Histoire véritable (Montesquieu)/Livre 6

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Texte établi par Louis de Bordes de FortageG. Gounouilhou (p. 59-74).
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LIVRE VI[1]




Vous prêtâtes hier tant d’attention à mes discours, mon cher Ayesda, et j’ay, de mon côté, un tel foible pour ceux qui m’écoutent, qu’il faut que je vous dise tout, et que je vous révèle des choses merveilleuses parmy les merveilles.

Vous sçaurés qu’il y a environ deux mille ans que mon Génie jugea à propos, je ne sçay par quelle raison, de m’habiller simplement d’un corps aérien, de manière que je passay cinquante ans hors de cette croûte épaisse où les âmes sont enfermées.

Je fus d’abord au service d’un petit incube très libertin, qui, la nuit, couroit toutes les ruelles de la ville. Le pauvre petit Dieu prenoit plus de peine, il se tracassoit tant, et cependant je ne voyois pas qu’il eut de grands plaisirs[2]. Il étoit, tous les matins, de la plus mauvaise humeur du monde ; il trouvoit à redire à tout ce qu’il avoit vu, et en faisoit une récapitulation très triste. Un jour qu’il se plaignoit à moy des dégoûts qui avoient suivi une nuit qu’il avoit passée avec une femme que tous les poëtes de la ville juroient être belle comme un astre, moy, qui me souvenois de quelques vieilles maximes que j’avois autrefois apprises dans le monde, je luy dis : « Monseigneur, vous n’êtes pas au fait. Sitôt que vous entendés parler d’une femme, vous vous fourrés dans son lit ; ce n’est pas le moyen de la trouver belle. Commencés par la trouver belle, et mettés vous dans son lit. »

Pendant que nous étions occupés du courant, il nous vint une affaire extraordinaire. On envoya à l’incube un ordre précis de l’Olympe de travailler à la formation d’un héros. Il obéit en rechignant, car pourquoi soumettre à un ordre absolu des choses si volontaires ? Nous allâmes chercher partout une Princesse propre à produire cette espèce d’homme qu’on nous demandoit. Nous nous fixâmes sur une Reine de Scythie, que nous trouvâmes couchée sur une peau d’ours, ayant son arc et son carquois au chevet de son lit. La fière Reine rêvoit à des combats et à une ville dont les murailles étoient teintes de sang. Mon maître se glissa dans son lit et commença d’abord par lui donner une oppression de poitrine. Nous la tourmentâmes toute la nuit, mais nous nous y prîmes si mal, qu’après bien des peines, nous manquâmes le héros et ne fîmes qu’un tyran.

Vous me demanderés peut être pourquoi les Dieux emploient les incubes à la formation des hommes extraordinaires. C’est que les héros sont destinés à être les instrumens de la vengeance divine, et, s’ils avoient une origine humaine, ils ne seroient pas assez inexorables.

Je fus envoyé dans une ville des Indes pour servir un génie qui rendoit des oracles. Les peuples portoient sans cesse de l’or et de l’argent dans notre temple, ce qui mettoit mon petit Dieu au désespoir. « À moy ! de l’or, disoit-il, à moy ! Ils me croyent donc bien avare ! Sçais tu bien ce qui arrive ? C’est que, lorsque quelque Prince sacrilège vient pour enlever ces trésors, il m’en coûte toujours la façon d’un prodige. » Aussitôt il entra dans son tuyau et dit : « Mortels, apprenés que vous ne pouvés offrir aux Dieux vos trésors, sans leur faire voir le cas que vous faites d’une chose qu’ils veulent que vous méprisiés. »

