Histoire universelle/Tome I/II

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Société de l’Histoire universelle (Tome Ip. 38-65).

EMPIRES DU SUD

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Inde

L’Hindoustan a reçu de la nature, en trois étapes, son architecture géographique dont la symétrie s’impose à l’attention. Il forme un vaste triangle appuyé à des monts redoutables et encadré par deux puissants deltas. Le plateau du Dekkan en occupe la pointe ; c’est la partie la plus ancienne, l’unique reste d’un continent effondré dont l’océan Indien recouvre aujourd’hui l’emplacement. Longtemps après que le cataclysme se fût produit, des convulsions du sol secouant toute l’Asie, dressèrent la chaîne de l’Himalaya qui comprend, comme chacun le sait, les plus hauts sommets du globe (le mont Everest a 8.840 mètres). Entre le Dekkan et l’Himalaya subsistait un bras de mer auquel les alluvions apportées par les torrents descendus des montagnes substituèrent peu à peu la plaine qu’arrosent maintenant le Gange et ses affluents tandis qu’un phénomène analogue, mais dans des proportions bien plus restreintes, créait au pied des Ghats ou rebords volcaniques du plateau du Dekkan deux minces bandes de plaine en bordure du golfe du Bengale et de la mer d’Oman. Tel fut le drame géologique indien, réparti il va sans dire sur des milliers et des milliers d’années. Quand on parle histoire, on compte par cent ans mais, quand on parle géologie, on compte par dix mille ans. Cela ne représente qu’un moment de l’existence de la terre, existence qui ne vaut elle-même qu’une seconde de la vie universelle.

Chacune des portions de cet Hindoustan dont nous venons d’évoquer brièvement la figure a joué un rôle historique déterminé et essentiel. L’Himalaya a protégé le pays des contacts inquiétants de l’Asie centrale sans pourtant l’en isoler complètement. Le vaste bassin du Gange, soumis aux excès du climat tropical, aux exubérances d’une flore et d’une faune sans freins était propre à exalter et à déséquilibrer en même temps le tempérament de l’homme ; et c’est ce qui est constamment advenu. Le Dekkan a été dès lors le refuge et, si l’on ose ainsi dire, le conservatoire des énergies hindoues.

i

Le premier des sept grands faits qui jalonnent l’histoire de l’Inde, c’est l’arrivée des Aryas. Les populations primitives de l’Hindoustan, Todas, Negrites, Kolariens étaient rudes et sans culture, vivant de chasse et de pêche et se laissant dominer par les sortilèges de leurs sorciers. Puis vinrent ceux qu’on a appelé les Dravidiens. Polygames, de peau très foncée, groupés par métiers et adonnés à d’étranges religions telles que le culte des organes sexuels, les Dravidiens semblent avoir occupé tout l’Hindoustan. Des Mongols descendant le cours du Brahmapoutra fondèrent vers le même temps quelques colonies au Bengale. Enfin parurent les Aryas. À leur sujet philologues et phrénologues se disputent congrument. Il s’agit d’accorder les conclusions tirées de la conformation comparée des crânes avec les résultats obtenus par l’étude des racines des mots. À ces controverses le simple bon sens n’a pas toujours été convié et, par contre, on y a vu parfois intervenir des préoccupations ethniques inspirées par des intérêts politiques ou religieux. Ce qui reste acquis toutefois de façon définitive depuis les travaux admirables d’Anquetil-Duperron (1771), de la Société asiatique fondée à Calcutta en 1784 et des savants européens du début du xixe siècle tels que William Jones, Schlegel et Burnouf, c’est d’abord l’étroite parenté du sanscrit — la langue sacrée des Hindous — avec l’ancien persan, le grec, le latin, les langues celtiques, germaniques et lithuano-slaves ; et c’est, d’autre part, l’évidence des migrations qui détachèrent les peuples parlant ces langues d’un tronc commun, d’un peuple-ancêtre auquel ils se relient historiquement à la différence des Sémites pour la race blanche et des Touraniens (Mongols et Turcs) pour la race jaune qui accusent des origines linguistiques différentes. Ce peuple-ancêtre, ce seraient les Aryas. Quel fut le point de départ des migrations qui le dispersèrent et quelles en furent les dates approximatives ? Il y a sur ces points divergence entre les savants. Pour ce qui concerne notamment les Aryas de l’Iran et ceux de l’Inde dont la vie commune paraît s’être prolongée davantage, on hésite entre la Bactriane et la partie de la Perse sise au pied du Caucase[1]. Et quant à l’époque à laquelle les Aryas auraient pénétré dans l’Inde, l’écart entre les appréciations n’est pas inférieur à neuf cents ans. Pour les uns ce serait vers l’an 2000 av. J.-C. ; pour les autres, vers l’an 1100 seulement.

Ils y pénétrèrent par le Penjab où ils séjournèrent longtemps. Le Penjab a joué pour les envahisseurs successifs de l’Inde le rôle de vestibule d’acclimatation. Il les a préparés aux effrayantes intempérances de la vallée du Gange. Les Aryas semblent avoir longtemps répugné à en sortir. Mais le Penjab était devenu trop restreint. Ils s’y trouvaient trop à l’étroit. Ces hommes grands, forts, de teint clair, le visage rasé sauf la moustache, vêtus de leurs tuniques de laine ou de lin, attachés au travail agricole, avec leur organisation familiale basée sur la monogamie et le rôle élevé et libre de la femme, avec l’équilibre de leur mentalité, la tranquille bienveillance de leurs mœurs et leur religion simple et pure durent se trouver étrangement dépaysés au contact de ces régions inquiétantes où la nature elle-même semble en proie à de monstrueuses incartades. Le brûlant soleil, les orages de la mousson, la crue prodigieuse des fleuves, n’était-ce pas propice à la conception d’une foule d’êtres surnaturels, hostiles à l’humanité ?

Pourtant, il n’y eut d’abord chez ces Aryas transplantés ni temples ni idoles. L’ébranlement de la pensée religieuse ne s’en révèle pas moins émouvant et profond. Les Védas qui sont les recueils sacrés de ce temps ne nous intéressent pas seulement en ce qu’on y peut suivre la transformation de l’ancienne langue aryenne en sanscrit mais en ce qu’à travers tant de choses incompréhensibles, il y jaillit çà et là d’étonnantes fulgurations. Quel doute et quelle inquiétude dans ces lignes du Rig-Véda ! « Il n’y avait à l’origine ni l’Être ni le non-Être, ni l’atmosphère ni le ciel qui est au-dessus Qu’est-ce qui se meut ? En quel sens ? Sous la garde de qui ? Qui sait d’où vient le monde et si les Dieux ne sont pas nés après lui. Si le monde a été créé ou non, Celui qui veille du haut du ciel seul le sait ; et encore le sait-il ? » Rapprochez cela des conceptions religieuses des Aryas de l’Iran à la même époque ; la différence est aussi grande qu’entre l’eau d’un bassin limpide et celle du torrent qui roule de la terre et des rochers. Sans doute ce pessimisme découragé reflète la pensée de l’Arya cultivé. Dans le peuple, l’idée de l’Être suprême s’efface déjà devant les images qui surgissent de dieux idolâtriques : tel Indra, dieu de la foudre, ivrogne et batailleur. « Je quitte le dieu sans sacrifices pour le dieu qui reçoit des sacrifices » chantera un hymne postérieur. Ici la régression s’accuse nettement ; c’est une humanité qui recule.

La transformation ethnique et sociale s’accomplit parallèlement. La vallée du Gange était peuplée de Dravidiens, de Mongols immigrés, de survivants des sauvageries préhistoriques. Les Aryas soucieux de préserver leur race, s’y établirent en colonies autonomes mais dont l’autonomie ne put demeurer complètement étanche. L’énervement du climat rendait les blancs impropres à tout métier pénible. Dans le Penjab déjà, ils s’étaient accoutumés à recourir à la main-d’œuvre indigène ; ici, ils ne pouvaient s’en passer. Les habitants des villages indigènes vendirent leur travail. Les mésalliances suivirent. Toute union avec eux apparaissait sacrilège ; elle était interdite. Mais les blancs se reproduisaient mal sans le secours d’un sang déjà acclimaté. De cet ensemble de circonstances naquirent les castes. Les castes furent un instrument de défense instinctive, de résistance obstinée comme il en naît dans les sociétés animales. Envisagées sous cet angle qui est le vrai, elles ne méritent pas la sévérité avec laquelle on les a jugées en Europe. Le principe, en tous cas, en était justifié.

