Histoire véritable de certains voiages périlleux et hazardeux sur la mer/11

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ESTRANGE maladie & contagieuſe qui ſe mit dedans un navire au voiage du Perou, ou la pluſpart de l'equipage moururent.



EN l'an 1589 & environ le mois de May, deux navires l'un du port de cinquante cinq tonneaux, &l'autre de trente cinq, avec une patache de dix tonneaux furent equippez en guerre dans la ville de la Rochelle, pour faire le voiage de ſaincte Helene, qui eſt une iſle entre le Calicut & la coſte du Breſil, ou y peut avoir de dix-ſept à dix-huict cẽs lieues, tous equippez & d'hommes & de vituailles neceſſfaires pour tenir la mer un an & demy. Sur leſdits navires & patache commandoit le Capitaine Trepagné de Diepe, qui avoir pour ſon pilote & maiſtre principal le Capitaine Richardiere demeurant en l'Iſle de Ré, hõme qui avoit autresfois fait tels voyages : & en cet equipage partis qu'ils furent de la Rochelle, vont recercher le Cap de Fine terre, qui en eſt bien à ſept vingts lieues, de là aux Canaries, qui font à trois cẽs lieues par de là, & puis à la coſte de Barbarie, dedans la riviere de Lore, qui en eſt bien à cinquãte lieues : dedans laquelle ils trouverent un navire Portugais du port de quatre vingts tonneaux, chargé de truils ou chiẽs de mer parez : & puis levant la voile s'en vont au Cap de Blãc à la meſme coſte de Barbarie, eſloignee de bien cent quatre vingt lieues : ou eftãs, eſchouerent leurs navires a terre pour les nettoyer & accommoder : ce qu'ils firent en toute ſeureté, par ce qu'en cet endroit de coſte il n'y a nulle habitation plus proche qu'un chaſteau appelé Gravy, que l'Eſpagnol tiẽt, loing de quatorze bõnes lieues. Leurs navires accommodez & racouſtrez, s'en vont au Cap de Vert environ cent ou ſix vingts lieues par delà : & ſur le chemin prindrent deux navires qui alloient au Breſil, dedans leſquels y avoir beaucoup de fortes de marchandiſes propres pour ſe pays là, comme draps de ſoye, toiles, marroquins, draps, & autres marchãdiſes ; avec farines, vins & autres vivres, dont ils chargerẽt une partie dans leurs navires : & envoyerent un deſdits navires par le Seigneur de la Popeliniere, qui s'eſtoit enbarqué audit voyage pour y voir ce pays : & ne ſe contentãs de ce qu'ils avoient fait, ſe mirent à la mer pour paſſer outre : mais le vent leur eſtant contraire, furent contraints revenir au Cap de Vert, ou ils ſejournerẽt trois mois en attendant le beau temps : pendant lequel mirent pied a terre ; firent un four ou ils cuiſirent du pain & du biſcuit, ſans qu’ils euſſent aucun empeſchement des habitans qui ſont tous negres, allãs tous nuds, & vivans de mil, de ris, & d’une racine qu’ils appellent Couſcou. Le vent eſtant revenu bon, & eux preparez, ſortẽt du cap de Vert, & font la route du Breſil, efloigné de quatre cens quatre vingt lieues : ou arrivez qu’ils ſont, & a la coſte d’icelui, prindrent un petit carvelin chargé de meuillets, & d’autre poiſſon paré. & apres l’avoir deſchargé, le Capitaine Trepaigné fut d'avis de l'equiper en guerre, & lui-meſme avec ſa patache courir le long de la coſte dudit Breſil, pour voir s'il pourroit faire quelque rencontre pẽdant que ces deux navires ſe promeneroiẽt a la mer a deux & trois lieues de la coſte. Ainſi s'embarque Trepaigné dans une de ces pataches avec dix-ſept hommes, & en met unze dedans l'autre, donnant commandement au Capitaine Richardiere qu'il laiſſoit dedans ſon grand navire, de l'attendre quinze jours. Cependant il demeure avec lesdicts deux navires, non ſeulement quinze jours, mais cinq ſemaines entieres qu'il n'eut aucune nouvelle du Capitaine Trepagné, ne de ſes barques : & durãt icelles ſe mit une telle maladie & ſi contagieuſe dans leſdicts deux navires, que force