Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle/Première Étude

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PREMIÈRE ÉTUDE.




les réactions déterminent les révolutions.




C’est une opinion généralement répandue de nos jours, parmi les hommes du mouvement aussi bien que parmi ceux de la résistance, qu’une révolution, bien attaquée à son origine, peut être arrêtée, refoulée, esquivée ou dénaturée ; qu’il ne faut à cela que deux choses, la ruse et la force. Un des écrivains les plus judicieux de ce temps, M. Droz, de l’Académie française, a fait exprès une histoire des années du règne de Louis XVI pendant lesquelles, selon lui, on aurait pu prévenir et empêcher la révolution. Et parmi les révolutionnaires de l’époque, l’un des plus intelligents, Blanqui, est également dominé par l’idée qu’avec une énergie et une habileté suffisante le pouvoir peut mener le peuple comme bon lui semble, étouffer le droit, anéantir l’esprit révolutionnaire. Toute la politique du tribun de Belle-Isle, — je prie ses amis de prendre la qualification en bonne part, — de même que celle de l’académicien, procède de la peur qu’il a de voir la réaction triompher, peur que j’ose appeler, quant à moi, ridicule. Ainsi la réaction, germe de despotisme, est au cœur de tous les hommes ; elle nous apparaît à la fois aux deux extrémités de l’horizon politique. Ce n’est pas l’une des moindres causes de nos malheurs.

Empêcher une révolution ! mais est-ce que cela ne vous semble pas une menace à la Providence, un défi jeté à l’inflexible destin, tout ce qu’on peut imaginer, en un mot, de plus absurde ? Empêchez donc la matière de peser, la flamme de brûler, le soleil de luire !

J’essayerai de montrer, par ce qui se passe sous nos yeux, que comme l’instinct de réaction est inhérent à toute institution sociale, le besoin de révolution est également irrésistible ; que tout parti politique, quel qu’il soit, peut devenir tour à tour, suivant la circonstance, expression révolutionnaire ou expression réactionnaire ; que ces deux termes, réaction et révolution, corrélatifs l’un de l’autre et s’engendrant réciproquement, sont, aux conflits près, essentiels à l’Humanité : en sorte que pour éviter les écueils qui menacent de droite et de gauche la société, le seul moyen, c’est, au rebours de ce que la Législative actuelle s’est vantée de faire, que la réaction transige perpétuellement avec la révolution. Accumuler les griefs, et si j’ose employer cette comparaison, emmagasiner, par la compression, la force révolutionnaire, c’est se condamner à franchir d’un saut tout l’espace que la prudence commandait de parcourir en détail, et mettre à la place du progrès continu, le progrès par bonds et saccades.

Qui ne sait que les plus puissants parmi les souverains se sont illustrés en se faisant, dans la mesure des circonstances où ils vivaient, révolutionnaires ? Alexandre de Macédoine, qui ramena la Grèce à l’unité ; Jules César, qui fonda l’empire romain sur les ruines de la république hypocrite et vénale ; Clovis, dont la conversion fut le signal de l’établissement définitif du christianisme dans les Gaules, et jusqu’à certain point la cause de la fusion des hordes franques dans l’océan gaulois ; Charlemagne, qui commença la centralisation des alleux, et marqua le point de départ de la féodalité ; Louis le Gros, cher au Tiers-État, pour la faveur qu’il accorda aux Communes ; saint Louis, qui organisa les corporations d’arts et métiers ; Louis XI et Richelieu, qui achevèrent la défaite des barons, firent tous, à divers degrés, acte de révolution. Il n’y a pas jusqu’à l’exécrable Saint-Barthélemy qui, dans l’esprit du peuple, d’accord en cela avec Catherine de Médicis, dirigée contre les seigneurs plutôt que contre la Réforme, n’ait été une manifestation violente contre le régime féodal. Ce n’est qu’en 1614, à la dernière réunion des états généraux, que la monarchie française parut abjurer son rôle d’initiatrice et trahit sa propre tradition : le 21 janvier 1793 fut l’expiation de sa félonie.

Il serait aisé de multiplier les exemples : tout le monde, avec la moindre connaissance de l’histoire, y suppléera.

Une révolution est une force contre laquelle aucune autre puissance, divine ou humaine, ne peut prévaloir, dont la nature est de se fortifier et de grandir par la résistance même qu’elle rencontre. On peut diriger, modérer, ralentir une révolution : j’ai dit tout à l’heure que la plus sage politique consiste à lui céder pied à pied, afin que l’évolution éternelle de l’Humanité, au lieu de se faire par vastes enjambées, s’accomplisse insensiblement et sans bruit. On ne refoule point une révolution, on ne la trompe pas, on ne saurait la dénaturer, ni à plus forte raison la vaincre. Plus vous la comprimez, plus vous augmentez son ressort, et rendez son action irrésistible. C’est à tel point qu’il est parfaitement égal, pour le triomphe d’une idée, qu’elle soit persécutée, vexée, écrasée dans ses commencements, ou qu’elle se développe et se propage sans obstacle. Comme l’antique Némésis, que ni les prières ni les menaces ne pouvaient émouvoir, la révolution s’avance, d’un pas fatal et sombre, sur les fleurs que lui jettent ses dévots, dans le sang de ses défenseurs, et sur les cadavres de ses ennemis.

Quand les conspirations s’arrêtèrent en 1822, quelques-uns crurent que la Restauration avait vaincu la Révolution. Aussi est-ce à cette époque, sous le ministère Villèle, et lors de l’expédition d’Espagne, que l’insulte lui fut prodiguée. Pauvres fous ! la Révolution avait passé : elle vous attendait à 1830.

Quand les sociétés secrètes, en 1839, après la tentative de Blanqui et de Barbès, furent dispersées, on crut encore à l’immortalité de la jeune dynastie : il semblait que le progrès fût à ses ordres. Les années qui suivirent furent les plus florissantes du règne. Ce fut pourtant à partir de 1839 que commença, dans la bourgeoisie par la coalition, dans le peuple par la commotion du 12 mai, la grande désaffection qui vint aboutir aux journées de février. Peut-être, avec plus de prudence, ou plus d’audace, aurait-on réussi à prolonger de quelques années l’existence de cette royauté devenue flagramment réactionnaire : la catastrophe, retardée, n’eût été que plus violente.

Après février, on a vu tour à tour jacobins, girondins, bonapartistes, orléanistes, légitimistes, jésuites, tous les partis d’autrefois, j’ai presque dit toutes les factions successivement contre-révolutionnaires du temps passé, entreprendre de terrasser une révolution qu’ils ne comprenaient seulement pas. Un moment la coalition fut complète : je n’oserais affirmer que le parti républicain en soit bien revenu. Eh bien, qu’elle persiste, qu’elle s’obstine : la déroute sera universelle. Plus aura été reculée l’inévitable échéance, plus il sera payé pour le retard : cela est aussi élémentaire dans la pratique des révolutions, qu’un axiome en géométrie. La révolution ne démord pas : et par une raison toute simple, c’est qu’elle ne peut pas avoir tort.

