Histoire véritable (Montesquieu)/Livre 1

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Texte établi par Louis de Bordes de FortageG. Gounouilhou (p. 1-12).



HISTOIRE VÉRITABLE


LIVRE PREMIER




J’étois, sans contredit, le plus grand fripon de toutes les Indes, et, de plus, valet d’un vieux gymnosophiste, qui, depuis cinquante ans, travailloit à se procurer une transmigration heureuse, et, par ses rudes pénitences, se changeoit en squelette, dans ce monde, pour n’être point transformé en quelque vil animal, dans l’autre. Mais moy, m’endurcissant sur tout ce qui pourroit m’arriver, je faisois une exécution terrible sur tous les animaux qui me tomboient entre les mains. Il est vray que je ne touchois point à quelques vieilles poules qui étoient dans la cour de mon maître, que j’épargnois quelques oyes presque sexagénaires, et que j’avois grand soin d’une vieille vache ridée, qui me faisoit enrager. Elle n’avoit plus de dents pour paître, et il falloit presque que je la portasse, lorsque mon maître m’ordonnoit de la mener promener.

Je recevois les aumônes, et j’acheptois sous main tout ce qu’il falloit pour me bien nourrir, et mon maître ne pouvoit comprendre comment un homme dévot comme moy devenoit si gras avec une once de riz et deux verres d’eau qu’il me donnoit par jour, et il attribuoit cela à une protection particulière de son Dieu, qui me favorisoit d’un embonpoint qu’avoient à peine les plus cruels mangeurs d’animaux.

Mon maître, accablé de vieillesse, se brûla, et, comme il me regardoit comme un saint, il me laissa, par son testament, un ordre auquel je ne m’attendois pas. Ce fut de le suivre par la route qu’il avoit prise. Il me faisoit trop d’honneur, et je parus d’abord bien embarrassé. Mais, pendant qu’on me faisoit de grands compliments, je me remis de mon désordre, et prenant un air assuré : « Qu’on me dresse, dis-je, un bûcher tout à l’heure, et surtout qu’on ne me fasse pas attendre ! » Je sçavois bien qu’il n’y avoit point de bois dans la maison, car il est très rare aux Indes, et qu’il falloit que la cérémonie fût remise au lendemain.

La nuit venue, je m’enfuis à cinquante lieues de là. J’eus bientôt dissipé tout ce que j’avois, et il ne me resta pour toute ressource que l’habit de mon maître, avec lequel je me mis à jouer le saint ; mais mon visage me ruinoit.

Ayant entrepris de grands jeûnes, je n’eus pas le courage de les finir. Je me fis fouëtter par les rues, mais je me comportay si mal que je ne gagnois pas un sol. J’avois plus la mine d’un criminel que d’un pénitent ; je fuyois, malgré moi, sous les verges ; je n’excitois pas la compassion, mais la risée publique.

Cependant j’enrageois bien le soir d’avoir été tout le jour étrillé pour rien, et, pestant tantôt contre le métier, tantôt contre moy-même, je me désespérois d’avoir été si lâche, et je m’encourageois pour le lendemain.

Un jour, j’allay me poster près d’un vieux bonze qui tenoit, depuis quinze ans, les bras en l’air ; à peine eus-je été deux heures dans cette posture que j’y renonçay.

Je voulus entreprendre de regarder le soleil ; mais je fermois les yeux, ou je tournois la tête, ou je portois la main au visage, et l’on ne me donnoit rien.

Je vis une troupe de ces faquirs qui, pour être plus parfaits, se rendent insensibles, et attachent à la partie la plus rebelle un poids qui puisse la vaincre. Je voulus rester parmy eux. Ils m’accablèrent d’un anneau de fer de huit livres, que je trainay misérablement pendant deux jours.

