Historiettes (1906)/La marquise de Sablé

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Texte établi par Louis MonmerquéMercure de France (p. 121-126).

LA MARQUISE DE SABLÉ[modifier]

La marquise de Sablé est fille du maréchal de Souvrai, gouverneur du feu Roi ; mais elle ne lui ressemble pas, car elle a bien de l’esprit. J’ai déjà dit qu’elle avoit été fort galante. M. de Montmorency dont par vanité elle voulut être servie, la méprisoit et la faisoit enrager ; elle dissimuloit tout cela par ambition. Voici ce que j’en ai appris après coup : elle étoit fort jeune quand il la vint voir la première fois : c’étoit dans une salle basse, dont une des fenêtres étoit ouverte. Au lieu d’entrer par la porte, il entra en voltigeant par la fenêtre ; cette disposition et un certain air agréable qu’il avoit la charmèrent d’abord, et elle se sentit prise. Il y eut plusieurs absences durant le cours de cette galanterie. Une fois qu’il revenoit de Languedoc, elle étoit à Sablé, et elle envoya un gentilhomme au-devant de lui à une demi-journée, pour lui témoigner l’impatience qu’elle avoit de le revoir ; il lui avoit promis de passer chez elle, quoique ce fût un grand détour. Ce gentilhomme le trouva et vint rapporter à la marquise qu’il brûloit de la revoir. « Mais encore, lui dit-elle, que faisoit-il ? —Madame, le lieu où il a dîné n’a pas de trop bons cabarets ; il a été contraint d’envoyer à des chasseurs du voisinage chercher deux perdrix ; il les a fait accommoder en sa présence, les a vues rôtir, et les a mangées de grand appétit. » Cela ne parut pas à la marquise une grande marque d’impatience ; elle en fut piquée ; et quand il arriva, elle ne le voulut pas voir. Or. elle fit une fois ce conte-là à madame de Saint-Loup, dans le temps que M. de Candale commençoit à s’éprendre de Madame d’Olonne : il alloit souper chez elle assez souvent tête à tête. Le premier soir qu’il y fut ensuite, par hasard il avoit faim, il mangea beaucoup : après il voulut payer son écot ; elle bouda, et lui conta l’histoire de la marquise. Il ne se tourmenta point trop de l’apaiser, et la laissa là.

Elle devint fort jalouse de M. de Montmorency, et elle lui reprocha fort d’avoir dansé à un bal, au Louvre, plusieurs fois avec les plus belles de la cour. « Hé ! que vouliez-vous que je fisse ? — Que vous ne dansassiez qu’avec les laides, Monsieur, » lui dit-elle, aveuglée de sa colère. Mais ce fut bien pis lorsqu’il se mit à faire le galant de la Reine. Elle ne le lui put pardonner, et elle a avoué qu’elle n’avoit point été fâchée de sa mort.

Sa dernière galanterie fut avec Armentières, petit-fils de la vicomtesse d’Auchy, garçon qui avoit l’esprit vif, et qui disoit plaisamment les choses. Il alloit presque tous les soirs déguisé en femme chez elle. Elle en eut une fille qui est à Port-Royal ; mais cette fille vint durant la vie du mari, après la mort duquel elle la montra, sans en avoir rien dit auparavant. Voici ; la raison qu’elle en rendoit : « Je ne voulois pas, disoit-elle, après le grand mépris que je témoignois avoir pour mon mari, qu’on me pût dire que je couchois encore avec lui. » Ce mari étoit un fort pauvre homme. La lasse d’être dans un grenier, s’est mise en religion.

Elle a l’honneur d’être une des plus grandes visionnaires du monde sur le chapitre de la mort. Quand quelqu’un dit qu’il ne craint point de mourir : « Eh bien ! s’écrie-t-elle, quel mal peut-on donc vous souhaiter, si vous n’appréhendez pas le plus grand de tous les maux. —Je crains la mort plus que les autres, dit-elle, parce que personne n’a jamais si bien conçu ce que c’est que le néant. » Cependant elle est dévote, comme j’ai déjà remarqué, et fort persuadée, à ce qu’elle dit, de l’autre vie. Dans cotte appréhension, elle soutient que tous les maux sont contagieux, et dit que le rhume se gagne. Souvent j’ai vu mademoiselle de Chalais reléguée dans sa chambre parce qu’elle nasilloit, disoit la marquise, et qu’elle seroit bientôt enrhumée. Plusieurs personnes l’ont pense faire mourir de frayeur en disant, sans y songer, que leur sœur, que leur frère, que leur tante avoient quelque rougeole, ou même la fièvre continue. Comme Mademoiselle avoit la petite-vérole, feu M. de Nemours alla voir la marquise. Elle lui demanda, dès qu’elle le vit, s’il n’avoit pas été assez imprudent pour passer chez Mademoiselle. « Oui, dit-il. — Je m’en vais gager, ajouta- t- elle, que vous avez monté en haut. — Je voulois parler à quelqu’un, répond-il, mais une de ses femmes est venue au- devant de moi. » Il disoit tout cela par malice. Voilà la marquise qui fait un grand cri et le chasse. Madame de Longueville vint un peu après, qui trouva la chambre toute pleine de fumée, car on y avoit brûlé de tout ce qui peut chasser le mauvais air. Après lui en avoir fait des excuses, elle disoit à tout bout de champ : « Pour cela, Madame, ce M. de Nemours est le plus étrange homme du monde ; mais qui a jamais rien vu de pareil ? »

