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Histoire universelle/Tome II/V

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Société de l’Histoire universelle (Tome IIp. 67-105).

ROME

Un empire immense qui porte le nom d’une seule ville et cette ville elle-même, d’origine artificielle et n’ayant grandi que par la volonté tenace et quotidienne de ses dirigeants de parvenir à imposer leur domination d’abord à leurs proches voisins, puis à l’Italie, enfin à tout le monde méditerranéen — telles sont les anomalies qui caractérisent et résument l’histoire romaine. On y rencontre ainsi que l’impliquent de pareilles circonstances et de pareils sentiments, de la noblesse et de la servitude, des révoltes et de la coordination, des contrastes violents et une certaine monotonie.

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Il est convenu de considérer la fondation de Rome comme remontant à l’an 754 av. J.-C. Les légendes dont fut entouré rétrospectivement l’événement n’en sauraient dissimuler l’insignifiance. À cette date, l’Italie avait déjà derrière elle une assez longue histoire et comptait nombre de cités prospères. Bien des siècles auparavant, des Pélages chassés peut-être d’Illyrie avaient peuplé les côtes de la péninsule. Puis étaient arrivés, poussés sans doute hors de Gaule par les Celtes, des Ligures qui s’étaient établis dans la région de Gènes. Les Ombriens, anciens occupants, avaient eu leurs heures de gloire. Des guerres heureuses les avaient rendus maîtres de toute la plaine du Po. Ravenne est une des villes fondées ou développées par eux ; leur domination s’étendit également sur la plaine du Tibre. Entretemps, des émigrants hellènes donnèrent le jour à Métaponte, à Salente, à Bénévent — à Crunes surtout créée vers 1100 et qui engendra à son tour Pouzzoles, Parthénope mère de Naples et Messine. Le centre de l’Italie était occupé par des peuplades de peu d’importance dont les Latins — eux-mêmes divisés — et les Sabins, montagnards d’humeur batailleuse.

À ce moment s’affirma la civilisation des Étrusques. D’où venait ce peuple ? À quelle branche ethnique appartenait-il ? Son passage à travers l’histoire demeure enveloppé de brumes. On n’a pu encore ni déchiffrer son langage ni percer le mystère de ses origines bien qu’elles aient semblé lydiennes. Hérodote et Sénèque n’en doutaient point ; les arguments en faveur de cette thèse ont quelque apparence de solidité. Après avoir conquis sur les Ombriens le bassin du Po, y avoir fondé Mantoue, Bologne, Parme… avoir endigué le fleuve, cultivé le sol, les Étrusques pénétrèrent dans la belle région toscane d’où devait rayonner leur puissance et où allait s’organiser la confédération des douze cités protectrices de leur nationalité En 800 on les trouve établis aussi dans la région napolitaine puis bientôt après en Corse et en Sardaigne. Leur industrie était active, leurs richesses considérables. Leurs œuvres d’art s’inspiraient de la Grèce et de l’orient. Ils commerçaient à travers la Gaule et furent, sur mer, des rivaux redoutables pour les Carthaginois. N’a-t-on pas exhumé des tombeaux étrusques de l’or, de l’ambre venu de la Baltique, de l’ivoire d’Afrique, de l’étain des îles Scilly, de la pourpre de Tyr, voire des œufs d’autruche sur lesquels étaient gravés des sphynx. Une aristocratie sacerdotale, hautaine et indiscutée, dominait leur gouvernement. Dans leurs coutumes et leurs croyances, il y a de l’étrange mais le plus étrange est sans doute leur absence de confiance en eux-mêmes, de foi en l’avenir. Ils professaient que l’humanité durerait huit « jours », chacun de ces « jours » d’une longueur de onze cents ans étant dévolu à la suprématie d’une race différente. Ainsi, au bout de onze cents ans, le « jour étrusque » serait terminé et la race disparaîtrait : affaiblissante conception dont on ne trouve guère d’exemple ailleurs et qui renfermait forcément des germes de découragement et de laisser-aller.

Vers le milieu du « jour étrusque », Rome vint au monde. Sur le site choisi par Romulus, son fondateur, se trouvaient sans doute des établissements antérieurs tels que ce temple autour duquel s’assemblaient annuellement pour des échanges commerciaux les marchands étrusques, sabins et latins. Que Romulus ait donné asile à des proscrits, à des pâtres errants, à des brigands peut-être — en tous cas à des aventuriers pourvus d’énergie et dépourvus de scrupules, on n’en saurait douter. L’épisode de l’enlèvement des Sabines ne peut être sans quelque fondement de vérité. Au début ces gens n’eurent point de patrie et Rome ne fut, en somme, la capitale d’aucun peuple. Il lui faudra se fabriquer lentement une nationalité propre avec des éléments divers qu’elle triturera dans le moule de ses fortes institutions.

On a coutume de diviser l’histoire romaine en trois périodes. On distingue : la royauté (754-509 av. J.-C.) ; la république (509-30 av. J.-C.) ; l’empire (30 av. J.-C.-395 ap. J.-C.). Ces dénominations sont trompeuses. Sauf à de rares instants de la période dite impériale, Rome n’a jamais eu de souverains au sens que nous donnons à ce mot. Elle n’a eu que des dictateurs, temporaires ou à vie, individuels ou collectifs. La révolution qui, en 509, instaura la république ne fut qu’un mouvement aristocratique destiné à faire passer aux mains des sénateurs le pouvoir exercé jusqu’alors par un chef unique. Et c’est ce chef unique que quatre siècles et demi plus tard, César sentant le régime sénatorial irrémédiablement impuissant et corrompu, chercha à rétablir sous une appellation nouvelle.

Dès le principe, Rome se trouva dans l’obligation de faire la guerre pour imposer par la force un joug que ne légitimaient ni des frontières géographiques imprécises, ni des prétentions ethniques dénuées de fondement, ni des traditions historiques inexistantes. Devant faire la guerre, il lui fallut des armées et une population nombreuse pour en alimenter le recrutement. Tous les moyens lui furent bons aux fins d’accroître sa puissance numérique — et notamment, celui qui consistait à détruire les villes rivales une fois vaincues et à en transporter les habitants dans sa propre enceinte. Mais la population ainsi agglomérée, les aventuriers du début — mués avec une rapidité surprenante en une aristocratie orgueilleuse et jalouse de ses droits — entendaient la gouverner à leur guise et selon leurs idées. De là cette lutte des classes qui détermina l’aspect de la politique intérieure de Rome comme le militarisme obligatoire fixa les contours de la politique extérieure.

Ces prémisses diverses existèrent dès le début de Rome et c’est pourquoi il y a grand inconvénient à négliger l’étude des deux premiers siècles comme on le fait souvent. Bien loin qu’ils aient constitué un insignifiant préambule à ce qui suivit, c’est alors que s’imprimèrent en traits indélébiles les caractères essentiels de l’évolution future. Ce fut une période robuste ; par la durée gouvernementale d’abord. Sept dictateurs à vie se succédèrent, régulièrement élus ; la durée moyenne de leurs pouvoirs fut de trente-cinq ans ; le règne le plus court, celui d’Ancus Martius (640-616) fut de vingt-quatre ans et le plus long, celui de Servius Tullius (578-534) de quarante-quatre ; par la valeur individuelle ensuite : tous ces hommes étaient remarquables et c’est à leurs initiatives éclairées que Rome dut la rapidité et la solidité de son édification matérielle et morale. Mais — fait curieux et suggestif — tous étaient étrangers. Numa Pompilius et Ancus Martius, les deux premiers successeurs de Romulus étaient des Sabins. Tarquin l’ancien était, croit-on, fils d’un Hellène naturalisé étrusque. Étrusques aussi Servius Tullius et Tarquin le superbe. Ces princes se trouvèrent, comme nous venons de le dire, en présence d’une aristocratie organisée, résolue, tenace — et d’une plèbe de plus en plus nombreuse, assez justement mécontente de son sort, impulsive et agitée. Ainsi qu’il est si souvent advenu dans l’histoire, ils tendirent à s’assurer l’appui de la plèbe contre les grands. Et ce fut la cause fondamentale de l’hostilité du Sénat à leur égard. Ils ne disparurent pas cependant sans avoir décidé en quelque sorte de l’avenir.

Les initiatives de Servius Tullius constituent le premier grand tournant de l’histoire romaine. Pour en bien saisir l’importance, il faut se rendre compte de la façon dont jusqu’à lui, les rouages publics fonctionnaient et de ce que représentait en premier lieu la gens. On nommait ainsi une réunion des familles descendant d’un ancêtre commun, en l’espèce l’un des fondateurs de Rome. Au temps de Servius, Rome n’était vieille que de deux siècles. Cette aristocratie était donc elle-même d’assez récente date ; elle n’en avait ni moins d’exigences ni plus de souplesse. Nous sommes mal renseignés sur le nombre exact de ces groupements mais nous en connaissons les traits principaux. La gens avait sa vie propre, ses anniversaires, son culte et aussi des intérêts collectifs qu’elle défendait en même temps que les intérêts de chacun de ses membres. Elle se doublait d’une singulière institution qu’on nommait la « clientèle ». Les clients étaient des demi-serviteurs, esclaves affranchis ou affiliés volontaires qui faisaient partie de la famille à un rang inférieur et sans jouir d’aucun des droits du citoyen. Le chef de la famille était pour eux le « patron » qui, en échange de leurs services, les protégeait et, plus ou moins, les entretenait. Le chef de la « gens » siégeait au sénat ; les chefs des familles composant chaque « gens » étaient les « patriciens », seuls en possession des droits de citoyenneté c’est-à-dire pouvant non seulement voter mais acquérir, tester, etc L’assemblée des patriciens portait le nom d’assemblée « curiate » ou de « comices par curies ». Elle édictait certaines lois, nommait aux charges religieuses et, d’autre part, réglait les questions d’héritage, de testament, d’adoption, de possession du sol : questions qui, au regard d’une société fermée et fanatiquement attachée à l’idée de propriété, primaient toutes les autres.

Au sein de cette société qui, certainement, ne se fut pas développée telle quelle et dont la sève se fut promptement tarie, Servius Tullius jeta une semence nouvelle. Sous couleur de refondre et d’améliorer l’organisation militaire — et sans rien détruire de ce qui existait par ailleurs — il répartit tous les habitants de Rome en six classes d’après leur état de fortune. Chacun dut déclarer ce qu’il avait et les fausses déclarations furent punies avec une extrême sévérité, pouvant aller jusqu’à la confiscation et à la déchéance. La dernière classe se composait de ceux qui ne possédaient rien et — le service militaire étant considéré comme un honneur — n’étaient astreints en conséquence à aucun service. Par contre, dans les nouvelles assemblées par classes dites « comices par centuries » qui allaient se superposer aux comices par curies sans les remplacer, les votes étaient attribués de façon que la plus haute classe sur laquelle pesaient les plus lourdes charges militaires eût assez de suffrages pour contrebalancer à elle seule ceux des autres classes réunies. Ainsi les patriciens avantagés acceptèrent une réforme qui assurait d’autre part aux plébéiens la possibilité de s’élever, d’acquérir de l’influence et une situation proportionnées à la fortune qu’ils auraient su amasser ; d’où prime à l’enrichissement et au progrès et brèche faite dans la muraille qui jusqu’ici avait isolé complètement la plèbe de l’aristocratie. En agissant de la sorte, Servius Tullius prit rang parmi les profonds politiques. Son œuvre en effet, comme celle des législateurs vraiment grands, s’appliquait à féconder l’avenir et dépassait en portée la génération au milieu de laquelle elle avait été conçue.

Il est compréhensible que, préoccupés de pareils problèmes d’un caractère utilitaire et exact, les dictateurs des deux premiers siècles aient contribué à confirmer la mentalité romaine dans ses tendances pratiques, méticuleuses et sèches. Étroits, sans élan, se méfiant de l’enthousiasme, regardant avant tout aux résultats immédiats, les Romains avaient appris des Étrusques à exceller dans les travaux d’irrigation et d’assainissement, dans la construction des égouts, des canaux, des ponts, des aqueducs. Tout ce qui était susceptible de rendre la terre productrice, les monuments résistants, les communications aisées les intéressaient mais ces connaissances les contentaient. D’arts et de lettres ils n’avaient cure.