Toute révolution se pose d’abord comme plainte du peuple, accusation contre un état de choses vicieux, dont les plus pauvres sentent les premiers la douleur. Il n’est pas dans la nature des masses de se révolter, si ce n’est contre ce qui leur fait peine, au physique ou au moral. Y a-t-il là matière à répression, vengeance, persécution ? Quelle folie ! Un gouvernement qui fait consister sa politique à éluder le vœu des masses et à refouler leur plainte, se dénonce lui-même : c’est le malfaiteur qui combat ses remords par de nouveaux forfaits. À chaque attentat, la conscience gronde plus terrible, jusqu’à ce qu’enfin la raison du coupable se trouble, et le livre au bourreau.

Pour conjurer les périls d’une révolution, il n’est qu’un moyen, je l’ai déjà dit : c’est d’y faire droit. Le peuple souffre, est mécontent de son sort : c’est un malade qui gémit, un enfant au berceau qui crie. Allez au-devant de lui, écoutez ses griefs, étudiez-en la cause, les conséquences ; faites, s’il y a lieu, la part de l’exagération ; puis occupez-vous immédiatement, sans relâche, de soulager le patient. La révolution, alors, s’accomplira sans fracas, comme le développement naturel et heureux de l’ancien ordre de choses. Personne ne la verra, ne s’en doutera. Le peuple reconnaissant vous nommera son bienfaiteur, son représentant, son chef. C’est ainsi que Louis XVI fut salué, en 1789, par l’Assemblée nationale et par le peuple, Restaurateur des libertés publiques. À cette heure de gloire, Louis XVI, plus puissant que son aïeul Louis XIV, pouvait consolider pour des siècles sa dynastie : la révolution se présentait à lui comme un instrument de règne. L’insensé ne sut y voir qu’un empiétement sur ses droits ! Il porta jusqu’à l’échafaud cet inconcevable aveuglement.

Hélas ! il faut croire qu’une révolution pacifique est chose trop idéale pour que notre belliqueuse humanité s’en accommode. Rarement on voit les événements suivre le cours le plus naturel, le moins dommageable : aussi bien, les prétextes ne manquent pas. Comme la révolution a son principe dans la violence des besoins, la réaction trouve le sien dans l’autorité de la coutume. Toujours le statu quo veut prescrire contre la misère : c’est ce qui fait que la réaction au début obtient la même majorité que la révolution à la fin. Dans cette marche en sens opposé, où ce qui fait le profit de l’une tourne sans cesse au détriment de l’autre, combien il est à craindre qu’il ne se livre de rudes combats !…

Deux causes donc s’opposent à l’accomplissement régulier des révolutions : les intérêts établis et l’orgueil du gouvernement.

Par une fatalité qui s’expliquera plus tard, ces deux causes agissent toujours de connivence : de sorte que la richesse et le pouvoir, avec la tradition, étant d’un côté ; la misère, la désorganisation et l’inconnu de l’autre, le parti satisfait ne voulant pas faire de concession, le parti souffrant ne pouvant plus se résigner, le conflit devient peu à peu inévitable.

C’est alors qu’il est curieux de suivre les péripéties de cette lutte, où toutes les chances défavorables semblent d’abord pour le mouvement, tous les éléments de succès, au contraire, pour la résistance. Ceux qui ne voient les choses qu’à la superficie, incapables de comprendre un dénoûment qu’aucune prudence ne pouvait, ce leur semble, deviner, ne manquent pas d’accuser de leur mécompte le hasard, le crime de celui-ci, la maladresse de celui-là, tous les caprices de la fortune, toutes les passions de l’humanité. Les révolutions, qui pour les contemporains beaux-esprits sont des monstres, semblent encore aux historiens qui plus tard les racontent des jugements de Dieu. Que n’a-t-on pas dit de la révolution de 89 ? Sur cette révolution qui s’est affirmée successivement par huit constitutions, qui a repétri de fond en comble la société française et détruit jusqu’au souvenir de l’ancienne féodalité, l’incertitude dure encore. On n’a pu se faire à l’idée de sa nécessité historique ; on ne comprend pas ses merveilleuses victoires. C’est en haine de ses principes, de ses tendances, que s’est organisée en partie la réaction actuelle. Et parmi ceux qui défendent le fait accompli de 89, un grand nombre crient haro sur les continuateurs : échappés, s’imaginent-ils, par miracle d’une première révolution, ils ne veulent pas courir le risque d’une seconde ! Tous s’entendent donc pour réagir, certains de la victoire comme ils croient l’être du droit, et multipliant autour d’eux les périls par les moyens mêmes qu’ils prennent pour y échapper.

Quel enseignement, quelle démonstration serait capable de les tirer d’erreur, si leur expérience ne les convainc pas ?

Je prouverai dans les différentes parties de cet écrit, et je vais dès à présent établir de la manière la plus victorieuse, que la révolution n’a marché, depuis trois ans, que par la réaction rouge, tricolore, blanche, qui l’a accueillie ; et quand je dis marché, je prends le mot dans le sens de la détermination de l’idée, comme de la propagation du fait. Si la révolution n’existait pas, sachez-le bien, la réaction l’inventerait. L’Idée conçue vaguement sous l’aiguillon du besoin, puis dégrossie, formulée par la contradiction, devient rapidement un droit. Et comme les droits sont solidaires, qu’on ne peut en nier un seul sans sacrifier en même temps tous les autres, il en résulte qu’un gouvernement de réaction est entraîné par le fantôme qu’il poursuit à un arbitraire sans fin, et qu’à force de vouloir sauver la société de la révolution, il intéresse à cette révolution la société tout entière. C’est ainsi que l’ancienne monarchie, renvoyant d’abord Turgot, puis Necker ; s’opposant à toutes les réformes, mécontentant tiers-état, parlements, clergé, noblesse, créa, je veux dire fit entrer dans le monde des faits, la révolution, qui, depuis ce jour, n’a cessé de croître et embellir, et d’étendre ses conquêtes.

Un phénomène analogue s’est produit depuis février. Est-ce qu’enfin nos adversaires de toute couleur, comprenant l’absurdité de leur entreprise, ne se décideront pas à faire retraite ?

En 1848, le prolétariat, intervenant tout à coup dans la querelle engagée entre la bourgeoisie et la couronne, fait entendre son cri de misère. Quelle était la cause de cette misère ? le manque de travail, disait-il. Le peuple demandait donc du travail : sa protestation n’allait pas au delà. Ceux qui venaient de proclamer en son nom la République, lui ayant promis de le faire travailler, il embrassa avec ardeur la cause républicaine. À défaut d’un intérêt plus positif, le peuple acceptait un assignat sur la République. C’était assez pour la lui faire prendre sous sa protection. Qui aurait cru que dès le lendemain ceux qui avaient souscrit la cédule ne songeraient plus qu’à la brûler ? Du travail, et par le travail du pain, telle fut, en 1848, la pétition des classes ouvrières : telle fut la base inébranlable donnée par elles à la République, telle est la Révolution.