luy fut de reprendre la route de France ; d'autant que tous les jours les hõmes deſdits navires mouroient. Partant laiſſent là Trepagné avec ſes deux pataches, & s'en vint Richardiere avec les deux navires juſques aux iſles des Eſſores ; devant leſquelles le petit navire faiſoit tellement de l'eau, qu'il coula bas au fond de la mer, encore qu'ils fuſſent a cinq cens lieues de la Rochelle : & ſans que Richardiere fut prompt de prendre ceux de l'equipage dudit petit navire, ils fuſſent peris : mais les ayant recueillis dans le grand navire, la maladie augmenta de telle façon, qu'ils ne demeurerent gueres enſemble, que la mort n'emportaſt tout l'equipage ; dont ne ſe trouverent que unze : mais premier qu'ils fuſſent arrivez à Belle-iſle, ne demoura vivant que Richardiere & fon garçon, & un malade, & un autre qui mourut audit Belle-iſle : de maniere que plus de deux cens lieues, le navire fut amené par ledit Richardiere & ſon garçon, ou vingt hommes ſont aſſez empeſchez ordinairement à la conduite d'un pareil port. Mais à la verité luy & ſon garçon eſtoyent tellement travaillez, qu'il n'y avoir moien qu'ils peuſſent plus rien faire, pource que jour & nuict ils avoient eſté contraints de veilller à leurs voiles & au gouvernail, en telle ſorte qu'arrivant à la coſte de Bretaigne, deux mois & demy apres qu'ils eſtoyenr partis dudit Breſil, ils ſe reſolurent de frapper le navire à la coſte, ſans qu'un navire de guerre de Brouage les aborda, qui n'aians trouvé que ledit Richardiere & ſon garçon ſur les pieds, un mort au pied du maſt, & deux autres malades, prindrẽt ledit navire & ce qui eſtoit dedãs : & mirent ledit Richardiere dãs une barque de Normandie, qui s'en alloit à la Rochelle ou eſtant arrivé, eſchappé de ſi grands dangers le voila accuſé par la femme de Trepagné d'avoir tué ſon mary, & a fa requeſte il eſt conſtitué priſonnier, & tellement pourſuivy qu'il fut en grand hazard d'eſtre pẽdu : toutesfois ne ſe trouvant preuve ſuffiſante, fut eſlargy, en attendant que plus grande preuve s'en pourroit tirer. Or nous dirons un mot de ce qui advint à Trepagné, lequel ne pouvant reprendre ſes navires pour ne les avoir peu rencõtrer, met pied à terre au Breſil avec ſes gens ; ou il eſt bien receu des habitans qui ont accouſtumé de trafiquer avec les François, & l'accommodent ſi bien, qu'il leur accorda de faire la guerre avec eux contre les Eſpagnols : & de fait y demeura pres d'un an & demy avec leur grand contentement : à la fin s'en retourna dans un navire du Havre, & depuis fut tué au ſiege de Rouen. Richardiere qui m'a conté ce diſcours, & decedé depuis un an, m'a raconté apres l'en avoir enquis, des moeurs & conditions des Breſiliens avec leſquels il a frequẽté pluſieurs fois : Premierement dit que hommes & femmes vont tous nuds, ſans avoir aucun poil, ſoit à la teſte ou autres parties de leurs corps, ſe l'arrachãt tout auſſi toſt qu'il leur en vient quelqu'un, reſervé toutefois les femmes mariees qui ſe le laiſſent venir quelque peu à la teſte, & aux parties honteuſes. La courtoiſie qu'ils vous font lors que vous eſtes pied à terre c'eſt de vous donner une fille pour vour fervir , & pour vous aller cercher proviſiõs pour vivre, laquelle vous n'oſeriez refuſer, ſans deroger à la couſtume locale. Il dit qu'ils adorẽt le diable, & le craignent merveilleuſement, ayant voyagé de nuict avec eux : & que à toute heure ils luy demandoyent s'il ne le voyoit point, luy mõſtrant meſme avec le doigt : mais neantmoins il ne voyoit rien. Il a eſté avec eux le long de la coſte de ConVerve ou les habitans de ce quartier la : communiquent avec le diable: meſmes que quelquesfois ils portoient quelques vivres qu'ils diſoient luy porter pour manger : & ne vous permettoient pas d'aller avec eux. Ils ſont