Huit mois en Amérique - Lettres et Notes de voyage - 1864-1865/08

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Huit mois en Amérique - Lettres et Notes de voyage - 1864-1865
Revue des Deux Mondes2e période, tome 61 (p. 105-150).
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HUIT MOIS
EN AMÉRIQUE
LETTRES ET NOTES DE VOYAGE
1864 — 1865

VIII.
UN MONASTERE PROTESTANT. — LA CAMPAGNE DE GEORGIE. — LE JOUR DE L’AN A NEW-YORK.


Pittsfield (Massachusetts), 18 décembre 1864.

Je n’ai pas vus les shaking-quarkers [1]. C’est un trait nouveau du guignon qui semble poursuivre et châtier toutes mes curiosités superflues. Arrivé hier soir de Boston, j’ai pris ce matin un traîneau pour me conduire à Lebanon avant l’heure du meeting : c’est le nom que les shakers donnent à leur service religieux. Tout le pays leur appartient à trois lieues à la ronde ; on rencontre leurs villages le long du chemin, de place en place, reconnaissables à leurs grandes maisons de trois ou quatre étages, à leur triste silence et à leur étrange immobilité. Lebanon est le plus grand de tous et leur chef-lieu. On descend d’une montagne boisée au fond d’une vallée riante encore, même sous la froide blancheur d’une neige sibérienne. Un village neuf et propre, plein des traces d’une activité récente, borde des deux côtés la route : ce sont de grands édifices en briques ou en bois, avec des fondations de pierre de taille, des granges monumentales, de vastes bâtimens de ferme ; mais pas un cottage, pas un enclos coquet, pas un jardinet pour en égayer un peu la monotonie sévère. Aux fenêtres alignées sont tendues des rangées de rideaux blancs. Rien de moins séduisant que cet air d’aisance uniforme et d’irréprochable propreté. Une nouvelle maison s’élève, haute de cinq étages, plus semblable à une auberge qu’à une habitation rurale. Il n’y a place ici ni pour l’ornement ni pour le plaisir, ni pour aucun des caprices aimables de la fantaisie individuelle : le communisme a mis partout son empreinte banale et désolée. L’église même n’est qu’une grande baraque tout unie, surmontée d’une sorte de dôme bas et écrasé, comme une cloche à melon. Ce matin, la porte en était fermée. Vu le grand froid de la saison, chacune des sections de la communauté accomplissait à huis clos ces rites étranges qui m’avaient attiré. Je frappai d’abord à une porte où l’écriteau office indiquait la demeure de l’un des headmen ou chefs à la fois temporels et spirituels de la congrégation, préposés en même temps à l’administration des intérêts et à la garde des âmes. Un personnage grave et simple, vêtu d’une sorte d’habit gris à la française et entièrement boutonné, avec une cravate blanche à bouts pendans et à plis réguliers, un visage pâle et rasé, des cheveux plats et arrondis autour de la tête, vint m’ouvrir la porte et me souhaiter la bienvenue. « Il fait froid, me dit-il, je regrette que nous n’ayons pas de feu. Vous venez sans doute pour assister au meeting ? — Précisément. — J’en suis fâché ; nous ne nous réunissons pas à l’église aujourd’hui. Nous venons justement de finir le service dans cette maison. Allez un peu plus loin, à la maison blanche que vous voyez de la fenêtre. Peut-être vous admettra-t-on. » Je le remerciai et remontai en voiture, frappé de son air doux, respectable, de son accueil simple et cordial. J’étais un étranger, un intrus, évidemment un curieux et un sceptique qui venait s’amuser d’eux et rire à leurs dépens ; mais toute créature humaine a titre à leur bienveillance et à leur hospitalité. — Vous venez le sourire aux lèvres, la moquerie au fond du cœur, vous venez nous voir comme des bêtes curieuses ou comme un hôpital de fous. Asseyez-vous là, mon frère, et chauffez-vous à notre feu, nourrissez-vous à notre table. — C’est ainsi du moins, me disait mon guide, qu’ils pratiquent l’hospitalité dans la semaine. Le dimanche, portes et maisons sont fermées, et les âmes, absorbées dans l’extase des saints exercices, ne s’abaissent pas aux soins de ce monde. L’église néanmoins reste ouverte à tout venant, et sans doute le sublime spectacle des élans chorégraphiques de toute cette pieuse communauté vers le ciel aura converti plus d’une âme dégoûtée de la terre.

De temps en temps, quand l’esprit saint les inspire, ces pauvres gens interrompent leurs hurlemens et leurs danses pour improviser des sermons, des prières, ou même des exhortations au public infidèle. Ce doit être une curieuse chose que de les voir sauter, les mains en l’air, comme des chiens savans, les yeux au ciel, poussant en cadence je ne sais quel cri inarticulé de supplication larmoyante et craintive, hommes d’un côté, femmes de l’autre, dans leur triste uniforme de bure grise, jusqu’au moment où leurs jarrets se fatiguent, où la sueur les inonde et où la pesanteur de leur enveloppe charnelle rabat au niveau terrestre leurs âmes prêtes à s’envoler dans le monde céleste. Détruire cette chair funeste, la mortifier par le célibat, la ployer par l’obéissance, secouer le fardeau de la vie corporelle, en délivrer les générations à venir en les empêchant de naître, voilà leur doctrine morale, qui, vous le voyez, a plus d’une ressemblance avec celle du monachisme catholique, on peut dire aussi avec celle des fakirs de l’Inde. Convaincus que l’existence est un mal, ils rêvent l’extinction de la race humaine et font dater du jour où elle aura accompli la loi divine de l’anéantissement ce règne éternel des saints qu’attendent tous les visionnaires. En attendant, ils ont des champs, des fermes, des manufactures ; ils font le commerce, ils achètent des terres, ils placent des capitaux, ils font pour se recruter une propagande active et non toujours innocente. Ils s’emparent de tous les enfans laissés sans ressources et sans famille ; souvent même ils les achètent ou les dérobent. Je me trompe fort, ou parmi ces petites figures moroses qui me regardent curieusement aux fenêtres de ces prisons, il y a plus d’un petit Mortara élevé par force à l’ombre de la foi.

Arrivé à la porte de la maison blanche, je frappai discrètement et je prêtai l’oreille. Des sons vagues semblables à des cris plutôt qu’à des chants semblaient s’en échapper par intervalles. Une autre figure grise, à face pâle et rasée, vint m’ouvrir et me demander ce que je désirais. Son allure aussi était grave, simple et sacerdotale, son extérieur celui d’un prêtre catholique plus que d’un ministre protestant, et d’un moine encore plus que d’un prêtre. Malgré son aménité parfaite, il était clair que ce personnage serait moins affable et moins accueillant que le premier. Il voulut savoir de quel pays j’étais et rentra dans la maison, puis il en ressortit pour me dire que le meeting touchait à sa fin, et qu’il était bien fâché de ne pouvoir m’admettre. « Est-ce, ajouta-t-il, la curiosité qui vous amène ou bien ?… » Il n’osait achever sa pensée. « Oh ! répondis-je, je ne crois pas que je sois touché de la grâce. » Et là-dessus, impatient déjà de cette inquisition, dégoûté de la comédie qu’il aurait fallu jouer pour m’introduire, désireux enfin de ne pas offenser ces braves gens, je l’ai remercié et m’en suis allé. J’éprouvais la sensation d’un homme qui regarde par la serrure ou qui s’introduit par fraude dans un couvent de chartreux.

Au retour, j’ai essayé de questionner mon guide ; mais il savait peu de chose de ses voisins de Lebanon. Il n’a pas même pu me dire si les shakers avaient voté dans l’élection présidentielle, et pour qui, ni s’ils avaient payé de bonne grâce leur tribut à la conscription. J’en reste donc à mes impressions personnelles, qui sont en vérité toutes différentes de celles que j’attendais. A part les extravagances qu’ils ont renouvelées des premiers quakers, les trembleurs ne sont pas les fous burlesques dont on m’avait parlé : leur communauté n’est qu’un grand monastère ; eux-mêmes ne sont que les moines de la société américaine. On arrive avec l’intention de rire de leurs folies ; mais quand on a parlé à ces hommes doux et graves, quand on voit ces femmes pâles et abattues, quand on songe à ce qu’il faut d’obéissance et de vertus pour qu’une société puisse vivre et prospérer sous de pareilles lois, on respecte presque ces pieux insensés ; on voit qu’il s’agit d’une chose sérieuse, d’un besoin, ou, si l’on veut, d’une maladie et non d’une difformité grotesque de la nature humaine, et qu’à tout le moins le rire est déplacé. Peut-être cependant, si je leur avais vu faire leur gymnastique, ma gravité aurait-elle perdu l’équilibre.

Vous demandez sans doute le lieu précis où je me trouve ? Pittsfield est dans l’ouest du Massachusetts, près de la frontière de l’état de New-York. C’est une petite ville rurale, gaie, industrieuse, qui compte environ 10,000 habitans. La contrée qui l’environne, comme tout le Massachusetts en général, est un pays montueux, boisé, parsemé de lacs et de rivières, tout à fait pittoresque et alpestre sur un petit pied. J’ai traversé hier en chemin de fer de grandes étendues de forêts qui me rappelaient la Pensylvanie et l’Ohio. Le pays le plus peuplé est ici très clair-semé d’habitans, et les cantons sauvages du Massachusetts abondent en délicieuses retraites d’été. L’une d’elles, Lebanon-Springs, où jaillit une fontaine d’eau minérale, située sur la colline à deux milles du village shaker, dominant la vallée, en face des chaînes de montagnettes boisées des environs, reste riante même en hiver et sous le funèbre linceul blanc taché de noir qui ne quittera pas la terre jusqu’au printemps. Pour le moment, les bises du nord y sont glaciales, et quand un homme s’occupe à maintenir la vie dans son nez, ses mains et ses oreilles, il n’a guère souci d’admirer les étincelles qu’allume sur la neige le soleil d’hiver, ni le sombre contraste des evergreens sur le paysage décoloré.

Je vous avouerai en confidence que la déroute commence dans ma garde-robe. Cela m’avertit que la saison d’hiver avance et que la même armée ne peut pas faire deux campagnes sans renfort. Il faudra que je me résigne à encourager l’industrie des fabricans indigènes en leur payant double des objets de demi-valeur. Je ne connais pas de pays où la vie matérielle soit à meilleur marché, mais je n’en connais pas non plus où les accessoires de la vie soient plus coûteux. Dans les meilleurs hôtels des grandes villes, on est encore logé, nourri, défrayé de tout pour 4 dollars par jour en papier-monnaie. En revanche, le prix moyen d’un pardessus à la mode est de 125 dollars. Toutes les choses de demi-luxe sont à un tel prix que je me demande comment vivent ces lions de New-York qui n’ont parfois que d’assez maigres revenus. Dans les quartiers populaires que dédaigne le monde élégant, une tranche de maison de vingt-cinq pieds sur cent, de quoi loger une seule famille, se loue 5,000 ou 6,000 dollars. La cherté n’a pas encore atteint les subsistances, quoique les gens du pays se plaignent que les dépenses indispensables aient triplé depuis trois ans. On voit cependant les mêmes équipages rouler tous les jours à Central-Park, la même foule mangeante et buvante se presser toutes les nuits chez Delmonico ou à la Maison-Dorée. Les Américains disent que le superflu est devenu pour eux le nécessaire.


New-York, 19 décembre.

Me voilà de retour à New-York, la grand’ville ; voici le son perpétuel du tocsin annonçant ses perpétuels incendies ; voici la pluie qui nettoie les rues et commence par les inonder d’une bouillie neigeuse sans écoulement. J’éprouve, en rentrant dans la Babylone américaine, ce sentiment de dégoût familier que m’inspire, après une nuit de voyage, le Paris sordide et boueux du matin. On s’accoutume si vite aux lieux et aux choses, qu’il me semble rentrer chez moi.

Je vous parlais hier des shakers, et je regrettais de n’avoir pu assister à leurs prières. J’ai fait aujourd’hui une rencontre qui vaut tous les meetings et toutes les danses du monde, parce qu’elle me donne une idée plus juste de cette singulière société. J’étais dans le train de Pittsfield à Chatham, lorsque je vis un vieux paysan étrangement vêtu auquel je ne lis d’abord aucune attention. Je le retrouvai à Chatham dans la salle étroite de la station, où il se chauffait devant le poêle. Je m’aperçus alors qu’il portait le costume des shaking-quakers, redingote grise, col blanc, culotte et guêtres brunes. Joignez-y un grand chapeau gris à larges bords tout plats, un vrai chapeau de quaker, et vous avez tout l’homme.

Je l’examinais, tout en lisant un roman de Hawthorne, quand ce singulier personnage m’adressa la parole en français, « Comment, lui dis-je, avez-vous reconnu que j’étais Français ? — J’ai vu tout de suite à votre mise que vous n’étiez ni Américain ni Anglais. » J’appris alors que ce paysan grossièrement vêtu avait longtemps vécu à Paris, qu’il avait été riche, qu’il connaissait la société parisienne, qu’il était au fait, sinon de nos affaires actuelles, dont il n’avait qu’une vague idée, au moins de celles du temps passé. Ses manières d’homme du monde, son sens raffiné, des nuances sociales, la variété de sa conversation, m’eurent vite gagné. Il me conta qu’il avait des enfans établis à New-York, qu’il allait en ce moment leur faire visite, que quant à lui il ne regrettait point sa fortune perdue, et que l’existence la plus, simple, la plus retirée, était ce qui lui convenait le mieux pour le peu d’années qu’il avait à vivre. Je croyais qu’il allait me parler de son étrange religion et du parti qu’il avait pris de renoncer au monde ; mais il me laissa deviner tout cela sans vouloir y toucher, et moi-même je n’osai lui faire de questions indiscrètes. Nous nous assîmes ensemble en chemin de fer. Son vêtement plus que simple, sa paysannerie et son quakérisme semblaient avoir disparu. Nous parlâmes de toutes choses, politique présente et passée, américaine et française, littérature même, et je m’étonnais de plus en plus du bon sens de cet homme.. Je m’étais figuré les quakers comme de sombres enthousiastes courbés sous une règle de fer, comme de pieux insensés, toujours perdus dans les idées apocalyptiques et lugubrement acharnés à la destruction de l’espèce humaine ; je croyais qu’ils faisaient de leurs folies non-seulement un moyen de sanctification personnelle, mais encore une loi universelle à laquelle ils espéraient convertir l’humanité. Ce père de famille allant voir ses enfans, ne réprouvant pas les profanes, s’intéressant au bien terrestre de cette race humaine à qui sa doctrine propose l’extinction pour but suprême, passionné encore sur toutes les questions temporelles qui devraient le trouver dédaigneux ou indifférent, patriote enfin et vivement ému des dangers et des souffrances de son pays adoptif, répondait si peu à l’idée que j’avais de la secte que je me demandais parfois si je ne m’étais pas mépris. Il n’y avait pas à douter, le costume trahissait l’homme aussi sûrement que s’il eût porté un écriteau sur sa poitrine. Je m’aperçus qu’il était républicain radical et (comme de raison sous le chapeau du quaker) ardent abolitioniste. Bien loin de prédire la vanité du progrès humain et de prêcher la fin du monde, il comptait sur l’avenir pour réparer et les injustices et les désastres du passé. J’ai vu peu d’hommes qui eussent une foi plus active que ce serviteur volontaire d’une loi d’immobilité et d’anéantissement. On dirait un moine qui, une fois sorti de sa cellule, reprend vie au contact des hommes et oublie l’œuvre de destruction personnelle à laquelle il s’est condamné pour partager, lui aussi, les pensées et les espérances humaines.

