Historiettes (1906)/Ninon de Lenclos

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Texte établi par Louis MonmerquéMercure de France (p. 237-246).

NINON DE LENCLOS[modifier]

Ninon est fille de Lenclos, un suivant de M. d’Elbeuf, qui jouoit fort bien du luth (1).

[(1) Lenclos étoit un gentilhomme de Touraine, qui avoit épousé une demoiselle de Raconis, d’une famille noble de l’Orléanais. Anne, leur fille, plus ordinairement appelée Ninon, née à Paris en 1616, y mourut en 1706. (T.)]

Elle étoit encore bien petite quand son père fut obligé de sortir de France pour avoir tué Chabans, de façon que cela pouvoit passer pour un assassinat, car l’autre avoit encore le pied dans la portière quand Lenclos le perça d’un coup d’épée.

Durant son absence, cette fille devint grandette. Elle n’eut jamais beaucoup de beauté, mais elle avoit dès lors beaucoup d’agréments ; et, comme elle avoit l’esprit vif, jouoit bien du luth et dansoit admirablement, surtout la sarabande, les dames du voisinage (c’étoit au Marais) l’avoient souvent avec elles.

Saint-Etienne fut le premier qui lui en conta : il avoit de grandes libertés là-dedans. La mère croyoit qu’il épouseroit Ninon ; mais enfin ce commerce finit, non, à ce qu’on dit, sans la mettre à mal. Le chevalier de Raray en fut amoureux ensuite. On dit qu’une fois qu’on ne vouloit point qu’elle lui parlât, l’ayant vu passer dans la rue, elle descend vite à la porte, et lui parle. Un gueux les incommodoit fort ; elle n’avoit rien pour lui donner : « Tiens, dit-elle en lui tendant son mouchoir, où il y avoit de la dentelle, laisse-nous en paix. »

Cependant Coulon poussoit sa fortune, car il lui en vouloit aussi. Je pense qu’il traita avec la mère au Mesnil-Cornuel. Madame Coulon découvrit tout le mystère ; alors toutes les honnêtes femmes, ou soi-disantes, abandonnèrent Ninon et cessèrent de la voir. Coulon leva le masque et l’entretint tout ouvertement ; il lui donnoit cinq cents livres par mois, qu’il a, dit-on, continué de lui donner jusqu’en 1650, huit ou neuf ans durant, quoiqu’il fût bien arrivé des désordres entre eux. Aubijoux, quelque temps après, fut associé à Coulon, et contribua aussi de son côté.

Le premier dont elle devint amoureuse fut feu M. de Châtillon, qui fut tué à Charenton ; il n’étoit alors qu’Andelot. Elle lui écrivit, et lui donna rendez- vous. Il y va ; mais comme c’étoit un inconstant, il la quitta bientôt. Elle, qui, comme vous verrez par la suite, étoit plutôt d’humeur à quitter qu’à être quittée, ne trouva point ce traitement supportable, et s’en plaignit à La Moussaye, qui fit leur paix et lui ramena le fugitif. On a dit, mais j’en doute, que pour s’en venger, elle avoit bien voulu prendre du mal, et qu’elle l’avoit si bien poivré qu’il ne pût être remis de long-temps. Il avoit le sang fort subtil et gagnoit aisément du mal. Cela lui sauva peut-être la vie ; car, s’il n’eût point été incommodé, devant servir sous le maréchal de Gramont, il eût été à la bataille d’Honnecourt et sans doute eût payé de sa personne. Ensuite elle eut des amourettes en assez bon nombre. On la servoit par quartiers. Quand elle en étoit lasse, elle leur disoit : « En voilà assez, cherchez fortune ailleurs. »

