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Histoire universelle/Tome II/VI

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Société de l’Histoire universelle (Tome IIp. 106-118).

LES ROYAUMES BARBARES
D’OCCIDENT

Tandis que, — le siège véritable de l’empire transporté à Constantinople, — le pouvoir achevait à Rome de s’effriter aux mains de titulaires obscurs, cinq royautés barbares s’édifiaient en Italie, en Gaule, en Espagne et en Afrique ; celle des Ostrogoths, des Burgundes, des Francs, des Wisigoths et des Vandales. Ces établissements furent la conséquence d’un mouvement dont il faut chercher l’origine en Asie. Vers la fin du ive siècle les Huns, ces Mongols dévastateurs dont nous avons déjà relaté les exploits sinistres dévalèrent de l’Oural sur l’Europe. Les rives de la mer Noire étaient alors occupés par les Goths peuple germanique venu du nord qui s’était superposé aux Slaves en les soumettant à sa loi. On les divisait en Ostro et en Wisi-Goths selon qu’ils se trouvaient établis à l’est ou à l’ouest du Dniester. Ils étaient plus ou moins sédentarisés et possédaient un embryon d’organisation gouvernementale. De là à parler d’un « empire goth » et à faire de leur chef Hermanaric (vers 360) un grand souverain, il y a loin. Sous la pression des Huns que précédait une réputation de férocité trop justifiée, le monde barbare tassé sur les frontières romaines commença de s’ébranler. Une poussée d’abord lente s’opéra. Les Huns, arrêtés sur la rive gauche du Danube, menaçaient Byzance. Ils avaient coupé en deux la masse des Goths. Les Ostrogoths immobilisés avaient dû se soumettre à eux ; les Wisigoths au contraire commençaient à se diriger vers l’ouest. Après avoir ravagé la Trace et l’Illyrie, les Huns regardèrent à leur tour du côté de l’occident. Leur nouveau chef, le fameux Attila, assoiffé d’ambitions sanguinaires, les conduisait. C’est alors que la panique s’empara des populations de la Germanie. Une immense cohue où il paraît y avoir eu pêle mêle des Slaves et des Germains se jeta sur la Gaule (406). L’histoire ne saurait guère détailler ce chaos ethnique ; à peine peut-elle relever les itinéraires suivis sans toujours les expliquer. L’influence d’un chef, le hasard des circonstances quotidiennes en décidaient : ici l’esprit d’aventure plus développé, là une naissante aspiration à la civilisation sédentaire. Le mouvement participait à la fois du raid exécuté par des bandes d’hommes armés et de la migration entraînant toute une tribu, avec les femmes et les bagages, vers de nouvelles demeures. C’est ainsi qu’on vit les guerriers vandales dessiner le colossal arc de cercle qui, à travers la Gaule et l’Espagne, les conduisit en Afrique — et, au contraire, les Burgundes s’arrêter au plus proche et s’appliquer aussitôt à fonder un État. Dès 411 ils y avaient réussi. Ce fut le « premier royaume de Bourgogne ». Il effleurait l’Alsace, englobait une partie de la Suisse et presque tout le bassin du Rhône jusqu’à la Durance. À l’ouest il atteignit la Loire. Nous le retrouverons plus tard. Pas plus que les Francs, les Burgundes ne relèvent de l’histoire méditerranéenne. Il en va autrement des Vandales en Afrique, des Wisigoths en Espagne et enfin des Ostrogoths en Italie.