Voyez-vous maintenant le vrai caractère de cette congrégation bizarre ? Ce n’est ni une aberration sans exemple, ni un produit particulier de l’Amérique ; c’est tout simplement un ordre monastique, le refuge de tous ceux qui se sentent dépaysés dans le monde et veulent une retraite pour y commencer à mourir. On embrasse la religion des shakers comme chez nous on entre dans les ordres. Les hommes malheureux, désappointés, dégoûtés de la vie, y vont chercher le repos, et la cérémonie fatigante des cabrioles du dimanche ne les empêche pas d’y trouver le calme profond, la mort anticipée qu’ils désirent. Ils peuvent d’ailleurs en sortir librement, si par hasard ils reprennent goût à la vie. On m’a parlé d’une jeune fille d’Albany qui, dans un désespoir d’amour, a pris la robe de bure et le bonnet plat des shakeresses, apportant une dot de plusieurs millions à l’époux divin. La communauté des biens, la vie en troupeau, le célibat, l’obéissance, sont des règles communes à tous les ordres religieux, et, pour compléter la ressemblance, de même qu’il y a dans les couvens des dupeurs et des dupes, les uns guettant les conversions lucratives et les autres abandonnant leurs biens terrestres aux mains qui dirigent la congrégation, la générosité des néophytes passe également pour profiter aux convertisseurs.


20 décembre.

Hier, la Tribune paraissait avec ce mot en tête de ses colonnes : thunder ! Suivait une nouvelle étourdissante, la prise de Savannah avec 11,000 prisonniers. La dépêche, plus ou moins authentique, qu’avait reçue le ministre de la guerre ne disait que 1,100 ; mais la Tribune se croyait autorisée, sur la foi d’un journal de Baltimore, à ajouter un zéro inoffensif au bilan de la victoire. Aujourd’hui les secondes nouvelles refroidissent le coup de tonnerre. Sherman n’a point pris, il a investi seulement Savannah, dont la garnison, forte de 12,000 hommes, ne peut manquer de se rendre. En même temps le général confédéré Hood a été repoussé de Nashville, et tout en revendiquant l’honneur de la victoire, il a battu en retraite avec cinq ou six généraux tués ou blessés. On dit encore que Forrest a été tué par Rousseau à Murfreesborough. Enfin de tous côtés pleuvent les nouvelles heureuses, et Grant seul, le sphinx de Richmond, reste immobile et silencieux.

Cependant le président vient de faire un nouvel appel de trois cent mille hommes. La plupart des états avaient échappé au dernier draft de 500,000 hommes en faisant valoir le contingent volontaire déjà fourni par eux sans réquisition. Ainsi la ville de New-York, ayant prouvé qu’elle avait librement donné aux armées et à la marine des États-Unis 30,000 hommes de plus qu’il n’en avait été jusque-là exigé d’elle, se trouvait avoir rempli d’avance les trois quarts de son contingent. Ce monstrueux appel de 500,000 hommes avait donc été une régularisation du passé plus encore que la création d’une ressource nouvelle. C’est pour suppléer à l’insuffisance de ce premier appel que le président lève les 300,000 hommes qui devront à présent être fournis jusqu’au dernier. L’exonération, cet expédient fiscal d’une législation improvisée, qui laissait les cadres vides ou ne les remplissait qu’aux dépens des pauvres, est maintenant abolie [2] ; tout citoyen désigné par le sort doit partir lui-même ou donner un remplaçant. En même temps tous les soldats en congé et bons au service reçoivent l’ordre de rejoindre leurs régimens. Vous voyez qu’on pousse énergiquement la guerre, et qu’on n’est pas près de se laisser dépasser par cette supériorité du nombre dont les confédérés menacent les Yankees après l’enrôlement des nègres et la conscription des 150,000 jeunes gens qui, d’après leurs statistiques, doivent atteindre, l’an prochain, l’âge du service militaire.

Les mesures financières ne sont pas moins énergiques. Le congrès s’occupe d’un nouvel impôt de 25 pour 100, qui s’ajoutera aux tarifs de tous les chemins de fer, omnibus, bateaux à vapeur et voitures publiques des États-Unis. En même temps on propose une taxe additionnelle d’un cent sur tous les marchés sans exception. Non-seulement tout check, tout draft chez un banquier, toute facture, tout effet de commerce doit porter le timbre national, mais tous les petits objets de menu commerce sont frappés d’un droit de timbre presque égal à leur valeur. Vous ne pouvez acheter une feuille de papier, une boite de pastilles, un flacon d’eau de Cologne, une carte photographique sans qu’elle porte le passe-port du revenue-stamp. Dans ce pays, qui se fait gloire d’avoir enseigné au monde la doctrine du freetrade, les plus petites transactions, les moindres transports sont aujourd’hui frappés par l’état, comme s’il avait à cœur de suspendre le mouvement et la vie. Je ne blâme pas ces mesures de nécessité, pas plus que je ne blâme la ressource extrême de l’impôt sur le revenu. Quelle autre manière de faire face à une guerre dont les dépenses moyennes s’élèvent, au bas mot, à 2 millions de dollars par jour ? Je veux seulement vous montrer combien les cordes sont tendues, et quelle profonde transformation s’est accomplie en quelques années dans le régime économique de ce peuple, autrefois libre d’entraves, aujourd’hui bridé, garrotté dans tous les sens.

La dette cependant grossit toujours, et la planche aux assignats n’est pas oisive. On a imaginé, pour relever la valeur du papier-monnaie, d’émettre des billets remboursables à terme fixe, avec un intérêt de 5 à 6 pour 100 ; mais, bien loin de relever la masse pesante des émissions anciennes, ces nouveaux billets sont eux-mêmes entraînés et ramenés au taux commun. Ils circulent au même prix que les simples greenbacks. Que valent-ils en effet de plus que les autres ? Ils seront, à l’expiration du terme, remboursés en greenbacks des émissions précédentes, et l’intérêt qu’ils promettent n’en augmentera la valeur qu’à la veille du remboursement. — Les banques nationales sont aussi un moyen mal déguisé d’augmenter l’émission du papier-monnaie. Jusqu’à présent, bien que le congrès se fût réservé le droit virtuel de régler le système monétaire, l’anarchie la plus grande avait régné. Les banques se fondaient par milliers et émettaient un papier presque sans valeur, dont rien ne garantissait le remboursement qu’une réserve métallique ou foncière, ou de toute autre nature, ridiculement petite et souvent même illusoire par rapport à l’émission. On voyait des banques offrir pour garantie du blé, du coton ou des pommes de terre. Presque pas de village qui n’eût plusieurs banques, et elles inondaient le pays d’un numéraire qui n’aurait pas eu cours dans une société moins active, moins entreprenante, moins besoigneuse de moyens d’échange et moins confiante dans les ressources naturelles qui devaient, avec le temps, donner corps à toutes ces fictions. L’habitude donnait à ces billets innombrables toute leur valeur nominale. Rien n’en rendait la circulation obligatoire : on était libre de les refuser, de ne les prendre qu’à décompte, et dans ce chaos financier il s’était vu plus d’un naufrage. M. Chase, à la faveur de la guerre civile et de l’émission du papier-monnaie, conçut une révolution hardie, et se servit des dangers mêmes qui menaçaient les finances pour y établir l’ordre et l’unité. Profitant du crédit passager des doctrines républicaines et du mouvement centralisateur imprimé à l’opinion par la nécessité de défendre les pouvoirs nationaux, il entreprit de faire rentrer les banques sous le contrôle du gouvernement fédéral. Il n’essaya pas de rétablir violemment cette banque des États-Unis, violemment supprimée jadis par le président Jackson aux applaudissemens de l’école démocratique. Il voulut seulement, dans la perturbation générale apportée à l’ancien régime monétaire par le règne nouveau des assignats, amener les banques à rentrer d’elles-mêmes sous le joug de l’autorité fédérale et sous les lois uniformes du congrès. Du jour où le papier du trésor fut devenu monnaie légale, le papier des banques se trouva réduit à la valeur mobile des assignats et attaché à leur fortune. Cependant, comme elles conservaient leurs anciens capitaux, leurs réserves métalliques, et que la suspension des paiemens en or diminuait la valeur réelle de leur circulation, le rapport de leur émission à leur garantie monétaire était rentré dans des proportions plus sages, et leurs opérations gagnaient en sûreté ce qu’elles perdaient en étendue. Elles faisaient donc encore une concurrence dangereuse au trésor, dont la promesse pure et simple ne pouvait valoir la sécurité matérielle offerte par les banques locales.

C’est alors que M. Chase organisa les banques nationales, et fit voter au congrès l’acte du 25 février 1863 intitulé « acte pourvoyant à la création, à la circulation et au rachat d’une monnaie nationale garantie par des fonds des États-Unis. » On offrit aux banques privées de transformer leur réserve métallique en une réserve de papier, bénéficiant ainsi de toute la différence entre l’or et le greenback. La garantie nouvelle devait être déposée au trésor fédéral en bons d’emprunt des États-Unis d’une valeur égale au moins à celle du tiers du capital des banques, en retour de quoi le trésor fédéral leur livrait des billets imprimés par lui pour une valeur égale aux neuf dixièmes des valeurs déposées. Ces billets portent la signature du trésor, qui répond lui-même des engagemens de la banque. Pour décider les anciennes banques à prendre le nouvel uniforme, on les accabla d’impôts ruineux ; on leur imposa une taxe d’un demi pour cent sur tous les dépôts faits chez elles, d’un pour cent sur l’ensemble de leur circulation, de deux pour cent sur leur circulation émise au-delà des neuf dixièmes de leur capital ; on les détermina enfin à placer leurs capitaux en bons des États-Unis par une taxe d’un demi pour 100 sur tous les capitaux placés autrement. En revanche, les banques nationales qui acceptaient le régime de la loi nouvelle étaient, par faveur spéciale et par acte d’autorité, exemptées de payer les impôts particuliers des états. C’étaient là de grandes tentations, surtout pour les banques obérées, qui, sans retirer un sou de leur émission, sans déprécier en rien la valeur courante de leurs billets, en la plaçant même sous la garantie du gouvernement et sous la protection du cours forcé, acquittaient leurs dettes, sortaient de leurs embarras et réalisaient en outre un bénéfice. L’exemple fut donné par les plus pauvres, bientôt suivi, répandu partout, et aujourd’hui plus de trois cents banques sont devenues des banques nationales [3]. Le nombre ne cessera de s’en accroître jusqu’à ce que leur émission totale s’élève à 300 millions de dollars, limite fixée par la loi. Tels sont les traits principaux de cette grande réforme financière de M. Chase, vantée aujourd’hui comme une des conquêtes et un des bienfaits de la guerre [4].

Les meilleures banques résistent encore, et préfèrent leur solidité modeste au brillant patronage de l’état. Elles ne veulent pas devenir des machines à battre monnaie et des succursales du trésor de Washington. Les autres, après avoir distribué à leurs actionnaires un dividende en or, reliquat de leur ancienne réserve, peuvent encore élever nominalement la réserve de papier qui la remplace et développer d’autant leur émission. Elles aident le trésor a écouler ses emprunts en lui achetant des titres qu’elles transforment en monnaie courante. Ce sont de nouvelles planches aux assignats pour épargner la planche un peu usée de Washington.

Voilà une mesure centralisatrice au premier chef. Elle tend à substituer au crédit des entreprises privées un crédit unique, celui de l’état. J’avoue que la régularité est un mérite ; mais il faut savoir ce qu’elle déguise et à quel prix on l’achète. Nul n’en peut contester sincèrement l’utilité présente : en face du danger, tous les moyens sont bons pour trouver de l’argent. Toujours est-il que cette immense émission d’un nouveau papier-monnaie, cette augmentation de la responsabilité publique, cette unité financière qui attache si étroitement la fortune nationale à la gestion du trésor public, qui fait qu’avec l’état tout s’écroule et que l’Amérique perd cette vitalité privée qui était sa force et sa gloire, tout cela, dis-je, paraît dangereux et révolutionnaire aux démocrates, et inquiète même beaucoup de républicains. La prospérité des États-Unis a pu être, elle est encore aujourd’hui indépendante du gouvernement. Avant peu d’années, elle en sera devenue inséparable, et les embarras du trésor public deviendront la souffrance du pays.

On répond que les intérêts sont le nœud du patriotisme, et que l’unité nationale, le sentiment de l’honneur public, l’autorité des engagemens pris au nom de l’état, grandiront à mesure qu’une part plus grande de chaque existence sera enveloppée dans ses destinées. Sans voir autre chose qu’un vain charlatanisme dans l’assertion fréquente que le peuple américain, s’empruntant à lui-même les milliards qu’il dépense, ne peut ni s’endetter ni s’appauvrir, il faut reconnaître que l’honnêteté publique s’assure en devenant un intérêt universel. Si les emprunts des États-Unis avaient été faits à l’étranger, je craindrais que le lendemain de la guerre le périple ne fût tenté de répudier la dette. C’est parce que l’emprunt est national que la banqueroute devient plus difficile à mesure que la dette s’enracine davantage. Dans les grandes villes, il est peu d’ouvriers, d’hommes du peuple, qui ne soient intéressés personnellement à l’exécution des engagemens de l’état. Les plus petits capitaux sont justement ceux qui souffriraient le plus de la banqueroute. Il y a dans toutes les villes des caisses d’épargne (savings banks) qui reçoivent les petites sommes et les font fructifier, payant chaque année des intérêts fixes de 5 pour 100 et des dividendes de profits tous les cinq ans. Toutes sans exception, pour obtenir de grosses rentes, ont placé leurs fonds sur l’état. Les tuteurs et curateurs, pour s’épargner le souci d’une administration difficile et sujette à contestation perpétuelle, ont pris l’habitude commode de mettre la fortune de leurs pupilles en bons des États-Unis, et la justice, qui remplace ici dans son contrôle le conseil de famille, autorise toujours des deux mains un placement aussi patriotique. Voilà comment il se fait que les petites fortunes sont précisément les plus intéressées à la probité publique, et que la banqueroute devient chaque jour plus improbable. Seuls, les propriétaires du sol, les agriculteurs sans capital, ou qui emploient tout leur capital sur leur terre, défendent cette façon sommaire de jeter à l’eau la dette et les taxes. Grâce à la différence de l’or et du papier, le capital reconnu des dettes contractées pendant la guerre dépasse énormément la somme versée par les acheteurs ; plusieurs des emprunts ont été contractés à 150 pour 100 de prime [5]. Ils se sont pourtant maintenus au-dessus du pair : c’est que, l’industrie en souffrance, les banques paralysées par l’impôt, ne donnant pas d’aussi gros intérêts que l’emprunt, le capital national s’est dès lors porté en masse dans les coffres de l’état ; mais quelle sera la durée d’un avantage momentané que le crédit public doit au mauvais état même des finances du pays ? Le trésor remboursera-t-il en or ce qu’il n’a reçu qu’en papier ? Il ne manquera pas de voix pour en démontrer l’injustice. On dit que pour échapper au remboursement on consolidera une partie de la dette en réduisant à 5 pour 100 l’intérêt de 6 et de 7 1/2. A supposer même qu’on rembourse successivement à leur échéance tous les emprunts faits pendant la guerre, comment se débarrassera-t-on du papier-monnaie ? Vous savez que les greenbacks ne sont ni des billets à ordre ni des bons à terme ; c’est une anticipation sans intérêts des emprunts futurs : le gouvernement, après avoir épuisé son crédit présent, escompte son crédit à venir. La garantie de la valeur des greenbacks est contenue dans ces mots imprimés sur le revers : « bon pour le paiement de tout emprunt fait par les États-Unis. » A moins que le trésor ne soit assez riche pour reprendre les paiemens en espèces et détruire tous les greenbacks qui rentreront dans ses caisses, il faudra, pour les racheter, faire des emprunts nouveaux [6]. Il ne manque pas d’hommes pour dire qu’une dette permanente est la condition nécessaire d’une ferme union, nationale, et qu’il faut sentir le joug incessamment pour y rester accoutumé. L’Amérique se trouverait donc convertie en quelques mois au régime financier des grands états de l’Europe. Elle aurait sa dette comme la France, et, comme la France, son système bientôt centralisé de banques nationales. Que lui manquerait-il ? Une administration comme la nôtre. Et bien que tant d’indices précurseurs annoncent que pour une longue période le vent va souffler de ce côté, je doute qu’on puisse jamais transformer la constitution intime et élémentaire du pays. Je ne redoute en Amérique qu’un seul genre de centralisation, celui auquel la démocratie est toujours encline, parce qu’elle abat les influences individuelles, traditionnelles et locales, et qu’elle les noie dans le flot sans nom des partis. Cette centralisation politique serait à craindre le jour où le courant aurait coulé longtemps d’un même côté et creusé son fit à travers les résistances des institutions libres. Quant à l’administration proprement dite, l’impulsion de l’opinion publique peut à l’occasion mouvoir à la fois tous ses rouages épars et lui donner l’apparence, la force même de l’unité ; mais cette force ne lui vient pas d’elle-même, et bien vaine est la menace de ceux qui prédisent à l’Amérique un gouvernement centralisé.


