Historiettes (1906)/Fontenay Coup-d’épée. Le chevalier de Miraumont

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Texte établi par Louis MonmerquéMercure de France (p. 168-172).

FONTENAY COUP-D’ÉPÉE
LE CHEVALIER DE MIRAUMONT
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Fontenay fut surnommé Coup-D’Epée, à cause de sa bravoure. J’ai appris que ce fut à cause d’un furieux coup d’épée dont il abattit une épaule à un sergent qui le vouloit mener en prison : il étoit sur un cheval de poste et revenoit de l’armée ; il avoit de l’or sur son habit, et l’or avoit été défendu depuis quelques jours. On dit qu’une fois un autre gladiateur et lui s’étant rencontrés tête pour tête au tournant du pont Notre-Dame chacun voulut avoir le haut du pavé. Notre homme dit à l’autre d’un ton de Rodomont, pensant l’intimider : Je m’appelle « Fontenay-Coup-d’Epée. — Et moi, répondit l’autre, La Chapelle-Coup-de-Canon_. » Ils mirent l’épée à la main, mais on les sépara.

Fontenay étoit de fort amoureuse manière : il a cajolé une infinité de personnes ; et quoique ce fût une fille à qui il en contoit, il ne l’appeloit jamais autrement que belle Dame. La principale belle dame qu’il cajola ce fut madame de Bragelonne, du Marais ; il fit mille folies pour elle, et enfin n’en étant pas satisfait, sur quelque jalousie qu’il lui prit, un beau jour, comme elle entendoit la messe dans les Petits- Capucins, il s’alla mettre à genoux auprès d’elle, et lui dit, prenant Dieu à témoin, s’il n’étoit pas vrai qu’elle étoit la plus ingrate du monde de lui faire des infidélités comme elle lui en faisoit, et en pleurant il lui rendit des bracelets et autres bagatelles qu’elle lui avoit donnés. « Mais il faut lui dit-il, que vous me rendiez mon cœur ; je vous donné deux jours pour cela et n’y manquez pas. »

Une fois il aimoit une femme dont il jouissoit ; cette femme, soit qu’elle fût lasse de lui, car il étoit fort quinteux, ou qu’en effet elle se voulut retirer, lui déclara qu’elle vouloit changer de vie, et le pria de ne plus venir chez elle. Lui n’en fit que rire : il y retourne, mais il trouve, comme on dit, visage de bois. que fait-il ? Après avoir bien harangue, il trouva moyen d’avoir un pétard, il l’attache à la porte de cette femme. Elle qui connoissoit le pèlerin, et qui étoit une espèce d’amazone, ouvre une trappe de cave qui étoit à l’entrée de l’allée, et se tient au bout de l’ouverture avec deux pistolets. Je m’étonne qu’ils ne s’accordoient mieux, car c’étoit là une vraie nymphe pour un Coup- d’Epée. Le pétard fait son effet, et le capitan entroit déjà par la brèche, criant : Ville gagnée ! quand il trouve ce nouveau retranchement qui l’obligea à faire retraite.

Une autre extravagant, amoureux à Turin d’une femme logée devant ses fenêtres, n’en pouvant venir à bout, envoya emprunter deux fauconneaux du gouverneur de la citadelle, qui étoit François, tout aussi bien que lui. Il lui fit accroire que c’étoit pour un divertissement qu’il vouloit donner à sa dame. Quand il les eut, il les braque à la fenêtre de son grenier contre la maison de cette femme, et puis l’envoie sommer de se rendre.

Une autrefois, en une compagnie, au lieu d’entretenir les dames, Fontenay se mit à cajoler la suivante de la maison, et plus tôt qu’on ne s’en fût aperçu, il la poussa dans une garde- robe ; là, il se met en devoir de faire ce pourquoi il étoit entré, sans avoir seulement songé à fermer la porte. La fille crie ; tout le monde veut aller au secours : Fontenay prend un chenet, et les épouvante, de sorte qu’on fut contraint de parlementer avec lui et de le laisser sortir bagues sauves et tambours battant.

Il ne sortit pas à si bon marché d’une aventure qu’il eut auprès de l’Arsenal. Il étoit allé au sermon aux Célestins, où il voulut faire quelque insulte à un bourgeois qui, ne s’épouvantant point de ses rodomontades, lui donna un beau soufflet : il n’ose faire du bruit dans l’église. Il sort, et se met à se promener sous les arbres du Mail en attendant que le sermon fût achevé. Je vous laisse à penser s’il étoit en belle humeur : il se promenoit le manteau sur le nez et le chapeau enfoncé : c’étoit un dimanche, et il y avoit, entre autres menues gens, un garçon menuisier qui dit à l’autre en lui montrant Fontenay : « Ardez, en voila un qui est en colère. » Fontenay, dont la bile n’étoit déjà que trop émue, met l’épée à la main pour donner sur les oreilles de ce garçon ; mais le menuisier avoit une estocade sous son bras ; ç’avoit été un valet-gladiateur ; il se défend, et comme son épée étoit beaucoup plus longue, il blesse notre capitan à la cuisse et le laisse à terre. Ses amis, en ayant eu avis, le vinrent quérir, et il fut contraint de se railler lui-même d’avoir été battu en si peu de temps et de deux façons différentes par un bourgeois et par un garçon menuisier.

