Hurrah !!!/Chapitre VI

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche



CHAPITRE VI.


CONSIDÉRATIONS


SUR LA TRANSFORMATION EN GÉNÉRAL, LA NAISSANCE ET LA MORT, LA DÉCOMPOSITION CADAVÉRIQUE, LA DISSOCIATION DES ÉLÉMENTS SOCIAUX, LA RÉVOLUTION, LA GUERRE, LES FLÉAUX ET L’INVASION.


« Un corps ne peut s’engendrer ni périr ;
il passe sous divers états sucessifs
auxquels nous donnons différents noms »
Hobbes

« Les jours de l’homme sont comme
l’herbe ; il germe comme la fleur du
champ : le vent passe sur elle, elle n’y
est plus, et même on ne reconnaît plus
sa place. »
Le Psalmiste


§ 1. — SUR LA TRANSFORMATION EN GÉNÉRAL


I.   Il y a dans notre intelligence une unité de mesure applicable à toutes choses, que nous les considérions dans l’espace ou dans le temps. Cette unité de mesure intellectuelle, c’est la comparaison. Au moyen d’elle, nous groupons les connaissances acquises sur les objets les plus divers, en rapprochant chacun d’eux, par son caractère prédominant, de ceux qui lui ressemblent le plus.

Les résultats de cette opération intellectuelle si généralement usitée, il a plu aux philosophes de les appeler concepts fondamentaux, catégories d’entendement monades, séries analogiques, etc., etc. Conservons-leur le nom de filiation d’idées, beaucoup moins effrayant pour les hommes de bon sens. En vérité, les philosophes dégoûteraient tout le monde de penser. En passant par leurs cerveaux, les plus simples opérations intellectuelles se rétrécissent jusqu’au système, se compliquent jusqu’à la nomenclature, répugnent enfin comme tout ce qui est École et Discipline.

Vous tous qui savez réfléchir, hommes, continuez à suivre le cours de vos pensées ; elles vous guideront mieux que la Philosophie. — Tout ce qui est dans les livres est découvert, et vous ne savez même pas tout ce qui reste à découvrir dans votre tête. Interrogez donc souvent votre tête.


II.   Dans mes considérations sur la Fatalité, je disais : Une solidarité générale enchaîne tous les objets de la nature ; — ils exercent les uns sur les autres des réactions constantes ; — le plus fort joue le rôle de la Fatalité par rapport à ceux qui sont plus faibles que lui.

Dans ces aperçus sur la Transformation, si je disais : Tous les objets sont reliés dans une révolution générale ; — ils se transforment sans exception les uns par les autres ; — le plus durable joue le rôle de la Fatalité vis-à-vis de ceux qui sont plus éphémères que lui ;

.... Je traduirais la première de mes deux phrases par la seconde.— Car les réactions que les corps exercent les uns sur les autres entraînent leur déplacement. Et le déplacement d’un seul corps ne saurait être connu sans celui de tous les autres.

Je donnerais encore de cette même phrase une traduction fidèle si je disais : Une existence indiscontinue est le partage de tous les êtres ; — ils vivent et meurent tour à tour ; — le plus éternel vit de tous les autres et les voit tous mourir avant lui ; — mais tous les autres vivent aussi de lui, et à son tour il meurt quand ils l’ont épuisé lentement ?

D’où il suit que les notions que j’acquiers sur le temps sont analogues à celles que j’acquiers sur l’espace ; que la théorie de la Révolution continue est corrélative à celle de la Circulation continue ; — que, si j’appelle Fatalité la force plus générale que nous, je dois aussi donner ce nom à la force plus durable que nous ;— que ce qui est plus durable que nous est plus fort que nous, au même titre que ce qui est plus grand ; par conséquent, que ce qui dure plus que nous est notre Caucase, notre boulet, notre Dieu, notre Ennemi !

Dès le début de ces lignes sur la transformation, je me heurte donc à l’hypothèse de Dieu, comme il m’était arrivé de le faire en dissertant sur la Fatalité. Inévitable mais mauvaise rencontre que celle-là ! Dieu m’enterre comme il m’enveloppe, et bien qu’il me soit encore inconnu, je ne puis nier qu’il soit plus infini que moi.

Faut-il démontrer aux Civilisés par l’absurde qu’il y a dans l’univers une force supérieure à l’homme en durée comme en grandeur, mais que l’homme n’est cependant pas annulé par cette force ? C’est vraiment ce à quoi m’oblige le faux amour-propre que mettent mes contemporains à nier la Fatalité et à tirer vanité de leur soi-disant Libre-arbitre exclusif, illimité.

N’est-t-il pas vrai qu’une seule classe d’êtres ne peut suffire au mouvement universel ? N’est-il pas également vrai que pas une classe d’êtres ne peut faire défaut à ce mouvement ? — D’où il suit, appliquant ces données à l’homme, qu’il tient sa place dans le monde, mais qu’il n’y tient que sa place ; — qu’il ne commande pas à tout, mais qu’il ne dépend pas non plus de tout ; — qu’il n’est ni Dieu ni néant ; — qu’il n’est pas éternel, mais qu’il est viable pour un temps.

N’est-il pas également vrai que les germes ne sont pas éternels, qu’ils se reproduisent incessamment par le travail transformateur, et par suite, qu’une seule espèce de transformations ou de créations ne peut constituer le mouvement éternel ? D’où résulte que la Création qui a produit l’homme actuel n’est ni la première ni la dernière de toutes. Car alors l’homme actuel, étant le premier et le dernier, serait l’Éternel Dieu. Or l’homme a beaucoup à faire encore pour découvrir Dieu.

D’où il suit que la forme actuelle de l’homme étant temporaire, et sa virtualité d’existence infinie, l’homme doit se transformer, se renouveler et se reproduire indéfiniment pour accomplir sa destinée.

La première preuve de la nécessité de la Transformation, je la tire donc de la spécialité d’action de chaque être dans sa sphère, spécialité que j’ai démontré, dans mes considérations sur la Fatalité.

Et je reproduis, sur la Transformation en général, les conclusions que je donnais dans mon livre de la Révolution dans l’Homme et dans la Société.

« La transformation est une loi universelle ; aucune de ses conséquences ne peut être éludée par nous ;

» L’homme, la société, le monde que nous habitons sont des êtres finis, mais ils tendent à l’infini, et réalisent cette tendance en se transformant indéfiniment, c’est-à-dire en changeant sans cesse de rapports avec ce qui les environne. »

Et pour ce qui a rapport à l’Europe actuelle, je dis :

Ce qui est vrai de l’homme est également vrai de la société.

La forme sociale actuelle étant temporaire et la virtualité de l’existence humaine infinie, l’humanité doit changer de forme sociale pour accomplir ses destinées.

L’Occident civilisé n’est pas la première des transformations humanitaires ; il ne sera pas la dernière. L’Occident n’est pas éternel.

L’Occident civilisé sera donc transformé.

La Russie étant plus étendue, moins âgée et par conséquent plus durable que l’Occident, il est fatal qu’elle enterre l’Occident de même qu’il est fatal qu’elle l’enveloppe et le domine.

Ce qui est fort dans l’espace est fort dans le temps. Nous faisons le Dieu de nos hypothèses illimité, éternel et tout-puissant. Mais l’absolu-Dieu de notre imagination n’est qu’un rêve ; nous ne concevons Dieu que relativement. — Le Dieu relatif russe, fatalement envahisseur, est, pour l’Europe actuelle, la véritable, l’imminente Fatalité.


III.   Le Mouvement, c’est la seule notion philosophique que nous puissions abstraire ; c’est ce que nous savons imaginer encore de plus absolu ; c’est le salut suprême, éternel !

Pourquoi l’homme nierait-il l’universelle loi de la Transformation ? De ce qu’il l’admettrait, ses aspirations au bonheur seraient-elles détruites ? La vie, telle qu’elle nous est faite par la société actuelle, nous semble-t-elle donc si précieuse que nous ne puissions nous habituer à l’idée de la quitter ? Nous paraît-elle si fortunée que, sous quelque forme et dans quelque milieu que nous renaissions, nous craignions d’être plus malheureux encore ? Mais !... qui donc, librement consulté, voudrait s’éterniser sous sa forme présente ?

En quoi notre orgueil serait-il si grandement offensé par la nécessité de subir cette loi générale ? Les plus grands des mondes n’y sont-ils pas soumis comme le grain de sable du désert et la libellule des ruisseaux ? La Révolution dispose absolument de tout : du ciel et de la terre, de la cime des monts et de l’abîme des eaux.

Notre univers échappera-t-il plus à la loi fatale que le dernier des atomes ? Non. Il rentrera dans le système solaire dont il dépend, et puis en ressortira sous une forme nouvelle, de même que l’homme rentre dans la terre, sa mère bien-aimée, consolatrice, et puis s’en relève sous mille aspects divers.

Et quand je dis cela de notre univers, c’est-à-dire de la plus grande notion que je puisse acquérir au moyen de mes connaissances finies, l’analogie me contraint à le dire aussi de tous les univers dont je ne sais même pas le nombre.

L’homme redoute-t-il cette transformation parce qu’il se croit indispensable à l’ordre général ? Cependant la suppression d’un homme dans une famille ne condamne pas cette famille à mourir. La disparition d’une ville, d’une nation, d’un continent, d’une planète, d’un système solaire n’entraîne pas la ruine des milieux qui les contenaient. La partie ne détruit pas le tout. L’arbre, privé de quelques-uns de ses rameaux, les remplace et ne cesse pas de vivre.

L’homme se plaint-il de ce que le moment de cette transformation qui lui déchire le cœur arrive plus vite pour lui que pour beaucoup d’autres êtres ? Mais qu’il regarde autour de lui, et tout d abord il verra que des milliers de créatures sont moins durables que lui-même. Et que peuvent-elles faire, les pauvres, contre cette inéluctable et juste loi de la Fatalité ?

Notre milieu dure plus que nous, c’est vrai. Mais si ce milieu est fécond en transformations, il s’épuise ; s’il use beaucoup d’êtres, il s’use proportionnellement lui-même. Chaque coup frappé par lui sur nous se répercute en lui, car lui-même doit lutter constamment contre la résistance d’univers plus forts, et cette résistance affaiblit d’autant la puissance dont il peut disposer contre nous. Le milieu qui se renouvelle souvent court plus vite à sa destinée, mais aussi à sa mort, que celui qui se renouvelle peu. Il vit tout autant, mais il dure moins, parce qu’il dépense plus à la fois.

La victoire que le milieu universel remporte d’abord sur nous, nous la remportons ensuite sur le milieu universel.

Pour se rendre un compte exact de cette justice distributive établie entre l’univers et nous, il ne faut pas considérer l’homme et la société isolés de leur race, ce que nous faisons trop souvent ; il faut se représenter l’espèce humaine dans la continuité de ses générations passées et dans la virtualité de ses générations à venir.

Envisagée à ce point de vue, la race humaine forme un tout indéfini dans le temps. L’Univers, d’autre part, est un tout indéfini dans l’espace, au moyen de la cohésion de tous les objets qui le constituent. Tels sont les deux termes de la contradiction posée devant nous.

Dans la lutte engagée entre lui et nous, l’univers, en renversant des générations d’hommes les unes sur les autres, ne remporte ainsi sur l’humanité que des victoires de détail — dans le temps. — De même nous, au moyen des métaux et des puissances élémentaires successivement utilisés par nos découvertes, nous vainquons l’univers en détail — dans l’espace.

Bien souvent, la force universelle se sert de l’homme pour détruire l’homme. C’est la seule occupation que je voie, pour ma part, aux despotes, généraux, banquiers, juges, geôliers, bourreaux, exploiteurs, briffaulx, cagots, caffards, seigneurs et maîtres. Mais aussi, souvent, la force humaine, par les efforts de son intelligence ou de son travail, tourne la puissance de l’univers contre lui-même.

Que l’homme se console donc de son éphémère durée en songeant que l’univers n’est que relativement plus fort que lui ; — que si l’univers le transforme dans le présent, lui, l’homme, transformera l’univers dans l’avenir, et que le dernier de ses neveux bouleversera le monde terrestre et l’aura bientôt recréé d’après les découvertes de son génie.

Oui, nos découvertes de plus en plus audacieuses opéreront cette transformation successive de notre globe. Ne l’avons-nous pas tellement altéré déjà par le fer, le feu, la vapeur et l’eau, qu’un homme primitif, s’il pouvait revenir parmi nous, croirait au passage d’un déluge universel ? Qui pourrait dire que les révolutions des continents ne s’opèrent pas ainsi, et que le dernier être campé sur eux n’est pas le Dieu qui les transforme en s’épuisant lui-même ?

L’univers et l’homme combattent avec des armes différentes dans cette grande lutte de la vie, mais leurs succès se balancent. Le triomphe réel, c’est la prolongation de la vie générale par l’équilibre des victoires et des défaites des deux adversaires.

Que l’homme supporte donc l’action plus forte de l’univers, encouragé par cet espoir de la victoire future ; qu’il la supporte comme le soldat, la marche et les fatigues qui le conduisent aux triomphes lointains. — La vie est une guerre sans trêve.

Mais la Révolution, c’est l’Inconnu, et la terreur de l’Inconnu nous donne la chair de poule, chantent pieusement les bonnes âmes bourgeoises. — Stupides bipèdes ! Mais l’Inconnu, c’est l’espérance ; le Connu, c’est le Désespoir ou tout au moins l’Ennui !

D’où je conclus :

Je ne me raidis pas contre la prochaine transformation des peuples ; j’affirme qu’elle est utile ; je l’attends comme une délivrance. J’ai déchiré la carte d’Europe entre mes dents.

Je végète en Civilisation ; je n’y suis ni heureux ni libre. Pourquoi donc souhaiterais-je que cet ordre homicide fût conservé ?

La France et l’Occident, seraient-ils les plus grands peuples du monde, n’échapperont pas à la loi de transformation subie par les univers. L’Europe balancera la France et l’Occident d’un seul haussement de ses épaules larges, et poursuivra glorieusement sa carrière au milieu des mondes soulagés [1].

Il n’est pas d’hommes, il n’est pas de nations éternellement indispensables. Autour de nous le sol est couvert des ossements des plus grands hommes et des débris des plus grands peuples. Le Temps les foule sous ses pieds sonores comme nous les herbes du chemin. Les reliques sacrées du Parthénon ont passé par les poches de lord Elgin et sont ensevelies maintenant dans les avares tenèbres du British Museum. La place de la Révolution a bu aussi avidement le sang d’André Chénier que celui de Louis Capet et du citoyen Chaumette. Qu’ont à répondre à la voix des siècles les patriotes frrrançais, réclamant l’immortalité pour leur noble nation ?... Un couplet de la Marseillaise, sans doute ou du Chant du Départ pour la Syrie ! Par saint Denis ! je trouve le moment propice pour chanter la gloire française !

D’ailleurs, si l’Orient pénètre l’Occident par sa force matérielle, l’Occident pénétrera l’Orient par sa puissance intellectuelle, par sa lente influence civilisatrice. Ce sera le choc en retour de l’invasion. Car la transformation ethnographique est un échange dans lequel chaque peuple joue son rôle et prend sa part.