Au sommet, la caste des Brahmanes s’érigea en gardienne de la race et s’appuya sur le respect absolu des traditions ; il ne pouvait manquer d’en résulter un formalisme exalté et, bientôt, une tyrannie véritable. Les Brahmanes devinrent vite trop nombreux pour se limiter aux fonctions sacerdotales. Il y en eut de laïques ; il y en eut de très riches et de très pauvres ; on en trouva occupés aux métiers les plus vils sans que leurs prétentions orgueilleuses se fussent pour cela atténuées. Au point de vue intellectuel, deux courants divergents se dessinèrent. Les Brahmanes en contact avec le bas-peuple s’adonnèrent aux superstitions grossières et même à la sorcellerie. Au contraire ceux auxquels étaient permises les pures spéculations de l’esprit s’élevèrent à des hauteurs surprenantes. C’était, bien entendu, le petit nombre. Parmi ceux-là on trouve les précurseurs de tous les systèmes à la construction desquels la philosophie européenne s’est employée par la suite. Il y eut ainsi, dans l’Inde primitive, des scolastiques et des cartésiens et des spinozistes. Schopenhauer, dit-on, a éprouvé quelque stupeur à découvrir ses propres idées exposées par Kapila qui vivait deux mille cinq cents ans avant lui. Et, qu’il soit ou non panthéiste, qui ne lirait avec émotion ces strophes admirables : « De même que des milliers d’étincelles jaillissent d’un feu brûlant dont elles ont la nature, de même les âmes individuelles sortent de l’Être immuable et y retournent. — Comme les gouttes de pluie viennent individuellement des mers et y rentrent, les âmes rentrent en Toi une à une à la dissolution des mondes. » Chez certains mystiques enfin, l’ascétisme et l’extase s’exaltèrent jusqu’au déséquilibre absolu. Quant à la doctrine de la réincarnation, de la métempsycose, elle se répandit sans doute d’abord chez les deshérités à qui elle apportait l’espoir d’une sorte de revanche de leur vie misérable et il est probable qu’elle était d’origine dravidienne car la base en est anti-aryenne. Il est vrai que les Aryas étaient maintenant bien éloignés de leurs conceptions premières. Demeurés dominants par le nombre mais déjà quelque peu fusionnés avec les autres races, la nature les avait modifiés grandement. Bruns foncés avec les yeux fendus sous les longs cils, intelligents mais de caractère affaibli, à la fois endurants et paresseux, lascifs, à l’occasion perfides et cruels, ils s’annonçaient mieux doués pour la philosophie, l’art et la poésie que pour les sciences exactes.

Dans la plaine du Gange, des royaumes s’étaient fondés qui avaient empiété sur le Dekkan et contribué à mêler çà et là les civilisations aryenne et dravidienne. Entre l’absolutisme gouvernemental des souverains et l’orgueil intransigeant des Brahmanes, des conflits avaient surgi. Mais sur toute cette société hindoue à l’aube de ses somptueuses et tragiques destinées et au sein de laquelle s’esquissaient les contrastes violents et les complexes exaltations pesait déjà la désespérance secrète où a continué de s’alimenter depuis lors un intellectualisme inquiet et frémissant.

ii

Alors intervint le Bouddhisme. Siddharta, dit Çakia Mouni (557-477) était le fils d’un prince de Kapilavastu, localité sise sur les frontières du Népaul au nord de Bénarès. On a dit qu’« au spectacle de la douleur universelle un désenchantement profond s’empara de lui ». Ces mots expliquent et résument son cas. À vingt-neuf ans, il renonça au monde et se retira à Ourouvela au sud de Patna. Ce n’était point un fait inhabituel. Parallèlement à l’agitation anti-brahmanique se manifestaient volontiers, surtout en haut lieu, des aspirations ferventes. Bien des ermitages se cachaient dans la jungle et autour des ascètes errants on voyait s’assembler des princes, des femmes, de riches marchands en quête d’une réaction salutaire contre les maux de l’âme et du corps. Et cette réaction, ils la cherchaient excessive comme toutes choses dans l’Inde.

La prédication de Çakia Mouni pourtant n’eût point ce caractère, contrairement à ce que l’on s’imagine d’ordinaire. L’homme qui a déconseillé la mortification volontaire comme « indigne et vaine » et qui a dit : « le meilleur refuge contre le mal, c’est la saine réalité » était un esprit singulièrement pondéré. Mais en proclamant que l’existence individuelle est la cause de la douleur et que la suppression de la douleur ne peut provenir que de l’anéantissement du désir d’exister, il se plaçait aux antipodes de la conception aryenne à laquelle les Perses et les Grecs, demeurés fidèles, apportaient en ce même temps une consolidation définitive. Désormais aux religions d’action et d’inégalité qui seraient celles de l’occident, l’orient opposerait la formule de son Nirvana égalitaire comportant la divinisation du néant et l’anathème jeté au progrès. La supériorité du bouddhisme à ses débuts, c’est qu’il se réclamait de la solidarité humaine, de la fraternité — vertu qui devait demeurer si étrangère aux peuples occidentaux que l’Évangile même ne réussirait point à l’implanter parmi eux. Mais la pratique d’une fraternité efficace exige l’effort individuel et il n’y a point d’effort individuel sérieux sans attachement à la vie. De là le caractère occasionnel et infécond de la solidarité bouddhique. Le jour où l’occident converti au solidarisme entreprendrait de l’organiser, l’Asie aurait perdu le seul élément de supériorité morale dont elle puisse se prévaloir par rapport au reste du monde civilisé.

La parole de Çakia Mouni, embellie de tout le charme de pureté et de bonté qui émanait de sa personne lui attira de fervents disciples. Malgré que l’égalitarisme et le renoncement fussent à la base de la doctrine, ces disciples furent généralement des lettrés, des dirigeants, des riches. Tel était pourtant le besoin d’une réaction contre l’intolérance et l’intransigeance des Brahmanes qu’un mouvement similaire se dessina parmi le peuple sous le nom de Djainisme. Les adeptes de ce mouvement, inaccessibles à la contemplation et à la méditation, pratiquèrent un ascétisme rigoureux.

Tout cela se répandit d’autant moins vite que Çakia Mouni ne laissait pas derrière lui les éléments d’une véritable Église. Peut-on créer une Église sans culte ni prières ? Peut-on assurer son fonctionnement sans hiérarchie ni sacerdoce ? Mais, à défaut, le bouddhisme avait des monastères dont les chefs s’assemblèrent en concile l’année même de la mort du maître (477). Et l’Église bouddhiste se constitua de la sorte. Des événements inattendus allaient la consolider et précipiter son évolution.

iii

L’an 326 av. J.-C., Alexandre le Grand franchit l’Indus. Depuis un siècle et demi environ, une certaine hégémonie tendait à se créer dans la plaine du Gange au profit de dynasties dont Patna était la capitale. Le prestige de cette puissance naissante fut assez grand pour tenter l’ambition du conquérant. Sans la révolte de ses troupes, il eût descendu le fleuve jusqu’à la mer des Indes. Un hindou entreprenant, Sandracotta s’était offert à l’y aider. Cet hindou, durant les pourparlers auxquels donnèrent lieu ses propositions, observa attentivement les rouages, militaires et gouvernementaux avec lesquels le hasard le mettait en contact. Aventurier de basse caste, dit-on, homme en tous cas d’une intelligence et d’une énergie supérieures. Son plan conçu et arrêté, il le mit à exécution. Il parvint à jeter bas la dynastie de Patna et s’empara du trône. Bientôt, du delta gangétique au sommet du Penjab tout lui fut soumis. Après un vain effort pour le renverser, les princes Seleucides, héritiers de l’empire d’Alexandre pour la partie orientale, préférèrent s’entendre avec lui. Une alliance se noua. Megasthènes, l’ambassadeur grec qui résida à la cour de Patna nous a laissé de précieuses indications sur Sandracotta et son entourage. La fondation de cet empire inattendu fut la première conséquence de l’expédition d’Alexandre en ce qui concerne l’Inde. Nous verrons tout à l’heure qu’il y en eut une seconde.

Le fils de Sandracotta continua sa politique : unification à l’intérieur ; philhellénisme au dehors. Non seulement les Seleucides rois de Syrie, mais les Ptolémées d’Égypte entretinrent avec lui des relations amicales et suivies, le considérant semble-t-il comme faisant partie de la famille des monarques successeurs d’Alexandre. Sandracotta et son fils étaient demeurés fervents brahmanistes. Or Asoka (272-231) petit-fils de Sandracotta, un des plus grands souverains de l’Inde, se convertit au bouddhisme. Asoka ne domina pas seulement du Kashmir au delta du Gange ; il exerça un protectorat sur tout le nord du Dekkan jusqu’à Haïderabad environ. L’administration de son empire était centralisée à la façon de Darius et d’Alexandre. Il y eut quatre vice-rois, des ministres, une hiérarchie de fonctionnaires, une armée régulière nombreuse. Asoka construisit en outre des routes, des ponts, des canaux, des hôpitaux. Tout cela était une grande nouveauté pour l’Inde. L’idée impériale s’emparait ainsi de la plaine du Gange. Tous les empires qui devaient s’y construire par la suite prendraient leur point de départ dans l’entrevue d’un aventurier hindou avec le héros de l’épopée hellénique et dans les initiatives géniales du petit-fils et successeur dudit aventurier.