Cependant, la subvention de Coulon marchoit toujours, Sévigny, Rambouillet ont été de ses amants par quartier. Elle a eu un fils de Méré, et un de Miossens. Un jour, au Cours, elle vit que le maréchal de Gramont obligea un homme bien fait, qui passoit à cheval, à se venir mettre dans son carrosse ; c’étoit Navailles, qui n’étoit pas encore marié : il lui plut ; elle lui envoie dire qu’elle seroit bien aise de lui parler à la sortie ; bref, elle l’emmena chez elle. Ils soupèrent ; après elle le conduit dans une chambre bien propre, lui dit, qu’il se couche, et qu’il aura bientôt compagnie. Lui, qui étoit peut-être las, s’endort. Quand elle le vit ainsi, elle alla coucher dans une autre chambre, et emporta les habits de ce dormeur. Le lendemain elle s’en habille, et, l’épée au côté, entre dans la chambre d’assez bonne heure en jurant. Navailles se réveille ; il voit un homme qui veut tuer : « Ah ! Monsieur, lui dit-il, je suis homme d’honneur ; je vous satisferai ; point de supercherie, au nom de Dieu ! » Alors elle s’éclate de rire….

Comme Charleval la pressoit de lui accorder ce que vous savez, elle lui dit : « Attends mon caprice. » Ça été son premier martyr ; jamais il n’en a pu avoir rien, non plus que Brancas. Mais ce qui m’a le plus surpris, ça été feu Moreau, fils du lieutenant civil : il étoit fort aimable. Elle l’a toujours bien voulu pour ami ; mais il est mort sans en avoir reçu aucune faveur. On a distingué ses amants en trois classes : les payeurs dont elle ne se soucioit guère, et qu’elle n’a soufferts quo jusqu’à ce qu’elle ait eu de quoi s’en passer ; les martyrs et les favoris. Elle disoit qu’elle aimoit bien les blonds, mais qu’ils n’étoient pas si amoureux que les bruns. En 1648, elle fit un voyage à Lyon : les uns disoient que c’étoit pour se faire traiter secrètement de quelque incommodité, les autres par fantaisie. Elle disoit que ce fut pour Villars Orondate, depuis ambassadeur en Espagne, et qu’elle fit le voyage en poste comme un courrier, et point en chaise comme on a fait depuis. Elle étoit déguisée en homme. Elle disoit que c’étoit à dessein de se retirer ; en effet, elle se mit dans un couvent. Là, le cardinal de Lyon devint un peu amoureux de sa belle humeur, et fit quelques folies pour elle.

Un frère de Perrachon en fut transpercé de part en part et, sans lui demander, la pria de trouver bon qu’il la vît quelquefois, et qu’il lui donnât une maison qui pouvoit bien valoir huit mille écus ; mais comme après il en prétendit des choses qu’elle ne lui vouloit pas accorder, un beau matin, car elle n’est pas intéressée, elle lui rendit sa donation.

De retour, elle se met dans la tête de ne s’abandonner absolument qu’à ceux qui lui donneroient dans la vue ; elle alloit au devant, le leur disoit, ou le leur écrivoit. Elle eut Sévigny, tout marié qu’il étoit, trois mois ou environ, sans qu’il lui en ait rien coûté qu’une bague de peu de valeur. Quand elle en fut lasse, elle le lui dit, et mit Rambouillet en sa place, pour trois autres mois. Elle lui écrivit en badinant : « Je crois que je t’aimerai trois mois ; c’est l’infini pour moi. » Charleval, y ayant trouvé ce jouvenceau, s’approcha de l’oreille de la belle et lui dit : « Ma chère, voilà ce qui a bien la mine d’être un de vos caprices. » Depuis on appelle ses passants, ses caprices, et elle disoit, par exemple : « J’en suis à mon vingtième caprice » pour dire à mon vingtième galant. Durant sa passion, personne ne la voyoit que celui-là ; il alloit bien d’autres gens chez elle, mais ce n’étoit que pour la conversation et quelquefois pour souper, car elle avoit un ordinaire assez raisonnable. Sa maison étoit passablement meublée, et elle avoit toujours une chaise fort propre.

Vassé succéda à Rambouillet. Elle reçut de celui-là, parce qu’il étoit fort riche : il ne laissa pas de payer encore quand son temps fut fait ; mais, comme Coulon et Aubijoux, il ne lui touchoit que quand la fantaisie en prenoit à Ninon.