21 décembre.

Le congrès vient de faire un pas hardi vers la responsabilité ministérielle. Un membre a proposé que désormais les ministres pussent être appelés à la barre de l’assemblée pour donner des explications. Le rapport du comité, rédigé par M. Stevens, sera favorable à la proposition, et il est probable que l’active résistance de M. Seward n’empêchera pas qu’elle ne soit votée. Ainsi, même dans une république où le pouvoir exécutif se retrempe dans l’élection populaire, où son action est limitée par un pouvoir judiciaire, interprète unique et sans appel d’une constitution souveraine, on éprouve encore le besoin de lier plus étroitement le faisceau des pouvoirs publics, et de mettre les agens de l’autorité exécutive sous le contrôle plus direct de la représentation nationale. Qu’en diraient ceux de nos philosophes politiques qui ne croient pas l’irresponsabilité exécutive incompatible avec la liberté ?

M. Seward paraît en ce moment très impopulaire dans le congrès. On reproche de la faiblesse à sa politique extérieure tant à l’égard du Mexique et de l’Angleterre qu’à l’égard du Brésil. La fameuse doctrine de Monroë, ce drapeau de l’orgueil national et de l’esprit envahisseur de la race américaine, est déployée contre lui. On dit même que ses dissentimens avec le congrès le forceront à donner sa démission.

On s’attend à une escarmouche assez vive sur l’admission de MM. Cutler et Smith, prétendus sénateurs de la Louisiane. Vous savez que le sénat des États-Unis est élu, non pas directement par le peuple, mais par la législature des états, qui envoient chacun deux sénateurs au congrès, quelle que soit d’ailleurs leur population. Or la Louisiane est depuis le mois de juillet dernier sous l’empire d’une constitution nouvelle, œuvre semi-militaire du général Banks et d’une sorte de junte à la mexicaine nommée seulement par les amis connus du gouvernement fédéral. Les libertés de la Louisiane sont rétablies sur le papier, l’état réorganisé dans la plénitude de ses droits souverains ; seulement les pouvoirs sont élus, sous la protection de l’autorité militaire, par un vingtième à peine des citoyens. Cela s’appelle « reconstruire l’état de la Louisiane ; » ce n’est au fond que donner à l’état de siège une apparence de légalité. On pouvait faire provisoirement de la Louisiane un territoire, c’est-à-dire lui imposer la direction politique du gouvernement de Washington sans lui donner voix délibérative au sein du congrès ; on pouvait la laisser quelque temps encore sous la domination avouée de son commandant militaire, et l’arbitraire avait ainsi le mérite de la franchise : on a préféré lui restituer le rang fictif d’état souverain, afin d’exercer en son nom dans les conseils de la nation l’influence dont elle restait dépouillée.

Le congrès se demande s’il prendra au sérieux cette comédie. Les deux partis sont divisés d’opinions, républicains contre républicains et démocrates contre démocrates. Parmi les républicains, les uns tiennent pour la politique radicale et pour le plan Sumner-Wade de la réorganisation en territoires des états conquis [7] ; les autres veulent donner une approbation sans réserve à toutes les mesures dictatoriales du général Banks. Quant aux démocrates, les uns obéissent à leur hostilité très légitime contre le général lui-même et la domination militaire qu’il personnifie ; les autres s’attachent à une idée mal entendue des droits impérissables des états, qui ne peuvent être légalement exclus de l’Union et dont les affaires locales doivent rester closes à l’intervention du congrès. Enfin le dictateur de la Louisiane est venu lui-même à Washington soutenir ses créatures, et nul ne doute aujourd’hui que les deux nouveaux sénateurs ne soient admis dans le congrès.

On parle plus que jamais de l’abolition de l’esclavage. M. Sumner a demandé hier qu’on prît en considération une pétition du révérend Ward Beecher [8] et de 3,000 citoyens de New-York qui réclament l’émancipation radicale et immédiate. Une fraction considérable du parti démocrate se rallie à la grande réforme pour cette bonne raison qu’elle en voit l’opinion publique possédée, et qu’elle veut au moins en partager l’honneur. De son côté, Jefferson Davis n’a pas renoncé, à son projet d’émancipation armée. Un de ses journaux s’indigne contre cet obstacle suranné de l’esclavage qu’on oppose à l’indépendance du sud. « Privons, dit-il, nos ennemis du prétexte de l’abolition. Nous ne faisons plus la guerre pour l’esclavage, mais pour la liberté des blancs. » Vous le voyez, il s’agit maintenant de savoir si la société du sud rentrera dans la famille américaine ; quant à l’esclavage, il est blessé à mort, et la guerre ne sert plus qu’à ensanglanter ses funérailles.

L’esprit abolitioniste a pénétré jusqu’à la Havane. Blancs et noirs, mais surtout les blancs, convaincus que le système du travail esclave est funeste à leur prospérité publique et privée, se sont unis, dit-on, pour obtenir de l’Espagne un acte d’émancipation. La résistance de la métropole ne les décourage pas. On cite un propriétaire de 2,000 esclaves au premier rang de l’agitation abolitioniste. Ainsi cette guerre civile des États-Unis, où, disait-on, l’esclavage n’était pas intéressé, aura été le signal de son écroulement dans le monde entier. Cette petite église abolitioniste, si longtemps honnie et persécutée, aura été l’étincelle qui met le feu à la mine cachée de la conscience et de la raison humaines.

Le congrès s’occupe toujours de la question canadienne. On soupçonne le ministère de connivence avec le juge qui a si galamment acquitté les raiders de Saint-Albans. Les jurisconsultes disent que le motif allégué est trop misérable pour avoir arrêté un esprit sincère. Cette question d’extradition, réservée, disait-on, au gouvernement anglais, a été positivement réglée dans un amendement aux statuts voté par la législation canadienne et approuvé, il y a trois ans, par la reine. Les raisons du juge ne sont même pas des prétextes spécieux, et plusieurs journaux américains et canadiens se demandent si l’argent de Saint-Albans, en passant dans ses mains, les a laissées vides. Les Canadiens s’effraient des conséquences possibles de leur faute, et sauf quelques acharnés mangeurs de Yankees qui glorifient la décision du juge comme un acte de fierté nationale, la voix publique demande à grands cris sa démission. Le chef de la police a pris les devans en donnant la sienne. Les chemins de fer internationaux se préparent à interrompre leur service et mettent déjà leur matériel en lieu sûr. Il n’est bruit au Canada que des nouvelles entreprises machinées par les pirates confédérés. On raconte qu’ils ont acheté des vaisseaux, des armes, qu’ils vont brûler Buffalo, Cleveland, Détroit. On enrôle trois régimens de volontaires ; on annonce qu’on va mettre sur pied 200,000 hommes.

Il y a aux États-Unis une institution singulière, la confrérie des fenians, vaste association irlandaise, moitié publique, moitié secrète, comme chez nous la franc-maçonnerie, formée en haine de l’Angleterre et pour la délivrance de l’Irlande. Les fenians se bornent pour le moment à tenir des meetings, à proférer des vociférations patriotiques, à accomplir des cérémonies burlesques en manière de rites religieux, à encourager enfin l’émigration de leurs compatriotes ; mais la confrérie, qui n’est pas opulente, prétend compter par centaines de mille les mains prêtes à combattre. Son espoir est de pousser les États-Unis dans une guerre européenne et d’écraser cette odieuse Grande-Bretagne, dont la haine semble impérissable chez les fils des paddies irlandais [9]. A tout le moins, elle est un cauchemar pour le Canada, qui ne rêve en ce moment que fenians envahisseurs et voit déjà dans la nombreuse population irlandaise à laquelle il a lui-même donné asile un monstre prêt à le dévorer. Encore un brigandage des confédérés, et voilà la guerre entamée, voilà les hordes celtiques précipitées sur les colons de l’Amérique anglaise ! Dans la colère du premier mouvement, le général Dix, commandant le département militaire du nord, avait lancé une proclamation belliqueuse qui autorisait les populations attaquées à des représailles sur leurs voisins. Le congrès discutait l’armement d’une marine sur les lacs et la rupture immédiate de ce traité de réciprocité qui, étendant aux sujets britanniques toutes les immunités commerciales des États-Unis, désarme et désintéresse au Canada le parti de l’annexion américaine. Tout penchait donc à la guerre ; mais le gouvernement, plus sage, est venu mettre le holà. Le président, guidé par son propre bon sens ou cédant à l’influence toujours prudente de son ministre d’état, a désavoué le manifeste du général Dix en le contraignant lui-même à se rétracter. Enfin M. Sumner, avec une sagesse et une modération qui l’honorent, a combattu énergiquement dans le sénat les mesures de guerre, insistant pour que le traité de commerce ne fût pas rompu sans qu’on donnât au Canada l’avertissement préalable précédant de six mois la rupture, et que la question d’armement de la frontière fût envoyée au comité des affaires étrangères avant de passer au comité de la guerre. « Les rebelles, dit-il (c’est du moins la substance de sa pensée), ont un autre dessein dans ces pirateries que de voler quelques banques et de tuer quelques citoyens. Ils veulent nous mettre en guerre avec la Grande-Bretagne en faisant déborder la coupe déjà pleine de nos griefs et de ses injustices. Ne tombez pas dans ce piège, ne compromettez pas le succès de l’autre guerre, mais abattez l’insurrection, et du même coup vous aurez tout vaincu. »

On a trop souvent accusé l’Amérique de provoquer tous les peuples et de fouler aux pieds toutes les lois. Si nous consultions l’histoire de ces dernières années, nous verrions qu’elle sait tout aussi bien que ses aînées d’Europe se modérer devant la force ou s’incliner devant le droit. Quand on se rappelle que pendant la guerre de Crimée aucun pirate américain n’arbora le pavillon russe, on se sent moins disposé à donner à la neutralité anglaise la palme de la bonne foi. — Sans doute on ne verra jamais un journal autrichien, français ou russe, faire la vaine et ridicule menace d’une descente en Irlande et d’un démembrement de la puissance britannique ; mais cette écume superficielle n’altère pas le solide bon sens du peuple, et il serait peut-être à désirer que quelques-unes de nos savantes monarchies empruntassent à la démocratie américaine la sage politique de son fondateur : ne pas rechercher d’influences lointaines ni d’aventures ruineuses au-delà des mers.


23 décembre.

Voilà Noël et le jour de l’an qui arrivent avec leurs fêtes. Étant venu à New-York pour voir le monde, je devrais me jeter dans le tourbillon de cette société futile que l’hiver y rassemble, et où ma qualité d’étranger de distinction m’ouvrirait toutes les portes. Il me manque cette épreuve personnelle pour porter mon jugement sur le sujet infiniment délicat et fugitif des mœurs privées. Ces choses-là ne se lisent pas dans les livres, ne s’écrivent pas dans les constitutions, et je devrais profiter de l’occasion pour y jeter un coup d’œil ; mais j’ai une grande antipathie pour les relations de politesse pure. Je n’aime pas à solliciter la bienveillance des indifférens, je n’aime pas à payer de ma personne l’obligeance des gens que j’ennuie. Aussi ne suis-je allé encore qu’une seule fois en soirée.

C’était un de ces bals qu’on appelle ici classes de danse (dancing class), — véritables clubs de jeunes filles qui y viennent sans leurs mères, amenant qui leur plaît. On compte à New-York un grand nombre de ces petites coteries joyeuses qui se réunissent toutes les semaines chez une des sociétaires. Chacune arrive d’ordinaire flanquée de deux cavaliers : l’un d’eux, le plus intime et le plus familier sans doute, la reconduit chez elle après le bal. Pour moi, je n’y connaissais personne et j’étais dans un désert. J’ai pourtant remarqué jusque-là, même sous la cravate blanche et l’habit noir, un reste de ces mœurs démocratiques qui semblent avoir passé dans le sang. Un inconnu vous interpelle et vous parle familièrement, vous demande un renseignement, vous prie de le présenter à miss une telle. Ceux qui me faisaient cette requête, il faut l’avouer, s’adressaient mal.

L’Amérique est le pays du sans-façon. Vous avez lu dans les récits de M. Ampère l’amusante anecdote du cocher qui demande où est l’homme qui a loué sa voiture, en s’intitulant lui-même le gentleman qui doit le conduire. Chaque jour passé en Amérique m’en fait admirer la justesse. Je débarque à New-York, dans le lieu civilisé par excellence, je monte en stage, je paie le conducteur ; il se retourne et crie : « Où est le bagage de cet homme ? » — A Pittsfield, je monte dans le traîneau de l’auberge, il gèle à pierre fendre, et je me blottis au fond du berlingot ; le cocher met le nez à la portière : « Où est donc cet homme ? » Je demande mes souliers à un petit ramoneur chargé du département des bottes cirées : celui-ci par amitié me passe son bras autour du cou et me frappe familièrement sur l’épaule. Un autre, à bord d’un steamer, jure après moi parce que je gêne son coup de balai. Même ici, dans les cars, vous voyez le conducteur causer sur un pied d’égalité parfaite avec ses pratiques. Une dame entre, le conducteur lui met la main sur l’épaule et la pousse en lui donnant dans le dos comme de grands coups de poing ; nous l’appelons « sir, » tandis que lui-même se dispense habituellement de cette formalité. Une fois, à Boston, un Français paisiblement assis dans l’omnibus sent une badine lui chatouiller les jambes et lui dire avec de petits coups : « Faites-moi place. » Le personnage qui se servait de cette langue peu cérémonieuse était là, debout devant lui, un homme bien vêtu, de bonne tournure, qui semblait n’avoir pas le sentiment de son insolence. Le chapeau d’un Américain est cloué sur sa tête : un bonjour banal, un universel shake-hands, quelquefois un signe de tête imperceptible, une brusque manière de prendre congé sans dire adieu, voilà les formes usuelles entre gens bien élevés, façons d’hommes qui n’ont pas de temps à perdre ni d’imagination à dépenser en complimens inutiles. Cette simplicité est vraiment bien commode, et ceux même qu’elle choque le plus en ont bientôt mis l’uniforme. J’ai peur que je n’aie un jour à rapprendre ma politesse française oubliée, ce dont d’ailleurs personne ne songe à s’offenser ici. Au contraire les Américains semblent gênés lorsqu’on use avec eux de formes trop recherchées. « Oh ! » disait un habitant de New-York d’un Anglais de bonne compagnie qui avait longtemps vécu dans les colonies espagnoles et qui en avait rapporté peut-être une fleur de politesse un peu trop raffinée, « he is a very fine gentleman, but pain fully polite [10]. »

Dieu me garde pourtant de calomnier l’Amérique et de vous rendre ses habitans odieux ou ridicules ! Ils ne méritent ni l’un ni l’autre, et ils rachètent presque toujours cette absence d’ornemens par une cordialité et une obligeance sincères. Si je reviens sur cet éternel sujet des façons américaines, c’est seulement pour vous montrer à quel point l’égalité démocratique pénètre dans les manières d’un peuple. Peut-être aussi n’y insisté-je autant que par vanité nationale, la politesse étant, à vrai dire, le seul point du caractère français où nous gardions encore une incontestable supériorité. Les Américains bien élevés qui vont en France sont charmés de l’universelle courtoisie qui y règne. En Angleterre, la société se divise en deux classes, les insolens et les humbles : nous seuls avons le privilège d’être à la fois un peuple démocratique et un peuple poli. Tandis qu’en Angleterre l’homme riche ou titré répond man ou fellow à l’homme du peuple qui lui parle chapeau bas et courbé, tandis qu’en Amérique le dernier goujat vous traite comme un camarade, nous savons, nous autres, grands et petits, trouver dans nos manières la mesure de la convenance. Nous sommes, rendons-nous cet hommage à nous-mêmes, un des peuples les plus polis du monde ; nous n’avons pas assez de vertus pour en diminuer aucune.

