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Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle/Deuxième Étude

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DEUXIÈME ÉTUDE.




y a-t-il raison suffisante de révolution au dix-
neuvième siècle ?




I. Loi de tendance dans la Société. — La Révolution, en 1789, n’a fait que la moitié de son œuvre.


Une révolution est, dans l’ordre des faits moraux, un acte de justice souveraine, procédant de la nécessité des choses, qui par conséquent porte en soi sa justification, et auquel c’est un crime à l’homme d’État de résister. Telle est la proposition que nous avons établie dans une première étude.

Actuellement la question est de savoir si l’idée qui se produit comme formule de révolution n’est point chimérique ; si son objet est réel ; si l’on ne prend pas une fantaisie ou une exagération populaire pour une protestation juste et sérieuse. La seconde proposition que nous avons à examiner est donc la suivante :

Y a-t-il aujourd’hui, dans la société, raison suffisante de révolution ?

Car si cette raison n’existait pas, si nous combattions pour une cause imaginaire, si le peuple, comme l’on dit, ne se plaignait que de graisse, le devoir du magistrat serait peut-être simplement de détromper la multitude, qu’on a vue parfois s’émouvoir sans raison, comme l’écho à la voix de celui qui l’appelle.

En deux mots, le casus révolutionnaire est-il posé, en ce moment, par la nature des choses, l’enchaînement des faits, le jeu des institutions, le progrès des besoins et des idées, l’ordre de la Providence ?

Cela doit pouvoir se juger d’un coup d’œil. S’il y fallait une longue philosophie, des dissertations de bénédictin, la cause pourrait exister, mais seulement en germe, en possibilité d’être. Argumenter d’une pareille cause serait faire de la prophétie, non de la pratique et de l’histoire.

Je prendrai, pour résoudre cette question, une règle aussi simple que décisive, que me fournit la pratique des révolutions. C’est que les révolutions ont pour motif, non pas tant le mal-être que ressent à un moment donné la société, que la continuité de ce mal-être, laquelle tend à faire disparaître et à neutraliser le bien.

En sorte que le procès qu’instruit une révolution, le jugement que plus tard elle exécute, s’adresse moins aux faits qu’aux tendances : comme si la société, s’inquiétant peu des principes, se dirigeait surtout par des fins…..

En général, le bien et le mal, le plaisir et la douleur, sont indissolublement mêlés dans la destinée humaine. Toutefois, à travers des oscillations continuelles, le bien semble l’emporter sur le mal, et somme toute, à notre jugement, il y a progrès marqué vers le mieux.

La raison des masses est constituée d’après cette donnée. Ni optimiste, ni pessimiste, le peuple n’admet d’absolu nulle part. Comme il croit qu’il reste toujours, après chaque réforme, un abus à détruire, un vice à combattre, il se borne à chercher le mieux, le moins mauvais, et travaille à sa propre sanctification par le travail, l’étude et les mœurs. Sa règle de conduite est donc Tendance au bien-être et à la vertu ; il ne se révolte que lorsqu’il y a pour lui Tendance à la misère et à la corruption.

Ainsi, il n’y eut pas de révolution au dix-septième siècle, bien que la pensée rétrograde qui s’était manifestée en 1614 fût déjà le principe de la politique royale ; bien que, au témoignage de la Bruyère, Racine, Fénelon, Vauban, Boisguillebert, la misère fût effroyable. Entre autres motifs de résignation, il n’était pas prouvé que cette misère fût autre chose que l’effet accidentel de causes temporaires : le peuple se souvenait même d’avoir été, il n’y avait pas si longtemps, beaucoup plus malheureux. La monarchie absolue ne pouvait lui paraître, sous Louis XIV, pire que la féodalité. Il prenait patience.

Il n’y eut pas non plus de révolution sous Louis XV, si ce n’est dans la région intellectuelle. La corruption des principes, visible aux philosophes, demeura cachée aux masses, dont la logique ne sépare jamais l’idée du fait. L’expérience populaire, sous Louis XV, était loin d’être à la hauteur de la critique des philosophes : la nation supposait encore qu’avec un prince rangé et honnête homme ses maux pourraient avoir un terme. Aussi Louis XVI fut-il salué par elle avec amour, tandis que Turgot, le réformateur rigoriste, fut accueilli sans la moindre sympathie. L’appui de l’opinion manqua à ce grand citoyen : en 1776, on put dire qu’un homme de bien, qui voulait opérer pacifiquement les réformes, avait été trahi par le peuple. Il n’avait pas tenu à lui que la Révolution, prise de haut, ne s’accomplît sans bruit, je dirais presque sans révolutionnaires.

Il fallut quinze ans de gâchis, sous un monarque personnellement irréprochable, pour prouver aux plus simples que le mal était, non point accidentel, mais constitutionnel, la désorganisation systématique, non fortuite, et que la situation, au lieu de s’améliorer, allait chaque jour, par la fatalité des institutions, de mal en pis. La publication du Livre rouge, en 1790, fut la démonstration par chiffres de cette vérité. C’est alors que la Révolution devint populaire, inévitable.

La question que nous avons prise pour texte de cette étude, Y a-t-il raison suffisante de révolution au dix-neuvième siècle ? se traduit donc en celle-ci : Quelle est, de nos jours, la tendance de la société ?

Dès lors, comme c’est moins le nombre et la gravité des faits qu’il importe de signaler, que leur signification tendentielle, peu de pages suffiront à motiver la réponse que je n’hésite point à consigner ici : La société, telle qu’elle a pu se développer librement depuis un demi-siècle, sous les préoccupations de 89-93, la tutelle de l’empire, les garanties de 1814, 1830 et 1848, est dans une voie radicalement et progressivement mauvaise.

Plaçons-nous au point de départ de cette société, à l’année 1789.

La Révolution, en 1789, avait à la fois à détruire et à fonder. Elle avait à abolir l’ancien régime, mais en produisant une organisation nouvelle, dont le plan et les caractères devaient être en tout l’opposé de l’ordre antérieur, d’après la règle révolutionnaire : Toute négation dans la Société implique une affirmation subséquente et contradictoire.

De ces deux choses la Révolution n’accomplit à grand’peine que la première ; l’autre a été complètement oubliée. De là cette espèce d’impossibilité de vivre, qui travaille la société française depuis 60 ans.

Ainsi, le régime féodal ayant été aboli dans la nuit du 4 août, le principe de la liberté et de l’égalité civile proclamé, la conséquence était qu’à l’avenir la société devait s’organiser, non plus pour la politique et la guerre, mais pour le travail. Qu’était-ce, en effet, que l’organisation féodale ? une organisation toute militaire. Qu’est-ce que le travail ? la négation du combat. Abolir la féodalité, c’était se condamner à une paix perpétuelle, non-seulement au dehors, mais au dedans. Par ce seul acte, toute la vieille politique d’État à État, tous les systèmes d’équilibre européen, étaient abrogés : la même égalité, la même indépendance que la Révolution promettait de faire régner entre les citoyens, devait exister de nation à nation, de province à province, de cité à cité…

Ce qu’il s’agissait donc d’organiser après le 4 août n’était pas le gouvernement, puisqu’en faisant du gouvernement, on ne faisait autre chose que rétablir les anciens cadres ; c’était l’économie des nations et la balance des intérêts. Puisque, d’après la loi nouvelle, la naissance ne comptait plus dans la condition du citoyen, que le travail seul était tout, que la propriété elle-même en relevait ; quant aux affaires extérieures, puisque les rapports des nations entre elles devaient se réformer d’après les mêmes principes, attendu que le droit civil, le droit public, et le droit des gens, sont identiques entre eux et adéquats : il était évident que le problème de la révolution consistait, après avoir aboli en France et en Europe le régime féodal ou militaire, à constituer partout à sa place le régime égalitaire ou industriel. Les progrès de l’agriculture qui se manifestèrent immédiatement après le partage des biens nationaux, l’essor industriel que prit la nation après la chute de l’empire, l’intérêt croissant qui s’est attaché depuis 1830, et dans tous les pays, aux questions économiques, ont prouvé que c’était bien sur ce terrain de l’économie politique que l’effort de la Révolution devait se diriger.

Cette conclusion, si manifeste, si immédiate de l’acte négatif du 4 août 1789, ne fut comprise d’aucun de ceux qui, jusqu’en 1814, s’en firent les interprètes.

Toutes les idées étaient à la politique. La contre-révolution aidant, le parti révolutionnaire forcé momentanément de se mettre sur la défensive et de s’organiser pour la guerre, la nation fut de nouveau livrée aux gens d’épée et aux légistes. On eût dit que noblesse, clergé, monarchie, n’avaient disparu que pour faire place à des gouvernants d’une autre race, constitutionnels anglomanes, républicains classiques, démocrates policiers, infatués des Romains, des Spartiates, surtout et beaucoup de leurs propres personnes, au demeurant fort peu soucieux des véritables besoins du Pays, qui, n’y comprenant plus rien, les laissa s’entretuer à leur aise, et finit par s’attacher à la fortune d’un soldat.