Ayant réalisé l’unité politique, Asoka, en adhérant au bouddhisme, eût-il l’ambition de la doubler d’une solide unité religieuse et jugea-t-il qu’une pareille entreprise pouvait réussir avec le bouddhisme et non avec le brahmanisme ? Il se peut mais on doit considérer que l’ardeur de la conviction personnelle l’emporta bien vite chez ce prince sur toute considération, sur tout calcul d’intérêt. Par certains côtés Asoka évoque l’image du roi de France Louis ix. Il lui ressemble notamment en ceci que sa profonde ferveur religieuse ne lui fit point négliger ses devoirs de souverain ni desservir les intérêts matériels de ses sujets ; d’autre part, la vivacité de sa foi ne le rendit point intolérant. Ayant retiré aux Brahmanes l’appui officiel dont ils avaient si souvent abusé, il se garda de les persécuter. Toutes les sectes jouirent d’une sage liberté. Par elles et au dessus d’elles, il ne cessait de travailler à moraliser le peuple, se répandant en charités intelligentes, interdisant de tuer inutilement et de faire souffrir les animaux, enseignant à tous la douceur et l’entr’aide.

Asoka termina sa vie sous l’habit des moines bouddhistes sans pour cela cesser d’occuper le trône. Vers la fin sa piété grandissante l’entraîna à quelques faiblesses par lesquelles il sembla perdre de vue les prérogatives essentielles d’un État laïque. En 242 il avait assemblé à Patna un concile en vue de la propagande mondiale qu’il se proposait d’organiser. Et en effet, des missionnaires qualifiés, choisis parmi les plus convaincus et compétents, se répandirent dans toutes les directions, vers Ceylan et vers le Kashmir, vers la Birmanie et vers l’Afghanistan. Il semble même que leurs traces puissent être retrouvées fort au delà, jusqu’en Syrie, en Égypte et en Grèce.

Ceylan devint par la suite un des foyers permanents du bouddhisme, lequel par le Kashmir, pénétra d’autre part au Thibet où devait être dans l’avenir son autre centre. Mais dès 140 av. J.-C. les deux Églises divergeraient ; deux confessions se dessineraient : l’Église de Ceylan restée fidèle sinon à l’enseignement de Çakia Mouni, du moins à l’esprit de sa doctrine et l’Église du nord, plus compliquée, pénétrée de merveilleux, par là plus accessible à la mentalité de la foule.

iv

L’expédition d’Alexandre avait eu, en ce qui concerne l’Inde, une seconde conséquence d’une importance presque égale, à savoir la formation aux confins de l’Hindoustan d’un foyer de civilisation hellénique dont l’influence resta compacte et directement agissante jusqu’aux approches de l’ère chrétienne et se prolongea ensuite de façon indirecte et comme diluée.

Toute la conduite d’Alexandre en Perse et en Bactriane prouve que, sans rien savoir des Aryas et de la commune origine des races en présence desquelles il se trouvait et de la sienne propre (connaissance que seule la science moderne a pu acquérir et répandre), il a eu le sentiment très net d’une similitude de tempérament et d’intellect et d’une coopération — peut-être d’une fusion — possible entre ces races supérieures. Il ne s’est épris ni des Sémites, ni (quoi qu’on en ait dit) des Égyptiens. Mais il s’est épris des Iraniens qui, en ce temps, ne peuplaient pas seulement l’Iran mais la Bactriane et la Sogdiane c’est-à-dire l’Afghanistan-nord et le Bokara actuels. Dans ces régions, Alexandre créa des colonies helléniques : vingt-cinq mille hommes furent répartis en douze postes militaires et des familles entières transplantées par leur volonté spontanée ou par persuasion, vinrent s’y fixer. C’est ainsi que furent fondées les villes qui se nomment aujourd’hui Herat, Kandahar, Caboul, Merv, Samarcande, Khodjend, villes dont les sites étaient si admirablement choisis que leur possession assurait la domination de toute la contrée adjacente. Bactres (aujourd’hui Balkh) fut le centre de ces établissements. En étudiant l’histoire de la Perse nous verrons comment ils s’émancipèrent et, sous des souverains qui s’appelèrent Diodote, Euthydème, Demetrios, Aniketos, Eucraditas formèrent un royaume grec dont les destins se développèrent de l’an 250 à l’an 129 av. J.-C. Cette année là, les Tokhares (que les Chinois appellent Yuetchi, peuple assez mystérieux dont les traces originaires se retrouvent au Turkestan) s’emparèrent de la Bactriane et détrônèrent le dernier roi grec, Hélioclès. Mais entre temps, Demetrios et Eucratidas avaient occupé le Penjab et l’avaient annexé à leurs États. Jusqu’alors l’action politique de ces États s’était surtout exercée vers l’ouest. Ils faisaient partie de l’Iran. Maintenant leur action allait s’exercer également sur l’Inde car, dépossédés de la Bactriane, les princes grecs continuèrent de régner sur leur nouveau domaine hindou auquel s’ajoutait la portion orientale de l’Afghanistan. L’un d’eux, Ménandre (150-130) prit à cœur son double rôle de monarque hellénique et hindou. De sa capitale, Sangala près de Lahore, il étendit son pouvoir à l’est vers Patna où les débris de la puissance d’Asoka se trouvaient aux mains d’un usurpateur qui s’efforçait de se consolider en s’appuyant sur le brahmanisme et en persécutant le bouddhisme.

Ménandre ne pouvait hésiter entre deux religions dont l’une, grâce au système des castes était forcément xénophobe alors que l’autre, dépourvue de caractère national, se montrait accueillante à toutes les races. Ménandre s’érigea en protecteur du bouddhisme et il le fit avec tant de zèle qu’après sa mort l’Église bouddhiste le canonisa. Car elle avait maintenant des saints, cette Église si différemment orientée de ce qu’avait conçu son fondateur. Elle avait une liturgie, des dévotions spéciales, un paradis précisé, tout un ensemble d’articles de foi. Mais elle ne possédait point d’image de Çakia Mouni bien qu’elle l’eut déifié et identifié avec Bouddha. Comme on l’a justement remarqué, ni Allah ni Jahvé n’eurent de représentation tangible. Il était réservé aux artistes indo-grecs de faire franchir au bouddhisme ce pas redoutable en ciselant les premiers la classique figure qui allait se reproduire à l’infini et devenir populaire jusqu’aux extrémités de l’Asie. C’est qu’un foyer de culture et d’art de la plus grande activité existait en ces parages. Depuis le iie siècle av. J.-C., en Bactriane et dans la région de Caboul appelée alors Gandhara, travaillaient ces artistes dont les Pallas ou les bacchantes qui ornent les musées de Lahore et de Pechawar s’apparentent si clairement à leurs sœurs de Grèce. Or la production de ces ateliers ne fut pas limitée à la durée des royaumes indo-grecs. Après Ménandre, il est vrai, il devint visible que sa dynastie ne se soutiendrait pas. Un prince grec du nom d’Hermaios régna encore un quart de siècle puis, en l’an 30 av. J.-C. les Tokhares ou Yuetchi (on les appelle aussi parfois Indo-scythes) s’emparèrent du Penjab comme déjà ils s’étaient emparés de la Bactriane. Chose étrange ! Ils s’y comportèrent en continuateurs des Grecs. Peut-être demi Aryas d’origine, déjà affinés par le double contact de la civilisation chinoise et de la civilisation iranienne, ils s’étaient pénétrés en Bactriane de l’importance de l’héritage dont ils allaient se trouver investis. Leurs princes furent, pendant deux siècles, à la hauteur d’une telle mission. L’un d’eux Kanichka (70-102) se montra un grand souverain. De sa capitale de Pechawar, il exerça une influence considérable sur l’Inde gangétique. Portant à la fois les titres de basileus et de maharajah, il eut la sagesse de suivre les voies tracées par Ménandre. Sans doute, il n’avait plus à sa cour une aristocratie grecque et l’on n’y jouait plus peut-être les tragédies d’Euripide mais l’hellénisme y dominait encore par la pensée, l’art, la tradition. Comme Ménandre et avec plus de conviction encore, Kanichka protégea le bouddhisme. Sous son règne fut tenu le célèbre concile de Pechawar que l’on considère comme le point de départ du grand mouvement d’évangélisation de la Chine et en même temps comme ayant consacré le schisme définitif entre les deux branches du bouddhisme : celle de Ceylan, l’Hinayana laquelle garda son caractère primitif de haute intellectualité et celle du nord, le Mahayana, religion positive hérissée de dogmes, de miracles et de divinités subalternes mais apte sans douté à contenter, en lui ouvrant des perspectives plus précises, les aspirations de la foule. De là sortit aussi le mouvement monastique indo-chinois dont les résultats dans le domaine de l’art furent si considérables.