Aux Étrusques encore ils avaient emprunté l’aigle emblématique, les faisceaux des licteurs, l’ordre des cérémonies, mille détails de la vie publique et privée. Mais ils avaient répudié la forme fédérative de l’État étrusque ; ce système était incompatible avec leur orgueil et leur ambition. Rome prétendait régner seule, être Urbs, la ville unique, la ville par excellence. L’empreinte religieuse se marquait plus fortement que l’empreinte politique. C’était cette même religion craintive et superstitieuse qu’un historien a caractérisée en disant que l’homme n’y est pas à l’aise avec ses dieux et ne se met en rapports avec eux que « pour en obtenir un service ou éviter un mauvais traitement ». Pour le Romain comme pour l’Étrusque, tout est matière à de troublantes interprétations : le tonnerre, la grêle, la pluie, un accès d’épilepsie qui se produit dans une foule suffisent à indiquer que les dieux sont mécontents. D’Étrurie est venue aussi cette misérable coutume de dépecer des animaux pour chercher dans leurs entrailles des auspices favorables, coutume qui transforme le temple romain en un étal de boucher. La conduite des plus graves événements se règle sur des niaiseries. En l’an 324 on vit un général en chef s’abstenir de livrer bataille parce que les poulets sacrés refusaient de manger, ce qui impliquait de fâcheux présages. Il était infaillible qu’un jour vint où un autre chef militaire, jugeant le moment favorable pour livrer une bataille navale, ferait jeter à la mer les mêmes poulets sacrés en disant que, puisqu’ils ne voulaient pas manger, il fallait leur donner à boire. Seulement les superstitions une fois effondrées, il ne restait rien. La religion qui servit de fortifiant à bien des cités antiques ne fut, à Rome, qu’une entrave morale. Et les conséquences des conceptions religieuses romaines eussent été bien plus fâcheuses s’il s’était formé là, comme chez les Étrusques, une caste sacerdotale. Ce qui sauva Rome de l’oppression de sa propre théologie, absurde et tyrannique, ce fut l’heureuse absence d’une telle caste.

À la dictature à vie dont le dernier titulaire, Tarquin le superbe avait abusé, se plaçant au-dessus des lois et usant de procédés tyranniques, le sénat de l’an 509 substitua, si l’on ose ainsi dire, de la poussière de dictature. Le nouveau régime ne constitua point un véritable contrôle organisé et ne comporta aucune institution rappelant de près ou de loin nos gouvernements représentatifs ou nos ministres responsables. Ce fut un ensemble de charges spéciales, s’opposant, se faisant obstacle les unes aux autres au moyen de vetos tenus pour sacrés et permettant au titulaire de l’une de ces charges d’annihiler l’action des autres ou d’en suspendre l’effet. On comprend malaisément que la machine gouvernementale n’ait pas été constamment arrêtée et tout progrès rendu impossible par la complexité négative d’un tel système. Notre étonnement sur ce point fut partagé d’ailleurs par les Romains eux-mêmes ; Cicéron en fit une fois l’aveu. Ainsi il fut au pouvoir des « tribuns » d’opposer leur veto à une délibération des comices ou même à une décision des consuls — comme il était au pouvoir des « pontifes » de dissoudre brusquement une assemblée ou de casser ses décisions sous prétexte d’augures défavorables — comme il était au pouvoir des « censeurs » de restreindre pour indignité les droits politiques d’un citoyen pendant cinq ans : tout cela sans appel possible, souverainement. Les charges étaient brèves et jamais uniques. Il y eut deux consuls pour assurer le pouvoir exécutif et nommés pour un an seulement. Partout la méfiance se révélait à l’égard de ceux auxquels on confiait une charge. Et pourtant à ceux-là, on octroyait dans les limites resserrées et complexes à la fois de leurs spécialités, des pouvoirs dictatoriaux par bribes. La dictature elle-même, véritable, complète, demeurait en marge ; douze ans ne s’étaient pas écoulés depuis la révolution de 509 qu’on se trouvait amené à la rétablir temporairement. Dès l’an 498, il y fallut recourir en la limitant à six mois. Depuis lors, l’expédient fut souvent employé et les dictatures temporaires, en cas de péril public se succédèrent, centralisant tous les pouvoirs aux mains du titulaire.

Le reste du temps, c’est le sénat qui gouvernait. Simple corps consultatif jusqu’en 509, il comptait à cette date trois cents membres. Ce chiffre fut porté par la suite à quatre cents. Le sénat eut pour mission d’établir le budget, de conclure les traités, de diriger l’administration et, plus tard, de régler le sort des pays conquis. En fait, sa compétence s’étendit bien au delà. C’est qu’au milieu de la complication des charges annuelles, il représentait la permanence et par là, la majesté de la puissance romaine. La liste des sénateurs était dressée tous les cinq ans par les censeurs mais ceux-ci se bornaient à combler les vides faits par la mort ou à remplacer les indignes en cas de scandale. Ils invitaient à siéger dans l’auguste assemblée les citoyens qui s’étaient formés aux affaires en remplissant de façon satisfaisante les principales fonctions publiques. À Rome, le même homme pouvait être appelé successivement à l’exercice d’un commandement militaire, au maniement des deniers de l’État, à l’administration d’une province, aux fonctions de juge ainsi acquérait-il en certains cas la plus haute expérience et pouvait-il exercer sur l’opinion une autorité considérable.

Composé en majeure partie de tels hommes, le sénat qui avait commencé par se montrer mesquin et souvent peu compréhensif, s’éleva peu à peu au-dessus de lui-même. La conscience de sa dignité ne l’abandonnait pas dans l’adversité, ce qui a fait dire à Polybe que jamais les Romains n’étaient plus redoutables que sous la menace d’un grand péril. Le sénat, en plus d’une circonstance tragique, fut vraiment le redan du vouloir et de l’orgueil romains. Il eut souvent à montrer son courage car les débuts de la période dite républicaine furent difficiles et marqués des plus grands revers.

Tarquin avait laissé Rome non seulement pourvue de beaux et utiles monuments, mais possédant une armée de cent cinquante mille combattants. Il y laissait également des partisans. Au dehors les Étrusques, ses compatriotes, étaient naturellement portés à appuyer ses prétentions. La guerre éclata donc et se poursuivit longtemps en vue d’une restauration possible du dictateur déchu. La bataille du lac Régille en 496 mit fin aux entreprises des Tarquinistes ; mais les frontières avaient sensiblement reculé et il ne fallut pas moins de quatre-vingt-dix ans pour que la domination romaine put s’étendre à nouveau sur les territoires jadis soumis. Ce résultat ne fut atteint qu’en l’an 406 et la période qu’on peut appeler défensive ne fut close que dix ans plus tard, en 396, lorsque la ville de Véies, citadelle de la résistance aux ambitions romaines, fut enfin prise après un siège célèbre et interminable.

Jetons ici un regard sur l’armée du vainqueur et sur les particularités qui la différenciaient des autres armées contemporaines. C’était avant tout la « légion », cette véritable cité « en marche entre des murailles de fer » comme la qualifie un historien. Une légion au début comptait trois mille hommes ; Servius Tullius en porta le chiffre à quatre mille. Elle comprenait non seulement de l’infanterie (dix « cohortes » de fantassins) et de la cavalerie (dix « turmes » de trente cavaliers) mais encore tout ce qui était nécessaire pour camper ou soutenir un siège : machines d’assaut avec leurs servants, équipes de charpentiers, de forgerons, de charrons, de pionniers Ainsi chaque légion formait un tout parfaitement homogène et se suffisant à lui-même. Une discipline d’airain y régnait. Un chef put dire un jour en toute vérité que, de tous ses soldats, il n’y en avait pas un qui ne fut prêt sur son ordre à se jeter du haut d’une tour, la tête la première. L’entraînement était dur. Les hommes portaient tout leur bagage sur leur dos — soixante livres environ — et, ainsi chargés, on les exerçait à des marches régulières de plus de trente-cinq kilomètres qu’ils devaient arriver à fournir sans fatigue en cinq heures. Pour autonome qu’elle fut, la légion n’en était pas moins souple et « articulée ». Décrivant ses mérites, Bossuet dit : « On l’unit et on la sépare comme l’on veut : elle défile aisément et se rassemble sans peine ; elle est propre aux détachements, aux ralliements, à toutes sortes de conversions et d’évolutions ».

Cependant une défectuosité grave handicapait au début l’organisation romaine. Les soldats n’avaient point de solde ; les expéditions dès lors ne pouvaient être de très longue durée et l’armée revêtait un certain caractère d’intermittence. Il semble que le sénat ait eu une grande répugnance à accepter le principe de la paie réclamée par le peuple. Il n’y consentit qu’en 405. Dès lors les opérations de longue haleine telles que le siège de Véies devinrent possibles et la guerre changea d’aspect.

Il n’était que temps de fortifier par cette réforme opportune les rouages défensifs car un péril formidable allait fondre sur Rome. Les Celtes de Gaule, maintenant établis dans la vallée du Po, y avaient créé une sorte de « Gaule cisalpine» d’où ils avaient tendance à diriger de fructueuses expéditions vers le sud. Les ennemis de Rome les y incitaient. C’est dans ces conditions que se déclancha la ruée de 390. Les Celtes, que les Romains appelaient Gaulois, arrivèrent devant Rome, s’en emparèrent et la saccagèrent à tel point qu’on hésita à la rebâtir. Ce fut peut-être le seul moment de l’histoire où Rome faillit perdre confiance en son destin. Mais s’étant reprise, elle apporta dès lors à affermir et à étendre sa puissance un vouloir acharné et qui, cessant d’être instinctif comme il l’avait été parfois dans le passé, devint réfléchi et clairvoyant.

Le principal effort dut être dirigé au nord contre les Celtes fréquemment alliés aux Étrusques et qui, à maintes reprises, tentèrent de renouveler leur exploit de l’an 390. Rome ne pouvait avoir de sécurité que lorsqu’elle les aurait rejetés au-delà des Alpes. Il lui fallut deux siècles pour y parvenir. Ce ne fut qu’au bout de ce temps que le résultat visé se trouva obtenu. La prise de Milan consacra la conquête. Les villes de Plaisance, Crémone, Bologne et Parme enlevées aux Celtes, celles de Pise, Lucques et Modène enlevées aux Ligures furent repeuplées et des « colonies » fondées çà et là, selon le plan habituel aux Romains. Ces « colonies » n’avaient rien de commercial. C’étaient plutôt des garnisons, des manières de cités militaires composées de citoyens et de soldats romains avec leurs familles et chargées de maintenir dans l’obéissance les populations conquises.

À l’est et au sud-est, il y eût aussi un effort à faire, moindre en apparence mais dont les conséquences furent d’une bien autre portée. Là, dans la région des Apennins, se tenaient des montagnards rudes, indépendants, belliqueux qu’on appelait les Samnites. Pendant cinquante années les Romains s’appliquèrent à les réduire. Et ne pouvant y réussir, ils les exterminèrent. Une véritable terreur régna autour des assaillants qui déployèrent contre les Samnites toutes les ressources de la plus cynique cruauté. Or les Samnites disparus, Rome se trouva en contact direct avec cette partie de l’Italie qu’on appelait la Grande Grèce. Là s’étalaient déjà depuis des siècles, les nombreuses et opulentes cités dont l’émigration hellène avait parsemé la Sicile et les rivages avoisinants. Tarente notamment se sentit menacée par ce pouvoir nouveau qui s’approchait d’elle. À Venouse, en Apulie, Rome ne venait-elle pas d’établir une colonie forte de vingt mille hommes dans le but de surveiller le pays ? Tarente appela à son secours le roi d’Épire, Pyrrhus et entama les hostilités. On était en 280. Il n’y avait pas un demi-siècle qu’Alexandre était mort à Babylone et tout l’orient se trouvait encore dans l’agitation provoquée par les exploits du fabuleux conquérant et par les heurts de sa tragique succession. Plus près il y avait Carthage, en pleine prospérité commerciale. Tout un monde, tout un avenir nouveau s’ouvraient devant les Romains. Ces terriens qui n’avaient eu encore ni le temps ni le goût de regarder au-delà de la mer allaient se trouver brusquement en face de problèmes inattendus et qu’ils étaient mal préparés à solutionner. C’est ici un autre grand tournant de l’histoire romaine. Les réformes de Servius Tullius ont marqué le premier ; la guerre avec Tarente marque le second ; l’entreprise de César marquera le troisième.

Nous venons de voir où en étaient en 280 les forces militaires de la république et combien ces deux siècles de guerres italiennes les avaient grandies et affirmées. Il reste à examiner où en étaient ses forces sociales et comment avait évolué dans cet intervalle le conflit entre la plèbe et l’aristocratie.