Pour exprimer en deux mots toute ma pensée, quelque peu édifiante qu’elle paraisse, les révolutionnaires faillirent à leur propre mission, dès la prise de la Bastille comme ils y ont failli le lendemain de février, et par les mêmes causes : l’absence de notions économiques, le préjugé gouvernemental, la méfiance où ils se tenaient du prolétariat. En 93, les nécessités de la résistance à l’invasion exigeant une énorme concentration de forces, la déviation fut consommée. Le principe de centralisation, largement appliqué par le Comité de Salut public, passa en dogme chez les jacobins, qui le transmirent à l’empire et aux gouvernements venus à la suite. Telle est la tradition malheureuse qui a déterminé, en 1848, la marche rétrograde du Gouvernement provisoire, et qui fait encore à ce moment toute la science, qui alimente toute la politique du parti républicain.

Ainsi, l’organisation économique, qu’appelait comme conséquence nécessaire l’abolition définitive de la féodalité, ayant été dès le premier jour laissée sans direction ; la politique reprenant, dans toutes les têtes, le pas sur l’industrie ; Rousseau et Montesquieu donnant l’exclusion à Quesnay et Adam Smith : il dut s’ensuivre que la nouvelle société, à peine conçue, demeurât à l’état embryonnaire ; qu’au lieu de se développer dans l’économie, conformément à sa loi, elle languît dans le constitutionnalisme ; que sa vie fût une contradiction perpétuelle ; qu’à la place de l’ordre qui lui est propre, elle offrît partout corruption systématique et misère légale ; enfin que le pouvoir, expression de cette société, reproduisant dans son institution, avec la fidélité la plus scrupuleuse, l’antinomie des principes, se trouvât dans le cas de combattre toujours la nation, et la nation dans la nécessité de frapper sans cesse le pouvoir.

En résumé, la Société que devait créer la Révolution en 89 n’existe pas : elle est à faire. Ce que nous avons eu depuis soixante ans n’est qu’un ordre factice, superficiel, couvrant à peine l’anarchie et la démoralisation la plus épouvantable.

Nous ne sommes point accoutumés à chercher si avant les causes des perturbations sociales et des Révolutions. Les questions économiques surtout nous répugnent : le peuple, depuis la grande lutte de 93, a été tellement distrait de ses véritables intérêts, les esprits si fort déroutés par les agitations de la tribune, de la place publique et de la presse, qu’on est presque sûr, en quittant la politique pour l’économie, d’être aussitôt abandonné de ses lecteurs, et de n’avoir plus pour confident de ses idées que son papier. Il faut pourtant nous convaincre qu’en dehors de la sphère aussi stérile qu’absorbante du parlementarisme, il en est une autre, incomparablement plus vaste, où se jouent nos destinées ; qu’au-dessus de ces fantômes politiques, dont les figures captivent notre imagination, il y a les phénomènes de l’économie sociale, qui, par leur harmonie ou leur discordance, produisent tout le bien et le mal des sociétés. Que le lecteur daigne donc me suivre seulement un quart d’heure dans les considérations très-générales où je suis forcé d’entrer : cela fait, je promets de le ramener à la politique.


II. Anarchie des forces économiques. Tendance de la société à
la misère.


J’appelle forces économiques certains principes d’action, tels que la Division du travail, la Concurrence, la Force collective, l’Échange, le Crédit, la Propriété, etc., qui sont au Travail et à la Richesse, ce que la distinction des classes, le système représentatif, l’hérédité monarchique, la centralisation administrative, la hiérarchie judiciaire, etc., sont à l’État.

Si ces forces sont tenues en équilibre, soumises aux lois qui leur sont propres, et qui ne dépendent en aucune façon de l’arbitraire de l’homme, le Travail peut être dit organisé, et le bien-être de tous garanti. Si au contraire elles sont laissées sans direction et sans contre-poids, le Travail est en pleine anarchie : les effets utiles des forces économiques sont mêlés d’une égale quantité d’effets nuisibles ; le déficit balance le bénéfice ; la société en tant que foyer, agent ou sujet de production, circulation et consommation, est dans un état croissant de souffrance.

Il ne paraît pas jusqu’ici que l’ordre dans une société puisse être conçu autrement que sous l’une de ces deux formes, la forme politique et la forme économique, entre lesquelles, au surplus, il y a antipathie et contradiction essentielle.

L’anarchie des forces économiques, la lutte qu’elles soutiennent contre le système gouvernemental, seul obstacle à leur organisation, et avec lequel elles ne peuvent se concilier et se fondre : telle est la cause réelle, profonde, du malaise qui tourmente la société française, et qui s’est surtout aggravé depuis la seconde moitié du règne de Louis-Philippe.

J’ai rempli, il y a sept ans, deux volumes in-8o du récit de ces perturbations et des effrayants conflits qui en proviennent. Cet ouvrage, resté sans réponse de la part des économistes, n’a pas été mieux accueilli de la démocratie sociale. Si je me permets cette observation, c’est seulement pour montrer, par mon exemple, combien peu de faveur obtiennent en général les recherches d’économie politique ; combien, par conséquent, l’époque est encore peu révolutionnaire.

Aussi me bornerai-je donc à rappeler très-brièvement quelques faits des plus généraux, afin de donner au lecteur un aperçu de cet ordre de puissances et de phénomènes, demeuré jusqu’à ce jour voilé à tous les regards, et dont la création peut seule mettre fin au drame gouvernemental.

Tout le monde connaît la division du travail.

C’est, dans une industrie donnée, une distribution de la main-d’œuvre, au moyen de laquelle chaque personne faisant toujours la même opération, ou un petit nombre d’opérations, le produit, au lieu de sortir intégralement des mains d’un seul ouvrier, devient l’œuvre commune et collective d’un grand nombre.

Suivant Adam Smith, qui le premier démontra scientifiquement cette loi, et tous les économistes, la division est le grand levier de l’industrie moderne. C’est à elle principalement qu’il faut attribuer la supériorité des peuples civilisés sur les peuples sauvages. Sans la division du travail, l’emploi des machines ne serait pas allé au delà des plus anciens et des plus vulgaires outils ; les miracles de la mécanique et de la vapeur ne nous eussent jamais été révélés ; le progrès eût été fermé à la société ; la révolution française elle-même, manquant d’issue, n’eût été qu’une révolte stérile : elle n’aurait jamais abouti. Par la division, au contraire, le produit du travail monte au décuple et au centuple, l’économie politique s’élève à la hauteur d’une philosophie, le niveau intellectuel des nations va toujours grandissant. La première chose qui devait donc attirer l’attention du législateur dans une société fondée en haine du régime féodal et guerrier, destinée par conséquent à s’organiser pour le travail et la paix, c’était la séparation des fonctions industrielles, la Division du travail.

Il n’en a pas été ainsi. Cette puissance économique est laissée à toutes les subversions du hasard et de l’intérêt. La division du travail, devenant toujours plus parcellaire et restant sans contre-poids, l’ouvrier a été livré à un machinisme toujours plus dégradant. C’est un effet de la division du travail, quand elle est appliquée comme cela se pratique de nos jours, non-seulement de rendre l’industrie incomparablement plus productive, mais en même temps d’appauvrir le travailleur, dans son corps et dans son âme, de tout ce qu’elle crée de richesse à l’entrepreneur et au capitaliste. Voici comment se résume sur ce grave objet un observateur non suspect, M. de Tocqueville :

…...« À mesure que le principe de la division du travail reçoit une application plus complète, l’ouvrier devient plus faible, plus borné et plus dépendant. L’art fait des progrès, l’artisan rétrograde. »

J.-B. Say avait dit déjà :

…...« Un homme qui ne fait pendant toute sa vie qu’une même opération, parvient à coup sûr à l’exécuter plus promptement et mieux qu’un autre homme ; mais en même temps il devient moins capable de toute autre occupation soit physique, soit morale ; ses autres facultés s’éteignent, et il en résulte une dégénération dans l’homme considéré individuellement. C’est un triste témoignage à se rendre que de n’avoir jamais fait que la dix-huitième partie d’une épingle… En résultat, on peut dire que la séparation des travaux est un habile emploi des forces de l’homme, qu’elle accroît prodigieusement les produits de la société, mais qu’elle ôte quelque chose à la capacité de chaque homme pris individuellement. »

Tous les économistes sont d’accord de ce fait, l’un des plus graves que la science dénonce ; et s’ils n’y insistent pas avec la véhémence qu’ils mettent d’habitude dans leur polémique, c’est, il faut le dire à la honte de l’esprit humain, qu’ils n’imaginent pas que cette corruption de la plus grande des forces économiques puisse être évitée.

