Histoire véritable de certains voiages périlleux et hazardeux sur la mer/10

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DEUX MERVEILLEUX
hazards arrivez preſque

en meſme temps à deux hommes

en l’iſle de Ré.


DVrant les troubles du mardy gras, que l’on apelle, & ſur la fin d’iceux, qui fut en l’an 1575, le Seigneur du Landreau Gentil-homme de Poictou, qui autrefois avoit porté les armes pour ceux de la religion reformee, s’en eſtant retiré, ſe rangea, à ſervir le party contraire, avec toute affection d’y faire ſes beſongnes, puis qu'il ne les avoit peu rencontrer de l'autre coſté : & pour ce faire fit entreprinſe ſur l'iſle de Ré, & tellement la conduit que il s'en rẽdit maitrre par ſurprinſe : mais il n'eut pourtant pas grand loiſir d'y ſejourner, pource que defunct Monſeigneur de Rohan, eſtant lors à la Rochelle, adverty qu'il fut de la deſcente de Landereau, en meſme heure faict paſſer quelque quatre cens harquebuſiers de ladite ville, conduits par le Seigneur de la Froumentiniere Gentil-homme de ſa ſuitte, lequel fait telle diligence qu'il deſcent à un bout de ladite iſle ſur le ſoir : & ſans beaucoup ſejourner des la nuict vint attaquer ledit Sieur du Landereau, qui avec tous ſes gens eſtoit dans le bourg de ſainct Martin, bien barricadé pour y paſſer la nuict, resoluct le lendemain de donner combat audit Sieur de la Fromentiniere : mais deceu de ſon opinion, eſt emporté, ſes barricades renversees, & tout ce qu'il avoit avec lui taillé en pieces, ou retenu priſonniers, luy ſauvé quatrieſme dans un petit bateau avec fort grand peril. A ceſte reprinſe entre ceux de la Rochelle qui y furent bleffez y eut un jeune homme de l'iſle de Ré qui demeuroit à la Rochelle, nommé Eveillard, lequel receut une arquebuſade, par le moyen de laquelle il falut lui couper le bras pour luy ſauver la vie. Ce pauvre garçon, ſoit de la douleur qu'il receut en ceſte extirpation, ou de regret d'avoir perdu un de ſes mẽbres devint aliené de ſon ſens par quelque eſpace de temps, contraignant ſes parens quelques fois de le reſerrer, d'autant qu'il faiſoit quelques folies, dont l'une entr'autres fut fort remarquable que je veux mettre icy. C'eſt qu'un jour qu'il faiſoit une tormente merveilleuſe, & telle qu'il n'y avoit navire qui fut quaſi en ſeureté dans les ports & havres, & par conſequent impoſſible de demourer à la mer : ledit Eveillard qui n'avoit qu'un bras, ſe met dans un bateau de navire qui eſtoit dans ledit port, fort petit, avec icelui l’ayant deſtaché laiſſe aller ledit bateau à la force du vent, qui incontinent eſt pouſſe hors ledit port à la mer, & ſans que promptement l’on le peuſtl ſecourir. Ainfi conduit de ceſte impetuoſité, vous voyiez ce bateau porté de l’eau, tantoſt haut comme une maſon, tantoſt devaler bas comme dans un puys : & en cet eſtat vogue le nautõnier ſans voile, maſt, cable, ancre, aviron, ne utencile du mõde propre à conduire ledit bateau : y demoura non ſeulement le jour, mais la nuict ſuivante, qui fut accompagnee de telle tourmente que c’eſt choſe incroyable qu'un homme en cet equipage peuſt traverſer (comme il fit) quatre lieues de mer, ſans perir ; arrivant au bout de ſa carriere au lieu de Marans, ou y avoit garniſon pour le parti contraire, qui ſe ſaiſirent cuidãt qu'il fuſt eſpion, mais l'ayant ouy difcourir ſur ſes grandeurs, richeſſes & valeurs, l'on cogneut auſſi toſt que c'eſloit un ſupoſt de quinte eſſence : qui fit qu'ils le renvoyerent à la Rochelle, ou il a veſcu depuis, & en l'iſle de Ré, revint en ſon bon ſens. C'a eſté le vray proverbe commun qui dit que Dieu garde les fols & les enfans : Car