Autre chose fut donc, le 25 février 1848, la proclamation de la République, acte d’une minorité plus ou moins intelligente, plus ou moins usurpatrice ; et autre chose la question révolutionnaire du travail, qui fit de cette République un intérêt, et lui donna seule, aux yeux des masses, une valeur réelle. Non, la République de février n’est pas la révolution : elle est le gage de la révolution. Il n’a pas tenu à ceux qui ont gouverné cette République, depuis le premier jusqu’au dernier, que le gage ne pérît : c’est au peuple à voir, dans ses prochains comices, à quelles conditions désormais il leur en remettra le dépôt.

D’abord, cette demande de travail ne parut point aux nouveaux chefs, dont aucun jusqu’alors ne s’était occupé d’économie politique, avoir rien d’exorbitant. Elle était pour eux, au contraire, un sujet de félicitations mutuelles. Quel peuple que celui qui, le jour de son triomphe, ne demande ni pain ni spectacles, comme autrefois la canaille romaine : panem et circenses, mais seulement du travail ! Quelle garantie de moralité, de discipline, de docilité, dans les classes laborieuses ! Quel gage de sécurité pour un gouvernement ! Ce fut de la meilleure foi du monde et dans les plus louables sentiments, il faut l’avouer, que le Gouvernement provisoire proclama le droit au travail ! Ses paroles, sans doute, attestaient son ignorance ; mais l’intention y était. Et que ne peut-on faire du peuple français avec des manifestations d’intentions ? Il n’était bourgeois si hargneux qui ne fût prêt, à ce moment, si on lui remettait le pouvoir, de donner de l’ouvrage à tout le monde. Droit au travail ! Le Gouvernement provisoire revendiquera devant la postérité la gloire de cette parole fatidique, qui ratifia la chute de la monarchie constitutionnelle, sanctionna la République, et engagea la Révolution.

Mais ce n’est pas tout de promettre : il faut tenir.

En y regardant de plus près, on s’aperçut bien vite que le droit au travail était chose plus scabreuse qu’on n’avait cru. Après bien des débats, le gouvernement, qui dépensait 1, 500 millions chaque année rien qu’à faire de l’ordre, fut contraint d’avouer qu’il ne lui restait pas un centime dont il pût assister les ouvriers ; qu’il lui faudrait, pour les occuper, et conséquemment les payer, établir de nouveaux impôts, ce qui faisait cercle vicieux, puisque lesdits impôts seraient acquittés par ceux-là mêmes qu’il s’agissait de secourir ; que d’ailleurs il n’appartenait point à l’État de faire concurrence à l’industrie privée, qui déjà manquait d’aliment et sollicitait pour elle-même des débouchés ; qu’en outre, les travaux entrepris sous la direction de l’autorité coûtant généralement plus qu’ils ne valent, l’initiative industrielle de l’État, quelle qu’elle fût, ne pouvait aboutir qu’à aggraver la position des travailleurs. En conséquence, par ces motifs et d’autres non moins péremptoires, le Gouvernement donnait à entendre qu’il n’y avait rien à faire, qu’il fallait se résigner, maintenir l’ordre, prendre patience et confiance !

Le gouvernement, il faut le reconnaître, avait jusqu’à certain point raison. Pour assurer à tous le travail et par conséquent l’échange, il faut, ainsi que nous le ferons voir, changer la direction, modifier l’économie de la société : chose grave, qui sortait de la compétence du Gouvernement provisoire et sur laquelle il était de son devoir de consulter préalablement le Pays. Quant aux plans qui dès lors se proposèrent et aux conférences quasi-officielles où l’on amusa, à cette occasion, le chômage des ouvriers, ils ne méritent pas plus les honneurs de l’histoire que de la critique. Ce furent autant de prétextes à la réaction qui bientôt, au sein du parti républicain même, se manifesta.

Mais où commença le tort des hommes du pouvoir, ce qui exaspéra les prolétaires, et qui, d’une simple question de travail, fera, en moins de dix ans peut-être, la plus intégrale des révolutions, ce fut quand on vit le Gouvernement, au lieu de provoquer, comme Louis XVI, les recherches des publicistes, au lieu d’appeler l’attention des citoyens et de solliciter sur la grande question du travail et de la misère l’expression de leurs vœux, se renfermer durant quatre mois dans un silence hostile ; quand on le vit hésiter sur la reconnaissance des droits naturels de l’homme et du citoyen ; se méfier de la liberté, surtout de celle de la presse et des réunions populaires ; résister à la sollicitation des patriotes touchant le cautionnement et le timbre ; surveiller les clubs au lieu de les organiser et de les diriger ; créer, à toute éventualité, un corps de prétoriens dans la garde mobile ; cajoler le clergé ; rappeler à Paris les troupes, dans le but de les faire fraterniser avec le peuple ; donner le signal de la haine contre le Socialisme, nom nouveau que prenait la Révolution ; puis, soit incurie, soit incapacité, soit infortune, soit intrigue ou trahison, soit toutes ces causes ensemble, pousser à Paris, à Rouen, des masses sans salaires à une lutte désespérée ; enfin, après la victoire, n’avoir plus qu’une pensée, une idée, étouffer per fas et nefas la plainte des travailleurs, la protestation de février.

Il suffit de parcourir la série des décrets du Gouvernement provisoire et de la Commission exécutive, jusqu’à la dictature de Cavaignac, pour se convaincre que pendant cette période de quatre mois la répression a été prévue, préparée, organisée, et la révolte directement ou indirectement provoquée par le Pouvoir.

La pensée réactionnaire, que le peuple ne l’oublie jamais, a été conçue au sein même du parti républicain, par des hommes que les souvenirs d’Hébert, de Jacques Roux, de Marat, épouvantaient, et qui, en combattant des manifestations sans portée, croyaient de bonne foi sauver la Révolution. C’est le zèle gouvernemental qui, divisant les membres du Gouvernement provisoire en deux camps ennemis, conduisit ceux-ci à désirer contre la révolution une grande journée, afin de régner par l’éclat de la victoire ; ceux-là, à préférer le déploiement d’une force supérieure, les diversions de la politique et de la guerre, afin de ramener le calme par la fatigue et la stérilité de l’agitation. Se pouvait-il autrement ? Non, puisque chaque nuance, prenant son emblème pour celui de la vraie république, se dévouait patriotiquement à l’élimination de ses rivales, réputées par elle ou trop modérées ou trop ardentes. La Révolution ne pouvait manquer d’être prise entre ces cylindres : elle était trop petite alors, et placée trop bas, pour être aperçue de ses redoutables gardiens.