Ce qui me charmoit, dans le Génie que je servois, c’est qu’il n’étoit ni ambigu, ni obscur, et qu’il disoit franchement tout ce qu’il sçavoit. « Que faut-il que je fasse pour devenir heureux ? — lui dit un suppliant. — Rien, mon ami, répondit-il. — Comment rien ? — Rien ! vous dis-je. — Vous croyés donc que je suis heureux ? — Non ! je crois, au contraire, que vous l’êtes très peu. — Pourquoi ne voulés vous donc pas que je travaille à le devenir ? — C’est qu’on peut l’être, et qu’on ne peut pas le devenir. » Je fus envoyé pour servir un Génie appelé Plutus, qui est le dieu des richesses chez les Grecs. Comme il permettoit que je lui parlasse librement, je lui dis : « Monseigneur, il me semble que vous ne faites guère d’attention au mérite des personnes. Vous accordés et vous refusés sans raison. Il n’y a pas de métier plus facile à faire que le vôtre : il ne vous en coûte pas, dans la journée, un quart d’heure de reflexion. — Mon ami, me dit-il, je préside aux richesses, et la Fortune distribue les dignités. Nous donnons sans choix et sans égard, parce que ce sont des choses qui ne peuvent pas faire le bonheur de ceux qui les reçoivent. — Et pourquoi cela ? répondis-je. — C’est que Jupiter n’a pas voulu mettre la félicité dans les choses que tout le monde ne peut pas avoir ; les richesses d’un homme supposent la pauvreté d’un nombre infini d’autres, et la grandeur d’un mortel, l’abaissement de tous ceux qui lui obéissent. — Qu’est-ce qui peut donc rendre les hommes heureux ? repris-je. — Ce sont les biens réels, qui sont dans eux-mêmes, et ne sont fondés ni sur la misère, ni sur l’humiliation d’autruy : la vertu, la santé, la paix, le bon esprit, la tranquilité domestique, la crainte des Dieux. — Mais les honneurs et les richesses ne sont pas incompatibles avec ces sortes de biens, repris-je. — Ils le sont presque toujours, car les Dieux, lassés des importunités des mortels, qui leur demandoient tous ce que très peu pouvoient obtenir, voulurent avilir ces sortes de biens ; ils y joignirent la tristesse, les soins cuisans, les veilles, les maladies, les désirs, les dégoûts, la pâleur, la crainte, et cependant, ô étrange manie ! les hommes ne nous les demandent pas moins. — Mais les pauvres, lui répliquay-je, sont-ils plus heureux ? — Pour lors, il me dit ces grandes paroles : « les Dieux ont fait une classe de gens plus malheureux encore que les riches, ce sont les pauvres qui désirent les richesses. »

Je fus, dans la suite, attaché à un Dieu domestique, qui avoit l’œil sur une des maisons les plus opulentes de la ville où nous étions. Je ne vous feray pas l’histoire de ceux qui l’habitoient, mais vous pouvés bien compter que, s’ils avoient conçu quelque mauvaise action, ils la venoient toujours faire devant nous. Le maître de la maison étoit un grave magistrat, et, quand il se montroit au public, je l’entendois parler comme auroit pu faire la justice même ; mais, quand il avoit quitté sa robe, je n’ay jamais vu un si malhonnête homme. Il est vray que sa femme le traitoit comme il traitoit le public ; elle tenoit, devant luy, les discours du monde les plus chastes, mais, dans son absence, c’étoit un mari bien ajusté ; et la petite fille était un modèle de vertu, devant sa mère ; mais elle devint grosse à quinze ans. Si vous aviés vu le vacarme qu’ils luy firent, et combien de fois par jour ils luy reprochoient d’avoir déshonoré sa famille ! — « Ah ! les grands fripons ! disoit mon maître, ils ne se seroient point souciés de l’action, s’il n’y avoit eu que nous qui l’eussions sçue. »

Pendant que j’étois parmy les Génies, il arriva un grand malheur à un petit incube de nos amis. Il perdit son chapeau, et un homme le trouva. Cela mit la prospérité dans ses affaires, car le pauvre Dieu étoit obligé de le servir. C’étoit bien le plus malheureux petit Génie qu’il y eût. Son maître, qui jouoit depuis le matin jusqu’au soir, ne luy laissoit pas un moment de relâche. Il luy falloit passer dans le cornet, y être ballotté, diriger les dez, les suivre sur la table, et encore, la plupart du tems, juroit-on contre luy. Il est vray qu’il ne s’en mettoit point en peine ; il connaissoit l’injustice générale des hommes, qui ne manquent pas d’attribuer à leur grande prudence tout le bien qui leur arrive, et tout le mal, à la jalousie des êtres qui sont au dessus d’eux.