L’aristocratie de naissance marchait vers sa prochaine disparition. La « gens » patricienne ne représentait plus qu’un élément insignifiant. Il y avait eu à l’origine peut-être trois cents de ces groupes familiaux. Dès le vme siècle, on n’en comptait plus que soixante et un, et vingt deux au iiime. Par contre, une nouvelle noblesse était en train de se constituer sur les ruines de la première. Elle se composait de tous ceux qui, ayant revêtu les insignes de quelques unes des grandes charges publiques, s’enorgueillissaient de cet honneur dont l’éclat rejaillissait sur leurs enfants. Par là une forme d’inégalité en remplaçait une autre. Ce n’était aucunement l’égalité, à laquelle d’ailleurs personne n’aspirait.

Car on aurait grand tort de s’imaginer que les revendications plébéiennes visassent à la suppression de la hiérarchie. Cela n’eût été conforme ni aux tendances de l’époque ni au tempérament du peuple romain. Les plébéiens, exclus au début de toute vie publique, gênés dans leur vie privée réclamaient simplement une place dans la cité. Tenus en marge de ses institutions et comme ignorés par elle, ils prétendaient y pénétrer. Tel fut le point de départ de leurs revendications et, comme ils avaient le nombre et qu’on ne pouvait tout de même point se passer d’eux, ils eurent assez rapidement gain de cause, du moins dans le domaine politique. Il leur fallut pourtant recourir fréquemment à la grève ou à la sédition. La grève de 493 est célèbre. Tout le prolétariat se retira sur le mont Sacré ; le sénat dut parlementer et concéder l’institution du tribunat. Les tribuns, porte-paroles de la plèbe, jouirent dès lors de prérogatives grandissantes. Dès 475, ils se sentaient assez forts pour tenir tête aux consuls et censurer les actes de ceux-ci. De nouveaux comices furent créés qu’on appela « comices par tribus ». C’étaient en quelque sorte des assemblées par arrondissements qui eurent notamment pour mission d’élire les dix tribuns. Puis le peuple réclama des lois écrites car les jugements n’étaient encore rendus que d’après la coutume. Le code fameux dit des xii Tables, rédigé par les patriciens, s’inspirait surtout des intérêts de ceux-ci mais des modifications radicales ne tardèrent pas à y être introduites. La plus conséquente fut probablement celle qui, en 445, autorisa le mariage entre patriciens et plébéiens. Dans le droit romain, entièrement basé sur le culte de la famille, le mariage constituait l’acte solennel et important par excellence. La réforme de 445 peut être considérée pour les plébéiens comme une sorte de « prise de la Bastille » dont tout le reste devait découler. En effet ils furent successivement admis au consulat, aux commandements militaires, à la censure, à la préture, au pontificat. En l’an 355 un plébéien se vit confier la dictature. Puis il fut décidé que l’un des deux consuls en charge serait obligatoirement un plébéien. Maintenant ceux-ci partageaient toutes les charges jadis réservées aux patriciens tandis que les patriciens continuaient d’être exclus du tribunat. Or le tribunat étant un des postes les plus influents et par conséquent les plus enviés, il devait advenir que des patriciens arrivistes, désertant leur caste, se fissent adopter par des plébéiens pour avoir le droit de briguer les suffrages populaires en vue de devenir tribuns. Ce jour là la revanche fut complète.

Mais des satisfactions de cet ordre et la conquête d’avantages politiques ne pouvaient résoudre la question sociale laquelle avait un autre aspect bien plus inquiétant. C’étaient l’inégalité croissante dans la répartition de la richesse et le mouvement pour ainsi dire mécanique qui la faisait affluer entre les mains de quelques uns et organisait la pauvreté chez tous les autres, détruisant à mesure qu’elles se formaient ces classes moyennes dont précisément Rome par sa constitution et sa situation se trouvait moins à même de se passer qu’aucune autre cité.

Au début, les guerres incessantes ne laissaient pas au légionnaire le temps de cultiver son petit domaine rural. Et comme, ainsi que nous l’avons dit, il ne recevait point de solde en ce temps là, il avait été forcé de recourir peu à peu à l’emprunt. L’usure — qu’on a appelée le vice romain — avait sévi autour de lui. Bientôt la grande masse des plébéiens s’étaient trouvés aux prises avec de lourdes dettes : situation vis-à-vis de laquelle la loi romaine ne transigeait pas. L’endetté pouvait être emprisonné, ses biens saisis, lui-même et les siens vendus comme esclaves. D’autre part, ces mêmes guerres qui appauvrissaient ainsi les plébéiens enrichissaient les patriciens lesquels s’emparaient des terres de l’État les unes après les autres et dans des conditions fort avantageuses pour eux. On distinguait à Rome la propriété privée et la propriété publique. Cette dernière n’était aliénable que par une loi et de façon tout à fait exceptionnelle. Mais elle pouvait donner lieu à une sorte de location indéterminée comportant le prélèvement d’un dixième des récoltes. Le défrichement et la mise en état incombant à l’occupant, des capitaux étaient indispensables pour une pareille opération qui ne pouvait être tentée fructueusement que sur une assez grande échelle. Le domaine public s’étant considérablement agrandi par suite des conquêtes et des confiscations opérées sur les peuples voisins, les patriciens et les riches se firent attribuer la plus grande portion des terres tombées de la sorte dans le patrimoine de Rome. Pressurant les plébéiens endettés dont les champs se trouvaient voisins des leurs ou enclavés par eux, ils se firent céder ces champs de gré ou de force. Puis ils se dispensèrent peu à peu de payer les redevances et, pour la culture et le service des grands domaines ou latifundia ainsi créés par eux, ils employèrent des esclaves que l’obligation du service militaire n’atteignait pas et dont le misérable entretien ne leur coûtait guère. Enfin, par une inexcusable anomalie, ces terres dont la propriété théorique demeurait à l’État, n’étant pas inscrites au cens, ne payaient pas d’impôts. Tel était l’ensemble des circonstances grâce auxquelles la petite propriété disparaissait rapidement et avec elle la classe des hommes libres.

Dès les premières années de la république, le problème s’était posé puisqu’en 486 le consul Spurius Cassius, voulant y porter remède, proposa de révoquer les concessions territoriales faites aux patriciens et de répartir entre les plébéiens une large part des terres de l’État. Et telle était déjà la violence des passions surexcitées par l’intérêt personnel que Cassius, en butte à la haine des riches, finit par être mis à mort après un honteux simulacre d’instruction judiciaire. Le mal s’étendit. De temps à autre, la distribution de quelques hectares ou une sorte d’amnistie consentie aux endettés ne servirent que de palliatifs provisoires et insuffisants. En l’an 376 Licinius fit enfin passer les lois appelées de son nom Liciniennes. Ces lois enrayèrent pour un siècle environ la décadence. Elles limitaient le droit d’utilisation du domaine public par les particuliers et imposaient à chaque occupant l’obligation d’y employer un certain nombre d’hommes libres. L’agriculture s’en trouva ranimée et l’accaparement des terres interrompu. Mais le profond ébranlement économique et moral qui allait résulter de la chute de Carthage ne devait pas permettre aux lois Liciniennes de rétablir de façon durable les bases sociales de la république.

ii

Le royaume d’Épire traverse l’histoire à la manière des météores qui fulgurent un instant et disparaissent. Pyrrhus et ses soldats semblent n’avoir été là que pour jouer le lever de rideau du drame prochain et fournir l’incident occasionnel qui va déclancher l’intrigue. En effet, les événements se déroulent dès lors avec une implacable logique, enchaînés les uns aux autres. Vainqueurs de Pyrrhus à Bénévent et ayant soumis Tarente, les Romains s’emparent de Rhegium (Reggio) en 271. Les voici devant la Sicile dont ne les sépare plus qu’un étroit bras de mer. Le blé de Sicile est devenu de plus en plus nécessaire à la subsistance de Rome. L’occasion d’ailleurs est favorable. Des pirates de Messine sont en lutte avec Syracuse. Or dans cette lutte, Syracuse a l’appui des Carthaginois qui, évincés naguère de l’île par les Grecs, tournent toujours autour avec la pensée d’en tenter à nouveau la conquête. Ainsi le grand duel des guerres dites « puniques » s’engage. En parcourant l’histoire phénicienne nous en avons contemplé le panorama. Du côté romain, la vue est un peu différente ; le détail perd de l’importance au profit des circonstances concomitantes. La guerre contre Carthage n’établit pas seulement les Romains en Sicile. Elle les conduit en Corse et en Sardaigne où il leur faut se fortifier. Elle les entraîne ensuite en Espagne où les aventureux capitaines carthaginois cherchent de fructueuses compensations à leurs premières défaites — et en Macédoine où Annibal a su nouer une alliance avantageuse. Cent vingt années de guerres presque incessantes, cent vingt années d’un effort gigantesque où la fermeté et la constance du sénat romain répondent souvent à la vaillance et à l’endurance de ses légions, cent vingt années d’une lutte au cours de laquelle on chercherait en vain la possibilité d’une paix solide et durable en sorte qu’on ne peut vraiment reprocher à Rome de n’avoir point su la conclure. Entre la prise d’Agrigente (262 av. J.-C.) et cette année 146 qui voit tomber à la fois Carthage et Corinthe et l’Afrique du nord et la Grèce devenir en même temps « provinces romaines », il n’y a pas une seule vraie fissure où accrocher une entente. C’est la bataille pour la possession de la Méditerranée qui continue. Sans cette possession ni Rome, ni Carthage — capitales pléthoriques dépourvues de bases nationales suffisantes — ne pourraient plus vivre désormais. Il faut que l’une s’efface devant l’autre. Et l’on comprend la passion formidable qui soulève les deux adversaires et leur fait accomplir ce double prodige d’improviser, Carthage des armées dont elle n’avait pas les éléments et ignorait le maniement, Rome des flottes qu’elle n’avait appris ni à construire ni à diriger. La victoire vint aux Romains absolue, totale, universelle, dépassant leurs rêves les plus ambitieux puisque, si loin que portassent leurs regards, ils ne voyaient plus d’ennemis capables de leur résister — annihilée pourtant par la déchéance intérieure qui allait en moins d’un siècle les conduire à l’abîme et obliger César à chercher en dehors d’eux les éléments d’une nouvelle construction à laquelle Rome ne fournirait plus qu’une façade et un nom.

La décadence se manifesta moralement, socialement, économiquement, politiquement. Tout craqua à la fois parce que tout était plus ou moins vermoulu, hormis l’armée. Les historiens se sont souvent arrêtés, surpris devant le peu de résistance de la « vertu romaine » aux influences corruptrices des richesses affluant à Rome après sa victoire mais ils n’ont pas tenu assez compte de ce qu’il y avait d’affecté et d’ostentatoire chez les anciens Romains dans cet « amour de la pauvreté » devant lequel Bossuet s’extasiait. Rome s’honore certes de grands caractères dont l’intègre austérité fut sans taches. N’empêche que, de très bonne heure, on discerne chez ses dirigeants la cupidité rusée et insatiable du paysan convoitant la terre et l’on sait ce que cette passion là est susceptible d’engendrer d’hypocrisie. Les scandales agraires et la façon dont ils se répétèrent nous renseignent d’ailleurs clairement. Nous avons vu Cassius payer de sa vie sa courageuse tentative pour y porter remède et, un siècle plus tard, Licinius réussir dans la sienne. Mais l’accaparement des terres par les riches ne tarda pas à recommencer et, de nouveau, les grands domaines éliminèrent la petite propriété et le travail servile couvrit les campagnes.

L’esclavage était un chancre ancien. Dès les premiers temps de la république, il y avait eu des soulèvements de la part des esclaves exaspérés par les mauvais traitements. Maintenant ils pullulaient. On avait un esclave à partir de deux cent cinquante francs. L’offre croissait encore plus vite que la demande du fait des prisonniers de guerre vendus après chaque campagne. Ainsi la seule guerre de Macédoine se termina par la vente après capture de cent cinquante mille hommes libres. Des spéculateurs accompagnaient les armées pour présider à ce honteux trafic. Il faut ajouter à cette source d’approvisionnement les rafles faites sur les côtes de la Méditerranée orientale par les pirates, ceux de Cilicie notamment qui fournissaient le grand marché d’esclaves de Délos. Strabon dit qu’on y vendait jusqu’à dix mille esclaves en un seul jour. Le marché de Rome devint plus important encore. Les endettés vendus au profit de leurs créanciers ou devenus la propriété de ceux-ci et les enfants d’esclaves (un véritable élevage tendait à s’organiser chez les riches qui en possédaient en grand nombre) contribuaient à l’accroissement de la population servile. Le sort de tous ces malheureux allait en empirant. On était bien loin de la douceur athénienne ; l’esclave rural souffrait le plus souvent les pires traitements. C’était une chose sans individualité dont le maître disposait selon ses besoins avec la plus parfaite inconscience. Les exceptions qu’on cite complaisamment n’apportent qu’une bien légère compensation à l’iniquité générale. L’esclave citadin avait plus de raisons d’espérer l’affranchissement ; ce terme trompeur du reste ne désignait qu’une émancipation très relative. Le maître avait souvent intérêt à s’entourer de nombreux affranchis qu’il utilisait de mille façons et qu’il remplaçait par de nouveaux esclaves plus frais et plus résistants car l’influence délétère d’une pareille condition les usait rapidement. Le temps devait venir où les affranchis seraient si nombreux à Rome qu’ils finiraient par l’emporter sur les citoyens d’origine libre mais, à l’époque dont nous parlons, tel n’était point le cas. On s’est souvent demandé si les esclaves, eu égard à leur nombre, n’auraient pu secouer le joug qui les opprimait. Ils le tentèrent. La révolte de l’an 134 permit à un esclave sicilien, Eunus, de réunir sous ses ordres une véritable armée de soixante-dix mille hommes. En 103 l’Italie fut le théâtre d’une semblable rébellion. Il y eût des répercussions en maints endroits mais la possibilité d’organiser véritablement de pareils mouvements faisait défaut ; ils ne donnaient lieu qu’à des troubles sanglants et passagers.