Toute transformation est un renouvellement, et l’Occident gagnera tout autant que l’Orient à être renouvelé. Dans le même temps que la Force universelle se servira du bras de la Russie pour détruire le Monopole, la Force sociale se servira de l’intelligence de l’Occident pour faire disparaître la Barbarie.


IV.   Il faut bien nous persuader que l’Ordre universel est un état d’équilibre et non pas d’immobilité. Il n’y aurait eu fixité générale des êtres que si la nature eût sacrifié le mouvement propre à chacun d’eux à la solidarité commune. Ainsi aurait procédé M. Étienne Cabet ; mais il en va tout autrement dans l’univers. Les êtres y jouissent d’une liberté d’action limitée seulement par les exigences de la solidarité générale ; ils peuvent jouer les uns sur les autres, même le lithophyte, même la pierre. Le monde, grâce à je ne sais qui ! n’est pas fait à l’imitation de Nauvoo, tandis que Nauvoo devrait être fait à l’imitation du monde dont il subit les lois, bon gré, mal gré.

L’Ordre universel, l’ordre humanitaire sont deux équilibres. Or, tout équilibre est plus ou moins instable et subit des modifications plus ou moins fréquentes. D’où résulte que l’équilibre universel est souvent changé par les mouvements des objets qui le constituent. D’où résulte encore que chaque objet est forcé de s’accommoder à nouveau sur ces dérangements, et que cette nécessité se renouvelle d’autant plus souvent pour un être qu’il est placé plus bas dans l’échelle générale.

Ce système de transformations continues est le seul possible, parce que lui seul tient compte de la double propriété que possèdent les corps d’être libres individuellement, et universellement solidaires. La Transformation est donc inéluctable, et le mouvement de circulation qu’elle imprime d’autant plus accéléré qu’on l’observe dans des sphères plus restreintes.

L’homme en particulier, s’il peut occasionner, par un seul de ses mouvements, une immense révolution parmi des êtres plus faibles actuellement que lui, l’homme est contraint en retour de subir les révolutions que déterminent les mouvements des êtres actuellement plus forts que lui. Le vaniteux roi de la création devra s’incliner, comme Pyrrhus, jusqu’à la tombe, devant la supériorité momentanée de la tuile, et la France fière baiser les éperons d’or de Napoléon-le-Flegmatique !

Absolument parlant, aucun être n’est plus fort ni plus durable que les autres. Le plus imperceptible et le plus inanimé de tous peut causer la mort de l’homme, de même que l’homme finit par détruire des êtres beaucoup plus puissants que lui. Si l’on pouvait faire la somme des transformations universelles, on trouverait bien certainement que, pour un être quelconque, les pertes et les gains occasionnés par la transformation se balancent.

C’est donc bien faussement qu’au point de vue même de notre égoïsme, nous appelons perturbations, cataclysmes, désastres et déluges les révolutions d’ordre général, la Naissance, la Mort et les modifications de toutes sortes qui surviennent dans les rapports entre l’homme et l’univers. J’appelle ces mouvements des rétablissements d’équilibre, des crises salutaires, des conservations.

Quand un changement quelconque s’opère dans l’ordre universel, chacun des êtres que ce changement comprend et surprend n’est plus dans son état d’équilibre ; il faut qu’il y soit remis. Alors, il arrive de deux choses l’une : ou bien la crise révolutionnaire parvient à rétablir l’être menacé dans les rapports qu’il avait auparavant, ou bien elle l’altère plus ou moins profondément pour l’engager dans des combinaisons nouvelles. Et cette altération peut aller jusqu’à la décomposition complète, jusqu’à la Mort, c’est-à-dire non plus à une réparation, mais à une transformation totale qui renouvelle entièrement l’être. La plus complète des transformations, la Mort, n’est dans le fond que la plus féconde des rénovations. La Nature, économe de forces, cherche tout d’abord à faire la part du feu et de la putréfaction, à sacrifier la partie au tout, car la partie est plus facile à refaire que le tout. Mais quand elle ne peut obtenir ce résultat, elle pulvérise le tout.

Quand nous parlons de révolutions, nous ne comprenons sous ce nom que les crises qui se passent dans notre petit monde ; c’est pourquoi nous disons que les révolutions nous sont funestes. Mais si nous nous élevons par la pensée à la notion des révolutions générales, nous verrons qu’elles déversent sur l’ensemble des êtres une somme égale de biens et de maux. Si les révolutions que nous subissons nous sont nuisibles, celles que les autres objets subissent nous sont favorables. Que deviendrait l’homme au milieu de l’univers, si l’univers, ne se modifiant jamais, opposait un obstacle invincible à sa liberté d’action, à sa soif de découvertes, aux nécessités de son existence ?

L’homme ne peut pas se dérober à la transformation. Que, par nécessité ou volontairement, un individu s’isole de ses semblables, et au bout d’un certain temps, il s’apercevra de tout ce qu’il perd en dehors du mouvement social. S’il s’est cru assez riche pour se passer de tous rapports de travail avec le monde, il prendra de l’obésité, et peu à peu l’intelligence sera étouffée en lui par la matière. S’il s’est cru assez fort de son droit pour se tenir en dehors de toutes relations contractuelles, son orgueil grandira dans la solitude aux dépens de sa santé chaque jour altérée par les privations qu’il endure ; il deviendra haineux, irascible, ambitieux dans le vide, et dupe de quelques intrigants qui affecteront les mêmes antipathies que lui. Aujourd’hui ni rois ni proscrits ne peuvent se dérober à la solidarité dans le Mal. — Ah ! quand donc viendra, pour nous, l’inévitable solidarité dans le Bien !

L’homme n’échappera donc pas à l’action du milieu social, même en se détachant de lui ; au contraire, il en souffrira bien davantage encore. Car il sera beaucoup plus isolé pour résister à tous les agents de destruction qui le menacent, et il aura cependant gardé la même constitution accessible à tous.

Ainsi la graine, emportée par les vents sur un rocher désert, germe et produit une plante, pour peu qu’elle trouve assez de poussière pour la recouvrir. Mais elle souffre plus de la rage des éléments que celles qui sont tombées en sol fécond. Elle souffre, la pauvre graine, pour la propagation de son espèce ? Pourquoi ses ailes membraneuses ont-elles donné plus de prise aux vents ? Pourquoi était-elle plus belle et plus forte que les autres ? Elle a été choisie pour les épreuves parce qu’on porte ordinairement la peine de ses qualités. Cela est prouvé par les migrations des plantes et les déportations des hommes. Malheur ! malheur sur l’exilé !

Je conclus :

L’Europe du dix-neuvième siècle est en état d’équilibre, mais non d’immobilité. Pour se conserver, elle doit subir une transformation générale.

De cette transformation résultera, pour tous les peuples européens, le bien-être, et pour chacun d’eux la liberté. La vie n’est possible que dans ces conditions.

Si, depuis Charlemagne, les races franco-saxonnes ont pu faire reconnaître aux nations méridionales la suprématie de la force, en quoi serait-il plus monstrueux que de nouveaux barbares infligeassent aux nations franco-saxonnes la peine du talion ? Le mouvement universel ne lient pas compte des vanités et des chauvinismes.

Les institutions civilisées de l’Occident et les ressources matérielles de l’Orient n’étant pas disposées pour nous faire vivre, l’Europe actuelle ne peut renaître que par la plus complète des rénovations, par la Mort !


V.   Des forces supérieures et fatales imposent à tout être la nécessité de se transformer. L’homme est tenu d’harmoniser son mouvement fini et spécial sur un mouvement plus infini et plus général. À son libre arbitre est laissée seulement la faculté de s’accommoder le mieux qu’il peut sur les transformations qu’il subit.

Je définis toute révolution une crise vitale. Et cette crise se produit dans les sociétés chaque fois que des besoins nouveaux se manifestent et ne sont plus satisfaits par des ressources anciennes. Une révolution, c’est l’harmonisation des besoins et des ressources, l’utilisation des forces, la satisfaction des désirs.

Qu’on se persuade que la Révolution est utile à la société comme la crise à l’homme. La société ne peut rester immobile au milieu du monde en mouvement. Quand des obstacles s’opposent à son évolution, ils provoquent en elle un effort extraordinaire de la puissance vitale. Si la Crise manquait à l’Humanité, elle succomberait par défaut de développement et d’harmonie avec le milieu qui l’entoure.

La Crise, c’est la Souffrance, mais c’est aussi le Salut. « Il faut bien le dire : le Progrès jusqu’ici naquit du sang et des larmes : les révolutions ne s’ouvrent qu’en déchirant. » Voilà ce qu’écrit la rédaction du journal l’Homme, malgré son inébranlable confiance dans l’initiative lentement progressive et pacifique de la nation française, de la bourgeoisie occidentale, de l’imprimerie et de la vapeur !

Et moi je dis à mes semblables : Si vous ne voulez pas accepter la révolution, alors suicidez-vous. Car toute votre vie est une révolution péniblement marquée par le passage d’un âge à un autre âge, d’un sentiment, d’une occupation à des sentiments et des occupations autres. Tous les jours vos tissus se renouvellent et vos fonctions s’harmonisent sur cette incessante transformation. Croître, décroître, procréer, vivre enfin, ce sont autant de manifestations révolutionnaires. Tous les actes de votre vie sont horriblement anarchiques, conservateurs de l’espèce, destructeurs de votre individu, et par conséquent révolutionnaires. Les projets que vous formez, les espérances que vous concevez sont révolutionnaires aussi. Vos aspirations vers l’avenir sont des conspirations contre l’ordre et les pouvoirs établis.

Tout ce qui n’est pas le présent, vous l’appelez Désordre. L’ordre vous semble incompatible avec tout ce qui doit arriver dans l’avenir. Jusqu’ici vous vous êtes efforcé de confondre la notion d’ordre avec celle d’Immobilité, tandis qu’il faut l’identifier avec celle de Révolution. Car l’Ordre qui satisfait une société, à une époque, devient le Désordre à une autre époque, alors que cette société s’est modifiée dans sa population et dans ses tendances.

Et qu’est-ce donc en définitive que l’Ordre ? C’est le maintien de la vie et de ses fonctions : voilà tout. En vérité, pourvu que l’homme vive et qu’il vive heureux, peu lui importent les divisions, définitions et considérations qu’établissent les philosophes sur les principes de la vie. Nous n’avons pas à craindre que l’humanité manque jamais d’ordre ; cela supposerait qu’elle peut se suicider. Parce que les peuples subissent des révolutions, voit-on qu’ils disparaissent ? Moi, je prétends qu’ils existent bien davantage, pourvu que ces révolutions ne soient pas seulement des agitations superficielles.

Dans notre monde infime, les révolutions reviendront régulièrement comme parmi les sphères immenses répandues au milieu des espaces éthérés. Sur les cimes de nos montagnes, elles brilleront au matin comme le grand ouvrier couvert d’or, le Soleil, qui se lève pour son travail accoutumé ! Et nous, plus consolés, nous les appellerons sur notre existence triste comme les rayons du jour et les pavots du sommeil, comme l’inspiration et la prière, comme les regards des étoiles et les rosées des cieux ! Alors, les fleurs deviendront plus suaves à l’abeille, l’herbe meilleure aux troupeaux, le vin, le froment et les beaux fruits des arbres plus abondants pour l’homme ! Alors la joie ne sera plus débauche ; l’amour, calcul ; et la santé, continuelle convalescence ! Alors, les enfants naîtront sans germes de maladies, et les vieillards, arrivant sur le bord de leurs tombes, béniront l’existence qu’ils quittent et celle qui leur ouvre sa voie resplendissante ! !


VI.   Nous avons peur de tout ce qui est plus grand que nous : et cependant nous sommes forcés de vivre dans tout ce qui est plus grand que nous. N’est-il pas très-préjudiciable aux hommes de croire que la terre leur manquera s’ils viennent à se remuer ? Voit-on que rien perde l’équilibre parce que tout se meut ? La crainte de mourir nous condamnera-t-elle donc à une immobilité stupide ? De toute sa science, l’Humanité ne doit-elle jamais retirer que la Peur ?

Mais encore même qu’en changeant de rapports il nous arrivât de tomber, tout ce qui tombe ne se redresse-t-il pas ? Encore même que nous dussions mourir, tout ce qui meurt ne renaît-il pas ? — La source de la vie est intarissable.

Et enfin, le jour où la terre devra nous manquer et notre race s’éteindre, nous ne conjurerons pas ce cataclysme : je l’affirme sur la Géologie, qui est l’histoire des victimes de l’universelle Révolution. Et l’on ne récusera pas le témoignage des fossiles : la parole n’ayant pas éte donnée aux morts, ils ne peuvent déguiser leur pensée.

Suivons donc le mouvement, ou le mouvement passera sur nous et nous laissera stériles. Je ne vois pas ce que l’homme eût gagné à soutenir que la pierre et le fer ne sont pas durs, et à se briser la tête contre, au lieu de reconnaître leurs propriétés et de rechercher des moyens pour les vaincre.


VII.   Je conclus :

L’Europe entre dans une crise qui doit lui rendre un mouvement social compatible avec son existence.

Cette crise nous sauvera de la mort. Nous la subirons complète, parce que nous nous débattrons avant de succomber, et qu’en temps de révolution, tout mouvement concourt au but final.

Cette crise fera cesser le Désordre présent et préparera l’avènement de l’Ordre à venir.

Au surplus, dût-elle amener l’anéantissement de notre espèce, nous ne pourrions pas conjurer si l’Ordre universel réclame la mort de l’Homme.

Pour nous, il n’est qu’un moyen de n’être pas broyés par cette Révolution, c’est de courir au-devant d’elle, de nous précipiter au milieu du désordre, des armées et des fléaux, enfin de nous frayer, tête baissée, passage à travers le Mal !




§ 2. — GÉNÉRALITÉS SUR LES RÉVOLUTIONS


I.   J’ai déjà établi que révolutionner signifie retourner et contradictoirement conserver [2].

Tant pis pour ceux qui ont besoin et qui ne se sentent pas le courage nécessaire à un pareil travail ! Tant pis pour ceux qui souffrent et n’osent pas prêcher l’extermination et l’incendie ! Tant pis pour ceux qui se prétendent intelligents et ne comprennent pas que la Civilisation, c’est l’Injustice, le Malheur et le Désordre ; et que la retourner, c’est faire de la Justice, du Bonheur et de l’Ordre.

Chez les Crétois, les peuples les plus éclairés de cette Grèce antique tant admirée par nous, les lois enjoignaient aux citoyens de se lever contre les magistrats quand les magistrats transgressaient les lois. Ainsi le principe de la révolution continue était inoculé dans l’organisme social. Une pareille disposition légale vaut mieux à elle seule que tous les très-savants codes et toutes les déclarations possibles des droits de l’homme et du citoyen. — Les civilisés, au contraire, se vantent, avec J. de Maistre, d’être contre-révolutionnaires, c’est-à-dire contraires à la révolution. Retenez bien cela, déshérités ! — « Les ouvriers d’iniquité fleurissent comme l’herbe. »

Démolir, détruire, ces grands mots, si terribles pour les esprits superficiels, ne signifient rien de plus que retourner et conserver, quand l’action qu’il expriment doit s’appliquer à un état de choses défectueux et lui en substituer un autre. Démolir une chose, ce n’est jamais l’anéantir ; c’est changer ses conditions d’équilibre et rendre à un usage meilleur des matériaux non employés. Ce qui paraît perdu dans les échanges partiels n’est jamais égaré dans l’universel échange. Sachons élever notre esprit à ces considérations d’ordre supérieur.