Aussi, lorsque je rappelle ces faits, ce n’est pas pour le vain plaisir de stigmatiser des hommes, plus malavisés que coupables, que le cours des choses me paraît ramener au Pouvoir ; c’est afin de leur remettre en mémoire que comme la Révolution les a usés une première fois, elle les userait une seconde, s’ils persistaient dans la voie de méfiance et de dénigrement occulte qu’ils ont d’abord suivie vis-à-vis d’elle.

Ainsi, par l’effet du préjugé gouvernemental et de la tradition propriétaire dont l’union intime fait toute la théorie politique et économique du vieux libéralisme, le gouvernement, — je ne fais aucune allusion aux personnes, j’entends par ce mot le faisceau des pouvoirs, après comme avant les journées de juin, — le gouvernement, dis-je, alors que la justice et la prudence lui commandaient d’en référer au Pays sur la demande des classes ouvrières, s’est cru le droit de trancher négativement, en haine de quelques utopistes plus bruyants que redoutables, la question la plus vitale des sociétés modernes. Là fut sa faute : que là soit aussi sa leçon.

De ce moment il fut avéré que la République, même de la veille, même issue de 93, pouvait n’être pas la même chose, au dix-neuvième siècle, que la Révolution. Et si le socialisme, tant calomnié alors par ceux-là mêmes qui depuis, reconnaissant leur erreur, viennent tour à tour invoquer son alliance ; si le socialisme, dis-je, avait soulevé cette querelle ; si, au nom du travailleur trompé, de la Révolution trahie, il s’était prononcé contre la République, jacobine ou girondine, c’est tout un, cette République se fût affaissée dans l’élection du 10 décembre ; la Constitution de 1848 n’eût été qu’une transition à l’empire. Le socialisme avait des vues plus hautes : d’un sentiment unanime il a sacrifié ses griefs, et s’est prononcé, quand même, pour le régime républicain. Par cet acte il a aggravé, momentanément, ses dangers, plutôt qu’il ne s’est acquis du secours : la suite montrera si sa tactique a été heureuse.

Voilà donc le conflit engagé entre des intérêts tout-puissants, habiles, inexorables, qui, par l’organe d’anciens tribuns, se prévalent des traditions de 89 et 93 ; — et une révolution au berceau, divisée d’avec elle-même, qu’aucun antécédent historique n’honore, qu’aucune formule ne rallie, qu’aucune idée ne détermine !

Ce qui mettait, en effet, le comble aux périls du socialisme, c’est qu’il ne pouvait dire ce qu’il était, articuler une seule proposition, exposer ses griefs, motiver ses conclusions. Qu’est-ce que le socialisme, demandait-on ? Et vingt définitions différentes s’élevant aussitôt, étalaient comme à l’envi le néant de la cause. Le fait, le droit, la tradition, le sens commun, tout se réunissait contre elle. Ajoutez cet argument irrésistible sur un peuple élevé dans le culte des anciens révolutionnaires, et qui se colporte encore tout bas, que le socialisme n’est ni de 89 ni de 93 ; qu’il ne date pas de la grande époque ; que Mirabeau, Danton le dédaignèrent ; que Robespierre le fit guillotiner, après l’avoir flétri ; que c’était une dépravation de l’esprit révolutionnaire, une déviation de la politique suivie par nos pères !… Si, à ce moment, il s’était rencontré au Pouvoir un seul homme qui eût su comprendre la Révolution, il pouvait, profitant du peu de faveur qu’elle rencontrait, en modérer l’essor à son gré. La Révolution accueillie d’en haut, au lieu de se précipiter au pas de course, se fût lentement déroulée pendant un siècle.

Les choses ne se pouvaient passer ainsi. Les idées se définissent par leurs contraires : c’est par la réaction que se définira la révolution. Nous manquions de formules : le Gouvernement provisoire, la Commission exécutive, la dictature de Cavaignac, la présidence de Louis-Bonaparte, se sont chargés de nous en procurer. Les sottises des gouvernements font la science des révolutionnaires : sans cette légion de réacteurs qui nous a passé sur le corps, nous ne pourrions dire, socialistes, où nous allons, et qui nous sommes.

Je déclare de nouveau que je n’incrimine les intentions de qui que ce soit. Je fais profession de croire toujours à la bonté des intentions humaines : sans cette bonté, que deviendrait l’innocence des hommes d’État ? pourquoi aurions-nous aboli la peine de mort en matière politique ? La réaction tomberait bientôt, elle serait sans moralité comme sans raison, elle ne servirait de rien à notre éducation révolutionnaire, si elle n’était le produit de convictions ardentes, si ses représentants, sortis de toutes les opinions, ne formaient une chaîne immense, commençant à la crête de la Montagne, pour finir à l’extrême Légitimité.

C’est le caractère de la Révolution au dix-neuvième siècle, de se dégager jour par jour des excès de ses adversaires et des fautes de ses défenseurs, sans que personne puisse se vanter d’avoir été, à tous les moments de la lutte, d’une parfaite orthodoxie. Tous, tant que nous sommes, nous avons failli en 1848 ; et c’est justement pour cela que depuis 1848 nous avons fait tant de chemin.

À peine le sang de juin était desséché, la Révolution, vaincue sur la place publique, recommença de tonner, plus explicite, plus accusatrice, dans les journaux et les réunions populaires. Trois mois ne s’étaient pas écoulés, que le gouvernement, surpris de cette opiniâtreté indomptable, réclamait de l’Assemblée Constituante de nouvelles armes. L’accès de juin n’était pas calmé, assurait-il ; sans une loi contre la presse et les clubs, il ne pouvait répondre de l’Ordre, et préserver la société.

Il est de l’essence d’une réaction de manifester, à mesure que la révolution la presse, ses mauvais penchants. Ce que certain membre du Gouvernement provisoire, maintenant rentré en grâce auprès du peuple, avait pensé, dans le secret de ses confidences, les ministres de Cavaignac le disaient tout haut.

Mais il est aussi de la nature des partis déchus d’entrer dans l’Opposition : le socialisme pouvait donc compter que ses adversaires de la veille, au moins en partie, feraient maintenant avec lui cause commune. Ce fut ce qui arriva.

Les ouvriers, bon nombre même de bourgeois, continuaient à demander du travail. Les affaires n’allaient pas ; les paysans se plaignaient de la cherté des baux et de la dépréciation des denrées : ceux qui avaient combattu l’insurrection, qui s’étaient prononcés contre le socialisme, sollicitaient en récompense des lois de subvention pour le présent, de garantie pour l’avenir. Le gouvernement ne sut voir en tout cela qu’une épidémie volante, effet des circonstances malheureuses où l’on se trouvait, une sorte de choléra-morbus intellectuel et moral, qu’il fallait traiter par la saignée et les calmants.

