Historiettes (1906)/§ 2 — Les Historiettes

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte établi par Louis MonmerquéMercure de France (p. 344-350).

§ 2 Les Historiettes.[modifier]

« .. Les Historiettes de Tallemant des Réaux sont le seul de ses ouvrages qui nous soit parvenu. Il vivoit au milieu de plusieurs sociétés tout-à-fait distinctes ; la principale étoit celle de l’hôtel de Rambouillet. Ami de la marquise, dont il étoit encore rapproché par le mariage d’une de ses sœurs avec un d’Angennes de La Grossetière, il la voyoit entourée de tout ce que la noblesse et les lettres offroient de plus illustre et de plus renommé ; il a recueilli dans ses entretiens avec Arthénice une foule de faits et d’anecdotes sur les règnes de Henri IV et de Louis XIII ; il voyoit cette femme, si justement célèbre, alliée des deux reines Catherine et Marie de Médicis, entourée de sa noble famille, de ces d’Angennes, de tout point si remarquables, visitée par madame la Princesse, par mademoiselle de Bourbon, depuis duchesse de Longueville, et par le héros de Rocroy ; il y rencontroit la duchesse d’Aiguillon, la vicomtesse d’Auchy, madame de Sablé, mademoiselle de Scudéry, madame de Sévigné, Voiture et mademoiselle Paulet, cette lionne indomptée, Vaugelas, Malherbe, Racan, les deux Corneille, Mairet, Benserade, Chapelain, Godeau, Huet, Ménage, Gombauld ; enfin toutes les illustrations comme toutes les célébrités se trouvoient là réunies. Il y recueilloit ce qu’il a raconté du cardinal de Richelieu, des Guise, et des Valançay, de Bois-Robert, de Ninon, de Marion Delorme, etc. De ce cercle brillant, mélange de grandeur et de préciosité, Tallemant descendoit à celui des financiers et de la riche bourgeoisie. Fils d’un homme de finance, marié à Élisabeth Rambouillet, fille d’un traitant ; cousin germain par alliance de la fille de Montauron, cet homme à la mode auquel Corneille dédioit Cinna ; introduit, par le mariage de son frère aîné avec mademoiselle de La Honville, au milieu d’un autre cercle opulent, il lui a été facile d’observer de ces différents points de vue la cour et la ville, la noblesse et la bourgeoisie. Bourgeois lui-même, et jaloux des prérogatives que donnoit alors une naissance qui n’est pas toujours la compagne du mérite, des Réaux ne put se défendre de mêler à ses observations une teinte de dénigrement et de malignité, et il mit une sorte de complaisance à signaler les vices des grands, et à les placer à son niveau ; le même motif le conduisit à faire ressortir des familles obscures, et à révéler l’origine de gens, partis de bas, que la fortune avoit favorisés. Porté à la débauche et au libertinage d’esprit, Tallemant ne craignit pas de soulever les voiles assez diaphanes qui recouvroient les désordres de son temps. Il le fit avec d’autant moins de ménagement qu’il n’écrivoit que pour lui et pour quelques amis. Il s’en explique lui-même en ces termes : « Je prétends dire le bien et le mal, sans dissimuler la vérité…. Je le fais d’autant plus librement que je sais bien que ce ne sont pas choses à mettre en lumière, quoique peut-être elles ne laissassent pas d’être utiles. Je donne cela à mes amis qui m’en prient. »

Écrivant sous ces influences, des Réaux a peint beaucoup de choses telles qu’elles étoient mais, entraîné par ses préventions, il lui est fréquemment arrivé de charger le tableau. Souvent aussi, par le travers d’une imagination déréglée, ses regards se sont arrêtés de préférence sur le côté licencieux de la société ; aussi est-il essentiel en le lisant de faire la part des préjuges de l’écrivain. Lues avec cette précaution, les Historiettes seront utiles ; c’est dans leur genre un corps de mémoires de la société du XVIIe siècle, comme ceux de Conrart, comme les lettres de madame de Sévigné, de Guy-Patin et de tant d’autres. Toutes les classes viennent à leur tour y comparoître devant le lecteur. Des Réaux nous y montre les grands personnages en déshabillé, les riches financiers dans leurs modestes commencements, les littérateurs dans les plus petits détails de leur vie privée.

C’est surtout la bourgeoisie que Tallemant a dessinée d’après nature, cette classe que nous connoissions à peine par quelques traits épars dans les correspondances, dans les Mémoires du temps et dans les comédies de Molière. Il a, pour ainsi dire, révélé l’existence de madame Pilou, de cette vieille si spirituelle, qui, avec ses saillies et ses bons mots, sera désormais placée dans nos souvenirs, à côté de madame Cornuel et de madame de Cavoie ; cette bonne madame Pilou, veuve d’un procureur, reçue cependant à la cour, avec qui les duchesses même comptoient, et dont il ne nous étoit parvenu que le nom, parce que Sauval en a parlé deux fois dans ses Antiquités de Paris, et que l’abbé de Choisy, dans une partie de ses Mélanges, restée manuscrite, cite d’elle une anecdote ; encore se trompe-t-il, car il en fait une sage-femme.