À côté de la richesse territoriale qui reposait d’aplomb sur une extension incessante de l’esclavage, une richesse mobilière et bancaire s’était spontanément développée par suite de l’afflux des capitaux. On s’est essayé à préciser les chiffres ; la chose est malaisée. Du moins savons nous qu’en douze ans de temps, Rome ne leva pas moins de cent cinquante millions de francs de contributions de guerre sur les peuples vaincus. De l’an 208 à l’an 167, le total de ces contributions atteignit un milliard. Il advint qu’à l’issue d’une seule campagne, le vainqueur rapporta quarante-cinq millions : tout cela sans compter les lingots, les pierres précieuses, les objets en or massif dont on faisait rafle — sans compter non plus les gratifications aux soldats que l’on prélevait sur l’ennemi et le pillage auquel ceux-ci se livraient sur place avec l’agrément de leurs chefs.

Ces trésors furent étalés imprudemment aux yeux du public dans les « triomphes », cérémonies dont la pompe se déroulait à travers la ville et le Forum lorsque le général victorieux les parcourait, escorté de ses guerriers, pour monter au Capitole. Cela s’était fait d’abord simplement, en manière de récompense civique puis on y mêla des éléments de curiosité tels que les éléphants de guerre capturés dans le camp de Pyrrhus après sa défaite. Finalement les cortèges se déployèrent avec un luxe croissant, un véritable luxe de parvenus. Lorsque Paul-Émile, après ses victoires de Grèce et de Macédoine, se rendit au Capitole, il était précédé de trois mille hommes portant des vases remplis d’or tandis que deux cent cinquante chariots promenaient les statues, les objets d’art enlevés aux temples, aux monuments publics, aux collections privées. De tels spectacles étaient bien faits pour tourner la tête du peuple, l’incliner à la vanité et à la paresse, l’inciter à réclamer de ses dirigeants qu’ils le nourrissent et l’amusent. Panem et circenses, du blé et des représentations, ce sera désormais l’éternelle devise des foules romaines.

Qu’était-il ce peuple qui emplissait les rues de Rome ? Ramenés à la vie, les grands ancêtres ne l’eussent certainement pas reconnu. Des vrais Romains, des « hommes libres » selon la formule d’autrefois, on n’en voyait plus guère. Ceux qui restaient, pour la plupart servaient à l’armée. Dans cette ville en laquelle le monde méditerranéen reconnaissait maintenant sa capitale circulaient, par contre, des représentants de toutes les nations soumises et de tous les métiers, avouables ou non : les uns tendus vers l’aventure et le succès, les autres déchus et résignés à la vie médiocre, tous se drapant dans le même orgueil, légitime ou usurpé, du nom romain et confondus dans un culte unanime du moindre effort. Les mêmes sentiments, à peine atténués par l’expression plus nuancée, dominaient la haute classe. L’argent devenait le seul dieu ; le travail honnête et probe demeurait méprisé. Cicéron n’a-t-il pas écrit que « tout ouvrier exerce une profession vile et sordide car rien de noble ne peut sortir d’une boutique ou d’un atelier ». Prêter à des taux aussi élevés que possible constituait la principale source d’enrichissement sur place. Au loin, il y avait l’exploitation des nouvelles provinces. Jadis les territoires annexés étaient voisins ; on se bornait à les confisquer. Mais des « provinces » comme la Grèce, l’Afrique du nord, l’Espagne, il fallait bien les administrer, d’autant qu’elles contenaient des richesses bonnes à exploiter. Les mines espagnoles, par exemple, donnaient des bénéfices énormes. Polybe dit que quarante mille esclaves y travaillaient Or Rome ne possédait point d’agents spéciaux préposés par l’État à la perception des impôts, des droits de douane, des produits des forêts, salines, etc… Pour tout cela, les censeurs s’adressèrent à des groupes de capitalistes. On procédait par voie d’adjudication donnant la préférence au plus offrant. Les compagnies adjudicataires cherchèrent à leur tour de gros bénéfices en pressurant les contribuables. C’est de là, finalement, que devait sortir la guerre civile. Entourés de tels exemples, les fonctionnaires envoyés dans les provinces conquises pour les gouverner « au nom du sénat et du peuple romain », se livrèrent aux pires exactions. La première des lois édictées pour mettre un frein à la cupidité de ces personnages remonte déjà à l’an 149. Par la suite on en édicta d’autres mais elles demeurèrent inefficaces. Un ploutocratisme sans scrupules et sans frein submergeait Rome et les territoires soumis à son pouvoir.

Sur quel frein aurait-on pu compter ? Il n’y avait plus de religion et il n’y avait jamais eu de culture. Ce dernier point est un de ceux que les historiens ont le plus généralement négligé. En louant la belle simplicité de la pédagogie romaine, ils oublient d’indiquer à quoi cette pédagogie se réduisait. En fait il n’existait pas d’écoles à Rome et l’on se contentait d’y faire apprendre aux jeunes hommes le copieux catalogue des dieux et déesses, certains textes de lois et quelques chants. Quant à l’histoire, il va de soi qu’elle se bornait à une énumération de batailles et qu’on ne s’avisait point d’enseigner le détail des conflits sociaux propre à affaiblir la discipline et à semer des germes d’insubordination. Tout au début quand les mœurs familiales étaient encore patriarcales et que même les fils des esclaves de la maison étaient parfois admis à s’instruire à côté des fils du maître, un pareil programme pouvait suffire à engendrer des vertus civiques mais son insuffisance à développer l’esprit ne pouvait manquer de se faire enfin sentir. On fut long à s’en rendre compte. Parlant des anciens Romains, Cicéron dit : « Ils n’ont certainement jamais désiré que l’État s’occupât de réglementer l’éducation et de l’organiser sur un modèle uniforme » et Cicéron ajoute ces mots faits pour surprendre : « Les Grecs y ont pris beaucoup de peine sans aucune nécessité. » De son temps cependant on commençait d’en juger autrement.

Vers l’an 270, un certain Livius Salinator avait confié au nommé Andronicos, grec de Tarente et esclave affranchi, le soin d’enseigner à ses fils la langue grecque, l’histoire et la philosophie. Andronicos était-il qualifié pour pareille besogne ? Il est permis d’en douter à en juger par l’abominable traduction de l’Odyssée que confectionna ce professeur improvisé afin de servir de livre de classe à ses élèves. Cette traduction, paraît-il, demeura longtemps en vogue. Ayant ainsi débuté, Andronicos introduisit à Rome, en le déformant moins cruellement, le théâtre grec auquel le peuple s’intéressa. Beaucoup plus tard, à l’occasion des victoires remportées sur les Carthaginois, il composa un hymne à Junon qu’une troupe de jeunes filles chanta et dansa en plein Forum. Ce qui a fait dire à Gaston Boissier qu’Andronicos avait fait connaître successivement aux Romains l’épopée, le drame et la poésie lyrique. C’est ainsi, en effet, que ceux-ci prirent contact avec les lettres grecques.

Ils auraient pu le faire beaucoup plus tôt s’ils en avaient éprouvé le besoin : apparemment ne l’éprouvaient ils pas. Dès les premiers temps de la république, des rapports directs avaient existé avec la Grèce ; et non point de simple rapports de commerce. Des artistes grecs décorèrent de fresques les murs du temple de Cérès à Rome. Quand il s’agissait d’architecture utilitaire, les Romains d’alors s’adressaient aux Étrusques ou s’inspiraient d’eux mais pour l’architecture décorative, ils avaient recours au Grecs. Chose plus notoire ; quand, en l’an 454, les plébéiens avaient réclamé des lois écrites, une délégation de jurisconsultes avait été envoyée en Grèce pour y étudier le droit et la législation. Par la suite la renommée de l’oracle de Delphes provoqua la venue de députations romaines empressées à le consulter. Mais le souci de la culture littéraire continua de faire défaut. Le fâcheux fut que lorsqu’il se manifesta, non seulement la Grèce était tombée en décadence mais encore les messagers de sa pensée furent le plus souvent des coureurs d’aventure, esclaves affranchis, gens déracinés ou sans traditions qui servaient volontiers de secrétaires, d’entremetteurs, de commis-voyageurs aussi bien que de maîtres d’école. À côté de ces hommes toutefois, il y en eût — tels Panætius et Polybe, qui créèrent des centres de véritable culture. Polybe résida plus de dix-sept ans dans la maison de Paul-Émile, y forma le fils de celui-ci, Scipion Émilien et y composa son grand ouvrage historique. L’influence de Polybe fut énorme sur la jeunesse à la fois militaire et lettrée qui se groupait autour de Scipion et sur les hommes politiques et les généraux qui fréquentaient chez son père. Ce ne fut pourtant qu’une élite. Pour comprendre à quel degré la masse des Romains étaient encore dépourvus de culture, il convient de se rappeler le mot de Mummius avertissant en 146 av. J.-C. les pilotes chargés de transporter à Rome les statues et œuvres d’art enlevées de Corinthe, après la prise et le sac de cette ville, « qu’ils auraient à remplacer les objets brisés ou détériorés » — et celui d’Anicius assemblant dans un théâtre les meilleurs musiciens de Grèce et, pour apprécier leur talent, leur enjoignant de jouer ensemble chacun son meilleur air. La postérité a, semble-t-il, pris trop au pied de la lettre les véhémentes apostrophes du fameux Caton et de ses disciples, accusant la Grèce d’avoir « corrompu » Rome. Caton lui-même d’ailleurs ne fut pas exempt de certaines faiblesses qui enlèvent à ses intransigeances et à ses indignations beaucoup de droits au respect qu’on leur a témoigné. On se demande en vérité comment les Romains auraient eu accès à la culture intellectuelle sans la Grèce.

En ce qui concerne la religion romaine, ce que nous en avons déjà dit suffit à expliquer son peu d’emprise sur les âmes. Depuis longtemps les patriciens n’y avaient plus cherché qu’un prétexte à défendre ce qui subsistait encore de leurs privilèges honorifiques. Les plébéiens, eux, s’en étaient détachés, n’y trouvant ni consolation ni attraits. Dès qu’ils connurent les dieux grecs, Apollon, Déméter, Dionysios, Perséphone, ils s’éprirent de leurs mythes et de leurs légendes. Puis ce furent les dieux égyptiens. Ces cultes d’orient donnaient lieu à des cérémonies originales, vivantes. La pompe en flattait le regard tandis que le symbolisme en intéressait l’esprit. Cela n’empêchait pas d’ailleurs l’incrédulité de faire de rapides progrès dans toutes les classes. À force de discuter librement les aspects de la spéculation philosophique, les penseurs grecs inclinaient maintenant vers une sorte de tranquille athéisme que la mentalité romaine était encore trop fruste pour affronter sans péril. De tout cet ensemble de circonstances résulta une rapide déchéance morale qui se traduisit en faits précis. Intrigues, crimes, débauches se multiplièrent ; des scandales publics et privés éclatèrent en abondance.