II.   Les premiers seront les derniers, a dit le Christ, le plus sublime des hommes, le grand prophète qui comprit le mieux le travail des révolutions, le Christ qui n’était pas savant, et dont les paroles confondaient les docteurs ! Vous, prêtres et gouvernants, qui vivez de l’exploitation de l’Évangile, que voulait dire celui qui annonçait que les premiers seraient les derniers et qu’il était venu sur terre pour apporter la Discorde ? Ne donnait-il pas à entendre par là que révolutionner la société, c’est la retourner pour la conserver, comme on le fait d’un vieil habit ? Voulait-il l’anéantir d’aventure, et l’ordre social dont il a été le précurseur, l’ordre révolutionnaire chrétien, n’a-t-il pas conservé tout ce qui était utile aux sociétés ? A-t-il fait disparaître autre chose que ce qui leur était nuisible ?


III.   Je le répète aux réactionnaires et aux démagogues de mon temps : on ne comble pas le gouffre des révolutions. Ce gouffre est toujours altéré de sang, toujours avide de chairs palpitantes ; il est immanent, permanent dans l’humanité, congénère à elle ; il engloutira le dernier homme comme il a englouti le premier. — Que les vieux partis bénissent les Cosaques et les invoquent pour sauver la Civilisation aux abois ; que les nouveaux les maudissent et les défient de pénétrer au cœur de l’Occident : les Cosaques n’en viendront pas moins sur Paris à leur jour, à leur heure, et n’en raseront pas moins ce que la terre se refuse à supporter davantage.


IV.   J’ai étendu tout autour de moi des bras désespérés. Et tout autour de moi et jusque sous mes pieds j’ai senti tout ébranlé par l’extrême division de la propriété et du capital par l’effrayante multiplication des convoitises et des détresses. J’ai vu que tous les hommes tendaient au Bourgeoisisme et toutes les classes à la Ruine. Et je me suis écrié : La plaie, la plaie grise est sur cette génération. Moi, chirurgien réprouvé, je la sonderai avec la férocité du juge qui digère ou du brigand à jeun. Alors, j’ai parcouru du regard les cimes des montagnes d’Orient et les arêtes des vagues lointaines dévorées par les feux du soleil levant. Et j’ai distingué avec peine une faible lumière, pareille à celle vers laquelle coururent les images d’Orient. Et alors, des profondeurs de mon âme, ce cri s’est échappé : « Il n’y aura plus de révolution en Europe tant que les Cosaques ne descendront pas. Qu’ils viennent et qu’il soient bénis ! Ne sont-ils pas nos frères ? »

La Révolution a deux faces, dont l’une est tournée vers le Passé, et l’autre vers l’Avenir. C’est le Janus antique qui vit toujours, en temps de paix comme en temps de guerre. Nos pères ont travaillé pour nous, et nous travaillons pour nos neveux ; l’œuvre de chaque génération entre toujours dans la grande œuvre de l’Humanité. Une nation n’est rien qu’un des anneaux de la chaîne infinie qui rattache les temps et les races. Tous les hommes sont faits de sang, et tous les anneaux, de fer.


V.   Hélas ! pauvres mortels, que faisons-nous contre la Révolution ? Pendant que nous l’analysons et la définissons, elle nous emporte dans son orbe éternel, et nous sommes bien forcés de l’accepter et de nous y accommoder de notre mieux. Les gouvernants qui décrètent contre les révolutions et les généraux qui les sabrent ressemblent fort aux fourmis qui transportent, à grands efforts de reins, des brins de paille, et croient, par leur travail, modifier l’ordre de l’univers. Ceux qui provoquent les révolutions et ceux qui les refoulent ne sont que des instruments ; le fait révolutionnaire n’est qu’un brillant feu d’artifice qui fait resplendir davantage la tradition résumée la veille, poursuivie le lendemain.


VI.   Je ne sache pas d’événement au monde sur lequel les hommes aient aussi peu d’influence que sur la venue d’une révolution profonde. Les vaines impatiences des oppositions ne la hâtent pas davantage que ne la retardent les aveugles fureurs des gouvernements. Si les politiques purs avaient observé comme moi combien il faut de temps à la maladie pour désorganiser une partie de notre corps, et combien à la convalescence pour réparer ce désordre, ils dépenseraient moins d’argent, républicains contre monarchistes, à entretenir des mouchards.


VII.   Toute société a une phase d’accroissement et une phase de décroissance. Dans la première, ses forces se concentrent ; dans la seconde, elles se dissocient. Dans la première, cette société résume la tradition ; dans la seconde, elle prodigue l’utopie.

La phase de décroissance des nations est en creux, leur phase d’accroissement est en relief. Je veux dire que tant que les nations sont jeunes, elles travaillent avec des forces indomptées et inventent, tandis que, quand elles sont vieilles, elles perdent successivement tout ce qu’elles ont créé, parce que de plus jeunes s’en emparent. Les institutions des peuples vieillis sont les moules dans lesquels passent les institutions des peuples neufs ; l’empreinte de l’avenir est prise sur le relief du passé. — Les idées sont les biens les plus précieux des générations ; elles restent en héritage dans l’humanité.


VII.   On ne peut assigner à l’Humanité ni durée certaine ni caractères fixes ; sur ce point, tout est doute : nous ne savons rien de nous-mêmes que relativement. D’où résulte qu’on ne peut pas affirmer qu’il y ait eu création, qu’il y aura jugement dernier ; qu’il ait existé une sauvagerie complète, que nous soyons en civilisation absolue, non plus qu’il y aura jamais socialisme définitif.

Le Progrès est un mirage qui recule à mesure que nous avançons. La Perfection est une amorce jetée devant nos convoitises vaniteuses pour nous faire supporter plus patiemment les épreuves de l’existence. Au moyen de ces deux mots, cependant, les philosophes conduisent les hommes et les rois les gouvernent.

Je ne prétends point que les idées de Progrès et de Perfection soient fausses dans leur essence, je les crois utiles, au contraire quand elles sont maintenues dans des limites relatives. C’est pourquoi je veux établir que ce ne sont que des aspirations et les dépouiller ainsi de ce qu’elles ont de dangereux pour nous.

L’idée trop exclusive de Progrès devient dangereuse en ce que l’homme ne se rend plus compte du rôle souvent révolutionnaire d’agents plus forts que lui, en ce qu’il s’oppose à leur action, veut faire da se et n’accepte pas tous les moyens qui peuvent le conduire à son but. Également, l’idée trop absolue de Perfection est nuisible en ce que l’homme ne fait point cas de la force virtuelle de la Pensée et de la Découverte, en ce qu’il les combat au nom de la tradition et se prive de leur concours.

Oui, l’homme progresse ; mais tout aussi progresse dans l’univers. Quand on dit que l’homme tend au progrès, il ne faut donc pas entendre par là qu’il puisse marcher à l’avant-garde de tous les êtres, et se dérober ainsi à la solidarité générale. Car tous les autres êtres s’efforcent aussi de primer sur ce qui les entoure. Il en résulte qu’en réalité l’homme ne fait que s’équilibrer dans son milieu ; qu’il rend au progrès indéfini, et que cette aspiration est utile, mais qu’il n’obtient jamais plus que de vivre au jour le jour, de joindre les deux bouts.

Oui encore, si on le compare à ce qu’il était primitivement, l’homme s’est perfectionné. Mais tout aussi, dans la nature, se perfectionne. Quand on parle de perfection humaine, il ne faut donc pas entendre par cette expression que l’homme soit assez supérieur aux autres êtres pour pouvoir rester en arrière tandis qu’il avancent. Le parfait, l’achevé est toujours derrière nous, jamais nous ne le réalisons, parce que les désirs excités en nous par le milieu qui nous entoure exigent toujours de notre part de nouveaux efforts d’harmonisation.


IX.   La notion de progrès absolu est exclusive de l’intervention de toute force dans les affaires humaines ; c’est l’erreur des hommes d’opposition. La notion de perfection absolue est exclusive de l’intervention de toute idée ; c’est l’erreur des hommes de pouvoir.

La notion de Perfection absolue représentant le Passé, et la notion de Progrès absolu représentant l’Avenir, il est nécessaire que ces deux termes soient conciliés dans la solution de la vie de chaque jour. Car la Révolution ne se fait que par pénétration des éléments qui paraissent le plus contradictoires ; le Présent n’est rien qu’une chaîne au moyen de laquelle l’Avenir remorque le Passé.

Mais ces deux notions existant dans notre esprit et traduisant des aspirations incompressibles de notre nature, il importe de fixer le rôle des hommes de Progrès et d’Opposition, et celui des hommes de Perfection ou de Conservation.

Qu’ils exercent, les uns et les autres, leur influence spéciale. Que ceux qui ne trouvent de compensation au présent que par leurs aspirations, que ceux-là sachent bien cependant que tout ce qui est à faire n’est encore que pensée, et que la Pensée ne peut donner qu’une force morale. Qu’ils ne veuillent pas entreprendre ou conseiller le rôle de la force ; qu’ils ne tentent pas de réformer la société dans son organisme dès le jour où ils en sont convaincus qu’elle était modifiable théoriquement. Qu’ils se gardent bien de s’épuiser en stériles efforts pour créer une force déjà toute formée dans le monde, et qui accomplira la révolution nécessitée par les besoins du temps. J’insiste sur ce rôle si mal compris jusqu’à présent par les oppositions, afin qu’elles se persuadent qu’elles se sont rendues inaptes à accomplir le rôle de la Force dès qu’elles ont choisi celui de l’Idée.

Que les hommes satisfaits du présent poussent, au contraire, aussi loin que possible les ressources de l’organisme civilisé ; qu’ils exagèrent ses forces mécaniques, mais qu’ils n’oublient pas que tout ce qui existe déjà n’est après tout que fait accompli et ne peut rien donner qu’une force maternelle. Qu’à l’instar des grands industriels de nos jours, ils ne s’imaginent pas créer parce qu’ils exploitent une création ; qu’ils ne nous présentent pas des résultats pour des opinions, et de la statistique pour des idées. Ils se sont déclarés nuls pour raisonner du jour où ils n’ont plus fait qu’agir. L’action tue la pensée.

Que d’impatiences fiévreuses, combien d’insurrections sanglantes a déchaînées sur nous l’idée fausse d’un Progrès illimité ! Que d’inerties craintives, que de résistances acharnées a engendrées la pensée décevante d’une Perfection absolue ! Que de victimes sacrifiées dans tous les temps à ces deux utopies si utiles philosophiquement et socialement si pleines de dangers ! Hélas ! c’est les pieds dans le sang que l’Humanité parcourut sa voie jusqu’à ce jour. Efforçons-nous de rendre les révolutions moins altérées d’un liquide aussi précieux.


X.   Appliquant ces données à nos sociétés européennes, je dis :

Le Socialisme, aspiration vers le progrès à acquérir, doit exagérer la pensée et n’être limité dans sa tâche que par le sentiment de la Justice.

L’Absolutisme, sanction de la perfection acquise, doit exagérer la force et ne reconnaître en cela d’autres bornes que ses ressources..

Dans la crise que nous allons traverser, l’exagération des doctrines socialistes et l’exagération des forces absolutistes se corrigeront l’une par l’autre.

En sorte que l’Humanité ne sera détruite ni par le Désordre de l’Anarchie ni par la Compression du Despotisme et qu’il ne résultera de ce nouveau conflit des deux puissances primordiales de l’homme, rien autre chose qu’une nouvelle Révolution qui le conservera.


XI.   La dernière enfance est faible comme la première. Les tout petits enfants sont sujets comme les tout grands vieillards aux maux sidérants des entrailles, du cerveau et des poumons. La mort implacable moissonne avec la même faulx dans les hôpitaux des vieillards et dans ceux des nouveau-nés. À ces deux âges de la vie, la lutte est plus pénible qu’à tous les autres, parce que l’équilibre entre la résistance vitale et les obstacles extérieurs est également instable, bien que d’une façon différente. Aux organisations tout-à-fait jeunes, les objets extérieurs opposent une résistance compacte ; contre les obstacles extérieurs, les organisations décrépites ne déploient qu’une résistance insuffisante. La mort des nouveau-nés vient de l’extérieur ; celle des vieillards, de leur organisation même. Pour les uns comme pour les autres, elle est imminente.

De même pour les sociétés. Dans les premières années de leur accroissement et dans les dernières de leur décadence, elles sont totalement exposées aux émeutes sanglantes, aux insurrections stériles, aux guerres prétoriennes, aux conflits d’ambition, aux rivalités de pouvoir ; elles sont sans cesse entre la vie et la mort, en équilibre sur la pointe d’une épée. Superficiellement examiné, rien ne ressemble plus à la fin que le commencement : voilà pourquoi tant de gens soutiennent que la Russie n’a pas plus d’avenir que la France.

Mais l’extrême enfance et la vieillesse extrême ne sont que des promesses d’existence. La véritable vie, toute créature la parcourt, soit sur terre, soit sous terre : non pas entre les deux. La vie et la mort ne s’arrêteront pas pour si peu que des empires.

L’Europe actuelle sera transformée.


XII.   Je conclus :

Révolutionnez, retournez, brisez, détruisez sans crainte tout ce qui est. C’est sauver votre vie !

Il faut que les derniers deviennent les premiers… jusqu’à ce qu’il n’y ait plus ni premiers ni derniers !

Le Gouffre de la Révolution crie ; il réclame des peuples entiers ; il rejette des flammes de soufre, des flots de lave et des pavés incandescents ! Ramassez les pavés ardents, et les portez au faîte de vos maisons !

Mes yeux se remplissent d’étincelles ; des foudres passent dans l’air, chargés d’exterminer !

À l’extrême Nord, une lumière paraît ; le glaive russe étincelle sous un pâle rayon de soleil !

Une race humaine va se déplacer ; — une immense révolution se répercutera parmi les peuples. — ainsi, dans les mers grandes, le flot rebelle fait bondir la masse des flots !

Nous sommes des vieillards. La Russie grandissante brandit contre nous l’épée de la conquête. C’est la loi !

La Mort va recueillir ses gerbes au milieu de la Guerre, de la Révolte et de la Maladie conjurées !

Debout ! Debout ! la moissonneuse d’hommes ! Les grands épis, les blés d’or sont mûrs !


XIII.   Une Révolution est une manifestation toute-puissante de la force vitale. Elle est la douleur des entrailles d’un peuple, la douleur qui s’élève et se répand ensuite par les mille voix de l’opinion. Elle est dans la nécessité, dans les besoins non satisfaits, dans les forces non employées, dans les aspirations, dans les temps. Elle est l’exclamation suprême de la nature, et sans cesse elle se reproduit par le ressort des forces sociales.