Ainsi le gouvernement se trouvait gêné par les institutions ! Le droit ne suffisait pas à le défendre : il lui fallait l’arbitraire. Le socialisme, au contraire, chose inquiétante, se déclarant républicain, s’était établi dans la légalité, comme dans une forteresse. Et il en fut ainsi depuis, à chaque effort tenté par la réaction : la loi était toujours pour les révolutionnaires, toujours contre les conservateurs. Jamais ne s’était vu pareil guignon. Ce mot d’un ancien ministre de la monarchie, la légalité nous tue, redevenait vrai sous le gouvernement républicain. Il fallait en finir avec la légalité, ou reculer devant la révolution !

Les lois de répression furent accordées, puis, à diverses reprises, rendues plus rigoureuses. À l’heure où j’écris, le droit de réunion est aboli, la presse révolutionnaire n’existe plus. Quel fruit le gouvernement a-t-il retiré de cette médication antiphlogistique ?

D’abord la liberté de la presse fut rendue solidaire du droit au travail. La révolution grossit ses rangs de tous les vieux amis des libertés publiques, qui se refusaient à croire que le bâillonnement de la presse fût un remède efficace à la contagion des esprits. Puis, la propagande des journaux suspendue, la propagande orale commença : c’est-à-dire qu’aux violences de la réaction furent opposés les grands moyens révolutionnaires. En deux ans, la Révolution a fait plus de ravage par cette communication intime de tout un peuple qu’elle n’en eût obtenu par un demi-siècle de dissertations quotidiennes. Tandis que la réaction se venge sur la lettre moulée, la révolution triomphe par la parole : le malade, qu’on avait cru guérir de la fièvre, est agité de transports !

Ces faits sont-ils vrais ? n’en sommes-nous pas tous les jours témoins ? La réaction, en attaquant successivement toutes les libertés, n’a-t-elle pas affirmé autant de fois la Révolution ? Et ce roman que j’ai l’air d’écrire, dont l’absurdité laisse loin derrière elle les contes de Perraut, n’est-il pas de l’histoire contemporaine ? La Révolution n’a tant prospéré que depuis que les hommes d’État les plus éminents se sont conjurés contre elle, et que ses organes ont disparu de la scène. Désormais tout ce que l’on entreprendra contre la Révolution la fortifiera : citons seulement les faits principaux.

En quelques mois, la maladie révolutionnaire avait infecté les deux tiers de l’Europe. Ses principaux foyers étaient, en Italie, Rome et Venise ; au delà du Rhin, la Hongrie. Le gouvernement de la république française, afin de réprimer plus sûrement chez lui la Révolution, ne recule point devant un pacte avec l’étranger. La Restauration avait fait contre les libéraux la guerre d’Espagne ; la réaction de 1849 fit contre la démocratie-socialiste, — j’emploie à dessein ces deux mots qui marquent le progrès qu’avait fait en un an la Révolution, — l’expédition de Rome. Des fils de Voltaire, héritiers des jacobins, — pouvait-on moins attendre de ces acolytes de Robespierre ? — avaient conçu les premiers l’idée de porter secours au pape, de marier ensemble la République et le Catholicisme ; ce furent les jésuites qui la réalisèrent. Battue à Rome, la démocratie-socialiste essaya de protester à Paris : elle fut dissipée sans combat.

Qu’est-ce que la réaction y a gagné ? qu’à la haine des rois s’est ajoutée dans le cœur du peuple la haine des prêtres, et que la guerre au principe gouvernemental s’est compliquée, dans toute l’Europe, de la guerre au principe chrétien. En 1848, il ne s’agissait, au dire des docteurs, que d’une surexcitation politique ; bientôt, par l’inopportunité des remèdes, l’affection passe à l’état économique ; la voici qui se déclare religieuse ! N’est-ce pas à désespérer de la médecine ? Quels réactifs employer désormais ?…

C’était le cas évidemment pour des politiques doués du plus simple bon sens de faire retraite : ce fut juste le moment qu’ils choisirent pour pousser la réaction à outrance. Non, dirent-ils, une nation n’a pas le droit de s’empoisonner, de s’assassiner. Le gouvernement a vis-à-vis d’elle charge d’âme : ses devoirs sont ceux du tuteur et du père ; il doit en exercer les droits. Le salut du peuple est la loi suprême ! Fais ce que dois, advienne que pourra !

Il fut résolu que le Pays serait purgé, saigné, cautérisé, à merci et miséricorde. Un vaste système sanitaire fut organisé, suivi avec un zèle, un dévouement, qui eussent fait honneur à des apôtres. Hippocrate, sauvant Athènes de la peste, ne parut pas plus magnanime. Constitution, corps électoral, garde nationale, conseils municipaux, université, armée, police, tribunaux, tout fut passé aux flammes. La bourgeoisie, cette éternelle amie de l’ordre, accusée d’inclinations libérales, fut enveloppée dans la même suspicion que le prolétariat. Le gouvernement alla jusqu’à dire, par la bouche de M. Rouher, qu’il ne se tenait pas lui-même pour sain, que son origine lui était une souillure, qu’il portait en soi le virus révolutionnaire : Ecce in iniquitatibus conceptus sum !… De suite, on se mit à l’œuvre.

L’enseignement laïc, né du libre examen, relevant exclusivement de la Raison, n’était pas sûr. Le gouvernement comprit qu’il était urgent de le replacer sous l’autorité de la Foi. Les instituteurs primaires, soumis aux curés, sacrifiés aux ignorantins ; les collèges communaux successivement livrés aux congrénanistes ; l’instruction publique placée sous la haute surveillance du clergé ; d’éclatantes destitutions opérées dans le professorat sur la dénonciation des évêques, annoncèrent au monde que l’enseignement, comme la presse, avait cessé d’être libre. Qu’a-t-on obtenu par ce traitement ? Rien de timide, en général, comme les hommes voués à l’éducation de la jeunesse ; le gouvernement, avec ses frictions jésuitiques, les a rejetés tous dans la Révolution.

Puis ce fut le tour de l’armée.

Sortie du peuple, recrutée chaque année dans son sein, en contact perpétuel avec lui, rien ne serait moins sûr, en présence du peuple soulevé et de la constitution violée, que son obéissance. Une diète intellectuelle, l’interdiction de la pensée, de la parole, de la lecture, en matière politique et sociale, jointe à un isolement complet, furent prescrits. Aussitôt que dans un régiment apparaît le moindre symptôme de contagion, il est immédiatement épuré, éloigné de la capitale et des centres populeux, envoyé disciplinairement en Afrique. Il est difficile de connaître l’opinion du soldat : ce qui est sûr, au moins, c’est que le régime auquel il est depuis plus de deux ans soumis, lui a prouvé, de la manière la moins équivoque, que le gouvernement ne veut ni de la République, ni de la Constitution, ni de la liberté, ni du droit au travail, ni du suffrage universel ; que le plan des ministres est de rétablir en France l’ancien régime, comme ils ont rétabli à Rome le gouvernement des prêtres, et qu’ils comptent sur lui !… Le soldat, sournois, avalera-t-il cette potion ? Le gouvernement l’espère : la question est là !…

C’est à la garde nationale que le parti de l’ordre avait dû, en avril, mai et juin 1848, ses premiers succès. Mais la garde nationale, en combattant l’émeute, n’avait nullement entendu servir la contre-révolution. Plus d’une fois elle le donna à entendre. Elle fut jugée malade. Sa dissolution, d’abord, son désarmement, ensuite, non pas en masse, la dose serait trop forte, mais en détail, est de tous les soins du gouvernement celui qui le préoccupe le plus. Contre une garde nationale armée, organisée, prête au combat, la science réactionnaire ne connaît pas de préservatif. Le gouvernement ne se peut croire en sûreté tant qu’il existera en France un seul soldat citoyen. Gardes nationaux ! vous êtes les incurables de la liberté et du progrès : allez à la Révolution.

