Histoire véritable (Montesquieu)/Livre 4

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Texte établi par Louis de Bordes de FortageG. Gounouilhou (p. 47-58).
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LIVRE IV[1]




Dans cette vie cy, je me plaignis tant et si longtems de mon sort, que mon Génie, perdant patience, m’apparut et me dit : — « Il y a longtems que tu m’importunes. Veux-tu que, selon le pouvoir que j’en ay reçu du destin, je te métamorphose tout à l’heure en quelque autre homme ? — C’est selon l’homme, répondis-je tout étonné. — Eh bien ! veux tu être Achéménidas, le Roi de ton pays ? — Ah ! Divin Génie, il est si décrépit que je n’aurois pas deux mois à vivre ! — Veux-tu être le jeune Cléon ? — Non ! il est trop sot ! — Veux-tu donc être Eucrate ? — C’est le plus ridicule de tous les hommes ! — Damasippe ? — Encore moins ! — Tu seras donc le riche Démostrate ? — C’est un avare, répondis-je, qui se laisse mourir de faim. — Nomme moy donc quelqu’un ; mais prends garde à ce que tu diras, car je te transformeray sans miséricorde. — Attendés, dis-je, un moment, s’il vous plaît ! — Le philosophe Anthistène ? — Non, c’est un homme chagrin ! — Anthistène, soit ! repartit le génie en haussant la voix. — Un instant, repris-je, laissés moy penser encore ! Androclide… mais sa femme le fait enrager ; il a d’ailleurs la goutte. Lysimaque… il est trop ennuyeux quand il raconte son ambassade à Thèbes… » — Je ne sçavois ce que cela vouloit dire, je ne me trouvois point heureux, et cependant je ne pouvois consentir à changer ma personne contre celle de qui que ce fût. — « Il y a quelque chose là dessous, dis-je en moy-même ! » — Et, après y avoir bien refléchi, je découvris un grand secret : c’est que les Dieux donnent à chaque homme un amour dominant pour sa propre personne et pour la condition des autres, et avec cela ils gouvernent l’univers.

Comme les idées des choses que je vous raconte, Ayesda, n’ont point été liées aux traces du cerveau que j’ay présentement, mais sont, par la volonté des Dieux, présentes à mon âme, sans moyen, je m’en souviens à merveille, pendant que j’ay la mémoire du monde la plus malheureuse sur les choses qui, par la voie des organes, affectent mon âme dans cette transmigration cy.

Dans ma vie suivante, je négligeay extrêmement mes affaires, et, ce qui vous surprendra, je les négligeay pour les affaires publiques. Vous vous imaginerés peut-être que j’étois ministre de quelque Prince. Non ! et, si je l’avois été, je ne me serois pas tant donné de soins. Je n’avois ni charge ni employ, mais je sçavois m’occuper. Je vivois en Égypte dans une connoissance profonde des intérêts des divers états dont elle étoit composée. J’étudiois les vues des Princes, et aucun de leurs desseins ne m’échappoit. Cecy, comme vous croyés bien, ne pouvoit se faire sans des raisonnemens infinis, outre que cela devenoit, en quelque façon, une affaire de cœur : car il y avoit de certains Rois pour la prospérité desquels j’aurois donné ma vie, et il y en avoit d’autres pour qui j’étois une de ces comètes qui menacent toujours de quelque malheur. Je voudrois pouvoir vous faire connoître les douceurs que je goûtay, dans cette vie, où, dans une grande tranquillité pour moy même, j’avois mon âme attachée à la destinée des Rois pour lesquels, au lieu de tant de vœux, j’aurois dû faire celuy qu’ils eussent pu être aussi heureux que moy.

Vous trouverés peut-être, Ayesda, que, dans mes différentes transmigrations, j’ay été souvent bien ridicule. J’en conviendray un peu, pourvu que vous vouliés faire avec moy cette reflexion : que le ridicule n’étant que ce qui choque les manières de chaque pays, comme les vices sont ce qui en choque les mœurs, ce qui vous paroît ridicule icy, ne l’étoit peut être pas tant, dans les pays où je vivois, et je le croiray bien.

Je fus un pauvre Africain, chef d’un petit peuple sauvage. Un Égyptien étant venu dans notre contrée, je m’entretenois quelquefois avec luy. Mais il parloit, et moy je pensois. — « Vous êtes bien cruels, me dit-il un jour : vous mangés les prisonniers que vous avés faits à la guerre. — Et que faites-vous des vôtres ? luy répondis-je. — Ah ! nous les tuons, dit-il, mais, quand ils sont morts, nous ne les mangeons pas. »

Je croyois, Ayesda, qu’il ne valoit pas la peine, pour si peu de chose, de tant se distinguer de nous, et qu’il falloit nous regarder comme sauvages parce que nous étions cruels, au lieu de nous regarder comme des gens cruels parce que nous étions des sauvages.

