Hymnes homériques/À Dionysos

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Traduction par Leconte de Lisle.
A. Lemerre (p. 421-423).





Je ferai souvenir de Dionysos, fils de l’illustre Sémélè, quand il apparut au rivage de la mer stérile, sur un promontoire avancé, semblable à un jeune homme dans la première adolescence. Ses beaux cheveux bleus flottaient, et il avait un manteau pourpré autour de ses épaules robustes.

Voici que, dans leurs nefs aux solides bancs de rameurs, des pirates Tyrrhéniens arrivèrent rapidement sur la noire mer, et une destinée mauvaise les amenait.

Ayant vu Dionysos, ils se firent signe les uns aux autres, et, sautant à terre, ils le saisirent et le déposèrent dans la nef en se réjouissant dans leur cœur. Ils pensaient que c’était un fils de Rois nourrissons de Zeus, et ils voulurent le charger de lourds liens. Mais les liens ne le retinrent pas, et les branches d’osier tombèrent de ses pieds et de ses mains, et il s’assit, souriant de ses yeux bleus. Et dès que le pilote l’eut vu, il commanda aussitôt à ses compagnons et il leur dit :

— Insensés ! Quel est ce Dieu puissant que vous avez saisi et lié ? La nef bien construite ne peut le porter. En effet, c’est Zeus, ou Apollôn à l’arc d’argent, ou Poseidaôn ; car ce n’est pas aux hommes mortels qu’il est semblable, mais aux Dieux qui ont des demeures Olympiennes. Allons ! Déposons-le aussitôt sur la noire terre ferme, et ne portez pas les mains sur lui, de peur qu’il soulève les vents accablants et un vaste tourbillon.

Il parla ainsi, et le chef le réprimanda par cette rude parole :

— Malheureux ! Fais attention au vent propice et sers-toi de la voile et de tous les agrès de la nef à la fois. Nos hommes s’occuperont ensuite de celui-ci. J’espère qu’il arrivera en Aigyptiè, ou à Kypros, ou chez les Hyperboréens, ou plus loin encore, et qu’il nous dira enfin quels sont ses amis et ses richesses et ses parents, puisqu’un Dieu nous l’a envoyé.

Ayant ainsi parlé, il dressa le mât et tendit la voile de la nef, et le vent gonfla la voile par le milieu, et ils apprêtèrent tous les agrès. Mais, aussitôt, des prodiges leur apparurent.

Et voici d’abord qu’un vin doux, et répandant une odeur divine, coula par la nef noire et rapide, et les marins, l’ayant vu, furent saisis de stupeur.

Et, aussitôt après, jusqu’au haut de la voile, une vigne se déploya çà et là, et de nombreuses grappes en pendaient. Et un lierre noir s’enroulait au mât, et il était couvert de fleurs, et de beaux fruits y naissaient. Et toutes les chevilles des avirons avaient des couronnes. Et les marins, ayant vu cela, ordonnèrent au pilote Médeidè de revenir à terre.

Cependant, voici que Dionysos leur apparut en lion terrible sur la nef ; et il rugissait violemment. Puis Dionysos, manifestant ses signes, créa une ourse au cou hérissé qui se leva furieuse, tandis que le lion, au bout du pont, lançait des regards horribles. Alors, les marins s’enfuirent à la poupe, autour du pilote plein de sagesse, et ils s’y arrêtèrent épouvantés. Et le lion bondit et saisit le chef ; et tous, pour éviter la noire destinée, sautèrent tous ensemble dans la mer divine, où ils devinrent dauphins. Mais Dionysos eut pitié du pilote, et il le rendit très heureux, et il lui dit :

— Rassure-toi, divin pilote, cher à mon cœur. Je suis le bruyant Dionysos qu’a enfanté une mère Kadméide, Sémélè, s’étant unie d’amour à Zeus.

Salut, fils de Sémélè aux beaux yeux ! Il ne serait point permis à qui t’oublierait d’orner son doux chant.