Alaric, le premier des « souverains » wisigoths n’était guère plus qu’un chef de bandes mais il s’était montré le plus rapide de tous les envahisseurs et le plus habile. Avant même que les autres n’eussent franchi le Rhin, il rançonnait déjà l’Italie. Le faible Honorius qui régnait de nom à Rome consentit au mariage de sa sœur Placidie avec Ataulf beau-frère d’Alaric et il concéda à ce dernier le droit de gouverner au nom de l’empire l’Espagne et le sud de la Gaule. Alaric, avant d’aller prendre possession de ses nouveaux domaines, s’était attardé en Italie à piller ; il y trouvait plaisir et profit et s’apprêtait à passer en Sicile pour y poursuivre ses ravages quand la mort le surprit. Ses successeurs eurent quelque peine à réaliser l’héritage. L’Espagne était maintenant aux mains des Vandales qui, si bref qu’y ait été leur séjour, devaient pourtant y donner leur nom à une province (Vandalousie, d’où Andalousie). Avec eux étaient venus des Suèves et des Alains qui s’étaient installés dans l’angle nord-ouest de la péninsule ibérique (aujourd’hui Asturies et Galice). En 439 les Vandales abandonnant l’Espagne passèrent en Afrique mais les Suèves demeurèrent étendant leur pouvoir jusqu’en Lusitanie (Portugal). Le sud de la Gaule était plus accessible et les rois wisigoths, maîtres de Toulouse, d’Arles et de Marseille, y firent leur apprentissage de souverains civilisés. Ils paraissent y avoir eu quelques dispositions. Ce furent, de beaucoup, les plus cultivés de tous les barbares. Un moment ils touchèrent à la Loire et, sans doute, tenaient-ils davantage à ces beaux domaines qu’à l’Espagne où leur domination demeurait précaire. Les choses durèrent ainsi à travers tout le vme siècle mais en 507 Clovis, roi des Francs, refaisant à son profit l’unité de la Gaule en chassa les Wisigoths après avoir préalablement annihilé la puissance burgunde. La monarchie des Wisigoths choisit alors Tolède pour capitale et un nouveau cycle commença pour elle. Cycle intéressant à suivre, car on y voit déjà s’esquisser les traits principaux de l’histoire d’Espagne et s’affirmer sa double caractéristique régionaliste et religieuse. Dès alors, se nouent les problèmes qui ont rendu — et, de nos jours, continuent de rendre — ardue et délicate la tâche de tous les gouvernements espagnols.

Le régionalisme semble avoir, en Espagne, été préparé par la nature. Au centre sont de hauts plateaux que bordent ou séparent des montagnes abruptes et sèches ; dans l’angle nord-ouest s’étendent une région des plus accidentées et vers le sud, des plaines d’une délicieuse fertilité ; partout d’âpres contrastes, des oppositions de climat inattendues, telle est la péninsule ibérique ; rappelant fréquemment les terres de l’Atlas, elle apparaît plus africaine qu’européenne et plus atlantique que méditerranéenne. Surtout elle incite à des existences séparées, à des mœurs différentes les peuples cantonnés sur son sol. Aux Ibères, race primitive que nous connaissons mal, s’adjoignirent successivement des éléments phéniciens, romains, germaniques, grecs — et enfin arabes. Les Wisigoths eurent à conduire de longues guerres — de ces guerres de surprises et sans suite comme les pays de montagne les suggèrent. Débarrassés des Vandales, ils furent en butte aux attaques de peuplades ibères demeurées irréductibles (et dont les Basques, par exemple, seraient des descendants) ; ils bataillèrent également contre les guerriers suèves et alains dont nous parlions plus haut. De ces derniers peu nombreux ils eurent plus aisément raison. Mais le roi Léovigilde (569-586) qui commença de les abattre se trouva aux prises d’autre part avec une guerre civile conduite par son propre fils et celle-là avait une origine religieuse.

Les barbares dont nous étudions en ce moment les établissements n’étaient plus des païens. Ils étaient arrivés d’orient déjà convertis au christianisme mais ils l’avaient été à un moment où dominait l’influence du célèbre Arius. Dans la longue série des hérésies que nous verrons se succéder quand nous étudierons l’histoire byzantine, celle d’Arius dépasse de beaucoup toutes les autres en importance. Dirigée contre le mystère de la Trinité, elle simplifiait considérablement le dogme chrétien et le rendait par là plus accessible à la mentalité des incultes. Arius embarrassait les docteurs par son fameux argument : si le Père a engendré le Fils, c’est donc que le Fils n’a pas toujours été ; donc le Fils n’est pas éternel ; donc il n’est pas Dieu. L’arianisme s’adressant au bon sens des masses, devait les séduire. Ainsi s’expliquent sa diffusion très rapide et la lenteur de sa disparition. En vain le concile de Nicée (325) l’avait-il condamné ; parmi les évêques qui avaient consenti à cette condamnation, beaucoup, semble-t-il, inclinaient à l’indulgence ; mais répandu en orient, protégé ou mollement combattu par le clergé grec et le patriarche de Constantinople, l’arianisme devait par là même provoquer l’opposition violente de Rome et du clergé latin. C’est pourquoi lorsque les barbares l’apportèrent avec eux en Italie, en Afrique, en Espagne et en Gaule, ils virent se dresser devant eux l’hostilité résolue des chrétiens occidentaux.