Ainsi, plus la division du travail et la puissance des machines augmente, plus l’intelligence du travailleur décroît et la main-d’œuvre tend à se réduire. Mais plus la valeur de l’ouvrier s’abaisse et la demande de travail faiblit, plus le salaire diminue, plus la misère augmente. Et ce ne sont pas quelques centaines d’hommes qui sont victimes de cette perturbation industrielle, ce sont des millions.

En Angleterre, on a vu successivement, par la division du travail et la puissance des machines, le nombre des ouvriers dans certains ateliers diminuer du tiers, de moitié, des trois quarts, des cinq sixièmes ; puis les salaires, décroissant dans la même proportion, tomber de la moyenne de 3 francs par jour à 50 et 30 centimes. Des expulsions de bouches inutiles ont été opérées par des propriétaires sur des provinces entières. Partout la femme, puis l’enfant, ont pris la place de l’homme dans les manufactures. La consommation, dans un peuple appauvri, ne pouvant aller du même pas que la production, celle-ci est obligée d’attendre : il en résulte des chômages réguliers de six semaines, trois mois et six mois par année. La statistique de ces chômages, pour les ouvriers parisiens, a été récemment publiée par un ouvrier, Pierre Vinçard : le détail en est navrant. La modicité du salaire étant en raison de la durée du chômage, on arrive à cette conclusion que certaines ouvrières, gagnant 1 franc par jour, par la raison qu’elles ne chôment que six mois, doivent vivre avec 50 centimes. Voilà le régime auquel est soumise, à Paris une population de 320, 000 âmes. Et il est permis de juger de la situation des classes ouvrières, sur tous les points de la République, d’après cet échantillon.

Les conservateurs philanthropes, partisans des anciennes mœurs, accusent de cette anomalie le système industriel : ils voudraient qu’on en revînt au régime féodal-agricole. Je dis que ce n’est pas l’industrie qu’il faut accuser, mais l’anarchie économique ; je soutiens que le principe a été faussé, qu’il y a ici désorganisation de forces, et que c’est à cela qu’il faut attribuer la tendance fatale dans laquelle est emportée la société.

Autre exemple.

La Concurrence est, après la division du travail, un des agents les plus énergiques de l’industrie, en même temps qu’une de ses garanties les plus précieuses. C’est pour elle, en partie, qu’a été faite la première révolution. Les associations ouvrières, formées à Paris depuis quelques années, lui ont récemment donné une sanction nouvelle, en établissant chez elles le travail aux pièces et abandonnant, sur expérience, l’idée absurde de l’égalité des salaires. La concurrence est la loi même du marché, le condiment de l’échange, le sel du travail. Supprimer la concurrence, c’est supprimer la liberté même, c’est commencer la restauration de l’ancien régime par en bas, en replaçant le travail sous le régime de favoritisme et d’abus dont 89 l’a affranchi.

Or, la concurrence, manquant de formes légales, de raison supérieure et régulatrice, s’est pervertie à son tour, comme la division du travail. D’un côté comme de l’autre il y a corruption de principe, anarchie et tendance au mal. Cela paraîtra hors de doute, si l’on songe que sur trente-six millions d’âmes qui composent le peuple français, dix millions au moins appartiennent à la classe salariée, à laquelle la concurrence est interdite, et n’ont de lutte qu’entre eux, pour leur maigre salaire. En sorte que la concurrence qui, dans la pensée de 89, devait être de droit commun, est aujourd’hui chose d’exception et de privilége : ceux-là seuls à qui leurs capitaux permettent de devenir entrepreneurs, peuvent exercer leurs droits à la concurrence.

Il en résulte que la concurrence, ainsi que l’ont reconnu MM. Rossi, Blanqui, Dupin et une foule d’autres, au lieu de servir à démocratiser l’industrie, à soutenir le travailleur, à garantir la sincérité du commerce, n’aboutit qu’à former une aristocratie mercantile et territoriale plus rapace mille fois que l’aristocratie nobiliaire ; que par elle tous les profits de la production passent du côté des capitaux ; que le consommateur, sans défense contre les fraudes commerciales, est rançonné par le spéculateur, et la condition des ouvriers de plus en plus précaire. « J’affirme, s’écrie à ce propos Eugène Buret, que la classe ouvrière est abandonnée corps et âme au bon plaisir de l’industrie. » Et ailleurs : « Les plus faibles efforts de la spéculation peuvent faire varier le prix du pain de 5 centimes et au delà par livre, ce qui représente 620,500,000 francs pour trente-six millions d’hommes. »

On a vu naguère, lorsque le préfet de police, répondant au vœu général, autorisa la vente de la viande à la criée, ce que peut pour le bien-être du peuple la libre concurrence, et combien cette garantie est encore parmi nous illusoire. Il n’a pas moins fallu que l’énergie de toute une population et le concours du pouvoir pour vaincre le monopole des bouchers.

Accusez la nature humaine, nous disent les économistes ; n’accusez pas la concurrence. — Sans doute ; aussi n’accusé-je point la concurrence. Mais je ferai observer que la nature humaine ne fait pas non plus le mal pour le mal, et je demande comment elle a perverti sa voie ? Quoi ! la concurrence devait nous rendre de plus en plus égaux et libres, et voici qu’elle nous subalternise les uns aux autres, qu’elle rend le travailleur progressivement esclave ! Il y a ici corruption du principe, oubli de la loi. Ce ne sont pas là de simples accidents du travail, c’est tout un système d’infortunes.

On plaint les ouvriers qui exercent des professions dangereuses ou insalubres ; on voudrait, par compassion pour leur sort, que la civilisation pût se passer de leurs services. Ces misères, inhérentes à certaines opérations, ne sont rien en comparaison du fléau de l’anarchie économique.

Citons un dernier exemple.

De toutes les forces économiques, la plus vitale, dans une société que les révolutions ont créée pour l’industrie, c’est le crédit. La bourgeoisie propriétaire, industrielle, marchande, le sait bien : tous ses efforts depuis 89, sous la Constituante, la Législative, la Convention, le Directoire, l’Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet, n’ont tendu, au fond, qu’à ces deux choses, le crédit et la paix. Que n’a-t-elle pas fait pour se rallier l’intraitable Louis XVI ? Que n’a-t-elle pas pardonné à Louis-Philippe ? — Le paysan le sait aussi : de toute la politique il ne comprend, comme le bourgeois, que ces deux choses : la diminution de l’usure et de l’impôt. Quant à la classe ouvrière, si merveilleusement douée pour le progrès, telle est l’ignorance où elle a été entretenue sur la cause réelle de ses souffrances, que c’est à peine si, depuis février, elle commence à bégayer le mot de crédit et à voir dans ce principe la plus grande des forces révolutionnaires. En fait de crédit, l’ouvrier ne connaît que deux choses : la taille du boulanger et le Mont-de-piété.

Le crédit est à une nation vouée au travail ce que la circulation du sang est à l’animal, l’organe de la nutrition, la vie même. Il ne peut s’interrompre que le corps social ne soit en péril. S’il est une institution qui, après l’abrogation des droits féodaux et le nivellement des classes, se recommandât avant toute autre aux législateurs, assurément c’était le crédit. Eh bien ! aucune de nos déclarations de droits, si pompeuses ; aucune de nos constitutions, si prolixes sur la distinction des pouvoirs et les combinaisons électorales, n’en a parlé. Le crédit, comme la division du travail, l’application des machines, la concurrence, a été abandonné à lui-même ; le pouvoir financier, bien autrement considérable que l’exécutif, le législatif et le judiciaire, n’a pas même eu l’honneur d’une mention dans nos différentes chartes. Livré, par un décret de l’empire du 23 avril 1803, à une compagnie de traitants, il est resté jusqu’à ce jour à l’état de puissance occulte ; à peine si l’on peut citer, en ce qui le concerne, une loi de 1807, laquelle fixe le taux de l’intérêt à cinq pour cent. Après comme avant la révolution, le crédit s’est comporté comme il a pu, ou, pour mieux dire, comme il a plu aux détenteurs en chef du numéraire. Du reste, il est juste de dire que le gouvernement, en sacrifiant le pays, n’a rien réservé pour soi ; comme il faisait pour les autres, il a fait pour lui-même : à cet égard nous n’avons rien à lui reprocher.

Qu’est-il résulté de cette incroyable négligence ?

D’abord, que l’accaparement et l’agiotage, s’exerçant de préférence sur le numéraire, qui est à la fois l’instrument des transactions industrielles, et la marchandise la plus recherchée et conséquemment la plus productive et la plus sûre, le commerce de l’argent s’est rapidement concentré aux mains de quelques monopoleurs, dont l’arsenal est la Banque ;

Que dès lors le Pays et l’État ont été inféodés à une coalition de capitalistes ;

Que, grâce à l’impôt perçu par cette bancocratie sur toutes les affaires agricoles et industrielles, la propriété s’est progressivement hypothéquée de 12 milliards, et l’État de plus de 6 milliards ;

Que les intérêts payés par la nation pour cette double dette, frais d’actes, renouvellements, commissions, retenues à l’emprunt compris, s’élèvent à 1,200 millions au moins par année ;

Que cette somme énorme de 1,200 millions de francs n’exprime pas encore tout ce que les producteurs ont à payer à l’exploitation financière, et qu’il convient d’y ajouter une somme de 7 à 800 millions, pour escomptes, avances de fonds, retards de payement, actions de commandite, dividendes, obligations sous seing privé, frais de justice, etc. ;

Que la propriété, rançonnée par la Banque, dans ses relations avec l’industrie, a dû suivre les mêmes errements, se faire agioteuse à son tour et usurière vis-à-vis du travail, et que c’est ainsi que les baux et loyers ont atteint un taux prohibitif, qui chasse le cultivateur de son champ et l’ouvrier de son domicile.