Ainsi tout annonçait une crise vers laquelle s’établissait une sorte de convergence générale. Existait-il un moyen d’en détourner la menace ? Il y en avait un. C’eût été d’unifier juridiquement l’Italie et de la faire entrer tout entière dans la cité romaine, de remplacer ainsi le gouvernement d’une ville par celui d’une nation et de puiser dans une semblable réforme les éléments de la régénération devenue indispensable. Pour bien apprécier la portée d’une telle solution, il convient de se représenter la diversité des régimes imposés par Rome aux villes soumises à sa domination. Les unes jouissaient du droit de cité complet, c’est-à-dire du plein exercice des droits politiques combiné avec le bénéfice des lois civiles romaines. D’autres, au contraire, ne possédaient pas le plein exercice de ces droits. Il y avait des villes « sujettes », généralement celles qui jadis avaient capitulé sans conditions et qui restaient sous la férule directe du vainqueur. Certaines étaient dites « préfectures » ; un régime spécial leur était octroyé avec, à la tête de leur gouvernement, un préfet romain. Il y avait encore des villes « fédérées » qu’un traité d’alliance comportant quelque tribut ou l’entretien d’une garnison romaine, unissait à Rome. Le sénat avait ainsi à sa disposition tout un arsenal d’avantages réels ou de titres flatteurs comme aussi de mesures restrictives ou coercitives dont il se servait habilement pour dissocier les intérêts, les opposer les uns aux autres et par là empêcher toute coalition en rendant dissemblables, d’une ville à l’autre, les privilèges et les risques. Jamais on ne poussa plus loin les précautions inspirées par la maxime fameuse : divide ut imperes. Diviser pour régner.

Tout d’abord la péninsule italienne n’avait pas trop eu à se plaindre d’un état de choses qui lui procurait l’ordre à défaut de la liberté. Mais peu à peu la tyrannie romaine avait pesé sur elle avec une lourdeur croissante. Les charges militaires d’ailleurs s’étaient faites écrasantes par tout ce qu’il avait fallu fournir d’hommes et de matériel pour des guerres de plus en plus fréquentes, longues et lointaines. Les Italiens — ils formaient maintenant une sorte de confédération morale dont le sentiment de la justice de leur cause constituait le lien — firent entendre des doléances, puis des remontrances, mais en vain. Rome ne voulait pas comprendre. Pourtant dès le début du iime siècle, il s’était rencontré chez elle des citoyens assez éclairés pour apercevoir les bienfaits d’une politique d’unification. De ceux-là, Scipion Émilien et, plus tard, le tribun Drusus furent les chefs éloquents ; il est à remarquer que l’un et l’autre furent assassinés.

Le jour devait arriver où les Italiens perdraient patience. En face d’une situation de plus en plus troublée, ils s’uniraient et prendraient les armes. Ce serait cette étrange lutte de trois années (91-88 av. J.-C.) qu’on a si faussement appelée la « guerre sociale » et qui fut en réalité la guerre de l’indépendance italienne. On ne saurait lui comparer que celle dite de « sécession » qui, près de deux mille ans plus tard, devait ébranler la grande république des États-Unis.

Rome aussi fut en péril et, pour son malheur, elle triompha. La défaite lui eut permis de reconstituer son pouvoir sur des bases plus saines sans rien perdre de ses caractères essentiels. Car la « république italienne » qui luttait alors contre elle, s’était formée à son image avec un sénat, deux consuls, douze préteurs et une armée de légionnaires éprouvés. D’ailleurs Rome ne força la victoire hésitante qu’en décrétant une manière d’amnistie préalable et en facilitant aux villes d’Italie l’accession au droit de cité. Ainsi le but que poursuivaient les coalisés se trouva partiellement atteint mais sans que la corruption romaine eût reçu la leçon qu’elle méritait. La crise intérieure qui depuis longtemps sévissait à Rome et qui mettait aux prises le sénat et les ploutocrates n’en fut pas interrompue. Ce n’est pas que les deux partis fussent séparés par une démarcation absolue — il y avait des ploutocrates de chaque côté — ni surtout par une sensible différence de niveau moral ; les scrupules n’abondaient ni à droite ni à gauche. La question des tribunaux avait provoqué le conflit. Qui aurait main-mise sur eux ? Le parti du sénat comprenait la noblesse fonctionnariste qui avait remplacé l’ancienne aristocratie patricienne et qui fournissait ces gouverneurs provinciaux dont les exactions et les méfaits allaient se multipliant chaque jour. Les ploutocrates eux, tenaient le réseau des grandes compagnies qui affermaient le recouvrement des impôts et autres services publics et pressuraient les populations avec une dureté et une iniquité grandissantes. Or les tribunaux devant lesquels les victimes de ces procédés portaient plainte se trouvaient composés de sénateurs. Les ploutocrates prétendaient y faire entrer leurs représentants afin de s’assurer l’impunité. Il avaient fini par y réussir grâce au tribun Caïus Gracchus qui avait remplacé son frère le généreux et brillant Tiberius Gracchus, l’une des plus séduisantes figures de l’histoire romaine, mort victime de son zèle à résoudre la question sociale. Tiberius Gracchus (132 av. J.-C.) avait voulu, en reprenant l’œuvre de Cassius et de Licinius, l’approprier aux besoins du jour. Des haines forcenées s’étaient levées autour de lui et avaient eu raison de son talent et de son courage. Irrité par cet échec immérité et par le triste spectacle d’une société en décomposition, Caïus Gracchus se laissa entraîner à une politique plutôt démagogique. Par son initiative, pour faire opposition au sénat, les tribunaux furent livrés aux ploutocrates. Dès lors il n’y eut plus ni police ni lois ni magistrats capables d’enrayer le désordre et la discorde. La guerre de l’indépendance eut pu être une sorte de cran d’arrêt ; il n’en fut rien.

iii

Longtemps l’armée s’était maintenue à peu près intacte. Deux hommes, Marius et Sylla, la transformèrent, le premier en l’unifiant, en y appelant les prolétaires, ceux qui ne possédaient aucune parcelle du sol et auxquels la constitution romaine avait toujours dénié le droit de porter les armes — le second en la dévoyant, en la tournant contre l’État, en faisant d’elle un instrument d’ingérence et de pression politiques au service de celui qui la commandait. On représente trop souvent Marius et Sylla comme des chefs de parti. Ce sont les circonstances et aussi leurs tempéraments particuliers qui orientèrent l’un vers la démocratie, l’autre vers l’oligarchie mais ils ne se souciaient véritablement que de leur propre fortune et ils n’avaient ni l’un ni l’autre ce respect discipliné des institutions par lequel la puissance de Rome avait pu s’édifier dans des conditions défavorables et se perpétuer si longtemps malgré tant de causes de décrépitude. Personne, en somme, n’avait encore osé porter la main sur ces institutions sacrées. Marius en confisquant littéralement le consulat à son profit, Sylla en s’attribuant une dictature sans frein (83-79) et en l’exerçant le plus brutalement, les ébranlèrent définitivement. On peut dire que le jour où Sylla marcha sur Rome à la tête de ses troupes, la succession de la république se trouva virtuellement ouverte.

Tout cela s’était passé au milieu des plus grands périls que put courir un État. La crise avait débuté par l’affaire d’Afrique. Après avoir annexé le territoire de Carthage, les Romains avaient délimité sur la côte deux royaumes vassaux, celui de Numidie correspondant à peu près à l’actuelle province de Constantine et celui de Maurétanie (Algérie et Maroc). Le roi de Numidie, Micipsa mort en 118 avait laissé comme régent et tuteur de ses deux fils leur frère bâtard Jugurtha, homme ambitieux et rusé qui s’était aussitôt emparé du trône et depuis lors tenait tête à Rome. Il achetait tout le monde, aussi bien, dit G. Ferrero « les commissaires envoyés pour épier ses manœuvres que les sénateurs chargés de le juger et les généraux qui venaient le combattre. » Et cela en dit long sur la vénalité qui régnait déjà dans les rangs romains. On avait donc le spectacle singulier de la plus puissante république incapable de maîtriser à sa porte un petit royaume barbare. Marius, placé à la tête des légions, mit fin par son énergie à un tel scandale. Ce fut l’aurore de sa popularité. Elle atteignit au plus haut lorsque, l’an 102 av. J.-C., il tailla en pièces à Aix sur le sol gaulois les hordes teutoniques qui, descendues en masses compactes le long de la vallée du Rhône dévastaient tout sur leur passage. En cette occurrence, Marius fut vraiment un des sauveurs de la civilisation méditerranéenne mais il en résulta une sorte d’affermissement de l’emprise romaine sur le territoire gaulois et comme un engagement d’en conquérir davantage.

Ensuite il y eût l’Espagne où, depuis Annibal, on guerroyait sans cesse et où Sertorius (82-73) proconsul révolté — sinon contre sa patrie du moins contre ceux qui l’exploitaient — tenta de se constituer un royaume en y créant une armée indépendante, un arsenal, une école militaire Quant à l’orient, le fameux Mithridate devenu souverain du Pont y mena contre Rome une guerre de quarante années (104-63), l’une des plus romanesques de l’histoire. Cet infatigable asiatique qui se posa un moment en défenseur de l’hellénisme sut tendre aux Romains pièges sur pièges, leur suscita obstacles sur obstacles, changeant à tout moment de plan, d’outil et de méthode, les entraînant contre leur gré à des conquêtes et à des confiscations successives et coûteuses. C’est dans ces entreprises lointaines que l’armée romaine acheva de devenir une sorte de rouage autonome aux mains de chefs qui tenaient originairement leurs pouvoirs du sénat mais n’hésitaient guère à les proroger illégalement. « Le pillage militaire, dit Ferrero, était désormais l’industrie la plus lucrative en Italie. » Aussi des civils improvisés généraux tendirent-ils de plus en plus à commander les troupes. Mais ils eurent de moins en moins l’autorité nécessaire pour y maintenir la discipline d’antan. Il fallut, sous peine de rebellions continuelles, en adoucir les formes. Il fallut aussi admettre les soldats au partage des dépouilles et des richesses ennemies : partage fort inégal d’ailleurs. Lorsque Pompée amena à soumission le roi d’Arménie Tigrane, il exigea de lui la distribution de sommes qui équivalaient à environ trente-huit francs pour chaque soldat, huit cents francs pour chaque centurion et huit mille francs pour chaque tribun mais pour lui-même il réclama vingt-huit millions. On conçoit qu’il lui ait plu de s’attarder en cet orient privilégié que, de la mer Noire au Nil, il rançonna copieusement. Au retour, il versa spontanément quelques soixante-dix millions au trésor de la république, se dispensant ainsi de dire combien il en gardait pour lui. Sur une moindre échelle presque tous agissaient de même. Lorsque Cicéron devint gouverneur de la Cilicie, il fut épouvanté de contempler « l’immense désolation d’une province romaine dévastée par les usuriers et les politiciens venus d’Italie ».

Ainsi les rapines militaires et les fourberies diplomatiques s’accumulaient à la périphérie d’un empire au centre duquel n’existait plus que l’anarchie gouvernementale. Non qu’une révolution eût abattu les anciennes formes du pouvoir. Au contraire elles subsistaient avec leur complexité de conception et le réseau des précautions et des scrupules imposés jadis par des ancêtres méfiants. Mais si l’on affectait d’y demeurer fidèles, il se dépensait une cynique habileté à tourner les lois. La corruption électorale surpassant tout ce qu’on vit jamais dans les temps modernes, le chantage à l’état endémique, aucune fidélité aux convictions affichées ni aux engagements pris, des candidats évincés recrutant comme Catilina des mercenaires pour attaquer Rome, des fonctionnaires recourant comme Verrès à des brigandages pour dépouiller leurs administrés, voilà pour les mœurs publiques ; les mœurs privées témoignaient d’un égal amoralisme ; tous les vices, l’usure, le mensonge, des scandales sans fin, le divorce et l’adultère pénétrant dans les milieux jusqu’alors austères, une frénésie de jouissance allant du raffiné au vulgaire Il est instructif de regarder Cicéron circuler au milieu de toute cette corruption et de noter la peine incessante que devait se donner un honnête homme pour vivre au sein d’une pareille société sans y compromettre sa dignité et y risquer sa propre honnêteté.

