Historiettes (1906)/Sévigny et sa femme

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Texte établi par Louis MonmerquéMercure de France (p. 233-237).

SÉVIGNY ET SA FEMME[1][modifier]

Sévigny, qui par la faveur du coadjuteur, son parent, à qui l’abbé de Livry, Coulanges, fou de la mère, avoit voulu faire sa cour, avoit épousé cette jolie mademoiselle de Chantal, de la maison de Rabutin de Bourgogne, qui avoit cent mille écus en mariage. Ce Sévigny devint amoureux de madame de Gondran. Pour moi, j’eusse mieux aimé sa femme. Pour réussir en son dessein, il se met à faire la débauche avec le mari et à le mener promener. Il étoit une fois au Cours avec lui, et le chevalier de Guise se mit avec eux. Gondran disoit qu’il n’y avoit point d’homme plus heureux que lui, qui étoit toujours en festin, et avec de grands seigneurs ; que les gens de la cour étoient autrement agréables que les gens de la ville, et qu’il ne pouvoit plus souffrir les bourgeois. Le chevalier de Guise demanda à voir la belle madame de Gondran ; le mari ne s’y opposa pas autrement, mais la belle-mère ne le voulut pas. M. d’Aumale, depuis M. de Reims, aujourd’hui M. de Nemours, y fut reçu : je pense que sa soutane rassura la bonne femme.

Ce Sévigny n’étoit point un honnête homme, et ruinoit sa femme, qui est une des plus aimables et des plus honnêtes personnes de Paris. Elle chante. elle danse, et a l’esprit fort vif et fort agréable ; elle est brusque et ne peut se tenir de dire ce qu’elle croit joli, quoique assez souvent ce soient des choses un peu gaillardes ; même elle en affecte et trouve moyen de les faire venir à propos. Quelqu’un lui avoit écrit un billet et l’avoit priée de ne le montrer à personne : elle laissa passer quelques jours, puis le montra et dit : « Si je l’eusse couvé plus long-temps, il fût devenu poulet. »

Sévigny avoit fort peu de bien : il faisoit des marchés qu’après il rompoit. On fit séparer sa femme. Cependant, par amitié, elle s’engagea jusqu’à cinquante mille écus. Ces esprits de feu, pour l’ordinaire, n’ont pas grand’cervelle. Elle dit : « M. de Sévigny m’estime et ne n’aime point ; moi je l’aime et ne l’estime point. » Ménage lui disoit : « Le plus grand malheur qui pouvoit arriver à M. de Sévigny, c’étoit de vous épouser ; car tout le monde dit : « Quel homme pour cette femme ! »

Il étoit constant que la princesse d’Harcourt et elle étoient nées en même jour. « Madame, lui dit-elle une fois, tombons d’accord de nos faits ; dites-moi, voyons, quel âge voulons-nous avoir ? »

Elle baisoit un jour Ménage comme son frère ; des galants s’en étonnoient. « On baisoit comme cela, leur dit-elle, dans la primitive église. » Une fois qu’il lui disoit qu’elle avoit tort d’avoir mis tant de bien sur la tête de son mari : « Pourvu, dit-elle, que je ne lui mette que cela sur la tête ; patience ! » Elle faisoit confidence de tout à Ménage, et lui, qui en avoit été amoureux autrefois, lui disoit : « .J’ai été votre martyr, je suis à cette heure votre confesseur — Et moi, répondit-elle, votre vierge. » Vassé en a été amoureux ; Ménage lui demanda comment cela étoit arrivé ; elle se mit à chanter une chanson que Patris fit à Gravelines pour un provincial, où il y avoit :

Il fut blessé comme là,

Et moi, j’étois comme ici.


Et en disant cela, elle lui montra l’endroit où ils étoient assis tous deux.