Si bien qu’aujourd’hui ceux dont le travail crée toutes choses, ne peuvent ni acheter leurs propres produits, ni se procurer un mobilier, ni posséder une habitation, ni dire jamais : Cette maison, ce jardin, cette vigne, ce champ est à moi.

Tout au contraire, il est de nécessité économique, dans le système actuel du crédit et avec la désorganisation croissante des forces industrielles, que le pauvre, en travaillant davantage, soit toujours plus pauvre, et le riche, sans travailler, toujours plus riche, ainsi qu’il est facile de s’en convaincre par le calcul suivant.

Sur 10 milliards environ de valeurs produites chaque année et destinées à la consommation, 6 milliards, s’il faut en croire l’estimation d’un savant économiste, M. Chevé, sont prélevés par le parasitisme, c’est-à-dire la finance, la propriété abusive, le budget et ses satellites ; le reste, soit 4 milliards, est laissé aux travailleurs. Un autre savant économiste, M. Chevalier, divisant le produit présumé du pays par trente-six millions d’habitants, a trouvé que le revenu, par tête et par jour, était en moyenne de 65 centimes ; et comme de ce chiffre il faut déduire de quoi payer l’intérêt, la rente, l’impôt et les frais qu’ils entraînent, M. de Morogues, encore un autre savant économiste, a conclu de là que la consommation journalière, pour une grande partie des citoyens, était au-dessous de 25 centimes. Or, puisque les redevances, de même que l’impôt, vont sans cesse grandissant, tandis que par la désorganisation économique le travail et le salaire diminuent, il s’ensuit que, d’après les susdits savants économistes, le bien-être matériel des classes laborieuses suit une progression décroissante que l’on peut représenter par la série des nombres 65, 60, 55, 50, 45, 40, 35, 30, 25, 20, 15, 10, 5, 0 ; - 5 - 10 - 15, etc. Cette loi d’appauvrissement est le corollaire de celle de Malthus : on en trouvera les éléments dans tous les livres de statistique.

Certains utopistes attaquent la concurrence ; d’autres récusent la division du travail et tout le régime industriel ; les ouvriers, dans leur brutale ignorance, s’en prennent aux machines. Personne jusqu’à ce jour ne s’est avisé de nier l’utilité et la légitimité du crédit. Il est incontestable cependant que la dépravation de ce principe est la cause la plus active de la misère des masses ; sans elle, les fâcheux effets de la division du travail, de l’emploi des machines, de la concurrence, se feraient à peine sentir ; ils n’existeraient même pas. N’est-il pas sensible que la tendance de la société est au mal, à la misère, et cela, non par la faute des hommes, mais par l’anarchie de ses propres éléments ?

On dit que c’est abuser de la dialectique ; que les capitaux, la terre, les maisons ne se peuvent louer pour rien ; que tout service doit être payé, etc. — Soit. Je veux croire que la prestation d’une valeur, de même que le travail qui l’a créée, est un service qui mérite récompense. Dès qu’il s’agit du bien d’autrui, j’aime mieux outre-passer le droit que de rester en deçà : mais cela change-t-il le fait ? Je soutiens que le crédit est trop cher ; qu’il en est de l’argent comme de la viande, que le préfet de police nous fait livrer aujourd’hui à 15 et 20 centimes meilleur marché que chez les étalagistes ; comme des transports qu’on aurait à 80 p. % au-dessous des cours, si les chemins de fer et la navigation savaient ou pouvaient faire jouir le Pays de leurs immenses moyens. Je dis qu’il serait possible, facile, de faire baisser le prix du crédit de 75 à 90 p. %, sans faire tort aux prêteurs, et qu’il ne tient qu’à la nation et à l’État que cela soit. Qu’on n’argumente donc plus d’une prétendue impossibilité juridique. Il en est des droits seigneuriaux des capitalistes comme de ceux des nobles et des couvents : rien de plus aisé que de les abolir ; et je le répète, il faut, pour le salut même de la propriété, qu’ils soient abolis.

Croit-on que les révolutionnaires de 89, 92, 93, 94, qui portèrent avec tant d’ardeur la cognée sur le tronc féodal, n’en eussent extirpé jusqu’aux moindres racines, s’ils avaient prévu qu’à l’ombre de leur équivoque gouvernementalisme, elles allaient pousser de pareils rejetons ?

Croit-on qu’au lieu de rétablir les justices seigneuriales et les parlements sous d’autres noms et d’autres formes, de refaire l’absolutisme en le baptisant du nom de Constitution, d’asservir les provinces comme auparavant, sous prétexte d’unité et de centralisation ; de sacrifier de nouveau toutes les libertés, en leur donnant pour compagnon inséparable un prétendu ordre public, qui n’est qu’anarchie, corruption et force brutale ; croit-on, dis-je, qu’ils n’eussent acclamé le nouveau régime, achevé la révolution, si leur regard avait pénétré dans cet organisme que leur instinct cherchait, mais que l’état des connaissances et les préoccupations du moment ne leur permettaient pas de deviner ?…

Ce n’est point assez que la société actuelle, par la déviation de ses principes, tende incessamment à appauvrir le producteur, à soumettre, chose contradictoire, le travail au capital ; elle tend encore à faire des ouvriers une race d’ilotes, inférieure, comme autrefois, à la caste des hommes libres ; elle tend à ériger en dogme politique et social l’asservissement de la classe laborieuse et la nécessité de sa misère.

Quelques faits, choisis entre des milliers, nous dévoileront cette tendance fatale.

De 1806 à 1811, suivant M. Chevalier, la consommation annuelle du vin, à Paris, était de 170 litres par personne : elle n’est plus que de 95. Supprimez les droits qui, avec les frais accessoires, ne vont pas à moins de 30 à 35 c. par litre chez le détaillant ; et la consommation remontera de 95 litres à 200 ; et le vigneron, qui ne sait que faire de ses produits, les pourra vendre. Mais il faudrait, pour atteindre ce but, ou réduire le budget, ou reporter l’impôt sur la classe riche ; et comme ni l’un ni l’autre ne paraît praticable, que d’ailleurs il n’est pas bon que l’ouvrier boive trop de vin, attendu que l’usage du vin est incompatible avec la modestie qui convient aux hommes de cette classe, les droits ne seront pas réduits, on les élèvera plutôt.

D’après un écrivain que ses opinions conservatrices mettent à l’abri de tout reproche d’exagération, M. Raudot, la France, malgré le tarif élevé de ses douanes, est réduite à acheter annuellement à l’étranger pour 9 millions de bêtes ovines et bovines destinées aux abattoirs. Malgré cette importation, la quantité de viande offerte à la consommation ne dépasse pas 20 kilogrammes, en moyenne, par tête et par an, soit 54 grammes, un peu moins de deux onces par jour. Or, si l’on songe que sur cette faible quantité, 85 villes, bourgs et chefs-lieux de départements, dont la population n’atteint pas 3 millions d’habitants, en absorbent le quart, il faut conclure que la majorité des Français ne mange jamais de viande, ce qui est effectivement vrai.

C’est en vertu de cette politique que le vin, la viande, se trouvent aujourd’hui exclus de la liste des objets de première nécessité, et que tant de gens, en France comme en Irlande, ne mangent que des pommes de terre, des châtaignes, du sarrazin ou des gaudes.

Les effets de ce régime sont tels que la théorie pouvait les attendre. Partout, en Europe, la constitution du travailleur s’est affaiblie. En France, les conseils de révision ont constaté que depuis cinquante ans, la taille moyenne a diminué de plusieurs millimètres, et c’est principalement sur la classe ouvrière, sur l’humanité souffrante que porte cette réduction. Avant 89, la taille requise pour le service militaire, dans l’infanterie, était de 5 pieds 1 pouce. Depuis, par suite de la diminution de la stature et de l’affaiblissement de la santé, autant que de l’excessive consommation d’hommes, cette taille a été réduite à 4 pieds 10 pouces. Quant aux exemptions de service, pour défaut de taille et infirmités, elles ont été de 1830 à 1839, de 45 et 1/2, et de 1839 à 1848, de 50 1/2 pour %.

La durée de la vie moyenne s’est accrue, il est vrai, mais aux dépens de cette même classe, comme le prouvent, entre autres, les tables de mortalité de la ville de Paris, où la proportion des décès pour le douzième arrondissement est de 1 sur 26 habitants, tandis que pour le premier elle n’est que de 1 sur 52.

