Histoire véritable (Montesquieu)/Le Libraire au Lecteur

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Texte établi par Louis de Bordes de FortageG. Gounouilhou (p. xv-xvi).


LE
LIBRAIRE AU LECTEUR


Il y avoit longtems que je cherchois à imprimer quelque livre bon, médiocre ou mauvais qui se vendît bien, afin de rétablir mon commerce qui est un peu délabré, depuis qu’un scavant du Mississipi m’achepta tout ce qu’il y avoit de livres dans ma boutique, et me paya en billets de banque qui ont péri entre mes mains. Dieu fasse paix à ceux qui en sont la cause ! Un illustre de mes amis est entré dans mes vues, et m’a procuré ce petit ouvrage que j’ay l’honneur de présenter au public.

J’aurois fort souhaité que celuy qui l’a accommodé à nos mœurs, eût voulu, à ses risques et fortune, y insérer quelque trait qui eût un peu réfléchi sur les affaires du tems. Le lecteur ingénieux m’entend bien. Je le supplie d’examiner si, dans le récit de toutes ces aventures, il n’y auroit point quelque chose qui pût donner du crédit à mon livre, et faire ma petite fortune.

Ce n’est pas que je voulusse en mon particulier me brouiller ouvertement avec les magistrats ; je souhaiterois que l’attention du public fût réveillée et non pas la leur.

Un bel esprit[1] qui vient quelquefois dans ma boutique où nous l’écoutons beaucoup, soutenoit, l’autre jour, qu’il n’y avoit pas un mot de vray dans toute mon Histoire véritable. Ce qui luy a fait prendre cette opinion, c’est que mademoiselle de Scudéry s’est servie d’une idée à peu près pareille pour en orner un de ses romans.

D’ailleurs, les Aventures du mandarin Fun-Hoam ont été regardées comme fabuleuses par tous les critiques.

Je ne suis qu’un pauvre libraire et je ne scay guère bien ce qui en est ; mais le public peut achepter mon livre comme roman, s’il ne juge pas à propos de l’achepter comme histoire.



  1. Le manuscrit portait un « scavant ». Montesquieu a effacé le mot, et l’a remplacé par celui que nous imprimons.