Mozilla.svg

Histoires désobligeantes/Jocaste sur le trottoir

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Histoires désobligeantesE. Dentu (p. 331-339).


XXX

JOCASTE SUR LE TROTTOIR


à Ladislas Lubanski.


Sanctum nihil est et ab inguine tutum
Juvénal, Sat. III.


Monsieur,

Quand vous recevrez cette lettre, je serai certainement en route pour l’Afrique, où je vais essayer de me faire tuer d’une manière honorable. Si cela peut s’appeler le suicide, je pense que le mode en est acceptable, même pour un catholique tel que vous.

Je suis las de vivre, j’en conviens, absolument et irrémédiablement fatigué de ce que les imbéciles ou les pourceaux nomment entre eux la vie.

Mes affaires sont en ordre, faites-moi l’honneur de le croire. Je ne dois d’argent à personne et ne serai pleuré par aucun créancier. Les quelques revenus dont je fis un usage peu noble iront, après moi, dans des mains pures.

Je suis sans famille, et le groupe de mes amis ou connaissances vaut à peine un souvenir. Ma disparition ne sera pas même remarquée, ne fût-ce que d’un humble chien.

Cependant, avant de disparaître, j’ai résolu de vous livrer un secret de tristesse et d’ignominie effroyables, dont la divulgation, je le crois, pourrait être utile à plusieurs.

Il est entendu que vous êtes parfaitement libre de publier cette confidence anonyme, à moins que vous ne jugiez, en votre conscience, plus expédient de l’anéantir.

Cette confession écrite, jetée à la poste, va me devenir aussi complètement étrangère que le drame inconnu qui dort dans les limbes de l’imagination d’un romancier, et mes mesures sont si bien prises que nul ne pourra me reconnaître.

Agissez donc, monsieur, comme il vous plaira. Voici le poème :




Lorsque je perdis ma mère, à six ans, je me rappelle que mon chagrin fut extrême, beaucoup plus grand, je le suppose, qu’il ne convient à un enfant de cet âge, car ce fut pour moi l’occasion de récolter une somme de gifles peu ordinaire.

Je ne pourrais jamais oublier le percement, le déchirement de mon petit cœur lorsqu’on m’apprit avec brutalité que je ne la verrais plus, que c’était tout à fait fini de la jolie maman et qu’on l’avait fourrée dans la terre, au milieu des morts.

Je ne pouvais guère comprendre ce que c’était que mourir, mais je fus pilonné sous l’épouvante, broyé d’horreur, et je n’ai jamais pu en revenir complètement.

On ne me montra pas le cadavre. Il y avait une raison, que je n’ai sue que beaucoup plus tard…

Mes cris furent tels, d’ailleurs, que mon père, homme très dur, qui me détestait, me fit expédier, le jour même, à la campagne, sur la lisière d’un bois de sapins très sombre, dans le voisinage d’un étang fétide et non loin de l’établissement d’un équarisseur, — lieu sinistre que je vois encore.

J’ai vécu là deux ans, entièrement privé de culture, sous les yeux indifférents d’une paysanne desséchée qui me nourrissait aussi chiennement que possible et me laissait vagabonder tout le jour.

Pauvre petite maman, au milieu des morts !…

J’allais souvent errer à l’entour de la palissade du tueur, attiré là, traîné là comme par des griffes.

Je n’apercevais presque rien à travers les planches, mais je respirais l’odeur abominable du repaire et je voyais souvent filer devant moi des rats énormes, je ne sais quelles créatures affreuses qui paraissaient venir de l’étang.

J’en vins à penser que c’était peut-être là qu’on l’avait mise, la disparue — car j’avais déjà le pressentiment que le monde est fait à l’image infâme de ce chantier d’assommeurs des bêtes qui souffrent.

Je dus faire pitié à Dieu lorsqu’il m’arriva — combien de fois ! — de me jeter contre la clôture et d’appeler ma mère en sanglotant.

Ah ! j’étais bien abandonné, je vous assure. Mon père, que je voyais à peine une fois tous les trois mois, pendant une après-midi, me régalait exclusivement de calottes, me traitant de jeune idiot, de petit « crétin exalté », de petit voleur (!) et ne se gênant pas pour exhaler, en propres termes, son désir de me voir « crever » bientôt.

Je me souviens qu’un jour, ayant parlé de promenade, il me conduisit le long de l’étang, à un endroit vaseux et plein de roseaux où je m’arrêtais souvent, des heures entières, pour contempler le grouillement des têtards ou des salamandres.

Tout à coup, il m’ordonna durement d’aller lui cueillir un nénuphar qui flottait à quelques pas, et, comme j’essayais d’obéir à cet homme impitoyable, je sentis avec terreur que j’enfonçais dans la boue. Lorsque, blasphémant, il me retira, j’en avais jusqu’aux épaules, et je suis persuadé que, sans la présence d’un témoin attiré par mes cris de désespoir, j’y serais resté, tant sa face était diabolique !