Mais on n’est ordinairement frappé que des circonstances des choses ; le crime, devant les Dieux, est l’action ; le crime, devant les hommes, est la manière de le commettre.

Je fus revêtu d’un autre corps, et le sort voulut que je fusse le mari de la plus belle femme qu’il y eût à Sybaris. Il sembloit que, dans la ville, tout le monde se fût chargé de la rendre impertinente ; cependant elle l’étoit déjà bien. Si vous aviés vu avec quel art elle préparoit ma disgrâce, comment elle assaisonnoit les affronts qu’elle me faisoit prévoir, quel compte il lui falloit tenir de chaque moment qu’elle vouloit bien les reculer, quelle vanité elle tiroit de mes peines ! Je ne sçache pas avoir été, dans aucune de mes transmigrations, si sot ; enfin, je me dégoutay de ses charmes sans pouvoir cesser de prendre part à sa conduite. Quel sort, mon cher Ayesda ! Vous pouvés compter, qu’après le malheur de perdre ce qu’on aime, il n’y en a pas de plus cruel que d’être obligé de chercher toujours des expédiens afin de se conserver ce qu’on méprise.

Dans une vie suivante, je nacquis de parens très pauvres, et j’ay ouï dire que, d’abord, je paroissois un peu stupide. Mais à l’âge de quinze ans, ayant eu le bonheur d’avoir une maladie qui me troubla le cerveau, je sortis de la misère, et j’eus l’honneur d’être fou d’un Roi tributaire de Perse. Ce Prince m’aimoit beaucoup, et, quoique il eût toujours autour de luy des gens très sensés, néanmoins, à cause de sa dignité, il ne parloit qu’à moy, car j’étois véritablement fou, et, cependant si sage, que je ne luy cassay jamais la tête ni ne l’étranglay.

J’ay tant de choses à raconter, que je suis obligé de passer rapidement sur tout ce qui se présente à mon esprit. Vous y perdés beaucoup, mais soyés sûr que c’est malgré moy que j’en agis ainsi.

Étant né à Ecbatane, je fus vendu pour servir dans le palais d’un grand seigneur. J’étois étourdi et distrait au point d’être incapable de quelque chose que ce fût au monde. Un jour que je présentois du sorbek à mon maître, je m’inclinay trop bas, et j’en laissay tomber six tasses qui se brisèrent à ses pieds. Je voulus me relever, je me jetay un peu trop en arrière, et je tombay à la renverse, entraînant avec moy une table sur laquelle il y avoit quelques vases. Cela fit beaucoup rire mon maître, et je m’aperçus, le soir, par les caresses de mes camarades, que j’avois beaucoup plus de considération dans la maison. Depuis ce tems, mon maître m’aima toujours ; il me faisoit copier des livres de Zoroastre. Quand je réussissois, il ne me disoit rien ; mais, quand j’écrivois quelque extravagance, il travailloit à me faire voir ma sottise ; il se tourmentoit pour m’en convaincre ; il rioit, et me faisoit donner deux tasses de sorbek.

Je m’acquittois bien mal des commissions qu’il me donnoit ; je ne rencontrois jamais ce qu’il m’avoit ordonné de dire à ses femmes, ni ce qu’elles avoient répondu ; de façon, qu’après bien des allées et des venues, il falloit toujours qu’il s’éclaircît par luy même, et elles s’en trouvoient fort bien.

J’étois si propre à distraire du sérieux de l’obéissance et du commandement, que tout le monde m’aimoit, et ces concubines, qui ne cessoient de se chamailler sur toute autre chose, étoient toujours d’accord sur mon sujet.

Un jour, que j’étois malade, je vis que toutes ces femmes pleuroient, et mon maître en fut si chagrin, qu’il fit donner, pour rien, cinquante coups de bâton à deux de ses plus fidèles esclaves, et il rebroua (sic) si bien deux officiers subalternes qui, par malheur, eurent à faire à luy ce jour là, qu’ils se crurent perdus.

