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Histoires désobligeantes/La Plus belle trouvaille de Caïn

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Histoires désobligeantesE. Dentu (p. 343-353).


XXXI

LA PLUS BELLE TROUVAILLE DE CAÏN


à Henry Hornbostel.


Je ne sais comment, vers la fin de ce mémorable dîner, on en vint à ce degré de bêtise de parler des objets trouvés sur ce qui s’appelle mystérieusement et amphibologiquement la voie publique.

Presque tous en profitèrent pour raconter des aventures de trésors gisants, de sacoches heurtées du pied et qui contenaient de grandes richesses, aventures dans lesquelles — on était forcé d’en convenir — leur désintéressement avait éclaté. Quelques-uns, moins ivres, avouèrent, en baissant la tête, qu’ils n’avaient jamais rien trouvé.

Ce fut alors que ramassant d’un geste large toutes les attentions disséminées, le claironnant sculpteur Pélopidas Gacougnolle nous interpella :

— Savez-vous, beugla-t-il, quelle fut, un jour, la plus belle trouvaille de Marchenoir ?

Une collective nutation des chefs lui révéla qu’on n’en savait absolument rien.

— Alors, mes enfants, écoutez-moi ça. L’anecdote vaut la peine d’être racontée.



On sait généralement, commença-t-il, que notre grand Inquisiteur littéraire a été le plus imprenable et calamiteux adolescent qui ait arboré, sur nos trottoirs, le cataclysme de la redingote ou du pantalon. Rien n’exprimerait la luxuriance de cette gueuserie de rêveur.

Je me souviens de l’avoir aperçu bien des fois à cette époque, et j’en suis si fier que j’ai peine à concevoir que la terre puisse me porter ! Oh ! je vous parle d’il y a longtemps. Je n’étais pas encore son ami, et je ne devinais guère que je le deviendrais un jour. Je ne sais même pas s’il avait jamais eu un seul ami.

C’était un orageux et difficile marcassin qui ne s’encanaillait qu’avec les constellations. On le devinait impatient de toute autre promiscuité, et personne, je crois, n’eût entrepris le recrutement de ce primitif.

Chacun de vous le connaît trop pour que je m’extermine à vous le dépeindre. Mais je ne sais si vous l’imaginez, à dix-huit ans, tel que le représente un féroce portrait, peint par lui-même à l’huile de requin, et qu’il exhibe seulement à ses plus intimes.

Il apparaît là, se rongeant un poing dans un mastic de bitume, de terre d’ombre et de carbonate de plomb, fixant le spectateur de deux yeux terribles, sanguinolents à force d’intensité. Quand on n’a pas vu cela, on n’a rien vu…

C’est la première manière de notre héros, lequel voulut être peintre, longtemps avant de se sentir écrivain, et qui, ma foi ! eût été, dans ses tableaux, précisément ce qu’il est dans ses effroyables livres, le soyeux molosse et le cannibale céleste que nous admirons.

Les yeux de ce portrait, obsédants au point d’étonner un virtuose de mon acabit, ne furent jamais, il est vrai, ces yeux d’une invraisemblable douceur que le créateur des volcans et des luminaires alluma sous son front morose pour la confusion des imbéciles.

Ils ont suffi, néanmoins, pour déterminer une ressemblance extraordinaire que la plus audacieuse longévité ne parviendrait pas à démentir, parce qu’ils sont les yeux de son âme, les vrais yeux de sa profonde âme éternellement affamée de pressentiments divins.

Évidemment, lorsqu’il exécuta cette exorbitante effigie, son instinct de séquestré au milieu des gouffres l’avertissait déjà de son exécrable destin.

Sans aucun doute, il subodorait les charognes qui devaient encombrer sa voie et dont l’haleine faillit asphyxier les trois cents lions qu’il portait en lui.

Comment n’aurait-il pas eu la vision de cet avenir infernal qu’on est bien forcé de supposer assorti à ses facultés de gladiateur ? car je ne sais aucun homme que sa nature ait autant désigné que lui aux couleuvres noires et aux vexations carabinées.

Les infortunés moins élus le devraient bénir, puisqu’il fut et qu’il est encore le paratonnerre isolé qui soutire tous les tonnerres. Le miracle est offert par lui, depuis vingt ans, d’un blasphémateur de la Racaille, absolument invincible et toujours sur ses étriers, malgré le tourbillon des crapules et le cyclone des pusillanimes.