c'eſt une choſe eſtrange qu'un tel voiage ſe ſoit accomply ſans naufrage veu les perils deſquels il fut accompagné. Or j'en vai raconter un autre non moins hazardeux, & beaucoup plus laborieux qui arriva auſſi en l'iſle de Ré en meſme temps ; aſſavoir, qu'en ladide iſle faiſoit fa demeure lors, & fait encore à preſent, un des Pairs & Eſchevins de la vil-le de la Rochelle & qui a eſté Maire, nommé Monſieur des Herbiers, lequel un jour qu'il faiſoit aſſez beau temps partit de ſa maiſon des Hommeaux, ainſi nõmee avec quelques uns de ſa famille, pour aller voir le plaiſir de la peſche qui ſe faiſoit ce jour là en une petite iſle enclavee dans celle de Ré, nõmee Lois : en quoy faiſant & eſtant arrivé ſur le bord du canal qu'il convient paſſer pour aller en la-dite iſle de Lois, ſe trouva qu'il n'y avoit point de bateau pour le voiage ; qui les arreſta tout court, reſolus de s'en retourner au logis, un de ſes hommes qui lui ſervoit comme d'oeconome ou negociateur en ſa maiſon, nommé maiſtre Charles, natif de Chaſteauneuf en Angoumois, pria ledit ſieur des Herbiers d'avoir patience, & qu'il s'aſſeuroit d'aller querir un bateau qui eſtoit aſſez avancé à la mer & qu'il luy ameneroit : Pour cet effet met le pourpoint bas, & tous autres accouſtremens qu'il avoit ; & la chemiſe meſme : ſe met à la nage, & parvint avec ſon labeur à bord dudit bateau, qui eſtoit attaché ſur une ancre : entre dedans, & fait tant qu'il le detache, cuidãt l'amener puis apres à ſon aiſe à ſon maiſtre, & à ſa compagnie : mais il en arriva bien autremẽt, comme il pleut à Dieu, contre l'advis de maiſtre Charles, d'autant qu'ayant detaché ledit bateau, dãs lequel il n'y avoit aucun aviron, au lieu de l'amener à terre voila le vẽt qui le prend & vous l'emmeine avec ſa charge (qui n'eſtoit autre que maiſtre Charles ) ſi avant à la mer ; que pluſtoſt que il euſt ſongé il ſe vid hors du moyen de ſe rejetter à la mer pour reprendre la terre : & ainſi pouſſé du vent, qui eſtoit fort impetueux, il ſe void en peu de temps à la mer, parmi les ondes furieuſes d'icelle, agité tantoſt d'un coſté, tantoſt de l'autre, n'attendant autre choſe d'heure a autre, que d'eſtre englouty d'un coup de mer. Le voila dõc ſur la route incertaine de ſa navigation, qui en peu de temps pour comble de ſon malheur, eſt ſuivy de la nuict qui le ſurprint & l'accompagna tant que elle eut de long, luy faiſant traverfer en cet eſtat quatre grãds lieues de mer, tirant vers la Rochelle, ou le lendemain matin il ſe trouva environ a une lieue de la terre, ſon bateau demy d'eau : qui ne fut toutefois la fin de l'hiſtoire : d'autant que lors, au lieu que le vent le pouſſoit à terre, le malheur voulut pour luy qu'il changea, & le tirãt encores de terre, le pouſſa à la mer ; reprenant le meſme chemin qu'il avait fait la nuict. Et ainſi, avec le vent impetueux & la mer malicieuſe emmena le povre maiſtre Charles encore à quatre grands lieues du lieu ou le vent avoit changé, jufques pres d'une terres appellee Laiguillon : aprochant laquelle, & environ d'un quart de lieue le bateau qui eſtoit preſque plein d'eau, fondit ſous ſes pieds au fonds de la mer : qui lui fut force de recourir a ſon premier meſtier de nage, avec laquelle il fait tant, qu'il gaigna la terre audit lieu dit l'aiguillou, qui est terre de Poictou, près ſainct Michel en L'hermn, laquelle pour lors n'eſtoit-point habitee comme elle eſt aujourd'huy : & n'y trouvant que des paſteurs, qui à ſa premiere veue apprehenderent, le voyant ſortir de la mer, que ce fuſt quelque triton s'enfuyrent de luy : mais raſſurez en fin, vindrent à luy ſans avoir moyen