Fourreau, gros gars, fils de madame Larcher, qui n’a qu’un talent, c’est de se connoître admirablement bien en viande, étoit comme son banquier ; elle tiroit sur lui des lettres de change : M. Fourreau paiera, etc. On croit qu’il n’en a quasi rien eu. Elle disoit qu’elle lui avoit vu un javart, tant elle le traitoit de cheval.

Charleval, un M. d’Elbène et Miossens ont fort contribué à la rendre libertine. Elle dit qu’il n’y a point de mal à faire ce qu’elle fait, fait profession de ne rien croire, se vante d’avoir été fort ferme en une maladie où elle se vit à l’extrémité, et de n’avoir que par sa bienséance reçu tous ses sacrements. Ils lui ont fait prendre un certain air de dire et de trancher les choses en philosophe ; elle ne lit que Montaigne et décide de tout à sa fantaisie. Dans ses lettres, il y a du feu, mais tout y est bien déréglé. Elle se fait porter respect par tous ceux qui vont chez elle, et ne souffriroit pas que le plus huppé de la cour s’y moquât de qui que ce soit qui y fût.

Coulon et elle se brouillèrent (1650), parce qu’elle quitta le Marais pour le faubourg Saint-Germain, où logeoit Aubijoux. Feu le petit Moreau, fils de la lieutenante civile, en étoit alors furieusement amoureux ; il étoit devant elle comme devant la Reine : il payoit, mais on ne sait s’il couchoit avec elle. J’ai ouï dire à des voisins que son laquais lisoit toujours le billet de son maître en rentrant chez la demoiselle, et la réponse de la demoiselle après en sortant. Elle disoit un jour à Rambouillet : « Dites-moi, un tel est-il beau ? car j’ai grand besoin de ragoût. » Elle faisoit cela assez en honnête personne, car elle n’en prenoit jamais trop et ne se hasardoit que rarement à devenir grosse.

Le carême de 1651, des gens de la cour mangeoient gras chez elle assez souvent ; par malheur, on jeta un os par la fenêtre sur un prêtre de Saint-Sulpice qui passoit. Ce prêtre alla faire un étrange vacarme au curé, et, par zèle, ajouta, comme une vétille, qu’on avoit tué deux hommes là-dedans, outre qu’on y mangeoit de la viande tout publiquement, Le curé s’en plaignit au bailli, qui était un fripon. Ninon, avertie de cela, envoya M. de Candale et M. de Mortemart parler au bailli, qui leur fit civilité.

L’été suivant elle se trouva au sermon auprès d’une madame Paget, femme d’un maître des requêtes. Cette femme prit grand plaisir à causer avec elle, et demanda à du Pin, trésorier des menus plaisirs, qui elle étoit : « C’est madame d’Argencourt, de Bretagne, qui vient plaider ici. » Il goguenardoit sur ce mot d’Argencourt ; l’autre le crut et dit à Ninon : « Madame, vous avez donc un procès ? Je vous y servirai ; j’aurois la plus grande joie du monde de solliciter pour une si aimable personne. » Ninon se mordoit les lèvres, de peur de rire. Bois-Robert en ce temps-là la salua. « D’où connoissez-vous cet homme ? » dit madame Paget. — Madame, je suis sa voisine ; je loge au faubourg — Ah ! je ne lui pardonnerai jamais de nous avoir quittés pour une Ninon, pour une vilaine. — Ah ! madame, dit Ninon un peu déferrée, il ne faut pas croire tout ce qu’on dit, c’est peut-être une honnête fille. On en peut peut-être autant dire de vous et de moi ; la médisance n’épargne personne. » Au sortir, Bois- Robert aborde madame Paget (1) et lui dit : « Vous avez bien causé avec Ninon. »

[(1) Cette madame Paget est galante. (T.)]