Ah ! il peut se vanter d’avoir été lâché, celui-là, et d’en avoir vu décamper, de fiers gentilshommes qui se disaient ses compagnons. Les amitiés ou les simples admirations qu’il rencontra me font l’effet de ressembler à ces divines allumettes qui ne s’enflamment que « sur la boîte », suivant la formule dont nous gratifia le Septentrion.

Le ciel me préserve d’une additionnelle jérémiade sur l’agriculture des affections et l’économie politique du ciment cordial. L’homme dont je parle s’est exprimé, d’ailleurs, de façon tellement définitive que toute rhétorique sur ce point serait désormais oiseuse. Nous savons tous le désagrément atroce de n’être pas né dans la peau d’un chien quand l’acariâtre destinée refusa le groin d’un heureux pourceau…

Tout le monde vous dira que cet indigent fameux a été frénétiquement secouru par des bienfaiteurs innombrables, et que c’est à peine si les entrailles de la charité contemporaine sont guérissables des tumeurs que son ingratitude a déterminées.

Mais c’est dans le monde littéraire qu’il passe pour avoir, surtout, perpétré la déprédation. Il n’est pas jusqu’au plus vaseux giton de l’écritoire qui n’exploite volontiers, comme une carrière de diamants, cette légende cristallisée devenue semblable à un intraitable calcul dans le bas endroit des sécrétions du journalisme.

J’en ai soigné quelques-uns de ces valétudinaires excitants dont la semelle de mes bottes rafraîchissait instantanément le rognon. Ils se souvenaient alors de n’avoir jamais connu avec précision le parasite supposé. Marchenoir, en personne, a plusieurs fois obtenu de ces cures miraculeuses et ses procédés, supérieurs aux miens, sont tellement infaillibles que je le tiens pour le plus sublime oculiste de la mémoire, capable, j’en suis persuadé, d’opérer de la cataracte du Niagara !…



Mais voici que je m’emballe ! fit Pélopidas en se rasseyant. Car il s’était levé, marchant à grands pas et bousculant tout, depuis un instant.

Je suis désarmé de tout sang-froid quand je songe à ces animaux qui tueraient un homme supérieur pour glaner trois sous dans le crottin des cynocéphales influents du Premier-Paris.

Je vous disais donc que j’avais entrevu Marchenoir à l’époque lointaine de son noviciat dans les odyssées de la famine et du chienlit. J’étais moi-même, en ce temps-là, un assez vilain pauvre bougre de petit plâtrier fricoteur qui faisait plus souvent soupeser son torse aux longitudinales du quartier qu’il ne triturait la glaise des académies. J’étais un juste noceur, un de ces malins à compartiments qui dramatisent la billevesée et j’aurais peut-être joué quelque sale tour à ce lamentable qu’on voyait passer, de loin en loin, devant l’atelier, déchiffrant, avec des extases, une loque d’elzévir qui paraissait une continuation de ses surprenantes guenilles.

Mais il y avait la légende instructive d’un certain malvat de la chalcographie qu’il avait, un jour, trempé de la tête aux pieds dans une mare de boue, sans même interrompre sa lecture, et qu’il avait ensuite mis à sécher en équilibre sur l’appui d’une fenêtre balustrée que le soleil dardait avec rage. Épisode qui donnait à réfléchir.

Puis, quelque imbécile que je fusse alors, le grandiose de cette misère agissait un peu sur moi. Je sentais, quand même, la présence d’une âme extraordinaire, et, plus tard, j’ai compris que c’était là justement ce qui révoltait les enfants de cancrelats répartis sous nos épidémies, à chacune des apparitions de cet insolite malheureux.

Ses haillons, je vous assure, n’avaient rien d’ignoble. La propreté de ses hardes en copeaux était même une chose curieuse et touchante.

J’ai toujours devant les yeux un certain chapeau de haute forme acquis, Dieu sait en quels anciens jours ! et dont la cocasserie ne pouvait être surpassée que par l’inoubliable tromblon de Thorvaldsen, dans cette fresque bafouée des vents, hommage décrépit de l’admiration des Danois sur les parois extérieures de son musée à Copenhague.