Je servis un Génie qui fut envoyé pour animer la statue de Pygmalion. J’entendis que quelqu’un disoit à ce sculpteur : « Il falloit que vous fussiés fou d’aimer une de vos statues. — Mon ami, répondit-il, tu es un poëte, et ce n’est point à toi à me reprocher d’être amoureux de mes ouvrages ; tu es enchanté des tiens, mais Apollon ne leur a pas donné la force et la vie. »

Je me souviens du jour que les Dieux signalèrent ainsi leur puissance. Pygmalion voyoit sa statue vivante et il craignoit de se tromper. — « Ah ! dit-il, vous vivés, et je seray le plus heureux des mortels. » Elle le regarda languissamment. Pygmalion parut ravi de joye. « Je vous aimois, et, bien loin que vous fussiés sensible à mon amour, vous ne pouviés pas seulement le connoître ; mais, à présent, vous sçaurés que j’ay fait des vœux téméraires pour vous, et qu’il n’y a que la grandeur de mon amour qui ait pu toucher les Dieux. »

Mon Génie recommença à me faire circuler dans les corps humains. Je passe un grand nombre de transmigrations, pour vous parler de celle-cy, dont l’idée me flatte encore.

J’étois Grec, et, à l’exemple de plusieurs philosophes, je parcourus divers pays. Je m’arrêtay quelque tems en Égypte, et j’y acquis de la réputation. Le Roi étant sur le point de partir pour une expédition, un prodige heureux arriva à Memphis, et on en rapporta un autre de Saïs qui fut jugé malheureux. Dans cette incertitude, on consulta divers oracles, et ils se trouvèrent aussi peu d’accord que les prodiges. On interrogea les prêtres, et, chacun d’eux faisant valoir son opinion, ils jetèrent le Roi dans une perplexité plus grande. Jugés-en, puisqu’il eut recours à moy qui étois étranger. « Seigneur, luy dis-je, les hommes ne sont point faits pour connoître les volontés particulières des Dieux, mais pour sçavoir leurs volontés générales. Ils désirent que vous ne fassiés point de guerre injuste, et que vous n’employiés la puissance qu’ils vous ont donnée que comme ils feroient eux-mêmes, s’ils l’avoient retenue. — Mais les entreprises les plus justes, dit le Roi, peuvent ne pas réussir, et un oracle reçu à propos peut nous en détourner. — Si les Dieux, répondis-je, vouloient vous détruire, ils seroient insensés de vous révéler leurs desseins. Ils sont assez prudens pour garder leurs secrets. C’est vous qui vous asservissés à ce que vous appelés des prodiges, et non pas eux. » — Comme il ne sortoit pas de son incertitude, j’ajoutay : « L’irrésolution a tous les effets de la timidité, et elle en a d’ailleurs de pires. Les Dieux vous ont donné des armées, et vous avés, sans doute, de la prudence et du courage ; ce sont les oracles qu’il faut consulter. »

Les anciens Rois avoient accablé leurs peuples par la construction de leurs pyramides. Celui-cy voulut suivre leur exemple. Je lui dis : « Seigneur, une courtisane de Nocretis fit, autrefois, bâtir une pyramide. Elle avoit raison : elle laissoit un monument de sa beauté. Mais je ne vois pas ce que celle que vous voulés élever prouvera à la postérité, en votre faveur. — Elle prouvera ma puissance, dit le Roi. — Et qui est-ce qui doutera jamais de la puissance d’un Roi d’Égypte ? Il y a apparence que les folies de vos successeurs la prouveront assez, sans que vous vous en mêliés. La véritable grandeur seroit de vous distinguer, par vos vertus, de ceux qui seront aussi puissants que vous. — Vous n’êtes point, me dit le Roi, instruit de la religion des Égyptiens : nous croyons que nous devons vivre dans les tombeaux, et nous autres Rois, toujours exposés à la fureur du peuple, qui craignons, qu’après notre mort, il ne la porte sur nos mânes sacrés, bâtissons des pyramides qui puissent nous en garantir. — N’avés vous, luy dis-je, que cette ressource pour jouir de l’immortalité ? L’amour de vos sujets ne vous défendroit-il pas mieux que vos pyramides ? Le corps du Roi Osiris est depuis si longtems exposé sans défense devant tout le peuple ; voyés si quelque Égyptien a été encore assez sacrilège pour l’insulter. On aime mieux l’adorer comme un Dieu que de ne pas assez l’honorer comme un homme. Seigneur, on est porté à aimer son Roi, comme on est porté à aimer sa patrie ; comptés que pour qu’un Prince parvienne à se faire haïr de ses sujets, il faut qu’il prenne la peine de détruire dans leur cœur le sentiment du monde le plus naturel. »