Ce cri suprême de la Révolution, avant d’être poussé par la voix des sociétés, éclate par celle d’un homme dont l’ardente nature est comprimée par la maladie ou le malheur. Cet homme, c’est le prophète, l’irritabilis vates, comme répètent les compilateurs littéraires de ce temps, qui jamais ne connurent la souffrance. Oui ! bibliomanes imbéciles, les privations de tout genre font monter la rage au cœur de l’homme. Et vous, ne deviendrez-vous pas irritables aussi si vous vous couchiez l’estomac vide, et si vous ne dormiez pas de la nuit, et si vous vous leviez tard pour manger moins, et si vos yeux étaient pleins de sang, et si vos jambes se dérobaient sous vous quand vous marchez ? Moi j’écoute avec joie les conseils de la Vengeance, la seule Divinité qui veuille encore me sourire ; et je m’écrie :

Ange des revendications suprêmes, toi qui fais pâlir l’Iniquité, oh ! viens, viens à moi sur tes ailes de feu ! Toi qui allumes les haines fécondes et diriges les courages indécis, toi qui donnes à chacun la mission qu’il peut le mieux remplir ! oh ! fais que, pendant une seule heure, une torche soit remise entre mes mains, et que je sois entouré par un groupe d’hommes qui aient souffert la faim !

Oh ! alors, je le jure, rien ne restera sous le soleil des épargnes accumulées par le vol. Pendant que là-bas, sur les bords de la Mer Noire, les Russes tailleront en pièces les armées françaises ; moi je prendrai dans ma main la torche embrasée, et je commencerai par la maison qui m’a le plus fait souffrir, par la maison de mon père. La première jouissance qu’elle me causera de ma vie sera de la voir s’écrouler au milieu des flammes. Et le premier bien qu’elle procurera sera de réchauffer ceux de mes frères qui souffrent le Froid. — Le Froid qui tue si lentement !




§ 3. — SUR LA MORT, LA GUERRE, LES FLÉAUX ET FAMINES


I.   La Fin vient ! Le Mal vient ! crient les prophètes quand ils sentent l’odeur de la poudre et de la famine au loin ; quand ils distinguent, de l’autre côté des monts, les vagues clameurs des tribus envahissantes. Et moi, je leur demande : Savez-vous ce qui est la Fin ou le Commencement, le Bien ou le Mal ? Pour porter un jugement sur les choses humaines, quelle est votre unité de mesure ?

Les hommes se retranchent derrière la morale et le jugement du public pour excuser leurs préjugés. Et moi, je ne reconnais ni morale, ni intelligence ni justice publiques. Quand il me sera prouvé que tous ont le même estomac, le même cœur et le même cerveau, je conviendrai volontiers que tous peuvent avoir la même pensée. Jusque là je dirai : C’est l’étouffement, l’esclavage et l’aveuglement de tous qu’on nomme l’opinion générale ; subisse cela qui veut !

Aujourd’hui l’opinion publique n’est que l’opinion d’un seul ayant force de loi, de préjugé, ou plus souvent encore d’intérêt. Sans liberté individuelle, point d’opinion vraie. Il n’y aura ni ordre véritable que lorsque chacun aura le doit de maintenir son opinion contre tous. Et jusqu’à ce que ce droit me soit acquis, je ne reconnais ni préceptes ni axiomes sociaux incontestables ; ce qui est vérité, justice, bob sens et probité pour l’un est tout le contraire pour l’autre. Le degré de certitude s’estime, dans ce siècle, à la majorité des intérêts, et la majorité des intérêts est inique !


II.   Moi, je n’attache aux mots qu’une valeur grammaticale, et je soutiens que la justesse de l’idée qu’on exprime au moyen d’eux ne peut être fixée qu’après détermination de la destinée humaine.

Vous, civilisés et républicains moraux de l’école pleureuse de saint Augustin, vous soutenez que la vie est l’accomplissement d’une mission, le désert des souffrances, la mise en scène du dévouement, le Calvaire du martyre ; et vous prétendez que la plus excellente vie est de se suicider lentement au moyen de la sobriété et de la vertu démocratiques.

Moi, libre mortel, immoral enfant de la corruption de ce siècle et de la fermentation du précédent, moi dont la tête ardente est remplie des paradoxes de Bentham, d’Helvetius et de Volney, je soutiens que la vie est la recherche du bonheur, et que tout ordre social qui n’emploie pas nos forces et nos ressources en nous conduisant vers ce but, nous est préjudiciable.

Non que je prétende qu’il doive exister jamais une génération d’hommes parfaitement heureux. La perfection ne peut être que relative aux temps et aux milieux : l’idée absolue que nous y attachons ne nous est utile que pour les constants efforts d’amélioration qu’elle provoque en nous. Mais bien que le problème du Bonheur soit toujours posé en avant des générations, et qu’il ne soit jamais résolu que quand elles ont passé, il n’en est pas moins vrai que l’humaniste ne peut pas décliner ce problème.

Il ne peut entrer dans le plan de ce livre d’énumérer les raisons pour lesquelles je crois que notre destinée est la recherche du bonheur. Pour ou contre cette opinion, tout a été grandement exposé depuis longtemps. Seulement, j’ai trouvé indispensable de déterminer quel but j’assignais à la destinées de l’homme, afin de pouvoir fixer la valeur de certains mots qui reviennent sur nos lèvres à chaque heure de notre vie, comme sous ma plume, à chaque page de ce livre.

Ma méthode dialectique ne peut d’ailleurs être attaquée par personne. C’est d’un point de vue indiscutable que je pars pour établir mes raisonnements : à savoir, que je recherche le bonheur, et que beaucoup de mes semblables le recherchent comme moi. Mon argumentation ne repose donc pas sur une hypothèse ; c’est tout ce qu’on est en droit de me demander.


III.   Une chose va paraître bien extraordinaire, je m’assure, aux esprits de ce siècle : c’est que, tendant au bonheur, je vais soutenir à l’instant même que les plus grands maux et les plus grands désastres sont bons et utiles. C’est de la contradiction diront-ils ? Eh ! philosophes de rencontre, qu’est donc l’homme autre chose qu’un abîme de contradictions ?

Le but de ma vie étant le bonheur, je dois être sans pitié pour cet abîme d’indescriptibles misères qu’on appelle la Civilisation et voir avec joie tournoyer sur lui les plus grands fléaux et les plus redoutables malheurs !... Le contrat qui m’accouple à mon bien-aimé prochain est comme un collier de fer à mon cou, comme une paire de menottes à mes poignets. Et ce fer ne peut être rompu que par une force plus grande ; il faut qu’il se produise effraction. J’ai conscience exacte des dangers que je cours en appelant l’heure de ma délivrance ; mais je souffre au fond de l’abîme ; puis-je ne pas m’écrier vers les cieux ?

Je n’ai rien à perdre à la destruction de cette société-ci ; au contraire, cette destruction doit tourner à mon avantage. Je m’en réjouirai donc. Et de même s’en réjouiront tous ceux qui souffrent la misère sans secours, sans espoir. Tous les discours du monde n’empêcheront pas cela.

Je n’ai pas le pouvoir de déchaîner la ruine sur les sociétés actuelles ; je n’ai même pas le choix entre les moyens destructeurs. Mais je me sens transporté d’allégresse quand je les vois fondre sur nous. Dans le domaine des faits, je constate. Avec les hommes actuels, c’est être dupe que de parler de principes, d’honneur, de justice et de liberté. Pourquoi ne leur renverrais-je pas leur sanglante menace ? « La faux ne discute pas avec l’ivraie ? »


IV.   Quand l’Humanité souffre dans son corps et dans son âme, quand l’équilibre des sociétés est rompu, quand des millions d’hommes sont menacés de mourir de faim, quand l’ordre ne se maintient plus que par l’homicide et le vol légaux, alors la société est un enfer qui brûle, et, pour en sortir, les hommes n’hésitent pas à saisir tout ce qui leur tombe sur la main, fer rouges ou épée, La plus suprême des raison, c’est la fringale ; et je voudrais voir les philosophes les plus austères placés entre la Faim et le Moralisme.

Moi, je dis hautement que, contre le mal, tous les moyens sont bons et justes pourvu qu’ils soient efficaces. Et c’est uniquement parce que je ne crois pas les révolutionnaires d’Occident assez forts que je les dissuade de ses soulever, quand je vois ailleurs des forces assez imposantes et assez aveugles pour faire la Révolution.


V.   L’Europe actuelle est une société malade, dans ses membres et dans ses institutions. Or, l’homme empoisonné, dénaturé par la Civilisation, ne peut être conservé à l’existence que par la Médecine, qui est un empoisonnement d’une autre sorte. Dans notre milieu, l’art gouvernemental ne peut rien être qu’une déplorable homœpathie substituant constamment le mal au mal.

Je soutiens donc que, par tous les moyens, notre Civilisation doit disparaître ; qu’à l’heure qu’il est, la Mort, la Guerre, l’Invasion, la Maladie, les Fléaux, la Trahison et la Famine sont bons et nécessaires. Si toutes notions du juste et de l’injuste sont perverties, à qui la faute ?

Je n’hésite pas à appeler la Mort sur toute la société qui conspire la mienne ; elle me menace de la dent de la Famine ; je la menace, moi, de la pointe du Glaive. J’appelle l’Invasion sur le pays qui m’a injustement banni. Je désire voir succomber au Choléra ceux qui me font mourir par le Monopole. Je suis heureux enfin que ceux-là trahissent leur cause, qui défendent l’infâme cause de la civilisation.

Et pourquoi donc ne dirais-je pas ce qui est au fond de ma pensée ? Suis-je payé pour soutenir le mensonge ? Ai-je figuré jamais sur les registres d’un parti ou répondu à un appel d’enrégimentation ? Je n’hésiterai pas plus à écrire ce chapitre que les autres. Sur cette société gangrenée, vermineuse, j appellerai la Mort, l’Invasion et les Désastres. Je le ferai parce qu’il y a dans cette plume autant d’épouvantements qu’il y a de morts dans la gueule d’un canon ! !.....


VI.   La Mort n’est ni un commencement ni une fin : c’est un point indéfini de notre existence infinie.

L’existence sous-terraine est aussi bien la vie que l’existence sur-terraine, de même que le sommeil est aussi bien la vie que la veille. Dans l’éternité, la vie n’est qu’un jour, la mort n’est qu’une nuit. Et de même que nous réparons dans la nuit ce que nous avons perdu le jour, de même nous refaisons dans la mort ce que nous avons défait dans la vie.


VII.   Pendant huit ans j’ai fouillé dans les cadavres humains sous la direction des princes de la science. Et pendant huit ans, je rentrais tous les soirs accablé de fatigue, et je me disais : Je saurais nommer jusqu’au plus petit nerf d’un mort, et je ne sais pas ce qu’est la mort. Et je me lavais les mains, et je m’endormais, mécontent de mon travail de machine, et je me disais : Mes maîtres m’apprendront bien quelque jour ce qu’est la Mort.

Ah oui ! les maîtres, ils ont vraiment bien autre chose à faire que d’observer la nature ! Eux qui ne voient guère dans l’homme vivant qu’un cadavre et une matière à spéculations, vont-ils donc m’enseigner que le Cadavre vit et qu’il y a toute une science dans la vie du Cadavre ?

Nos maîtres sont ainsi. Ils nous amènent en face des questions les plus formidables, en face de la mort, et nous disent à l’oreille : Il y a là un problème terrible, un secret impénétrable ; — qu’il vous suffise de savoir qu’un cadavre est un cadavre et un globule de sang un globule de sang. Nous-mêmes nous ne devons en connaître que cela !

Ah ! vous ne savez que cela, beaux porteurs d’hermine, habiles escamoteurs de membres, braves savants à répétition ! vous ne savez que cela, et vous ne souffrez pas de votre ignorance ! Et parce que vous n’avez jamais osé soulever le voile de la vierge décharnée qui s’appelle la Mort, vous pensez que des imaginations ardentes ne le déchireront pas ! Mais vous oubliez donc que l’espèce humaine est curieuse, et que c’est grâce à sa curiosité que notre première mère connut le bonheur, et que nous le connaîtrons tous !

Pour ma part, les prêtres et les docteurs m’ont fait voir deux choses de trop, le Saint-Sacrement et le Cadavre. Et j’ai juré de pénétrer jusqu’au fond du sanctuaire et de disperser, parmi le peuple, les dernières reliques de la religion et de la science. Et je dirai au peuple : Vois ce que valent les autorités les plus renommées ; vois et foule aux pieds ! — C’est de tout temps qu’il faut chasser les marchands du temple.


VIII.   Elles n’ont pas été perdues pour moi, les heures passées dans les amphithéâtres, avec les morts, je songeais toujours à autre chose qu’aux exigences du prochain examen. J’observais le théâtre des dernières luttes que la vie et la mort se livrent sur notre organisation fragile ; j’admirais les travaux de défense de l’une et les plans d’attaque de l’autre, lorsque toutes deux, pour remporter la victoire, déploient leurs efforts suprêmes. Et c’est en étudiant le travail de composition et de décomposition d’un organe que je pénétrai les mystères de destruction et de renaissance d’une société.

Au milieu de notre corps, en effet, de même qu’au milieu des sociétés, les forces décomposantes creusent sans cesse un abîme que les forces recomposantes comblent sans cesse. — Éternel travail des Danaïdes ! telle est notre vie. — Sur notre cadavre, au contraire, et sur les ruines des sociétés, les forces recomposantes élèvent sans cesse des germes que les forces décomposantes détruisent sans cesse. — Éternel travail de Sisyphe ! telle est notre mort. — Squelette et sperme ne paraissent rien que néant ; un épicier n’en donnerait pas la façon d’un blanchissage.

Tant que les forces composantes et les forces décomposantes s’équilibrent, nous restons sous la forme présente. Mais dès qu’elles cessent un seul instant de se balancer, nous nous transformons. Si ce sont les forces composantes qui l’emportent, nous venons au jour ; si ce sont les forces décomposantes, nous rentrons sous terre. Dans les deux cas nous demeurons dans le monde. Car tout est dans tout, rien ne se fait de rien ; le néant est un mot, et la Mort et la Vie, deux autres ; il n’y a qu’une chose vraie, l’éternelle circulation de toutes choses par leurs actions et réactions réciproques. La Vie et la Mort commencent par les mêmes phénomènes.


IX.   Je le démontre par deux exemples.

J’ai sous les yeux un poumon ravagé par la phtisie. Cet organe est le théâtre d’une lutte acharnée entre les forces décomposantes et les forces décomposantes. La caverne où siège le mal est en petit un cadavre qu’occupe la Mort ; les tissus ambiants sont en petit un fœtus où la vie rassemble ses ressources pour forcer la mort à lever le siège. Dans cet atelier transformateur, à mesure que le principe morbide détruit un filet nerveux, une veinule ou une artériole à l’intérieur de la caverne, le principe vital en crée d’autres tout autour d’elle ; à mesure qu’entre les vaisseaux et les nerfs atteints s’entassent des tissus putréfiés, des tissus neufs se forment entre les nerfs et les vaisseaux de formation nouvelle. À mesure enfin que le vieux poumon se détruit, le neuf s’efforce de se substituer à lui.

Voici maintenant une bouillie cadavérique exhumée. Je n’y distingue plus rien qu’une agitation vermineuse, un foyer embrasé de transformation dans lequel mille créatures éphémères travaillent à élever un monde. Dans ce détritus informe la Vie réside en souveraine. Mais voyez tout autour la sombre Mort rassembler ses agents de destruction : le ver immonde qui vit de la terre nouvelle, l’oiseau qui dévore l’insecte naissant et le bœuf comfortable qui recherche entre toutes les autres les herbes qui sortent du sol. La terre, l’abrégé du monde, c’est l’insatiable Cybèle qui n’enfante que pour dévorer. Les anciens savaient mieux cela que nous. Heureux les anciens s’ils avaient institué de royales académies pour reconnaître toute la droiture de leur esprit !

