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Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle/Troisième Étude

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TROISIÈME ÉTUDE.




du principe d’association.




La Révolution de 89 avait à fonder le régime industriel, après avoir fait table rase du régime féodal. En se retournant vers les théories politiques, elle nous a plongés dans le chaos économique.

Au lieu d’un ordre naturel, conçu selon la science et le travail, nous avons eu un ordre factice, à l’ombre duquel se sont développés des intérêts parasites, des mœurs anormales, des ambitions monstrueuses, des préjugés hors le sens commun, qui tous, aujourd’hui, se prétendent légitimes, invoquent une tradition de soixante années, et ne voulant ni abdiquer ni se modifier, se posent, les uns à l’égard des autres à l’état d’antagonisme, et vis-à-vis du progrès à l’état de réaction.

Cet état de choses, dont le principe, le moyen et le but est la guerre, ne pouvant répondre aux exigences d’une civilisation tout industrielle, la Révolution en résulte nécessairement.

Mais, comme tout en ce monde est matière à agiotage, le besoin d’une révolution se révélant aux masses fait surgir aussitôt dans tous les partis des théories, des écoles, des sectes, qui s’emparent du forum, captent la faveur du peuple par des exhibitions plus ou moins curieuses, et, sous couleur d’améliorer son sort, de revendiquer ses droits, de le rétablir dans l’exercice de son autorité, travaillent ardemment à leur propre fortune.

Avant donc de rechercher la solution du problème posé aux sociétés modernes, il convient d’apprécier la valeur des théories offertes à la pâture populaire, bagage obligé de toutes les révolutions. Dans un travail de la nature de celui-ci, l’utopie ne saurait être passée sous silence, d’un côté, parce que, comme expression des partis et des sectes, elle joue un rôle dans le drame ; en second lieu, parce que l’erreur n’étant le plus souvent qu’une mutilation ou contrefaçon de la vérité, la critique des vues partielles rend plus facile l’intelligence de l’idée générale.

Faisons-nous d’abord une règle de critique à l’égard des théories révolutionnaires, comme nous nous sommes fait un criterium sur l’hypothèse même de la révolution.

Demander s’il y a raison suffisante de révolution au dix-neuvième siècle, c’est, avons-nous dit, demander quelle est la tendance de la société actuelle.

Et nous avons répondu : La société étant engagée dans une voie fatalement et progressivement désastreuse, ainsi qu’il résulte de toutes les statistiques, de toutes les enquêtes, de tous les comptes-rendus, et que les partis, quoique sur des considérations différentes, l’avouent, une révolution est inévitable.

Tel a été notre raisonnement sur l’utilité et la nécessité de la Révolution. En le pressant davantage, nous allons en faire sortir la règle dont nous avons besoin.

Puisque c’est la tendance de la Société qui est mauvaise, le problème de la Révolution consistera donc à changer cette tendance, à la redresser, comme on redresse, à l’aide d’un support, un jeune arbre ; à lui faire prendre une autre direction, comme on détourne une voiture après l’avoir tirée de la fausse ornière. En ce redressement doit consister toute l’innovation révolutionnaire : il ne peut être question de toucher à la Société elle-même, que nous devons considérer comme un être supérieur doué d’une vie propre, et qui par conséquent exclut de notre part toute idée de reconstitution arbitraire.

Cette première donnée est tout à fait dans les instincts du peuple.

Le peuple, en effet, et la pratique constante des révolutions le révèle, n’est nullement utopiste. La fantaisie et l’enthousiasme ne le possèdent qu’à de rares et courts intervalles. Il ne cherche point, avec les anciens philosophes, le Souverain Bien, ni avec les socialistes modernes le Bonheur ; il n’a aucune foi à l’Absolu, et repousse loin, comme mortel à sa nature, tout système à priori et définitif. Son sens profond lui dit que l’absolu, pas plus que le statu quo, ne peut entrer dans les institutions humaines. L’absolu, pour lui, c’est la vie même, la diversité dans l’unité. Comme il n’accepte pas de formule dernière, qu’il a besoin d’aller toujours, il s’ensuit que la mission de ses éclaireurs consiste uniquement à lui agrandir l’horizon et déblayer le chemin.

Cette condition fondamentale de la solution révolutionnaire ne paraît pas jusqu’ici avoir été comprise.