Je vous parlais hier du succès probable de l’amendement constitutionnel : il me semble assuré aujourd’hui. Le parti démocrate obéit enfin aux événemens, et pour faire face au vent contraire, pour le ramener dans ses voiles, change décidément sa position. Le World, organe des copperheads, contenait l’autre jour un grand manifeste abolitioniste, où sans doute l’émancipation n’était pas glorifiée, mais où, ce qui revient au même, elle était acceptée comme une nécessité, presque comme un fait accompli. Les raisons qu’il en donne sont bien simples, et quelque peu impudentes dans leur gros bon sens. « Il est clair, dit-il, que jamais le parti démocrate ne pourra rallier le pays sur cette plate-forme et devenir une majorité. Il faut donc l’abandonner et nous en faire une nouvelle, où nous ferons entrer la planche de l’abolition. Libre à chacun de garder ses pensées intimes ; mais l’esclavage doit être rayé des opinions officielles du parti. »

Chez nous, on crierait à la palinodie et à la trahison ; on poserait en principe que les opinions doivent être sacrées comme une foi religieuse, et que. les partis ne doivent jamais changer une pierre à l’édifice immuable de leurs dogmes, — sauf à donner librement l’exemple des trahisons individuelles et à déserter soi-même le camp des vaincus. Ici les partis savent au contraire virer de bord, quand ils se voient jetés à la côte, et c’est grâce à ces évolutions opportunes qu’ils conservent tout leur équipage. Cette politique de concession effarouche-t-elle votre sévérité ? C’est pourtant le seul moyen de ne pas devenir un corps mort, un tronc inerte sans bras ni jambes, sourd, muet et aveugle, et conservant seulement dans son impuissance la vaine consolation de sa libre et secrète pensée. Il n’y a rien de honteux à faire ainsi la part du feu, à jeter à la mer une partie de la cargaison pour sauver le reste. L’avenir n’est pas aux partis qui se laissent silencieusement et stoïquement couler à fond, ni à ceux qui, pour sauver leur vie, cherchent un refuge dans une reddition déshonorante ; il est à ceux qui savent se maintenir à flot. Bons ou mauvais, il y a des faits accomplis qu’il faut subir, car on perd son temps à les combattre : telle est ici l’abolition de l’esclavage, tel est chez nous le suffrage universel. La force des choses, qui contraint les esclavagistes à voter pour l’abolition, condamne nos conservateurs à devenir démocrates, s’ils veulent ressusciter la liberté…


24 décembre.

La querelle canadienne s’apaise, et le vote qui doit rompre le traité de réciprocité est renvoyé après les vacances de Noël pour être soumis à considération plus mûre. Le gouverneur-général, lord Monck, a compris et fait son devoir : il a ordonné la poursuite des fugitifs ; l’un d’eux a été ressaisi, on espère s’emparer bientôt des autres. En même temps il a fait une proclamation pour recommander au peuple une neutralité sans reproche. De son côté, le congrès s’adoucit ; sa grande affaire est en ce moment la croisade des radicaux contre le réactionnaire Seward.

On a dit que le président Lincoln n’était qu’un homme de paille, une marionnette dont M. Seward agitait les fils. Il paraît au contraire que, sous sa rude écorce et avec sa bonhomie naïve, M. Lincoln est un véritable homme d’état, plus souple et plus délié dans les intrigues politiques que beaucoup de praticiens rompus dans les cabinets. Il a su, sans dévier jamais, se tenir assis en équilibre entre les deux factions hostiles du parti républicain. Tant que l’opinion publique a demandé des temporisations et des demi-partis, M. Seward est demeuré maître absolu dans le cabinet. Aujourd’hui que les eaux de l’opinion l’abandonnent, il risque de rester à sec sur la plage déserte de son ministère d’état. La responsabilité ministérielle, pour n’être pas constitutionnelle en Amérique, n’en est pas moins une loi naturelle à laquelle le gouvernement ne peut échapper. Le jeu de ce rouage caché est sans doute plus lent et plus difficile que dans les monarchies : un ministre, au lieu de se retirer comme en Angleterre devant la première rafale, reçoit plusieurs bordées en pleine poitrine avant de s’avouer vaincu. Un jour pourtant arrive où sous les coups répétés des votes contraires il faut obéir ou battre en retraite ; c’est ce que ferait M. Seward le jour où ses ennemis auraient résolu d’en finir avec lui et où le président leur dirait sous le rideau d’ouvrir leurs batteries. Il n’est pas dit que l’honnête Abe doive être maladroit parce qu’il est honnête. Sa politique est une girouette intelligente et prévoyante des vents futurs, qui, sans les suivre ni les devancer, se trouve toujours d’accord avec eux.

La chambre des représentans vient en apparence de lui infliger un blâme en votant avec bruit la confirmation de la doctrine Monroë ; mais en réalité le blâme n’atteint que M. Seward. Quand M. Winter Davis donna lecture de la résolution qu’il soumettait à la chambre, et qui portait qu’en règle générale la politique extérieure du président devait être rigoureusement subordonnée aux vœux émis par le congrès, on a pu remarquer le changement significatif du mot président en celui de département exécutif. Enfin la politique des chambres entraîne de plus en plus le président au radicalisme. Elle ne peut en revanche que déplaire, je ne dis pas au tiède libéralisme, mais à la modération naturelle du secrétaire d’état. Quand le sénateur Wilson fait ajouter à la résolution d’enquête sur l’arrestation et la disparition arbitraires du lieutenant gouverneur du Kentucky Jacobs cette restriction qui l’annule implicitement, « pourvu que l’enquête soit compatible avec l’intérêt public, » M. Seward applaudit sans doute à un tour de sa façon ; mais quand l’attention du sénat est appelée sur la loyauté douteuse d’un grand nombre des employés du gouvernement de Washington, et qu’un vote de cette assemblée, imposant le serment de fidélité (oath pf allegiance) à tous les habitans du district de Colombie sans exception, interdit de faire le commerce à quiconque ne l’aura pas prêté, le débonnaire ministre d’état, qui, tout en se permettant, dit-on, l’arbitraire à petites doses et à huis clos, n’aime pas ces mesures générales et éclatantes d’autorité révolutionnaire, doit mordre ses lèvres avec un sourire de pitié. M. Seward n’aime en fait d’arbitraire que le pouvoir à petit bruit, le gouvernement discret des cabinets et des bureaux de police, où les paroles compromettantes se chuchotent sous le manteau de la cheminée, tandis que la protestation des victimes s’éteint derrière la porte murée. Les radicaux au contraire sont des bûcherons et des bouchers politiques qui hachent l’arbre à sa racine et frappent l’ennemi à la tête sans se soucier du fracas de sa chute.

27 décembre.

J’ai fait hier un second pèlerinage dans le New-Jersey, chez le général Mac-Clellan, car, si je suis en Amérique du parti du vainqueur, ce n’est pas une raison pour oublier les vaincus. Cette fois encore le général était absent, et je n’ai pu le voir ; mais le premier mot que j’ai entendu dans sa maison m’a vivement frappé : « bonnes nouvelles ce matin ! » Or ces bonnes nouvelles, c’est la prise de Savannah. Je sais des familles où ce succès des armes fédérales fait pousser des cris mal contenus. Chez le général, qui pourrait songer à sa carrière brisée, à la gloire dont les autres l’ont dépouillé, on dit : « Bonnes nouvelles ! »

C’est une grande nouvelle en vérité : non pas que le succès soit aussi complet qu’on aurait pu l’attendre ; une dépêche reçue la veille parlait de 13,000 prisonniers que le rapport officiel réduit à 800 ; le général Hardee a échappé avec la garnison. Cependant, quelque effort que fassent les journaux rebelles pour le déguiser, cette campagne peu bruyante et peu coûteuse a des résultats incalculables. La Géorgie, ce riche pays d’où le gouvernement de Richmond tirait tant de ressources, a été ruinée de fond en comble par le passage de l’armée de Sherman, armée composée de vétérans, habituée aux maux et aux représailles de la guerre, et peu pitoyable aux souffrances de l’ennemi. Depuis longtemps, le sud épuisé faisait illusion par son audace. Il y a six mois à peine, quand les rebelles menaçaient Philadelphie, Baltimore, assiégeaient pour la seconde fois la capitale, qui eût deviné combien était usée au dedans cette puissance qui paraissait invincible ?

Quand le général Sherman conçut, il y a deux mois, le projet hardi, téméraire en apparence, mais en réalité facile, de percer le cœur de la confédération et de s’y ouvrir un chemin jusqu’à la mer, il s’éleva beaucoup de prophètes qui prédirent que ce serait son tombeau : Hood devait lui couper la retraite ; son armée devait périr en détail dans les montagnes de la Géorgie ; il allait se mettre dans la gueule du lion. Les sceptiques hochaient la tête et souriaient de pitié. Plusieurs ne voulaient pas croire qu’il avouât son dessein véritable, et les journaux de Richmond mesuraient avec ironie les 300 milles qui séparent Atlanta des côtes de l’Océan. Il partit cependant, coupant ses communications, ses vivres, détruisant tout sur ses derrières, laissant à l’armée de Hood le pays libre et dévasté, et pendant six semaines on ne sut que par de vagues rumeurs, par des rapports venus de l’ennemi, le hasardeux progrès de l’expédition. Tout à coup la nouvelle éclate : Sherman est sur la côte ; il donne la main à la flotte, il prend le fort Mac-Allister, il assiège Savannah. Dans cette longue et triomphante anabase, comparable ou du moins comparée à celle des dix mille, le nouveau Xénophon n’avait pas rencontré de résistance sérieuse, ni perdu plus de quelques centaines de ses 60,000 vétérans. Il est vrai que la Géorgie, fort différente de l’Asie-Mineure, offrait aux conquérans une abondante hospitalité. Au lieu des sentiers impraticables, des montagnes neigeuses, des déserts glacés, où les dix mille se frayèrent passage, Sherman avait devant lui un pays agricole riche encore, des chemins de fer, des routes de planches, et un beau ciel sur des champs de riz et de maïs. Au lieu des peuplades barbares et inhospitalières qui harcelèrent la phalange affamée et réduite, il avait à soumettre des populations sans défense, d’où la conscription avait enlevé tous les nommes valides, des milices exténuées à qui le gouvernement de Richmond ne pouvait envoyer pour tout secours que le nom et l’épée de Beauregard. Il y avait bien l’armée de Hood qui avait cru le ramener à sa poursuite en menaçant le Tennessee. Sherman, en effet, feignit de le suivre pour le laisser engagé avec Thomas dans une lutte qui absorbait toutes ses forces. A demi victorieux à Franklin, mais écrasé à Charleville par Thomas, Hood perd soixante canons, 8,000 prisonniers, et la moitié de son effectif. Les chemins de fer sont coupés, les rivières débordées sur ses derrières, et, tandis que sa cavalerie se fait battre au Kentucky, celle de l’ennemi harasse ses troupes dispersées et fugitives. Hood a essuyé un vrai désastre.

Cependant Sherman continuait sa marche triomphale et ses dévastations. On n’épargna pas une plantation, pas un village, pas un troupeau de bœufs ni de moutons. Le coton fut brûlé, les chevaux saisis, les étables et les basses-cours massacrées pour subvenir à la profusion inséparable du pillage. Ainsi l’armée de Sherman vécut, comme on dit en langue américaine, splendidement, laissant sur sa trace l’incendie et la famine. A peine quelques milices mal organisées, quelques bandes de cavalerie l’attaquèrent. Une seule place, Savannah, ceinte de rizières inondées qui formaient une sorte de lac à l’entour, une seule armée, celle de Hardee, forte d’environ 13,000 hommes, pouvaient lui opposer quelque résistance. On échangea des boulets et des bombes ; mais après trois jours de siège, quand les Yankees eurent poussé jusqu’aux murailles quelques ouvrages grossiers, Hardee mit le feu à l’arsenal, aux poudrières, détruisit la petite marine ancrée dans le port, et traversa la rivière avec 12,000 hommes sous la protection d’une batterie flottante qu’il fit sauter ensuite. Huit cents hommes dispersés dans les avant-postes furent faits prisonniers. Douze locomotives, trois bateaux à vapeur, 32,000 balles de coton furent pris et sauvés de l’incendie. Enfin la municipalité de la ville alla elle-même se rendre au général Sherman, se confiant à la générosité de « l’ennemi magnanime » qu’on appelait hier le vil Yankee. En même temps Gillem, avec un corps de cavalerie légère, envahit le Mississipi, l’Alabama, coupe le chemin de fer d’Ohio and Mobile, et culbute tout ce qui résiste. Enfin une expédition monstre, de longue main préparée, s’avance contre Wilmington, le dernier port de la confédération et l’entrepôt de son commerce clandestin avec l’île anglaise de Nassau.

Les journaux de Richmond se consolent par de vaines bravades : « Savannah est prise ; la grande perte ! Savannah n’est pas la confédération ni même la Géorgie, ce n’est rien que Savannah, un repaire de Juifs et de Yankees qu’on aurait dû brûler en le quittant, mais dont il faut presque s’applaudir d’être débarrassé. » — La confédération, disent-ils, n’a rien perdu de ses ressources inépuisables : plus elle se resserre, plus elle devient invincible ! — Mais Charleston tombera bientôt devant Sherman, Wilmington aussi va tomber, et bien que la presse rebelle essaie de se consoler d’avance de la chute prévue de Richmond en disant qu’après tout Richmond n’est que Richmond, une ville dont la perte n’enveloppe en rien les destinées du pays, qu’au contraire les armées seront plus fortes lorsqu’elles n’auront plus cette charge et cet embarras des villes à défendre, — je me demande ce qui restera de la confédération du sud quand la Virginie, la Géorgie, les Carolines, l’Alabama, auront fait leur soumission, si ce n’est les déserts et les forêts marécageuses de la Floride. Les rebelles, en effet, y seront inexpugnables ; ils pourront y éterniser la résistance jusqu’à ce que la fièvre jaune les moissonne et les donne en pâture aux alligators de ces marais. Mieux vaut faire comme le sénateur Foote, du Tennessee, et prendre les de vans de la déroute.

Aussi voyez la belle discorde qui se met à Richmond dans le congrès et le gouvernement ! D’abord M. Foote, jadis le partisan acharné de la sécession et le virulent adversaire de M. Seward dans le sénat des États-Unis, donne sa démission après un discours audacieux pour les temps, où il accuse hardiment et appelle par son nom le despotisme du président confédéré. Il se plaint de la suspension des lois, de l’impuissance du congrès, de l’universelle servilité qui encourage la dictature. « Je ne veux pas, dit-il, être un législateur enchaîné, » et il s’en va, prophétisant un prochain coup d’état militaire qui détruira jusqu’à l’ombre des anciennes libertés publiques. De son côté, le gouverneur Brown se retranche dans les droits de la Géorgie, se plaint qu’on emploie à défendre Richmond les hommes qui auraient chassé Sherman de son pays. De toutes parts les propositions de paix s’élèvent dans les législatures d’état, et, quoique mises partout sur la table par une majorité plus craintive et plus docile que confiante, elles montrent le progrès rapide de l’opposition pacifique. Après s’être révoltés au nom des states rights, nous verrons les hommes du sud briser au nom des mêmes droits leur nationalité prétendue impérissable.