Un jour le Roi me dit : « Je suis transporté de joye ; on vient de m’apprendre le lieu où sont cachés les trésors du Roi Athotis. » Et se tournant vers ses ministres : « Allés, courés, ayés moy des ouvriers ! Qu’on me renverse les montagnes ! » Je haussay les épaules : « Eh ! Seigneur, luy dis-je, le maître du monde peut-il s’enrichir ? — Oui ! car j’auray tous les trésors des Rois de Thèbes ; je les feray transporter à Memphis, et je les garderay pour mes besoins. — Je vous entends : à présent vous pouvés devenir plus avare, si vous ne pouvés pas devenir plus riche. »

Une autre fois, je le trouvay dans une furieuse colère : « Je suis indigné contre ceux de Memphis : ils se révoltent contre moy en plein théâtre ; j’ay du penchant pour un acteur, et ils applaudissent toujours à un autre. — Seigneur, luy dis-je, vous avés ôté au peuple la connoissance des affaires, et vous luy avés donné, pour occupation, les plaisirs du spectacle ; ces choses, vaines autrefois, sont devenues importantes pour luy. Vous venés, aujourd’hui, le gêner dans ces choses mêmes. Vous choqués son goût, ce goût qui est sa liberté. Seigneur, un peuple corrompu s’occupe de ce dont un peuple vertueux s’amuse. Voudriés vous qu’il employât son tems à vous demander compte de tout le sang que vous avés versé ? »

Des discours si brusques firent qu’on ne me garda pas longtemps à la Cour. Je quittay l’Égypte et je retournay à Corinthe, ma patrie, résolu de ne la quitter jamais.

Là, je vécus parmy mes concitoyens ; je quittay mes manières austères. J’avois senti qu’il ne suffisoit pas de faire admirer la vertu, et qu’il falloit la faire aimer.

Mon principal soin fut d’accoutumer mon esprit à prendre toujours les choses en bonne part, et à y chercher le bien, lorsqu’elles en étoient susceptibles.

Quand j’entendois crier que ceux qui gouvernoient l’état étoient des gens pervers, je disois en moy-même : « Voilà une opinion qu’il seroit à souhaiter qu’on n’eût pas, et cependant, elle peut avoir son utilité ; les gens qui ont du pouvoir se tiendront mieux sur leurs gardes ; ils n’ont déjà que trop de flatteurs ; il est bon qu’ils sçachent qu’ils ont à faire à des juges non seulement sévères, mais aussi prévenus. »

Quand on me disoit que les ministres aimoient le bien public, le tendre sentiment que j’avois pour la nature humaine se trouvoit flatté. Je sentois du plaisir à entendre ce discours ; je l’acceptois comme une vérité, ou comme un heureux présage de ce qui devoit être quelque jour.

Quand on soutenoit que nous avions un commerce florissant, je bénissois le destin de notre ville qui avoit permis qu’elle devînt grande sans qu’elle eût besoin de travailler à la destruction des autres peuples.

J’avois l’esprit vraiment patriote ; j’aimois mon pays non seulement parce que j’y étois né, mais encore parce qu’il étoit une portion de cette grande patrie qui est l’univers.

Ayant été obligé de faire un voyage à Athènes, je vis les nouveaux bâtimens qu’on y élevoit. Je sentois que je m’y intéressois, et que j’étois bien aise que les hommes eussent une si belle demeure de plus.

Un homme qui revenoit d’Asie, me parloit de la magnificence de Persépolis. Les idées riantes, grandes et belles que j’en prenois, produisoient une sensation agréable dans mon âme. J’étois bien aise que ce beau lieu subsistât sur la terre ; sans que je l’eusse vu, il m’avoit déjà fait passer des momens heureux.

Comme les Dieux habitent les temples et chérissent ces demeures sans perdre leur amour pour le reste de l’univers, je croyois que les hommes, attachés à leur patrie, devoient étendre leur bienveillance sur toutes les créatures qui peuvent connoître, et qui sont capables d’aimer.

Si j’avois sçu quelque chose qui m’eût été utile, et qui eût été préjudiciable à ma famille, je l’aurois rejeté de mon esprit ; si j’avois sçu quelque chose, utile à ma famille, et qui ne l’eût pas été à ma patrie, j’aurois cherché à l’oublier ; si j’avois sçu quelque chose, utile à ma patrie, et qui eût été préjudiciable à l’Europe, ou qui eût été utile à l’Europe, et préjudiciable au genre humain, je l’aurois regardée comme un crime[3].