Les systèmes abondent ; les projets pleuvent. L’un organise l’atelier ; l’autre, ce à quoi il tient davantage, le gouvernement. On connaît les hypothèses sociétaires des Saints-Simoniens, de Fourier, Cabet, Louis Blanc, etc. Tout récemment, le public a reçu la rosée de MM. Considérant, Rittinghausen, E. Girardin, sur la forme de la souveraineté. Mais personne, à ma connaissance, ne s’est dit que la question, aussi bien pour la politique que pour l’économie, était tendentielle, beaucoup plus que constitutionnelle ; qu’il s’agissait avant tout de nous orienter, non de dogmatiser ; en un mot, que la solution consistait à tirer la Société du sentier périlleux où elle se précipite, pour lui faire prendre la grande route du sens commun et du bien-être, qui est sa loi.

Aucune des théories socialistes et gouvernementales que l’on propose n’a saisi ce point capital de la question. Loin de là, elles en sont toutes la négation formelle. L’esprit d’exclusion, d’absolutisme, de réaction, est le caractère commun de leurs auteurs. Avec eux la Société ne vit pas, elle est sur le banc de dissection. Sans compter que les idées de ces messieurs ne remédient à rien, ne garantissent quoi que ce soit, n’ouvrent aucune perspective, laissent l’intelligence plus vide, l’âme plus fatiguée qu’auparavant.

Au lieu donc d’examiner les systèmes, ce qui deviendrait un travail sans fin, et qui pis est sans conclusion possible, nous allons, à l’aide de notre critérium, examiner leur point de départ. Nous chercherons, au point de vue de la révolution actuelle, ce que les principes contiennent, ce qu’ils peuvent rendre : car il est évident que si les principes ne contiennent rien, ne peuvent rien donner, il est inutile de passer aux systèmes. Ceux-ci se trouveront, de fait, jugés : les plus beaux seront les plus absurdes.

Je commence par l’Association.

Si je ne voulais que flagorner le prolétariat, la recette ne serait pas difficile. Au lieu d’une critique du principe sociétaire, je ferais un panégyrique des sociétés ouvrières ; j’exalterais leurs vertus, leur constance, leurs sacrifices, leur esprit de charité, leur merveilleuse intelligence ; je célébrerais les miracles de leur dévouement, je préconiserais leurs triomphes. Que n’aurais-je point à dire sur ce sujet, cher à tous les cœurs démocrates ? Les sociétés ouvrières ne servent-elles pas en ce moment de berceau à la révolution sociale, comme les communautés évangéliques servirent jadis de berceau à la catholicité ? ne sont-elles pas l’école toujours ouverte, à la fois théorique et pratique, où l’ouvrier apprend la science de la production et de la distribution des richesses ; où il étudie, sans livres et sans maîtres, d’après sa seule expérience, les lois de cette organisation industrielle, but final de la révolution de 89, que n’entrevirent seulement pas nos plus grands et nos plus fameux révolutionnaires ? Quel texte, pour moi, aux manifestations d’une sympathie facile, qui pour être toujours sincère, je le suppose, n’en est pas pour cela plus désintéressée ! Avec quel orgueil je rappellerais que moi aussi j’ai voulu fonder une association, plus qu’une association, l’agence centrale, l’organe circulatoire des associations ouvrières ! Et comme je maudirais ce gouvernement, qui, sur un budget de 1500 millions, ne trouve pas un centime dont il puisse disposer en faveur des pauvres travailleurs !…

J’ai mieux que cela à offrir aux associations. Je suis convaincu qu’à cette heure elles donneraient cent compliments pour une idée, et ce sont des idées que je leur apporte. Je refuserais leurs suffrages, si je ne devais les obtenir que par des flatteries. Que ceux de leurs membres qui liront ces pages daignent seulement se souvenir qu’en traitant de l’association, c’est un principe, moins que cela, une hypothèse que je discute ; ce n’est point telle ou telle entreprise qui, malgré son titre, n’en est nullement responsable, et dont le succès, en fait, n’en dépend pas. Je parle de l’Association, non des associations, quelles qu’elles soient.

