Histoire véritable (Montesquieu)/Introduction

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Texte établi par Louis de Bordes de FortageG. Gounouilhou (p. vii-xiv).

INTRODUCTION




Une rare bonne fortune a fait tomber entre nos mains un nouveau manuscrit de l’Histoire véritable de Montesquieu, dans le temps même où la Société des Bibliophiles de Guyenne publie, grâce aux descendants de l’illustre écrivain, les œuvres inédites qui, jusqu’à ces dernières années, étaient conservées, avec un soin pieux, dans les archives du château de La Brède. Déjà une version de l’Histoire véritable, d’après une copie tirée de ces archives, a paru, dans le volume de Mélanges inédits publié par le regretté baron de Montesquieu en 1892 ; elle occupe, dans ce volume, les pages 31 à 84, et les éditeurs l’ont fait suivre d’une très curieuse critique du roman, par J.-J. Bel.

Ce n’est donc pas une œuvre absolument inédite que nous présentons au public ; mais le manuscrit que nous imprimons aujourd’hui offre de telles différences avec le texte déjà publié, il donne un si grand nombre de variantes et même de pages entièrement nouvelles, que la Société des Bibliophiles de Guyenne a pensé qu’il méritait de figurer dans la collection, déjà nombreuse, de ses publications, et nous a fait l’honneur de nous charger de l’y introduire. Une courte description du nouveau manuscrit suffira, nous l’espérons, pour faire apprécier tout l’intérêt qu’il présente. Il se compose de cinq cahiers petit in-4° dont les pages, remplies au recto et au verso, sauf une étroite marge, par l’écriture très nette d’un copiste, sont attachées avec des rubans de soie verte et blanche. Chacune d’elles, soigneusement numérotée, contient de onze à quinze lignes. Le premier cahier compte trente et une pages, le second trente-cinq, le troisième cinquante-deux, le quatrième vingt-huit et le sixième quarante. Le livre cinq manque en entier, comme il manque, sous une autre classification, dans le texte imprimé en 1892. Nous savons, par la critique de J.-J. Bel, que ce livre perdu, qu’il désigne comme le quatrième et qui portait primitivement, en effet, ce chiffre dans notre copie, était rempli par une histoire amoureuse destinée à délasser un peu l’esprit du lecteur au milieu de toutes les transmigrations que le récit faisait passer sous ses yeux. Aucun indice ne nous permet de dire, avec certitude, ce qu’a pu devenir cette histoire amoureuse, qui avait trouvé grâce devant le sévère J.-J. Bel. Peut-être Montesquieu l’a-t-il purement et simplement supprimée ; peut-être en a-t-il fait plus tard, et quand il eut définitivement renoncé à publier l’Histoire véritable, le Temple de Gnide, le Voyage à Paphos, ou même, en la remaniant et en lui donnant plus d’étendue, son roman d’Arsace et Isménie.

Quoi qu’il en soit, à cette lacune près, notre manuscrit est parfaitement complet, sauf pourtant l’épître dédicatoire, condamnée par J.-J. Bel, et qui ne figure pas non plus dans celui de La Brède. Cette épître remplissait deux feuillets ou au moins trois pages qui ont disparu de notre premier cahier, ainsi que l’indiquerait, à défaut des traces de suppression encore visibles, la pagination qui saute brusquement de 4 à 9. En revanche, l’avis du libraire pour lequel le critique ne s’était pas montré plus favorable, et que la copie de La Brède ne contient pas davantage, figure tout au long dans la nôtre.

Montesquieu, avec la simplicité et la bonne foi du génie, soumettait ses productions à ses amis, surtout au conseiller J.-J. Bel et au président Barbot, membres, comme lui, de sa chère Académie de Bordeaux. Nous avons un curieux témoignage de la déférence de ce grand esprit, comme de la sincérité des amis qu’il consultait, dans la critique sévère, mais parfois bien judicieusement clairvoyante, que J.-J. Bel fit de l’Histoire véritable, dont le manuscrit lui avait été communiqué par l’auteur.

Montesquieu se soumit au jugement de son ami. Il paraît avoir, à plusieurs reprises et même assez tard, essayé de remanier cette œuvre de sa jeunesse en vue d’une publication ; puis il s’en détacha entièrement, et, absorbé par des travaux d’une tout autre portée, il abandonna définitivement l’Histoire véritable. Il a surtout corrigé et retouché le livre troisième où, sans parler des changements de détail, fort nombreux, les pages 9 à 15 (épisode de l’Eunuque) ont disparu de notre manuscrit, et y sont remplacées par dix nouvelles pages non chiffrées, tout entières écrites de sa main, lesquelles n’offrent guère de ressemblance avec la partie correspondante du texte imprimé en 1892. Cet épisode, le plus long de tous ceux qui figurent dans l’Histoire véritable en l’état où elle nous est parvenue, a été travaillé d’une façon toute particulière par Montesquieu. J.-J. Bel en avait signalé l’importance, et l’analogie frappante qu’il présente avec certains passages des Lettres persanes ne lui avait point échappé. On le trouvera tout au long et sous la dernière forme que Montesquieu lui donna de sa propre main, dans l’édition de l’Histoire véritable que nous publions aujourd’hui.