Récarède ier (586-601) en succédant à Léovigilde ne changea point de sentiments. Il porta sur le trône la passion qui lui avait fait prendre les armes en faveur de la foi latine. Sitôt couronné, il convoqua à Tolède un concile des évêques d’Espagne (589). L’anathème fut lancé contre l’arianisme ; le christianisme espagnol fut dès lors au service de l’Église romaine. Très vite l’intolérance se manifesta. Les conciles se succédèrent à Tolède. Celui de 636 (c’était déjà le sixième) exigea l’expulsion des juifs qui, depuis la destruction de Jérusalem, s’étaient dispersés à travers la Méditerranée et, en Espagne notamment, s’étaient en cinq siècles grandement multipliés. Le clergé espagnol marquait déjà une tendance à annuler la royauté et à se substituer à elle. Celle-ci pourtant avait encore force et prestige. Le roi Sisebut (612-621) en même temps qu’il développait le commerce, prit pied en Afrique par l’occupation de Tanger et de Ceuta et son successeur Swintila expulsa des provinces côtières de l’ouest les garnisons impériales qu’au cours de ses brillantes mais brèves conquêtes, Justinien avait réussi à y installer. Ainsi, sous le sceptre des rois wisigoths qui continuaient de protéger les lettres et les arts, l’unité ibérique semblait refaite lorsqu’un péril redoutable monta du sud. Sous le roi Vamba (672-680) eut lieu la première attaque des Arabes. Ce fut, il est vrai, un désastre pour eux ; ils perdirent deux-cent soixante douze navires. Ils n’en revinrent pas moins à la charge quelques années après et Vitiza (696-710) se vit enlever les îles Baléares. Roderic ayant en 710 détrôné Vitiza pour régner à sa place, il semble que les parents de ce dernier aient noué des intrigues avec l’ennemi. Quoiqu’il en soit, l’invasion déborda sur la péninsule et à la fameuse bataille de Xérès qui dura neuf jours, Roderic vit s’écrouler la fortune de sa race. Il y avait trois siècles que les Wisigoths avaient reçu de l’empereur Honorius le gouvernement de l’Espagne.

Le royaume vandale d’Afrique devait avoir une existence autrement éphémère. Fondé en 439, il succomba dès 534 sous les coups des armées de Justinien. On peut s’étonner que les Vandales aient quitté pour courir l’aventure africaine les délices de la plaine de Séville. Mais leur jeune chef Genséric y trouvait sans doute son ambition à l’étroit. Et d’ailleurs ils pouvaient compter sur une proie facile. N’étaient-ils pas appelés par Boniface qui gouvernait l’Afrique au nom de l’empereur Théodose ii et qui, tombé en disgrâce et révolté, avait résolu de s’y rendre indépendant. Pris à partie par l’illustre évêque d’Hippone, Augustin, et ramené par lui au sentiment de son devoir, Boniface se repentit bientôt de sa trahison et s’empressa d’organiser la résistance contre les barbares qu’il avait lui-même incités à franchir le détroit. La lutte fut longue et ardente. Les Vandales l’emportèrent. En 439 Genséric s’étant emparé de Carthage, en fit sa capitale.