travaillez d'une merveilleuſe aflictiõ & bien eſtrãge : C'eſt qu'encore que vous euſſiez les pieds chauſſez dedans des bas de chauſſes, un eſcarpin & de mules deſſus, cela ne peut empeſcher qu'il ne ſe loge ſous la plante du pied, un ver gros comme un gros grain de froment, lequel a meſure que vous le ſentez, incontinent faut le faire tirer, autrement en danger de perdre le pied ; a quoy les Breſiliens font tellement accouſtumez couſtumez qu'ils n'en font aucun eſtat : & ſans que les François ſont aſſiſtez des filles que l'on leur donne pour les ſervir, pluſieurs y laiſſeroient les jambes. Ils aiment infiniment les François : & lors qu'il en arrivera un en un vilage, tous les habitans ſeront empeſchez à luy faire bonne chere : viendrõt quelques vieilles qui prendront ce Frãçois par les jambes pleurans a chaudes larmes, racontans combien les François leur ont monſtré d'amitié par ci devant, eſtans venus de ſi long pays pour leur ayder à combatre les Eſpagnols leurs ennemis : que jamais ils ne ſauroient leur rendre la pareille : lui laveront les pieds le traitteront de ce qu'ils auront, ou bien iront à la chaſſe pour luy, & le mettront coucher dans des licts de coton, pendus a quelque bois de la Cabane ou ils ſont ; dedans l'une deſquelles il y aura bien deux & trois cens perſonne. Qui leur veut faire plaiſir, il faut les aſſeurer que l'on à tué beaucoup d'Eſpagnols & Portugais, en prenant du ſable, & le verſant devant eux, pour faire croire que le nombre eſt infiny. Car toute leur arithmetique ne paſſe pas les dix doigts de la main, leſquels apres avoir contez les uns apres les autres, s'il y a quelque plus grand nombre, prenent du ſable en la main & le verſent : ou bien s'il y a grãd nombre en prendront dans les deux mains. Les priſonniers de guerres qu'ils font ſur les Eſpagnols ou Portugais, ou autres ſauvages leurs ennemis, ſont mangez ſans remiſſion par pluſieurs vilages tous aſſemblez en feſtin ſolennel, lors quand il plaiſt a ceux de qui il eſt priſonnier. Et ſi d'aventure c'eſt un sauvage, celui qui l'a prins l'aiãt amené, le mariera & le gardera quelquefois ſept, huict, dix & douze ans ſans en faire aucune garde, & qu'il aura eu des enfans de la femme qu'il luy aura donnee, ſans que le priſonnier ſe mette en aucun devoir de ſe ſauver, quoy qu'il ſache bien qu'a la fin il ſera tué & mangé ; reputant à treſgrand ſacrilege de ſe ſauver de la prifon, & dont il ſeroit mal venu des ſiens, qui le tiendriẽnt pour un poltrõ, & qui ne ſe ſeroit aſſeuré qu'il avoit des amis pour le venger. Finalement lors qu'il plaira au premier de faire feſtin a tous ſes voiſins, il les fera advertir du jour de la ſolennité, ou tous ſe trouverõt quelquesfois iuſques au nombre de deux & trois mille perſonnes, dequoy le priſonnier ſera tres bien adverty, qui n'en fait que rire ſur l'aſſeurance qu'il prend d'aller en un autre pays fertil en toutes ſortes de fruicts : d'ailleurs qu'il a tant d'amis en ſon pays, que pour venger ſa mort ils en feront mourir cinquante. Le jour dõques venu de la feſte, le patient ſera amené en place, tout couvert partie du corps de certaine gomme qu'ils ont, & deſſus ſemé de petites plumes ; lui donneront des pierres en la main & luy permettront de les jetter contre qui bon lui ſemblera, lui diſans, venge toy. & apres qu'il aura fait ce qu'il aura voulu de folies, il arrivera un homme, lequel ayant une eſpee de bois de Bresil, viendra par derriere luy & lui en dõnera pluſieurs coups ſur a teſte & ſur le corps, juſques à ce qu'il ſoit aſſommé : Puis incontinent, qu'il eſt par terre, il y aura une vieille qui lui bouchera tous les conduits de ſon corps juſques au plus des-honneſte & lui coupera meſme la partie generative : & puis ſur une grande grille faite de gros bois ,le mettront