César fut le premier à comprendre l’impuissance romaine, à en saisir le caractère définitif. Il partit de là pour élaborer le plan d’un monde nouveau. C’est l’infortune de ce grand homme que sa figure, au lieu de se détacher comme celle d’Alexandre, seule, en pleine lumière, au centre de son temps demeure confondue sur un bas relief tragique avec les silhouettes des hommes inquiétants, louches ou médiocres parmi lesquels il a dû accomplir son œuvre. On ne saurait d’ailleurs comparer équitablement César et Alexandre sauf sur un point, capital il est vrai. L’un et l’autre ont forcé et dirigé le destin. Ils sont probablement dans toute l’histoire, les seuls dont on puisse dire qu’ils ont décidé de l’orientation de la civilisation d’une façon profonde et qui pourtant n’était pas fatale en sorte que, sans eux, le développement s’en fut opéré différemment. Par ailleurs, entre eux, tout diffère. En treize années de jeunesse, Alexandre muni, dès le début, de l’instrument nécessaire put achever le vaste tracé de son entreprise. César, lui, n’héritait ni d’un trône ni d’une armée ni même d’une situation sociale solidement établie. Certes, il descendait d’aïeux illustres mais sa famille était de celles auxquelles les nobles reprochaient de récentes mésalliances. C’est ainsi que César se trouvait être le neveu de Marius. De plus dans un temps rien — même le bien — ne pouvait s’accomplir sans d’énormes dépenses, il n’avait à sa disposition que des ressources insuffisantes. Ajoutons qu’il était de tempérament nerveux et inquiet, de santé délicate, et qu’il vivait parmi des dirigeants étrangers à la notion du bien public, au souci du lendemain, au désir de construire quelque édifice altruiste et durable. Étudiant à Rhodes, chargé de mission en Bithynie, chef militaire en Espagne, il fut long à trouver sa voie. Tout cela explique — sans les excuser — bien des faux pas ou des défaillances de son aventureuse et audacieuse carrière.

Quand, comment César prit-il conscience de son propre dessein ? Quelles doses de réflexions et de vouloir d’un côté, d’intuition et de spontanéité de l’autre, l’exécution de ce dessein révèle-t-elle ? On peut disputer sur ce point à loisir car les indices certains font défaut pour en décider. Et c’est pourquoi maints historiens ont dénié à César le mérite de la clairvoyance ne voulant reconnaître en lui que l’auteur inconscient des transformations prochaines. Cette manière de voir n’est guère défendable en raison non seulement de la constance avec laquelle — sous d’apparentes fluctuations — César a poursuivi la réalisation de ses idées mais de l’éclatante justification qu’après sa mort les événements lui apportèrent en obligeant Octave à gouverner contre son gré d’après les données césariennes c’est-à-dire en s’appuyant, d’une part, sur la Gaule et, de l’autre, sur la classe bourgeoise.

Le siècle qui s’écoula entre la dictature de Sylla et la mort d’Octave devenu « Auguste » (83 av. J.-C.-14 ap. J.-C.) fut dominé par les tentatives obstinées de l’aristocratie romaine et des ploutocrates : les premiers pour récupérer le pouvoir et les privilèges qui leur avaient échappé, les seconds pour déplacer le centre de gravité de l’empire vers l’orient. Il est remarquable que toutes ces tentatives aient échoué. Sylla, Pompée, Octave employèrent tout à tour au service des intérêts aristocratiques, l’un, sa brutalité froide, l’autre son prestige militaire, le troisième son emprise sur l’opinion. À un moment une réaction si marquée se dessina en faveur des vieilles traditions et de tout le passé romain que le rétablissement du gouvernement oligarchique apparut aisé et prochain. Mais les nobles se montrèrent incapables de bénéficier de la chance qui s’offrait. Le retour à la vertu fut aussi bref que solennel ; le retour à l’énergie ne se manifesta même pas. César avait bien jugé. L’oligarchie était incapable de se rénover ; elle ne servirait désormais qu’à perpétuer le désordre. Mais, par ailleurs existait-il une bourgeoisie propre à fournir les cadres de l’administration unitaire qu’il souhaitait d’instaurer ? Quand César mourut, cette classe était encore naissante ; il avait su deviner son avenir. Elle se composait principalement des petits propriétaires installés dans les villes secondaires d’où ils surveillaient ou dirigeaient l’exploitation de leurs terres voisines, y développant à l’aide de leurs esclaves, peu nombreux mais mieux traités que jadis, une culture intensive à laquelle n’avaient pu se livrer ni les modestes citoyens-laboureurs d’autrefois ni les possesseurs de ces immenses domaines dont les pâturages avaient un moment couvert l’Italie. Cette richesse, modérée mais bien répartie, ne tarderait pas à provoquer, principalement dans les régions de Milan, de Modène, de Rimini, d’Ancone la création d’industries rudimentaires, filages, tissages, fabriques de poteries, etc La bourgeoisie nouvelle accusait des tendances égalitaires ; les distinctions de classes tendaient à s’y effacer. Elle allait former l’ordre dit des Décurions et alimenter les administrations municipales. Les jeunes gens y manifestaient des aspirations intellectuelles assez vives, se tournant volontiers vers le savoir hellénique.

Tels étaient ceux auxquels César, aristocrate de goûts et d’instincts mais démocrate de conviction, faisait confiance. C’est parmi ceux-là qu’après avoir abattu Pompée à Pharsale (49 av. J.-C.) et se trouvant dictateur presque malgré lui, il chercha à recruter de préférence des officiers et des magistrats. Ce fut le vrai motif de la conjuration qui se noua contre lui au sénat et dont presque tous les séides étaient des nobles. Cette noblesse qui ne savait plus gouverner savait du moins assassiner à condition d’être en nombre. La scène infamante du 15 mars de l’an 44 fut pourtant sans conséquences profondes. Les conjurés massacrèrent un homme sans défense sous prétexte qu’il aspirait à la royauté, en réalité parce qu’il prétendait en finir avec leur coterie. Mais ils ne tuèrent pas l’idée. Il n’y avait point d’empereur. Bien du temps se passerait avant qu’il y en eut un mais l’empire était fait. Depuis la conquête de la Gaule, il avait sa silhouette géographique ; par l’accession de la nouvelle bourgeoisie aux fonctions publiques il allait posséder sa pépinière administrative.

On s’est demandé parfois si, avant de conquérir la Gaule, César avait connu qu’il trouverait là l’élément pondérateur et régénérateur dont il avait besoin ou bien s’il n’en fit la découverte qu’après l’avoir conquise. Les deux thèses sont soutenables mais qu’importe ? Le fait est qu’entre lui et les Celtes se nouèrent aussitôt des liens puissants. Ces liens furent assez prompts pour qu’à l’assassinat de César, Cicéron ait témoigné d’une vive crainte de voir la Gaule se révolter — et ils furent assez résistants pour faire de ce pays, des siècles durant, la pierre angulaire de l’empire ainsi que nous le verrons en étudiant l’histoire celte.

De telles possibilités toutefois ne s’imposèrent que lentement à l’étrange adolescent qui, adopté par César se trouva prématurément investi de son héritage et commença par s’en montrer si peu digne. Timide, maladif en même temps que cruel et retors, Octave avait devant lui une tâche double : il lui faudrait se réformer lui-même et, en attendant, il devait affirmer son droit d’héritier contre Antoine, lieutenant de César et qui prétendait le continuer après sa mort sans l’avoir compris de son vivant. Or Antoine ne voyait que l’orient : la Perse que César avait désiré conquérir pour en tirer les richesses avec lesquelles il pourrait, en occident, creuser des ports, tracer des routes, fonder des bibliothèques ; l’Égypte surtout, plus opulente que jamais et où régnait une femme dont l’histoire, hypnotisée par sa beauté, a négligé de relever l’intelligence politique. Le roman d’Antoine et de Cléopatre n’enlève rien à l’habileté du plan conçu par celle-ci qui consistait à faire peu à peu d’Alexandrie le centre de l’empire, au lieu de Rome. Antoine y songea longtemps. Comprenant la difficulté d’y réussir, il pensa ensuite à Athènes. Ainsi, bien à l’avance, se dessinait la fissure qui un jour diviserait l’empire en deux portions et conduirait Constantin à Byzance.

Le duel entre Octave et Antoine, duel dans lequel toute la force semblait être du côté de ce dernier se termina par sa défaite. La bataille navale d’Actium livrée à l’entrée de l’Adriatique (30 av. J.-C.) fut suivi de la chute de l’Égypte. Désormais Octave que nous n’appellerons plus que du nom par lequel l’Italie lui témoigna sa gratitude et sa confiance, Auguste — restait seul maître. Son dessein fut d’abord de rendre la république à elle-même et, sinon de se retirer dans la vie privée, du moins de dégager, en la partageant, sa responsabilité. Il avait peur. Comment n’eut-il pas tremblé devant la tâche que lui imposaient les évènements ? D’un bout à l’autre du monde méditerranéen, des masses d’hommes n’ayant plus, au soir d’un siècle affreux, qu’une passion, un désir : la tranquillité — s’en remettaient à lui du soin de leur repos et de leur bonheur. Or, écrit Ferrero, Auguste « ne croyait pas à sa propre légende ». C’est pourquoi il s’essaya à restaurer les antiques institutions. Ce fut en vain. Toutes les charges républicaines qui subsistaient de nom et de formes vinrent converger en sa personne. Ce cumul lui fut imposé sans qu’il pût y échapper. Quand il envoyait au sénat les ambassadeurs parthes venus pour traiter, le sénat les lui renvoyait s’en remettant à lui de l’entente à signer. Il partagea le pouvoir avec Agrippa ; Agrippa mourut et Auguste se retrouva seul. Du reste même avec un collègue, il demeurait le Premier, princeps, terme qu’il faut se garder de traduire par : prince et qui équivaut plutôt à celui de président de la république romaine, un président à pouvoirs toujours croissants et toujours renouvelés, bénéficiant d’une réputation très supérieure à ses talents et condamné à gouverner au rebours de ses principes et de ses préférences. Jamais mieux que par les fêtes fameuses de l’an 17 av. J-C. pour lesquelles Horace composa son Carmen seculare et dont une inscription récemment découverte nous a précisé le caractère, ne s’affirma le désir d’Auguste d’organiser un « retour en arrière ». Il mettait son espoir en une Rome vertueuse dont une forte aristocratie fît le centre de la direction de l’empire. Il laissa une Rome corrompue dont la corruption se reflétait au sein de sa propre famille — une Rome de plus en plus dépendante de ses provinces et dont la bourgeoisie provinciale assurait seule la force.

Cette force était économique : phénomène nouveau. Rome devenait la raison sociale d’une vaste entreprise d’enrichissement par libre-échange qui associait l’Égypte et la Gaule, la Syrie et les régions danubiennes, l’Espagne et l’Asie-mineure. Cet enrichissement s’opérait par les classes moyennes qui avaient survécu dans tous ces pays à la destruction des oligarchies dirigeantes. Rome servait ainsi d’organe de liaison aux intérêts matériels de ces classes tandis que sa propre oligarchie dégénérée en était la servante inconsciente. À cela correspondait un grandissement des autres villes, toutes riches, embellies, luxueuses. Qu’importait alors qu’il y eût au centre un pouvoir tenant à la fois « de la monarchie avortée et de la république abâtardie ». De loin cela ne se voyait pas. À mesure qu’on s’éloignait de la capitale, c’étaient l’étendue et l’unité de l’empire qui apparaissaient. L’étendue était si grande que Rome n’était même plus capable d’opprimer et de spolier. Quant à l’unité, étant matérielle, elle ne nécessitait point la fusion des mœurs ou des idées. L’orient et l’occident ne se trouvaient obligés de se mettre d’accord sur rien, pas même sur leur façon d’envisager le pouvoir d’Auguste. L’orient le voyait sous les traits d’un monarque divinisé ; l’occident honorait en lui, selon l’expression employée à Narbonne, le « gouverneur du monde ». Aussi bien son nom et celui de Rome se trouvaient-ils généralement confondus dans un hommage unique et imprécis. À Lyon, en Espagne comme à Pergame ou à Ancyre dans la lointaine Galatie, c’est en l’honneur d’un certain « état de choses » que s’élevaient des temples et des autels. Et cet état de choses était d’autant plus apprécié qu’il succédait à des siècles de guerres, de dévastations, de ruines et d’insécurité. Ainsi au milieu de tant de causes de faiblesse, malgré les institutions incertaines, malgré l’immoralité de la cité dominante, l’empire trouva en lui-même le secret de sa durée.