Dans ces deux exemples de transformation aussi intégrales que nous puissions les imaginer, nous voyons que la Vie et la Mort luttent d’aussi près que possible, haletantes, essoufflées, embrasées l’une par l’autre comme un lutteur par un autre lutteur. Cela nous prouve que l’essence de la vie est la même sur terre et sous terre, que ces deux modes d’être de l’homme sont reproduits l’un par l’autre trait pour trait, relief pour vide. Ne nous effrayons donc plus des mots, et la Mort n’étant en définitive qu’une autre forme d’existence, ne la redoutons pas, surtout lorsque nous souffrons tout ce qu’on peut souffrir.


X.   J’applique ces notions à l’Europe actuelle. L’Occident est cette partie lentement désorganisée par le principe morbide. Les richesses sociales y sont injustement distribuées. En échange d’un travail qui outrepasse leurs forces, les classes travailleuses ne reçoivent plus que des aumônes insuffisantes pour soutenir leur vie. — Comme les plus petits des vaisseaux et des nerfs meurent faute de sang dans les organes en voie de destruction, de même, hélas les rangs dits inférieurs de la société sont décimés sans répit par la faim, la maladie et la mort. Entre ces écueils, les populations ouvrières se traînent avec peine, hâves, chétives, dépérissant dès la naissance, harassées jusqu’à la fin. L’Occident est la caverne des grands maux ; la mort y trône : les voleurs que la Loi protège et ceux que la Loi punit s’y livrent des combats acharnés.

Mais autour de ce foyer de gangrène et de pestilence se pressent des peuples au sang chaud, aux reins puissants ; peuples capables de détruire parce qu’ils sont forts, capables de fonder parce qu’ils sont croyants, capables enfin de comprendre des vérités nouvelles parce qu’ils n’ont pas l’esprit corrompu par les préjugés. Ainsi, tout autour des tissus menacés de mort, nous avons vu se presser les vaisseaux et les nerfs de formation nouvelle.

Sur ce théâtre de lutte sociale, les forces composantes et décomposantes sont donc aussi rapprochées que possible ; c’est bien le cas analogue à celui que nous observions tout-à-l’heure sur le corps de l’homme. La vie et la mort sont aux prises ; de ces deux éternelles adversaires laquelle l’emportera ? — Le flot des peuples qui, de l’extrême Orient, s’élève, cherchant son niveau pour déborder, s’étendra-t-il sur nous ? Balaiera-t-il cette mare croupissante de jouissances et de misères que nous appelons pompeusement la Civilisation ? La jeune souche humaine étendra-t-elle partout ses rameaux verts, et des races pleines de sève et de fécondité prendront-elles la place des races vieillies ? — Ou bien, la putréfaction occidentale entraînera-t-elle tout à la Mort ?

Et dans ce dernier cas encore, le problème écrit en noir se dresserait toujours devant nous dans sa terreur sauvage. Une société n’est qu’un mode temporaire d’union entre les hommes, elle n’est pas l’humanité ; le citoyen peut périr, mais l’homme reste. À moins que l’Europe ne disparût dans un déluge, il faudrait toujours qu’elle fût repeuplée et que des migrations d’hommes vinssent à elle de l’autre côté des mers lointaines. Or, tout ce qui pourrait nous revenir des autres continents leur a été envoyé par nous, hommes et idées ; l’Amérique et l’Océanie ne nous paraissent si jeunes que parce que leur territoire est immense et vierge. Les mondes prétendus nouveaux sont beaucoup plus vieux que notre monde. Non, l’Europe n’a pas besoin des autres continents pour renaître ; elle regorge d’hommes et de ressources ; elle porte en elle-même des forces assez grandes pour suffire à sa régénération, si ces forces étaient bien employées. Les autres continents ont bien assez de travail sur place pour ne pas déborder au loin : ils ont à développer chez eux les principes de notre civilisation.


XI.   La Mort n’est pas une puissance inutile ; elle renouvelle au contraire tout ce qui est devenu trop vieux. La Vie naît de la Mort. Pour qu’une chose paraisse sur la terre, il faut qu’une autre ait disparu. Car le nombre des êtres est limité et rien ne se tire du néant. Car toute consommation amène une dépense proportionnelle. Car toute dépense est mère de travail.

La terre doit supporter le labour, la gelée, les pluies et les chaleurs avant de se couvrir de moissons. Pour germer, la graine se vide. Un grand nombre d’insectes périssent en procréant. L’homme lui-même s’affaiblit peu à peu et meurt en détail à mesure qu’il se reproduit. La nation, dont la langue et les idées se généralisent et s’altèrent au milieu des autres est destinée à se dissoudre bientôt dans le mouvement ethnographique. — Ainsi de la France actuelle.

Telle est la loi de la Révolution. Sa puissance ne s’arrête devant rien dans la nature. Son bras passe sur les nations vieillies, et de plus jeunes qu’elles les enterrent au son des instrument guerriers.

Certes, il est pénible aux hommes de se sentir mourir et de ne pouvoir prolonger leur vieillesse ni à prix d’or ni à prix de courage ; il est affligeant pour des enfants de porter le deuil de leurs pères ; il est humiliant pour notre orgueil de voir des cités opulentes s’écrouler comme des murs lézardés.

Mais quoi ! sommes-nous seuls sur la terre ! Ne vivons-nous pas des autres êtres comme les autres êtres vivent de nous ? Les transformations ne sont-elles pas utiles et fatales ? Et si elles nous détruisent sous une forme, ne nous reproduisent-elles pas sous une autre ?


XII.   Plus l’homme se rapproche du terme de sa vie, plus il se montre effrayé de l’idée de mort, plus il aime s’aveugler sur la nature du mal qui l’entraîne au tombeau.

L’enfant ne sait pas qu’on peut mourir. L’homme, dans la force de l’âge, se raidit contre le danger. Le vieillard, au contraire, supporte avec impatience qu’on lui parle des maladies qui ont enlevé ses aïeux.

Ainsi la France vieillie, ne se sentant plus assez de forces pour repousser l’invasion qui la menace, se refuse à voir la puissance du géant du Nord reconnue par le monde entier.

Et si quelqu’un s’avise de la tirer de son sommeil par une prédiction lugubre, elle rit tristement, comme une démente octogénaire ; elle gesticule, chantonne des refrains patriotiques et raconte à satiété les glorieuses campagnes de la République-Empire.

À ces signes on reconnaît un peuple épuisé. Il faut qu’il nous reste bien peu de vigueur pour que nous ne sachions plus que radoter depuis cinquante ans. Nous n’avons plus à montrer à nos ennemis qu’un râtelier édenté par la corruption. Et nous croyons leur faire peur !

Ne nous préparons pas, pour chaque jour de notre vie, des désillusions amères en assignant pour but à la révolution nouvelle un changement de ministère ou des réformes de détail. Temps perdu que tout cela ! Et quant à la République Universelle et Sociale, tous tant que nous sommes, depuis l’octogénaire jusqu’au nouveau-né, nous ne saluerons pas sa bienvenue. Avant qu’elle ait pris racine sur la terre, la pelle du fossoyeur nous aura recouverts trois fois, et trois fois nous aurons reparu dans l’humanité pour travailler à sa conquête. ? Que de temps s’écoulera avant qu’aient disparu les éléments trop anciens de la Civilisation occidentale et les éléments trop jeunes de la Barbarie cosaque ! Que d’années de combats et d’émeutes, pour que le nouvel ordre ethnographique devienne fécond en résultats sociaux !? Introduisez une greffe sous l’écorce d’un arbrisseau des haies : la virginité de la nature et la science de l’homme lutteront longtemps avant de se marier ; les fruits les plus savoureux de l’arbre ne seront recueillis que par les enfants de celui qui l’aura planté.

Ainsi dans la Société, car les principes sont des greffes que le génie de la Révolution dépose dans les races afin qu’elles les développent.

Entre la civilisation de Justinien et celle de Charlemagne, il se passa trois siècles. Et ces trois siècles furent remplis des cris et des soupirs des peuples absorbés dans les jouissances de la reproduction, jusqu’à ce que l’échange fût opéré entre l’idée latine et la force germaine.

La Civilisation chrétienne a subi de longues épreuves avant d’écraser le Paganisme. Qui pourrait dire que de souffrances sont réservées au Socialisme avant qu’il ait triomphé de la Civilisation ?




XIII.   Avoir établi que l’Humanité n’est pas anéantie par la Mort, que tout décès a pour conséquence obligée et immédiate une naissance, c’est avoir dit implicitement qu’une société n’est pas anéantie non plus parce qu’elle est en décadence, et que toute décadence a pour résultat immédiat et fatal une invasion.

Qu’est-ce en effet que la Décadence ? la veille de la Mort. Et qu’est-ce que l’Invasion ? la veille de la Naissance. — Ce qui est vrai de la Mort et de la naissance est donc également vrai de la Décadence et de l’Invasion.

Une invasion n’est pas plus un anéantissement qu’une révolution quelconque. Si elle efface momentanément le nom d’un peuple, elle tient un autre nom tout prêt pour le remplacer : si elle nie la tradition, elle affirme l’utopie : si elle ne perfectionne pas, elle découvre ; si elle enterre le passé, elle exhume l’avenir. Elle tapisse de chairs vivaces les os des squelettes, dans les couvertures des vieux codes, elle introduit de nouveaux feuillets. — Si nous la considérons dans le temps et dans l’espace, moins étroitement que nous n’avons coutume de le faire, l’Invasion n’est qu’un échange, comme la Mort.


XIV.   Dans tous les mouvements généraux des peuples, il s’établit une circulation complète, et par suite un courant double. Une moitié du courant se dirige de l’extérieur à l’intérieur, c’est celui des peuples qui arrivent en scène ; l’autre y répond de l’intérieur à l’extérieur, c’est celui des peuples qui y sont déjà. Mais ces deux courants semi-circulaires se combinent et s’harmonisent ; Invasion et Pénétration sont synonymes.

Les cours d’hommes, — c’est-à-dire les cours de sang — se côtoient, se heurtent, se mêlent, et puis descendent ensemble le grand lit de la vie. — Comme les cours d’eau qui se hâtent ensemble vers l’Océan ! — Les premières entrevues des hommes ressemblent beaucoup aux premières entrevues des chiens. Ils font rage les uns contre les autres ; au loin jaillissent et le sang, et la bave, riche écume ! Puis tout cela se confond malgré tous les obstacles. Et la mer, la mer humaine, altérée, infinie, la mer boit tout ! Et la mer est intarissable !

Ce qui succède immédiatement à l’invasion, ce n’est pas un peuple complètement formé, c’est tout au plus un fœtus de nation, germe fécond sur lequel une nouvelle existence va développer toutes ses phases d’évolution successives.

Aucun peuple ne disparaît dans une invasion ; tous, au contraire, reparaissent plus brillants. L’un prête sa force, l’autre rend la science. L’un est d’action, et l’autre de conseil. Et de même que les enfants et les vieillards se recherchent, de même que la greffe du vieil arbre cultivé se mêle à la sève du sauvageon, de même les nations jeunes et les nations vieillies se complètent les unes les autres, extrayant de la Tradition et de l’Utopie la virtualité de l’intelligence humaine. Sur quelque milieu que vous opériez, quels que soient les éléments que vous trouviez ou mettiez en présence, il faut toujours que les extrêmes se dégagent et se touchent. Le tout résulte de l’engrènement des diversités.


XV.   Sur nos sociétés, travaillées d’un mal organique incurable par les procédés ordinaires, faut-il hésiter à appeler l’Invasion ? Je réponds par une consultation chirurgicale ; c’est mon ancien métier.

Un homme est atteint d’une affection chronique qui l’entraîne rapidement ; il a le teint plombé, les pommettes saillantes, le corps d’une maigreur livide. Les remèdes employés jusque là n’ont pas eu la puissance de conjurer le mal ; ce n’est plus qu’au prix d’une opération pénible qu’on peut sauver cette existence en péril.

Eh bien ! hésiteriez-vous à conseiller cette opération de salut ? Laisserez-vous le patient s’éteindre suivant l’art pour lui épargner quelques secondes de douleur et ménager les affectueux préjugés de ceux qui l’entourent ? Cette indifférente sensiblerie sera-t-elle du courage et du sang-froid ? Y aura-t-il conscience à rester neutre en face d’un agonisant ? Le médecin qui tiendrait cette conduite n’abuserait-il pas de la confiance accordé ? ne mentirait-il pas à ses convictions ?

Je crois avoir suffisamment démontré que la Civilisation européenne est dans un état aussi désespéré que ce malade ; je suis convaincu que la plupart des politiques et philosophes qui raisonnent matières sociales ont la même persuasion que moi, et je les accuse hautement de ne pas oser dire ce qu’ils osent penser. C’est mal calculer que de mentir. Et c’est un sacrilège de tromper les mourants !




XVI.   Et maintenant que j’ai appelé sur nos sociétés l’Invasion et la Mort, hésiterai-je à conjurer contre elles les grands fléaux désorganisateurs ? Non, certes.

Si les constitutions humaines n’étaient pas aussi épuisées par l’évolution des formes sociales jusqu’ici parcourues, si les contagions et les virus les plus terribles n’avaient pas pénétré jusqu’à la plus fine moelle de nos os, les maladies ne seraient guère pour nous que des phases critiques et salutaires ; il n’y aurait pas même de maladies, à proprement parler.


XVII.   Ô vous, médecins, chroniqueurs et bibliophiles de toute ignorance, qui, dans la nuit des temps, vous efforcez de distinguer l’ouvrier infernal des mains duquel sortit la boîte de Pandore ! regardez autour de vous, sous vos pieds, sur vos têtes ; ôtez vos lunettes, ô myopes ! sortez de votre puits, astrologues piteux ! Et voyez béant, hurleur, inassouvi l’abîme, l’abîme des sociétés iniques qui souffrent le mal et le répercutent à l’infini ! Le genre humain s’est mis à la merci d’une fièvre, d’une peste ou d’une maladie syphilitique ; notre race peut être retranchée d’un coup, par le caprice de la Parque cruelle, parce que nous-mêmes avons apporté notre tête entre les branches de ses ciseaux.

Qu’on jette une pierre dans une mare de fange, de fange et de sang ! Et le flot maudit poussera le flot maudit, et d’un rivage à l’autre mugira, triomphante, l’effroyable tempête ! Or la première pierre jetée dans la mare sociale, voyez-vous, ce fut la première borne que la main de la convoitise enfonça dans le sein de la terre déchirée. Oh ! malheur, malheur à celui qui grava sur cette borne les initiales de son nom de brigand ! Et trois fois malheur surtout à ceux qui ne la réduisirent plus en poussière !

Et sur cette société, réceptacle effroyable de tous les maux les plus lentement torturants, je n’oserais pas appeler les Choléras, Pestes, Famines et Fièvres malignes, cortège sombre de la Mortalité qui détruit des nations en un instant. Oh ! je les appellerai ! Il faut que le fer rougi soit porté dans la plaie fongueuse : car le feu purifie. Et dussé-je succomber dans la terrible épreuve, je préfère la cautérisation à la lente agonie.