Comme tous les monomanes, le gouvernement est on ne peut plus logique dans son idée. Il la suit avec une persévérance, une ponctualité merveilleuse. Il a parfaitement compris que la cure nationale, européenne, dont il s’est fait le Purgon, pourrait bien n’être pas arrivée à terme quand sonnera l’heure des comices populaires, et qu’alors le pauvre patient, rendu fou par les remèdes, est capable de briser ses liens, d’assommer ses gardes, et de compromettre en une heure de rage le fruit de trois années de traitement. Une rechute serait donc imminente. Déjà, en mars et avril 1850, sur la question électorale, monarchie ou république, c’est-à-dire révolution ou statu quo, une majorité imposante s’était déclarée pour la révolution. Comment conjurer un tel danger, sauver le peuple de ses propres fureurs ?

Il faut maintenant, dirent les doctes, procéder par révulsion. Partageons le peuple en deux catégories, l’une comprenant tous les citoyens présumés, d’après leur état, les plus révolutionnaires : ils seront exclus du suffrage universel ; — l’autre, tous ceux qui, par position, doivent incliner davantage au statu quo : ceux-ci formeront seuls le corps électoral. Quand même, par cette suppression, nous aurions éliminé des listes trois millions d’individus, qu’importe, si les sept autres millions acceptent leur privilége ? Avec sept millions d’électeurs et l’armée, nous sommes sûrs de vaincre la révolution : et la religion, l’autorité, la famille, la propriété, sont sauvées.

Furent présents à cette consultation dix-sept notables ès sciences morales et politiques, consommés, disait-on, dans l’art de mater les révolutions et les révolutionnaires. L’ordonnance, présentée à l’Assemblée Législative, fut homologuée le 31 mai.

Par malheur il était impossible, dans l’espèce, de faire une loi de privilége qui fût en même temps une liste de suspects. La loi du 31 mai, frappant à tort et à travers et dans une proportion à peu près égale sur les socialistes et les conservateurs, ne servit qu’à irriter davantage la révolution, en rendant la réaction plus odieuse. Dans les sept millions d’électeurs conservés, quatre peuvent appartenir à la démocratie : ajoutez trois millions d’exclus mécontents, et vous aurez, au moins en ce qui regarde le droit électoral, la force relative de la révolution et de la contre-révolution. Aussi, voyez la misère ! ce sont justement les électeurs de l’ordre, en faveur desquels a été imaginée la loi du 31 mai, qui sont les premiers à la maudire ; ils l’accusent de tous leurs maux présents, et de ceux, bien plus grands, qu’ils redoutent pour l’avenir ; ils en demandent à grands cris, dans leurs journaux, le rappel. Et la meilleure raison de croire que cette loi ne sera jamais exécutée, c’est qu’elle est parfaitement inutile, le gouvernement ayant plus d’intérêt à s’y soustraire qu’à la défendre. Est-ce assez de mécomptes, assez de scandales ?

La réaction, depuis trois ans, a fait pousser la révolution comme en serre chaude. Elle a créé, par sa politique d’abord équivoque, puis louvoyante, enfin hautement absolutiste et terroriste, un parti révolutionnaire innombrable, là où auparavant on ne comptait pas un homme. Et pourquoi tout cet arbitraire, grand Dieu ? Dans quel but toutes ces violences ? À qui en avait-on ? Quel monstre, ennemi de la civilisation et de la société, pensait-on combattre ? La révolution de 1848, cette révolution qui ne se définissait seulement pas, savait-on si elle était dans le droit ou contre le droit ? Qui l’avait étudiée ? Qui pouvait, la main sur la conscience, l’accuser ? Déplorable hallucination ! Le parti révolutionnaire, sous le Gouvernement provisoire et la Commission exécutive, n’existait encore que dans l’air ; l’idée, sous ses formules mystiques, se cherchait encore. C’est la réaction qui, à force de déclamer contre le spectre, a fait de ce spectre un corps vivant, un géant qui, au premier geste, peut l’écraser. Ce que moi-même je ne concevais qu’à peine, avant les journées de juin, ce que je n’ai compris que depuis, jour par jour, et sous le feu de l’artillerie réactionnaire, j’ose maintenant l’affirmer avec certitude : la Révolution est définie ; elle se sait, elle est faite.

À présent, réacteurs, vous en êtes aux moyens héroïques. Vous avez poussé la violence jusqu’à l’odieux, l’arbitraire jusqu’au mensonge, l’abus de votre faculté législative jusqu’à la déloyauté. Vous avez prodigué le mépris et l’outrage, vous avez recherché la guerre civile et le sang. Tout cela a produit autant d’effet sur la révolution que des coups de flèches sur un hippopotame. Ceux qui ne vous haïssent pas vous méprisent : ils ont tort. Vous êtes d’honnêtes gens, remplis de tolérance et de philanthropie, animés d’excellentes intentions, mais dont l’esprit et la conscience sont sens dessus dessous. J’ignore ce qu’il vous plaira de résoudre, si vous continuerez de battre la charge sur la révolution, ou si, comme je le vois venir, vous vous déciderez à traiter avec elle. Mais, au cas où vous choisiriez le premier parti, je vais vous dire ce que vous avez à faire : vous jugerez vous-mêmes ce que vous avez à attendre.

Le peuple, suivant vous, est frappé d’aliénation mentale. Vous avez mission de le guérir : le salut public est votre unique loi, votre suprême devoir. Comptables devant la postérité, vous vous déshonoreriez en désertant le poste où vous a placés la Providence. Vous avez le droit, vous avez la force, votre résolution est indiquée.

Tous les moyens réguliers de gouvernement ayant échoué, votre politique se résume désormais dans ce seul mot : la Force.