L’insignifiance du pouvoir central, son peu de portée s’affirment dans le fait que la série d’incapables ou de demi-aliénés qui de l’an 37 ap. J.-C., date de la mort de Tibère, à l’an 68 date de l’avènement de Vespasien, se succédèrent à la tête de l’empire aient pu occuper un pareil poste sans grandement nuire à la prospérité générale. Sur la fin de sa vie Auguste désigna Tibère pour son successeur. Il ne le fit que contraint et forcé. C’était incontestablement le plus digne mais il était impopulaire et le demeura toujours. Tibère (14-37) apparaît dans l’histoire comme une sorte de Marius aristocratique, rude et sévère, étroit d’idées mais droit, ayant probablement beaucoup plus souffert qu’on ne pense des persécutions qu’il avait subies. Devenu pour finir méfiant, sombre et cruel, malade sans doute, il se sentait desservi par les siens, par son confident, le misérable Séjan, préfet du Prétoire, surtout par le caractère hybride de l’autorité qu’il exerçait. Qu’était-elle ? On ne parvenait pas à lui assigner de règles. En fait ce furent des intrigues de famille appuyées par des intrigues de palais qui en décidèrent. Tibère avait désigné son neveu Caligula. Assassiné au bout de quatre ans, Caligula fut remplacé par son oncle Claude l’un des rares survivants de la parenté d’Auguste décimée par le sort. Claude régna treize ans (41-54). Il adopta son beau fils Néron qui en régna quatorze (54-68). La Rome de ce temps attire les regards de l’historien par les retentissants scandales qui s’y déroulèrent mais c’est ailleurs qu’il faut regarder. Les faits capitaux sont la montée des interventions militaires et celle des influences provinciales. C’étaient les soldats de la garde prétorienne qui avaient choisi Claude et consacré Néron, sans aucun souci du sénat. D’autre part Caligula témoigna aux provinciaux une évidente faveur. Claude créa une chancellerie impériale, véritable ministère, tout l’embryon de la bureaucratie prochaine et il y appela des affranchis des provinces, principalement d’orient. Enfin à la mort de Néron dont le règne inspiré par Sénèque avait bien commencé puis si vite dégénéré en orgie bestiale, les armées provinciales entrèrent en scène.

Il y en avait trois principales : l’armée du Rhin, l’armée d’orient et l’armée du Danube ou d’Illyrie. Les deux premières composées chacune de huit légions s’ignoraient, non seulement parce que leurs cantonnements étaient distants mais parce qu’elles étaient différemment recrutées — la première presque entièrement composée de Celtes et de Germains des confins formant en général des légions distinctes — la seconde, renfermant une forte majorité d’asiatiques, Syriens, Égyptiens, Cappadociens, etc Quant à l’armée d’Illyrie, elle était divisée en deux groupes l’un en contact avec les troupes d’orient, l’autre avec celles d’occident. Elle pouvait ainsi servir d’appoint soit à droite soit à gauche. Il y avait encore, plus isolées, l’armée d’Espagne et celle d’Afrique. Dans tous ces corps l’attachement à l’unité romaine était grand mais l’esprit de corps ne l’était pas moins et à mesure que parvenaient de Rome des nouvelles propres à en ébranler le prestige certains nationalismes commençaient à marquer leur inquiétant éveil.

Galba proconsul en Espagne fut acclamé à Rome par les prétoriens qui bientôt lui substituèrent Othon tandis que les légions de Germanie élevaient Vitellius. Une année suffit à ces trois empereurs de hasard pour s’entretuer (68-69). L’armée d’orient lasse d’obéir aux autres choisit alors Vespasien. Il était occupé avec son fils Titus à réduire la Palestine. Il fut proclamé à Alexandrie le 1er juillet de l’an 69. Cette fois l’empire romain avait un chef.

iv

Vespasien qui n’était plus jeune et qui était d’extraction modeste n’avait accepté le pouvoir suprême qu’avec hésitation. Originaire du pays sabin, son grand-père simple sous-officier de l’armée de Pompée était devenu par la suite receveur des contributions. Son père avait été s’établir chez les Helvètes et y fonder une banque. C’est là, à Aventicum (Avenches) sur les bords du lac de Neuchâtel que Vespasien avait été élevé. Fonctionnaire civil puis militaire, il s’était distingué en Germanie et en Bretagne[1]. Chargé du proconsulat d’Afrique, il y avait laissé une part de sa fortune, témoignage d’une rare intégrité. La disgrâce avait failli tomber sur lui, cruelle et complète parce qu’au théâtre, il s’était endormi pendant que Néron chantait. Pourtant, en raison de ses capacités et de la confiance qu’il inspirait, il s’était vu confier la mission d’en finir avec les Juifs.

Laborieux, plein de bon sens, énergique et modéré tout à la fois, il faut reconnaître à ce bourgeois provincial sa qualité de véritable fondateur de l’empire. Le règne de Vespasien (69-79) fut décisif. Il détermina et inaugura l’ère heureuse et féconde qui devait se prolonger jusqu’à la mort de Marc Aurèle. Le premier souci de Vespasien fut d’épurer le sénat et le second d’assurer la transmission régulière du pouvoir. Il rétablit pour se l’attribuer temporairement la charge de la censure : intéressant scrupule qui montre le souci persistant de se couvrir de la vieille légalité romaine. En tant que censeur, il élimina du sénat tous les indignes, les tarés qui s’y étaient introduits puis il appela à Rome et inscrivit dans l’ordre sénatorial mille familles gauloises, espagnoles ou africaines choisies parmi les plus recommandables par leur situation, leurs vertus et leur culture afin de préparer de la sorte une pépinière de dirigeants intègres et respectables. Quant à l’ordre de succession, il le fixa d’office dans sa famille. Il avait deux fils, Titus et Domitien. Par malheur Titus, bon et gracieux (encore que la façon dont il laissa son armée se comporter après la prise de Jérusalem, entache son nom) ne règna que deux ans (79-81). Domitien qui vint ensuite (81-86) eut la tête tournée par les grandeurs. À la différence de son père demeuré simple et économe et qui, volontiers, plaisantait sur le caractère divin dont l’affublaient les courtisans, Domitien se montra assoiffé d’hommages. L’empire l’apprécia parce qu’il savait remplir avec habileté et exactitude ses devoirs de gouvernant mais Rome l’exécra. Plein de morgue, débauché, entouré d’un luxe excessif, il fit surtout peser sur elle le poids d’une cruauté folle, ordonnant de mettre à mort sur le moindre soupçon ceux qu’il croyait en train de comploter contre lui. Son assassinat fit l’effet d’une délivrance. Il ne laissait point d’héritiers. Le sénat choisit l’un de ses membres, le vieux sénateur Nerva qui ne fut qu’un président sans prestige et sans autorité. Le seul acte pour lequel on lui doive marquer quelque gratitude fut la désignation de Trajan comme son successeur. Et parce que cette sorte d’« adoption politique » en dehors de tous liens de famille aboutit à un remarquable résultat, la pratique s’en imposa cent années durant. Trajan (98-117) choisit Adrien (117-138) qui désigna à son tour Antonin (138-161) lequel adopta Marc Aurèle (161-188).

Ce fut le triomphe du cosmopolitisme. Trajan était né en Espagne, Antonin venait de Nîmes. Adrien passa la plus grande partie de son règne à voyager. Quant à Marc Aurèle, il incarnait cette philosophie stoïcienne qui « confondant tous les hommes et tous les peuples dans un principe d’égalité morale » travaillait comme le christianisme naissant dans un sens anti-romain. Ainsi se poursuivait le découronnement de Rome. Trajan essaya encore de lutter. Il s’indignait, raconte Pline, que l’on considérât Rome « non comme une patrie mais comme une hôtellerie ». Il n’y put rien. Il semblait impossible de la remettre debout moralement. Malgré le sang nouveau infusé par Vespasien, le sénat restait incapable et apathique. Rome ne s’intéressait qu’aux jeux sanglants du cirque et en voulait à Marc Aurèle d’en être l’adversaire. Son indigne fils Commode (180-193) qu’il eût la faiblesse d’imposer en place du candidat qu’on lui suggérait, donna sur ce point toute satisfaction à la populace mais ce fut au prix de la plus criminelle tyrannie. On vit alors que ceux qu’on appelle du nom de l’un d’eux, « les Antonins », à savoir les quatre empereurs Trajan, Adrien, Antonin et Marc Aurèle, n’avaient point su malgré tous leurs mérites, leur sagesse, leurs bonnes intentions utiliser la force qui leur venait de la confiance des provinces pour donner à l’empire une constitution robuste et saine. Ils avaient eu tout un siècle pour le tenter ; il leur eût suffi, parmi les rouages existants, de développer les assemblées provinciales ; bien des cités de l’empire avaient les leurs mais trop restreintes comme compétence et juridiction. Qu’on augmentât leurs attributions et c’était la santé générale, le coup de bistouri sauveur donné à l’abcès romain. Maintenant il allait être trop tard. Une modification redoutable venait de s’opérer. Trajan, de caractère assez belliqueux, avait été le dernier à opérer une conquête. Il s’était attaqué aux Daces qui menaçaient la frontière du Danube ; il les en avait chassé et occupant leur pays (Roumanie et Transylvanie actuelles) y avait transporté des colons latins, ancêtres directs des Roumains. Mis en goût, il avait voulu reculer aussi la frontière en orient mais y avait échoué. Sous Adrien et Antonin une sorte d’équilibre s’était maintenu puis le sablier s’était retourné. Marc Aurèle avait vu l’empire assailli au nord et à l’est par des hordes barbares qui pénétrèrent un moment jusqu’à Aquilée au fond du golfe de Trieste. Ces barbares n’en voulaient pas à l’empire ; ils l’admiraient ; ils prétendaient le servir mais Rome opposait à toute entente avec eux son formidable orgueil. Quelle que fut la profondeur de sa déchéance, elle se croyait supérieure au genre humain et en quelque sorte au-dessus des lois divines et humaines.

Après l’assassinat de Commode, deux empereurs furent élus à Rome et successivement assassinés au bout de quelques mois. Aux frontières les armées révoltées s’étaient donné des souverains de leur choix, l’un en Bretagne, l’autre en Syrie, le troisième en Illyrie. Celui-là, Septime Sévère, n’eut pas de peine à mater ses concurrents. C’était un africain, actif et dur, cultivé mais ne concevant point l’empire comme la « chose » de Rome. Les Romains raillèrent son « accent punique » comme ils avaient raillé les façons bourgeoises de Vespasien. Il leur donna un peu raison en élevant des statues à Annibal son concitoyen qu’il considérait comme entré rétrospectivement dans le Panthéon de l’empire. Il licencia la garde prétorienne composée de Romains et d’Italiens et la reconstitua avec des soldats d’élite choisis indistinctement dans toutes les provinces et même chez les barbares. Sa femme Julia Domna était syrienne, fille d’un de ces prêtres du soleil qui représentaient une aristocratie très ancienne et affinée mais volontiers corrompue ; femme supérieure au reste par l’intelligence et le caractère mais qui contribua à préparer l’« orientalisation » de l’empire. Septime Sévère, premier des empereurs absolus mourut après dix-huit ans de règne (193-211) à York en Angleterre au cours d’une expédition pour la défense des frontières. Il laissait le trône à son fils Caracalla.

Le mauvais sort qui avait donné pour héritier à Vespasien un Domitien et à Marc Aurèle un Commode s’acharnait sur l’empire. Caracalla (211-217) fut un monstre lui aussi et périt assassiné. Suivirent près de trois quarts de siècle d’une anarchie sans cesse renaissante durant laquelle on vit passer au pouvoir des fantoches et des aventuriers, un barbare sans culture sorte de géant jovial et terrible sachant à peine le latin, un enfant de treize ans, un prêtre syrien, des généraux victorieux Un moment le sénat élut deux empereurs à la fois par ressouvenir du double consulat d’autrefois. Lorsque Rome célébra le millième anniversaire de sa fondation (250), ce fut par une ironie du destin à un officier de sang arabe, Philippe, momentanément impérialisé qu’échut l’honneur de présider la cérémonie. Triste millénaire. Aux frontières, en Macédoine, en Asie mineure, en Syrie, sur le Rhin on vivait dans une insécurité incessante en face des Germains, des Slaves, des Perses. De nombreuses mines étaient abandonnées et de grandes étendues de terres, en friche. L’industrie périclitait ; les transports devenaient de plus en plus difficiles ; les petites et moyennes fortunes s’effritaient, les capitaux tendant à se concentrer entre des mains le plus souvent égoïstes ou malhonnêtes. Le poids et l’alliage des monnaies étaient altérés ; les pièces d’argent finirent par ne plus contenir que quatre à cinq pour cent de métal précieux.

Tout était-il perdu ? Non car le dogme de l’unité romaine conservait son prestige et de fermes espoirs s’entretenaient encore autour de lui. On le vit bien lorsque la Gaule, pour échapper à l’anarchie, se donna un empereur de son choix, Posthumus, sans marquer le moindre dessein de transformer cette autonomie imposée par les circonstances en indépendance définitive. Presqu’au même instant, à l’autre bout de l’empire un arabe, Odénath, et après lui sa veuve Zénobie (267-272) tentèrent au contraire de se constituer autour de Palmyre — cité prestigieuse où le commerce avait accumulé des richesses inouïes — un royaume dont feraient partie la Mésopotamie et la Syrie. Ils n’y réussirent point.