J’ai toujours regardé l’Association en général, la fraternité, comme un engagement équivoque, qui, de même que le plaisir, l’amour, et beaucoup d’autres choses, sous l’apparence la plus séduisante, renferme plus de mal que de bien. C’est peut-être un effet du tempérament que j’ai reçu de la nature : je me méfie de la fraternité à l’égal de la volupté. J’ai vu peu d’hommes se louer de l’une et de l’autre. En particulier, l’Association présentée comme institution universelle, principe, moyen et but de la Révolution, me paraît cacher une arrière-pensée d’exploitation et de despotisme. J’y vois une inspiration du régime gouvernemental, restauré en 91, renforcé en 93, perfectionné en 1804, érigé en dogme et en système de 1814 à 1830, et reproduit dans ces derniers temps, sous le nom de gouvernement direct, avec un entraînement qui montre bien jusqu’où va parmi nous l’illusion des esprits.

Appliquons le critérium.

Que veut aujourd’hui la société ?

Que son inclination au péché et à la misère devienne un mouvement vers le bien-être et la vertu.

Que faut-il pour opérer ce changement ?

Rétablir l’équilibre dans les forces économiques.

L’association est-elle l’équilibre de forces ?

Non.

L’Association est-elle seulement une force ?

Non.

Qu’est-ce donc que l’Association ?

Un dogme.

L’Association est si bien, aux yeux de ceux qui la proposent comme expédient révolutionnaire, un dogme, quelque chose d’arrêté, de complet, d’absolu, d’immuable, que tous ceux qui ont donné dans cette utopie ont abouti, sans exception, à un système. En faisant rayonner une idée fixe sur les diverses parties du corps social, ils devaient arriver, et ils sont arrivés en effet, à reconstruire la société sur un plan imaginaire, à peu près comme cet astronome qui, par respect pour ses calculs, refaisait le système du monde.

Ainsi l’école saint simonienne, dépassant la donnée de son fondateur, a produit un système ; Fourier, un système ; Owen, un système ; Cabet, un système ; Pierre Leroux, un système ; Louis Blanc, un système : comme Babœuf, Morelly, Thomas Morus, Campanella, Platon, et autres, leurs devanciers, partis chacun d’un principe unique, avaient enfanté des systèmes. Et tous ces systèmes, exclusifs les uns des autres, le sont également du progrès. Périsse l’humanité plutôt que le principe ! c’est la devise des utopistes comme des fanatiques de tous les siècles.

Le socialisme, interprété de la sorte, est devenu une religion, qui aurait pu, il y a cinq ou six cents ans, passer pour un progrès sur le catholicisme, mais qui au dix-neuvième siècle est ce qu’il y a de moins révolutionnaire.

Non, l’Association n’est point un principe directeur, pas plus qu’une force industrielle ; l’Association, par elle-même, n’a aucune vertu organique ou productrice, rien, enfin, qui, à l’exemple de la division du travail, de la concurrence, etc., rende le travailleur plus expéditif et plus fort, diminue les frais de production, tire d’éléments moindres une valeur plus considérable, ou qui, à l’exemple de la hiérarchie administrative, offre une velléité d’harmonie et d’ordre.

Pour justifier cette proposition, j’ai besoin de citer d’abord quelques faits, à titre d’exemples. Je prouverai ensuite, d’une part, que l’Association n’est point une force industrielle ; en second lieu, et comme corollaire, qu’elle n’est point un principe d’ordre.

J’ai prouvé quelque part, dans les Confessions d’un révolutionnaire, que le commerce, indépendamment du service rendu par le fait matériel du transport, est par lui-même une excitation directe à la consommation, partant une cause de production, un principe de création des valeurs. Cela peut sembler au premier abord paradoxal, mais cela est démontré par l’analyse économique : l’acte métaphysique de l’échange, aussi bien que le travail, mais d’une autre manière que le travail, est producteur de réalité et de richesse. Au reste, cette assertion n’aura plus rien qui étonne, si l’on réfléchit que production ou création ne signifie que changement de formes, et qu’en conséquence les forces créatrices, le travail lui-même, sont immatérielles. Aussi c’est à juste titre que le commerçant, enrichi par des spéculations réelles, dépouillées de tout agiotage, jouit de sa fortune acquise : cette fortune est aussi légitime que celle que le travail a produite. Et l’antiquité païenne, de même que l’Église, a flétri injustement le commerce, sous prétexte que ses bénéfices n’étaient pas la rémunération d’un service positif. L’échange, encore une fois, cette opération purement morale, qui s’accomplit par le consentement réciproque des parties, abstraction faite du voiturage et des distances, n’est pas seulement une transposition ou substitution, c’est aussi une création.