Comme toujours dans les maux sans remède, l’on rejette sur le gouvernement tout le poids des désastres. Le président Davis est si menacé que la presse même de Richmond, cette servante dévouée dont il a si souvent expurgé les rangs et choisi les guides, se divise et se retourne en partie contre lui. Le pauvre dictateur est obligé de faire augmenter son traitement : 25,000 dollars en papier confédéré ne suffisent pas à la vie matérielle dans un pays où un dindon coûte 100 dollars. Là-dessus l’Examiner et le Whig le dénoncent avec une colère et une liberté de langage qui pourraient bien leur être fatales. La presse devient plus factieuse à mesure qu’il fait plus d’efforts pour la bâillonner. L’absolutisme de l’ancien régime étouffait la pensée, et se croyait d’autant plus fort qu’il était plus silencieux. La civilisation moderne a changé tout cela : le journalisme est devenu la cheville ouvrière des gouvernemens paternels. Le président confédéré, homme de progrès et de science, voudrait bien nous emprunter ce régime que le monde nous envie et faire de tous les journaux des officines administratives. Il n’a pas tenu à lui que le congrès ne votât l’institution d’une presse militante et patriotique, chargée de faire la police des opinions, et que les rédacteurs de journaux, gens privilégiés, exemptés de la conscription comme les juges ou les prêtres, ne tinssent officiellement de sa main l’écritoire, la plume et le papier ; mais il y a sans doute dans la race américaine je ne sais quelle barbarie native qui repousse la discipline. M. Davis a beau saisir les presses, expédier à l’armée les écrivains indociles : toujours l’opposition se relève, toujours cette mauvaise herbe étouffe le bon grain qu’il a semé, si bien qu’aujourd’hui on le dit près de jeter la pelle et la pioche, et de livrer son champ, pour une dernière moisson, à la faux guerrière du général Lee.

Telle paraît être la seule issue de ce chaos, la dernière crise de cette lugubre agonie. Quand la guerre pousse un peuple dans la dictature, il faut qu’il en descende jusqu’au bout la pente. Les plus timides deviennent alors les plus violens : faute de savoir reculer à temps, ils se jettent dans un fanatisme aveugle et désespéré. Ceux même qui maudissent le mal dans ses conséquences n’osent pas en voir la cause et le remède. Si leur territoire est déchiré, leurs armées détruites, leurs finances vingt fois ruinées, ce n’est point parce qu’ils ont persisté dans une guerre insensée, c’est parce que « Hood a remplacé Johnston au Tennessee, » parce que Davis a voulu diriger la campagne, parce « qu’il affame les troupes » en arrachant au congrès quelques tonneaux de viande pour sa table et quelques bottes de foin pour ses chevaux. Lui-même, le prudent sénateur Foote, qui sort de la maison avant qu’elle ne tombe, ne dénonce dans son discours d’adieu que le mauvais gouvernement de Davis. Il invoque le despotisme en le maudissant.

Cependant le congrès de Richmond, assailli de motions pacifiques, les repousse avec indignation. A sa licence effrénée contre les personnes, la presse mêle encore des protestations de loyalisme rebelle. « La confédération, Dieu merci, n’est pas vaincue ! Deux fois elle a semblé mourante, et deux fois elle s’est relevée par un secours merveilleux de la Providence. Qu’elle y compte encore, la fortune lui réserve quelque miraculeuse occasion de salut. — Que seulement on en finisse avec Davis et sa tyrannie imbécile, et l’indépendance du sud est assurée. Plutôt périr d’ailleurs, plutôt accepter le patronage d’une nation européenne et s’abaisser au rang de colonie que de devenir les esclaves des nègres et les vassaux des Yankees ! »


28 décembre.

L’affaire canadienne vient de valoir aux États-Unis l’inauguration du système jusqu’alors inconnu des passe-ports. M. Seward, dans son ordonnance, indique bien que la mesure doit être temporaire et mise particulièrement en vigueur sur la frontière du nord ; il n’en est pas moins curieux de voir ce pays d’indépendance, de franchise illimitée, adopter une à une toutes les vieilles entraves discréditées de l’Europe, — douanes, passes militaires, passe-ports civils, police secrète, — et s’y soumettre avec une docilité dont nous n’avons pas nous-mêmes l’idée.

L’astre de M. Seward pâlit toujours, et en revanche celui des radicaux culmine. Quand l’auront-ils détrôné, et que gagnera-t-on à passer entre leurs mains ? Je pense qu’il vaudrait mieux garder M. Seward jusqu’à la fin de la guerre, et que la politique des Wendell Phillips ne serait bonne aujourd’hui qu’à prolonger et à ranimer la rébellion. Ces hommes qui proclament d’avance ce que l’avenir accomplira sont bons pour imprimer aux événemens le souffle de leurs idées, mais non pour tenir de leur main raide et brutale le gouvernail fragile de la politique exécutive. Quant au président, il joue toujours le même jeu. On s’en aperçoit au langage plus doux que tient sur son compte l’abolitionisme militant et extrême dont M. Wendell Phillips est l’organe, et qui reste par système à l’écart du gouvernement. Il y a un mois, M. Phillips ne parlait encore de M. Lincoln que comme d’un adversaire subjugué et réduit contre son vouloir à servir la bonne cause. Aujourd’hui, dans un grand discours prononcé à Cooper’s Institute contre le projet d’émancipation du général Banks (système ingénieux qui n’ôte de l’esclavage que le mot en faisant de tous les hommes noirs, de ceux même qui étaient déjà libres avant l’acte d’émancipation du président, les serfs et les bêtes de somme du gouvernement des États-Unis), le même orateur commence par rendre un hommage éclatant à Abraham Lincoln, « le premier des honnêtes gens du pays, » sauf ensuite à le traiter avec un sans-façon mêlé d’ironie qui montre que la politique ne peut obtenir de cet esprit dédaigneux et absolu que de maigres et hautaines concessions ; mais Wendell Phillips n’est dans le parti que la vigie placée au haut du mât pour crier terre, et ceux qui mettent la main à la manœuvre ont de bien autres ménagemens. L’accord est si parfait entre eux et la présidence qu’on a pu parler du général Fremont comme du successeur probable de M. Dayton à Paris. Le général dit à qui veut l’entendre qu’on lui a deux fois offert l’ambassade, et que deux fois il l’a refusée, ce qui donnerait à croire qu’après l’avoir désirée il s’est aperçu qu’on ne la lui donnera pas. Du reste, il n’est pas le seul qui se voie condamné à être désintéressé malgré lui et à se retrancher fièrement dans la grandeur d’âme. J’en sais un autre qui grille d’envie d’obtenir cette place, mais qui se console en disant qu’il est trop bon démocrate pour se laisser séduire aux faveurs d’un gouvernement corrompu.

Toujours est-il que les radicaux disposent déjà des ambassades ; si, comme on le pense, ils gratifient de cette vacance M. Fessenden ou M. Everett, c’est que leurs chefs n’ont pas voulu du gâteau pour eux-mêmes. Sans croire beaucoup peut-être à leur parfaite sagesse, je pense qu’ils peuvent rendre un grand service au pays en votant des lois au lieu de chercher des expédiens. Leur influence révolutionnaire ne peut manquer d’augmenter l’importance et l’autorité de la législature. Du jour où le congrès aura pris la suprématie incontestée à laquelle il aspire, la direction des partis parlementaires deviendra l’échelon du gouvernement, et le ministère ne sera plus qu’une délégation des assemblées. On dit beaucoup que l’ancien mécanisme du gouvernement est incompatible avec ce nouveau pouvoir, et que ni indépendance locale, ni constitution souveraine, ni système judiciaire régulateur ne peuvent subsister en face de cette souveraineté des chambres. Je n’en comprends pas, quant à moi, la raison ; il me semble logique que le pouvoir exécutif, agrandi dans ses attributions, soit diminué dans son indépendance, et qu’on lui mette un double mors en déliant ses entraves.


31 décembre.

La grande expédition de Wilmington a complètement échoué. Porter commandait la flotte, Butler l’armée de débarquement ; ni l’un ni l’autre n’avait le commandement suprême : ils se querellèrent aussitôt partis. Arrivés devant le fort Fisher, ils l’ont bombardé pendant vingt-quatre heures : on a tiré, je crois, vingt mille coups de canon ; puis le général Weitzel, descendu à terre avec 3,000 hommes, s’avança en reconnaissance jusqu’au pied de la forteresse, qu’une grêle de bombes fédérales tenait silencieuse et enfermée hermétiquement comme une tortue dans sa cuirasse. Quelques soldats sont montés sur le parapet : l’un d’eux est entré dans le fort et y a tué un aide-de-camp, dont il a ramené le cheval, C’était le moment d’un coup de main, ou bien l’entreprise même était insensée. Le général Weitzel voulait donner l’assaut ; mais les deux chefs étaient jaloux l’un de l’autre. Butler enfin manqua d’audace ; sans même quitter son navire, il envoya l’ordre à ses troupes de se rembarquer, puis il s’en retourna sans vergogne à son camp de la rivière James. Cependant Porter, resté seul, exhalait sa rage par un bombardement furieux et inutile, il écrivait à Butler une lettre presque outrageante ; mais à quoi bon ? A qui Butler avait-il désobéi ? La flotte persiste à brûler sa poudre : que de millions envolés en fumée ! On croirait que l’expérience des dernières années a dû instruire les Américains et leur apprendre qu’à la guerre au moins il faut une discipline et un maître. Le général Grant semble dans cette affaire n’avoir pas eu plus de prévoyance et d’initiative qu’un soliveau. On l’a appelé le boucher Grant ; on pourrait, après cette expédition plus ruineuse en poudre qu’en hommes, l’appeler l’artificier.

J’ai vu hier soir l’amiral Farragut chez M. Bancroft, le célèbre historien de la révolution des États-Unis. M. Bancroft est un vieillard raide, jaune, sec, maigre, avec des cheveux blancs, et dont l’apparence générale ne peut se traduire que par le mot anglais tough. Ce n’est peut-être pas un esprit très brillant ; mais ceux qui le connaissent me disent que rarement ils ont vu d’intelligence aussi active, aussi laborieuse, de mémoire aussi solide et de compréhension aussi universelle. Avec ses soixante-dix et tant d’années, on le voit tous les soirs dans le monde, gai, causant, d’humeur encore jeune ; il dicte tous les jours de longues improvisations et fit tout ce qui peut paraître dans l’ancien monde et dans le nouveau. Science, littérature, histoire, philologie, ethnologie, on peut lui parler de tout ; on le trouve toujours au courant et informé des idées nouvelles.

Quant à l’amiral Farragut, il parle peu : c’est un homme simple, dont la figure plaît par un front large et carré, un regard franc et énergique, une expression modeste et bienveillante. Il dit que Wilmington est à peu près imprenable par mer à cause des bas-fonds, qui ne permettent pas l’entrée de la rivière du cap Fear aux vaisseaux de guerre lourdement armés ; les coureurs de blocus, ces bâtimens minces et légers, peuvent seuls y passer à l’aise. On ne peut même pas bloquer toutes les embouchures. Au plus fort du feu, quatre blockade-runners pénétraient dans l’estuaire par des chenaux détournés. L’amiral croit pourtant que Wilmington tombera, mais à son tour, quand Sherman, remontant vers le nord et balayant l’ennemi du littoral, aura pris Charleston, et viendra fermer avec Grant le cercle de fer qui enlace Richmond. Là sera écrasée la dernière armée de la rébellion. Quant aux états de l’extrême sud, branches déjà séparées du tronc, ils tomberont comme des membres sans tête.

Les journaux de Richmond annoncent que l’armée de Lee est grosse d’un grand événement, et qu’elle va frapper un coup qui étonnera le monde. Elle semble en vérité s’étirer les membres et se secouer les épaules, comme un lutteur qui se prépare à quelque grand exercice musculaire. Les malheureux journalistes du sud sont depuis quelque temps si prodigues de charlatanisme que je crois bien que cette montagne accouchera d’une souris. On soupçonne que ce grand mouvement stratégique pourrait bien être l’évacuation de Richmond, où l’on ne trouve plus à vivre, et le déménagement du quartier-général de la rébellion, armée, président, gouvernement et gazettes officielles, à Danville, contrée plus riche et plus épargnée par la guerre. C’est le lièvre blessé qui se retire de gîte en gîte jusqu’à ce que les chiens le dévorent.

La fin de l’année ramène invariablement le déluge des statistiques. Les journaux constatent que l’année 1864 a été plus fertile que toute autre en accidens de chemins de fer. Les comptes tenus par le Herald donnent environ 500 tués sur place et au moins 2,000 blessés. Le total en paraît énorme, et je ne prétends pas dire que les chemins de fer américains soient sans reproche. Cependant, si vous considérez la multitude des voyageurs et l’immensité des distances, vous trouverez que la proportion des déchets n’est pas encore trop effrayante.

Vous voulez savoir la population des États-Unis en général et en détail celle des grandes villes ? Vous en demandez plus que les Américains n’en peuvent apprendre. Croyez-vous que la statistique soit régulière et scientifique aux États-Unis comme chez nous ? Où prenez-vous ces agens présens partout d’une administration centralisée ? Où prenez-vous ces recensemens exacts, consciencieux ? Où prenez-vous même, en Amérique, les registres de l’état civil [11] ? Songez un peu au désordre des administrations locales, à leur négligence, à leur manque d’unité ; songez aussi aux étonnantes fluctuations de la marée humaine qui envahit le sol du Nouveau-Monde. Parmi les bienfaits du self-government, il ne faut pas compter la statistique, science éminemment administrative, et qui ne peut fleurir que sous la cloche d’une centralisation hermétique. Allez en Chine ou en France, si vous voulez de belles additions symétriques et de beaux chiffres ronds. En Amérique, on fait de temps en temps [12], pour constater le progrès accompli, un recensement par à peu près, comme on jette la sonde sur un sable mouvant, ou comme on mesure, dans une mer troublée, la vitesse d’un vaisseau poussé à pleines voiles : mais les additions ne sont pas encore faites, ni les résultats rendus publics, que déjà l’inondation en a dépassé le niveau. Pour aujourd’hui et pour quelques années encore, on vit sur le recensement de 1860 ; mais quatre ou cinq ans pour l’Amérique, c’est un demi-siècle pour la France. C’est plus même qu’un demi-siècle, car si l’ensemble de la population n’a pas beaucoup augmenté peut-être, de grandes masses du moins s’y sont déplacées, et des villes, des contrées entières peuvent être sorties des solitudes.

Encore un mot : le système des passe-ports exaspère les deux frontières. Les Américains le pratiquent avec la dureté impitoyable de tous les gens qui sortent du régime de la liberté. Les passans quotidiens, les fermiers du pays, les conducteurs de chemins de fer, jusqu’à un enfant surpris sur la rive canadienne par la législation nouvelle, ont dû acheter des passe-ports. Les consuls américains, contre toute justice, les font payer en or et profitent du change. L’homme habitué à la liberté est le plus terrible de tous les instrumens de despotisme. Je suppose l’Amérique sous les lois françaises, et je frémis de l’oppression qu’elle en saurait tirer. Il faut un long usage du despotisme pour apprendre à en allonger la chaîne.


Dimanche 1er janvier 1865.

C’est demain le jour du grand coup de feu, le dimanche étant toujours consacré à l’immobilité et à l’ennui. Demain, toutes les femmes restent chez elles, parées de leurs plus beaux atours, et les hommes courent, comme des chevaux de fiacre, apportant, selon le degré de leur intimité, bonbons, bouquets, bijoux, ou leur seule présence et ce salut consacré : a happy new year ! pendant du salut de Noël : merry Christmas ! Partout des goûters ou luncheons attendent les visiteurs affairés, qui de dix heures du matin à sept heures du soir n’ont nul repos avant d’avoir fait leurs trois cents complimens de bonne année. Les femmes trônent en reines, couvertes comme des reliques de tous les joyaux de leur écrin. Et nul n’est dispensé de venir plier le genou devant elles : le grand-père infirme se fait traîner jusque chez sa petite-fille ; le père de famille va boire à la ronde les innombrables verres de vin de la bonne année, tandis qu’un millier d’étrangers viennent s’asseoir en procession à son foyer. Vous voyez que le jour de l’an n’est pas, comme chez nous, et comme en Angleterre le jour de Noël, une fête de famille ; c’est le thanksgiving day qui occupe cette place dans la vie américaine. Le jour de l’an est au contraire celui où l’on entasse toutes les politesses qu’on n’aura pas le temps ni la patience de faire durant l’année. Il appartenait bien à ces Américains utilitaires de dévouer ainsi une journée aux obligations du monde, et d’en faire une tâche sérieuse, un devoir impérieux et formel, afin de pouvoir vaquer le reste du temps à leurs affaires et à leurs plaisirs.