La force, afin d’empêcher le suicide de la société, cela signifie que vous devez arrêter toute manifestation, toute pensée révolutionnaire ; mettre à la nation la camisole de fer ; tenir en état de siége les quatre-vingt-six départements ; suspendre généralement et en tous lieux l’action des lois ; attaquer le mal dans sa source, en expulsant du pays, de l’Europe, les auteurs et fauteurs d’idées anarchiques et antisociales ; préparer la restauration des institutions anciennes, en conférant au gouvernement un pouvoir discrétionnaire sur la propriété, l’industrie, le commerce, etc., jusqu’à parfaite guérison.

Ne marchandez pas avec l’arbitraire, ne disputez point sur le choix de la dictature. Monarchie légitime, quasi-légitime, fusion des branches, solution impériale, révision totale ou partielle, tout cela, croyez-moi, est sans importance. Le parti le plus prompt sera pour vous le plus sûr. Songez que ce n’est pas la forme du gouvernement qui est en question : c’est la société. Votre unique soin doit être de bien prendre vos mesures, parce que si, au dernier moment, la Révolution vous échappe, vous êtes perdus.

Si le prince actuellement chargé du pouvoir exécutif était président à vie ; si en même temps l’Assemblée, incertaine des électeurs, pouvait se proroger, comme autrefois la Convention, jusqu’à la convalescence du malade, la solution semblerait peut-être trouvée. Le gouvernement n’aurait qu’à se tenir coi, et faire célébrer des messes, pour la guérison du Peuple, dans toutes les églises de France. Il aurait peu à faire contre l’insurrection. La légalité, dans ce pays formaliste, est si puissante, qu’il n’est servitude, avanie, que nous ne soyons prêts à endurer dès qu’on nous parle Au nom de la loi.

Mais aux termes du pacte fondamental, Louis Bonaparte sort de charge fin avril 1852 ; quant à l’Assemblée, ses pouvoirs expirent le 29 mai suivant, au plus fort de l’ardeur révolutionnaire. Tout est compromis, si les choses se passent comme le prescrit la Constitution. Ne perdez pas une minute : Caveant consules !

Puis donc que la Constitution fait en ce moment tout le péril, qu’il n’y a pas de solution légale possible, que le gouvernement ne peut compter sur l’appui d’aucune partie de la nation, que la gangrène a tout envahi, vous ne devez, à peine de forfaiture et de lâcheté, prendre conseil que de vous-mêmes et de l’immensité de vos devoirs.

Il faut, en premier lieu, que la Constitution soit par vous, d’autorité, revisée ; du même coup, Louis Bonaparte prorogé, d’autorité, dans ses pouvoirs.

Cette prorogation ne suffit pas, les élections de 1852 pouvant donner une assemblée démagogique dont le premier acte serait de mettre en accusation le président réélu et ses ministres. Il faut encore que le président, en même temps qu’il sera prorogé par l’Assemblée, la proroge à son tour, et d’autorité.

À ces premiers actes de dictature, les conseils généraux et municipaux, dûment renouvelés, seront priés d’envoyer leur adhésion, à peine de dissolution immédiate, et d’envoi de commissaires.

Il est probable que cette double prorogation du président et de l’Assemblée sera suivie de quelque mouvement : c’est une chance à courir, une bataille à livrer, une victoire à remporter.

À vaincre sans péril on triomphe sans gloire !

Décidez-vous.

Puis il faut abroger, avec la loi du 31 mai, le suffrage universel, revenir au système de M. de Villèle et au double vote ; mieux encore, supprimer tout à fait le régime représentatif, en attendant le reclassement de la nation par ordres, et le rétablissement, sur des bases plus solides, de la féodalité.

Supposant alors que la Révolution, violemment provoquée, ne bronche pas, ou si elle bronche, qu’elle soit écrasée ; qu’aux actes usurpatoires de la majorité les deux cents représentants républicains ne répondent point par une déclaration de mise hors la loi, rédigée, signée et publiée d’avance ; qu’ensuite de cette déclaration, les auteurs du coup d’État ne soient pas frappés dans les rues, à domicile, partout où la main vengeresse des patriotes conjurés les pourra atteindre ; que la population ne se soulève pas en masse, à Paris et dans les départements ; qu’une partie des troupes, sur lesquelles la réaction fonde son espérance, ne se joigne pas aux insurgés ; que deux ou trois cent mille soldats suffisent pour tenir en respect les révolutionnaires de trente-sept mille communes, à qui le coup d’État servira de signal ; qu’à défaut de soulèvement, le refus de l’impôt, la cessation du travail, l’interruption des transports, la dévastation, l’incendie, toutes les fureurs prévues par l’auteur du Spectre rouge, ne mettent pas la contre-révolution à son tour en état de blocus ; qu’il suffise au chef du pouvoir exécutif, élu de quatre cents conspirateurs, aux quatre-vingt-six préfets, aux quatre cent cinquante-neuf sous-préfets, aux procureurs généraux, présidents, conseillers, substituts, capitaines de gendarmerie, commissaires de police, et à quelques milliers de notables, leurs complices, de se présenter aux masses, le décret d’usurpation à la main, pour les faire rentrer dans le devoir ;

Supposant, dis-je, qu’aucune de ces conjectures, si redoutables, si probables, ne se réalise, il faut encore, si vous tenez à ce que votre œuvre se consolide :

1o Déclarer l’état de siége général, absolu, et pour un temps illimité ;

2o Décréter la transportation au delà des mers de cent mille individus ;

3o Doubler l’effectif de l’armée et la tenir constamment sur pied de guerre ;

4o Augmenter les garnisons, la gendarmerie ; armer les forteresses, élever en chaque canton un château fort, intéresser le militaire à la réaction, en formant de l’armée une caste qui, dotée et anoblie, puisse en partie se recruter elle-même ;

5o Reformer le peuple par corporations d’arts et métiers, impénétrables les unes aux autres ; supprimer la libre concurrence ; créer dans le commerce, l’industrie, l’agriculture, la propriété, la finance, une bourgeoisie privilégiée qui donne la main à l’aristocratie d’épée et de robe ;

6o Expurger, brûler les neuf dixièmes des bibliothèques, les livres de science, de philosophie et d’histoire ; anéantir les vestiges du mouvement intellectuel depuis quatre siècles, remettre la direction des études et les archives de la civilisation exclusivement aux jésuites ;

7o Pour couvrir ces dépenses, et reconstituer au profit de la nouvelle noblesse, comme aussi des églises, séminaires et couvents, des propriétés spéciales et inaliénables, augmenter l’impôt d’un milliard, contracter de nouveaux emprunts, etc, etc., etc.

Voilà, en résumé, par quelle politique, par quel ensemble de mesures à la fois organiques et répressives la réaction, si elle veut être logique et suivre jusqu’au bout sa fortune, doit continuer son entreprise. C’est une régénération sociale qui, reprenant la civilisation au quatorzième siècle, recommence la féodalité à l’aide des éléments nouveaux que fournit le génie moderne et l’expérience des révolutions. Hésiter, s’arrêter à moitié chemin, c’est perdre honteusement le fruit de trois années d’efforts, et courir à un désastre certain, irréparable.