Il ne faudrait pas toutefois verser dans l’exagération comme certains ont, de nos jours, tendance à le faire ; les européens, en prétendant que tout l’art de l’Asie orientale dériva de l’hellénisme par l’intermédiaire de l’Inde et certains asiatiques en se refusant à admettre que l’Europe ait la moindre part dans les progrès de l’Asie. Il est puéril de ne voir dans l’architecture hindoue que des inspirations assyriennes ou persanes, dans les arts plastiques hindous que des réminiscences grecques. On ne peut pas plus nier les initiatives artistiques de l’Inde et de la Chine que leur originalité philosophique et littéraire. Mais la portée de l’action hellénique n’est pas davantage négligeable et c’est pourquoi dans les annales asiatiques, il est peu d’épisodes plus féconds que l’initiative d’Alexandre et les développements qu’elle a eus.

v

Dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, il put sembler que des grands faits que nous venons de passer en revue, rien ne resterait. Les États de Kanichka tombèrent en décadence puis furent ravagés par des hordes turques descendues de l’Asie centrale. On les nommait les Huns blancs. Ils ensanglantèrent tout l’Hindoustan occidental. Ils éteignirent de façon définitive la flamme de l’hellénisme hindou et dressèrent entre l’Inde et les régions méditerranéennes une barrière qui ne devait plus s’abaisser. Jusqu’alors la distance seule les avait séparées. Désormais ç’allait être une croissante incompréhension. Tandis que les barbares accomplissaient leur œuvre de destruction, la force et la pensée dravidiennes prenaient leur revanche sur la force et la pensée aryennes. Le Dekkan intervenait à son tour dans les affaires de l’Inde et tenait tête à la plaine du Gange politiquement désagrégée.

Les Brahmanes n’avaient jamais accepté leur défaite. L’organisation des castes facilitait la résistance. Eux — la caste sacrée — en tiraient une grande force. Mais de même que le bouddhisme, pour gagner des fidèles, avait dû se modifier, le brahmanisme se vit contraint d’évoluer vers les formes nouvelles. Tandis que le petit groupe de ceux auxquels suffisait la notion de l’Être suprême continuait ses subtiles analyses philosophiques, Brahma devenait pour les esprits moins cultivés l’associé de Vishnou et de Siva. La trinité ainsi constituée satisfaisait les imaginations populaires. Vishnou, dieu humanisé était considéré comme s’incarnant et se réincarnant sans cesse ce qui lui permettait de s’identifier avec un grand nombre de divinités locales. Pour un peu on eut compté Çakya Mouni parmi les incarnations de Vishnou. Quant à Siva, c’était l’idole-fétiche des Dravidiens, cruelle et sadique. Qu’on put l’honorer aux côtés du pur Brahma en lequel les Aryas, aux temps védiques, avaient symbolisé l’ordre supérieur et la raison des choses — voilà qui mesure l’intensité du repliement de l’Inde sur elle-même.

La dynastie Gupta qui se maintint à Patna pendant environ deux siècles (290-480) fut très brahmaniste. Le pèlerin chinois Fa Hien qui visita l’Inde vers ce temps trouva les lieux saints consacrés par la naissance, la prédication et la mort de Çakya Mouni tout à fait à l’abandon mais des monastères nombreux étaient encore florissants. Nulle persécution du reste. C’est au Penjab que les Huns blancs la déchaînèrent en 520. Ils détruisirent les couvents, martyrisèrent les moines si bien qu’en 526 le patriarche suprême de l’Église bouddhiste abandonnant l’Inde débarqua à Canton et alla fixer sa résidence à Loyang tandis que les religieux s’enfuyaient les uns en Birmanie, à Java, à Ceylan, les autres au Thibet et dans le Turkestan.

Après cela, peu importe que la ferveur de Siladitya (606-664) se soit appliquée à ramener le bouddhisme. Son jour était passé en tant que religion dominante. Siladitya qui s’appelait en réalité Harsha Vardana était un cadet de famille et fut un souverain de hasard comme la plaine du Gange s’habituait maintenant à en voir passer. Les circonstances favorisèrent son élévation mais il échoua dans ses plans d’hégémonie. Les Dravidiens qu’il voulait soumettre lui infligèrent un échec complet. Il s’en consola en s’adonnant avec une passion désordonnée aux controverses théologiques. L’université de Nalanda qu’on a appelé l’Oxford hindou, située près de Bénarès, était alors la proie d’un scolastisme intense. Dix mille étudiants discutaient sans fin sur des problèmes de détail auxquels la foule ne pouvait s’intéresser et dont l’élite elle-même se détournait. Siladitya aimait à présider aux discussions — y conviant même des Brahmanes — mais pour autant qu’elles se terminassent à son gré ; et sa puissance séculière savait au besoin venir à l’aide de sa dialectique. Dans sa capitale, Kanaudj, il reçut en grande pompe le célèbre moine chinois. Hiouen Tsang et le fit participer à un concile qui s’accompagna de fêtes et de cortèges luxueux. Hiouen Tsang relate complaisamment la beauté des spectacles auxquels il assiste mais, en voyageur avisé, il ne manque pas de noter l’état misérable des villages et des quartiers populaires des villes qu’il traverse et l’affligeant contraste de tant de luxe avec tant de pauvreté. Aussi bien Siladitya était un prodigue qui dilapidait à plaisir ses propres trésors. En fêtant comme il le fit Hiouen Tsang, il avait bien quelque arrière-pensée, car il s’imaginait que l’alliance de la Chine bouddhiste pourrait consolidait son propre trône ; mais ce trône n’avait aucune base et s’effondra dès sa mort. L’anarchie reprit.

Une sorte de féodalité s’installa dans la plaine du Gange. La caste militaire des Rajputs y pourvut. Ce n’était point là, quoiqu’il y paraisse, une entité ethnique déterminée. Les Rajputs étaient des seigneurs « en quête d’aventures romanesques et de belles passes d’armes. » Ils ressemblaient aux chevaliers d’occident. Comme eux, courtois et braves, élégants et rudes, ils unissaient volontiers des instincts de brigands à des manières de grands seigneurs. Ils se taillèrent des principautés au hasard des circonstances mais, ne pratiquant pas le droit d’aînesse, ne purent étayer solidement leurs institutions féodales. Plus tard, vaincus par les musulmans, ils se cantonnèrent dans la région qui s’appela dès lors le Rajputana et qu’ils parsemèrent de forteresses dont une nature aride et tourmentée aidait à défendre les abords.

En regard de l’anarchie matérielle et morale où s’enlisait l’Inde gangétique que le rempart aryen ne défendait plus contre les intempérances intellectuelles et l’indiscipline des sens, l’Inde dravidienne présentait un contraste heureux. Non qu’elle fut unifiée ni à l’abri des guerres civiles. Les Mahrattes que Hiouen Tsang en parcourant leur pays qualifie de peuple « fier et emporté» et qui occupaient tout l’ouest du Dekkan c’est-à-dire la région de Bombay et la côte jusqu’à Goa — les Télougous qui tenaient Hyderabad et la côte est de Vizagapatam à Madras — les Tamuls enfin, agriculteurs et artistes, dont le domaine s’étendait de Madras au cap Comorin, furent souvent aux prises les uns avec les autres ; et le plateau de Mysore vit se dérouler bien des conflits sanglants pour la possession des retranchements naturels que présente sa surface accidentée. Mais entre tous ces peuples, il y avait le lien commun d’une vigueur saine et persévérante. L’influence étrangère n’avait sur eux guère de prise. D’eux sortirait finalement l’hindouïsme moderne. Ces peuples, ayant reçu de l’Inde aryenne les éléments de leur culture, les avaient déjà profondément modifiés. Leurs croyances, leur littérature, leur art en font foi. Les monuments dont le Dekkan se couvrit à partir du vie siècle ont une originalité et une puissance architecturales singulières. Tels les temples d’Ellora près d’Aurengabad dont l’un, le Kaïlaça taillé et évidé à même la montagne, constitue, avec sa grande salle centrale et ses chapelles, un immense monolithe haut de trente mètres ; telles encore les grandes pagodes de Tandjore et Madoura Les Dravidiens s’enrichirent de bonne heure par le commerce (dès les premiers siècles de l’ère chrétienne le port de Mangalore fut, par l’Égypte, un des fournisseurs indirects de l’empire romain). Au vie siècle, le commerce arabe développa une prospérité considérable en même temps qu’il frayait la voie à l’apostolat islamique.