Peut-on douter qu’il y ait tendance au mal, au moins pour ce qui regarde les travailleurs, dans la société actuelle ? Ne semble-t-il pas qu’elle ait été faite exprès, non pas, comme le voulait Saint-Simon, pour l’amélioration physique, morale et intellectuelle du peuple, mais pour sa misère, son ignorance et sa dépravation ?

La moyenne des élèves reçus chaque année à l’École Polytechnique est, je crois, de 176. Suivant M. Chevalier, elle pourrait être vingt fois plus forte, et ce n’est point exagérer. Mais que ferait notre société capitaliste de 3,520 polytechniciens que lui vomirait l’École à la fin de chaque année scolaire ? J’insiste sur cette question : Qu’en ferait-elle ?

Lorsque le règlement a prescrit de n’admettre que 176 élèves au lieu de 3,520 qui pourraient être reçus, c’est qu’il n’est pas possible au gouvernement, à l’industrie féodale, de pourvoir, dans les conditions voulues, plus de 176 de ces jeunes gens : tout le monde comprend cela. On ne cultive pas la science pour la science ; on n’apprend pas la chimie, le calcul intégral, la géométrie analytique, la mécanique, pour devenir ensuite un ouvrier ou un laboureur. La multitude des capacités, loin de servir le Pays et l’État, leur est un inconvénient. Il faut donc, pour éviter des déclassements périlleux, que l’instruction soit distribuée suivant le taux des fortunes ; qu’elle soit faible ou même nulle pour la classe la plus nombreuse et la plus vile, médiocre pour la classe moyenne, supérieure seulement pour le petit nombre de sujets riches, destinés à représenter, par leurs talents, l’aristocratie d’où ils sortent. C’est ce que le clergé catholique, fidèle à ses dogmes, fidèle aux traditions féodales, a dans tous les temps fort bien compris : la loi qui lui a livré l’Université et les écoles n’a été qu’un acte de justice.

Ainsi, l’enseignement ne peut être universel, ni surtout libre : dans une société restée féodale, ce serait un contre-sens. Il faut, pour maintenir la subordination dans les masses, restreindre l’éclosion des capacités, réduire la population des collèges, trop nombreuse et trop remuante ; retenir dans une ignorance systématique les millions de travailleurs que réclament les travaux répugnants et pénibles ; user, enfin, de l’enseignement comme n’en usant pas, c’est-à-dire le diriger dans le sens de l’abrutissement et de l’exploitation du prolétariat.

Et comme si le mal, de même que le bien, devait avoir sa sanction, le Paupérisme, ainsi prévu, préparé, organisé par l’anarchie économique, a trouvé la sienne : elle est dans la statistique criminelle. Voici quelle a été depuis 25 ans la progression du chiffre des affaires poursuivies à la requête du ministère public et des prévenus :

............................... ............................... Affaires ............................... Prévenus
1827 ............................... 34,908 ............................... 47,443
1846 ............................... 80,891 ............................... 101,433
1847 ............................... 95,914 ............................... 124,159

Pour les tribunaux correctionnels, la progression a marché de même :

............................... ............................... Affaires ............................... Prévenus
1829 ............................... 108,390 ............................... 159,740
1845 ............................... 152,923 ............................... 197,913
1847 ............................... 184,922 ............................... 239,291

Quand l’ouvrier a été abruti par la division parcellaire du travail, le service des machines, l’instruction ignorantiste ; quand il a été découragé par la vilité du salaire, démoralisé par le chômage, affamé par le monopole ; quand il n’a plus ni pain ni pâte, ni sou ni maille, ni feu ni lieu, alors il mendie, il maraude, il filoute, il vole, il assassine ; après avoir passé par les mains des exploiteurs, il passe par celles des justiciers. Est-ce clair ?…

À présent, je rentre dans la politique.


III. Anomalie du Gouvernement : Tendance à la tyrannie et à la
corruption.


C’est par le contraste de l’erreur que la vérité s’empare des intelligences. Au lieu de la liberté et de l’égalité économique, la Révolution nous a légué, sous bénéfice d’inventaire, l’autorité et la subordination politique. L’État, chaque jour grandi, doté de prérogatives et d’attributions sans fin, s’est chargé de faire pour notre bonheur ce que nous devions attendre d’une tout autre influence. Comment s’est-il acquitté de sa tâche ? Quel rôle le gouvernement, abstraction faite de son organisation particulière, a-t-il joué dans les cinquante dernières années ? Quelle a été sa tendance ? Là est maintenant la question.

Jusqu’en 1848, les hommes d’État appartenant soit à l’opposition, soit au ministère, et dont l’influence dirigeait l’esprit public et le pouvoir, ne paraissent pas avoir eu conscience de la fausse direction de la société, en ce qui concerne surtout les classes laborieuses. La plupart même se faisaient un mérite et un devoir de s’occuper de temps en temps de l’amélioration de leur sort. L’un réclamait pour les instituteurs ; l’autre parlait contre l’emploi prématuré, immoral, des enfants dans les manufactures. Celui-ci demandait le dégrèvement des droits sur le sel, les boissons, la viande ; cet autre provoquait l’abolition complète des octrois et des douanes. L’élan était général, dans les hautes régions du pouvoir, vers les questions économiques et sociales. Nul ne voyait que ces réformes, dans l’état actuel des institutions, étaient d’innocentes chimères ; qu’il ne fallait pas moins, pour les réaliser, qu’une création nouvelle, en autres termes une révolution.

Depuis le 24 février, les gens de gouvernement, participants du privilége, se sont ravisés. La politique d’oppression et d’appauvrissement continu, qu’ils avaient jusqu’alors suivie, sans le savoir, je dirai même malgré eux, a été adoptée par plusieurs, cette fois, en pleine connaissance de cause.

Le gouvernement est l’organe de la société.

Ce qui se passe en elle de plus intime, de plus métaphysique, s’accuse dans le Pouvoir avec une franchise toute militaire, une crudité fiscale. Il y a longtemps qu’un homme d’État a dit qu’un gouvernement ne pouvait exister sans une dette publique et un gros budget. Cet aphorisme, dont l’Opposition eut le tort de se scandaliser, est l’expression financière de la tendance rétrograde et subversive du Pouvoir : nous pouvons en mesurer à présent la profondeur. Il signifie que le Gouvernement, institué pour la direction de la société, est le miroir de la société.

Au 1er avril 1814, les intérêts de la dette publique étaient de

............................... ............................... 63,307,637
31 juillet 1830 ............................... 199,417,208
1er janvier 1847 ............................... 237,113,366
1er janvier 1851 ............................... 271,000,000

La dette publique, tant pour l’État que pour les villes, qu’il est juste de considérer ici comme des appendices de l’autorité centrale, est environ moitié de la somme totale des créances hypothécaires et chirographaires qui pressurent le pays ; toutes deux, sous la même impulsion, se sont accrues d’un mouvement parallèle. La tendance est flagrante : où nous mène-t-elle ? à la banqueroute.

Le premier budget régulier depuis le Directoire est celui de 1802. À dater de cette époque, les dépenses se sont successivement accrues, dans la même progression que la dette du pays et celle de l’État.

1802 ............................... 589,500,000
1819 ............................... 863,853,109
1829 ............................... 1,014,914,432
1840 ............................... 1,298,514,449 72
1848 ............................... 1,692,181,111 48

En cinquante ans, le budget des dépenses a presque triplé ; l’augmentation moyenne annuelle est d’environ 24 millions. Il serait par trop niais d’attribuer cette augmentation, comme l’ont fait tour à tour, sous la restauration et la monarchie de juillet, l’opposition dynastique et la conspiration républicaine, à l’incapacité des ministres, à leur politique plus ou moins intelligente et libérale. Expliquer par l’insuffisance des hommes un phénomène aussi constant, aussi régulier que l’accroissement du budget, alors surtout que cet accroissement a son corrélatif dans le progrès des hypothèques et des inscriptions au grand-livre, est aussi absurde que d’expliquer la peste d’Orient ou la fièvre jaune par l’ignorance des médecins. C’est l’hygiène qu’il faut attaquer ; c’est votre régime économique qui appelle une réforme.

Ainsi le Gouvernement, considéré comme organe de l’ordre et garantie des libertés, suit la même marche que la société ; il tombe de plus en plus dans la gêne, il s’endette et tend à la banqueroute. Nous allons voir encore, que comme la société, livrée à l’anarchie de ses éléments, tend à reconstituer les castes antiques le Gouvernement de son côté tend à se concerter avec cette aristocratie nouvelle, et à consommer l’oppression du prolétariat.