Y avez-vous réfléchi, réacteurs ? Avez-vous calculé la force acquise sous cette pression de trois ans par la Révolution ? Vous êtes-vous dit que le monstre avait poussé ses ongles et ses dents, et que si vous ne venez à bout de l’étouffer, il vous dévorera ?

Si la réaction, comptant sur la sagesse du pays, attend 1852, elle est perdue. Sur ce point tout le monde est à peu près d’accord, dans le peuple et dans le gouvernement, parmi les conservateurs et les républicains.

Si elle se borne à proroger les pouvoirs du président, elle est perdue.

Si, après avoir prorogé par un même décret les pouvoirs de l’Assemblée, elle conserve la loi du 31 mai et le suffrage universel, elle est perdue.

Si elle laisse dans le pays les cent mille républicains socialistes les plus énergiques, elle est perdue.

Si elle abandonne l’armée à son mode de recrutement et à sa faiblesse numérique actuelle, elle est perdue.

Si, après avoir recréé la caste militaire, elle ne reconstitue suivant le principe féodal l’industrie et le commerce, elle est perdue.

Si elle ne rétablit la grande propriété et le droit d’aînesse, elle est perdue.

Si elle ne réforme dans son entier le système d’enseignement et d’éducation publique, si elle n’efface de la mémoire des hommes jusqu’au souvenir des révolutions passées, elle est perdue.

Si, pour payer les dépenses qu’entraînent de si grandes choses, elle ne double l’impôt et ne réussit à le faire payer, elle est perdue.

De toutes ces mesures indispensables, dont une seule omise vous replongerait aussitôt dans l’abîme, pouvez-vous essayer seulement la première ? Oseriez-vous notifier au peuple cette résolution inconstitutionnelle : Louis Bonaparte est prorogé dans ses pouvoirs ?

Non, vous ne pouvez rien, vous n’oserez rien, royalistes, impérialistes, bancocrates, malthusiens, jésuites, qui avez usé et abusé de la force contre l’idée. Vous avez perdu, sans profit pour votre conservation, l’honneur et le temps. Prorogez, ne prorogez pas ; revisez tout ou ne revisez rien ; appelez Chambord, Joinville, ou laissez-vous aller à la République : tout cela est parfaitement insignifiant. Si ce n’est en 1852, ce sera en 1856, vous aurez une convention nationale. L’idée révolutionnaire triomphe ; pour la combattre encore, il ne vous reste d’autre position que la légalité républicaine, que vous ne cessez depuis trois ans de violer. Votre unique refuge est dans cette république de néant, qui, en 1848, s’efforça d’être modérée et honnête, comme si l’honneur et la modération pouvaient se trouver là où font défaut les principes, et dont vous avez étalé aux yeux du monde la nudité ignominieuse. La voyez-vous déjà, tantôt sous l’apparence des sentiments les plus pacifiques, tantôt sous le masque des déclamations les plus ampoulées, vous appeler à elle et vous tendre les bras ? Allez donc à cette République constitutionnelle, parlementaire, gouvernementale, confite en jacobinisme et en doctrine, qui, soit qu’elle invoque le nom de Sieyès, soit qu’elle se réclame de Robespierre, n’en est pas moins la formule de la contre-révolution. Après avoir épuisé la violence, il vous reste la ruse : c’est là aussi que nous nous apprêtons à vous joindre.

Mais je dis aux républicains de février, à ce parti, sans distinction de nuances, à qui la révolution peut reprocher quelques erreurs, mais pas une félonie :

C’est vous qui, en 1848, après avoir posé, à votre insu, la question révolutionnaire, avez donné presque aussitôt, par vos rivalités ambitieuses, par votre politique routinière, par vos fantaisies rétrospectives, le signal de la réaction.

Vous voyez ce qu’elle a produit.

Avant la bataille de juin, la révolution avait à peine conscience d’elle-même : c’était une aspiration vague des classes ouvrières vers une condition moins malheureuse. À toutes les époques on a entendu des plaintes pareilles : s’il y avait tort à les dédaigner, il n’y avait pas non plus de quoi en prendre l’alarme.

Grâce à la persécution qu’elle a endurée, la Révolution aujourd’hui se sait. Elle peut dire sa raison d’être ; elle est à même de se définir, de se déduire ; elle connaît son principe, ses moyens, son but ; elle possède sa méthode et son critérium. Elle n’a eu besoin, pour se comprendre, que de suivre la filiation des idées de ses différents adversaires. En ce moment elle se dégage des fausses doctrines qui l’obscurcissent, des partis et des traditions qui l’encombrent : libre et brillante, vous allez la voir s’emparer des masses et les précipiter vers l’avenir avec un élan irrésistible.

La Révolution, au point où nous sommes parvenus, consommée dans la pensée, n’est plus qu’une affaire d’exécution. Il est trop tard pour éventer cette mine : quand le pouvoir, revenu en vos mains, changerait vis-à-vis d’elle sa politique, s’il ne changeait en même temps de principe, il n’obtiendrait pas plus de résultat. La Révolution, je vous l’ai dit, a poussé ses molaires : la réaction n’a été pour elle qu’une crise de dentition. Il lui faut maintenant une nourriture solide : quelques lambeaux de liberté, quelques satisfactions données à ses premiers griefs, quelques concessions aux intérêts qu’elle représente, ne serviraient qu’à irriter sa faim. La Révolution veut être : or, être, pour elle, c’est régner.

Voulez-vous, enfin, servir cette grande cause, vous dévouer, corps et âmes, à la Révolution ?

Vous pouvez, il en est temps encore, redevenir les chefs et les modérateurs du mouvement, sauver votre Pays d’une crise douloureuse, émanciper sans froissements le prolétariat, vous rendre les arbitres de l’Europe, décider les destinées de la civilisation et de l’Humanité.

Je sais bien que tel est votre fervent désir : je ne vous parle pas d’intentions. Je demande des actes, des gages.

Des gages à la Révolution, non des harangues ; des plans de rénovation économique, non des théories gouvernementales : voilà ce que veut, ce qu’attend de vous le prolétariat. Du gouvernement ! Ah ! nous en aurons toujours de reste. Il n’y a rien de plus contre-révolutionnaire, sachez-le bien, que le gouvernement. Quelque libéralisme qu’il affecte, de quelque nom qu’il se couvre, la Révolution le répudie ; sa mission est de le dissoudre dans l’organisation industrielle.

Prononcez-vous donc, une fois, catégoriquement, jacobins, girondins, montagnards, terroristes, indulgents, qui tous avez mérité le même blâme, et qui avez besoin d’un mutuel pardon. La fortune vous redevenant favorable, quel programme sera le vôtre ? Il ne s’agit pas de ce que vous voudriez avoir fait à une autre époque ; il s’agit de ce que vous allez faire dans des conditions qui ne sont plus les mêmes. Affirmez-vous, oui ou non, la Révolution ?…