On vit ce chapeau, fréquenté par les météores, se transformer au cours des saisons et passer par toutes les couleurs. Le dernier état constaté fut la spirale ou colimaçon d’Archimède, aux blanchâtres circonvolutions, qui faisait paraître le titulaire coiffé d’un tronçon de colonne torse arraché au tremblement de quelque basilique portugaise, — phase décisive suivie, peu de mois plus tard, d’un affaissement irrémédiable dont trois ou quatre maroufles de l’atelier furent les témoins éperdus. Je n’exprimerais jamais la sollicitude avec laquelle il frottait cet objet indéfinissable.

Après la catastrophe, il alla nu-tête par les rues.

Je ne crois pas qu’il ait jamais été positivement va-nu-pieds, mais ses bottines auraient fait juger séculières les sandales des anachorètes les plus déchaussés. Je demande la permission de ne pas insister sur cet endroit de mon poème qui finirait par être aussi long que le Paradis perdu et qui nous dessécherait autant que les prodromes évangéliques de la fin du monde, si je m’attardais aux accessoires.

Il faudrait je ne sais quelles hyperboles pour donner un aperçu de cette enveloppe d’un aborigène du malheur, qu’à la distance de beaucoup d’années, je me représente accoutré par la griffe même du Chérubin des Humiliations.

En voilà donc tout à fait assez de la digression et je reviens à mon histoire.



Lorsque j’eus l’extrême joie, longtemps espérée, de devenir l’ami et le compagnon de Marchenoir, je fus le témoin malheureusement impuissant, — je n’étais pas riche, alors, — des avanies sans nom qu’une vieille propriétaire lui fit endurer.

Il devait plusieurs termes et ne parvenait pas, quoi qu’il fît, à la satisfaire. Cette ordure de femme voulait à toute force qu’il lui donnât de l’argent.

Elle le gardait néanmoins, mais comme on garde les huîtres perlières dans les pêcheries de l’Océan Indien, surveillées continuellement par des squales attentifs, — ayant mis l’embargo le plus rigoureux sur les pauvres meubles aux trois quarts détruits qui lui venaient de sa mère et guettant toujours l’occasion de le dépouiller des misérables aubaines qui pouvaient échoir.

L’infortuné locataire était condamné à ne sortir de sa chambre que sous le feu des réclamations de la pygargue féroce qui l’injuriait plusieurs fois par jour, en présence de tous les voisins, et souvent même l’apostrophait insolemment au milieu des rues.

Messieurs, cette situation a duré dix ans, Marchenoir n’arrivant jamais à pouvoir donner mieux que des acomptes et ne pouvant se résoudre à prendre la fuite. Pour la somme de trois ou quatre cents francs, cette gueuse l’a torturé quarante saisons.

Ne vous impatientez pas, s’il vous plaît, j’arrive à mon anecdote. Mais ce que vous venez d’entendre était nécessaire pour vous amener à sentir l’importance unique de la trouvaille qu’il fit, « ce beau matin d’été si doux », à l’heure charmante où les convolvulus et les renoncules des bois ouvrent leurs calices.

Il y avait trois ans déjà que la compassion des Océanides avait réussi à désenchaîner notre Prométhée. Un premier succès littéraire, escompté par d’inexprimables tourments, lui avait permis de trancher enfin le câble d’ignominie et il vivait à peu près tranquille dans un quartier solitaire, infiniment loin de l’horrible geôle.

L’image du vautour femelle s’estompait, s’embrumait de plus en plus, devenait indiscernable, télescopique. Impossible de retrouver le cliché, même au plus profond des latrines de sa mémoire.

Un jour de juillet, presque à l’aube et le lever du soleil s’annonçant à peine, Marchenoir sortit, selon sa coutume, pour se rafraîchir sur les bastions, en lisant quelques pages de Saxo Grammaticus ou de la Cornucopia de Perotto.

Ayant fait une soixantaine de pas environ, comme il regardait à ses pieds pour tourner l’angle de sa rue, il aperçut à deux pas, dans ce lieu désert où n’existaient alors que des clôtures de jardins fruitiers et de terrains vagues, un carton bureaucratique de la forme la plus notariale ou la plus huissière, dont la présence l’étonna.

S’approchant jusqu’à le toucher du pied, la résistance de l’objet redoubla son étonnement qui devint aussitôt de l’épouvante quand il vit un filet de sang.

Le couvercle enlevé rapidement, sa propriétaire lui apparut…, la tête coupée de son ancienne propriétaire le regardant de ses yeux morts, de ses blancs yeux morts qui ressemblaient à deux grosses pièces d’argent.