Voyant que tous mes concitoyens cherchoient à augmenter leur patrimoine par leurs soins, je crus devoir faire comme eux. Je devins bientôt riche. Un homme, anxieux de ce petit bonheur, me le reprocha. « Mon ami, luy dis-je, je ne suis point, comme toi, sorti d’une famille considérable dans notre ville ; mais j’ay quelque bien ; je l’acquérois par mon travail, pendant que tu employois ton tems à te plaindre de la fortune.

» Quels que soient mes trésors, je puis t’assurer que je n’en fais pas tant de cas que tu penses, et, si tu peux me faire voir que tu en es digne, je veux bien les partager avec toi.

» Mais j’avoue que tes reproches m’affligent ; se peut-il, qu’à la réserve de quelques misérables richesses, tu ne trouves rien en moy que tu puisses envier ? »

Mon Génie, qui me vit dans un si haut degré de vertu, voulut m’éprouver et il me rajeunit. Dans ce changement mon âme fut étonnée ; mille passions nacquirent dans mon cœur ; je ne fus plus en état de me conduire. « Ô Dieux ! m’écriai-je, de quoy vais-je devenir[4] ? Faudra-t-il que pour me rendre ma raison, vous me rendiés ma foiblesse ? »

Mon âme ne s’étant pas trouvée d’une trempe assez bonne, je fus rejeté dans d’autres transmigrations. Mais au lieu d’acquérir de nouveaux degrés de perfection, je déchus insensiblement ; je fus toujours inférieur à moy-même, et enfin je parvins aux deux vies qui ont précédé celle où je suis actuellement, et ont préparé, je crois, mon caractère.

Je nacquis à Naples, et le Génie qui présidoit à ma naissance ayant examiné les fibres de ma langue et de mon cerveau, jugea que je serois quelque jour infatigable dans la conversation. Dans mon enfance, ma mère, qui m’entendoit jaser sans cesse, s’épanouissoit de trouver en moy sa parfaite image, et elle passoit sa vie à faire comprendre à tous les gens qui vouloient l’écouter que tout ce que je disois étoit très plaisant[5]. On dit qu’étant en rhétorique, j’attrapay si bien cette science, que je parlois toujours. Dès que j’eus quitté les écoles, je me fis avocat. J’excellois surtout à étendre mes raisons, et, quand j’en faisois valoir une, j’étois comme ces ouvriers qui font d’un petit lingot d’or un fil de deux cents lieues de long, ou une superficie qui peut couvrir tout un pays. Ayant eu une fluxion de poitrine, je quittay le barreau et me fit médecin. Je continuay à jouir de mon talent naturel. Je ne souffrois point que mes malades me parlassent de leur mal, car, quoique je leur fisse des questions, je répondois toujours pour eux. Je n’étois pas fort scavant, et, pendant que mes collègues alloient faire leurs sacrifices à Esculape, moy je faisois les miens au Dieu du hazard ; et quand l’accident de quelque homme connu, dont j’avois un peu précipité la vie, faisoit murmurer contre moy, j’avois la ressource de multiplier mes paroles, ce qui me rendoit l’estime publique. Dans ma vieillesse, je fis un livre qui, par la réputation qu’il me donna, mit la vie de tous mes concitoyens entre mes mains. J’examinois si, dans la bonne manière d’opérer, il falloit que la nature aidât l’art, ou que l’art aidât la nature. Je m’enrichis ; ma réputation augmentoit mes richesses, et mes richesses ma réputation. Tout le monde vouloit m’avoir, et il étoit du bon air de mourir de mon ordonnance[6].