M’apercevant que, dans ce métier, la condition du valet est meilleure que celle du maître, je me mis encore une fois au service d’un philosophe célèbre, qui me fit le ministre en chef de ses mortifications. Nous n’eûmes aucun démêlé quand il ne fut question que de luy. Il trouvoit en moy un écorcheur parfait et un cuisinier impitoyable.

Un jour, il s’enferma dans un petit caveau où il étoit obligé de se tenir couché. Il ne respiroit que par un petit trou, et une lampe achevoit de l’étouffer. Il résolut d’y demeurer six jours sans boire et sans manger. Comme cette action nous attiroit des aumônes, je l’encourageois cruellement, et, quand il étoit sur le point de finir ses six jours, je lui dis faussement qu’un autre en devoit rester neuf, et je l’obligeay, par mes mensonges, mes exhortations et mes railleries, à se tenir dans son poste encore trois jours.

Vous croyés peut être, Ayesda, que ce que je viens de vous dire s’est passé de nos jours ? Je vous avertis qu’il y a quatre mille ans de cela. Vous me paroissés étonné ; laissés moy continuer mon histoire ! Je vous assure que je suis sincère. Vous pouvés vous être aperçu que ce n’est pas la vanité qui me fait parler.

Je voulus débaucher une jeune femme. Son mari le sçut et me tua. Mon âme étoit toute neuve et n’avoit point animé d’autres corps. Elle fut transportée dans un lieu où les philosophes devoient la juger. Toute ma vie fut pesée, et la balance tomba rudement du côté du mal. Je fus condamné à passer dans les animaux les plus vils, et l’on me mit sous la puissance de mon mauvais Génie, qui étoit un petit esprit noir, brûlé et malin, qui devoit me conduire dans toutes ces transmigrations ; mais moy, sans m’étonner, sans m’affliger, sans me plaindre, je conservay ma gayeté ordinaire, et j’éclatay de rire, en voyant les autres ombres épouvantées. Un des principaux philosophes admira mon courage, et me prit en amitié : « Pour te faire voir, me dit-il, que j’estime ta fermeté, je vais t’accorder le seul don qui soit en ma puissance : c’est la faculté de te ressouvenir de tout ce qui t’arrivera dans toutes les révolutions de ton être. »

Il me fallut, d’abord, essuyer sept ou huit cents transmigrations d’insectes en insectes. Pendant tout ce tems là, mes vies n’eurent guère rien de remarquable. Étant sauterelle, je broutay ma part d’un pays de vingt lieues ; dans une autre transmigration, étant descendu dans une fourmilière, je charroyay, tout l’été, la provision comme un chameau. Enfin je tins mon rang dans un parti de frêlons contre une armée de guêpes, et j’y fus tué des premiers.

Je nacquis perroquet ; je vivois dans les bois, et j’y passois agréablement ma vie. On m’en tira pour me mettre parmy les hommes. J’appris d’abord à parler comme eux ; mais ils n’avoient pas l’esprit de chanter comme moy, aussi les meprisois-je beaucoup. On m’enferma dans une cage de fer, et les premiers jours j’en fus très affligé. Mais j’aimois le vin, il ne me manquoit pas, et j’y noyay tous mes chagrins.

Vous trouverés dans tout cecy, mon cher Ayesda, la clef de toutes les sympathies et de toutes les antipathies mal démêlées ; elles ont des causes que les gens qui n’ont pas reçu le même don que moy ignoreront toujours. Par exemple, le goût que j’ay pour la musique ; je vous diray bien que je le tiens un peu de ce que j’ay été autrefois un petit rossignol ; et, si vous me voyés une si grande facilité de m’énoncer, ne vous en étonnés pas, quand vous scaurés que j’étois, il n’y a pas bien du tems, une pie qui jasoit sans cesse, et à qui on avoit crevé un œil.

