Historiettes (1906)/Mots d’enfants

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Texte établi par Louis MonmerquéMercure de France (p. 329-331).

MOTS D’ENFANTS[modifier]

Cette enfant, la petite de Montausier, elle n’a encore que onze ans, a dit de jolies choses dès qu’elle a été sevrée. On amena un renard chez son papa ; ce renard étoit à M. de Grasse. Dès qu’elle l’aperçut elle mit ses mains à son collier ; on lui demanda pourquoi : « C’est de peur, dit-elle, que le renard ne me le vole : ils sont si fins dans les Fables d’Ésope. »

Quelque temps après on lui disoit : « Tenez, voilà le maître du renard ; que vous en semble ? — Il me semble, dit- elle, encore plus fin que son renard. » Elle pouvoit avoir six ans quand M. de Grasse lui demanda combien il y avoit que sa grande poupée avoit été sevrée : « Et vous, combien y-a-t-il ? lui dit-elle, car vous n’êtes guère plus grand. »

À cause de la petite vérole de sa tante de Rambouillet, on la mit dans une maison là auprès. Une dame l’y fut voir : « Et vos poupées, Mademoiselle, lui dit-elle, les avez- vous laissées dans le mauvais air ? — Pour les grandes, répondit-elle, Madame, je ne les ai pas ôtées, mais pour les petites, je les ai amenées avec moi. » À propos de poupées, elle avoit peut-être sept ans quand la petite des Réaux la fut voir. Cette autre est plus jeune de deux ans. Mademoiselle de Montausier la vouloit traiter d’enfant, et lui disoit en lui montrant ses poupées : « Mettons dormir celle-là. — J’entends bien, disoit l’autre, ce que vous voulez dire. — Non, tout de bon, reprenoit-elle, elles dorment effectivement. — Voire ! je sais bien que les poupées ne dorment point, répliquoit l’autre. — Je vous assure que si qu’elles dorment, croyez-moi ; il n’y a rien de plus vrai. — Elles dorment donc, puisque vous le voulez, » dit la petite des Réaux avec un air dépité ; et en sortant elle dit : « Je n’y veux plus retourner, elle me prend pour un enfant. »

On lui demandoit laquelle étoit la plus belle, de madame de Longueville ou de madame de Châtillon, qu’elle appeloit sa belle mère. « Pour la vraie beauté, dit-elle, ma belle- mère est la plus belle. »

Elle disoit à un gentilhomme de son papa : « Je ne veux pas seulement que vous me baisiez en imagination. »

Elle faisoit souvent un même conte. Madame de Montausier dit : « Fi ! fi ! où avez-vous appris cela ? De qui le tient-elle ? — Attendez, dit cet enfant, ne seroit-ce point de ma grand’maman de Montausier ? » Cela se trouva vrai.

Elle disoit qu’elle vouloit faire une comédie : « Mais, ma grand’maman, ajoutoit-elle, il faudra que Corneille y jette un peu les yeux avant que nous la jouions. »

Un page de son père, qui étoit fort sujet à boire, s’étant enivré, le lendemain elle lui voulut faire des réprimandes. « Voyez-vous, lui disoit-elle. pour ces choses-là, je suis tout comme papa, vous n’y trouverez point de différence. »

« Ce Mégabase (C’est M. de Montausier dans Cyrus), quel homme est-ce à votre avis ? lui dit madame de Rambouillet. — C’est un homme prompt, répondit-elle, mais il n’est rien meilleur au fond ; il est comme cela pour faire que les gens soient comme il faut. »

On lui dit : « Prenez ce bouillon pour l’amour de moi. — Je le prendrai, dit-elle, pour l’amour de moi, et non pour l’amour de vous. »

Un jour elle prit un petit siège et se mit auprès du lit de madame de Rambouillet. « Or çà, ma grand’maman, ditelle, parlons d’affaires d’état, à cette heure que j’ai cinq ans. » Il est vrai qu’en ce temps-là on ne parloit que de fronderie.

M. de Nemours, alors archevêque de Reims, lui disoit qu’il la vouloit épouser. « Monsieur, lui dit-elle, gardez votre archevêché : il vaut mieux que moi. »