C’est de Ghazna, en Afghanistan, que partit la conquête musulmane. Il y eut là, à partir de l’an 962, une sorte de principauté turque dont les chefs s’étaient composé une armée redoutable. Turcs nomades et Afghans de la montagne y guerroyaient de compagnie, poussés par l’amour des prouesses autant que par l’attrait du butin. En 997 Mahmoud devenu chef de la principauté lança ses hommes sur l’Inde. De 1005 à 1030 il ne cessa d’envahir, de razzier, de piller. Entre ses expéditions (on en compte dix-sept) il rentrait à Ghazna où il faisait à peu de frais figure de prince éclairé. Non qu’il fut illettré mais c’était, comme on dit, un « paladin » ; terme qui n’a pas de sens précis et sous lequel il est convenu de dissimuler trop souvent la violence et l’ignorance. Mahmoud d’ailleurs ne semble pas avoir pensé à devenir souverain de l’Inde ni même avoir cherché, bien qu’il fut dévôt, à opérer beaucoup de conversions. Son fils Masoud (1030-1040) suivit les mêmes errements avec moins de brio et une tendance marquée à délaisser Ghazna pour Lahore. L’État musulman des Ghaznévides périclita assez rapidement sous les successeurs de Mahmoud. C’est à Mohammed de Ghor (1186-1206) qu’il était réservé de fonder dans l’Inde, avec Delhi pour capitale, un véritable empire islamique qui devait durer jusqu’à l’irruption de Tamerlan (1398), se scinder ensuite en cinq royaumes distincts puis être relevé en 1526 par Baber sur des bases plus résistantes et plus prestigieuses.

Mohammed de Ghor était un afghan « turquifié ». Afghan aussi, Alaeddin (1295-1315) qui repoussa brillamment en 1297 et 1305 deux invasions mongoles descendues par le Penjab et un peu plus tard, exécutant un raid à travers tout le Dekkan, s’en vint camper jusqu’en face de Ceylan. Mais dans cet empire inorganique, l’ordre de succession n’était jamais régulièrement établi. Le trône fut maintes fois occupé par des aventuriers, des « mamelouks » anciens esclaves dont tout ce qu’on peut dire est qu’ils furent de grands bâtisseurs et élevèrent quelques beaux monuments. Certains se piquèrent même de protéger les lettres en sorte que cette période ne fut pas tout à fait perdue pour la pensée. Brutaux dans leur façon militariste de gouverner, ils persécutèrent peu, sauf Mohammed Tuglak (1325-1351) dont la tyrannie fastueuse et fantasque provoqua des troubles et affaiblit le pouvoir central à la veille du jour où son impuissance à défendre le pays contre les violences de Tamerlan devait achever de le discréditer aux yeux des indigènes.

Tamerlan passa en ouragan selon sa manière, détruisit et tua. Après sa victoire de Panipat, il se fit couronner empereur à Delhi puis quitta l’Inde et n’y revint pas. Tout se morcela. Des royaumes indépendants se fondèrent ici et là qui se firent la guerre les uns aux autres mais sans que l’hégémonie musulmane en parut d’abord ébranlée. L’Inde allait-elle donc devenir terre d’islam ? Il n’en devait pas être ainsi mais le clair et simple monothéisme musulman procurait comme une sorte d’apaisement forcé aux esprits surexcités par la complication des effervescences religieuses. Ce fut l’apport de l’islam comme l’idée de la grâce fut l’apport des missionnaires chrétiens. La religion hindoue en tira finalement une force nouvelle. Elle avait encore ses foyers et sa sève. Tous ces royaumes, en somme, étaient gouvernés par des étrangers qui ne savaient pas le sanscrit. L’indépendance des Brahmanes trouvait dans un tel fait une grande sécurité ; elle put s’exercer fructueusement. Puis il restait au centre du Dekkan des États hindous : surtout l’État de Vijayanagar fondé en 1335 et qui, deux siècles durant, tint tête opiniâtrement aux musulmans. Lorsque la ville de Vijayanagar fut enfin réduite par eux (1565) et que ses merveilleux monuments ne furent plus qu’un amas de ruines propres à susciter autant d’admiration que de regrets, les autres peuples dravidiens ne se sentirent point résignés à la défaite. Le xviiime siècle devait les trouver de nouveau en pleine révolte. Pendant ce temps la fortune matérielle de Surate et des autres villes du littoral grandissait. De puissantes fortunes privées s’y édifiaient. Les marchands servaient de prêteurs aux princes voisins ; ils y gagnaient influence et considération. À l’autre bout de la péninsule, le Bengale et l’Orissa, la « serre chaude » de l’Inde, bien qu’aux mains des musulmans, continuaient de pourvoir à une floraison intellectuelle et religieuse intensive. Puri était le principal sanctuaire de l’irrédentisme hindou et bientôt allait retentir des appels du grand réformateur Çaitanya prêchant un ascétisme mystique… ainsi l’Inde n’était point domptée ; elle ne le serait jamais.

vi

Baber était turc d’origine mais il suffit de lire ses étranges mémoires pour constater son degré d’iranisation et admirer à la fois la réceptivité de l’individu et la puissance de pénétration de la culture persane. Baber avait beau descendre à la fois de Gengis Khan et de Tamerlan — ce qui le glorifiait d’ailleurs aux yeux des asiatiques du centre pour qui ces conquérants malgré leurs cruautés demeuraient auréolés — il ressemblait, nous dit-on, « à quelque seigneur d’Ispahan ou de Chiraz aux yeux méditatifs, à l’élégance aristocratique ». Possédant à la fois le bon sens, la méthode et l’activité nécessaires à un fondateur d’empire — philosophe d’autre part, tolérant, d’esprit libre, fin et juste — poète enfin, écrivain d’une délicatesse presque moderniste, Baber débuta dans la vie d’une façon romanesque. La principauté dont il avait hérité dans le Turkestan lui ayant été ravie, il se trouva un moment réduit au rôle de chevalier errant. Il entreprit alors de refaire sa fortune dans le pays dont René Grousset dit justement qu’il « était depuis quatre siècles, le rendez-vous de tous les aventuriers sans emploi », l’Afghanistan. Avec quelques troupes recrutées au mieux, il s’empara de Caboul et de Kandahar. De là, en 1525, il entreprit de conquérir l’Inde. Dans la plaine de Panipat où cent vingt-cinq ans plus tôt Tamerlan avait remporté la victoire, Baber cueillit des lauriers qui lui assurèrent du premier coup le trône impérial. En cinq ans, il eut terrassé le roi du Bengale d’un côté et, de l’autre, la confédération des princes Rajputs. Malheureusement le temps ne lui fut pas départi d’organiser ses domaines. Il mourut dès 1530 laissant de ce fait son fils Houmayoun en face des plus grandes difficultés. Après dix ans de luttes, Houmayoun, vaincu et délaissé se trouva dans la situation qu’avait jadis connue son père ; presque sans ressources, il dut regagner avec quelques fidèles l’Afghanistan. Mais dans cette infortune, ses vainqueurs, les princes musulmans de l’Inde, lui apportèrent d’eux-mêmes une revanche. Leurs discordes violentes les affaiblirent si bien que, quinze ans après avoir quitté Delhi, Houmayoun y rentrait (1555). L’année suivante il y mourait laissant pour héritier son fils âgé de quatorze ans mais déjà homme par l’intelligence, l’action et la volonté ; celui-là allait être Akbar le grand (1556-1605). Le long règne qui débutait ainsi est un des plus beaux et des plus réconfortants de l’histoire. Soldat plein de valeur et de noblesse, Akbar conquit une à une toutes les provinces de son empire. Des princes Rajputs maîtrisés par sa force et charmés par sa magnanimité, il sut faire des feudataires enthousiastes et fidèles. Mais en lui la vaillance du combattant s’efface devant les mérites du gouvernant. À la différence de son père et de son grand-père qui les avaient plutôt méprisés, Akbar aima ses sujets hindous. Il leur restitua tous les droits que leur avait enlevés et toute la considération dont les avait privés la tyrannie musulmane. La suppression des injustices fiscales combinée avec une sage administration lui procurèrent, tant était grande la richesse de l’Inde, un budget annuel de deux milliards dont un quart fourni par le seul impôt foncier. À la tête de cette administration, Akbar avait placé des Persans car la civilisation persane, sa préférée, dominait sa pensée. Le persan était le langage de la cour. Mais au point de vue linguistique, le pays évoquait l’image de la tour de Babel, ni le Turc ni l’Arabe n’étant parvenu à supplanter les dialectes indigènes. Akbar créa une langue, l’hindoustani, que parlent aujourd’hui cent millions d’hommes. Le fait est unique. Mais tout semble unique chez ce prince. On l’a comparé à Marc Aurèle. Il le dépasse. Son célèbre Édit de tolérance (1593) ne se borne point à permettre à tous les Hindous islamisés de force sous les précédents règnes de retourner librement à leurs anciennes croyances — ce qui déjà témoignait d’un remarquable courage. Il se dégage de cet édit bien plus que de la tolérance, bien plus que le respect des consciences. On y sent une ardente aspiration vers l’émancipation de l’esprit humain et l’union des âmes. On y pourrait placer comme préambule ces lignes du philosophe Aboul Fazl, le confident des pensées d’Akbar : « Un jour, je visite l’église, un jour la mosquée mais, de temple en temple, je ne cherche que toi, ô mon Dieu ». Ayant brisé le joug despotique du clergé orthodoxe musulman mais protégeant à la fois les brahmanistes, les chrétiens, les bouddhistes, les mahométans, les libre-penseurs Akbar avait conçu au-dessus de toutes croyances une sorte d’atmosphère morale faite de justice, d’espérance et de bonté ; et son effort tendit à créer cette atmosphère et à la répandre.