Dans une autre transmigration, mon visage étoit difforme et mon corps contrefait. Ces malheurs n’étoient pas grands, ils le devinrent. J’épousay une femme très jolie. Je l’aimois et un million de défauts ne pouvoient la rendre désagréable à mes yeux. Un jour, je la surpris avec un de ses amans, dans l’infidélité la plus marquée. Ils restèrent tous deux dans l’étonnement et dans le silence, et moy aussi. Le lendemain, comme j’ouvris la bouche pour luy parler : « Voilà comme vous êtes, me dit-elle ; si l’on a tort un jour avec vous, c’en est assez pour vous faire oublier les complaisances de toute une vie. Ne voulés vous pas encore me parler de l’affront que vous me fîtes hier ? Tenés, monsieur, il ne tiendroit qu’à vous de me trouver une femme adorable, si vous sentiés mes bons procédés. Soyés sûr que ce que j’accorde n’est rien en comparaison de ce que je refuse tous les jours. Vous êtes attaqué à chaque instant, mais, à quelques échecs près, l’avantage vous reste. — Nitocris, luy répondis-je, ce que vous dites m’est toujours cent fois plus insupportable que ce que vous faites. Je pourrois pardonner vos crimes, mais comment vous passer vos justifications ? — Eh bien ! dit-elle, j’avoue que j’ay tort de vous parler ainsy, et je vois qu’il convient mieux que je vous dise ingénuement la cause de votre malheur. L’amour que j’ay conçu pour… — Vous n’avés point, luy dis-je, conçu d’amour. Vous avés trop d’amans pour qu’ils puissent si fort vous plaire plus que moy. C’est votre vanité que j’ay à combattre et non pas votre goût ; un tel mal est sans remèdes. » — Il me vint dans l’esprit mille partis violens ; mais ma rage étoit moindre que mon désespoir, et je passois de la fureur à la foiblesse : je tombay dans une maladie de langueur, et mes douleurs, devenant tous les jours non pas plus vives mais plus profondes, mon âme sembla mourir et s’éteindre elle-même, dans cette misérable transmigration.

Suze acquit en moy un nouveau citoyen. Mon père étoit d’Athènes, et se tenoit, tout le long du jour, sur un petit théâtre, au port de Pirée, où il mangeoit du feu pour le plaisir du public, et arrachoit des dents pour son utilité. Dégoûté d’Athènes, il voyagea et pénétra jusqu’à la capitale d’un royaume des Indes. Une fluxion qu’eut le Roi le fit appeler dans le sérail. Par bonheur pour luy, aucune Reine n’eût mal aux dents, ce qui fit qu’il en sortit sans avoir reçu aucun sujet de chagrin. Il se maria, et je vins au monde. La fortune me fit naître nain, et elle me fit naître muet. Ces deux qualités, jointes ensemble, me procurèrent une place auprès du Roi. Il me parloit continuellement par signes, et il rioit lorsque je l’entendois, et lorsque je ne l’entendois pas. Il se servoit de moy pour étrangler tous ceux qui lui déplaisoient, et j’étois si bien au fait, qu’il ne m’arriva presque jamais de prendre quelqu’un pour un autre. J’avois un frère aussi petit que moy, mais on n’en fît jamais de cas, car il avoit le malheur d’entendre ce qu’on luy disoit, et d’exprimer, par la parole, ce qu’il pouvoit concevoir. Cependant, le hazard fît que je fus un petit homme encore plus considérable que je n’avois été ; voicy comment. Un eunuque africain, en qualité du plus laid homme de l’empire, obtint le titre de gardien des vierges et de chef des eunuques noirs. Ce haut rang lui fut longtemps disputé, mais il l’emporta, et un autre, qui osa se montrer, eût si peu de succès contre luy, que, bien loin d’obtenir ce poste, il fut sifflé, et resta un misérable jardinier du sérail. Pendant que la dispute étoit la plus échauffée, je fis remarquer au Roi que le nouveau champion avoit une dent très blanche, et que, de loin, il ne paraissoit pas si contrefait que de près. Ce service que je rendis au chef des eunuques ne fut pas sans récompense, car il se piquoit de n’oublier jamais ses créatures. Il prit soin de ma fortune, j’entray dans toutes les intrigues du sérail, et mes signes devinrent des loix pour tout l’empire.