Étant né en Macédoine, je servis trente ans dans la phalange. Ayant reçu plusieurs blessures, je me retiray avec une petite marque d’honneur, et devins un honnête citoyen de Pella. Comme j’étois très au fait de toutes les choses qui s’étoient passées dans le corps où je servois, j’en faisois part à bien du monde, et je ne vous dissimuleray pas qu’il se répandit un faux bruit, dans mon quartier, que j’étois un peu ennuyeux. Cela me porta un tel préjudice, que, lorsque je parlois, personne n’écoutoit, et celuy devant qui je commençois un conte, ne l’entendoit jamais finir. À peine m’étois-je procuré un cercle qu’il se rompoit de luy-même, et, lorsqu’il ne me restoit plus que deux ou trois hommes : « Monsieur, me disoit l’un, avec un air distrait et la tête en haut, j’ay une affaire. » — « Monsieur, me disoit l’autre, excusés, voilà une dame qui passe, je vais luy parler. » Et moy je ne parlois plus. Tout cela venoit du bruit que des gens mal intentionnés avoient, comme je vous ay dit, semé contre moy. Pour le détruire, je résolus de prendre les gens l’un après l’autre, et de leur faire voir, tour à tour, que je n’étois pas si ennuyeux qu’on le disoit. Un jour, dans le torrent d’une histoire, que ma main suivoit ma voix, je secouay, quoique doucement, un homme assez chagrin : « Ah ! monsieur, me dit-il, je sçavois bien que l’histoire devoit m’ennuyer ; mais que l’historien m’estropie, cela est trop ! » — Le feu me monta au visage : « Vous tenés, dis-je, un discours fort sot, et vous m’en ferés raison. — Eh bien, me dit-il, soit ! car aussi bien j’aime mieux me battre avec vous que de vous écouter. » Nous nous battîmes ; je luy donnay un coup d’épée au visage et un autre au bras. — « Monsieur, me dit-il, nous n’avés fait que me blesser, mais vous m’auriés fait mourir, si vous aviés achevé votre histoire. — Vous voulés sans doute recommencer, luy dis-je, puisque vous m’insultés encore. » — Nous nous rebattîmes ; je le désarmay. — « Demandés moy la vie. — Eh bien, je vous la demande, mais à condition que vous ne me ferés plus d’histoire. » — Je vis que cet homme étoit fou, et je le laissay là.

Deux jours après, j’allay dans une maison où il y avoit plusieurs tables de jeu. Je me mis dans un coin, avec deux ou trois personnes à qui je commençay à conter le fameux siège d’Amphipolis[7]. Comme je traitois la chose en détail, ce qui faisoit que je n’avançois guère plus que le siège, j’entendis derrière moy une voix qui dit : « Monsieur, souvenés vous de nos conventions ! » — Je tournay la tête, c’étoit mon impertinent qui, avec une grande emplâtre (sic) sur le visage, jouoit derrière moy. Je restay immobile, et, voyant qu’il n’étoit pas possible de vivre avec un tel homme, je résolus de ne jamais ouvrir la bouche devant luy, si bien que je quittay mon siège et m’en allay.

Depuis ce temps, je consentis à abréger mes conversations ; cela fit que je me privay des trois quarts du plaisir que j’y avois. Je coupois toutes les circonstances de mes contes qui ressembloient à un arbre qu’on avoit émondé. J’avoue que je ne comprenois pas que ce style raccourci, ni ces récits secs et décharnés pussent plaire, et, si un conte est amusant, j’aurois voulu qu’il amusât longtems ; c’est-à-dire que j’étois, dans cette transmigration là, tel que je suis dans celle cy : franc, naïf, ouvert et toujours prêt à faire part aux autres de ce que je sçay. Mais je vous prie de m’excuser, j’arrive à ma transmigration actuelle, et je suis obligé de finir.

Je puis vous dire, sans compliment, Ayesda, que vous êtes un auditeur adorable. Vous ne m’avés jamais interrompu ; je voyois sur votre visage tous les effets du plaisir, de l’admiration et de la surprise.

Peut-être ne pourriés vous pas retenir tant de choses ; je recommenceray, si vous voulés, demain. Je suis si exact, que je suis sûr que vous n’y perdrés pas la moindre circonstance[8].

  1. Le livre V manque. Voir l’introduction.
  2. Nous donnons cette phrase telle qu’elle est dans le manuscrit.
  3. Cette phrase, insérée presque sans changement par Montesquieu dans ses Pensées, a été publiée, sous la dernière forme que lui avoit donnée son auteur dans l’édition Laboulaye. L’édition bien plus complète des Pensées publiée par la Société des bibliophiles de Guyenne, en donne deux versions écrites à des dates différentes. (T. I, p. 15.)
  4. Même tournure gasconne que précédemment.
  5. Montesquieu avait écrit d’abord : « Que j’étois le plus aimable petit enfant qu’il y eût au monde. »
  6. Montesquieu avait écrit d’abord : « et, quand on mouroit de l’ordonnance d’un autre, on n’étoit pas du bel air. »
  7. Colonie athénienne assiégée et prise par Philippe de Macédoine en 357.
  8. Première rédaction : « Comme vous ne pourriés pas retenir tant de choses, je mettray par écrit cette conversation cy. Je suis si exact, dans tout ce que je fais, que vous n’y perdrés pas la moindre circonstance. »