Le commerce donc étant par lui-même producteur d’utilité, les hommes dans tous les temps s’y sont livrés avec ardeur : pas n’eut besoin le législateur d’en prêcher le mérite et d’en recommander la pratique. Supposons, ce qui n’est pas absolument absurde, que le commerce n’existât point ; qu’avec nos immenses moyens d’exécution industrielle, nous n’eussions aucune idée de l’échange : on conçoit qu’alors celui qui viendrait apprendre aux hommes à permuter leurs produits et commercer entre eux, leur rendrait un service immense. L’histoire de l’humanité ne fait mention d’aucun révolutionnaire qui pût être comparé à celui-là. Les hommes divins qui jadis inventèrent la charrue, la vigne, le blé, n’eussent été rien auprès de celui qui, en ce moment, inventerait le commerce.

Autre exemple.

L’union des forces, qu’il ne faut pas confondre avec l’association, ainsi que nous le montrerons tout à l’heure, est également, comme le travail et l’échange, productive de richesse. C’est une puissance économique dont j’ai, je crois, le premier fait ressortir l’importance, dans mon premier mémoire sur la Propriété. Cent hommes, unissant ou combinant leurs efforts, produisent, en certains cas, non pas cent fois comme un, mais deux cents fois, trois cents fois, mille fois. C’est ce que j’ai nommé force collective. J’ai même tiré de ce fait un argument, resté comme tant d’autres sans réponse, contre certains cas d’appropriation : c’est qu’il ne suffit plus alors de payer simplement le salaire à un nombre donné d’ouvriers pour acquérir légitimement leur produit : il faudrait payer ce salaire double, triple, décuple, ou bien rendre à chacun d’eux tour à tour un service analogue.

La force collective, voilà donc encore un principe qui, dans sa nudité métaphysique, n’en est pas moins producteur de richesse. Aussi le trouve-t-on appliqué dans tous les cas où le travail individuel, répété autant de fois qu’on voudra, resterait impuissant. Aucune loi, cependant, ne prescrit cette application. Il est même à remarquer que les utopistes sociétaires n’ont nullement songé à s’en prévaloir. C’est qu’en effet la force collective est un acte impersonnel, l’association un engagement volontaire ; entre l’un et l’autre il peut y avoir rencontre, il n’y a pas identité.

Supposons encore, comme dans le cas précédent, que la société travailleuse ne se compose que d’ouvriers isolés, ne sachant point à l’occasion combiner et masser leurs moyens : l’industriel qui viendrait tout à coup leur apprendre ce secret, ferait plus à lui seul pour le progrès des richesses que la vapeur et les machines, puisque seul il rendrait possible l’emploi des machines et de la vapeur. Ce serait un des plus grands bienfaiteurs de l’humanité, un révolutionnaire véritablement hors ligne.

Je passe sur d’autres faits de même nature, que je pourrais également citer, tels que la concurrence, la division du travail, la propriété, etc., et qui tous constituent ce que j’appelle des forces économiques, des principes producteurs de réalité. On trouvera au long la description de ces forces dans les ouvrages des économistes, qui, avec leur absurde dédain de la métaphysique, ont démontré, sans s’en douter, par la théorie des forces industrielles, le dogme fondamental de la théologie chrétienne, la création de nihilo.

Il s’agit maintenant de savoir si l’Association est une de ces forces, essentiellement immatérielles, qui, par leur action, deviennent productives d’utilité et source de bien-être ; car il est évident que ce n’est qu’à cette condition que le principe sociétaire, — je ne fais ici aucune distinction d’écoles, — peut se produire comme solution du problème du prolétariat.

L’Association, en un mot, est-elle une puissance économique ? Voilà quelque vingt ans qu’on la préconise, qu’on en annonce merveilles. Comment se fait-il que personne n’en démontre l’efficacité ? L’efficacité de l’Association serait-elle, par hasard, plus difficile à démontrer que celle du commerce, celle du crédit, ou de la division du travail ?