Avant de voir passer aux Vandales puis aux Arabes cette Afrique du nord que les Romains avaient arrachée aux Carthaginois, il convient de rappeler comment ils s’y étaient comportés et ce qu’ils en avaient fait. Leur installation s’y était accomplie lentement et non sans méfiance. Les Carthaginois, comme nous l’avons vu, n’avaient eux-mêmes jamais ambitionné une vaste extension de territoire. Leur puissance toute maritime s’était tenue presqu’en bordure de la côte et ils ne s’étaient point avisés de vouloir dompter les indigènes. Ceux-ci qu’on appelait Numides appartenaient à une race unique dont le langage, avec quelques différences de vocabulaire et de prononciation, est encore parlé dans toute l’étendue du Sahara, sur les bords du Niger comme au Sénégal. Son étrange alphabet se retrouve en des inscriptions rupestres éparses jusqu’aux Canaries d’un côté, et de l’autre, jusqu’au pied du Sinaï. Les Numides d’autrefois, ce sont les Berbères actuels et leur portrait est si nettement tracé par les historiens latins que nous n’avons guère d’hésitation à les reconnaître. Plus ou moins nomades mais vivant toujours par petits groupes indépendants, leur incapacité à combiner des efforts persévérants leur enlevait la possibilité de s’opposer à l’envahissement d’armées organisées. Il arrivait parfois pourtant qu’un de leurs chefs prit assez d’ascendant pour établir un pouvoir un peu centralisé et le maintenir quelque temps. Tel avait été le cas de Massinissa, homme d’une trempe exceptionnelle qui à quatre-vingt huit ans montait encore à cheval sans selle et continuait de guerroyer avec une vigueur indomptable. De Cirta (maintenant Constantine) sa capitale, il n’avait cessé de harceler Carthage et il avait aidé grandement les Romains à l’abattre. Ceux-ci l’ayant comblé d’honneur de son vivant, laissèrent subsister sa dynastie. Mais Jugurtha l’un de ses successeurs, ayant abusé de sa situation et laissé paraître des appétits incompatibles avec la sécurité de Rome une guerre s’en était suivie et la Numidie, dans les derniers temps de la république, avait été annexée à la province romaine d’Afrique. Toutefois les descendants du vieux roi numide s’étaient vu confier le gouvernement de la Maurétanie c’est-à-dire de l’Afrique occidentale. C’est là à Césarée (aujourd’hui Cherchell) qu’avait régné au temps d’Auguste, ce prince charmant Juba ii qui, élevé à Rome, s’y était pénétré de toute la culture gréco-latine sans pour cela se désintéresser de son pays natal. Écrivain, encyclopédiste, protecteur de tous les arts, épris de la beauté sous toutes ses formes, Juba avait trouvé une compagne digne de lui en Cléopatre Séléné que la reine d’Égypte avait eue de sa liaison avec Antoine. La sœur d’Auguste, Octavie, femme légitime d’Antoine, dont l’admirable figure contraste avec les mœurs dépravées de ce temps, ayant recueilli l’enfant de son mari après le désastre d’Actium, l’avait élevée près d’elle dans son palais en mémoire de l’époux qui l’avait délaissée et auquel elle demeurait fidèle. Tel était le couple qui prit à tâche d’implanter la civilisation en terre numide et dont plus d’un indice nous révèle qu’ils avaient commencé d’y réussir. Peut-être les fouilles de Cherchell nous rendront elles plus familières quelque jour les silhouettes de Juba ii et de sa femme. Elles suffisent déjà à indiquer à quel degré de splendeur et de prospérité la ville disparue était parvenue sous leur sceptre. On conçoit que le long règne de Juba — un demi-siècle — joint aux efforts des Romains[1] aient produit de sensibles résultats. Ceux-ci pénétrèrent jusqu’à Ghadamès (hinterland tunisien) et traversèrent les oasis du Fezzan (Tripolitaine). Au premier siècle de l’ère chrétienne, ils construisirent ces villes dont les ruines nous étonnent : Tebessa, Lambèse, Timgad, Nous avons retrouvé les restes des postes militaires qui de Gafsa à Biskra, jalonnaient leur frontière du côté du désert. Nous avons surtout retrouvé les traces des innombrables et merveilleux travaux hydrauliques exécutés par leurs soins persévérants. La contrée en fut évidemment transformée. Salluste qui décrit l’Afrique à l’arrivée des Romains le fait en des termes qui seraient applicables à l’Afrique actuelle. Il la dit « fertile en céréales, favorable aux troupeaux » mais manquant d’eau et « contraire aux arbres ». Or on sait que, sur la fin de l’empire, elle exportait de grandes quantités de bois de charpente et de chauffage. Le climat n’avait pas changé pourtant car, au temps d’Adrien, on nota une période de cinq années sans pluies, C’est à une irrigation savante et acharnée qu’il faut faire honneur des résultats obtenus. Plus tard lorsque les Arabes arrivèrent, au témoignage de leurs chefs, ils traversèrent l’Afrique de l’est à l’ouest « sous une voûte de feuillage ». Exagération poétique sans doute ; le fait n’est pas moins à retenir.