Un Gascon nommé Lacger dont nous avons parlé dans l’historiette de la comtesse de La Suze, s’avisa de faire une fable qui fut crue par tout Paris : il alla débiter que l’abbé de Romilly, par jalousie, en un bal, avoit dit les plus étranges choses du monde à madame de Gondran, et avoit déchiré ses lettres en sa présence. À tout cela il n’y avoit rien de vrai ; l’abbé seulement lui avoit dit chez elle qu’elle l’avoit mieux traité autrefois qu’elle ne faisoit. Sévigny, pour venger la belle, vouloit donner des coups de bâton à Lacger dans une assemblée : où il devoit être ; mais on en fut averti. Ce Lacger est un grand coquin ; il fait l’homme à bonnes fortunes : il avoit une fois un portrait de la des Urlis, il le montroit assez volontiers et disoit que c’étoit d’une dame de qualité ; Il y eut une femme qui trouva moyen de mettre dans la boîte la reine de carreau au lieu du portrait, et en pleine table le comte de Roussy, chez qui ils étoient à la campagne, lui ayant demandé à voir ce portrait, on y trouva la reine de carreau.

Le carnaval, Sévigny emprunta les pendants d’oreille de mademoiselle de Chevreuse pour mademoiselle de La Vergne et puis les porta à madame de Gondran. Deux jours après, on demanda à mademoiselle de Chevreuse d’où venoit qu’elle avoit prêté ses pendants à madame de Gondran ; la chose s’éclaircit, et mademoiselle de la Vergne fut obligé d’aller remercier mademoiselle de Chevreuse. Le chevalier d’Albret, frère de Miossens, aujourd’hui le maréchal d’Albret, alloit aussi chez la belle, et lui en contoit ; mais il n’avoit point garde d’être si bien traité que Sévigny. Sévigny en fit des railleries, dont le chevalier lui envoya faire éclaircissement par Saucour. Ils se battirent, et le chevalier le tua, aussi franc que Miossens avoit tué Villandry. Saint-Maigrin disoit : « Ma foi ! ce chevalier d’Albret est un fort joli garçon, bien fait, bien spirituel, et qui tue fort bien le monde. » La pauvre amante disoit : « M. de Gondran et moi perdons notre meilleur ami. » Madame de Sévigny lui renvoya toutes ses lettres : on dit qu’elles parloient aussi bon françois que celles de La Roche Giffard. Pour faire le conte bon, on dit que madame de Sévigny n’ayant ni portrait, ni cheveux de son mari, car il étoit enterré quand elle arriva de Bretagne, envoya incontinent en demander à madame de Gondran.

On conte une chose étrange de ce combat. Sévigny reçut une lettre de sa femme quatre jours avant qu’il se battît, par laquelle elle lui faisoit des reproches de ce qu’elle avoit appris par d’autres qu’il s’étoit battu contre un tel qu’elle lui nommoit, et qu’il y avoit reçu un coup d’épée. Madame de La Loupe, mère de madame d’Olonne et de la maréchale de La Ferté, dit que, quelques mois avant la mort de son premier mari, un frère qu’elle avoit lui apparut : apparemment c’étoit un songe ; elle dit que non, elle, et qu’elle ne dormoit point, et qu’il lui dit : « J’ai été tué, je suis en purgatoire ; mais il n’est pas fait comme vous pensez ; on souffre diversement ; j’ai pour punition d’errer certain temps dans la forêt des loups ici proche ; votre mari me viendra trouver dans cette année. » Elle, qui aimoit tendrement ce frère, s’est promenée vingt fois bien avant dans cette forêt toute seule, pour voir si ce frère ne lui apparoîtroit point.

Madame de Sévigny, ayant rencontré Saucour deux ans après dans un bal, pensa s’évanouir ; une autre fois, elle s’évanouit à demi pour avoir vu le chevalier d’Albret. Le printemps suivant, comme elle s’étoit allée promener à Saint- Cloud, elle aperçut Lacger dans une allée proche de la source. « Ah ! dit-elle à deux officiers aux gardes qui étoient avec elle, voilà l’homme du monde que je hais le plus. — Madame, lui dirent-ils, voulez- vous qu’on le pende, qu’on le noie, qu’on l’extermine ? — Non, dit-elle, il suffit qu’on le jette dans la fontaine. » En ces entrefaites la compagnie avec laquelle Lacger étoit venu parut ; elle y reconnut des gens et n’osa faire affront à ce garçon devant eux. « Arrêtez, dit-elle, voilà de mes parents avec lui. » C’eût été un beau tour à elle.


  1. Madame de Sévigné.