Tel a été le vestibule de mon existence. Je suppose que vous en avez assez de ce début. Je passe donc les misérables années qui suivirent. Années d’internat dans un collège où mon père me calfeutra pendant l’espace de deux lustres.

Vous me croirez si vous le pouvez. Jusqu’à dix-huit ans je ne sortis pas un seul jour de cette prison.

À ceux dont l’enfance eut quelques joies, il serait évidemment inutile de chercher à faire comprendre ce que durent être les effets d’une si longue et si féroce incarcération. Il paraît que la loi civile permet cela. C’est la paternité antique, si je ne me trompe.

J’étais assez robuste, heureusement ou malheureusement, pour n’en pas mourir. Seulement, j’ignore ce que devint mon âme dans ce pourrissoir. Dix ans de contact avec des élèves et des professeurs putréfieraient un cheval de bronze, vous le savez. Quelques écrivains l’ont démontré surabondamment, et je pense qu’il est inutile d’insister.

Une seule chose précieuse m’était restée. Une sorte de fleur très pure dans un coin vierge de mon jardin saccagé. C’était le souvenir infiniment doux de ma mère.

Souvenir de délices, lumineux et pacifiant ! L’ayant perdue si tôt, je n’aurais pu reconstituer les lignes de son cher visage, mais je me souvenais de l’avoir vue ravissante, et la douceur merveilleuse de ses caresses était immortelle.

La dernière fois, surtout, elle avait été si triste et si tendre, ma mère bien aimée, si tendre et si profondément triste qu’en y songeant, je me sentais fondre de pitié…



Je cours au dénouement de cette histoire, qui me tue, qui me dévore, qui me souille au delà de ce qui peut être pensé.

Quand je sortis du collège, celui qui se disait mon père avait tellement vieilli que j’eus peine à le reconnaître. Mais il était devenu, je crois, plus atroce.

Sa haine pour moi, d’ailleurs inexplicable, me parut s’être exaspérée jusqu’à une espèce de rage chronique, difficile à peindre, qui faisait songer à la possession démoniaque.

Les premières nuits, je me barricadai dans ma chambre, craignant qu’il ne profitât de mon sommeil pour m’égorger. Peur juvénile, sans doute, mais si justifiée par certains regards qu’il me lançait à la dérobée !

Peu ou point de paroles, d’ailleurs. Les âmes se voyaient. On avait la sensation d’être face à face au bord d’un gouffre.

Quelques ordres brefs, quelques durs et coupants monosyllabes. C’était absolument tout.

Je n’eus pas besoin de génie pour deviner qu’il ne m’avait fait revenir que pour m’infliger quelque supplice nouveau. Mais j’étais maintenant un homme, j’avais l’expérience acquise dans les tribulations ignobles de l’internat universitaire, et j’eusse défié un jeune lion d’être plus armé que moi.

Comment prévoir la chose qui n’a pas de nom, l’ineffable horreur que le monstre me réservait ?

Il était architecte, chargé de travaux assez importants, et je fus immédiatement dévolu aux petits soins d’un premier commis qui devait m’initier à l’art de bâtir.

Cet individu, que j’ai studieusement et très lentement saigné, la semaine dernière, avant de quitter Paris, était l’homme de confiance, l’âme damnée de mon père. Je me souvenais de l’avoir toujours vu dans la maison. Il me faisait travailler sans relâche du matin au soir.

Le premier mois étant achevé, il prit tout à coup un air bon enfant pour me déclarer que son patron, moins coriace que je ne paraissais le croire, avait résolu de me gratifier chaque mois d’une raisonnable somme, quoique je n’eusse besoin de rien sous son toit.

— Mais, ajouta-t-il, on sait ce que c’est que les jeunes gens. Le plaisir leur est nécessaire après une journée de travail, et monsieur votre père l’a parfaitement compris. Je suis même chargé de vous remettre une clef de la porte extérieure, pour que vous puissiez rentrer à l’heure qu’il vous plaira, quand vous sortirez le soir. On tient à vous faire sentir que vous n’êtes pas un prisonnier.

L’argent que me donna cet intermédiaire — mon premier argent ! — m’amollit naturellement le cœur, et je ne songeai plus à me défier de lui.

Il en profita sur le champ pour me soutirer toute la confiance possible, ce qui n’était vraiment pas un travail d’Hercule, puisque je n’avais que dix-huit ans et pas un ami sur terre.

Bon enfant, de plus en plus, il devint, peu à peu, mon chaperon de libertinage, daigna se soûler en ma compagnie et me fit connaître les bons endroits.



Bâclons l’épisode final. Un jour le terrible drôle, qui savait ce qu’il faisait, me donna l’adresse — qu’il tenait sans doute en réserve pour le moment opportun — d’une femme « charmante, quoique un peu mûre », qui me comblerait de délices.

Deux heures plus tard, je couchais avec ma mère, qui ne me reconnut que le lendemain.

Agréez, etc.