Toute entreprise humaine qui monte trop haut rencontre sa limite et éprouve sa faiblesse. Akbar avait convoqué des « congrès des religions » pour comparer dans une lumière apaisée les solutions diverses du problème métaphysique. Or son admiration justifiée pour l’Avesta et l’enseignement de Zoroastre le conduisit sur le tard à en tirer les éléments d’un culte qu’il voulut superposer aux autres. Cette erreur l’entraîna hors de l’équilibre intellectuel auquel il avait su atteindre mais sans le détourner, bien entendu, de la saine politique qu’il avait toujours suivie. Il légua donc à ses enfants une autorité pleinement assurée et justifiée. Par une symétrie déplorable, l’œuvre qu’Akbar avait édifiée en un règne de quarante-neuf ans emplissant la seconde moitié du xviime siècle fut détruite par son arrière petit-fils, Aurengzeb (1659-1707) en un règne d’égale durée occupant la période correspondante du xviiime siècle. Dans l’intervalle avaient passé deux princes insignifiants sauf pour les merveilleux monuments qui nous en restent et notamment le mausolée d’Agra, le Taj Mahal, chef-d’œuvre inégalé de l’art indo-persan. Aurengzeb, s’étant assuré le trône par l’assassinat de ses frères et l’emprisonnement de son père, s’y montra mahométan fanatique, persécuteur acharné, administrateur imprudent et pressureur. Sectaire, fourbe et cruel, c’est assurément une des plus sinistres physionomies de l’histoire asiatique. Il sema autour de lui des germes de haine et de ruine. En vain écrasa-t-il les révoltes. Dès sa mort, le morcellement se produisit. Les gouverneurs d’Haïderabad, du Bengale, du Carnatic, le rajah de Mysore s’affranchirent les premiers. Il n’y eut plus bientôt qu’un fantôme d’empire qui devait durer jusqu’en 1857. Quant à l’égalité devant la loi et la justice, principe supérieur posé par Akbar, il n’en restait rien. L’islamisme qui ne représentait pas même le cinquième de la population de l’Inde avait été rétabli par Aurengzeb dans ses privilèges oppresseurs Cependant des destins nouveaux se préparaient.

vii

La septième période de l’histoire hindoue commençait. L’intervention européenne avait eu son point de départ le jour où Vasco de Gama, ayant accompli le tour de l’Afrique, avait débarqué à Calicut (1498). Sur ses traces, ses compatriotes s’étaient lancés. Dès 1505 Almeida s’intitulait vice-roi de l’Inde portugaise encore que celle-ci ne comprit que quelques établissements épars. La capitale en fut fixée à Goa ; on conquit Malacca, Ormuz ; on eût accès au Bengale. Un commerce considérable se développa autour de ces entreprises. L’aventure portugaise prit fin avec le xvime siècle. C’est aux Hollandais qu’appartint le siècle suivant. En 1596 Cornelius Houtman avait atteint Sumatra et, quatre ans plus tard, se fondait à Amsterdam la puissante compagnie des Indes qui eût bientôt des factoreries dans la mer Rouge, dans le golfe Persique, à Ceylan, à Malacca, à Formose. Entre 1635 et 1669, les Hollandais enlevèrent aux Portugais toutes leurs colonies à l’exception de Goa et de Macao. Mais l’avidité dont ils firent preuve leur suscita d’autres rivaux. Haussant perpétuellement les prix comme s’ils se croyaient en possession d’un monopole inattaquable, ils alarmèrent les marchands de la Cité à Londres ; et ceux-ci furent amenés à agir directement pour leur compte. Des factoreries anglaises prirent naissance sur la côte de Malabar et la côte de Coromandel. Les Français, de leur côté, possesseurs des îles de France et de la Réunion, s’intéressaient au commerce de l’Inde et la compagnie française obtint d’importants privilèges. Jusque là ni les uns ni les autres ne s’étaient inquiétés d’autre chose que de leurs intérêts financiers. Brusquement tout changea. Un homme de génie, le gouverneur des établissements français, Dupleix, en présence de la dislocation qui s’opérait graduellement dans l’Inde depuis la mort d’Aurengzeb, aperçut la possibilité de grouper, au profit et sous le contrôle de la France, les éléments indigènes en une force nouvelle : confédération, empire ou simple compagnie commerciale, peu importait la forme du pouvoir pourvu qu’il existât. Et ce fut fait. Dupleix eut une armée, une diplomatie, tout un gouvernement. Durant quatorze années (1741-1756) il fut le maître du Dekkan et l’arbitre de l’Inde. Mais les intrigues ourdies à Paris où régnait le triste Louis xv aboutirent à son rappel. Persécuté et ruiné, il devait y mourir en 1763 l’année même où la France, signant la paix avec l’Angleterre, déclarait renoncer à toutes prétentions sur l’Inde. On imagine volontiers que la domination anglaise dans la péninsule s’est consolidée à cette date et à la suite de cet événement. C’est une erreur. Dupleix écarté, restaient ses alliés, les Mahrattes. Les Mahrattes, forcés par une coalition de l’émir d’Afghanistan et des princes musulmans d’évacuer Delhi qu’ils avaient pris, un nouvel adversaire surgit. Haïder Ali devenu sultan de Mysore menaça Madras tandis que les Mahrattes bloquaient Bombay ; peu avant, un rajah du Bengale s’était emparé de Calcutta. Les affaires de la compagnie britannique n’étaient guère brillantes ; les directeurs se disputaient sans cesse avec leurs agents, et contre ceux-ci se tramaient à Londres des intrigues semblables à celles qui avaient perdu Dupleix. Ils n’étaient d’ailleurs point aisés à défendre. Macaulay a écrit que « leur seule préoccupation était d’extorquer aussi vite que possible deux ou trois cent mille livres » et il conclut qu’à ce moment « le mauvais gouvernement des Anglais atteignit un degré qui semble incompatible avec l’existence même d’une société ». Une terrible famine (1770) acheva de vider la caisse et de mécontenter les indigènes. L’influence française vivait toujours. Au souvenir admiratif que l’on gardait de Dupleix ne se mêlait aucune rancune et beaucoup d’officiers français entrés au service des rajahs commandaient leurs armées. Dès qu’on sut la France alliée aux Américains contre l’Angleterre, la guerre reprit dans l’Inde. Haïder Ali s’entendit avec ses voisins et dressa contre la domination britannique les deux tiers de l’Inde. La bataille de Conjeveram (1779) fut pour les Anglais une défaite complète. Bientôt apparut l’escadre française commandée par le fameux Suffren (1782) ; ses victoires suivies du débarquement d’un corps expéditionnaire laissaient entrevoir le triomphe prochain de la coalition franco-hindoue quand la signature de la paix de Versailles (1783) vint arrêter les hostilités. L’Inde anglaise était sauvée. Elle le dut d’ailleurs pour une large part à l’énergie et à l’intelligence de gouverneurs tels que Clive et Warren Hastings qui surent préparer les voies de l’avenir en réalisant au profit de leur patrie le plan conçu par Dupleix. Lord Cornwallis nommé gouverneur (1786-1793) perfectionna et fortifia l’administration. Il obligea la compagnie à gouverner alors qu’elle n’aurait voulu que commercer. Mais au milieu de l’anarchie générale n’était-elle pas la seule organisation capable d’apporter un peu d’ordre dans le pays ? Cela suffisait à lui assurer le succès. L’opinion anglaise commençait du reste à s’éclairer ; elle comprenait l’importance de l’entreprise ; dans le but de tenir la route de l’Inde, les Anglais occupèrent Gibraltar et Malte, intervinrent en Égypte et en Asie-mineure. Dans l’Inde même, lord Wellesley (1798-1805) annexa le royaume de Mysore et abattit la confédération mahratte. Les Français au contraire continuaient d’ignorer l’Hindoustan ; l’idée qu’eut un moment Bonaparte de s’entendre depuis l’Égypte avec Tippo-sahib fils d’Haïder Ali leur sembla insensée. Cependant trois Français possédaient alors dans la péninsule une situation considérable. Au service des Rajahs, de Boigne, Perron et Raymond avaient réussi à former selon l’expression même de Wellesley de véritables « États français indépendants » dans les territoires dont la défense leur était confiée.

