idem, p. 336).

Or Dufort de Cheverny était à même d’être bien renseigné. Il était « extrêmement lié » avec Pajon(t. II, p. 309) ; étant allé à Vendôme pendant le procès, il avait déjeuné avec lui et fréquenté Gandon, le président, Lalande, un juge suppléant qui n’eut pas l’occasion d’intervenir officiellement, Viellart, un des deux accusateurs publics, et Rivière, juré, que, probablement par simple erreur d’expression, il qualifie de « juge » (id., p. 309 et 312). Tels sont tous ceux que, à cette occasion, il nomme ; et il est curieux que tous ceux-là, sauf Lalande qui n’eut personne à suppléer, aient joué un rôle dans l’incident auquel donna lieu, après entente évidemment avec Viellart, la maladie feinte de Coffinhal, homme dévoué à tous les pouvoirs et qui devait plus tard se transformer en baron du Noyer de Noirmont.

N’est-il pas permis de supposer, par la connaissance que Dufort de Cheverny assure avoir eue du fait, que le juré ayant cherché à influencer Duffau fut celui qu’il nous dit avoir fréquenté à Vendôme, Rivière, qui, étant Gascon, non seulement d’origine, mais encore de caractère, exagéra ensuite les menaces par lui faites réellement à son compatriote gascon Duffau, menaces que la proximité de leurs départements réciproques était peut-être de nature à rendre sérieuses à certains égards ? Et, en admettant, dans son ensemble, l’exactitude du récit de Dufort de Cheverny, ne peut-on supposer avec vraisemblance que, pour influencer Duffau, Coffinhal ayant simulé une indisposition sur le conseil de Viellart qui l’assistait et avait été témoin, à ce titre, du vote de Duffau, qui, en outre, étant, nous le savons par Dufort de Cheverny, en bons termes avec Rivière, put mettre celui-ci au courant et provoquer la scène entre lui et Duffau, ne peut-on supposer, dis-je, que le président Gandon consentit à substituer aux côtés de Viellart, pour la fin des opérations du jury, Pajon à Coffinhal parce que, Pajon étant connu comme un ami de Rivière, sa présence paraissait de nature à intimider Duffau au courant évidemment des relations de son compatriote et collègue du jury ?

En tout cas, Duffau qui donna malheureusement dans une trop large mesure satisfaction à l’acharnement des réacteurs, n’osa pas, par scrupule partiel de conscience sans doute, aller jusqu’au bout de ce que ceux-ci tentaient d’exiger de lui. Aussi, après l’exécution de Babeuf, ajoute Dufort de Cheverny (ibid., p. 337) « c’était dans la ville une désertion complète ; les mauvais jurés étaient partis et l’on avait invectivé Duffau ».

À neuf heures et demie du matin, le 7 prairial an V (26 mai 1797), le jugement était prononcé. Conformément au verdict rendu dans les conditions que nous venons d’indiquer, étaient condamnés : à mort, Babeuf et Darthé ; à la déportation, Buonarroti, Germain, Moroy, Cazin, reconnus coupables comme eux sur la 4e et la 5e séries, Blondeau déclaré coupable sur la 4e seulement, Bouin et Mennessier sur la 5e, mais tous les sept avec circonstances atténuantes ; les deux derniers étaient condamnés par contumace.

Ce jugement était à peine prononcé que, à l’exemple des vaincus de prairial an III, Babeuf et Darthé se frappaient d’un stylet. Le ministre de la Justice, Merlin, avait envoyé à Vendôme, en qualité de « concierge de la maison de justice », un homme de confiance nommé Daude qui, pendant toute la durée de la Haute Cour, lui adressa personnellement un rapport journalier ; il me paraît intéressant d’emprunter à cet adversaire, croyant n’écrire que

Vue des bords du Rhin d’après nature.
(Bibliothèque Nationale.)


pour son chef, le récit inédit (Archives nationales BB3 20) de la fin des deux condamnés. Je rectifierai ainsi une erreur de l’Histoire parlementaire, de Buchez et Roux, où on lit (t.XXXVII, p. 276) : « Le rapport du concierge de la prison n’est pas d’accord avec le récit de Buonarroti ; il dit qu’ils se frappèrent, mais ne se blessèrent pas ». Ces auteurs s’en sont tenus à un mot de la lettre du concierge du 7 prairial (26 mai), publiée dans le Moniteur du 12 (31 mai) ; or voici le texte complet de sa lettre du 9 (28 mai) :

« L’exécution du jugement de la Haute Cour de justice relatif à Babeuf et à Darthé n’a point eu lieu le 7 prairial ; l’instrument du supplice qu’on avait envoyé chercher à Blois, n’arriva que le soir à dix heures ; une grande partie des prévenus acquittés obtint la liberté dans cette journée, les deux condamnés la passèrent dans les parloirs : Babeuf s’était enfoncé dans le ventre une pointe de fer de cinq pouces de longueur ; cette pointe y était restée. L’officier de santé lui proposa de l’extraire ; Babeuf refusa l’opération, ce qui lui occasionna des souffrances telles qu’on craignit pour la vie pendant les vingt heures qu’il a vécu après la condamnation. Le 8, à cinq heures et demie du matin, l’exécuteur se présenta pour remplir ses fonctions : Darthé s’y refusa. On fut obligé d’employer la force : il avait essayé de rouvrir sa plaie et le sang coulait avec abondance ; il se fit porter jusqu’à l’échafaud qui n’était qu’à quelques pas de la maison de justice. Babeuf fut soumise ; mit plus de courage dans sa contenance. Aussitôt que l’exécution a été terminée, on a mis en liberté le reste des accusés. Le reste du jour s’est passé dans une tranquillité parfaite. »

