Historiettes (1906)/M. de Villarceaux, Madame de Castelnau, M. et Madame de Nouveau

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte établi par Louis MonmerquéMercure de France (p. 246-248).

M. DE VILLARCEAUX, MADAME DE CASTELNAU
M. ET MADAME DE NOUVEAU
[modifier]

Villarceaux est fils d’un M. de Villarceaux, qui étoit un gentilhomme de qualité du Vexin françois ; sa mère étoit de Leuville, grande joueuse, qui avoit de l’esprit, mais fort médiocrement de cervelle. Au retour de Hollande, où il avoit porté les armes, quoiqu’il fût tout jeune, on parla de le marier à la fille d’une madame d’Espinay, dont le mari, qui étoit Girard, avoit gagné du bien, durant les troubles, à être gouverneur de Saint-Denis. La mère est de Châteaudun : elle a bien chanté autrefois. Ils se prirent d’amour tous deux ; et, moitié figue, moitié raisin, il en eut tout ce qu’il vouloit. Le lendemain elle lui écrivit qu’elle étoit au désespoir de ce qu’elle avoit fait, qu’elle vouloit mourir, etc. Cependant le mariage se rompt, et Castelnau-Mauvissière l’épouse. Villarceaux y retourne comme si de rien n’étoit ; et, dès que le mari fut à l’armée, voilà le commerce établi entre eux. Cela dura assez longtemps, quoique Villarceaux fût marié ; car il avoit épousé mademoiselle d’Esches, dont le frère étoit devenu fou d’amour pour mademoiselle de Gramont, aujourd’hui madame de Saint-Chaumont. Il fut dix ans sans vouloir sortir de son écurie ; depuis le mariage de sa sœur, il est revenu en son bon sens, et a épousé mademoiselle de Clinchamp. Castelnau réussit à l’armée ; il parvint à être lieutenant-général. Il étoit peint comme un général d’armée dans la ruelle du lit sur lequel on le faisoit cocu. Dans l’action même elle le voyoit et…. elle disoit d’un ton entremêlé de soupirs et tremblotant : « Faut-il que je fa.. fa.. fasse cocu un si vaillant hom… homme ! » Et quelquefois elle s’écrioit : « Grand héros, me le pardonnerez-vous ? » Avec cela il est bien fait ; mais je crois qu’il n’a pas grande vivacité, et qu’il n’est bon qu’au métier qu’il fait.

Enfin il vint un soupçon à Villarceaux ; il crut que Nouveau, beau-frère de la dame, étoit trop bien avec elle ; il interrogea une petite fille, et lui fit dire, en badinant avec elle, que Nouveau et sa maman se baisoient. Un jour qu’elle lui avoit fait finesse, et qu’il y avoit apparence qu’elle se vouloit défaire de lui, Nouveau arriva ; la voilà embarrassée ; il conclut que c’étoit un rendez-vous, et que c’étoit pour cela qu’on avoit fait tant de façons ; il s’emporta furieusement, et dit à Nouveau : « Venez-vous-en, et celui qui en aura eu le moins la cédera à son compagnon. » Il montra deux cents lettres, des portraits, des bracelets de cheveux de tous les endroits, Nouveau lui avoua qu’il n’en avoit jamais eu que des baisers : « Mais si vous pouvez, lui dit-il, m’en faire avoir davantage, vous me ferez plaisir. » Dans cette fureur il lui donna je ne sais combien de lettres, et, après avoir traité la dame de carogne, il sema le reste par tout Paris. On croit que Nouveau lui succéda. Cette femme fait la cavalière, et tire un pistolet ; elle a plus d’esprit que sa sœur, mais sa sœur est plus jolie ; ce n’est pas grand’chose pourtant. Ce Nouveau, un jour, au commencement qu’il eut équipage de chasse, courant un cerf, demanda à son veneur : « Dites-moi, ai-je bien du plaisir à cette heure ? » Un jour il parut sur son balcon avec un Saint-Esprit à son justaucorps, le cordon et la croix par- dessus, et un autre Saint-Esprit à son manteau. Vineuil dit en riant : « De ce balcon je pense qu’on a fait un colombier ; que de pigeons ! »

Madame de Nouveau est la plus grande folle de France en braverie. Pour un deuil de six semaines, on lui a vu six habits ; elle a eu des jupes de toutes les couleurs à la fois. Qu’on la prie de montrer celle qu’elle a : « Ah ! dit-elle, c’est la moindre ; ma verte est débordée ; on met des points de soie à ma bleue ; le brodeur refait quelque chose à ma jaune ; la ceinture de mon incarnate est défaite. » Une jupe de toile d’or avec quatre grandes dentelles, ce n’est qu’une petite jupe : « Ne vous amusez pas en cela, disoit- elle, mais regardez mon velours, car il est divin. » Et tout le jour elle ne parlera d’autre chose. Une vanité la plus impertinente qu’on ait jamais vue : « Mademoiselle, mademoiselle de Chevreuse et moi, disoit- elle, nous donnerons les violons tour à tour. »Elle dit une fois que la Reine lui avoit dit en amie qu’elle ne tînt plus table, qu’il n’y avoit plus qu’elle qui fît cette dépense : « Aussi ne la tiens-je plus. Pourtant Miossens (et quatre ou cinq autres qu’elle nommoit) ont dîné chez moi ; mais je n’appelle pas cela du monde. » Etant grosse, on retint deux nourrices, de peur d’en manquer. Une fois elle ne voulut pas prendre un laquais parce qu’il étoit laid, et que si elle devenoit grosse, il y auroit du danger à le regarder. « Voire, répondit ce laquais, et ne voit-elle pas tous les jours son mari ? »