Peu à peu, la paix rétablie en Europe, la domination anglaise dans l’Inde se régularisa. Ceux qui en étaient investis s’intéressèrent aux Hindous et s’efforcèrent de leur faire du bien. Mais ne les comprenant guère, ils y réussirent mal. Les impôts plus justement établis furent réclamés en espèces et à date fixe. Les agriculteurs s’endettèrent pour y faire face et l’usure progressa. D’autre part, les troupes hindoues (on les appelait les cipayes) que Clive avait organisées à l’instar de celles de Dupleix, étaient à la fois orgueilleuses et alarmées des victoires que lord Dalhousie (1848-1856) leur avait fait remporter pour annexer le Penjab et la Birmanie méridionale. N’était-ce pas trahir la foi des ancêtres que d’opérer de telles conquêtes au bénéfice de l’étranger ? Aux approches de 1857, les cipayes (ils étaient deux cent trente-trois mille contre quarante-cinq mille Anglais) étaient prêts à la révolte. Elle éclata à propos d’incidents locaux, sans ordre et sans chefs. À Delhi, un mouvement musulman rétablit l’empereur dans sa pleine indépendance et chassa les Anglais. À Cawnpore, un mouvement hindou dont Nana-sahib était le chef provoqua d’odieux massacres de femmes et d’enfants. Il y eut des troubles dans le pays mahratte. Mais ces centres demeurèrent isolés les uns des autres. Les musulmans et Nana-sahib ne concertèrent pas leur action. Dans le Penjab à Calcutta, à Madras, à Bombay la population ne fit pas cause commune avec l’armée. Surtout la haute sagesse de lord Canning, le gouverneur général, produisit ses effets. Ainsi comme l’a jugé A. de La Mazelière « l’insurrection de 1857, bien que produite par des causes générales, se résolut en révoltes partielles… elle découvrit à l’Angleterre les fautes qu’elle avait commises et à l’Inde l’inutilité de sa résistance ». La compagnie fut dépossédée au profit de la couronne. Lord Canning devenu vice-roi promulgua la charte de réorganisation. Le dernier successeur d’Akbar fut déposé (1858). L’empire ne devait être restauré que dix-neuf ans plus tard. Le 1er janvier 1877, la reine Victoria fut proclamée impératrice de l’Inde. La capitale anglaise demeura à Calcutta d’où Georges v, quarante ans après, la ramena à Delhi.

L’empire actuel ne renferme pas moins de sept cents États autonomes dont le territoire forme à peu près le tiers de la superficie totale ; les deux autres tiers sont administrés directement par l’Angleterre. De ces États de dimensions très variées et jouissant de droits inégaux, les uns ont progressé remarquablement ; c’est ainsi que les États d’Haïderabad, de Travancore, de Gwalior, de Bhopal, de Baroda ont été transformés par leurs souverains ou ministres ; beaucoup d’autres sont très retardataires. La population de l’Inde se tient aux environs de deux cent quatre-vingt millions dont deux cent mille européens, officiers et fonctionnaires compris. Population urbaine : environ vingt-huit millions — rurale : deux cent soixante millions. Il y avait au début du xxe siècle approximativement : cent soixante quinze millions vivant de l’agriculture et de l’élevage, onze millions de domestiques, cinq millions et demi d’employés et petits fonctionnaires, six cent soixante cinq mille soldats. Près de six millions exerçaient des professions libérales ; cinq millions et quart étaient des ascètes ou des moines errants vivant d’aumônes. Les castes étaient au nombre de deux mille neuf cents à peu près. Les religions primitives comptaient neuf millions de fidèles ; le brahmanisme, deux cent sept ; l’islamisme, soixante ; le bouddhisme, neuf ; le christianisme, deux. Il n’y avait que 193,000 rentiers et 482,000 personnes ayant un revenu de plus de cinq cents roupies. Malgré les efforts faits pour développer l’instruction, à peine dix pour cent en recevaient le bénéfice. La population des collèges d’enseignement complet était à proportion plus nombreuse que celle des écoles primaires. Plus de quatre-vingts dialectes différents étaient en usage mais l’hindoustani et le bengali (ce dernier parlé par quarante et un millions) l’emportaient de loin sur les autres langues.

Ces données entre lesquelles les rapports proportionnels ne varient guère, sont à prendre en considération par quiconque veut se faire une idée du fourmillement humain de l’Hindoustan. De même faut-il se rappeler la physionomie si diverse de chaque région : Bengale, Oudh, Penjab, Sind, Rajputana, Guyarat, Dekkan chacune avec ses particularités climatériques, ethniques, historiques chacune composant un milieu distinct et offrant, semble-t-il, des perspectives divergentes. Mais qu’on ne s’y fie pas. Là serait l’erreur d’optique ; là serait l’illusion fâcheuse. Derrière tant de variétés se tient une unité profonde. Que ceux qui ne l’aperçoivent pas s’efforcent à la deviner et, s’ils n’y parviennent pas, qu’ils ne cessent point d’y croire ; unité aussi résistante qu’elle est subtile et dont l’histoire a préparé le triomphe.


Ceylan

La nature a fait de Ceylan un jardin merveilleux ; ses annales qui ont commencé de dérouler leurs péripéties l’an 240 av. J.-C. et se sont pratiquement déterminées en 1314 en ont fait un musée : annales toutes religieuses mais qui ne furent pas exemptes pour cela de périls et de violences. Occupée par les Tamouls, un des peuples du Dekkan, Ceylan fut convertie au bouddhisme par Asoka qui confia à ses propres enfants le soin de son évangélisation. Les monastères aussitôt s’édifièrent en grand nombre. Çakya Mouni avait marqué de son vivant sa prédilection pour les beaux ombrages, les paysages de choix, les fleurs… C’est dans des parcs attrayants, au bord de l’eau, que s’étaient groupés ses premiers disciples pour méditer et s’entretenir. Ceylan n’était-il pas pour le bouddhisme un lieu prédestiné ? La religion dès lors y régna sans conteste. Les souverains de l’île ne furent grands qu’en raison de leur piété, de la protection accordée par eux aux moines et du zèle dépensé à entretenir les missions. Ceylan devint un grand centre d’expansion fervente, principalement vers l’est ; la sainteté des sanctuaires y attira d’autre part de nombreux pèlerins. Lorsque les bouddhistes se virent persécutés dans l’Inde soit par le brahmanisme soit plus tard par l’islamisme, ils y cherchèrent un refuge et un abri. Ça et là des hérésies surgirent qui divisèrent les moines et déchaînèrent de violentes controverses mais en général la paix régnait aidée peut-être par la torpeur tropicale. À partir de l’an 1000 les choses changèrent. Les Tamouls du Dekkan passèrent à plusieurs reprises le détroit pour des expéditions où l’anti-bouddhisme et l’intérêt matériel avaient sans doute parts égales. Puis ce furent en 1277 des pirates malais de Sumatra qui ravagèrent l’île. Peu belliqueux, les Cinghalais n’usaient point de représailles. Un seul de leurs rois est réputé avoir pris sa revanche en portant à son tour la guerre chez l’ennemi. Les Tamouls revinrent à la charge et en 1314 s’emparèrent du nord de l’île. Ce fut la fin de sa douce prospérité. Ceylan s’endormit et rêva de son passé parmi les ruines de ses pagodes.


Birmanie, Siam, Cambodge

Quels qu’aient été les sauvages habitants de ces contrées aux temps préhistoriques, il semble bien qu’à l’aurore de leur histoire, elles aient servi de théâtre à la rivalité de deux peuples d’origine différente : les Khmers venus de l’ouest et les Tiams venus de l’est. L’origine malaise des seconds ne paraît pas douteuse ; celle des premiers demeure incertaine. Les uns et les autres en tous cas reçurent leur culture de l’Inde et non de la Chine. À quelle époque ? Sur ce point également, l’accord n’est pas fait. Aux environs de l’ère chrétienne, disent certains érudits ; au iiie ou même au ive siècle avant cette ère, affirment d’autres. Peu importe. Khmers et Tiams tracèrent leurs inscriptions en sanscrit et adorèrent Brahma ; les noms de leurs souverains et ceux de leurs capitales, Indrapura, Vyadhapura, Vijaya… sont des noms hindous. Bien entendu, ils connurent aussi le bouddhisme. Ils le connurent même de bonne heure puisque Asoka se préoccupait déjà d’envoyer des missionnaires dans ces parages. Mais ils ne paraissent s’en être épris que tardivement et partiellement. Le brahmanisme les avait marqués d’une forte empreinte.