Le royaume que le sort des armes et la singularité des circonstances plaçaient entre les mains des Vandales était donc riche et peuplé. Il ne leur fallut pas bien longtemps pour le dépeupler et en dilapider les ressources. Disciple d’Arius comme la plupart des barbares alors en passe de civilisation, Genséric tenta d’abord de gagner à l’arianisme ses nouveaux sujets. Mais l’Église d’Afrique était puissante et obstinée. Des pasteurs tels qu’Augustin lui apportaient une force considérable. Genséric échoua et déchaîna une persécution vengeresse contre ceux qui lui avaient résisté. Au dehors il eut pu se faire en quelque sorte l’arbitre entre Rome et Byzance, établissant sa suprématie sur toute la Méditerranée. Mais il ne sut que piller et trancher par la force les problèmes qui surgissaient devant lui. Il donna la mesure de sa médiocre compréhension lorsqu’il décida avant de mourir que le trône appartiendrait toujours au plus âgé de ses descendants mâles. Cette étrange loi de succession provoqua, comme on pouvait s’y attendre, de nombreux crimes, chaque prince ayant intérêt à faire disparaître ceux de ses collatéraux qui séparaient son fils de la couronne. Opprimée dans sa foi et dans ses intérêts, la population romaine supportait avec peine le joug des Vandales et se flattait, vu leur nombre restreint, de parvenir à les chasser. Le clergé entretenait ces sentiments. De là des persécutions incessantes. Si on ajoute à cela que les Maures de Tripolitaine, sorte d’avant-garde arabe constituaient maintenant un voisinage incommode et batailleur, on peut se représenter en quelle agitation sanguinaire se dépensèrent après le long règne de Genséric (439-477) les cinquante années qui suivirent.

Où en était pendant ce temps l’Italie ? Sa ruine avait été consommée dès le milieu du vme siècle (450). Aux maux occasionnés par les incursions fréquentes des bandes barbares s’étaient ajouté la rapacité du fisc, l’avidité éhontée des fonctionnaires et l’ingérence perpétuelle de l’administration supprimant toute initiative individuelle ; si bien que la diminution des fortunes acquises et la difficulté de créer des ressources nouvelles avaient amené une rapide diminution de la population tant dans les villes que dans les campagnes. La dignité impériale était le jouet des chefs barbares qui, n’osant la revêtir eux-mêmes, faisaient proclamer leurs créatures quitte à les déposséder avec une égale désinvolture. En vingt années neuf empereurs se succédèrent ainsi. À lui seul un chef, Récimer en renversa quatre en quatorze ans. Finalement un ancien conseiller d’Attila, Oreste, enrichi et fixé en Italie, réussit à faire élire son fils lequel par une ironie du sort s’appelait Romulus. L’opinion l’affubla du sobriquet d’Augustule. Celui-là devait être le dernier. L’armée romaine n’était plus composée que de mercenaires appartenant aux diverses races barbares et leurs exigences allaient croissant. Ils réclamèrent d’Oreste en couronnant son fils, qu’on leur donnât le tiers des terres arables de la péninsule. Sur son refus, la rébellion éclata. Odoacre en fut le le chef (476). C’était un homme de basse extraction, scythe ou goth, qui servait dans les gardes de l’empereur. Sa haute taille et sa hardiesse groupèrent autour de lui tous les mécontents. En peu de temps, il eut conquis Ravenne et marcha sur Rome. Oreste avait péri. Odoacre déposa le petit Romulus et força le sénat à déclarer que le trône resterait désormais vacant.