L’exécution eut lieu sur la place d’Armes ; la seule porte extérieure de la ci-devant abbaye se trouvait sous un porche occupant l’emplacement du bout de rue qui sépare aujourd’hui les deux parties des anciens greniers du couvent ; les maisons adossées à la plus grande de ces parties et formant maintenant l’un des côtés de la place d’Armes n’existaient pas alors. L’exécuteur était Sanson « le fils aîné de celui de Paris », nous dit Dufort de Cheverny (Mémoires, t. II, p. 336), qui ajoute : « Pour Babeuf, il monta courageusement à l’échafaud ».

La veille de sa condamnation, Babeuf qui ne s’illusionnait pas sur son sort, écrivit à sa femme et à ses enfants une lettre dont voici quelques passages : « Je suis prêt à m’envelopper dans la nuit éternelle… J’ignore comment ma mémoire sera appréciée, quoique je croie m’être conduit de la manière la plus irréprochable… Mourir pour la patrie, quitter une famille, des enfants, une épouse chérie, seraient plus supportables, si je ne voyais pas au bout la liberté perdue et tout ce qui appartient aux sincères républicains enveloppé dans la plus horrible proscription ! Ah ! mes tendres enfants, que deviendrez-vous ?… Ne croyez pas que j’éprouve du regret de m’être sacrifié pour la plus belle des causes, quand même tous mes efforts seraient inutiles pour elle ; j’ai rempli ma tâche… Je ne concevais pas d’autre manière de vous rendre heureux que par le bonheur commun. J’ai échoué ; je me suis sacrifié ; c’est aussi pour vous que je meurs » (Buonarroti, t. II, p. 320).

Les condamnés à la déportation auxquels, malgré son acquittement, on joignit Vadier, — il avait été arrêté le 15 prairial an IV (3 juin 1796) à Toulouse — parce que sa déportation avait été ordonnée par la Convention le 12 germinal an III (chap. vii), alors que, le 7 floréal an IV (26 avril 1796), sans viser ce décret, le Directoire s’était borné à lui enjoindre « de quitter Paris dans trois jours » après l’y avoir laissé habiter librement, furent conduits au fort de l’île Pelée près de Cherbourg. Vadier devait être remis en liberté le 28 fructidor an VI (14 septembre 1798). Les autres, à l’exception de Cazin qui semble s’être isolé, réclamèrent inutilement, le 26 messidor an VII (14 juillet 1799) et le 24 pluviôse an VIII (13 février 1800), la revision de leur procès (Archives nationales BB3 21). Par arrêté des consuls du 23 ventôse an VIII (14 mars 1800), ils furent placés sous la surveillance de la police à l’île d’Oléron. Nouveau changement en vertu de l’arrêté du 16 frimaire an XI (7 décembre 1802), et, le 6 mai 1806, Buonarroti obtenait de se fixer à Genève, tout en restant toujours sous la surveillance de la police. La dernière étude biographique sur lui est celle de M. Georges Weill (Revue historique, t. LXXVI, p. 241 à 275). Quant à Grisel, le récit dramatique qui le représente provoqué et tué en duel par le fils de Babeuf, est faux ; on en trouve la preuve dans l’Histoire du Directoire de M. A. Granier de Cassagnac, qui a publié (t. II, p. 455 et 456) un extrait de ses états de service provenant des Archives de la Guerre et une pièce établissant qu’il mourut tranquillement à Nantes le 22 juin 1812.

Sachant que, même avant la trahison de Grisel, le Directoire soupçonnait quelque chose et devait, dès lors, être sur ses gardes, sachant que les Égaux, trompés par Grisel, s’exagéraient beaucoup les concours qu’ils espéraient de l’armée, il est bien difficile de croire que, sans la trahison, leur coup de main eût pu réussir. Qui l’aurait appuyé ? La masse paysanne était satisfaite au fond ; la masse ouvrière de Paris, mécontente, sympathique au mouvement, mais rendue apathique par les fatigues du passé et l’absence de ses meilleurs éléments qui avaient été, presque tous, ou pris par les armées, ou supprimés par les répressions, ne songeait plus, dans son ensemble, à lutter. D’ailleurs, en supposant, contre toute vraisemblance, que le coup de main des Égaux eût réussi, leur tentative de « communauté nationale » eût sûrement échoué devant l’insuffisance des choses et la protestation des gens. Ils avaient beau ne pas vouloir l’imposer, ils ne pouvaient suppléer à l’étroitesse des ressources économiques de leur époque et en étaient réduits au rêve, pour la consommation, d’une réglementation parcimonieuse et, pour la production, d’un autoritarisme inacceptable et inapplicable. Ce n’est pas la Conjuration des Égaux en elle-même qui a été importante, ce sont les idées qui l’ont inspirée et qui font d’elle la première tentative socialiste.