Aurélien (270-275) par son énergie et ses talents rétablit à droite et à gauche le pouvoir impérial en même temps qu’il chassait d’Italie les barbares qui y avaient pénétré ; mais il sentait — et Probus (276-282) et Dioclétien (284-305) qui allaient venir après lui l’éprouveraient de même — la nécessité de diviser politiquement l’empire et au contraire de l’unifier intellectuellement : besogne presque contradictoire et d’une ampleur effrayante mais qui seule le rendrait gouvernable. Aurélien et Probus eurent à peine le temps d’y travailler ; Dioclétien s’y attela. On sait à quelle conception étrangement complexe s’arrêta ce fils d’un greffier de Dalmatie parvenu par chance et aussi par mérite au rang suprême. Il établit ce qu’on a appelé la tétrarchie. Deux « Augustes » dont l’un avait toutefois la préséance sur l’autre résidèrent à Nicomédie et à Milan. Deux « Césars » leur furent adjoints avec résidence à Trèves et à Sirmium (près Belgrade). Une manière d’adoption désignait les Césars pour devenir Augustes à leur tour.

Dioclétien ne s’en tint pas là. Il porta le chiffre des commandements provinciaux de cinquante-sept à quatre-vingt-seize, séparant d’ailleurs dans chaque province le gouvernement civil du gouvernement militaire, contrairement aux traditions antiques. De plus il institua douze diocèses ou groupements de plusieurs provinces avec un « vicaire » à la tête de chaque diocèse. Ces réformes furent complétées par une augmentation des effectifs militaires portés de trois cent cinquante mille à cinq cent mille hommes, par une révision du cadastre et par une unification du système fiscal. L’empire devenait ainsi une vaste bureaucratie cosmopolite où Rome ne compterait plus qu’honorairement et dans laquelle entraient une foule de demi-barbares. En haut tous ces rouages aboutissaient au despotisme de quatre souverains déifiés.

Sur quelle doctrine allait s’appuyer cette organisation ? À quelle mentalité faire appel pour la soutenir ? Aurélien avait, à cet égard, donné un coup de barre décisif. Il y avait longtemps que les cultes asiatiques faisaient des adeptes en occident et principalement le mithraïsme, issu de l’antique religion persane mais transformée et dégénérée, de tendances absolutistes et monarchiques, identifiant en quelque manière le soleil, roi de la création, avec la majesté sacrée du souverain régnant. Aurélien entreprit de latiniser le culte du soleil en le rendant officiel. Une pareille entreprise devait naturellement dresser contre elle toutes les forces chrétiennes en ébullition. Pendant la crise du iiime siècle le christianisme s’était étendu de tous côtés. Ferrero en distingue bien le double motif. « Tandis, écrit-il, que les âmes d’élite parvenaient au christianisme à travers les épreuves de leur propre douleur par la vision de la douleur d’autrui ou le dégoût du monde bouleversé les foules étaient attirées par la généreuse assistance dont l’Église était si large envers les malheureux ; aumônes, charges ecclésiastiques et revenus qui y étaient attachés, enfin gestion des terres récemment acquises qui employaient un nombre toujours plus considérable d’agents, esclaves, travailleurs, colons, administrateurs »

Dioclétien ne tenait pas de façon spéciale à ce qu’on adorât le soleil mais il tenait à ce qu’on adorât sa propre majesté moins sans doute par basse vanité personnelle que parce qu’il apercevait dans la divinisation de l’empereur le meilleur moyen de rendre de la force et du prestige à l’empire. À quoi les chrétiens ne pouvaient souscrire. Ainsi s’expliquent les persécutions qui se déchaînèrent huit années durant. Il y en avait eu à plusieurs reprises depuis Néron mais passagères et plutôt locales. Cette fois elles furent générales. Ainsi qu’il eût été aisé de le prévoir, la religion nouvelle puisa dans cette épreuve vaillamment supportée un regain d’énergie et, dès lors, l’œuvre de Constantin se trouva tracée d’avance avant même que l’ouvrier destiné à l’accomplir n’eût paru.

La tétrarchie n’était pas viable. Elle ne survécut pas à son inventeur. Moins de vingt années s’écoulèrent avant que Constantin n’eut refait à son profit l’unité impériale (324). Il n’avait pas attendu d’y parvenir pour se tourner vers les chrétiens et leur assurer par le célèbre édit de Milan (313) une tolérance qui se changea bientôt en protection avérée. En 325 l’empereur présida lui-même le concile de Nicée auquel participaient plus de trois cents évêques et prêtres. L’année suivante il se rendit à Rome. L’illustre cité était quasi déshabituée des visites impériales. On croit que Dioclétien n’y était pas venu avant le jour où, sur la fin de son long règne, il lui prit fantaisie de monter triomphalement au capitole. Constantin ne songeait à rien de pareil. Il fut d’ailleurs reçu avec la plus grande froideur par le sénat et le peuple et il leur rendit dédain pour dédain. Entre la vieille capitale païenne et le premier prince protecteur du christianisme, la rupture s’affirma complète. Les conséquences en furent immédiates et radicales. Dès 327 commencèrent les travaux d’agrandissement de Byzance ; ils furent menés avec une hâte inouïe et le 11 mai 330, la nouvelle capitale, immense, monumentale fut solennellement consacrée sous le nom de Constantinople.

C’est à cette date que prend fin l’histoire romaine. Les cent cinquante années durant lesquelles les historiens la prolongent ne sont qu’une fiction. En fait, il n’existe plus dès lors que trois forces alternativement en accord ou en lutte : l’empire byzantin, l’église chrétienne, les royaumes barbares. Rome n’est plus la métropole impériale ; elle n’est pas encore la métropole ecclésiastique ; elle décline, dépouillée et mécontente : elle ne compte plus dans les annales de l’activité mondiale.

Avant de cesser — momentanément — de prononcer son grand nom, il convient d’indiquer en quelques mots ce que ce nom évoque au point de vue des manifestations de la pensée. Les lettres et les arts furent, à Rome, tributaires du dehors. Il est aisé de prétendre que le « génie latin » laissé à lui-même se fût épanoui à son heure mais comme cinq siècles après la fondation de Rome, ce génie ne s’était encore manifesté, en matière d’intellectualisme, par aucun instinct original ni même par une aspiration profonde et durable vers la beauté, une telle affirmation ne peut s’appuyer que sur des arguments sans portée. Au contraire on aperçoit que, sitôt le contact établi entre la culture grecque et la mentalité romaine, celle-ci s’en est trouvée comme fécondée et transformée. Il faut donc bien se résigner à admettre que dans ce domaine, Rome à tout reçu de la Grèce : les procédés de rhétorique aussi bien que les principes de philosophie, l’art d’écrire l’histoire comme celui de composer un discours, le drame et l’épopée comme la satire et la comédie : tout, depuis le péristyle du temple jusqu’à l’atrium de la maison particulière ; tout, depuis les données astronomiques jusqu’à la « médecine scientifique[2] ».

Mais en vain chercherait-on dans la production ainsi provoquée rien qui sente l’imitation. Rome a su préserver sinon l’originalité des formes puisqu’elle ne les a pas créées, du moins celle de l’esprit qui s’y est coulé. On peut bien comparer Salluste, César, Tite Live, Tacite à Hérodote, à Thucydide, à Xénophon, à Polybe mais leur manière de comprendre et d’écrire l’histoire ne rappelle guère la manière des historiens grecs. Encore moins Virgile se rattache-t-il à Homère. Les pièces de Plaute et celles d’Aristophane, les discours de Cicéron et ceux de Démosthène, les odes d’Horace et celles de Pindare, les poésies légères d’Ovide et celles d’Anacréon accusent de même des mentalités d’essence ethnique différente. Malgré que, dans son poème étonnant, De natura rerum Lucrèce n’ait, en somme, qu’assemblé en une fresque grandiose toutes les connaissances, les hypothèses et les déductions de la science grecque, l’œuvre demeure latine et il en est de même, à l’autre bout du cycle des Pensées de Marc Aurèle encore que l’empereur philosophe les ait écrites en langue grecque.

Ce cycle est plus bref et il est aussi moins riche que le cycle grec. Il ne renferme ni des philosophes comme Socrate, Platon et Aristote, ni des auteurs dramatiques comme Eschyle, Sophocle et Euripide. On n’y trouve pas de mathématicien valant Euclide, d’inventeur comparable à Archimède, de géographe égalant Strabon. Quant aux grands astronomes grecs, Rome, quand elle en a eu besoin, a utilisé leurs calculs mais sans chercher à les suivre dans le domaine de la haute spéculation. En philosophie elle s’est bornée à recueillir dans l’héritage de Pythagore quelques legs imprécis, à accepter en les exagérant certaines des conclusions d’Épicure ; elle ne s’est éprise vraiment que du stoïcisme de Zénon dont elle fit quelque chose de délimité, de rude et de solide rappelant les constructions de ses assises primitives. Tous les noms dont s’énorgueillissent les lettrés latines s’inscrivent entre Plaute, sorte de précurseur, mort en 184 av. J.-C. et Marc Aurèle mort en 188 ap. J.-C. La production grecque, elle, va du viiime siècle av. J.-C. au iime ap. J.-C. c’est-à-dire d’Homère et d’Hésiode à Plutarque, Épictète et Lucain. C’est, oserait-on dire, que Rome pouvait vivre, grandir, conquérir sans les travaux de l’Esprit mais non l’hellénisme. Ici, le corps s’adjoignit le cerveau et là, le cerveau fabriqua le corps.

Ce n’est pas seulement par l’éclosion des idées que se manifesta l’action grecque à Rome, c’est aussi par le perfectionnement du langage. Très instructive est, par exemple, la confrontation des différentes inscriptions retrouvées sur les sarcophages du tombeau des Scipions. Il n’y a des unes aux autres que des intervalles ne dépassent pas une génération. L’étonnante rapidité de l’épuration subie par le latin s’y révèle avec netteté. D’un langage « pauvre, rebelle et fruste » comme l’a qualifié la critique moderne et dont Horace lui-même avouait que les premiers ouvriers n’avaient su tirer que des textes « raboteux et diffus », sortit une langue aux contours puissants et précis, susceptible d’une incomparable majesté, pouvant surtout atteindre aux plus extrêmes limites de la concision[3]. C’est cette dernière qualité qui en a fait, à travers les âges, un instrument de formation pédagogique dont la valeur n’est égalée par aucun autre.

En ce qui concerne l’art, les Romains, ainsi que nous l’avons dit, mirent des procédés de construction empruntés aux Étrusques à la disposition d’architectes et de décorateurs venus de Grèce. Les monuments de Rome prirent peu à peu le triple caractère qui les distingua ; ils s’entassèrent sur des espaces restreints ; ils furent revêtus de marbre plaqué et de riches ornements ; enfin ils s’inspirèrent presque toujours d’une idée de « triomphe », d’exaltation patriotique et dominatrice. Les colonnes cannelées, les chapiteaux corinthiens, la solennité des arcs, l’abondance des statues, le flamboiement des dorures emplirent les étroits « forums » et couvrirent les flancs du Capitole et du Palatin, collines sacrées. De Rome cette architecture pressée et parée s’étendit sur les cités méditerranéennes. Elle y trouva la place qui manquait dans la capitale. La notion du « recul », de l’espace vide ménagé pour faire valoir l’édifice en transforma les perspectives. Rome restait la plus prestigieuse mais ne fut sans doute pas la plus belle des villes romaines. En arrivant de Carthage somptueusement rebâtie par les conquérants, St Augustin laisse voir dans ses écrits combien il se sentit déçu par l’aspect de la métropole. Il lui manquait, il lui manqua toujours l’eurythmie. On eut dit qu’à travers sa façon de porter la fortune perçait encore quelque chose de ses rudes et frustes origines.

  1. La « Bretagne » en ce temps-là, c’était l’Angleterre. La péninsule bretonne actuelle portait le nom d’Armorique.
  2. Un médecin grec appelé pour soigner Auguste se vit malgré qu’il l’eut guéri, en butte aux sarcasmes de ceux qui prétendaient s’en tenir à la médecine familiale, aux vieilles « recettes des matrones ».
  3. Auprès de Québec s’élève une simple pyramide en l’honneur de deux adversaires — l’anglais Wolfe et le français Montcalm sous les ordres de qui fut livré en 1759 le combat qui fixa les destinées du Canada. L’inscription suivante se lit sur le granit mémorable : Mortem virtus communem, famam, historia, monumentum posteritas dedit : huit mots qu’il est impossible de traduire en aucune langue, sans le secours de beaucoup d’autres mots. L’inscription signifie ceci : Leur courage les fit égaux dans la mort, l’histoire leur assure une égale renommée, la postérité leur consacre un même monument. C’est un exemple frappant du degré auquel peut parvenir la concision latine.