Je réponds, quant à moi, catégoriquement : Non, l’Association n’est point une force économique. L’Association est de sa nature stérile, nuisible même, car elle est une entrave à la liberté du travailleur. Les auteurs responsables des utopies fraternitaires, auxquelles tant de gens se laissent encore séduire, ont attribué sans motif, sans preuves, au contrat de société, une vertu et une efficacité qui n’appartient qu’à la force collective, à la division du travail, ou à l’échange. Le public n’a point aperçu la confusion : de là, le hasard des constitutions de sociétés, leurs fortunes si diverses, et les incertitudes de l’opinion.

Lorsqu’une société, industrielle ou commerciale, a pour but, soit de mettre en œuvre une des grandes forces économiques, soit d’exploiter un fonds dont la nature exige qu’il reste indivis, un monopole, une clientèle : la société formée pour cet objet peut avoir un résultat prospère ; mais ce résultat elle ne le crée pas en vertu de son principe, elle le doit à ses moyens. Cela est si vrai, que toutes les fois que le même résultat peut être obtenu sans association, on préfère ne pas s’associer. L’association est un lien qui répugne naturellement à la liberté, et auquel on ne consent à se soumettre qu’autant qu’on y trouve une indemnité suffisante, en sorte qu’on peut opposer à toutes les utopies sociétaires cette règle pratique : Ce n’est jamais que malgré lui, et parce qu’il ne peut faire autrement, que l’homme s’associe.

Distinguons donc entre le principe d’association, et les moyens, variables à l’infini, dont une société, par l’effet de circonstances extérieures, étrangères à sa nature, dispose, et parmi lesquels je range au premier rang les forces économiques. — Le principe, c’est ce qui ferait fuir l’entreprise, si l’on n’y trouvait pas d’autre motif ; les moyens, c’est ce qui fait qu’on s’y résout, dans l’espoir d’obtenir, par un sacrifice d’indépendance, un avantage de richesse.

Examinons, en effet, ce principe : nous viendrons ensuite aux moyens.

Qui dit association, dit nécessairement solidarité, responsabilité commune, fusion, vis-à-vis des tiers, des droits et des devoirs. C’est bien ainsi que l’entendent toutes les sociétés fraternitaires, et même les harmoniennes, malgré leur rêve de concurrence émulative.

Dans l’association, qui fait ce qu’il peut fait ce qu’il doit : pour l’associé faible ou paresseux, et pour celui-là seulement, on peut dire que l’association est productive d’utilité. De là l’égalité des salaires, loi suprême de l’association.

Dans l’association tous répondent pour tous : le plus petit est autant que le plus grand ; le dernier venu a le même droit que le plus ancien. L’association efface toutes les fautes, nivelle toutes les inégalités ; de là, la solidarité de la maladresse comme de l’incapacité.

La formule de l’association est donc celle-ci, c’est Louis Blanc qui l’a donnée :

De chacun suivant ses facultés,

À chacun suivant ses besoins.

Le Code, dans ses diverses définitions de la société civile et commerciale, est d’accord avec l’orateur du Luxembourg : toute dérogation à ce principe est un retour à l’individualisme.

Ainsi expliquée par les socialistes et les juristes, l’Association peut-elle se généraliser, devenir la loi universelle et supérieure, le droit public et civil de toute une nation, de l’humanité elle-même ?

Telle est la question posée par les diverses écoles sociétaires, qui, tout en variant leur réglementation, se prononcent toutes, à l’unanimité, pour l’affirmative.

Et c’est à cela que je réponds : Non, le contrat d’association, sous quelque forme que ce soit, ne peut jamais devenir la loi universelle, parce qu’étant de sa nature improductif et gênant, applicable seulement dans des conditions toutes spéciales, ses inconvénients croissant beaucoup plus vite que ses avantages, il répugne également et à l’économie du travail, et à la liberté du travailleur. D’où je conclus qu’une même société ne saurait embrasser jamais ni tous les ouvriers d’une même industrie, ni toutes les corporations industrielles, ni à plus forte raison, une nation de 36 millions d’hommes ; partant, que le principe sociétaire ne contient pas la solution demandée.

J’ajoute que l’association, non-seulement n’est pas une force économique, mais qu’elle n’est applicable que dans des conditions spéciales, dépendantes de ses moyens. Il est facile de se rendre compte aujourd’hui, par les faits, de cette seconde proposition, et par là de déterminer le rôle de l’association au dix-neuvième siècle.