XVIII.   On a semé des comptoirs, des poignards et du poison : on recueillera des disettes, du sang et des cadavres noirs. L’année qui vient sera plus désolée que ne fut celle-ci. — Le Vésuve inondera de ses laves l’Italie soulevée ; la Péninsule Ibérique retentira du fracas des guerres civiles de Cadix au cap Finistère. — Le ciel refusera ses pluies à la terre desséchée ; des maladies inconnues jusqu’alors ravageront les cultures ; les fruits pendront verts aux branches des arbres pendant les chaleurs d’un automne torride. On criera : maudit soit le Seigneur qui a créé le fruit de la vigne ! Les juments gracieuses et les blanches génisses resteront stériles. — Les hommes saisis de désespoir courront aux mers immenses, aux fleuves rapides, aux puits profonds, pour y chercher leur fin. — Par les rues des capitales se croiseront la Guerre civile et la Guerre nationale, le sabre au poing. La détresse bâillante s’étendra sur le monde comme sur une couche voluptueuse et le serrera dans ses bras crispés. — Les douleurs de l’enfantement ne seront plus supportables. Le croup moissonnera les petits enfants. La Mort n’épargnera plus que les vieillards !


XIX.   Elle viendra aussi la Trahison au front chauve, aux yeux vitreux, aux doigts froids, trébuchant sur ses pieds fourchus, l’Italienne au teint plombé qui tue par le poison parce qu’elle ne sait plus donner un coup de stylet. « Une victoire s’achète comme autre chose, écrit en fort bon français P.-J. Proudhon, pourvu qu’on y mette le prix. »

— Arrêtez, dites-vous, il est défendu de parjurer la France, le pays du vivace bonheur ! — Eh ! puis-je donc, moi, fermer les yeux sur les tripotages civils et militaires qui préparèrent le siège de Paris et les traités de Vienne ? Et ce siège et ces traités, comment les nommer autrement que des trahisons ?

Oh ! combien sont plus dégénérés encore les Français d’aujourd’hui ! Ces gens-là vendraient, oui ! leurs femmes, leurs filles et leurs mères, s’ils trouvaient des amateurs de pucelages de seconde main. Le Français d’aujourd’hui ! Cela a pour principes que l’homme s’acclimate facilement dans les pays où il devient gras ; que là où est l’écu, là est la patrie ; que les roubles sont aussi bien frappés que les Napoléons, seuls souvenirs que la France garde, avec amour, de son grand captif de Sainte-Hélène. D’où je conclus que le suprême patriotisme, dans quelque temps, sera de posséder beaucoup de roubles !

Cela s’est vu en 1814-15. Cela se verra bien plus encore aujourd’hui. Il ne manque pas de Marmont, de Villemain, de Louis, de Talleyrand pour se vautrer devant les bottes de quelque nouvel Alexandre. Dieu merci, les esprits forts ne sont pas rares sur la classique terre de France ! — Peuple à vendre au dernier enchérisseur, cosaque ou numide, qui se présentera ?

Est-ce que des ministres aussi habiles que MM. Fould et Baroche n’ont pas dans l’épine dorsale toute la souplesse requise pour quelque salut que ce soit ? Est-ce que, depuis tantôt un demi-siècle, les femmes aimables de Paris n’ont pas eu tout le temps d’apprendre à préciser leurs manœuvres coquettes ? Est-ce qu’il ne traîne pas encore bien assez de croix d’honneur pour que la jeunesse dorée puisse en décorer toutes les queues des coursiers de l’Ukraine ? Est-ce que les boutiquiers et les petites dames du quartier de la Bourse ne spéculent pas déjà sur la prochaine saison des Cosaques ?


XX.   Guillaume de Tyr écrit sur les croisades : « La situation où se trouvait l’Europe était on ne peut plus favorable aux croisades. Toutes choses allaient dans un tel désordre qu’il semblait que le monde penchât vers son déclin et que la seconde venue du Fils de l’Homme dût être prochaine. De terribles épidémies, la famine et toutes les calamités, suites des guerres continuelles entre les seigneurs féodaux, poussaient les gens à accepter en foule l’asile que leur offrait l’étendard de la croix contre la misère et l’oppression. »

C’est qu’en effet, un mal ne vient jamais seul ; guerre et fléaux se commandent comme fièvres et cancers rongeurs. Et de même que la fièvre fait supporter la douleur, de même la guerre distrait jusqu’à certain point du Choléra. Il y aura bien des millénaires avant peu : Quelque nouveau Guillaume de Tyr décrira leurs terreurs ; moi je les annonce.




XXI.   Je suis comme le médecin observateur en face d’un malade chez lequel toute réaction vitale est épuisée. Ce médecin est obligé de tirer parti aussi économiquement que possible du peu de forces qu’il trouve encore dans cette constitution affaiblie. Moi, je m’interroge sur le lendemain d’une société dont tous les ressorts sont détendus, tous les appuis ébranlés, toutes les institutions disjointes. Et je ne vois de salut pour elle que dans l’excès même de ses maux, dans la fermentation qui succède aux gangrènes putrides. — Gardez-vous d’arrêter le travail de décomposition, conseille Proudhon.


XXII.   Personne n’aime la guerre que ces misérables histrions, les derniers des esclaves qui portent du rouge autour du cou et une lame de fer au côté afin d’aller à la chasse à l’homme. Car la guerre ne profite à personne, eux exceptés. La guerre nuit au peuple vainqueur comme au peuple vaincu, parce qu’en épuisant la nation, elle renforce le despotisme. — La guerre d’Orient est une bonne fortune pour M. Bonaparte, Empereur de la victoire.

Cependant, encore aujourd’hui, la guerre est dans la fatalité des temps ; elle est un de ces rendez-vous forcés que les peuples se donnent et auxquels ils viennent, de tous les côtés de l’horizon, comme des amants transis. Il en sera de même tant que les hommes ne pourront se rencontrer que sur les champs du Carnage et que leurs coursiers piafferont dans le sang ; tant qu’ils parleront mille langages divers, tant que les rois étoufferont les voix humaines avec le tonnerre des canons.

Les sociétés modernes, reposant sur le trépied bancal de l’Autorité, de l’Épargne et de l’Usure, ne peuvent avoir à conserver que des biens injustement acquis. Et d’autre part, la forme politique étant l’expression du fonds social, il en résulte que tout contrat basé sur la propriété doit être défendu par le Despotisme. Or Despotisme suppose Guerre ; Guerre ne se fait pas sans Armées ; Armées ne vivent pas de l’haleine brûlante de la Gloire et de l’air du temps...... Je passerais en revue toutes les iniquités sociales si je faisais le tour de l’infernal cercle en les énumérant.

Hélas ! le temps n’est point encore où les hommes iront à la rencontre les uns des autres, poitrines découvertes et bras ouverts ; aujourd’hui, ils se couvrent avec la pointe des glaives et l’acier brillant des cuirasses.


XXIII.   Donc, à la guerre comme à la guerre ! S’il est possible, accoutumons nos yeux à la vue du sang et nos oreilles peureuses aux clameurs rauques des clairons. Résignons-nous encore à voir des hommes écharpés, des villes fumantes, des pontons qui s’enfoncent sous le poids des prisonniers, des bombardements, des blocus, des femmes violées et des familles en deuil. Avant tout, il faut que les éléments sociaux s’équilibrent et que l’humanité vive. Et puisque nos institutions ne permettent pas au Progrès de s’accomplir par une évolution ménagée, que nos institutions soient brisées ! — Que l’Épée, qui ne brille que dans le sang, tranche les mains avares des siècles précédents ! — Que la Guerre, la vieille sourde en culottes de peau, frappe à coups redoublés parmi les hommes ; qu’elle jouisse de son reste, comme la fille ardente qu’on poursuit après qu’elle a fui le toit paternel.

Après tout, « la guerre, comme dit J. de Maistre, la guerre n’est pas un aussi grand mal qu’on le croit : du moins c’est un de ces maux qui produisent des compensations. D’abord, lorsque l’âme humaine a perdu son ressort par la mollesse, l’incrédulité et les vices gangreneux qui suivent l’excès de la Civilisation, elle ne peut être retrempée que dans le sang. Serait-il possible que l’effusion du sang humain n’eût pas une grande cause et de grands effets ? Qu’on y réfléchisse : l’histoire et la fable, les découvertes de la physiologie moderne et les traditions antiques se réunissent pour fournir des matériaux à ces méditations. »


XXIV.   Étrange susceptibilité nerveuse ! Les civilisés traitent de barbares les Indiens qui se brûlent sur les bûchers ; ils maudissent le fanatisme, la superstition, l’ignorance, et leurs cheveux se dressent sous leurs perruques à l’idée des sacrifices humains ! Esclaves à bottes vernies, mais que se fait-il donc autre chose en Orient que des hécatombes humaines ? À quelle haute raison obéissez-vous quand vous versez votre sang pour les querelles de vos maîtres ? Et n’êtes-vous pas plus coupables mille fois en vous égorgeant ainsi, vous, savants, frisés et policés, que ne le sont des hommes primitifs ?

Hélas ! hélas ! ! défenseurs du dogme du Progrès absolu, qu’a donc fait l’Humanité depuis six mille ans qu’elle va philosophant et roulant sa triste existence à travers les mondes ? Rien que de reculer pour mieux sauter, rien que de changer de flanc, rien que de tourner la difficulté. Et ces riens-là sont tout. Car on changeant de flanc, on entretient son sommeil ; en reculant, on garde son équilibre ; et à force de tourner autour des difficultés, on finit par passer devant. Condorcet nous a fait un mal incalculable avec son ridicule terme de Progrès. Il n’y a rien au fond de cette notion-là, je le répète encore, rien que ceci : maintien d’équilibre [3].


XXV.   C’est toujours une horrible nécessité que la guerre. Mais nous n’en sommes plus à ces époques d’ignorance où les hommes, divisés par des dominations rivales et permanentes, passaient leur vie en batailles qui ne profitaient qu’à leurs maîtres. La Civilisation nous fournit les moyens de rendre les guerres moins cruelles et moins longues par la stratégie moderne, l’artillerie, les voies ferrées et la navigation à vapeur ; souvent même elle nous permet de l’éviter par des négociations diplomatiques. Il ne nous faut plus dix ans pour faire le siège des villes, et nous ne sommes plus les hommes d’armes de hauts-seigneurs, artisans de rapines, comme l’étaient les serfs du moyen-âge. La guerre terrestre, qui n’était que boucherie, s’est faite art. Les batailles navales sont réduites à des luttes d’abordage ; des équipages entiers ne périssent plus, submergés par l’Océan. Les hommes ne s’étranglent plus corps à corps, ne s’arrachent plus cheveux et ongles, ne se mordent plus à pleines chairs, comme des bêtes féroces ; il y a plus d’adresse et moins de brutale rage à s’atteindre avec une balle qu’à se mutiler à coups de hache. Maintenant on se choque par grandes masses, on cherche à mettre de son côté les avantages du terrain, la rapidité des marches et les fautes de l’ennemi. Une action se décide en quelques heures ; le nombre et l’habileté des dispositions prises font le succès. Il se répand plus d’encre que de sang.


XXVI.   Il a fallu plus de trois siècles à l’invasion barbare pour faire rentrer dans leur lit ses flots débordés, pour marier la science latine à la vigueur germaine, pour arriver enfin de l’empire de Byzance, qui résumait tous les éléments d’une décadence, à celui de Charlemagne, qui renfermait tous les germes d’une création.

Croit-on que l’ordre qui suivra l’invasion prochaine demandera d’aussi longs combats pour être établi ? Croit-on que l’Humanité du XIXe siècle souffrira longtemps de toutes les dominations successives qui descendront du Nord ? Il n’en sera pas de l’Occident civilisé comme de l’Empire Romain ; sa chute sera bien plus prompte ; la résistance qu’il opposera à l’Invasion ne sera pas proportionnellement plus longue que ses révolutions : une première lutte l’épuisera, et ses intérêts menacés s’agenouilleront devant le premier despotisme qui leur promettra de les conserver.

Depuis longues années l’Occident n’entreprend plus de guerres de conquêtes. Nous n’en sommes plus aux temps où les Normands débarquaient sur toutes les plages leurs grands pirates blonds ; où l’heureuse issue d’une seule bataille remettait aux mains du bâtard Guillaume les îles grandes de la Bretagne ; où Charlemagne de France et Barberousse d’Allemagne posaient sur leurs têtes souveraines la couronne de fer ; où le soleil se levait et se couchait sur les grands domaines du superbe moine de Saint-Just. Les campagnes si justement célèbres de la République et de l’Empire des Français ne furent même, à proprement parler, qu’une glorieuse retraite devant la Barbarie naissante. Napoléon Ier, c’est Bélisaire [4].


XXVII.   Au point de vue du résultat social, guerre et révolution sont un. Or, dans toute guerre comme dans toute révolution, deux choses sont à considérer : le fait d’une part, et de l’autre, l’enchaînement des causes de ce fait avec ses conséquences. Le fait militaire n’est rien ; les conséquences auxquelles il donne lieu sont tout. L’importance des résultats d’une guerre est toujours en raison inverse de la cruauté, de la fréquence et de la durée des événements. La guerre perd chaque jour de son caractère destructeur pour devenir de plus en plus un instrument de transformation. Toutes les inventions faites pour détruire les hommes ont abouti en définitive à les conserver.

Dans un milieu semblable au nôtre, la guerre, qu’elle soit civile ou nationale, et le précurseur de la Liberté. Nous ne pouvons rien construire que sur des ruines ; la guerre les fait. Aussi, plus la Liberté devra s’étendre en surface et en profondeur, plus la guerre qui l’amènera embrassera de nations et de classes sociales. Voilà pourquoi la guerre, qui n’était autrefois que l’affaire de quelques-uns, la gloire et la dépense de quelques autres, est devenue forcément aujourd’hui fléau, recrutement, impôt et emprunt sur tous.

L’humanité, bien qu’elle pleure, et murmure, et s insurge, et souffre quand on lui parle de la bataille, l’humanité, bien qu’elle n’en veuille plus et n’en puisse plus, l’humanité doit verser cependant encore le plus pur de son sang et les plus épargnés de ses écus entre les mains des hommes de sabre. Le désastre de la guerre a pénétré jusqu’aux entrailles profondes des hommes en même temps que le besoin de la Liberté. À mesure que la masse des citoyens se substitue aux classes privilégiées, les guerres civiles remplacent les guerres nationales. Maintenant, il s’agit réellement, pour chacun, de prendre l’initiative du combat dont le prix est son affranchissement.


XXVIII.   Les guerres internationales ont fait leur temps. Depuis quarante années, les rues des capitales ont bu plus de sang que les plaines fertiles. S’obstinera-t-on à nier aussi cela ? Nous verra-t-on longtemps encore, imbécile procession de pleureurs, nous lamenter sur les troubles civils de notre temps et voiler de crêpe les statues de la Patrie vénérée ?

Je vous dis, moi, que toutes ces ululations sont superflues, et qu’il faut prêter de bon gré vos bras à la Guerre civile ; sans quoi, mon Dieu ! La Guerre civile les prendra sans vous demander permission. Depuis juin 1848, j’ai pris bien résolument mon parti de faire feu de toutes armes sur tous privilégiés, de quelque nation qu’ils fussent. Je veux ma liberté ; tout homme qui veut la sienne est de ma patrie : ses intérêts, ses efforts répondent aux miens ; le comprends mieux un seul signe de son petit doigt que le plus long discours des avocats français. C’est que l’Idée, c’est tout le langage, c’est tout l’homme.