Pour moi, nouveau dans la société de New-York, j’en serai quitte pour environ vingt-cinq visites et vingt-cinq verres de sherry, que je trouverai moyen, bien entendu, d’escamoter adroitement. Celui qui a dit des Américains qu’ils étaient sobres ne les a vus qu’à la surface. S’ils boivent tant d’eau glacée dans les chemins de fer, c’est faute de mieux, et parce que le whiskey, les bitters, les punchs, les cocktails et drinks de toute nature ont allumé en eux un feu insatiable et inextinguible. Tous leurs grands et petits hommes, depuis Webster jusqu’à Douglas, ont besoin de cet ingrédient pour entretenir en eux la combustion vitale. Le général Grant, avant sa fortune, était connu dans l’Illinois pour un buveur émérite. Douglas, le petit géant de l’ouest, ne débuvait jamais. Les hommes de l’ouest en sont venus à ce point de solidité virile que les liqueurs, comme à Mithridate les poisons, ne leur font plus aucun mal, et que leur intelligence n’emprunte à l’élément alcoolique que sa violence, sans se laisser d’ailleurs ni ébranler ni obscurcir. Cette faculté, comme toutes nos facultés morales ou physiques, grandit avec l’usage, si bien que tel homme qui buvait modestement dans sa jeunesse se distingue dans son âge mûr, et peut espérer atteindre dans sa vieillesse au plus glorieux point de l’ivrognerie. M. Webster, qui d’ailleurs paraît avoir eu toute sorte de vices, a eu deux périodes dans son existence, marquées l’une par l’usage du vin, l’autre par celui de l’eau-de-vie. On dit : M. Webster avant qu’il eût perdu le goût du vin, comme on dit : Raphaël avant la Fornarine, et ceux même qui vénèrent sa mémoire ne croient pas la souiller en avouant ces petites faiblesses.

On dit aussi, — ce n’est pas moi qui parle, — que beaucoup de femmes ont un goût décidé pour la boisson économique de l’avenir, et qu’en liberté elles délaissent les vins fins de France ou d’Espagne pour ce fameux Bourbon-whiskey dont un brave Yankee demandait à un prince français de lui envoyer quelques bouteilles, pensant sans doute que les Bourbons étaient une famille enrichie par la fabrication de ce breuvage. J’ai bien vu l’autre jour en chemin de fer, première classe, un gentleman irlandais tirer de sa poche une bouteille d’eau-de-vie et en servir de grandes rasades à sa voisine, après quoi l’un et l’autre se sont mis à chiquer amicalement ; mais, Dieu merci, ce ne sont pas là les manières des salons. Les traces de rusticité que j’y relève encore s’y voilent et s’y déguisent sous les modes européennes, dont une foule d’Américains francisés, anglicisés ou cosmopolites donnent le ton à ceux qui ont grandi et vécu à l’ombre du City-Exchange ou de leur bureau enfumé de Wall, Beaver ou Pearl-street.

Ce n’en est pas moins une société d’attrait médiocre pour un homme d’habitudes-paisibles, ami des petits comités et des causeries du coin du feu. C’est un tourbillon plutôt qu’un monde, et le ralentissement que la guerre civile, les deuils privés des familles, la diminution aussi des fortunes, ont mis à ses amusemens ne les a rendus ni moins futiles ni plus intellectuels. La foule y est légère, bruyante, pleine de snobbisme et de vanité, prête à saluer humblement les gens qui se font valoir, mais très dédaigneuse de ceux qui n’affichent pas de prétentions ridicules. Le mot d’ordre est que New-York est le lieu le plus agréable du monde, et il faut se confondre en admirations pour ne pas être vu de mauvais œil. Voyons pourtant quels sont les élémens de ce monde si content de lui.

Les hommes, pour la plupart, vivent dans les affaires depuis leur enfance ; à peine âgés de quatorze ans, la finance les a dévorés, et l’on cite avec admiration, comme une rareté, ceux qui ont reçu ce qu’on appelle une collegiale education. Les femmes, livrées à elles-mêmes dès leur enfance, commencent de bonne heure cette recherche d’un mari qui les absorbe tout entières, et qui, surtout dans un pareil monde, exige plus de futilité, de falbalas et de charlatanisme extérieur que de culture et de valeur sérieuse. Ce ne sont point des sensitives, de poétiques rêveuses, de sentimentales moralistes, ni d’insouciantes chercheuses d’aventures ; ce sont des gens d’affaires calculateurs qui empruntent à la société où elles vivent un esprit positif et mercantile. Ces petites folles raisonnables, dont l’appareil extravagant rappelle celui de nos lionnes, jettent l’hameçon non pas pour le plaisir même de la pêche, mais pour le bénéfice. Etes-vous à marier, un essaim tourbillonnera de lui-même autour de vous. Semblez-vous au contraire de prise improbable et difficile, vous marchez dans un désert. Toutes ces demoiselles (et vous ne rencontrez nulle part que des demoiselles : le reste du monde féminin semble enterré d’avance dans le tombeau de la vie domestique), toutes ces demoiselles ont deux ou trois cavaliers à leurs trousses, et n’ont pas envie d’abandonner un tiens pour deux tu l’auras. On n’est pas admis dans le cercle intime à moins qu’on ne veuille prendre soi-même une part active au jeu. Il faut, pour se plaire dans le monde de New-York, pour ne pas s’y promener comme dans une foule étrangère, s’attacher volontairement à un char ou, pour employer une métaphore plus réaliste, à un cotillon quelconque. Alors vous ne le quittez plus ; vous le menez au parc, vous le conduisez dans le monde et l’en reconduisez, vous passez partout à sa suite comme un meuble indispensable, — jeu glissant et d’où vous pouvez sortir, suivant votre habileté et vos scrupules, voleur ou volé.

Ajoutez la fatigue, l’incommodité de ne pouvoir s’asseoir, puisque les femmes elles-mêmes restent debout, le vacarme enfin d’une conversation soutenue, non pas à demi-voix et discrètement comme chez nous, mais à pleins poumons et avec des éclats de voix plus dignes d’un meeting populaire que d’une soirée élégante, et vous concevrez pourquoi les bals américains me déplaisent. Les efforts qu’il faut faire, les cris qu’il faut y pousser pour être entendu, le retentissement dans un petit espace de deux cents voix déployées ébranleraient des nerfs accoutumés au feu de la mousqueterie ou au grondement continu des cent soixante-quinze bombes par minute lancées l’autre jour inutilement sur Fort-Fisher.

Ce monde tumultueux ne me trouve guère à son goût. J’aime mieux ne fréquenter qu’un petit nombre de maisons amies et de personnes distinguées, mais un peu sérieuses, qui me témoignent une bienveillance dont je voudrais pouvoir profiter plus souvent. Miss ***, une des belles de New-York, du reste une intelligente et gentille personne, m’a dit que le bruit courait que j’étais very wise, et que j’avais une vieille tête sur de jeunes épaules. Un sage de mon espèce ne saurait avoir part aux amusemens de ces joyeux écervelés, dont le grand plaisir, la grande affaire est sleigh-riding, c’est-à-dire d’aller en traîneau en gaie compagnie et de s’en retourner le soir, à fond de train, dans Fifth-Avenue, en faisant retentir les échos de leurs cris. Je n’en suis pas moins en ce moment le plus dissipé des hommes : c’est à peine si j’ai pu garder une soirée pour aller entendre, dans Hamlet, ce fameux acteur Booth dont on fait tant de bruit.


3 janvier.

J’ai fait hier près de quarante visites. Le juge R…, un homme d’autrefois, qui appartient à la vieille aristocratie hollandaise de la colonie, a voulu me présenter lui-même dans une foule de maisons nouvelles. Le soir je marchais encore, et je commençais à trouver fastidieuse cette course au clocher de douze heures. J’ai cependant pu distinguer les deux sociétés très diverses qui se partagent le monde de New-York. L’une, assez restreinte et parfois un peu fière a des allures dignes, sérieuses et légèrement surannées : c’est celle des anciens knickerbockers, descendans de la vieille bourgeoisie hollandaise, accrue des vieilles familles anglaises établies dans le pays ayant la révolution de l’indépendance et d’un certain nombre de familles récentes, mais à qui de vastes possessions ou de grandes richesses solidement assises tiennent lieu d’ancienneté. Cette espèce d’aristocratie territoriale possède encore, surtout dans la contre qui avoisine les rives de l’Hudson, de vieux manoirs, de grandes habitations de campagne et des terres presque princières dont le nombre va diminuant tous les jours. Elle vit à New-York dans de vastes hôtels à la mode anglaise, ornés avec un luxe sévère et garnis presque tous d’une galerie de tableaux, bons ou mauvais, comme dans les palais italiens. Elle a gardé un certain orgueil de race. Un jour, chez une dame de mes amies, un Anglais de bonne compagnie s’étant avisé de me dire, non sans quelque dédain « Vous savez qu’en Amérique on n’a pas d’ancêtres, » tout le monde cria haro sur l’impertinent. « Pas d’ancêtres ! dites-vous ; nous en avons autant que vous-mêmes. » Et ce n’était pas, je vous assure, fierté plébéienne offensée. Les mêmes gens faisaient la moue en me parlant d’un parvenu célèbre que pourtant ils recevaient chez eux.

L’autre société, bien plus nombreuse et souvent mêlée à l’autre est celle des financiers et des gens d’affaires. On voit souvent chez eux un luxe de mauvais aloi. Tout en aimant les choses solides ils ont du goût pour tout ce qui brille. Une dame *** s’obstine à m’appeler le comte malgré l’exhibition de ma carte très bourgeoise. Dans une maison historiée de Fifth-Avenue, Mme X…, une Écossaise d’assez basse extraction, femme d’un certain propriétaire et rédacteur en chef d’un des grands journaux de New-York, qui une des puissances politiques et financières du pays trônait chamarrée au fond d’un appartement somptueux, avec de brillantes corbeilles de fleurs à sa droite, un buffet surchargé de cristaux, de vermeil et de plats truffés à sa gauche. La profusion des vins et des viandes, l’accumulation des dorures et des corniches, les peinturlures criardes, toute la décoration lourde, gauche et parvenue de ses salons était d’accord avec l’extérieur fastueux de cette personne étrange, aux yeux hardis, à la parole intarissable et vulgaire, aux bras et au cou enchaînés de pierreries. Cependant il y défilait une procession d’hommes politiques et de chefs militaires qui venaient rendre leurs hommages intéressés au démon directeur du journal, et payer leur tribut de flatterie au Moloch infatué de la presse américaine. La dame du logis faisait retentir bien haut les noms de ses amis, le général D…, l’amiral F…, et tant d’autres qui ne dédaignaient pas d’y placer leurs égards à fonds perdus, mais à gros intérêts d’éloges imprimés. Il y a des divinités que le monde encense de peur d’en pâlir. X.., qui pour être un homme sans principes n’est pas un homme sans génie, a imaginé de publier une sorte de petit journal des théâtres où sont racontés tous les cancans de la ville, et qui lui sert de clé pour ouvrir à sa femme les portes de la bonne société ; mais, comme toujours, on murmure, on lève les épaules dès qu’ils ont le dos tourné.

Une autre maison de fraîche date est celle de M. Z…, ancien aubergiste, ancien directeur d’un grand hôtel de New-York qui porte encore son nom. Un soir j’entre dans une maison riche et sévère, dont le luxe exagéré ne gâtait pas l’harmonie. Je trouve là deux dames fort élégantes, de manières gracieuses et d’entretien charmant. L’une d’elles se met à chanter avec une voix peu puissante, peu passionnée, mais avec tout l’art qu’ont pu lui donner les leçons des meilleurs maîtres. Ces dames parlent français, ont longtemps vécu en Europe. La porte s’ouvre, et un vieillard un peu chancelant sur ses jambes goutteuses entre en s’appuyant sur une canne : habit noir, perruque du dernier bon ton, favoris teints à la Palmerston ; dans l’ensemble, l’air grave, courtois et un peu nul d’un vieux nobleman anglais alourdi par les années. En sortant, j’apprends que ce nabab a commencé par tenir une petite pension bourgeoise, et que sa femme, sa belle-sœur ont été l’une et l’autre factory-girls, simples ouvrières, à Lowell, dans le Massachusetts. On est allé à l’étranger laver dans les eaux du grand monde la tache originelle, et il est probable qu’on y retournera pour fuir les souvenirs importuns de ces humbles commencemens. Ces fortunes et ces métamorphoses sont plus fréquentés en Amérique que partout ailleurs. Grâce à l’éducation universelle et au sentiment général d’égalité qui y règne, on s’élève sans peine, sans combat ; on passe sans effort d’un milieu dans un autre. Il n’y a pas entre les nés et les parvenus cette ligne infranchissable, cet obstacle qu’oppose l’éducation première. Les femmes (comme c’est d’ailleurs par tout pays leur privilège) ont une flexibilité prodigieuse. Prenez une fille de ferme, et poussez-la dans un monde élevé ; vous en faites une dame en quelques mois.

En revanche, il y a parmi les hommes des exemples de rusticité obstinée, qui sont d’autant plus haïssables que nul ne s’en offense, et qu’ils traversent le monde comme une écurie, le chapeau sur la tête, les mains dans les poches et en gros souliers. On dit que l’or le plus neuf est le plus brillant. En général il a beau faire, il ne ressemble jamais qu’à du clinquant mis sur du plomb vil et pesant. Cet homme qui fait bonne figure aperçu de loin dans sa loge à l’opéra ou dans sa voiture au parc, tenant en main le fouet de sa profession primitive et les rênes de quatre chevaux fringans, ne sera, quand vous le verrez de près, qu’un rustre indécrottable, à peine descendu du siège de l’omnibus où il a commencé sa fortune. Vous le rencontrez, vous le saluez poliment, et bientôt vous vous détournez, las de dépenser la politesse même la plus économe sur cette terre brute et ingrate. Regardez un peu ses vêtemens, et vous le jugerez tout de suite : il est habillé grossièrement et se tient lourdement, comme un manœuvre, car le costume est une partie des manières, et la tournure, le langage se conforment toujours à la nature. Cet homme est M. Y…, qui a fait sa fortune dans les spéculations les plus véreuses, et qui semble lié de grande amitié avec de parfaits gentlemen aux façons prévenantes et gracieuses. Y… semble infatué de lui-même, et bien que des scrupuleux, qu’on regarde ici comme des dédaigneux surannés, refusent de le connaître, sa prétention est acceptée du grand nombre. Et voyez le préjugé (car la société américaine n’en est pas plus exempte qu’une autre), M. Z…, qui est un galant homme et un homme du monde, se voit opposer tous les jours son ancienne profession d’aubergiste. Celui-ci, s’étant enrichi dans les tripots, a conquis ses titres de noblesse, et, tout manant qu’il est demeuré, entre de plain-pied dans l’aristocratie des spéculateurs. Quel dommage qu’on ne fasse pas de barons en Amérique !


4 janvier.