De cela seul, en effet, que les puissances de la société ont été laissées par la Révolution à l’état inorganique, il résulte une inégalité de conditions qui n’a plus seulement, comme autrefois, sa cause dans l’inégalité naturelle des facultés ; mais qui se fait un nouveau prétexte des accidents de la société, et ajoute parmi ses titres, aux caprices de la nature, les injustices de la fortune. Le privilége, aboli par la loi, renaît ainsi du défaut d’équilibre : ce n’est plus un simple effet de la prédestination divine, c’est encore une nécessité de la civilisation.

Une fois justifié dans l’ordre de la nature et dans celui de la Providence, que manque-t-il au privilége pour assurer définitivement son triomphe ? de mettre les lois, les institutions, le Gouvernement, en harmonie avec lui-même : c’est à quoi il va tendre de toutes ses forces.

D’abord, comme aucune loi ne le défend, en tant du moins qu’il découle de l’une de ces deux causes, la nature et la fortune, il peut se dire parfaitement légal : à ce titre déjà il a droit au respect des citoyens et à la protection du Gouvernement.

Quel est le principe qui régit la société actuelle ? Chacun chez soi, chacun pour soi ; Dieu, le hasard, pour tous. Le privilége résultant du hasard, d’un coup de commerce, de tous ces moyens aléatoires que fournit l’état chaotique de l’industrie, est donc chose providentielle, que tout le monde doit respecter.

Quel est, d’un autre côté, le mandat du Gouvernement ? De protéger et défendre chacun dans sa personne, son industrie, sa propriété. Or si, par la nécessité des choses, la propriété, la richesse, le bien-être vont tout d’un côté, la misère de l’autre, il est clair que le Gouvernement se trouve constitué, en fait, pour la défense de la classe riche contre la classe pauvre. Il faut donc, pour la perfection de ce régime, que ce qui existe en fait, soit défini et consacré en droit : c’est précisément ce que veut le Pouvoir et ce que démontre d’un bout à l’autre l’analyse du budget.

Je vais au hasard.

Le Gouvernement provisoire a révélé que l’augmentation des traitements de fonctionnaires de 1830 à 1848 formait une somme de 65 millions. En supposant que la moitié seulement de cette somme fût affectée à des emplois de création nouvelle, la moyenne des traitements étant par hypothèse de 1,000 fr., c’est un supplément de 32,500 employés que le Gouvernement s’est donné sous la monarchie de Juillet. Aujourd’hui le total des fonctionnaires, d’après M. Raudot, est de 568,365 : sur neuf hommes, il y en a un qui vit du budget de l’État et des communes. Qu’on crie à la dilapidation tant qu’on voudra, je ne croirai jamais qu’une création de 32,500 fonctionnaires n’ait été qu’un acte de gaspillage. Quel intérêt le roi, les ministres, tous les individus antérieurement placés et dotés y avaient-ils ? N’est-il pas plus juste de dire que l’agitation des classes laborieuses devenant avec le temps plus redoutable, et conséquemment le péril pour la classe privilégiée toujours plus grand, le pouvoir, la force qui réprime et protége, devait se fortifier d’autant, à peine de se voir renversée au premier moment ?

L’examen des budgets de la guerre et de la marine confirme cette opinion.

De 1830 à 1848, — j’emprunte ce détail au journal Europe et Amérique, — les budgets réunis de la marine et de la guerre se sont progressivement élevés, du chiffre de 323,980,000 à celui de 535,837,000 fr. La moyenne annuelle a été de 420 millions ; la moyenne d’accroissement de 12 millions. Le total général, pour dix-huit ans, est 7,554 millions.

Dans la même période, le budget de l’instruction publique a monté de 2,258,000 à 19,298,000 fr. Le total général est 232,802,000 fr. Différence avec le budget de la guerre, 7,321,198,000 fr.

Ainsi, tandis que le Gouvernement dépensait 13 millions en moyenne pour entretenir sous le nom d’instruction publique l’ignorance populaire, il dépensait 420 millions, trente-deux fois autant, pour contenir, par le fer et le feu, cette ignorance, si la rage de la misère venait à la faire éclater. C’est ce que les politiques du temps ont nommé la paix armée. Le même mouvement s’est manifesté dans les autres ministères, je veux dire que leur budget s’est toujours accru en raison directe des services qu’ils rendaient à la cause du privilége, et inverse de ceux qu’ils pouvaient rendre aux producteurs. Or, quand on accorderait que les hautes capacités administratives et financières, qui pendant ces dix-huit ans gouvernèrent la France, n’avaient nullement l’intention qu’accusent ces rapprochements budgétaires, ce qui après tout importe peu, il n’en demeurerait pas moins vrai que le système d’appauvrissement et de compression par l’État s’est développé avec une spontanéité, une certitude qui ont pu fort bien se passer de la complicité des hommes d’État. Encore une fois, il ne s’agit point ici des intentions personnelles. Au-dessus de l’esprit des hommes, il y a l’esprit des choses : c’est celui-là dont le philosophe, toujours bienveillant pour ses semblables, se préoccupe.

Si la disposition du budget des dépenses est curieuse, celle du budget des recettes n’est pas moins instructive. Je n’entre pas dans le détail : le caractère général suffit. C’est dans la généralité que se trouve la vérité.

On a prouvé depuis 1848, et par chiffres, qu’en remplaçant le système des impôts existants par une taxe unique, ayant pour base le capital, et proportionnelle à la fortune de chacun, soit par exemple 1 pour 100, l’impôt serait réparti avec une égalité presque idéale, réunissant à la fois les avantages de la proportionnalité et de la progression, sans aucun de leurs inconvénients. Dans ce système, le travail serait peu ou point frappé ; le capital, au contraire, méthodiquement atteint. Là où le capital ne serait pas protégé par le travail du capitaliste, il serait compromis ; tandis que l’ouvrier dont l’avoir ne s’élèverait pas à une quantité imposable ne payerait rien. La justice dans l’impôt : ce serait le nec plus ultrà de la science fiscale. Mais ce serait du gouvernement à rebours ; la proposition fut huée, et finalement délaissée par ses propres fauteurs.

Le système d’impôt actuellement suivi est juste le contraire de celui-là. Il est conçu de manière que le producteur paye tout, le capitaliste rien. En effet, alors même que ce dernier est inscrit pour une somme quelconque au livre du percepteur, ou qu’il rembourse les droits établis par le fisc sur les objets de consommation, il est clair que son revenu se composant exclusivement de la prélibation de ses capitaux, non de l’échange de ses produits, ce revenu demeure franc d’impôt, puisque celui-là seul qui produit paye.

Cela devait être, et le Gouvernement est ici parfaitement d’accord avec la Société. L’inégalité des conditions qui résulte de l’anarchie économique étant prise pour une indication, une loi de la Providence, le Gouvernement ne peut mieux faire que de suivre et de seconder la Providence : c’est pour cela que non content de défendre le privilége, il lui vient encore en aide en ne lui demandant rien du tout. Donnez-lui le temps, et du privilége le Gouvernement fera, sous les noms de Noblesse, Bourgeoisie, ou tout autre, une Institution.

Il y a donc pacte entre le Capital et le Pouvoir pour faire contribuer exclusivement le travailleur ; et le secret de ce pacte consiste simplement, comme je l’ai dit, au lieu d’établir la taxe sur les capitaux, à la mettre sur les produits. À l’aide de ce déguisement, le capitaliste-propriétaire a l’air de payer pour ses terres, pour sa maison, pour son mobilier, pour ses mutations, pour ses voyages, pour sa consommation, etc., comme le reste des citoyens. Aussi dit-il que son revenu, qui sans impôt serait de 3,000, 6,000, 10,000 ou 20,000 fr., n’est plus, grâce à l’impôt, que de 2,500, 4,500, 8,000 ou 15,000 fr. Et là-dessus il se récrie avec plus d’indignation que ses locataires contre la grosseur du budget.

Pure équivoque. Le capitaliste ne paye rien : le Gouvernement partage avec lui, voilà tout. Ils font cause commune. Quel est donc le travailleur qui ne s’estimât heureux d’être couché au grand-livre pour 2,000 fr. de rente, à la seule condition d’en laisser le quart à l’amortissement ?…

Il est au budget des recettes un chapitre qui m’a toujours semblé la pierre d’attente de l’ancien régime, c’est celui de l’enregistrement.

Ce n’est point assez que le producteur paye la faculté que lui laisse le fisc de fabriquer, cultiver, vendre, acheter, transporter, etc. ; l’enregistrement lui interdit tant qu’il peut la propriété. Tant pour la succession d’un père, tant pour celle d’un oncle, tant pour une location, tant pour une acquisition. Comme si le législateur de 89 avait eu pour but de reconstituer l’inaliénabilité des immeubles à l’instar des droits féodaux ! Comme s’il avait voulu rappeler sans cesse au vilain affranchi par la nuit du 4 août, qu’il était de condition servile ; qu’à lui n’appartenait pas de posséder la glèbe ; que tout cultivateur est de plein droit, sauf concession du souverain, emphytéote et mainmortable ! Prenons garde : il y a des gens qui ont conservé religieusement ces idées ; ces gens-là sont nos maîtres, et les amis de tous ceux qui nous prêtent sur hypothèque…

Les partisans du régime gouvernemental repoussent de toute l’énergie de leurs convictions cette critique qui, au lieu de s’en prendre aux hommes, s’attaquant aux institutions, compromet et menace dans son existence ce qu’ils considèrent comme leur héritage.