Quand il la faut saigner, elle fait d’abord conduire le chirurgien dans le lieu de la maison le plus éloigné de celui où elle couche. Là on lui donne un bonnet et une robe de chambre, et s’il a un garçon, on fait quitter à ce garçon son pourpoint, et tout cela, de peur qu’ils ne lui apportent du mauvais air. Une fois qu’elle étoit chez la maréchale de Guébriant, au faubourg Saint-Germain, elle disoit : « Ah ! que je suis empêchée ! par où m’en retournerai- je ? J’ai vu sur le Pont-Neuf un petit garçon qui a eu depuis peu la petite-vérole ; il demande l’aumône ; en le chassant, mes gens pourroient gagner ce mal, et il y a quelque chose au Pont-Rouge qui craque. » Enfin, quoiqu’elle logeât au faubourg Saint-Honoré, elle alla passer par-dessus le pont Notre-Dame. Dans cette visite, elle dit de mademoiselle de Guébriant : « Cette fille a de beaux endroits à l’esprit, mais quelquefois cet esprit fait des chutes si effroyables qu’il est en danger de se rompre le cou. »

Dans un temps qu’on parloit un peu de peste à Paris, elle crut avoir besoin de faire une consultation. Elle fit venir trois médecins auxquels on donna à chacun une robe de chambre, au lieu de leur manteau ; puis on les fit asseoir près de la porte d’une grande salle, au bout de laquelle étoit la marquise sur un lit ; et mademoiselle de Chalais alloit leur faire la relation du mal de madame, et rapportoit à madame leur sentiment, sans que jamais elle leur permît d’approcher d’un pas.

Une fois elle voulut faire faire son horoscope ; elle dit six ans moins qu’elle n’avoit. Mademoiselle de Chalais lui dit : « Madame, on ne sauroit faire ce que vous voulez si vous ne dites votre âge au juste. — Il se moque, il se moque, ce monsieur l’astrologue, répondit-elle ; s’il n’est pas content de cela, donnez-lui encore six mois. »

Avant que de loger dans une maison, elle fait enquête s’il n’y est mort personne, et on dit qu’elle ne voulut pas en louer une parce qu’un maçon s’étoit tué en la bâtissant.

Elle se fait celer fort souvent sans nécessité, et quelquefois ses éclipses durent si longtemps que l’abbé de La Victoire, las d’aller tant de fois inutilement à sa porte, s’avisa de dire un jour en parlant d’elle : « Feu madame la marquise de Sablé, » et ajouta qu’il falloit faire tendre sa porte de deuil. Cela fut rapporté à la marquise, car il l’avoit dit en plus d’un lieu : ce discours lui donna de l’horreur. Elle eut peur d’être morte, et en fut long-temps brouillée avec lui. Elle est toujours sur son lit, faite comme quatre œufs, et le lit est propre comme la dame.

Durant le blocus de Paris (en 1649), elle se sauva à Maisons, car le président de Maisons étoit alors son bon ami. La, tout de même qu’à Paris, toujours vautrée sur un lit, elle ne s’en levoit que pour jouer au volant, afin de faire un peu d’exercice. Il fit les plus beaux froids du monde, mais jamais on ne put la faire sortir autrement qu’en chaise ; encore ne se promenoit-elle qu’au soleil et à l’abri, quoiqu’elle eût une chaise qui fermoit comme une boîte. Qu’on ne croie pas que ce soit quelque santé délicate comme celle de madame de Rambouillet ; c’est une grosse dondon qui n’a que le mal qu’elle s’imagine avoir.

En 1663, le jour que la comtesse de Maure mourut, la marquise de Sablé, sa voisine et sa bonne amie, mais non pas au point de l’assister à la mort, car il n’y a personne au monde à qui elle pût rendre ce devoir, envoya Chalais pour en savoir des nouvelles : « Mais, lui dit-elle, gardez-vous bien de me dire qu’elle est passée. » Chalais y va comme elle expiroit. Au retour : « Eh bien ! Chalais, est-elle aussi mal qu’on peut être ? Ne mange-t-elle plus ? (La marquise est fort friande.) — Non, répondit Chalais. — Ne parle- t-elle plus ? —Encore moins. — N’entend-elle plus ? — Point du tout. —Elle est donc morte ? — Madame, répondit Chalais, au moins, c’est vous qu’il l’avez dit, ce n’est pas moi. »

À cause que le sommeil est l’image de la mort, elle ne vouloit pas dormir profondément ; elle se faisoit veiller par un médecin et des filles tour à tour. Ces gens faisoient de temps en temps quelque petit bruit, et tenoient une bougie allumée en lieu ou elle la pût voir en ouvrant les yeux. Pour cela elle avoit toujours ses rideaux levés. Menjot, médecin, son ami, l’a défaite de cela ; mais ce n’est que depuis la Saint- Jean 1665.