Le caractère fondamental de l’association, avons-nous dit, est la solidarité.

Or, quelle raison peut conduire des ouvriers à se rendre solidaires les uns des autres, à aliéner leur indépendance, à se placer sous la loi absolue d’un contrat, et qui pis est d’un gérant ?

Cette raison peut être très-diverse ; mais toujours elle est objective, extérieure à la société.

On s’associe, tantôt pour conserver une clientèle, formée d’abord par un entrepreneur unique, mais que les héritiers risqueraient de perdre en se séparant ; — tantôt pour exploiter en commun une industrie, un brevet, un privilége, etc., qu’il n’est pas possible de faire valoir autrement, ou qui rendrait moins à chacun s’il tombait dans la concurrence ; tantôt par l’impossibilité d’obtenir autrement le capital nécessaire ; tantôt, enfin, pour niveler et répartir des chances de perte par naufrage, incendie, services répugnants et pénibles, etc.

Allez au fond, et vous trouverez que toute société qui prospère le doit à une cause objective, qui lui est étrangère et ne tient nullement à son essence : sans cela, je le répète, la société, quelque savamment organisée qu’elle fût, ne vivrait pas.

Ainsi, dans le premier des cas que nous venons de signaler, la société a pour but d’exploiter une vieille réputation, qui fait seule le plus clair de ses bénéfices ; dans le second, elle est fondée sur un monopole, c’est-à-dire sur ce qu’il y a de plus exclusif et anti-social ; dans le troisième, la commandite, c’est une force économique que la société met en action, soit la force collective, soit la division du travail ; dans le quatrième, la société se confond avec l’assurance : c’est un contrat aléatoire, inventé précisément pour suppléer à l’absence ou à l’inertie de la fraternité.

Dans aucune de ces circonstances, on ne voit la société subsister par la vertu de son principe ; elle dépend de ses moyens, d’une cause externe. Or, c’est un principe premier, vivifiant, efficace, qu’on nous a promis, et dont nous avons besoin.

On s’associe encore pour l’économie de consommation, afin d’éviter le préjudice des achats au détail. C’est le moyen que conseille M. Rossi aux petits ménages, à qui leurs ressources ne permettent pas d’acheter en gros. Mais cette espèce d’association, qui est celle des acheteurs de viande à la criée, témoigne contre le principe. Donnez au producteur, par l’échange de ses produits, la facilité de s’approvisionner en gros ; ou ce qui revient au même, organisez le commerce de détail dans des conditions qui lui laissent à peu de chose près les mêmes avantages de bon marché qu’à la vente en gros, et l’association devient inutile. Les gens aisés n’ont pas besoin d’entrer dans ces groupes : ils y trouveraient plus d’ennui que de profit.

Et remarquez encore qu’en toute société ainsi constituée sur une base positive, la solidarité du contrat ne s’étend jamais au delà du strict nécessaire. Les associés répondent l’un pour l’autre devant les tiers et devant la justice, oui, mais seulement en ce qui concerne les affaires de la société ; hors de là ils restent insolidaires. C’est d’après cette règle que plusieurs associations ouvrières de Paris, qui d’abord avaient voulu, par excès de dévouement, enchérir sur l’usage et s’étaient constituées d’après le principe de l’égalité des salaires, ont été forcées d’y renoncer. Partout aujourd’hui les associés sont à leurs pièces, en sorte que là où la mise sociale consiste surtout en travail, chacun étant rémunéré, en salaire et bénéfice, au prorata de son produit, l’association ouvrière n’est pas autre chose que la contre-partie de la commandite : c’est une commandite où la mise de fonds, au lieu de consister en argent, est faite en travail, ce qui est la négation de la fraternité même. Dans toute association, en un mot, les associés, en cherchant par l’union des forces et des capitaux certains avantages dont ils n’espèrent pas jouir sans cela, s’arrangent pour avoir le moins de solidarité et le plus d’indépendance possible. Cela est-il clair ? et n’est-ce pas le cas de s’écrier, comme saint Thomas : Conclusum est adversùs manichæos ?