Hier soir, à un bal somptueux où nous nous sentions un peu étrangers l’un et l’autre, mon ami M. *** m’entretenait de son prochain départ pour la Chine aussi froidement que s’il se fût agi d’aller de New-York à Philadelphie ou à Boston. Il y a dix ans, M. ***, qui appartient à une famille opulente et distinguée de la ville, fut envoyé, tout jeune encore, représenter à Hong-Kong une maison de commerce importante ; il venait l’année dernière, en congé de six mois, renouer connaissance avec son pays oublié et revoir les visages nouveaux de sa famille et de ses amis. Il retourne maintenant à son poste et ne sait pas trop s’il en reviendra jamais. Il y a peu de familles à New-York qui n’aient quelqu’un de leurs membres, je ne dis pas errant en voyageur dans quelque lointaine partie du monde, mais transplanté à demeure aux antipodes et devenu presque étranger à son pays. Ces épreuves s’acceptent avec une sagesse et un sang-froid incroyables. Vous savez l’histoire de ce père américain dont le fils, arrivant d’Australie, frappa inopinément à sa porte : il le reçut poliment, s’informa de sa santé, lui offrit un siège, et finit par l’inviter à dîner. — La famille américaine ressemble un peu à une couvée de moineaux : les petits s’en échappent dès qu’ils ont des plumes pour s’envoler et des ongles pour se défendre ; ils oublient le nid maternel, et souvent les parens eux-mêmes ne les connaissent plus. Ils ont eu la peine de les protéger dans leur faiblesse première ; mais, une fois cette tâche accomplie, leurs droits et leurs devoirs finissent en même temps. C’est la loi de la nature dans toute sa crudité naïve : l’association de la famille ne dure que tout juste autant qu’elle est indispensable à ses membres.

En revanche, si les parens donnent peu, ils exigent moins encore. La puissance paternelle n’a jamais été une loi bien rigoureuse dans la famille américaine, ni la docilité filiale une de ses plus grandes vertus. Les parens ne font rien non plus pour retenir l’autorité qui leur échappe, ni pour garder dans sa coquille l’oiseau emprisonné. Au contraire ils prennent plaisir à développer en lui l’instinct précoce de la liberté ; ils ont hâte de l’émanciper, soit qu’ils aiment à être débarrassés de bonne heure d’une charge importune, soit qu’il leur répugne d’exercer longtemps une espèce de royauté domestique, et qu’ils respectent outre mesure l’esprit d’indépendance dont ils sont possédés eux-mêmes. Le fait est que nulle part les enfans ne sont aussi libres, aussi hardis, aussi enfans terribles qu’en Amérique. Dans les lieux publics, en chemin de fer, vous les voyez courir, crier à tue-tête, grimper sur vos genoux, jouer avec vos breloques, épeler dans le livre que vous tenez à la main, vous parler familièrement sans que personne les rabroue. On ne les accable pas de ces discours, de ces préceptes, de ces belles leçons morales dont nous sommes si prodigues, et qui glissent à peu près comme de l’eau sur du verre. Ce n’est pas à dire pourtant qu’on emploie contre eux les moyens de conviction énergiques qui s’appellent la raison du plus fort : les Américains ont de tout temps réservé cela pour leurs nègres, race incorrigible et bestiale à qui l’on ne parle qu’à coups de bâton. Quant à leurs enfans et à leurs chevaux, ils les ont toujours traités avec douceur, comme des êtres intelligens et raisonnables en qui il fallait bien se garder d’éveiller l’instinct de la révolte. Ils comptent, pour former leur raison, sur l’expérience plutôt que sur les châtimens ; au lieu de les tenir pieds et poings liés jusqu’à l’âge d’homme, ils les laissent de bonne heure se heurter eux-mêmes aux choses. C’est cette éducation libre qui mûrit les Américains et développe en eux la raison pratique à un âge où chez nous elle sommeille encore sous les rêves et les illusions de l’adolescence. Chez nous, l’éducation intellectuelle précède l’éducation morale ; c’est le contraire ici, A douze ans, l’éducation morale des jeunes filles américaines est considérée comme faite : elles vont et viennent librement, souvent seules ; leurs idées pratiques semblent toutes formées, et l’usage veut même qu’elles soient déjà initiées à toutes les réalités de la vie. On ne les conduit pas par la main comme des aveugles, en leur ordonnant d’avoir toujours les yeux baissés, pour leur découvrir un jour brusquement l’horizon de la vie. On ne leur déguise rien de ce qu’il faut bien qu’elles apprennent, puisqu’elles doivent être seules maîtresses de leur destinée. Aussi la choisissent-elles sans illusion et sans ivresse, et quand viennent les dégoûts ou les épreuves, il faut bien qu’elles les supportent sans murmure, puisqu’elles ne peuvent accuser qu’elles-mêmes de leurs erreurs et de leurs déceptions.

Quant aux hommes, elle ne leur est pas moins salutaire, cette rude école de l’expérience et de la liberté. Sitôt qu’ils commencent à penser, les voilà aux prises avec les nécessités positives de la vie ; les affaires, les intérêts, les travaux assidus de la profession qu’ils ont prise les absorbent, les façonnent, les marquent d’une empreinte un peu grossière peut-être, mais les sauvent en même temps de ces agitations maladives des âmes inoccupées qui énervent le caractère et rendent l’esprit stérile. Ils n’ont pas encore vingt ans, et à l’âge où, chez nous, les jeunes hommes cherchent leur voie, tourmentent la muse indocile, ou bien nagent dans les vagues rêveries d’une philosophie apocalyptique, ils songent à s’établir, à prendre femme, à fonder pour leur compte une maison de banque ou de commerce, à quitter l’hospitalité provisoire du toit paternel.

Que devient pourtant la famille ? Elle dure tant que le même foyer la tient réunie ; mais elle se relâche dès qu’elle se disperse, car elle n’a point pour se maintenir le lien des héritages et des intérêts communs. Vous savez qu’en Amérique la liberté des testamens est illimitée ; la seule restriction que les lois y mettent est en faveur, non des enfans, mais des femmes. Dans l’état de New-York, où, sauf stipulation contraire du contrat de mariage, tous leurs biens meubles tombent dans le domaine commun, elles succèdent de droit à un tiers des biens immeubles du mari. Ailleurs, dans l’Illinois si je ne me trompe, elles gardent tous leurs biens et leur administration indépendante. Toujours est-il que le droit de la femme prime celui des enfans ; sauf la réserve accordée à la femme, le père fait de sa fortune tel emploi qu’il lui plaît : il peut déshériter ses enfans sans qu’ils aient le droit de se plaindre, et souvent il ne leur laisse qu’une moindre part de son héritage. Plus souvent il en avantage un seul au détriment des autres ; il laisse par exemple le gros de sa fortune, soit à l’aîné, soit à l’un quelconque de ses fils, et vous savez qu’au Massachusetts les propriétés foncières ne se divisent presque jamais : l’aîné prend la terre, les cadets entrent dans le commerce, dans l’industrie, dans les affaires, ou bien vont dans l’ouest se faire un patrimoine à eux. Le père de famille peut même établir une véritable substitution en faveur de l’aîné de sa race, limitée, il est vrai, à la seconde génération seulement et n’obligeant légalement que son héritier immédiat. Ainsi la loi américaine est aux antipodes de la loi française. Liberté des testamens, inégalité permise des partages, substitution même dans une certaine mesure, tout ce que la démocratie française condamne comme d’odieux vestiges de l’oppression féodale, la démocratie américaine l’autorise et le couvre du nom de la liberté. Ici encore, en matière de testamens et d’héritages, c’est toujours la même question qui se présente : laquelle des deux est la vraie démocratie, de celle que le goût de la liberté domine, ou de celle qui sacrifie la liberté même à un amour insatiable de l’égalité ?

Nous nous vantons volontiers en France d’être un des peuples les plus démocratiques du monde, si ce n’est le modèle même de la parfaite démocratie. Et pourtant, à y regarder de près, malgré le code civil, les principes de 89, l’admissibilité de tous aux emplois, voire le suffrage universel, nous n’avons guère répudié que de nom la tradition morale de l’ancienne monarchie. A la caste nobiliaire, déjà fortement battue en brèche au siècle dernier par les classes moyennes, s’est substituée la classe administrative et bourgeoise. Elle croit, par l’égalité des partages, avoir à jamais aboli l’esprit d’aristocratie de l’ancien régime, et elle n’a fait en réalité que le rendre populaire, le répandre, pour ainsi dire, dans tout le corps du peuple. Quel est le vice que nous reprochons, par exemple, à l’aristocratie anglaise ? C’est d’élever des prédestinés de la fortune qui n’ont rien à demander à leur travail, c’est d’entretenir en eux l’esprit d’oisiveté, l’égoïsme et l’orgueil. — Franchement est-ce que tous nos fils de familles bourgeoises, héritiers de trois mille livres de rente, ne sont pas de petits aristocrates manques ? Est-ce que l’oisiveté des bourgeois de province, qui moisissent dans les petites villes et ne connaissent d’autre emploi de leur vie que de tondre leurs métayers ou d’aller au café risquer le pain de leurs familles, est-ce que cette oisiveté misérable n’est pas un vice aristocratique ? Et quand nos jeunes gens, qu’on envoie dans les villes apprendre une profession libérale, se croient permis de ne rien faire, sous prétexte qu’ils ont le droit de dissiper d’avance leur part de l’héritage paternel, ne trouvez-vous pas qu’ils se donnent, à leur façon, des airs d’aristocrates et de marquis ?

Dira-t-on qu’il y a une union plus tendre entre le fils et le père quand la loi leur impose des droits et des devoirs mutuels ? Cela même est encore douteux : je les vois bien devant la loi marcher unis et inséparables, mais comme deux prisonniers liés à la même chaîne, non pas comme des amis qui se donnent la main. A supposer même que l’intérêt soit au fond le vrai mobile des affections humaines, croyez-vous qu’un fils respecte mieux son père, s’il le regarde comme un débiteur forcé que s’il n’en doit rien attendre, et s’il lui est tout au plus permis d’espérer de la tendresse paternelle ce que la loi ne lui a point donné ? Dans la famille française, le père n’est trop souvent aux yeux du fils que le dépositaire provisoire de son bien, l’homme d’affaires qui pour le moment règle ses comptes et qui bientôt devra les lui rendre. J’aime encore mieux la famille américaine, où le fils n’attend rien du père à moins qu’il ne l’ait mérité.

En Angleterre, pour un aristocrate, le droit d’aînesse fait vingt hommes de labeur et d’entreprise qui enrichissent leur pays. Les aînés eux-mêmes sont les protecteurs nés de la famille ; dans le rang élevé qu’ils occupent, l’opinion les oblige à faire un noble emploi de leur fortune et de leurs loisirs, et l’on ne peut certes pas dire qu’ils soient inutiles à leur pays. En France, nous avons à leur place vingt aristocrates râpés, qui vivent maigrement de leurs rentes et croiraient déroger en gagnant leur vie. Ils encombrent les antichambres du pouvoir et mendient l’aumône d’une petite place. On a raison de dire que l’administration est l’aristocratie de la France. A tout le moins, on y contracte tout le formalisme mesquin et tous les préjugés vaniteux des aristocraties. Il y a longtemps d’ailleurs que l’orgueil de ce qu’on appelait chez nous l’aristocratie était fondé non plus sur le sentiment de la force et de l’indépendance individuelle, mais sur l’esprit de cour, c’est-à-dire sur l’esprit d’antichambre ; la noblesse française n’était plus, révérence parler, qu’une domesticité élégante et privilégiée. La faveur en était la reine : elle l’est encore aujourd’hui. Elle était fière de sa livrée et de sa vie oisive : voyez de quel air un fonctionnaire toise un simple mortel, avec quel mépris superbe le chien de garde de la fable, l’honnête homme du XVIIe siècle, toujours vivant parmi nous, apostrophe le pauvre loup sauvage et affamé.

De même qu’autrefois on ne concevait pas de félicité plus grande que de servir la personne du roi, nous ne connaissons pas de plus grand honneur que d’être les instrumens de l’autorité. Nous aimons à nous appuyer sur elle, à en obtenir des privilèges, à nous distinguer des taillables pour faire partie des taillans, à prendre des airs de gouvernement, à entrer en un mot dans le nombre des élus. Et comme ce nombre est immense aujourd’hui, comme tout le monde a l’ambition d’y être, comme aussi la division et la modicité des fortunes en font une nécessité, il arrive que l’administration, ses candidats et ses invalides composent à peu près tout le peuple.

Bien des gens qui ont le nécessaire et pour ainsi dire le matériel de la vie, juste assez pour s’accoutumer à brouter leur pré sans travail, ont pourtant grand besoin d’un traitement qui les mette à l’aise. Ceux qui ont une fois participé aux grandeurs craignent de s’humilier en travaillant. Qu’y a-t-il donc de changé dans nos mœurs ? Rien, sinon le théâtre où nous déployons nos petitesses. Nous avons renversé l’appareil extérieur de l’aristocratie ; mais nous n’avons fait que multiplier ses ridicules et disséminer ses vices.

Prenons exemple de l’Amérique. Là du moins les hommes se font eux-mêmes, s’en honorent et ne sont estimés qu’à cette condition. Sans appui, sans privilège, sans espoir de sinécure ni de fortune acquise, ils ont appris à envisager sans crainte les luttes de la vie. Ils honorent le travail comme nous honorons l’oisiveté. Les jeunes gens les plus riches doivent prendre un métier : ils entrent dans le commerce, dans l’industrie ou dans le barreau, sans nécessité, sans vocation, seulement pour obéir à l’opinion publique. Tout Américain se fait gloire de savoir gagner tout seul avec sa propre vie celle de sa femme et de ses enfans : vous lui feriez injure, si vous en doutiez. Tour à tour avocat ou charpentier, journaliste ou négociant, maître d’école ou ministre, garçon tailleur ou président des États-Unis, il est partout à sa place et ne se plaindra jamais de sa condition. Voilà la vraie démocratie, celle qui fait des hommes libres et des citoyens : la nôtre fait des hommes qui aiment l’égalité par jalousie, mais dont la faiblesse envieuse a peur de la liberté.


5 janvier.

On a ce matin des nouvelles curieuses de Savannah. Le gouvernement des États-Unis y est revenu comme dans son domaine ; l’agent des postes, l’agent du trésor y ont immédiatement repris leurs fonctions. Les messageries Adams sont rentrées dans le bureau qu’elles occupaient avant la guerre et ont enregistré en quatre jours 300,000 dollars de marchandises. On dirait, tant le retour du passé paraît facile, que le temps écoulé n’a pas marqué sa trace. Les habitans acceptent sans arrière-pensée la suprématie de l’Union. La fortune de la guerre, en les faisant tomber aux mains de l’ennemi, les dispense de continuer plus longtemps l’hypocrisie du patriotisme confédéré. Us demandent à reprendre leur ancien commerce, à soulager leurs pauvres, à conserver leur gouvernement municipal, et le général Sherman, respectant tous leurs droits, ne leur enlevant que la liberté momentanée de la presse (pourquoi ? je n’en sais rien, car quel mal peut-elle lui faire ?), leur offre même, s’ils trouvent son joug insupportable, de les faire transporter aux lignes ennemies. Un meeting général des citoyens, convoqué par le maire Arnold, affirme unanimement leur volonté de demeurer fidèles. Leurs résolutions, comparées aux diatribes insensées que publiaient peu de jours auparavant les journaux de la ville, montrent bien tout ce qu’il y a de faux courage et de bravade officielle dans l’arrogante attitude des confédérés.