C’était là, par hasard, une idée de génie. Zénon, alors empereur d’Orient redevenait le seul titulaire de l’empire. Or, impuissant à établir en Italie sa domination effective, force lui était de déléguer ses pouvoirs à Odoacre faisant ainsi bénéficier le chef barbare de l’espèce de consécration divine qui s’attachait encore aux dignités consenties par l’empereur. Odoacre fut assez sage pour se contenter de ce rôle et pendant dix-sept ans (476-493) il n’en sortit pas. Résidant à Ravenne, non à Rome, il n’usurpa ni le droit de placer son effigie sur les monnaies d’or ni celui de promulguer des constitutions. Les barbares le nommaient leur roi mais les Romains voyaient en lui le patrice gouvernant au nom de l’empereur. Des historiens l’ont désigné sous le nom de roi des Hérules ; à tort. Il commandait à des troupes où se mêlaient des races très diverses. Sa domination s’étendit sur toute l’Italie et, plus tard, sur la Sicile que lui céda Genséric et sur la Dalmatie dont il s’empara. Lui et ses guerriers restèrent toujours isolés au milieu de la population italienne. « Leur gouvernement, dit M. Martroye, fut celui d’une armée d’occupation. Les lois romaines restèrent en vigueur, le sénat romain continua de subsister, entouré de respect mais sa compétence réduite aux affaires municipales. » Quant à l’Église, Odoacre qui se réclamait d’Arius ne manqua point de chercher à la mettre en tutelle. Le pontife Simplice étant mort en 483, il intervint dans l’élection de son successeur Félix iii qu’il savait devoir être plus indulgent à l’arianisme.

En 487 Odoacre ayant eu l’imprudence de s’attaquer aux Ruges, peuplade des rives du Danube dont les déprédations s’exerçaient souvent aux dépens de la Dalmatie, le chef des Ruges invoqua le secours de son parent Théodoric, roi des Ostrogoths. Théodoric avait passé une partie de son enfance à Byzance ; il y avait été envoyé comme otage à huit ans ; il y avait sans doute appris beaucoup de choses mais non l’écriture. Toute sa vie, il y resta rebelle ; il signait les actes publics au moyen d’une plaque d’or ajourée dont sa plume barbare suivait les contours. Guerrier avant tout, il méprisait tout autre métier que celui des armes. Chef de son peuple depuis 472, il était pour l’empire un voisin peu désirable. À plusieurs reprises, il avait dévasté les frontières et même la Macédoine et la Thessalie ; il occupait de façon permanente la Mésie et la Dacie (Bulgarie et Roumanie actuelles). Zénon qui le craignait et lui avait, pour l’amadouer, conféré le titre de consul, n’aperçut que des avantages à le voir entrer en conflit avec Odoacre. Il l’encouragea donc à descendre en Italie, de sorte qu’à l’automne de 488, Théodoric ayant mobilisé toutes les tribus qui reconnaissaient son autorité, une masse humaine accompagnée d’immenses convois roula vers la péninsule. C’était cette fois[2] une véritable migration ; on partait sans esprit de retour. Odoacre vaincu à Aquilée, perdit Vérone et alla s’enfermer dans Ravenne où il résista deux années. En 493 l’autorité de Théodoric s’étendit sur la plus grande partie de l’Italie. Il se garda de modifier la ligne politique qui avait si bien réussi à son prédécesseur, en rétablissant l’empire d’Occident ou en se déclarant indépendant de l’empire d’Orient. À défaut d’un sens gouvernemental très éveillé, il sut se confier à deux hommes qui allaient être pour lui les plus précieux des inspirateurs. Les Cassiodore, père et fils, étaient alliés, bien que de lointaine origine syrienne, à toutes les grandes familles romaines. Romain avant tout et ne manquant pas de caractère, Cassiodore le père avait été souvent consulté par Odoacre. Il était ce qu’on pourrait appeler un opportuniste de distinction. Son intervention retint les Siciliens d’entrer en lutte contre Théodoric à l’arrivée des Goths et celui-ci en conçut une vive reconnaissance. Il combla d’honneurs Cassiodore et sa famille. Ainsi, après avoir vu des barbares servir de conseillers et de confidents aux derniers empereurs romains, c’étaient maintenant des patriciens de Rome qui remplissaient le même office auprès des rois barbares.