Que m’importent, en vérité, les mœurs, le costume, la physionomie et l’accent différents de celui dont le cœur est à l’unisson du mien ? Les races ne se croisent-elles pas ainsi que les idiomes et les tendances ? Les hommes ne se confondent-ils pas chaque jour davantage ? Quand il s’agit de faire la guerre pour la justice et la liberté universelle, il ne peut plus être question ni de patrie ni de traître à la patrie. Il n’est pas d’émigrés, de proscrits, d’étrangers, de Cosaques, dans la famille humaine ; les gouvernements seuls et les partis se servent encore de ces mots. Ce qu’il y a d’éternellement vrai, c’est que tout homme est mon voisin sur la terre, et mon frère en révolution ; c’est qu’il n’y a, dans le monde, que deux sortes de gens, ceux qui exploitent le travail et ceux qui le font.

Hommes d’avenir et de pensée ! loin de nous l’étroite et cancanière tradition du chauvinisme ! Quelle gloire y a-t-il, dites-moi, à être né de ce côté-ci des Alpes ou de ce côté-là du Rhin ? Croyez-vous réellement que le cœur d’un noble Castillan ne bondisse pas aussi fort que celui d’un fermier de Pontoise ? Ah ! tous les hommes sont du même sang, et les transports d’amour sont brûlants sous tous les cieux !

Le véritable, le seul ennemi, c’est le maître ! Et les maîtres ne sont jamais contents ! Relisez cela dans vos auteurs français, dans La Fontaine et dans Molière, si vous ne voulez pas croire à ma parole universelle ; mais donnez, donnez vite la main à tous les peuples du monde. Demain, ce serait trop tard !


XXIX.   Dans les révolutions qui s’étendent à de grande masses d’hommes et dont le mouvement est précipité, les nations croissent et déclinent rapidement, comme les individus dans les luttes civiles. On voit alors passer sur le monde ces déluges de peuples, fléaux destructeurs qui se dispersent après avoir accompli de grands désordres et des croisements féconds. Ils ne semblent paraître sur la scène que pour préparer la demeure de ceux qui viendront après eux. Tels furent les Pélasges qui précédèrent les Grecs, les Latins et les Étrusques qui vinrent avant les Romains, les Celtes qui frayèrent aux Germains, aux Francs et aux Saxons tant de chemins vers la gloire, les Huns et les Avares qui traînèrent après eux les Slaves, Tartares et Mongols, formidables tourbillons d’hommes !

Et quand on parle de ces immenses forces armées, on n’entend pas seulement par là la masse des soldats, la matière humaine, la somme des muscles, le total des gouttes de sang. Il y a plus que cela, car le corps ne peut pas être conçu sans âme, non plus que les armées sans le sentiment qui les pousse aux grandes entreprises. Une nation qui se livre aux hasards sanglants des batailles est mue par une pensée profonde. Celle de la Russie, c’est le bouleversement de l’Occident, ce que les autres appellent Désordre, ce que j’appelle Révolution !


XXX.   J’ai l’esprit observateur et la bouche contredisante ; dans ce temps-ci, c’est grand malheur. Mais quoi ! l’on n’est pas parfait comme l’épicier !

J’observe donc, et je dis ce que je vois. Eh bien ! c’est toujours par bandes nombreuses que vont les Furies, les Gorgones, les Parques, les Syrènes, toutes les Divinités ennemies des hommes ! Et c’est toujours en grêle serrée que les Guerres, les Émeutes, les Fléaux et les Famines s’abattent sur nous.

Vous criez : Ce sont de grands malheurs, de lamentables désastres ; quand serons-nous délivrés des contributions sanglantes que lève sur nous la Mort ? Ah ! malheureux qui ne savez pas mourir de joie, tuez-vous de douleur : menez deuil, et puisque les seuls arts que vous cultivez sont le duel et la guerre, courbez-vous sous l’épée ! De quoi vous plaignez-vous ?…..

Il vous faut épargner, dites-vous, et garder à peine du quoi vivre, pour pouvoir faire parade de bracelets d’or, de plats d’argent, d’un luxe plaqué, d’une prodigalité menteuse. Mettez donc de côté, serrez-vous le ventre, faites retourner vos vieilles culottes, brossez vos habits, rongez vos ongles, mangez du suif, soyez parcimonieux, avares, avides et voleurs autant qu’il vous plaira. Afin que Mesdames vos épouses puissent envelopper leurs charmes dans des châles de cachemire ; afin que Messieurs vos fils consomment leur part du poison de l’Université ; afin que Messieurs vos amis soient priés une fois tous les ans à vos festins splendides.

Mais, pour Dieu ! ne vous plaignez pas, ne vous plaignez pas, bourgeois de malheur et de misère, si vous êtes tordus par l’estomac et par les entrailles, si vous succombez maigres et désossés avant l’âge, à la phtisie, à l’étisie, à la cachexie, au marasme, comme les épis venus dans des terres maigres qui penchent sous le tourbillon des vents.

Ne vous étonnez point, ne vous lamentez pas si les plus grands désastres pleuvent sur vous. Ne les attirez-vous pas ? Les Malheurs et la Maladie ne sont-ils pas les conséquences forcées de l’Injustice et de la Misère ? Ah ! que tout homme qui conserve dans sa conscience un ferment de justice fasse entendre des chants d’allégresse sur les hécatombes de bourgeois qu’immole le Choléra ! Ressentir dans son coeur une profonde haine contre le mal, n’est-ce pas aimer passionnément le bien ? Encore que tous les hommes de ce temps-ci disparaîtraient sous l’étreinte de la Misère, dans les angoisses du Désespoir, moi compris, pas une larme ne tomberait de mes yeux. Dans quel monde, sous quelle forme pourrions-nous être plus malheureux qu’aujourd’hui ? Et que vaut la vie dont les heures éternelles sont employées à évoquer la Mort ?




§ 4. — SUR LE CROISEMENT DES RACES.


XXXI.   Il faut entendre par le mot création une série de transformations successives. Avec deux vieilles choses on en fait une neuve : c’est créer. Le chiffonnier est créateur dans sa sphère en mêlant le vieux verre et les vieux chiffons, — comme le philosophe en rapprochant deux idées anciennes, — comme le chimiste en combinant deux éléments qui ont déjà servi, — comme enfin les puissances supérieures à nous que nous désignons sous cette expression collective : les Dieux.


XXXII.   Quand un terrain a porté pendant longues années les mêmes cultures, ses sucs s’appauvrissent. Il faut qu’il soit labouré et qu’on lui confie des semences nouvelles qui croîtront là même où les autres ne faisaient que dépérir.

De même, lorsqu’une nation s’est épuisée à développer un ordre social ancien, elle en demande un autre qui s’élève, fécond, sur les débris du passé. C’est alors qu’il faut que les peuples soient retournés par l’épée comme les guérets par la charrue, afin que l’Humanité ne périsse pas.

J’affirme que l’Europe ne peut faire un pas de plus dans la voie civilisée sans mourir de honte et de misère ; — j’affirme que la vague révolutionnaire monte, formidable, affamée, ébranlant chaque jour les bases de quelque institution, secouant de leur torpeur les nations les plus paisibles, faisant passer sur les plus tièdes ardeurs l’écume salée de la misère ; — j’affirme que les questions négatives et affirmatives les plus formidables sont posées maintenant devant les sociétés, et que les sociétés doivent y répondre. J’affirme que déjà le privilège a succombé sous la division, et l’autorité sous le mépris ; — j’affirme enfin que l’individu revendique la possession de lui-même, et que la société réclame une équitable distribution de ses richesses.


XXXIII.   Il faut que l’Europe soit transformée. — Ni les sociétés européennes ne demeureront telles qu’elles sont aujourd’hui : l’immobilisme n’est pas dans la nature. — Ni les sociétés civilisées ne retourneront vers la Barbarie : les sociétés ne rétrogradent pas plus que les hommes. — Ni les sociétés barbares n’adopteront la Civilisation qu’elles ont repoussée jusqu’à présent, et qui n’a servi qu’à les corrompre à leur surface. — Que pourrait-il résulter en effet d’une transformation qui replongerait l’Europe occidentale dans le Patriarchat et égarerait l’Europe orientale dans les voies maudites du Monopole ? Rien autre chose qu’un éternel parcours d’un cercle absolument vicieux, rien d’utile, rien de conservateur pour l’humanité. Or les véritables révolutions sont des conservations.

Les hommes sont le sol où se développent les idées, et grâce aux tempêtes que déchaînent la Guerre et la Révolte, jamais sol et semences pareilles ne manquèrent dans le monde. Il y a trop d’idées neuves comprimées entre les frontières d’Occident ; il y a trop de races nouvelles comprimées entre les frontières de la Russie. Ces deux trop-pleins déborderont dans le même temps. Les eaux, les nations et les hommes tendent sans cesse à prendre leur niveau.

Il faut que l’Europe fasse le grand écart.


XXXIV.   C’est au moyen des éléments les plus contrastés que la nature opère la régénération des races. Dans l’espèce humaine, comme dans les espèces animales et végétales, les mâles et les femelles se distinguent par les caractères les plus opposés, et les sympathies qui attirent les êtres les uns vers les autres sont en raison directe de leurs différences. Toutes les grandes migrations humaines fournissent des exemples de cette loi commune aux peuples et aux individus. C’est des extrémités opposées des continents que partent les nations destinées à se confondre. La grande famille japhétique s’élance des plateaux de l’Asie centrale pour se répandre sur le monde par l’Europe et l’Amérique, chassant impitoyablement devant elle les derniers descendants de la race de Cham. Sous la protection de l’arc-en-ciel, l’Humanité renaît de l’arche sauvée sur la cime d’Ararad.

L’Asie pénètre l’Europe par l’Hellade et le Latium : les civilisations grecque et romaine voient le jour. Elle la pénètre avec les barbares les plus redoutables, — Huns, Vandales, Mongols, Tartares, Arabes et Osmanlis, tout-puissants révolutionnaires religieux : — les églises chrétienne et musulmane plantent la croix sur le dôme de Saint-Pierre et le croissant sur celui de Sainte-Sophie ; l’Europe entière s’agenouille et tend les mains aux deux emblèmes nouveaux.

En retour, l’Europe pénètre l’Asie avec les Argonautes, avec les pesantes phalanges d’Agamemnon, d’Alexandre, de César et de Rome impériale ; — avec les bandes indisciplinées des Croisés ; — avec les hardis vaisseaux des Hollandais, des Portugais et des Espagnols ; — avec le général Bonaparte, avec les très-magnifiques marchands de la Cité de Londres, avec les hordes des Cosaques du Don.

Les Européens posent le pied sur le continent d’Amérique avec Colomb, Fernand Cortès, Albuquerque, Cabral et les émigrations anglaises qui fondèrent l’État de Massachusetts. De leurs empires lointains, les Européens navigateurs rapportent à leurs rivages sombres d’immenses richesses pour alimenter leur avide industrie, pour satisfaire aux besoins de bien-être, de luxe, de pompes et d’art qui tourmente les nations civilisées.

L’Afrique fait irruption dans l’Espagne, d’abord avec les Carthaginois : ensuite avec Tarik, le Maure redouté, le vainqueur de Jérès, la ville aux vins dorés ! En sept siècles les Sarrasins dotent la Péninsule de cette éclatante civilisation qui posa pour cachet sur l’Andalousie riche l’Alhambra magnifique. En sens contraire, la Rome de Scipion, la Lisbonne de Barthélemy Diaz, l’Espagne, la France et l’Angleterre ouvrent l’Afrique à leurs convoitises altérées.

Déjà l’Amérique pénètre l’Asie par la Chine ; elle pénétrera l’Europe dans des temps qui ne sont pas loin de nous. Il y a toujours mouvement alternatif, réaction incessante des continents et des peuples les uns sur les autres.

..... Et en Europe seulement, nous voyons Rome conquérir la Grèce ; les Barbares du Nord envahir l’Empire romain ; l’Espagne de Charles-Quint déborder sur l’Italie ; le continent débarquer sur les rivages d’Albion-la-Blanche les Danois de Suénon et les Normands de Guillaume ; puis Albion-la-Blanche déposer ses plus héroïques pirates, Robert Guiscard, Edouard III, Wellington, sur les côtes les plus fortunées de l’Europe. — À la faveur de ces chassés-croisés des peuples, les civilisations païenne, chrétienne et moderne développent les germes de progrès qu’elles contenaient.

Tous ces croisements portent leurs fruits. Dans chacun d’eux le génie de l’humanité puise de nouvelles forces et prend un nouvel essor. Par eux l’Amérique est ouverte à la Civilisation ; du Nord au Midi elle se couvre de colonies florissantes qui se détachent successivement de leurs vieilles métropoles, comme de jeunes chênes, de leurs troncs. À mesure que les croisements humains se rapprochent de nous, ils sont plus féconds ; ils s’étendent à de plus grandes masses d hommes, à des territoires plus vastes.


XXXV.   La dernière et la plus féconde de ces alliances entre peuples est celle de la race anglo-saxonne et de la race hindoue. À voir la nature rapprocher la personnification la plus exacte de la froideur septentrionale du type le plus parfait de l’ardeur du Midi, on se prendrait à douter qu’un pareil croisement fût profitable. Cependant le résultat est incontesté. En un siècle, une compagnie de négociants anglais, aidée d’une poignée de soldats, a conquis au monopole l’un des plus riches et des plus vastes empires de la terre. Et ce résultat, devant lequel l’Univers s’extasie, est dû surtout au rapprochement des génies si profondément différents des deux peuples.

Sous le soleil des Indes le flegme de l’Anglais se fond, son activité industrielle s’endort, son intraitable individualisme, son insulaire orgueil s’adoucissent forcément au contact d’hommes aux mœurs expansives et de femmes aux seins orangés. Nous pouvons observer ces grands corps blonds s’acclimatant si bien sous le soleil de leur conquête qu’ils se détachent de leur métropole, fondent des États nouveaux et jettent, sur toute cette partie du monde, les assises d’une civilisation colossale.

De son côté, la race conquise subit une modification analogue. Les pratiques superstitieuses du Brahmanisme se perdent aux Indes ; les sacrifices humains y deviennent infiniment plus rares ; il y a des milliers de conversions au protestantisme anglican ; c’est là que fait le mieux ses affaires la Société pour la propagande biblique.

Dans les générations nouvelles on reconnaît de plus en plus les caractères confondus du peuple envahisseur et du peuple envahi. Les enfants qui résultent des alliances entre Saxons et Indiens sont élevés dans le pays ; ils parlent une langue qui n’est ni l’Anglais ni l’Hindou, mais une combinaison des deux idiomes, dans laquelle l’Anglais domine comme appartenant à une civilisation plus nouvelle. Les Anglais instituent des écoles où ils s’efforcent de marier leur littérature nationale avec celle de l’Orient, où le positivisme du Nord se sature de plus en plus des vapeurs poétiques, des parfums ardents du Midi.