Voilà la dame en colère contre du Pin et contre Ninon aussi : cependant elle l’avoit trouvée si agréable que du Pin hasarda de mener Ninon dans le jardin de Thévenin, l’oculiste, à la porte de Richelieu, où le voisinage alloit se promener. Madame Paget, qui est femme du neveu de madame Thévenin, s’y trouva, et elle causa encore avec Ninon.

Un jour qu’on faisoit la guerre à Bois-Robert, en présence de Ninon, qu’il aimoit les beaux garçons : « Ah ! vraiment, dit- il, il n’y a pas d’apparence de dire cela en présence de mademoiselle. — Moquez-vous de cela, dit-elle, je ne suis pas si femme que vous penseriez bien. »

Villarceaux est le dernier galant qu’elle ait eu. Pour le voir plus facilement et n’être point à Paris (c’étoit en 1652), elle alla dans le Vexin chez un gentilhomme de qualité, nommé Varicarville, qui est riche et fait bonne chère aux gens ; mais c’est un original, et surtout en mangeaille, car il ne tâte rien qui ait eu vie, non point par aversion comme un gentilhomme de Beauce, nommé d’Auteuil, qu’on n’a jamais pu tromper là-dessus, l’estomac lui soulève incontinent, mais par vision. Ce Varicarville ne croit pas grand’chose, non plus qu’elle. Un jour ils s’enfermèrent tous deux, pour raisonner ; on leur demanda ce qu’ils faisoient là. « Nous tâchions, dit-elle, de réduire en articles notre créance, nous en avons fait quelque chose une autre fois nous travaillerons tout de bon. »

Un jour, Villarceaux, dans sa grande passion, vit par sa fenêtre, car il logeoit exprès vis- à-vis, qu’elle avoit une bougie allumée ; il lui envoya demander si elle se faisoit saigner ; elle répondit que non : il conclut donc qu’elle écrivoit à quelque rival. La jalousie le prend, il veut aller lui parler ; et, dans ce transport, croyant prendre son chapeau, il se met une aiguière d’argent dans la tête, et de telle force qu’on eut bien de la peine à l’arracher. Elle ne le satisfit pas ; il tombe malade dangereusement : elle en fut si touchée qu’elle se coupa tous ses cheveux, qui étoient très beaux, et les lui envoya, pour lui faire voir qu’elle ne vouloit point sortir ni recevoir personne chez elle. Ce sacrifice fit cesser son mal ; la fièvre le quitta aussitôt : Elle l’apprend, va chez lui ; se couche dans son lit, et ils demeurent couchés ensemble huit jours entiers.

Elle a eu deux enfants de Villarceaux. On disoit : « Elle vieillit, elle devient constante. » Elle pouvoit avoir trente ans. Deux ans après, un grand garçon fort bien fait, nommé des Mousseaux, au retour de Suède, où la reine, sur sa bonne mine, l’avoit fait capitaine de ses gardes. fit connoissance avec Ninon à la comédie, et l’alla voir ; elle étoit au lit. « Qui êtes-vous, lui dit-elle, vous qui avez la hardiesse de me venir voir sans introduction — Je n’ai point de nom, répondit-il. — D’où êtes-vous ? — Je suis Picard (elle hait les Picards). Où avez-vous été nourri ? — En Candie. — Jésus ! quel homme ! Mais ne seriez- vous point un filou ? Pierrot, prenez garde qu’il ne me vole. Je ne sais qui vous êtes, il me faudroit un répondant. — Je vous donnerai Bois-Robert. — Ce n’est pas ce qu’il me faut, ni à vous aussi. — Je vous donnerai donc Roquelaure. — Il est trop gascon (notez qu’il ne les connoissoit que de vue). — Mais quand j’aurois un répondant, qu’en seroit-il ? — Nous verrions ; vous passeriez quelque temps ici, car je suis changeante ; Pierrot vous serviroit. — Mais je n’ai rien, dit-il, il me faut entretenir. — Combien voulez-vous ? — Une pistole par jour. — Allez, dit-elle, je vous donne quarante sous. » Enfin il se coupa et nomma Rambouillet qu’il connoît. « Ah ! dit-elle, je prends celui-là pour répondant. » Ils se séparèrent là-dessus. Depuis, ce garçon s’est donné à M. de Noailles..