Il nous paraît superflu de mentionner toutes les variantes ou même toutes les différences capitales que présente le texte de l’édition actuelle avec celui de 1892, auquel le lecteur peut recourir aisément. Il nous suffira de dire que chacun de nos cinq livres offre, avec les cinq parties correspondantes déjà publiées, de très nombreuses et très importantes dissemblances, et que notre troisième livre, en particulier, donne, outre beaucoup de corrections, plusieurs pages nouvelles écrites de la main même de Montesquieu, tandis que notre quatrième livre (primitivement le cinquième) est entièrement inédit.

En somme, moins les deux lacunes que nous avons signalées, c’est bien le roman complet et, sauf quelques retouches dans certaines de ses parties, tel que Montesquieu l’écrivit d’abord, que publie la Société des Bibliophiles de Guyenne, et nous croyons pouvoir dire que, sous cette nouvelle forme, c’est encore une œuvre à peu près inédite qu’elle offre aux amis et aux admirateurs de Montesquieu.

Tous les lecteurs de l’Histoire véritable et de la critique impitoyable, mais bien souvent fine et judicieuse de J.-J. Bel, ont éprouvé quelque surprise en constatant que l’ordre des chapitres et des transmigrations qui les remplissent, ne concorde guère, dans le texte de 1892, avec cette critique si détaillée et si complète. Notre manuscrit, au contraire, répond rigoureusement, comme ordonnance des chapitres et suite des transmigrations, à l’étude de J.-J. Bel. Les épisodes se succèdent fidèlement et dans l’ordre même où cette étude les place. Bien plus, les expressions relevées par J.-J. Bel s’offrent, dans notre copie, à la page et à la ligne même qu’il désigne. Nous pourrions multiplier les exemples, il nous suffira de citer les suivants : livre II, le mot laquais, qui choque J.-J. Bel, figure à l’endroit même que le critique signale expressément : page 4, ligne 14. Livre V, devenu livre IV : le censeur trouve trop bas le terme de caillettes, employé, dit-il, à la ligne 9 de la page 25, et, en effet, le mot se lit en toutes lettres, page 25, ligne 9. Bref, l’étude de J.-J. Bel pourrait servir de table des matières aux tableaux rapides et multipliés tracés, par le Métempsycosiste, dans l’ordre où les présente notre manuscrit. Il ne nous paraît donc pas téméraire d’affirmer que cette copie est bien celle que J.-J. Bel eut sous les yeux et sur laquelle il rédigea son travail. Nous avions un instant eu la pensée de réimprimer, en appendice, cet intéressant document qui fait désormais, à tous les titres. partie intégrante de l’Histoire véritable, mais le lecteur curieux de poursuivre et d’approfondir l’examen que nous venons d’esquisser, pourra toujours se reporter facilement au volume de 1892 ou même y joindre la présente édition, et cette considération nous a fait renoncer à notre projet.

Comment notre manuscrit a-t-il quitté les archives de La Brède d’où il est de toute évidence qu’il provient ? Il n’est peut-être pas impossible de répondre à cette question. On sait que, vers 1829, les œuvres inédites de Montesquieu furent remises à J. Lainé, en vue d’une publication qui, pour des causes que nous n’avons pas à rechercher ici, ne put avoir lieu[1]. Après la mort de Laine, arrivée en décembre 1835, les précieux manuscrits qui lui avaient été confiés, furent rendus, par ses héritiers, à la famille de Montesquieu. Toutefois plusieurs s’égarèrent, et quelques-uns restèrent enfouis dans les papiers de Lainé. Nous avons tout lieu de croire que notre manuscrit fut du nombre de ces derniers, car nous l’avons découvert parmi une quantité considérable de lettres et de documents dont la plupart provenaient de Lainé lui-même ou de sa famille.