Je fus bientôt transformé en un petit chien. J’étois si joli que ma maîtresse m’estropioit tout le jour, et m’étouffoit toute la nuit. Elle me faisoit tenir sur les pattes de derrière, et ne me permettoit plus l’usage de celles de devant. Elle me secouoit les oreilles ; j’avois tous mes muscles en contraction, et, quand ses transports d’amour redoubloient, j’étois toujours en danger de ma vie. Pour comble de malheur, elle s’imagina que je serois plus aimable si elle me faisoit mourir de faim. J’étois au désespoir, et j’enviois bien la condition d’un vilain mâtin qui vivoit négligé dans une cuisine, où il passoit sa vie en philosophe épicurien. Après deux ans de persécutions, je mourus, laissant un grand vuide dans la vie de ma maîtresse, dont je faisois toute l’occupation.

Je touchois à l’heure où je devois être un gros animal. Je devins loup, et le premier tour de mon métier, fut de manger un philosophe ancien qui paissoit, sous la figure d’un mouton, dans une prairie. Après plusieurs changements, je fus fait ours. Mais j’étois si las d’être bête que je songeay à bien vivre et à voir si, par ce moyen, je n’obtiendrois pas de redevenir homme. Je résolus donc de ne plus manger d’animaux et de paître tristement mon herbe. J’avois si bien fait que les moutons venoient bondir autour de moy, et j’enrageois de bon cœur. Il me prenoit des envies. Non ! je n’ay jamais tant souffert !

Mon Génie me trouva digne d’être un bon animal ; je fus tué sanglier, et je nacquis agneau.

Je vous diray en passant que je n’ay jamais bien compris pourquoy les Dieux, qui sçavent la mesure de la félicité de tous les êtres, les ont soumis à tant de transmigrations, pour les récompenser ou les punir. Je ne me suis guère trouvé plus heureux dans une transmigration que dans une autre. Il est vray que plus j’étois un animal bon et facile, plus l’espérance de devenir homme augmentoit en moy, et, lorsque j’étois une bête cruelle, comme je n’avois pas une subsistance assurée, j’étois presque toujours ou dans les tourments de la faim, ou dans ceux que donne une trop abondante nourriture.

Il m’arriva un jour une aventure bien extraordinaire. J’étois bœuf en Égypte, et je ne songeois qu’à paître quelques mauvais roseaux, lorsque des prêtres, qui passèrent auprès de mon pâturage, s’écrièrent que j’étois Apis, m’adorèrent, et me menèrent, comme en triomphe, dans un magnifique temple. J’ay souvent, depuis que je suis devenu homme, fait de grandes fortunes sans l’avoir plus mérité que cette fois cy.

Je n’avois pas beaucoup de vanité, et je ne me souciois guère de l’encens qu’on faisoit fumer devant moy ; mais je n’étois pas fâché qu’une partie de mon culte fut de me bien nourrir. Dans un mois, je fus gras à pleine peau, ce qui étoit regardé comme un signe de la prospérité de l’État. Lorsque j’étois malade, toute l’Égypte étoit en pleurs. Je riois dans ma peau, quand je voyois la désolation publique. J’étois malin comme un singe, et souvent je faisois le malade pour voir pleurer tout le monde. Mais, ayant entendu un vieux prêtre qui disoit : « La santé du Dieu est si chancelante qu’il ne veut plus être manifesté sous cette figure, à la première rechute, nous l'irons noyer dans la fontaine sacrée, » ce discours fit impression sur moy, et je me portay très bien.

Vous sçavés, mon cher Ayesda, que tous les animaux ont un attachement naturel pour leur être, c’est pour cela que les philosophes défendent si fort de les tuer. Comme chaque âme habite volontiers le corps qui luy est tombé en partage, on ne peut l’en déloger sans luy faire violence.