L’amourette de Villarceaux donna bien du chagrin à sa femme. Bois-Robert dit qu’un jour qu’il étoit allé à Villarceaux, car Villarceaux est son hôte à Paris, le précepteur de ses enfants voulut faire voir à Bois-Robert comme ils étoient bien instruits : il demanda à l’un d’eux : « Quis fuit primus monarcha ? — Nembrod. — Quem virum habuit Semiramis ? — Ninum. » Madame de Villarceaux se mit en colère contre le pédagogue. « Vraiment, lui dit-elle, vous vous passeriez bien de leur apprendre des ordures » ; et que c’étoit la mépriser que de prononcer ce nom-là chez elle. Villarceaux (1656) prit jalousie du maréchal d’Albret, qui, n’ayant pu rien faire chez Guerchy, qui logeoit vis-à- vis de Ninon, passa le ruisseau, et en conta à Ninon pour la deuxième fois. Il se vantoit hautement qu’il en étoit défait pour toujours. On verra dans les Mémoires de la Régence la persécution que les dévots firent à la pauvre Ninon, et le reste de ses aventures. En 1671, elle s’éprit d’un garçon de ma connoissance. Un jour, comme ils étoient ensemble en carrosse, elle remarqua que ce jeune homme remarquoit toutes les femelles qui passoient. « Hé ! vous lorgnez bien, » lui dit-elle ; et en disant ceci, elle lui donne un grand soufflet : c’est qu’elle n’est plus jeune, et qu’elle se défie de ses forces.

Ce fut la maréchale de Gramont, prude maligne, et de qui le maréchal, son mari, disoit qu’elle donneroit quinze et bisque à Belzebuth, qui fut cause que la Reine-mère la fit mettre aux Madelonnettes. Madame de Vendôme fit l’exécution. On l’accusoit de jeter la jeunesse de la cour dans le libertinage.

On alla dire après que tous les galants de la cour vouloient incendier la maison des Madelonnettes, et on y envoya le guet faire la patrouille autour toute la nuit. Une autre fois, on assura que des cavaliers fort dorés avoient pris, d’une maison voisine, la hauteur des murs du couvent. On en fit tant de bruit qu’il fallut l’ôter de là ; mais ce fut à condition de passer quelque temps dans un couvent à Lagny. Tant de gens l’y allèrent voir qu’elle retint tout l’hôtel de l’Epée Royale. Bois-Robert y fut pour voir sa divine, c’est ainsi qu’il l’appeloit. Il avoit un petit laquais, et, quand il fut parti, une servante dit à quelqu’un qui occupoit la même chambre : « Monsieur, ne fera-t-on qu’un lit pour vous et pour votre laquais, comme à M. l’abbé de Bois-Robert ? » Ninon lui en fit la guerre et lui dit. « Monsieur, je ne voudrois point des laquais. — Vous ne vous y entendez pas, lui dit-il, la livrée c’est le ragoût. »

Un abbé qui se faisoit appeler l’abbé de Pons, grand hypocrite, qui faisoit l’homme de qualité, et étoit fils d’un chapelier de province, la servoit assez bien ; c’étoit un drôle qui de rien s’étoit fait six à sept mille livres de rentes ; c’est l’original de Tartufe, car un jour il lui déclara sa passion ; il étoit devenu amoureux d’elle. En traitant son affaire, il lui dit qu’il ne falloit pas qu’elle s’en étonnât, que les plus grands saints avoient été susceptibles de passions ; que saint Paul étoit affectueux et que le bienheureux François de Sales n’avoit pu s’en exempter.

Cela me fait souvenir de la comtesse de La Suze, qui dans les derniers jours de sa vie devint amoureuse de Jésus- Christ. Elle se le figura comme un grand garçon, beau, de fort bonne mine. Ninon lui disant : « Je crois qu’il est blond. — Point, ma chère, vous vous trompez ; je sais, d’original. qu’il étoit brun. »