de le couvrir que de ſable, dedans lequel ils l'enterrerent juſques au col : & l'un d'eux fut à ſainct Michel querir quelques accouſtremens, dont ils l'accõmoderent, & l'emmenerent pour le reſchauffer : & de là a quelque quatre ou cinq jours retourna a ſon maiſtre qui ne penſoit plus en lui, pour le tenir au nombre des vivans. Vrayement cette hiſtoite n'eſt point deſpouſveue des merveilles que noſtre Dieu a accouſtumé de faire paroiſtre parmy ſon peuple : qu'un homme nud ait peu vivre l'eſpace de vingts & quatre heures dans un petit bateau, les deux parts plein d'eau, parmy la furie enragee des ondes de la mer, qui n'eſpargnent le plus ſouvent les grands navires bien equipez & munis de bons hommes & pilotes pour les conduire, joint la ſaiſon qui eſtoit fort froide & aſpre, qu'il lui falut ſupporter : il y a beaucoup d'hommes qui fuſſent morts de la ſeule apprehenſion des maux que paſſa celui-là. La plus grande commodité qu'il trouva pour luy ayder contre la violẽce du froid, c'eſtoit qu'il ſe mettoit dans ſon bateau tout couché dedans l'eau, ou il ne paroiſſoit que la teſte, & lors il ne ſentoit tant la rigueur du froid qu'autrement luy eſtoit inſupportable. Vous ne ſcauriez croire le peuple qui venoit voir ce povre homme a ſon retour : la pluſpart duquel tenoiẽt pour un miracle de le voir retourné vivant, veu le peril qu'il avoit paſſé. C'eſt une choſe merveilleuſe & eſpouvantable des effets de cet element courroucé : & me ſouvient avoir veu un jour d'une tres-grande tormente qu'il fit le jour, comme l'on dit, que feu Monſieur mourut en Cambreſi ; deux navires Ollonnois eſtant en rade & à l'ancre devant le bourg ſainct Martin, environ à une lieue au plus, ne pouvant plus ſupporter les coups de vagues & ondes enragees ; L'equipage d'iceux reſolurent de ſe jetter dedans le port de ſainct Martin : & a cette fin mettent un peu de voiles pour les y cõduire avec laquelle vous les voyiez venir parmy ces grandes vagues, tãtoſt couverts d'icelles, tantoſt relevez sur elles : enfin preſt d'entrer dans le port, ſur lequel j'eſtois avec bon nõbre d'hommes qui prioient Dieu pour la conduite de ces deux navires ; furent prins d'une vague ſi furieuſement : quoi qu'ils euſſent quaſi leur proue au dedans dudit port ; qu'elle les jette a coſté dudit port, à la coſte qui n'eſt que roche, ſur laquelle en meſme inſtant & en moins de demie heure, les voila tous deux renverſez ſur le coſté, & briſez & rompuz en mille pieces, le vin dõt il eſtoit chargé à la mer, & les povres mariniers ſur le coſté du navire, qui n'oſoyent hazarder de ſe ſauver en ſe jettant à tant à la mer & hors de la puiſſance de tous ceux qui eſtoient a terre de les pouvoir ſecourir, quoy que nous n'en fuſſions pas à vingt pas, pour les grandes vagues qui venoient rompre à ladite coſte. Toutesfois quelques mariniers deſeſperez ſe jettent dans une chalupe, & malgré le vent & la mer, font tant, qu'ils parviennent juſques auſdits navires & avec un merveilleux hazard ſauverent tous les mariniers ſans qu'il s'en perdit un ſeul. I'ay veu autresfois la mer grande, mais je ne penſe point avoir veu en jour de ma vie les vagues ſi impetueuſes à ladite coſte ; le long de laquelle il fut ſauvé quelque partie du vin qui eſtoit eſdits navires, & quelque piece d'iceux que la mer y jettoit à la peine & au travait du peuple, qui s'y employoit, dont la coſte eſtoit toute garnie, afin d'aider aux povres maiſtres deſdits navires, qui voyoient devant eux les perdre, & leurs marchandiſes, ſans y pouvoir remedier : bien heureux neantmoins d'avoir ſauvé les perſonnes au milieu d'un ſi dangereux naufrage.