La fortune de ces peuples fut diverse. Nous avons vu les Tiams aux prises avec les Annamites en des luttes séculaires et finalement vaincus par ces derniers. Serrés entre les Annamites et les Khmers leur situation n’était pas enviable sans compter que, malgré l’origine commune, ils furent en butte aux incursions des pirates malais. Quant aux Khmers leur destin les éleva au contraire à un degré si éminent qu’on en demeure surpris. Les premiers États khmers auraient été créés vers l’an 435 ap. J.-C. par des Brahmanes émigrés de l’Inde, l’un dans le Cambodge actuel, l’autre au nord vers le Laos. La rivalité de ces deux États dura longtemps. Au vie siècle celui du sud l’emportait ; plus tard son rival domina sans conteste. À partir du ixe siècle et pendant près de quatre cents ans la puissance khmer éclipsa toutes les autres. La capitale, Angkor-Thom, eut une enceinte plus vaste que Rome et rappelant les dimensions de celle de Babylone. Les ruines des temples et des palais khmers montrent que toute l’aspiration de ce peuple encore mystérieux se traduisit en constructions et en sculptures d’un art spécial où les influences hindoues et certaines réminiscences chinoises se trouvent comme adoucies par le sens occidental de l’harmonie et de la proportion. La cour des rois khmers fut assurément un centre de culture des plus remarquables. L’un d’eux qui régna de 1002 à 1050 est réputé avoir fondé un collège « voué au culte du vrai et du bien à l’intérieur et du beau à l’extérieur ». Que faisait, pendant ce temps, la pauvre Europe de l’an mille ?…

Les Thaï qui, sous le nom de Siamois, devaient abattre les Khmers et les réduire à n’être plus au Cambodge qu’un État effacé et restreint résidaient au Yunnan où, vers le viiie siècle, ils avaient connu l’indépendance et la prospérité. De là ils descendirent le Mékong puis la vallée du Ménam ce qui les mit en contact avec les Khmers dont ils furent longtemps les sujets. Ayant pris conscience de leur force, ils se révoltèrent en 1220 et purent soustraire le Laos à la domination khmer. Vers 1300, il en fut de même de la région du haut Ménam. Enfin Rama Dhipati (1351-1371) créa, par l’unification de diverses principautés rivales, le royaume de Siam actuel. Dès lors ce fut entre Khmers et Siamois une guerre incessante. De 1356 à 1460 Angkor fut prise et pillée à quatre reprises. Elle fut enfin abandonnée et la jungle commença d’étendre son manteau sur ses ruines merveilleuses.

La Birmanie fut le théâtre de rivalités parallèles. Les Birmans qui devaient lui donner son nom moderne étaient originaires du Thibet et bouddhistes comme les Siamois. Leur descente s’opéra par la vallée de l’Iraouaddy. Il y eut aussi dans cette vallée deux royaumes rivaux qui se subjuguèrent alternativement, celui des Pegous qui étaient les premiers occupants de la basse Birmanie et celui des Birmans, les nouveau-venus. Finalement ils se confondirent. Après de nombreuses péripéties, un chef birman, Alompra réussit à unifier tout le pays (1760). Déjà deux siècles auparavant Birmans et Siamois s’étaient fait la guerre. Depuis lors le royaume de Siam était devenu redoutable. Le roi Phra Naraï (1656-1688) qui envoya une ambassade à Louis xiv à Versailles avait, avec l’appui d’un aventurier grec devenu ministre, commencé d’européaniser son gouvernement. Alompra envahit le territoire siamois et en détruisit la capitale, Ayouthia (1767). Mais un homme énergique Phyatak releva le courage de ses compatriotes. Il parvint à chasser les Birmans, créa une nouvelle capitale, Bangkok et, proclamé roi, fut le chef de la dynastie qui règne encore.

Quant à la Birmanie, elle devait tenter les nouveaux conquérants de l’Inde auxquels elle apparaissait comme une sorte d’annexe de l’Hindoustan. La première intervention anglaise date de 1824. En 1892 une seconde expédition se termina par l’annexion de la Birmanie inférieure. Enfin la prise de Mandalay en 1885 entraîna la déposition du roi Thibau et la réunion de ses États à l’empire. Fertile et bien arrosé, couvert d’immenses forêts, ce grand pays est habité par des hommes intelligents, ouverts aux choses d’Europe mais volontiers insouciants et paresseux ; les femmes s’y montrent par contre, actives, adroites et influentes.

Birmanie et Siam recèlent probablement autant d’avenir que de passé et peut-être davantage.


Insulinde

Sumatra et Java, n’ont point d’histoire à proprement parler. Encore ne peut-on les ignorer en raison de leur importance géographique. La Hollande qui, depuis le xviie siècle (Batavia a été fondée en 1619) possède en cette partie du monde un empire de quelques trente millions d’habitants a commencé de le développer économiquement mais les possibilités sous ce rapport sont loin d’être atteintes. Politiquement ces îles n’ont formé le plus souvent que de la poussière d’états. Aucune fédération puissante ne les a liées. À un moment seulement — après la tentative de Koublaï Khan pour soumettre Java et sous l’impulsion de Radem Vijaya qui avait pris la tête de la résistance — un pouvoir de quelque envergure s’édifia dans cette île. Ce fut ce qu’on a appelé l’empire de Madjapabit (1294-1474). Il paraît avoir étendu son action sur tout l’archipel malais. La civilisation dont il se réclamait venait de l’Inde car depuis l’ère chrétienne l’Inde brahmaniste — et depuis l’an 423 environ l’Inde bouddhiste — n’avaient cessé d’exercer à Java et à Sumatra une influence exclusive. Littérature, architecture, croyances, tout était hindou. Il semble que l’activité maritime de cette race malaise en perpétuelle circulation depuis le Japon jusqu’à Madagascar ait capté toutes ses énergies et ne lui ait laissé ni le moyen ni le goût d’innover dans le domaine de l’esprit. Par la suite, et toujours en imitation de l’Inde, des princes javanais convertis à l’islamisme établirent des sultanats musulmans mais sans que l’orientation générale en fut modifiée dans l’archipel. Il faut considérer sans doute l’Insulinde actuelle comme en état d’indifférence à l’égard des choses d’Europe mais apte à réagir à toute impulsion asiatique et cela avec plus ou moins de force selon que l’impulsion viendrait de l’Inde ou bien de la Chine ou du Japon.


Afghanistan

Si le Penjab est le vestibule intérieur de l’Inde, on peut dire que l’Afghanistan en est le vestibule extérieur. Il en a été souvent question dans les pages qui précèdent et de même, dans celles qui suivent, en trouvera-t-on mention. La géographie a fait de ce pays un de ces redoutables carrefours où se préparent les agressions et dont la possession peut seule assurer la sécurité de ceux qui les avoisinent. Or l’Afghanistan n’est aisé ni à conquérir ni à conserver. D’une superficie qui dépasse celle de la France (550.000 km. carrés) il renferme environ quatre millions et demi d’habitants d’origine iranienne mais musulmans. C’est en 1839 qu’a eu lieu la première intervention anglaise. Les Anglais occupèrent Caboul, détrônèrent l’émir et en installèrent un autre. Ils en voulaient un à leur dévotion. On commençait en Angleterre à s’alarmer de ce que l’on considérait comme fatalement appelé à peser sur les destinées de l’Inde : le péril russe, la descente obligatoire de l’expansion russe vers la mer d’Oman à travers la Perse, l’Afghanistan et l’Hindoustan. Il y avait là une grande part de chimère mais la politique mondiale s’en trouva longtemps influencée et cette crainte ne fut pas étrangère à l’encouragement tacite donné en 1870 à l’Allemagne par le gouvernement britannique qui désirait voir ce pays devenir assez puissant pour pouvoir au besoin servir de contrepoids aux ambitions moscovites déchaînées.

En 1842 la garnison anglaise de Caboul ayant été massacrée, il s’en suivit une nouvelle expédition. La guerre recommença trente-six ans plus tard (1878-1881) : elle fut sérieuse. Dès lors le protectorat anglais fut plus ou moins accepté par les Afghans mais les Russes s’y résignaient mal. En 1885, ils s’emparèrent de Merv et l’on put croire le conflit près d’éclater entre la Russie et l’Angleterre. Finalement ce fut la paix qui vint. L’accord général de 1907 calqué sur celui qui trois ans plus tôt avait liquidé tous les litiges franco-anglais posa les bases d’une entente générale russo-anglaise en Perse, en Afghanistan, au Thibet. Tout cela était l’œuvre du grand ministre français Delcassé qui préparait par cette double action l’alliance anglo-franco-russe dont il voulait faire la pierre angulaire de la paix européenne. Il est difficile de dire si l’accord de 1907 eut suffi à immobiliser les passions impérialistes d’alors entre lesquelles il s’efforçait de tracer ainsi une frontière mitoyenne. Toujours est-il que, profitant des circonstances favorables, le nationalisme afghan s’est affirmé en 1919 avec une vigueur qui semble l’avoir libéré pour longtemps des menaces extérieures. Par le traité signé à Caboul en 1921, l’Angleterre a subi en ces lieux si longuement convoités par elle une défaite difficile à réparer. L’émir Amanullah n’est pas seulement devenu un souverain indépendant. Appuyé par des ententes avec les nationalistes de Téhéran et d’Angora, il parle haut et se pose en champion de l’islamisme.

  1. Une autre théorie les suppose originaires des rives de la Baltique.