Est-ce la faute, s’écrient-ils, de nos institutions représentatives ? est-ce la faute du principe constitutionnel, ou celle de ministres incapables, corrompus, dilapidateurs, si une partie de ces milliards, enlevés au prix de tant de sacrifices à la propriété, à l’agriculture, à l’industrie, n’ont servi qu’à entretenir des sinécures et solder des consciences ? est-ce la faute de cette magnifique centralisation, si l’impôt, devenu exorbitant, pèse plus lourdement sur l’ouvrier que sur le propriétaire ; si, avec une subvention annuelle de 420 millions, nos ports se trouvent dégarnis de navires, nos chantiers de matériaux ; si, en 1848, après la révolution de février, l’armée était sans approvisionnements, la cavalerie sans chevaux, les places de guerre en mauvais état ; si nous ne pouvions mettre sur pied de guerre plus de soixante mille hommes ? N’est-ce pas le cas, au contraire, d’accuser la volonté, non le système ? Et dès lors, que deviennent vos déclamations sur la tendance de la société et du gouvernement ?

À merveille. Aux vices intrinsèques, aux inclinations féodales de l’ordre politique, nous allons ajouter la corruption. Ceci, loin d’affaiblir mon raisonnement, le corrobore. La corruption s’allie fort bien avec la tendance générale du Pouvoir ; elle fait partie de ses moyens, elle est un de ses éléments.

Que veut le système ?

Maintenir avant tout la féodalité capitaliste dans la jouissance de ses droits ; assurer, augmenter la prépondérance du capital sur le travail ; renforcer, s’il est possible, la classe parasite, en lui ménageant partout, à l’aide des fonctions publiques, des créatures, et au besoin des recrues ; reconstituer peu à peu et anoblir la grande propriété ; — Louis-Philippe, sur la fin de son règne, ne s’était-il pas mis à délivrer des lettres de noblesse ? — récompenser ainsi, par des voies indirectes, certains dévouements que le tarif officiel des places ne pourrait satisfaire ; rattacher tout, enfin, secours, récompenses, pensions, adjudications, concessions, exploitations, autorisations, places, brevets, priviléges, offices ministériels, sociétés anonymes, administrations municipales, etc., etc., au patronage suprême de l’État.

Telle est la raison de cette vénalité, dont les scandales sous le dernier règne nous ont si fort surpris, mais dont la conscience publique se fût moins étonnée peut-être si l’on avait pu en divulguer le mystère. Tel est le but ultérieur de cette centralisation qui, sous prétexte d’intérêt général, exploite, pressure les intérêts locaux et privés, en vendant au plus offrant et dernier enchérisseur la justice qu’ils réclament.

La corruption, sachez-le donc, est l’âme de la centralisation. Il n’y a monarchie ou démocratie qui tienne. Le gouvernement est immuable dans son esprit et dans son essence ; s’il se mêle d’économie publique, c’est pour consacrer par la faveur et par la force ce que le hasard tend à établir. Prenons pour exemple la douane.

Les droits de douane, tant à l’importation qu’à l’exportation, non compris les sels, produisent à l’État 160 millions. 160 millions pour protéger le travail national ! Apercevez-vous la jonglerie ? Supposez que la douane n’existe pas ; que la concurrence belge, anglaise, allemande, américaine, envahisse de tous côtés notre marché, et qu’alors l’État fasse aux industriels français la proposition suivante : Lequel préférez-vous, pour sauvegarder vos intérêts, ou de me payer 160 millions, ou de les recevoir ? Pensez-vous que les industriels choisissent le premier parti ? c’est justement celui que le Gouvernement leur impose. Aux frais ordinaires que nous coûtent les produits de l’étranger et ceux que nous lui faisons parvenir, l’État ajoute 160 millions, qui lui servent, à lui, de pot-de-vin : voilà ce que c’est que la douane. Et la question est aujourd’hui si fort embrouillée, qu’il n’y a personne, dans toute la République, qui osât proposer d’abolir d’un seul coup ce tribut absurde.

Eh bien ! cette somme de 160 millions, soi-disant perçue pour la protection du travail national, est loin encore d’exprimer tout l’avantage que le Gouvernement tire de la douane.

Le département du Var est peu riche en bestiaux ; il manque de viande, et ne demanderait pas mieux que de faire venir des bœufs de Piémont, pays frontière. Le gouvernement, protecteur de l’élève national, ne le permet pas. Qu’est-ce que cela signifie ? Que les maquignons de la Camargue ont plus de crédit auprès du ministère que les consommateurs du Var : n’y cherchez pas d’autre cause.

L’histoire du département du Var est celle des quatre-vingt-cinq autres. Tous ont des intérêts spéciaux, par conséquent antagonistes, et qui cherchent un arbitre. Ce sont ces intérêts, bien plus que l’armée, qui font la force du Gouvernement. Aussi, voyez : le Gouvernement s’est fait concesseur de mines, de canaux, de chemins de fer, de la même manière que la cour, avant 89, vendait les brevets de colonels, les capitaineries et les bénéfices. Je veux croire que tous les personnages qui ont passé aux affaires depuis 1830 sont restés purs, un seul excepté ; mais n’est-il pas évident que si, par l’ineffable intégrité du caractère français, les prévaricateurs ont été rares, la prévarication est organisée, elle existe ?

Toulon, assis sur la mer, a perdu son droit de pêche, sait-on comment ? La ville de Marseille convoitant le monopole de cette lucrative industrie, le Gouvernement prétendit que les filets des pêcheurs de Toulon entravaient la circulation des vaisseaux de l’État ! C’est pourquoi les habitants de Toulon font venir aujourd’hui leur poisson de Marseille.

Depuis longtemps la batellerie réclame l’abolition des droits de navigation sur les canaux, produit insignifiant pour le fisc, mais entrave désastreuse pour le commerce. Le Gouvernement objecte qu’il n’est pas libre, qu’il lui faut une loi de rachat, que d’ailleurs il y a un projet d’affermage. Le fin mot, c’est d’abord qu’il y a des actions de jouissance, lesquelles actions espèrent se faire racheter fort cher ; puis, que si les droits de navigation étaient abolis, la batellerie pourrait faire concurrence aux chemins de fer, dont les concessionnaires, fort bien en ministères, n’ont nul intérêt à réduire leurs tarifs. Soupçonneriez-vous M. Léon Faucher, M. Fould, M. Magne, voire même le président de la République, de faire argent de leurs attributions, et cet argent, de le mettre dans leur poche ? Non pas moi. Je dis seulement que si l’homme du pouvoir a la volonté de prévariquer, il le peut, et que tôt ou tard il le fera. Que dis-je ? On en viendra à faire de la vénalité l’une des prérogatives du Gouvernement. Le tigre dévore parce qu’il est organisé pour dévorer ; et vous ne voulez pas qu’un gouvernement organisé pour la corruption fasse de la corruption ?…

Il n’y a pas jusqu’aux établissements de bienfaisance qui ne servent merveilleusement les vues de l’autorité.

La bienfaisance est la plus forte chaîne par laquelle le privilége et le Gouvernement chargé de le défendre, tiennent le prolétariat. Avec la bienfaisance, plus douce au cœur des hommes, plus intelligible au pauvre que les lois abstruses de l’économie politique, on se dispense de la justice. Les bienfaiteurs abondent au catalogue des saints ; on n’y trouve pas un justicier. Le Gouvernement, comme l’Église, place la fraternité fort au-dessus du droit. Ami des pauvres tant qu’on voudra, il exècre les calculateurs. À propos de la discussion sur les monts-de-piété, le Journal des Débats rappelait qu’il existait déjà plus de huit cents hospices cantonaux, donnant à entendre qu’avec le temps on en aurait partout. Les monts-de-piété, ajoutait-il, suivent le même progrès ; chaque ville veut avoir le sien, elle l’obtiendra. Aussi ne puis-je concevoir l’indignation de la feuille bourgeoise contre les deux honorables socialistes qui proposaient d’établir tout de suite en chaque canton un mont-de-piété. Jamais proposition ne fut plus digne de la faveur des Débats. La maison de prêt sur gage, le prêt fût-il gratuit, est le vestibule de l’hôpital. Et qu’est-ce que l’hôpital ? le temple de la Misère.