Je vais vous parler d’une vie où je fus bien malheureux. J’étois médecin d’un empereur des Indes ; l’étiquette de la cour me défendoit de luy survivre, et il falloit que, le jour de ses funérailles, je fusse mis sur son bûcher. Je me portois bien, moy, mais il étoit très souvent malade, et il ne passoit jamais huit jours sans avoir quelque foiblesse capable de nous emporter. D’ailleurs, il n’était pas possible que nous puissions résister à la vie qu’il menoit. Je luy disois toujours qu’il perdoit sa santé avec ses femmes, et il me répondoit froidement qu’il aimeroit autant ne pas vivre que de se refuser le moindre plaisir. Il restoit à table tout le long du jour, et, ce qu’il y avoit de singulier, c’est qu’il vouloit que cela me divertît. Ah ! que j’enrageois bien, surtout, lorsqu’avec un visage pasle, il venoit se vanter à moy de ses excès. Mais, quand je luy faisois des représentations : « L’heure de notre mort est écrite là haut, me disoit-il, nous ne sçaurions la reculer. — J’ay bien peur, luy disois-je, Seigneur, que toutes ces créatures là ne feront pas que vous mourrés, mais que vous vous tuerés ! » — Tout cela ne faisoit rien. C’est une espèce bien singulière qu’un homme à qui tous ses cinq sens ont toujours dit qu’il étoit tout, et que les autres ne sont rien[2]. Celui-cy croyoit que je devois être bien fâché de sa mort, et point du tout de la mienne. Aussi, dans nos périls communs, ne luy parlois-je jamais de moy. Remarqués bien que tous les efforts que la tyrannie fait en sa faveur, ne manquent jamais de tourner contre elle[3]. Dans la dernière maladie de ce Prince, j’avois le cerveau si troublé que je ne sçavois plus ce que je faisois, et je ne doute point que je ne luy aye fait passer le pas deux mois trop tôt.

Il n’est rien dont je ne me sois avisé dans toutes ces différentes vies. Dans celle-cy, je fis un livre ; mon ouvrage eut un grand succès, et non pas moy. J’avois de l’esprit, et, avant cela, on me jugeoit propre à tout ; mais lorsque j’eus fixé le jugement du public sur un talent particulier, on ne me jugea plus propre à rien.

J’avois été jusque là ami de tout le monde. Mais bientôt j’eus une infinité de rivaux et d’ennemis qui ne m’avoient jamais vu, et que je n’avois jamais vus aussi. Il me fut impossible de me réconcilier avec tous ces gens là.

On vouloit m’avoir dans les sociétés, et on me donnoit l’employ d’y être agréable, ce qui m’affligeoit beaucoup. On ne vouloit jamais que je disse une sottise, quoique tous ceux qui étoient autour de moy prissent d’étranges libertés à cet égard.

D’un autre côté, il y avoit des caillettes qui disoient qu’elles me fuyoient, parce que j’étois un bel esprit. Elles vouloient, par là, faire entendre que j’avois de l’affectation et elles du naturel, et qu’elles auroient eu plus d’esprit que moy, si elles avoient voulu en avoir.

Des gens soutenoient que je n’avois pas fait mon livre ; l’envie est si sotte qu’elle ne comprenoit pas qu’elle ne gagnoit rien par là ; si ce n’étoit pas moy qui l’avoit fait, il falloit bien que ce fût un autre.

Enfin, ce malheureux ouvrage me tourmenta toute ma vie, et, soit qu’on le louât, soit qu’on le blâmât, j’en fus toujours embarrassé.

Je ne vous parleray point, Ayesda, de toutes les autres transmigrations que j’ay essuiées. Vous dérobés aux affaires publiques le tems que vous employés à m’écouter, et moy je ne sçaurois guère décrire exactement des vies qui ont plus duré que sept ou huit empires. Il s’est passé bien des siècles depuis le temps que je fus valet de bonze, aux Indes, jusques à la révolution présente que je me trouve à Tarente un pauvre barbier. Je vous diray seulement que cette transmigration-cy ne me plaît point du tout. J’ay une femme qui se donne de grands airs, et qui a de l’impertinence pour une Reine. Elle me fait sans cesse enrager ; elle m’a donné quatre enfans dont il y en a plus de la moitié où je jurerois que je ne suis pour rien. Je suis si malheureux que, pour me dédommager de cette vie-cy, les Dieux, qui sont justes, ne peuvent guère s’empêcher de me faire bientôt naître Roi de quelque pays. Si cela arrive, et que mon âme fasse fortune, je vous promets que j’auray soin de vous, si vous êtes en vie, ou au moins de vos descendans. Aussi bien, est-ce là le seul moyen que j’aye de m’acquitter de l’argent que vous m’avés généreusement prêté. Quoique je sois pauvre, Ayesda, je me pique d’être honnête homme, et vous pouvés compter sur moy dans l’occasion.

  1. Ce livre était tout d’abord le cinquième ; mais ce dernier mot a été biffé et remplacé par le chiffre 4.
  2. Cette dernière phrase est légèrement biffée dans le manuscrit.
  3. La phrase est encore légèrement biffée.