Poète et littérateur, Tallemant a vécu dans l’intimité de la plupart des écrivains de son siècle, et il les a généralement bien jugés. Peu de détails échappent à la postérité sur les hommes célèbres auxquels un pays doit une partie de sa renommée ; mais les littérateurs du second ordre disparoissent dans les rayons de gloire qui environnent les grandes illustrations. C’est précisément à ces réputations secondaires que Tallemant s’est spécialement attaché ; Voiture et Balzac, Gombaud et Costar, Conrart et Sarrasin, mesdemoiselles de Gournay, de Scudéry et des Jardins, des Yvetaux et Colletet, Racan, Bois-Robert, Bautru, le ridicule Neuf-Germain, Chapelain, et tant d’autres, devront à Tallemant d’être mieux connus et plus appréciés ; et quoique nous soyons nécessairement suspect de quelque partialité en faveur d’un écrivain dont l’existence a été révélée par nos amis, nous croyons pouvoir affirmer qu’à l’avenir il faudra consulter des Réaux quand on voudra descendre dans les détails privés, et souvent minutieux, de la vie des hommes de lettres dont il parle dans ses Historiettes.

Il ne faut pas s’arrêter à ce que dit Tallemant de. Blaise Pascal, ce garçon (qui) inventa une machine pour l’arithmétique, et de ce garçon de belles-lettres et qui fait des vers,. nommé La Fontaine. Au moment où Tallemant écrivoit, en 1657 et 1658, les Lettres à un provincial avoient paru successivement sous le nom de Louis de Montalte, mais l’auteur en étoit encore inconnu. Quant à La Fontaine, aucune de ses fables n’avoit encore révélé son génie.

Nous ne possédons, au reste, de Tallemant que l’ouvrage qu’il n’avoit pas destiné à voir le jour ; c’est l’Album auquel il confioit ses souvenirs de toute nature, aussi bien ceux qu’il racontoit inter pocula que ceux par lesquels il jetoit d’agréables distractions dans un cercle d’amis ; ses Historiettes sont en quelque sorte l’ament meminisse, qu’il destinoit à égayer ses vieux jours. C’étoit aux Mémoires de la régence d’Anne d’Autriche que Tallemant attachoit le plus d’importance ; il y renvoie fréquemment dans ses Historiettes ; c’est là qu’il se proposoit de tracer l’histoire contemporaine ; il ne nous est malheureusement rien resté de cet ouvrage, ni des matériaux réunis par Tallemant pour le composer.

On voit, par l’Introduction des Historiettes), qu’en 1657, quand Tallemant commençoit à les écrire, il avoit seulement formé le projet de laisser des mémoires plus importants : « Je renverrai souvent, dit-il, aux mémoires que je prétends faire de la régence d’Anne d’Autriche, ou, pour mieux dire, de l’administration du cardinal Mazarin, que je continuerai tant qu’il gouvernera, si je me trouve en état de le faire. » Tallemant a employé trois ans à rédiger ses Historiettes, car il les termine par le récit du procès du marquis de Langey, qui eut lieu devant le parlement de Paris, en 1659. Les Mémoires de Tallemant contiennent, il est vrai, quelques faits postérieurs à cette époque, mais ils sont compris dans les additions portées sur les marges de son manuscrit autographe, que l’éditeur a eu le soin de rétablir dans le texte. Nous ne croyons pas, au reste, qu’aucune de ces additions soit relative à des faits postérieurs aux années 1665 ou 1666.

Rien n’a établi jusqu’à présent que Tallemant ait mis à exécution son projet d’écrire les Mémoires sur la régence, qu’il sembloit promettre. Les recherches les plus étendues faites dans toutes les bibliothèques de Paris, et dans beaucoup de collections particulières, n’ont amené aucun résultat.