Par ses trois ministères de l’agriculture et du commerce, des travaux publics et de l’intérieur, par les impôts de consommation et par la douane, le Gouvernement a la main sur tout ce qui vient et ce qui va, ce qui se produit et se consomme, sur toutes les affaires des particuliers, des communes et des départements ; il maintient la tendance de la société vers l’appauvrissement des masses, la subalternisation des travailleurs, et la prépondérance toujours plus grande des fonctions parasites. Par la police il surveille les adversaires du système ; par la justice il les condamne et les réprime ; par l’armée il les écrase ; par l’instruction publique il distribue, dans la proportion qui lui convient, le savoir et l’ignorance ; par les cultes il endort la protestation au fond des cœurs ; par les finances il solde, à la charge des travailleurs, les frais de cette vaste conjuration.

Sous la monarchie de juillet, je le répète, les hommes du pouvoir, pas plus que les masses, n’eurent l’intelligence de la pensée qu’ils servaient. Louis-Philippe, M. Guizot et consorts, faisaient les choses avec une naïveté de corruption qui leur était propre, usant à merveille des voies et moyens, mais n’apercevant pas distinctement la fin. Depuis que le prolétariat a fait entendre, au lendemain de février, sa voix formidable, le système a commencé d’être compris, il s’est posé avec audace dans son dogmatisme effronté ; il s’est appelé de son nom patronymique, Malthus, et de son prénom, Loyola. Au fond, rien n’a été changé par l’événement de février, pas plus que par ceux de 1830, 1814, 1793, à l’ordre de choses prétendu constitutionnel fondé en 1791. Louis-Bonaparte, qu’il le sache ou l’ignore, continue Louis-Philippe, les Bourbons, Napoléon et Robespierre.

Ainsi, en 1851 comme en 88, et par des causes analogues, il y a dans la société tendance prononcée à la misère. Aujourd’hui comme alors, le mal dont se plaint la classe travailleuse n’est point l’effet d’une cause temporaire et accidentelle : c’est le résultat d’une déviation systématique des forces sociales.

Cette déviation date de loin ; elle est antérieure même à 89, elle a son principe dans les profondeurs de l’économie générale du pays. La première révolution, luttant contre des abus plus apparents, ne put agir qu’à la surface. Après avoir détruit la tyrannie, elle ne sut fonder l’ordre, dont les ruines féodales qui jonchaient la patrie lui cachaient les éléments. Aussi, cette révolution, dont l’histoire nous paraît si complète, pure négation, ne sera devant la postérité que le premier acte, l’aurore de la grande Révolution qui doit remplir le dix-neuvième siècle.

La secousse de 89-93, après avoir aboli, avec le despotisme monarchique, les derniers restes de la féodalité, proclamé l’unité nationale, l’égalité devant la loi et devant l’impôt, la liberté de la presse et des cultes, et intéressé le peuple, autant qu’elle le pouvait faire, par la vente des biens nationaux, n’a laissé aucune tradition organique, aucune création effective. Elle n’a même réalisé aucune de ses promesses. En proclamant la liberté des opinions, l’égalité devant la loi, la souveraineté du peuple, la subordination du pouvoir au pays, la Révolution a fait de la Société et du Gouvernement deux choses incompatibles, et c’est cette incompatibilité qui a servi de cause ou de prétexte à cette concentration liberticide, absorbante, que la démocratie parlementaire admire et loue parce qu’il est de sa nature de tendre au despotisme, la centralisation.

Voici comment s’expliquait, à ce propos, M. Royer-Collard, dans son discours sur la liberté de la presse (Chambre des députés, discussion des 19-24 janvier 1822) :

« Nous avons vu la vieille société périr, et avec elle une foule d’institutions démocratiques et de magistratures indépendantes qu’elle portait dans son sein, faisceaux puissants de droits privés, vraies républiques dans la monarchie. Ces institutions, ces magistratures ne partageaient pas, il est vrai, la souveraineté, mais elles lui opposaient partout des limites que l’honneur défendait avec opiniâtreté. Pas une n’a survécu, et nulle autre ne s’est élevée à leur place ; la Révolution n’a laissé debout que des individus. La dictature qui l’a terminée a consommé, sous ce rapport, son ouvrage. De cette société en poussière est sortie la centralisation ; il ne faut pas chercher ailleurs son origine. La centralisation n’est pas arrivée, comme d’autres doctrines, le front levé, avec l’autorité d’un principe ; elle a pénétré modestement, comme une conséquence, une nécessité. En effet, là où il n’y a que des individus, toutes les affaires qui ne sont pas les leurs sont les affaires publiques, les affaires de l’État. Là où il n’y a pas de magistrats indépendants, il n’y a que des délégués du pouvoir. C’est ainsi que nous sommes devenus un peuple d’administrés sous la main de fonctionnaires responsables, centralisés eux-mêmes dans le pouvoir dont ils sont les ministres. La Société a été léguée dans cet état à la Restauration.

» La Charte avait donc à constituer tout à la fois le Gouvernement et la Société. La Société a été, non oubliée ou négligée, sans doute, mais ajournée. La Charte n’a constitué que le Gouvernement ; elle l’a constitué par la division de la souveraineté et la multiplicité des pouvoirs. Mais pour qu’une nation soit libre, il ne suffit pas qu’elle soit gouvernée par plusieurs pouvoirs. Le partage de la souveraineté opéré par la Charte est sans doute un fait important et qui a de fort grandes conséquences, relativement au pouvoir royal qu’il modifie ; mais le Gouvernement qui en résulte, quoique divisé dans ses éléments, est un dans son action, et s’il ne rencontre au dehors aucune barrière qu’il doive respecter, il est absolu, la nation et ses droits sont sa propriété. Ce n’est qu’en fondant la liberté de la presse comme droit public que la Charte a rendu la Société à elle-même…… »

Ce que disait M. Royer-Collard de la royauté de 1814 est vrai, à plus forte raison encore, de la République de 1848.

La République avait à fonder la Société ; elle n’a songé qu’au Gouvernement. La centralisation se fortifiant toujours, tandis que la Société n’avait à lui opposer aucune institution, les choses sont arrivées, par l’exagération des idées politiques et le néant des idées sociales, au point que Société et Gouvernement ne peuvent plus vivre ensemble, les conditions de l’une étant d’asservir et subalterniser l’autre.

Ainsi, tandis que le problème posé en 89 semblait officiellement résolu, au fond il n’y avait de changé que la métaphysique gouvernementale, ce que Napoléon nommait idéologie. La liberté, l’égalité, le progrès, avec toutes leurs conséquences oratoires, se lisent dans le texte des constitutions et des lois ; il n’en est vestige dans les institutions. Une féodalité ignoble, basée sur l’agiotage mercantile et industriel, le chaos des intérêts, l’antagonisme des principes, la dépravation du droit, a remplacé l’ancienne hiérarchie des classes ; les abus ont quitté la physionomie qu’ils avaient avant 89, pour reprendre une autre organisation ; ils n’ont diminué ni de nombre ni de gravité. À force de préoccupations politiques, nous avons perdu de vue l’économie sociale. C’est ainsi que le parti démocratique lui-même, l’héritier de la première révolution, en est venu à vouloir réformer la Société par l’initiative de l’État, créer des institutions par la vertu prolifique du Pouvoir, corriger l’abus, en un mot, par l’abus même.

Cette fascination dominant les intelligences, la Société tourne dans un cercle de déceptions, poussant le capital à une agglomération toujours plus écrasante, l’État à une extension toujours plus tyrannique de ses prérogatives, la classe travailleuse à une déchéance physique, morale et intellectuelle, irréparable.

Dire que la Révolution de 89, n’ayant rien fondé, ne nous a point affranchis, mais seulement changés de misère ; dire, en conséquence, qu’une Révolution nouvelle, organisatrice et réparatrice, est nécessaire pour combler le vide creusé par la première : c’est pour beaucoup de gens avancer une proposition paradoxale, scandaleuse, pleine de troubles et de désastres. Les partisans plus ou moins nantis du régime constitutionnel n’en conviennent pas ; les démocrates attachés à la lettre de 93, et qu’une pareille besogne épouvante, s’y opposent. Suivant les uns et les autres, il n’existe que des souffrances accidentelles, dues surtout à l’incapacité des dépositaires du pouvoir, et qu’une démocratie vigoureuse guérirait. De là l’inquiétude, pour ne pas dire l’antipathie que leur inspire la Révolution, et cette politique réactionnaire où ils se sont engagés après février.

Cependant l’évidence des faits est telle, les statistiques et les enquêtes ont si fort élucidé la matière, qu’il y a désormais sottise ou mauvaise foi à argumenter d’une politique meilleure, là où tout accuse la contradiction et l’impuissance du Gouvernement.

C’est à la place même de ce régime gouvernemental, féodal et militaire, imité de celui des anciens rois, qu’il faut élever l’édifice nouveau des institutions industrielles ; c’est à la place de cette centralisation matérialiste et absorbante des pouvoirs politiques, que nous devons créer la centralisation intellectuelle et libérale des forces économiques. Travail, commerce, crédit, éducation, propriété, morale publique, philosophie, beaux-arts, tout enfin, nous en fait une loi.

Je conclus :

Il y a raison suffisante de révolution au dix-neuvième siècle.