Une fois il rencontra à onze heures du soir, dans une rue, une fille qui pleuroit ; sa maîtresse la venoit de chasser. Il la trouva assez jolie : il lui demanda si elle vouloit venir servir sa femme, elle y va : mais elle fut bien étonnée quand elle vit que ce n’étoit qu’un garçon. Il lui offre la moitié de son lit ; elle le refuse : il l’enferme et la tient six semaines à la prendre tantôt par menaces, tantôt par douceur. Enfin, il en vint à bout, mais il s’en lassa bientôt, et lui demanda si elle vouloit continuer le métier ou se remettre à servir. Elle aima mieux se remettre à servir : il la paya bien, et lui fit trouver condition. Il étoit sujet à faire de ces tours-là.

Il leur prit une plaisante vision au chevalier de Miraumont et à lui : ils firent attacher à la poulie de leur grenier un grand panier d’armée, et prirent deux gros crocheteurs qui, quand il passoit quelque jolie fille, en riant, la mettoient dans ce panier, et puis la guindoient en haut. La fille n’avoit pas sitôt perdu terre qu’elle ne pensoit qu’à se bien tenir. Quand elle étoit en haut, si les deux galants qui l’y attendoient ne la trouvoient pas à leur goût, elle retournoit incontinent par la même voie ; mais si elle leur plaisoit, ils en faisoient ce qu’ils pouvoient.

Il cajola, je ne sais où, la veuve d’un bourgeois, nommé Brunetière. Cette femme étoit jolie, jeune et sans enfants ; et quoique cet homme lui parût extravagant et mal bâti, car il étoit tout percé de coups et quasi estropié, elle se mit pourtant si bien dans la tête qu’il la vouloit épouser que, quoiqu’il lui eût dit depuis mille fois qu’il n’y avoit jamais pensé, et qu’il en disoit autant à toutes les veuves et à toutes les filles. elle ne laissa pas de le croire, de l’aimer et d’être dans une profonde mélancolie jusqu’à ce qu’elle l’eût vu marié avec une autre ; après, elle se guérit quand elle n’eut plus d’espérance.

Voici comment Fontenay se maria : il eut connoissance d’une grosse demoiselle des Cordes, veuve d’un auditeur des comptes, qui étoit mort incommodé, de sorte que cette femme n’avoit pu retirer toutes ses conventions matrimoniales ; elle vivotoit tout doucement, et alloit manger chez madame Rouillard et chez madame Le Lièvre, de la rue Saint-Martin, qui étoient des femmes riches et ses voisines. Fontenay, alors capitaine aux gardes, la trouva à son goût ; elle étoit gaie et agissante. Le mariage fut fait du soir au matin : cette fois- là il trouva chaussure à son pied ; car c’étoit une maîtresse femme, qui le rangea si bien qu’on dit que de peur il s’alla cacher une fois dans le grenier au foin. Cela excuse Bazinière, que Fontenay Coup-d’Epée ait choisi même retraite que lui. Il ne dura guère, et elle s’est remariée.

Pour le chevalier de Miraumont, son camarade, ce fut aussi un brave. Il y avoit certaines gardes d’épée qu’on appeloit à la Miraumont. C’étoit un assez plaisant homme. « Mon père, disoit-il, fit un jour apporter demi-douzaine d’œufs frais pour déjeuner. J’en mangeai quatre ; mon père me dit : — Vous êtes un sot. — Je lui répondis : « Vous avez menti, vieux b…, et quelques autres petites paroles de fils à père. ( 1 ) »

[(1) Un gentilhomme nommé Châtillon, disoit que, son père ayant fait apporter une omelette pour se ragoûter, ce bon homme s’amuse à causer, et lui la mangea presque toute. « Mon père me dit que j’étois un sot ; moi, rempli de prudence, je ne lui voulus pas donner un soufflet, mais je lui dis : — Tu as menti, vieux b… »(T.)]

Un jour qu’une femme, à qui il devoit de l’argent, l’étoit venu trouver qu’il étoit encore au lit, pour l’empêcher d’y revenir une autre fois, il l’alla conduire jusqu’à la porte de la rue tout nu, car il couchoit toujours sans chemise ; elle ne put jamais l’en empêcher. « Je vous rendrai, lui disoit-il, ce que je vous dois. »

On dit que lui, Fontenay, et quelques autres extravagants voulurent éprouver de quelle façon on tombe quand on est sur un arbre que l’on a coupé par le pied. On ne m’a su dire s’il y en eut de blessés.