Dès leur apparition, les Mémoires de Tallemant ont été l’objet d’éloges et de critiques également outrés. Les partisans de ce qu’on est convenu d’appeler le progrès y ont applaudi ; ils ont cru y voir une sorte de niveau passé sur ces hautes existences dont les reflets jettent encore de l’éclat sur notre société moderne. Ceux qui gémissent du bouleversement des idées fondamentales de l’ordre social y ont vu le ravalement de la noblesse et du haut clergé, ainsi que la dégradation des mœurs du vieux temps. et ils ont repoussé avec une sorte d’indignation un livre qui, à leurs yeux, désenchantoit le passé. Les éditeurs n’ont accepté ni ces éloges ni ces blâmes ; ils ont répondu aux uns comme aux autres que si Tallemant a dévoilé de basses intrigues et misérables foiblesses de personnages illustres, il a seulement rapproché de notre vue ce que nous sommes accoutumés à ne considérer que d’un point éloigné. Peintre des scènes vulgaires de la société, il rassemble des traits épars jusqu’ici dans des recueils rarement consultés. Rien dans les récits de Tallemant n’étonnera ceux qui ont quelquefois parcouru les vaudevilles, les ponts- bretons et les chansons dont nos sottisiers fourmillent, où de scandaleuses anecdotes sont reproduites avec un cynisme révoltant, dans des couplets dont ne craignoient pas de souiller leurs lèvres des hommes qui passoient pour polis ; rien n’étonnera ceux qui ont lu attentivement les Amours des Gaules, cette satire attribuée en partie à Bussy-Rabutin, qui renferme beaucoup plus de faits historiques qu’on ne le pense communément La société du dix-septième siècle offre à l’observateur de singuliers contrastes. Des jeunes gens de la cour et de la ville, des femmes de haute qualité, des bourgeoises, se livroient à de honteux désordres ; le vaudeville malin châtioit leur conduite, et quand l’âge avoit amorti les passions, les sentiments religieux reprenoient leur empire, et la plupart de ces enfants égarés revenoient à la pratique des plus austères vertus. Il n’en a pas été de même dans le siècle qui a suivi : ceux qui se sont dits philosophes ont travaillé à démolir les unes après les autres les bases sur lesquelles repose la société. La religion a d’abord été attaquée, puis le trône puis enfin toute autorité. Quelques insensés ont été même jusqu’à mettre en doute le droit sacré de la propriété, et invoquer cette loi agraire, terreur des patriciens de Rome, en disant à la multitude : « Tu es la plus forte. » Où s’arrêteront ces extravagances impies et démagogiques ? Les mœurs n’y gagnent pas ; les grandes infortunes et la vieillesse portent leurs regards avec moins de confiance sur un avenir consolateur, dont la pensée leur feroit supporter patiemment leurs malheurs, ou leurs infirmités, si leurs espérances s’appuyoient sur des croyances religieuses.

Tallemant n’a pas été bien compris par tous les lecteurs ; on l’accuse, par exemple, d’avoir cherché à ôter quelque chose de la grandeur du caractère de Henri IV, d’avoir essayé de diminuer le sentiment d’amour qui inspirera toujours la mémoire du bon roi. Ce reproche est injuste. Dans l’historiette de ce prince, l’anecdotique Tallemant s’attache plus au vert galant qu’au grand roi ; il laisse à l’historien le soin de peindre les belles actions du monarque, et il parle plus de ses maîtresses que de ses exploits…

Bornons-nous à faire observer que, le plus souvent, on adopte sans discussion des idées convenues sur certains personnages de l’histoire ; leurs contemporains remarquoient en eux des défauts et des foiblesses que nous n’apercevons plus. Ils ne les voyoient pas comme nous, placés sur un piédestal. Recevons avec plus d’indulgence les révélations contenues dans les documents nouvellement découverts, et examinons-les au flambeau d’une saine critique.

Tallemant a été l’objet d’une accusation grave ; sa plume est loin d’être chaste ; il raconte avec une blâmable complaisance des anecdotes scandaleuses, et il foule aux pieds des bienséances qui doivent toujours être respectées. Les éditeurs ont été au devant de ce reproche ; mais, obligés de supprimer un petit nombre de passages qui dépassoient toutes les bornes, ils se seroient bien gardés de porter plus loin le scrupule. Ils ont mieux aimé encourir le reproche de n’avoir pas été assez sévères que de risquer d’ôter à Tallemant sa physionomie originale, avec son allure cynique, moqueuse et dénigrante. Ce livre ne convient qu’aux hommes faits ; ceux qui le liront feront la part du temps, il seront encore choqués d’une foule d’expressions, de couplets et d’anecdotes, que nous avons dû conserver ; mais ils se souviendront que nos pères n’avoient pas autant de sévérité que nous sur certaines bienséances. Nos poètes dramatiques emploieroient-ils aujourd’hui des expressions qui, du temps de Molière, de Dancourt et de Montfleury, n’effarouchoient personne ? Tallemant n’écrit que pour ses amis, et avec l’abandon d’une correspondance familière, il amène et il explique ces vaudevilles qui avoient le diable au corps, comme madame de Sévigné le disoit si plaisamment des chansons de Blot, et il raconte en badinant les anecdotes qui les ont inspirés. Aussi Tallemant des Réaux a-t-il plus d’un rapport avec Brantôme et avec Pierre de l’Etoile, écrivains que, malgré leur crudité cynique, on n’a jamais pensé à exclure des bibliothèques… » (Monmerqué, Ibid )