Oui, l’association, formée spécialement en vue du lien de famille et de la loi de dévouement, et en dehors de toute considération économique extérieure, de tout intérêt prépondérant, l’association pour elle-même, enfin, est un acte de pure religion, un lien surnaturel, sans valeur positive, un mythe.

C’est ce qui devient surtout frappant à l’examen des diverses théories d’associations proposées à l’acceptation des adeptes.

Fourier, par exemple, et après lui Pierre Leroux, assurent que si les travailleurs se groupent d’après certaines affinités organiques et mentales dont ils donnent les caractères, ils croîtront, par cela seul, en énergie et capacité ; que l’élan du travailleur, si pénible en l’état ordinaire, deviendra allègre et joyeux ; que le produit, tant individuel que collectif, sera de beaucoup augmenté ; qu’en cela consiste la vertu productrice de l’association, qui pourrait dès lors figurer au rang des forces économiques. Le travail attrayant est la formule convenue pour désigner ce résultat merveilleux de l’association. C’est tout autre chose, comme l’on voit, que le dévouement, auquel s’arrêtent si piteusement les théories de Louis Blanc et de Cabet.

J’ose dire que les deux éminents socialistes, Fourier et Pierre Leroux, ont pris leur symbolique pour une réalité. D’abord, on n’a jamais vu cette force sociétaire, cet analogue de la force collective et de la division du travail, en exercice nulle part ; les inventeurs eux-mêmes, et leurs disciples qui en ont tant parlé, sont encore à faire leur première expérience. D’autre part, la plus légère connaissance des principes de l’économie politique et de la psycologie suffit à faire comprendre qu’il ne peut y avoir rien de commun entre une excitation de l’âme, telle que la gaieté du compagnonnage, le chant de manœuvre des rameurs, etc., et une force industrielle. Ces manifestations seraient même, le plus souvent, contraires à la gravité, à la taciturnité du travail. Le travail est, avec l’amour, la fonction la plus secrète, la plus sacrée de l’homme : il se fortifie par la solitude, il se décompose par la prostitution.

Mais abstraction faite de ces considérations psychiques et de l’absence de toute donnée expérimentale, qui ne voit que ce que les deux auteurs ont cru découvrir, après tant de profondes recherches, l’un dans la Série de groupes contrastés, l’autre dans la Triade, n’est autre chose que l’expression mystique et apocalyptique de ce qui a existé de tout temps dans la pratique industrielle : la division du travail, la force collective, la concurrence, l’échange, le crédit, la propriété même et la liberté ? Qui ne voit qu’il en est des utopistes anciens et modernes comme des théologiens de toutes les religions ? Tandis que ceux-ci, dans leurs mystères, ne faisaient autre chose que raconter les lois de la philosophie et du progrès humanitaire, ceux-là, dans leurs thèses philanthropiques, rêvent sans le savoir les grandes lois de l’économie sociale. Or, ces lois, ces puissances de la production qui doivent sauver l’homme de la pauvreté et du vice, je viens de les citer pour la plupart. Voilà les vraies forces économiques, principes immatériels de toute richesse, qui, sans enchaîner l’homme à l’homme, laissent au producteur la plus entière liberté, allégent le travail, le passionnent, doublent son produit, créent entre les hommes une solidarité qui n’a rien de personnel, et les unissent par des liens plus forts que toutes les combinaisons sympathiques et tous les contrats.

Les merveilles annoncées par les deux révélateurs sont connues depuis des siècles. Cette grâce efficace dont l’organisateur de la série avait eu la vision ; ce don du divin amour que le disciple de Saint-Simon promet à ses ternaires, nous pouvons en observer l’influence, toute corrompue qu’elle soit, tout anarchique que les révolutionnaires de 89 et 93 nous l’aient laissée, nous pouvons en suivre l’oscillation à la Bourse et dans nos marchés. Que les utopistes se réveillent donc une fois de leurs sentimentales extases, qu’ils daignent regarder ce qui se passe autour d’eux ; qu’ils lisent, écoutent, expérimentent, ils verront que ce qu’ils attribuent avec tant d’enthousiasme, l’un à la série, l’autre à la trinité, ceux-là au dévouement, n’est autre chose que le produit des forces économiques analysées par Adam Smith et ses successeurs.