« Considérant que, par la fortune de la guerre et la reddition de la ville, Savannah rentre sous l’autorité des États-Unis…, nous, peuple de Savannah, en assemblée générale, avons résolu :

« Que nous acceptons notre position, et, suivant les termes du président des États-Unis, voulons obtenir la paix en déposant les armes et en nous soumettant au gouvernement national sous l’empire de la constitution, laissant d’ailleurs toute question indécise au pacifique jugement des lois, des négociations et des votes……

« Que d’ailleurs nous ne prenons point le rôle d’une ville conquise qui demande merci à son vainqueur mais que nous réclamons les immunités et les privilèges énoncés dans la proclamation et le message du président des États-Unis et dans la législation du congrès relative à notre situation présente, — et qu’en retour d’une stricte observance des lois des États-Unis nous demandons pour nos personnes et nos biens la protection que ces lois nous accordent……

« Que nous requérons avec respect son excellence le gouverneur de convoquer une convention du peuple de la Géorgie pour décider s’il entend que la guerre continue entre les deux sections de notre pays. »


Tels sont les hommes que l’on représente comme prêts à mourir plutôt que de céder à l’abomination d’une union nouvelle avec les Yankees ! De son côté, le peuple du nord leur tend une main secourable : il veut les soumettre, et non les humilier. Le général Sherman nourrit les habitans affamés de Savannah. La municipalité envoie à New-York le colonel Allen acheter des vivres et des vêtemens payables en riz, sous la garantie de la ville de Savannah. La chambre de commerce de New-York refuse tout paiement et ouvre d’elle-même une souscription ; Boston déjà organise des meetings ; partout on veut contribuer à cette charité fraternelle. Ce pardon généreux est en même temps une politique habile : la cité reconquise, à mesure qu’elle reprendra vie, deviendra comme un foyer d’unionisme. La vieille rivalité de Charleston et de Savannah pourra être utilement exploitée. Quand son port sera rouvert, quand son commerce refleurira, quand de toutes parts les produits agricoles du sud afflueront sur ses marchés, Savannah s’applaudira d’avoir changé de maîtres et verra avec joie la jalousie de sa rivale ruinée. La Géorgie suivra l’exemple de sa métropole commerciale, et le gouverneur Brown se décidera enfin à mériter les accusations qu’on ne lui épargne pas à Richmond.

On lui reprochait récemment, dans le congrès rebelle, d’avoir exempté du service militaire 15,000 hommes qui seraient d’un bon service à Richmond. Brown répond très fièrement que, s’il a un reproche à se faire, c’est d’avoir trop cédé aux exigences du despotisme militaire et trop laissé fouler aux pieds les lois de son état. Si la Géorgie, au lieu d’envoyer le ban et l’arrière-ban de sa population mâle au secours de la Virginie, avait fermé l’oreille aux appels du président, Sherman ne l’aurait pas envahie, dévastée et à demi conquise. Il convient mal aux législateurs de Richmond de se plaindre de la Géorgie après l’avoir dépouillée de son dernier homme et livrée sans défense à l’ennemi. Elle a envoyé cinquante régimens périr sur de lointains champs de bataille, et ces 15,000 hommes qu’on lui reproche d’avoir gardés pour elle, qui à présent sont toute sa milice, se composent de vieillards et d’enfans, La loi n’enrôle que les hommes valides de seize à cinquante ans. Il y en a 800 à peine qui aient l’âge du service, et ceux-là sont des prêtres, des juges, des fonctionnaires de l’état, indispensables au gouvernement de leur pays et légalement exemptés. La Géorgie ne souffrira pas qu’on détruise son gouvernement, qu’on enrôle ses législateurs, qu’on ferme ses cours de justice ; elle s’est armée pour le maintien de ses libertés, et elle saura bien les défendre.

Telles sont les deux factions qui se disputent les restes mutilés de la confédération rebelle. On peut, en l’étreignant d’une main puissante, brider le pays pour une dernière bataille, et prolonger une lutte inutile au prix d’un effort gigantesque. La Virginie n’a pas, à la vérité, 600 hommes blancs désarmés ; mais il lui reste ses nègres à immoler. Le gouvernement ne paie qu’un cinquième des réquisitions qu’il extorque : il lui reste à ne rien payer du tout. Le commerce hasardeux du blocus a enrichi quelques négocians : on songe à confisquer leurs navires, à monopoliser leur commerce, à en accaparer les profits. Alors, avec les noirs saisis et enrôlés malgré leurs maîtres, on frapperait un grand coup sur le Maryland, sur la Pensylvanie, peut-être sur Washington, après quoi, si l’on échouait, il faudrait se rendre, se faire tuer ou mourir de faim. Voilà ce qu’on attend du général Lee ; d’autres aiment mieux voir en lui le pacificateur réservé par la Providence. On sait que « le vieux Virginien » n’a été entraîné dans l’insurrection que par un sentiment de fidélité chevaleresque et de patriotisme égaré. Aura-t-il à présent le courage de s’avouer vaincu ? En tout cas, la ruine des rebelles est proche. « Jamais, dit Burke, une nationalité n’a été soumise, » et les sudistes s’encouragent en invoquant cette pensée ; mais il s’agit de savoir s’ils ont eu le temps de fonder une nation. Je sais bien qu’aujourd’hui les nationalités sont à la mode et qu’avec ce mot sonore on a réponse à tout. L’esclavage est sans doute une institution bien odieuse ; mais que voulez-vous ? l’esclavage est une cause nationale ! Il n’en faut pas davantage pour embarrasser la grande multitude des esprits qui se nourrissent de mots sans idées.

Admettons, je le veux bien, qu’une nationalité soit une chose inviolable lorsqu’elle a ses racines lointaines dans l’histoire ; au moins lui faut-il le temps de se former : elle ne s’improvise pas en quatre ans. On dit, non sans raison, que celle des États-Unis se forme encore, et Davis, qui prétend en avoir fait une, en sent déjà le faisceau se briser dans ses mains. La reconstruction est loin d’être aussi difficile qu’on se l’est figuré. Il y a sans doute entre les deux sociétés des différences profondes d’intérêts et de coutumes : il y en a moins, à tout prendre, qu’entre le Gascon et le Flamand, l’Alsacien et le Breton, ou les peuples de la Haute et de la Basse-Italie. Ce sont des intérêts matériels et des passions sociales qui les ont désunies : l’esclavage, en un mot, était le seul obstacle à l’Union. Cet obstacle une fois levé, le même intérêt qui les a désunies les rapproche ; leur antagonisme doit finir avec la matière même de leur dispute. Pour le peuple américain provoqué, la guerre était le seul parti possible, le seul qui convînt à sa dignité et lui donnât le droit de se dire une nation ; mais c’est une question de savoir si, même sans la guerre, l’unité nationale n’aurait pas triomphé. La politique des amis du sud, qui conseillaient hypocritement la tolérance du fait accompli, aurait bien pu à la fin tourner contre eux. C’est ce que prédisait M. Pendleton le jour où il adjurait l’assemblée de dire tendrement adieu aux états rebelles et d’attendre que, comme l’enfant prodigue, ils revinssent au bercail. Sa prophétie était moins fausse qu’il ne le croyait lui-même, car si une confédération maîtresse de l’ouest, maîtresse du Maryland, de Washington, du Kentucky, resserrant les anciens États-Unis entre le Mississipi, les grands lacs et la ligne de Mason et Dixon, eût bientôt absorbé les états du nord, une rébellion bloquée entre l’Océan, le Mississipi et la ligne indécise du Potomac eût bientôt dépéri. Supposez une paix durable, les relations rétablies, le mélange inévitable de ces populations de même race, et leur parenté naturelle aurait promptement repris ses droits.

Les violences même de cette guerre n’ont pu creuser entre les combattans l’abîme d’une haine nationale ; au contraire elles en détruisent la cause matérielle, sans inspirer, quoi qu’on en dise, aux révoltés cette force morale incalculable qui relève les peuples terrassés. Il se découvre parmi les rebelles beaucoup d’unionistes cachés, pour qui la conquête est une délivrance. Combien de prisonniers se sont échappes du sud par la secrète assistance de ces amis inconnus ! Le général Sherman a trouvé dans Savannah nombre d’officiers fédéraux hébergés et recelés par les familles. Les montagnes de la Caroline du nord abritent tout un peuple de déserteurs et de conscrits réfractaires. C’est en vain que les fanatiques débitent des fables puériles : — les Yankees brûlent les enfans, outragent les femmes. Sherman, comme Pharaon, a donné l’ordre exprès d’égorger tous les mâles. — Ces folies ont le crédit qu’elles méritent, et la rébellion s’éteint partout où l’armée victorieuse a passé.

Comme toutes les guerres civiles où la passion plutôt que l’obéissance a poussé les hommes, cette lutte a été implacable et féroce. Le caractère américain et sa brutalité proverbiale m’en expliquent suffisamment les excès. Nous-mêmes, il n’y a pas cent ans encore, nous avons éprouvé à quelles extrémités criminelles une guerre civile et sociale peut pousser un peuple dont on vante l’humanité. Nos massacres de la Vendée, nos noyades de la Bretagne, nos mitraillades et nos échafauds n’ont pas empêché pourtant qu’au fond nous ne fussions un même peuple, exaspéré un jour contre lui-même par les convulsions d’une grande métamorphose, et que, sauf une poignée d’émigrés morts en exil, la France au lendemain de la révolution ne se soit retrouvée tout entière et aussi unie que par le passé. Les guerres civiles ensanglantent, démembrent, mais ne détruisent jamais : plus cruelles, elles sont aussi plus vite oubliées. La nationalité anglaise n’a-t-elle pas résisté à des siècles de guerre civile ? L’Italie, si longtemps disparue du nombre des nations, ne recouvre-t-elle pas aujourd’hui, comme par miracle, l’unité et la vie ? Je crois plus que jamais à l’unité naturelle des États-Unis ; je les crois géographiquement, moralement et politiquement indivisibles. Comme les nouveaux territoires, les états du sud se repeupleront après la guerre d’habitans venus de toutes les parties de l’Union ; les hommes libres du nord apporteront leurs bras et leurs capitaux sur la terre conquise à l’esclavage, et « l’éternelle antipathie » de ces deux races prétendues hostiles se dissipera avec la fumée des incendies et des canonnades.

On raconte qu’en entrant à Milledgeville 300 soldats se sont assemblés au state-house pour reconstruire à leur façon l’état de Géorgie. Ils nommèrent une législature, un gouverneur, un ministère, et jusqu’à des députés au congrès. Des résolutions furent votées : on proclama unanimement que la sécession était a damned piece of nonsense, après quoi l’assemblée se dispersa, ayant rendu un état à l’Union. Le gouverneur était de l’Ohio, le ministre d’état du New-Hampshire ; les sénateurs, l’un d’Illinois, l’autre de New-York : tous les états étaient représentés dans cet abrégé de gouvernement. Cette mascarade est l’image vraie de la restauration qui suivra la conquête.


ERNEST DUVERGIER DE HAURANNE.

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1865
  2. Voyez, sur le système de la conscription, la Revue du 1er septembre 1865.
  3. Une des banques de Philadelphie a pu distribuer ainsi à ses actionnaires un dividende de 110 pour 100.
  4. Le nombre des banques nationales s’est énormément accru depuis l’année dernière. On n’en compte pas moins de 1,600 aujourd’hui, et la réforme de M. Chase est désormais un fait accompli.
  5. Voyez la Revue du 15 août 1865.
  6. On sait qu’aujourd’hui la reprise des paiemens en espèces est devenue certaine, bien qu’elle ne puisse être immédiate. C’est l’honneur de l’administration républicaine et de son ministre des finances, M. Mac-Culloch, de vouloir acquitter jusqu’au bout les promesses du trésor. Les démocrates voudraient qu’on instituât simplement un fonds de réserve pour garantir la valeur du papier et une dotation annuelle pour l’amortissement de la dette ; ils espèrent par là éviter les lourdes taxes qu’il faudrait lever pour effectuer le remboursement rapide que souhaitent les républicains. C’est le parti des expansionistes, dirigé aujourd’hui par M. John Van Buren. Au contraire les contractionistes, avec M. Mac-Culloch, sont d’avis qu’il faut retirer le papier-monnaie de la circulation, maintenir de gros impôts, et racheter chaque année ce qu’on pourra de la dette nationale. Dans son dernier rapport au congrès, M. Mac-Culloch se déclare pour la révocation ultérieure du legal tender act, qui a institué le papier-monnaie. Il recommande au congrès de démonétiser d’abord à leur échéance les compound interest notes, espèces d’obligations portant intérêt qui ne sont qu’une forme déguisée du papier-monnaie. Il lui demande en revanche la faculté d’émettre à discrétion de l’emprunt 6 pour 100, dont le produit sera affecté au rachat des compound interest notes, et conseille en général le remboursement graduel de la dette à son échéance. En même temps la chambre a passé une résolution pour condamner à l’avance toute proposition tendant à répudier la dette, qui est aujourd’hui de 2 milliards 714 millions de dollars. Quant aux revenus actuels, on les évalue à 396 millions de dollars, plus de 2 milliards de francs. Le peuple américain, qui paie on outre des taxes locales au moins aussi lourdes, ne se sent pourtant pas écrasé : il tient à faire mentir les prédictions de banqueroute. S’il persiste dans sa résolution courageuse, il aura donné l’exemple d’une probité bien rare et d’un sentiment d’honneur qu’on n’a pas coutume d’attribuer aux nations démocratiques.
  7. C’est la même politique que les radicaux soutiennent encore aujourd’hui contre la politique plus douce de reconstruction adoptée par le président Johnson. Les radicaux veulent imposer manu militari aux états du sud toutes les réformes qu’ils jugent nécessaires à l’honneur national et à la sécurité publique, et au premier rang desquelles ils mettent le suffrage des noirs. Le président, sans réprouver toutes leurs idées, pense qu’il faut laisser les états du sud accomplir eux-mêmes les réformes qu’on leur demande. Les radicaux voudraient agir : M. Johnson se contente de parler en maître et de dicter aux états du sud les conditions indispensables de leur retour à l’Union.
  8. M. Henri Ward Beecher, prédicateur et orateur abolitioniste, frère de Mme Beecher Stowe, l’auteur du roman célèbre la Case de l’Oncle Tom.
  9. Depuis les derniers troubles d’Irlande, les fenians ont achevé de déchirer le voile qui couvrait leurs secrètes menées. Ils se sont constitués en république élective, sur le modèle de la république des États-Unis. Ils ont nommé un congrès, qu’on a vu siéger dernièrement à Philadelphie, et un président, qui est le colonel O’Mahoney ; ils ont émis un emprunt remboursable après l’établissement de la république d’Irlande, organisé une armée, acheté même à New-York un capitole, où ils ont installé leur gouvernement au milieu de tout l’appareil d’une souveraineté de théâtre. Ils parlent tous les jours de faire une descente en Irlande, où ils ont de nombreux affiliés, et d’en balayer « les myrmidons de la tyrannie anglaise. » Le Herald, qui se fait leur journal officiel, prophétise qu’avant un an d’ici l’Angleterre sera devenue une république. Les choses en restent là, et tandis que le produit de l’emprunt se gaspille d’avance en préparatifs extravagans, les pauvres gens à qui l’on a fait un devoir patriotique d’y engager leurs économies risquent fort de ne les recouvrer jamais. On accuse le gouvernement américain de complicité secrète avec les fenians. Ce reproche est injuste. C’est bien sur leur requête que le président Johnson a mis en liberté le fameux John Mitchell, un des chefs de l’insurrection irlandaise de 1848, compromis depuis dans la rébellion des états du sud ; mais le gouvernement n’a cessé de les décourager par ses conseils et de démentir les bruits d’alliance complaisamment répandus par leurs chefs. Il n’a aucun désir d’entrer en lutte avec l’Angleterre, et peut-être aurait-il déjà mis à la raison ces énergumènes, s’il n’était forcé de ménager l’opinion publique. Il faut se rappeler enfin que l’on jouit en Amérique d’une liberté de réunion et d’association illimitée. Dans ce pays, où tout le monde porte un revolver chargé dans sa poche, ce n’est pas un crime de revêtir un uniforme et de parader dans les rues le fusil sur l’épaule. Le président n’a pas le droit de gêner des citoyens dans l’exercice de leur liberté naturelle, à moins qu’ils ne compromettent Sérieusement la paix publique, et ce serait faire trop d’honneur aux fenians que de les supposer dangereux.
  10. « C’est un parfait gentleman, mais d’une politesse pénible. »
  11. Les registres des décès et des naissances doivent être tenus par les clergymen des diverses communions et régularisés par le juge de paix. Ce dernier délivre aussi des actes de notoriété fondés sur la déclaration des témoins. Ce système imparfait donne lieu souvent à de grands désordres.
  12. Les recensemens généraux ont lieu aux États-Unis tous les dix ans.