Bien qu’il n’en existe jusqu’ici aucune preuve définitive, on peut tenir pour acquis que Cassiodore le père fut l’initiateur de la politique d’union entre tous les royaumes barbares qui devait être la « grande pensée » du règne de Théodoric. Celui-ci n’aurait pu concevoir à lui seul une pareille politique. Il est curieux que la notion de l’unité de race n’ait pour ainsi dire point existé parmi les barbares. Ils s’enrôlaient les uns contre les autres sans hésitation et se battaient comme des frères ennemis qui auraient ignoré leur parenté. Cassiodore voulait faire du gouvernement de Ravenne le centre d’un nouvel ordre de choses en occident. Il noua donc une série d’ententes familiales et politiques. Théodoric épousa une sœur de Clovis roi des Francs, maria sa propre sœur au roi des Vandales, ses deux filles aux rois des Wisigoths et des Burgundes ; enfin il s’attacha par des présents et une sorte « d’adoption militaire » en usage chez eux, certains chefs germains. Seulement un évènement survint qui trompa les calculs de Cassiodore. Tous ces souverains appartenaient à l’arianisme hormis Clovis resté païen. Or en 496, le roi des Francs se convertit mais à la foi romaine. Nous aurons occasion plus tard de revenir sur cet évènement de grande importance. Il rompit le faisceau projeté. Toute l’Église d’occident qui supportait avec peine le joug hérétique se tourna vers le roi franc et l’appuya.

Du reste pour favoris que fussent les Cassiodore, Théodoric n’avait point abdiqué entre leurs mains ses ambitions guerrières. Sitôt son trône consolidé, il tourna ses armes vers ses voisins du nord et de l’est. Il poussa assez loin ses conquêtes. En 504 ses États comprenaient en plus de l’Italie et de la Dalmatie, la Bosnie, l’Autriche et une partie de la Hongrie. À peine un tel empire contentait-il ses ambitions. Certains faits montrent qu’il eut volontiers conquis au-delà, au mépris de toute prudence. Cassiodore le jeune s’ingéniait à organiser ces possessions. Il multipliait instructions et règlements. Il recommandait aux administrateurs de sans cesse « opposer la justice des Goths à la perversité des autres nations » et enjoignait aux administrés que « leurs procès se décident par des plaidoiries et non par les armes. » C’est naturellement sur l’Italie que portait son effort principal. Il cherchait à flatter les Romains. Il engageait le maître à reprendre peu à peu les traditions impériales : distributions de blé, jeux du cirque, entretien et restauration des monuments Mais Théodoric, économe de ses deniers pour tout ce qui ne touchait pas à la guerre, entendait s’en tirer à bon compte. Il dissimulait sous la munificence du langage la mesquinerie de la réalité. Rien de comique comme le ton dithyrambique sur lequel il parle des temples et des statues de Rome en de longs préambules à des décrets par lesquels il décide de placer quelques barres de fer sous leurs voûtes chancelantes ou un peu de plâtre le long de leurs socles ébréchés.

Les succès de Clovis inquiétaient la cour de Ravenne. Cassiodore envoya au dehors une série de pompeuses ambassades derrière lesquelles se nouaient d’actives et secrètes négociations. Tandis que les envoyés officiels de Théodoric n’ayant à la bouche que les mots de justice et de concorde, cherchaient d’une part à prévenir les méfiances de l’empereur, de l’autre à calmer les ambitions franques, ses émissaires pénétraient en Germanie tâchant d’inciter les chefs germains à prendre les Francs à revers pour dégager les Burgundes et les Wisigoths menacés par eux. Mais par la rapidité de son action, Clovis déjoua les calculs. Rejetant les Wisigoths en Espagne, il s’était emparé de l’Aquitaine avant qu’aucune intervention ait pu se produire. Théodoric ne réussit qu’à libérer Arles assiégée par les Francs ; ceux-ci subirent un grand désastre et perdirent, dit-on, jusqu’à trente mille des leurs. Le vainqueur se contenta de garder la Provence et renonça à tenter la conquête de l’Aquitaine. Les circonstances lui commandaient la méfiance. En effet l’arianisme ne trouvait plus guère d’appui à Byzance et, momentanément réunis par la communauté de foi, l’empereur, la pape et le roi des Francs ne seraient-ils pas tentés d’enfermer Théodoric dans un dangereux triangle ? Celui-ci manifesta donc des intentions pacifiques mais, en même temps, il accrut ses armements. Il n’avait pas de marine ; il en créa une. Il fit construire mille vaisseaux et organisa un recrutement régulier des équipages. Il enrôla des mercenaires (à la solde de trois sous d’or par semaine) pour tenir garnison en Provence.