Un jour, mon esprit s’étendit ; je me trouvay un gros philosophe ; j’avois de la raison, du sens, de la prudence, en un mot j’étois éléphant. Un roi du Thibet m’achepta et me destina à porter une des reines. Une nuit qu’il voyageoit avec ses femmes et toute sa suite, je sentis ma charge augmenter de la moitié. Mon conducteur étoit monté dans la cage où étoit la reine. Occupé de ses plaisirs, il ne songeoit guère à me guider. Mais j’allois toujours mon train. À la fin, il descendit, et, pour faire voir qu’il étoit à terre, il se mit à jurer et à me battre. « Mon Dieu ! dis-je en moy-même, les hommes sont bien injustes. Ils ne sont jamais plus portés à rendre les autres malheureux, que lorsqu’ils jouissent de quelque bonheur. »

Un jeune éléphant ayant été pris dans les bois, on le donna à dresser à un de mes camarades et à moy. Nous mîmes cet écolier entre nous deux, et nous le gourmâmes si bien qu’il fut d’abord instruit, et il devint privé et obéissant comme nous mêmes. Je vis que mon camarade prenoit du plaisir à cet acte de supériorité. Je fis cette reflexion : « La liberté naturelle est, de tous côtés, attaquée. Ceux qui vivent dans l’esclavage sont aussi ennemis de la liberté des autres que ceux qui commandent avec plus d’empire. »

Une des femmes du Roi ayant été surprise avec un homme, fut condamnée à être jetée et foulée sous mes pieds. Je dis en moy-même : « Voicy un homme qui n’a que quatre coudées comme les autres, et qui est aussi à charge à la Providence que si elle lui avoit donné mille corps. Combien d’hommes se rassasieroient des mets que j’ay vu présenter à sa table ? Nous qui sommes destinés à porter sa personne, pourrions porter à l’aise une armée, et enfin il faut un nombre innombrable de femmes à ses plaisirs ou à ses dégoûts. Son corps a peu de besoins, mais son esprit les multiplie, et, ne pouvant avoir que des plaisirs très bornés, il s’imagine qu’il jouit de tous ceux dont il prive les autres. Je vais punir une femme pour avoir violé des loix qu’on est mille fois plus coupable d’avoir faites. J’obéis, mais c’est à regret. » Dès que j’eus fait mon office, le Roi vint me flatter, mais j’étois si indigné contre lui que je lui donnay un coup de trompe, et le jetay à dix pas de là.

Tout d’abord les courtisans m’entourèrent, et je vis mille dards tournés contre moy. J’allois périr, lorsque quelqu’un s’écria : « Le Roi est mort ! » Soudain, chacun baissa les armes, plusieurs même vinrent me caresser, et, un instant après, tout le monde disparut.

Tout retentit bientôt des cris et des acclamations publiques. On alla tirer l’héritier présomptif d’une prison où il étoit enfermé. Le corps du Roi défunt fut jeté dans un égout. On m’entoura de fleurs, on me mena par la ville, et on me mit dans un magnifique temple. « Que veut dire cecy ? dis-je en moy-même. C’est la seule mauvaise action que j’ay faite, et d’abord on m’élève des autels. »

Indigné des bassesses des hommes, je m’enfuis et me retiray dans les bois. Tous les animaux qui craignent les bêtes féroces venoient paître autour de moy, et regardoient comme un asile les lieux où j’étois. Cela me faisoit plaisir, et je disois en moy-même : « On donne au lion le titre de Roi des animaux ; il n’en est que le tyran, et j’en suis le Roi[1]. »

  1. Dans Arsace et Isménie, Montesquieu prête à l’ambassadeur des Parthes le petit discours suivant : « Un tigre d’Hircanie désoloit la contrée ; un éléphant l’étouffa sous ses pieds. Un jeune tigre restoit, et il étoit déjà aussi cruel que son père ; l’éléphant en délivra encore le pays. Tous les animaux qui craignoient les bêtes féroces venoient paître autour de lui. Il se plaisoit à voir qu’il étoit leur asile, et il disoit en lui-même : « On dit que le tigre est le Roi des animaux ; il n’en est que le tyran et j’en suis le Roi. »
    _______________