Montesquieu paraît avoir composé l’Histoire véritable dont le titre appartient à Lucien, dans sa jeunesse, peu de temps après les Lettres persanes, et peut-être même avant leur publication. Les allusions très claires aux affaires du temps que contient l’avis du libraire, et quelques autres, moins transparentes, qu’on pourrait relever dans le cours du récit, ne se comprendraient pas si l’œuvre ne datait pas de la Régence. Peut-être même avons-nous là comme un premier jet de la veine d’où allaient sortir les Lettres persanes avec lesquelles l’Histoire véritable offre, en certaines de ses parties du moins, bien des ressemblances. Cela seul, à défaut du mérite de l’ouvrage, et de l’intérêt qui s’attache aux productions qui peuvent éclairer l’évolution des idées et les progrès du talent chez les grands écrivains, suffirait à recommander cet essai de jeunesse pour lequel Montesquieu semble avoir eu une prédilection particulière, puisqu’il y fit plusieurs retouches plus tard, et, probablement même, dans la pleine maturité de son génie. D’ailleurs, si les Lettres persanes gardent encore comme une saveur du xviie siècle, ne peut-on pas affirmer qu’avec l’Histoire véritable, Montesquieu inaugure ce roman ou plutôt ce conte satirique et philosophique si goûté pendant toute la durée du xviiie siècle, et que Voltaire allait bientôt porter à sa perfection ?

L’auteur de l’Histoire véritable employait à la lecture tous les instants de loisir que lui laissaient ses occupations professionnelles, ses affaires et ses propres ouvrages. Il s’intéressait aux romans qui faisaient quelque bruit. Les réflexions qu’il a consignées, dans ses pensées[2], au sujet de Manon Lescaut, qu’il lut au moment de son apparition, et sur laquelle il formule déjà ce jugement ferme et sûr qu’il portait sur toute chose, nous en donneraient une preuve certaine, si son goût pour les fictions ne se trahissait en maints endroits de ses œuvres, et par un certain nombre de ces œuvres elles-mêmes. Il lut certainement les Mille et une Nuits traduites ou plutôt adaptées par Galland[3], avec quel tact et quelle délicatesse, nous le savons aujourd’hui que nous possédons dans leur intégrité les récits de la sultane Shéhérazade. Il lui en resta le goût de l’Orient qu’il conserva toute sa vie, si bien qu’en ses derniers jours, c’est encore au fond de l’Orient qu’il plaçait les aventures d’Arsace. Nous savons, par une de ses dernières lettres adressée de La Brède, le 8 décembre 1754, à son spirituel correspondant l’abbé de Guasco, qu’il s’occupait encore à ce moment de ce petit roman que son fils, J.-B. de Secondat, devait publier seulement en 1783.

Il nous reste à dire un mot de la façon dont nous avons compris nos devoirs d’éditeur. Notre manuscrit est fort correct, et son orthographe est en tout conforme à celle du temps. Nous l’avons donc fidèlement reproduit, sauf quelques fautes évidentes que nous avons dû corriger. Par contre, nous nous sommes vu obligé à reconstituer entièrement sa ponctuation, très défectueuse, comme celle de presque tous les manuscrits de l’époque. Un très petit nombre de notes donnent, au bas des pages, les variantes les plus importantes, les passages qui se laissent lire sous les ratures, et signalent les quelques phrases, débris du naufrage, que Montesquieu a transportées, en les modifiant un peu, dans ses autres ouvrages. D’ailleurs, en dehors de ce que nous avons dit, dans cette introduction, nous n’avions rien à ajouter au savant et si judicieux commentaire qui accompagne le texte de 1892 ; le lecteur s’y reportera toujours avec autant de plaisir que de profit.

Nous n’avons pas cru devoir nous astreindre à suivre scrupuleusement les dispositions typographiques adoptées par la Société des Bibliophiles de Guyenne pour la publication des manuscrits inédits de Montesquieu ; non que nous ayons la plus légère critique à formuler contre ces dispositions, mais, notre manuscrit ne faisant pas partie des œuvres inédites tirées des archives de La Brède, il nous a paru que nous n’avions pas à tenir un compte rigoureux, pour sa publication, des règles suivies pour l’ensemble de ces œuvres.

Nous le répéterons en terminant : la Société des Bibliophiles de Guyenne, en publiant aujourd’hui cette nouvelle version de l’Histoire véritable dont le volume de 1892 ne donnait pour ainsi dire que des fragments, fait connaître entièrement aux amis des lettres un essai de jeunesse, à peu près inédit, d’un écrivain chez lequel le savoir le plus vaste, la profondeur de la pensée, s’alliaient à la finesse et aux grâces de l’esprit, et qui, sans le moindre effort, mettait cette profondeur dans ses productions les plus légères, comme il semait cette grâce et cet esprit dans ses œuvres les plus profondes.

L. De Bordes De Fortage.


Bordeaux, 4 juillet 1902.





  1. Voir, à ce sujet, l’intéressante Histoire des manuscrits inédits de Montesquieu placée, par M. Céleste, en tête du volume de Mélanges inédits, Bordeaux, 1892, pp. XXXV-XL.
  2. Pensées et fragments inédits, t. II, p. 61. Montesquieu a pris soin de mentionner qu’il fit cette lecture le 6 avril 1734.
  3. Leur publication, commencée en 1703, ne fut achevée qu’en 1711. V. au surplus Pensées, II, 108.