ſur un gros braſier boucaner qu'ils apelent, & puis bien revenu, le mettent en pieces & le mettent dans des poiſles avec force farine d'herbe dont ils uſent & cela bien cuit & bouilly, le mãgent tous en commun ; & aportent tout ce gui fera d'autres proviſions dans le vilage, & feront deux ou trois jours à ne faire que manger, danſer, & boire d'une eſpece de vin qu'ils apellent vin de cajou ; & puis chacun ſe retire en ſon vilage, attẽdant une autre fricaſſee. Ce qui en eſt bien eſtrange eſt que durant la vie & mariage du priſonnier ſi ſa femme a des enfans, quand il plaira au preneur il les mãgera avec ſes voiſins, & ſi la mere ne fait difficulté d’en mãger, diſantbà ceux des François qui l'en blaſmoient, que les enfans n’eſtoient point à elle, que ils n’eſtoient qu’a ſon mari, qui n’eſtoit point de ſa nation, ains ennemy de la ſiẽne. Il y a beaucoup d’autres mœurs de ce peuple dõt j’ay ouy parler quelques ſoldats, qui depuis 2 ans ont fait le voiage au Breſil avec un Capitaine de la Rochelle nommé le Capitaine Rifaux ; Mais pour ce que je croi qu'il y aura quelqu'un qui s’y ſera trouvé qui n’aura eſté pareſſeux d’en eſcrire, Ie m'en tairai & pourſuyvant le diſcours de Richardiere, nous dirons donc que ce Richardiere à fort voyagé, & a pluſieurs fois au Perou,& aux Iſles d’iceluy : & entre autres en une iſle nommee la Marguerite, ou ſe pefchẽt les perles, dont il a veu peſcher pluſieurs par des negres, qui ſe jetans tous nuds dedans l'eau, vont au fond, & apportent quelquesfois cinq ou ſix huiſtres, quelquesfois plus, quelquefois moins : leſquelles ils ouvrent tout auſſi toſt, ſan les faire chauffer, y trouvent és unes une perle, aux autres deux & en quelques unes trois : & ces negres apres s’eſtre mis dãs de petits bateaux faits d’eſcorce d’arbres, apellez Canot, portent leurs huiſtres ou perles vẽdre ou changer avec ceux qui trafiquent ene pays là. Pour la confirmation du Coup de vent apellé Houraquan, ledict Richardiere m’a dit s’eſtre trouvé un voyage au Perou qu’un navire de Diepe nommé la Salemande, du port de trois cens tonneaux, ayant eſté rencontré par ce coup de vent à l’ouvert d’une riviere qui eſt une iſle apellee Courouſſa le jetta dix lieues en terre au dedans ladite

riviere, de laquelle l’on ne peut le tirer de trois mois quelque diligence que peurent y employer ceux qui y commandoient. Dit avoir veu des arbres plus gros que deux pipes, avoir eſté arrachez par le vent Houraquan, & emportez plus de ſix lieues en terre, tous bruſez : meſme y avoir veu des pieces groſſes cõme tonneaux emportez & bruſlez ; & aſſeure que un navire rencontré pres de terre par ce coup de vent, il peut eſtre emporté ſur terre ferme dix lieues & ne s’en ſcauroit ſauver. S’eſtant trouvé aux Iſles du Perou au Cap de ſainct Nicolas, ou il ayda a ramener une chalupe à la mer, que le vent avoit jetté trois lieues en terre. Voila des choſes monſtrueuſes & inouyes, & ſans que coup de gens qui ont frequenté le Perou aſſermant tous la violence & force de ce coup de vent, je feroi grand doute de la verité, à l’imitation de pluſieurs perſonnes, qui ignorans beaucoup de choſes qu’ils n’ont point veues ou apprinſes, ne peuvent eſtre perſuadez à les croire : Mais la puiſſance de celuy qui conduit l’ordre de ce monde, nous faiſanr voir ſi ſouvent des effects de ſa grandeur, eſt ſuffiſante à nous faire croire, non ſeulemenr de tranſporter des navires de mer en terre, mais de changer les montagnes de lieu en autre: & d’aſſembler dans le premier cahos tout cet univers. Sa bonté & sa grace
nous ſoit donc favorable, & nous face ceſte faveur, que notre courſe accomplie ſelon ſa volonté, il nous rende jouiſſans de ſes bines eternels, & celeſtes, qu'il a reſervez pour ſes bien-heureux. A lui ſoit gloire à iamais,
Amen.