Sur ces entrefaites la mort de Clovis (511) et le partage de ses États ayant une fois de plus modifié la situation, Théodoric se retrouva libre de ses mouvements. Il s’empressa de se tourner contre l’Église dont il voulait empêcher la réconciliation définitive avec l’empire. Il la persécuta sans scrupules. Il n’avait rien d’un libéral. Au début de son règne, il avait enlevé le droit de tester aux anciens partisans d’Odoacre ; puis les Cassiodore l’avaient ramené à des pratiques gouvernementales plus intelligentes. Néanmoins les libertés dont jouissaient ses sujets n’avaient jamais été grandes. Il leur fallait une autorisation des magistrats pour sortir de la ville où ils résidaient : contrainte singulière sous un régime qui — par exemple en organisant des services postaux réguliers — savait se montrer progressiste. Sur la fin, Théodoric se laissa aller à d’inexcusables violences. C’est alors que pour terroriser le sénat romain, il fit saisir et mettre à mort le plus digne et le plus illustre de ses membres, Boetius que l’antiquité de sa race, sa haute situation, sa science, son éloquence et ses vertus recommandaient au respect de tous. Boetius est une de ces figures que l’histoire néglige à tort. Sa sage modération aux jours heureux n’eut d’égale que sa grandeur d’âme dans l’infortune. Le livre « De la consolation de la philosophie » écrit en prison est de ceux qui honorent l’humanité. Théodoric se saisit ensuite de la personne du pape Jean ier et l’envoya à Byzance réclamer la réouverture des églises arianistes. Jean n’ayant obtenu qu’une demi-tolérance pour les coréligionnaires du roi barbare se vit, au retour, jeté en prison. Il y mourut. Théodoric venait de signer un décret attribuant aux arianistes dans toute l’Italie les basiliques des Latins lorsqu’une maladie foudroyante l’enleva en trois jours (526) comme allait s’ouvrir à Byzance le règne de celui auquel il était réservé de détruire son œuvre, Justinien.

Théodoric laissait pour héritier le fils d’une de ses filles, Athalaric, qui régna sous la régence de sa mère Athalasunthe. Quant à l’espèce de ligue amicale dont il avait poursuivi la réalisation, on en était plus éloigné que jamais. La discorde régnait partout. Les barbares se montraient décidément incapables de suivre une politique pondérée et un peu prévoyante. On en eut une nouvelle épreuve. Athalasunthe élevait sagement son fils en prince romain et Cassiodore dont la fortune avait survécu à tant de péripéties, plaçant toutes ses espérances sur le front du jeune Athalaric, entrevoyait dès alors le but vers lequel, plus tard, s’orienterait Charlemagne. Mais les chefs goths s’indignèrent et se révoltèrent. Athalaric arraché aux mains de sa mère, cessa ses études et vécut une vie ignorante et débauchée qui l’emporta rapidement (534). Cette même année les soldats de Justinien débarquaient en Sicile. Ils venaient de supprimer en Afrique la royauté vandale ; ils s’attaquaient maintenant à celle des Ostrogoths. Ceux-ci, sous des chefs énergiques Vitigès et Totila résistèrent plus de quinze années. Ce fut une lamentable période. Rome et Naples prises et reprises trois fois, Milan saccagée et détruite, partout la ruine et de terribles épidémies venant ajouter à la misère générale. Des Francs, des Hérules, des Ruges participèrent à ces luttes, se trahissant et pillant pour leur compte. L’Italie souffrit tous les maux à la fois, durant que s’effondrait l’édifice hybride élevé par Cassiodore avec tant de patience au nom de Théodoric mais auquel l’ignorance et l’incompréhension des guerriers barbares n’avaient pu fournir les fondations suffisantes.

  1. Juba ii ne laissa qu’un fils, Ptolémée. Un jour que le jeune roi de Maurétanie se trouvant à Rome entrait au cirque revêtu d’un superbe manteau de pourpre qui rehaussait sa beauté, Caligula alors empereur conçut de son hôte une telle jalousie qu’il le jeta en prison et l’y fit périr de faim annexant ses États. On les divisa en Maurétanies césarienne (Césarée) et tingitane (Tanger). L’Afrique fut dès lors gouvernée directement par Rome.
  2. On estime à moins de deux cent mille le nombre de Wisigoths qui passèrent en Gaule et en Espagne. En Afrique les Vandales furent à peine cinquante mille. Les barbares qui s’établirent à plusieurs reprises en Italie furent bien plus nombreux.