C’est que, chez tous les hommes, à quelque race qu’ils appartiennent, il existe un fonds commun d’aspirations vers le mystique, l’extraordinaire, l’irrévélé ; c’est que dans Ossian, Milton, et Byron, et Shakspeare, il y a bien des passages dus à la même inspiration qui composa le Baghavad-Gìta et le Ramayana. Bien que modifiée par les climats et les habitudes, la nature humaine conserve toujours, au fond, les mêmes instincts primordiaux. Il y a de la poésie chez les peuples du Nord, quoique ce ne soit pas la dominante de leur caractère. Il y a aussi de l’activité dans les races du Sud ; et quand elles sortent du repos qui leur est cher, elles s’étendent sur le monde et font en peu de temps ce que les Septentrionaux ne pourraient produire qu’au prix de lents efforts.


XXXVI.   L’homme n’est loup à l’homme qu’au flairer. Aussi n’est-ce pas en un seul temps que les invasions pénètrent au cœur des royaumes qu’elles sont destinées à détruire. D’abord les peuples se couchent en face les uns des autres, à portée du canon, sur la terre sanglante des champs de bataille ; plus tard seulement, vainqueurs et vaincus s’étendent côte-à-côte, sur le même lit, à portée des caresses de la main désarmée !

Ainsi se modifient les uns par les autres les peuples les plus divers quand ils sont rapprochés sous un même climat. L’homme du Nord, témoin du bonheur des Orientaux, devient moins rêveur, moins concentré dans l’observation de lui-même, moins froid enfin. L’homme de l’Orient, étonné des gigantesques résultats de la science civilisée, acquiert conscience de sa force et de son pouvoir, s’étudie, s’estime plus, et son esprit, naturellement admirateur de la nature, se fixe cependant davantage sur la société.

Les croisements humains opposeront et uniront continuellement le Mercantilisme à la Poésie, le Travail à l’Indolence, le Nord au Midi, l’Industrie à la Contemplation, la Civilisation à la Nature, l’Individu à l’Humanité, le Calcul à l’Imprévoyance, l’Utilité au Luxe, la Règle au Bonheur, la Froideur à l’Expansion, l’Homme à la Femme, les Sabines aux Romains, Alexandre à Roxane, Napoléon à Marie-Louise. Les fusions s’opéreront par la rencontre des extrêmes. Et comme sceau de ces fusions, le peuple nouveau-venu parlera une nouvelle langue qui participera des deux langues-mères ; il pratiquera une religion qui empruntera ses caractères aux deux religions primitives ; enfin il résumera, dans ses mœurs et dans son esprit, le génie des deux peuples qui lui ont donné naissance. Les parents revivent dans leurs enfants ; les petits des bourgeois ressemblent, verrues pour verrues, aux honorables auteurs de leurs jours.

Si, dans l’Europe continentale, il est deux États dont les aspirations et les mœurs soient aussi opposées que possible, ce sont bien certainement la Russie et la France, la première au Nord-Est, la seconde au Sud-Ouest du continent ; toutes deux tellement importantes aujourd’hui qu’elles attirent l’attention de l’observateur à première vue d’une carte. C’est de leur choc que résultera le prochain croisement des races européennes.


XXXVI.   Dans le rapprochement des sexes, l’initiative, l’audace, la décision, l’énergie, la poursuite, sont le rôle de l’homme ; la timidité, la crainte, la faiblesse, l’hésitation, une sorte de résistance involontaire contre ses propres désirs appartiennent à la femme. Entre l’homme et la femme qui se recherchent, il y a d’abord gêne, froideur, indéfinissable inquiétude, jusqu’à ce que la vie commune ait fait naître chez eux des sentiments ou tout au moins des habitudes plus intimes.

De même dans le croisement des races. Le peuple conquérant est plus neuf ; il se montre moins effrayé de l’avenir, plus apte à la réalisation des derniers principes entrevus par l’esprit humain ; il est plus entreprenant, plus brutal, plus dominateur. Le peuple conquis est plus passif, plus défiant, plus séducteur, plus adroit, mais moins fort ; l’action lui répugne, la conséquence d’une transformation l’épouvante. C’est plus tard seulement que les différences s’engrènent, que les distances sont comblées, que les caractères s’harmonisent enfin par les relations de chaque jour.

Il y a des genres parmi les peuples comme parmi les individus. Il y a les peuples mâles qui sont propres l’exécution parce qu’ils ont la vigueur en partage, parce que la guerre est leur état normal, parce qu’ils ne reculent pas devant le meurtre et ne craignent pas d’aspirer l’odeur fumeuse de l’incendie. Il y a aussi les peuples femelles qui sont propres à l’élaboration des idées parce que, avec le temps et le développement de la Civilisation, leurs mœurs se sont adoucies et qu’ils ont appris à penser. Par cela même ces peuples ne sont plus propres à la guerre et aux conquêtes, et quand on prononce ces mots devant eux, il semble qu’on évoque des souvenirs d’autre monde. — Le Fer est masculin, la Pensée, féminine. La Russie est le temple mâle de l’Europe, la France en est le peuple femelle. Et de même que les hommes et les femmes se marient, de même il faut que les races slaves et les races françaises se croisent.


XXXVI.   Dans l’homme, comme dans l’humanité, les puissances maternelles et intellectuelles s’équilibrent ; de là résulte l’harmonie de l’existence. D’où il suit qu’à toute transformation la Force et l’Idée prendront part. L’homme n’est pas complet quand l’un des éléments de son dualisme est développé aux dépens de l’autre. D’où la tendance constante de toutes les parties de notre être à s’équilibrer. — De même pour les nations. Elles brillent de toute leur splendeur quand leur territoire est étendu, leur population nombreuse, leurs richesses considérables, et quand la science et les arts, qui sont leur âme, vivifient ces diverses manifestations de leur grandeur.

Les nations jeunes et les nations anciennes sont incomplètes, non-viables, parce qu’en elles les deux éléments de la vie ne se font pas contre-poids. Toute la vitalité des peuples jeunes est employée à leur développement physique ; ils grandissent comme de nouveau-nés, comme des plantes tourmentées par la sève. Mais l’âge vient où l’éducation doit compléter l’œuvre de la nature ; et comme les enfants apprennent de l’expérience des anciens, ainsi les peuples jeunes empruntent leurs connaissances à ceux qui les ont précédés. Au contraire, les peuples âgés ne vivent plus que par la mémoire, comme les vieillards. Alors le temps est venu où leurs descendants reprennent l’œuvre, l’œuvre toujours pressante, toujours inachevée du bonheur à réaliser ici-bas.

Ainsi se complètent sans cesse les deux moitiés de l’humanité : les enfants par les vieillards, les forts par les faibles, les femmes par les hommes, les peuples anciens par les peuples jeunes.


XXXIX.   Mais si la Force et l’Idée se confondent par leur but qui est le même, la conservation de l’Humanité, elles diffèrent essentiellement quant au moment de leur action. C’est ce dont se convaincra, par l’étude de l’histoire, à chaque page, à chaque ligne, tout homme dont le jugement ne sera pas faussé par l’esprit de parti. Il apprendra : — Que toute révolution qui est dans le besoin des temps s’exécute malgré les intérêts, les partis, les forces et la morale conventionnelle qui s’y opposent ; — que l’action de la Force seconde l’influence de l’Idée ; — que les peuples ne peuvent être mêlés sans le tranchant du glaive ; — que, si l’Idée révèle les principes d’une Révolution, elle est impuissante à la faire triompher ; — que fatalement enfin, la Force réalise les doctrines contre lesquelles elle s’est le plus raidie.


XL.   Ainsi que je l’ai déjà fait remarquer ailleurs, le travail de formation de l’homme, dans le sein de sa mère, s’accomplit des extrémités vers le centre : le cœur est l’ouvrage du septième jour, le sceau que la Transformation appose sur ses œuvres d’humaine argile. La Vie et la Mort sont douteuses encore quand le cœur n’a pas commencé ou cessé ses battements.

De même, lorsqu’une vie nouvelle s’implante sur un continent, elle l’envahit de la circonférence vers le centre. Les plus grands empires, à leur début, n’ont guère pour villes que des camps, des nids d’aigles ou de pirates : Rome, Lutèce, Londres de l’Heptarchie saxonne. Les grandes capitales ne s’élèvent que bien plus tard au milieu d’États déjà bien gardés ; elles ne succombent que les dernières, quand la vie a cessé dans les provinces reculées, quand les pays conquis se détachent de la métropole et qu’un empire se démembre.

Par ses rivages éloignés, l’Asie pénètre l’Europe encore inculte : Athènes, Rome, Constantinople n’arrivent à leur plus grande splendeur qu’à l’époque où elles sont le plus près de leur décadence. — L’empire des Perses est plus florissant que jamais quand Alexandre le Macédonique l’envahit et trône dans Ecbatane et Suse renommées. — Les royaumes d’Asie ont atteint à des proportions gigantesques quand les Romains leur apportent d’une autre terre de l’acier et des batailles en échange de l’or, des sciences et des arts qu’ils ramènent en triomphe dans l’enceinte des sept collines. — Du huitième au onzième siècle, l’Orient pénètre l’Occident par le littoral espagnol. Hélas ! depuis l’expulsion des Maures, jamais Cordoue, Séville, et Tolède, et Grenade ne revirent les jours de grandeur des Almoravides. — Au quinzième siècle, Mahomet II, le Turc envahisseur, pénètre dans Constantinople, foyer des lumières du monde. Aujourd’hui, l’Europe déborde sur l’Asie qu’elle envahit au Nord par la Sibérie russe, au Midi par l’empire Hindo-Britannique ; — sur l’Afrique qu’elle civilise par la France au Nord, par l’Angleterre au Sud ; — sur l’Amérique enfin que les peuples originaires d’Espagne et de Portugal révolutionnent dans sa partie méridionale, tandis que les Anglo-Américains y jettent, au Nord, les assises gigantesques de la Confédération des États-Unis.


XLI.   Les peuples qui ont vécu dans les pays du soleil ne remontent jamais vers les glaces du pôle. La Civilisation ne retourne pas à la Barbarie ; ce serait reculer dans la pénible voie qui conduit chaque génération à l’accomplissement de ses destinées. Le Nord est la pépinière des nations, officina gentium ; c’est le camp où les races conquérantes font leur plus longue et leur dernière étape. Tant que les contrées du septentrion ne seront pas embellies par la main de la Culture et aplanies par les pieds du Temps, les hommes n’y resteront qu’en passant, le regard dirigé vers des contrées plus heureuses. — Jamais invasion ne menaça le Nord. L’expédition de Moscou fut une opération désespérée entreprise contre les envahissements du cancer russe par un homme qui n’était, après tout, que sabreur ou chirurgien, c’est-à-dire menuisier habile. Pareilles opérations ne réussissent pas contre maladies semblables.

Il est aussi impossible aux Russes de demeurer au Nord et de s’y développer davantage qu’il est impossible aux enfants de grandir dans leur berceau. Ils sont placés de manière à envahir l’Europe centrale par toutes ses frontières : l’autocratie russe règne sur deux races d’hommes à génies opposés dont les uns nous pénétreront par l’extrême Nord, et les autres par l’extrême Sud. Aucune puissance européenne ne peut prévenir aujourd’hui l’entrée du tzar à Constantinople. Et dès qu’il sera là, bien avant même sans doute, aucune ne pourra s’opposer à ce qu’il ne déchaîne sur l’Europe, par tous les côtés à la fois, ses hordes frémissantes. Les révolutions palingénésiques sont apportées aux peuples par les émigrations qui violent leurs frontières, et d’un seul coup de leur bras armé, détruisent l’ordre établi par les siècles sur une vaste superficie de territoire. Les révolutions du dedans ne font plus ensuite que développer le grand travail commencé par le mélange des nations.






  1. Les hommes grandement illustres de ce temps n’envisagent pas cette question comme moi :

    « ... Nul ne sait... question profonde !
    Ce que perdrait le bruit du monde,
    Le jour où Paris se tairait ! ! ! »

    s’écrie M. Victor Hugo. — Moi je ne trouve pas la question profonde, citoyen comte ! J’estime que c’est peu de chose dans le monde que du bruit, et que Paris n’étant plus guère bon qu’à faire du tapage, la suppression de Paris importe fort médiocrement aux destins de l’humanité.

  2. « La Révolution est non seulement une règle ; elle est aussi un moyen de conservation.
    « D’après son étymologie, le mot révolutionner signifie retourner.
    « Retourner un objet, c’est le prendre dans la position où on le trouve pour le placer dans une position directement opposée.
    « Appliquant ceci à un ordre établi, le retourner, c’est faire du désordre.
    « Or, il y a des temps, pour l’homme comme pour la société, où le désordre, le chaos qui précèdent une création deviennent nécessaires, et où, par conséquent, la révolution qui les amène est salutaire aussi — c’est lorsque l’ordre établi ne suffit pas à satisfaire tous les besoins. »
    (De la Révolution dans l’Homme et dans la Société.)
  3. « Quel est le but des transformations qui constituent la vie ?
    « Reculons-nous ? Avançons-nous ? Ou ne bougeons-nous pas ?
    « Nous ne reculons pas, pouvons-nous affirmer, si nous nous observons pendant une période d’accroissement.
    « Nous n’avançons pas, si nous nous considérons pendant celle de décroissance.
    « Nous ne restons pas immobiles ; nous varions chaque jour, et dans le fonds et dans la forme : l’immobilité serait la mort.
    « Que faisons-nous donc ?
    « Nous nous conservons. N’est-ce pas assez ? Ne faut-il pas du travail, des efforts et des douleurs pour équilibrer de nouveaux besoins par de nouvelles forces, pour résoudre cette équation sans laquelle la vie ne serait pas ?
    « La société est comme nous : elle ne rétrograde pas, elle ne progresse pas. Elle ne reste pas immobile non plus.
    « Elle se conserve ; et pour se conserver, elle s’agite et se révolutionne utilement. »
    Ernest CœurderoyDe la révolution dans l’homme et dans la société.
  4. Je me suis laissé dire qu’il existe, en ce moment, quelque part, dans le monde, un Napoléon III dont les journaux font grand bruit. Qu’a fait cet homme pour qu’on en parle ? Deux parties de chienlit et un travail de bourreau ! Qu’a-t-il pensé ? Le parjure ! Que parle-t-il ? Un mauvais jargon tudesque ! Quelle nation le subit ? La plus vantarde et la plus courbée des nations ! Que cette espèce d’homme fasse fouetter jusqu’au sang les bourgeois de ce grand pays, et que les bourgeeis de ce grand pays célèbrent à l’envi la gloire de ce grand homme ; ce ne sont pas là mes affaires. Les Français sont les plus bafoués et les plus grotesquement ridicules des hommes. Il y a longtemps que j’ai renoncé à mon dividende d’illustration française.
    La glorieuse nation, en effet, que celle qui fait enrouer tous ses curés pour célébrer la prise d’une bicoque abandonnée par les Russes ! La riche, la florissante nation avec ses bourgeois mourant de faim et de honte ! L’illustre nation que celle qui, dans trois mois, sera prise entre les glaces du dehors et la banqueroute du dedans, et ne trouvera plus ni un sou ni un homme pour suivre une guerre à peine commencée ! Mais chantez donc la gloire de la patrie, bourgeois de France, bourgeois aux truffes et au champagne à bon marché ! Imbéciles ! N’entendez-vous pas les éclats de rire de l’univers qui répondent aux salves des canons des Invalides ?