Comme c’est surtout dans l’intérêt de la classe travailleuse que je suis entré dans cette discussion, je ne finirai pas sans dire quelque chose encore des associations ouvrières, des résultats qu’elles ont obtenus, du rôle qu’elles ont à jouer dans la Révolution.

Ces sociétés ont été formées, en grande majorité, d’hommes imbus des théories fraternitaires, et convaincus, bien qu’ils ne s’en rendissent pas compte, de l’efficacité économique du principe. Généralement, elles ont été sympathiquement accueillies ; elles ont joui de la faveur républicaine qui leur a valu à toutes, dès l’abord, un commencement de clientèle ; la réclame dans les journaux ne leur a pas non plus manqué : tous éléments de succès dont on n’a pas assez tenu compte, mais parfaitement étrangers au principe.

Maintenant, où en est l’expérience ?

Parmi ces sociétés, bon nombre se soutiennent et promettent de se développer encore : on sait pourquoi.

Les unes se sont composées des ouvriers les plus habiles dans la profession ; c’est le monopole du talent qui les fait aller.

D’autres ont attiré et conservent la clientèle par le bon marché ; c’est la concurrence qui les fait vivre.

Je ne parle pas de celles qui ont obtenu des commandes et un crédit de l’État : encouragement purement gratuit.

Généralement, enfin, dans toutes ces associations, les ouvriers, pour se passer des intermédiaires, commissionnaires, entrepreneurs, capitalistes, etc., qui, dans l’ancien état de choses, s’interposent entre le producteur et le consommateur, ont dû travailler un peu plus, se contenter d’un moindre salaire. Il n’y a rien là que de fort ordinaire en économie politique et qui, pour être obtenu, n’avait, comme je le montrais tout à l’heure, nul besoin d’association.

Assurément, les membres de ces sociétés sont remplis les uns à l’égard des autres et vis-à-vis du public, des sentiments les plus fraternels. Mais qu’ils disent si cette fraternité, loin d’être la cause de leur succès, n’a pas sa source, au contraire, dans la justice sévère qui règne dans leurs rapports mutuels ; qu’ils disent ce qu’ils deviendraient s’ils ne trouvaient pas ailleurs que dans la charité qui les anime, et qui n’est autre que le ciment de l’édifice dont le travail et les forces qui le multiplient sont les pierres, la garantie de leur entreprise ?

Quant aux sociétés qui n’ont pour se soutenir que la vertu problématique de l’association, et dont l’industrie peut s’exercer privativement, sans réunion d’ouvriers, elles ont une peine infinie à marcher, et ce n’est que par des efforts de dévouement, des sacrifices continuels, une résignation sans bornes, qu’elles parviennent à conjurer le vide de leur constitution.

On cite, comme exemple d’un rapide succès, les associations pour la boucherie, dont la vogue s’étend aujourd’hui partout. Cet exemple, plus qu’aucun autre, montre jusqu’où va l’inattention du public et l’incorrection des idées.

Les boucheries soi-disant sociétaires n’ont de sociétaire que l’enseigne ; ce sont des concurrences suscitées à frais communs par des citoyens de tout état, contre le monopole des bouchers. C’est l’application telle quelle d’un nouveau principe, pour ne pas dire d’une nouvelle force économique, la Réciprocité [1], qui consiste en ce que les échangistes se garantissent l’un à l’autre, et irrévocablement, leurs produits au prix de revient.

Or, ce principe qui fait toute l’importance des boucheries dites sociétaires, est si peu de l’essence de l’association, que dans beaucoup de ces boucheries le service est fait par des ouvriers salariés, sous la direction d’un directeur, qui représente les commanditaires. Pour cet office, le premier boucher venu, sortant de la coalition, était très-suffisant : on n’avait pas besoin de faire les frais d’un personnel nouveau, ainsi que d’un matériel.

Le principe de réciprocité sur lequel sont fondées les boucheries et épiceries sociétaires, tend maintenant à remplacer, comme élément organique, celui de fraternité dans les associations ouvrières. Voici comment la République du 20 avril 1851 rend compte d’une nouvelle société formée par des ouvriers tailleurs, la Réciprocité :

« Voici des ouvriers qui s’inscrivent en faux contre cette sentence de l’ancienne économie : Point de capitaux, point de travail, qui, si elle était fondée en principe, condamnerait à une servitude et une misère sans espoir et sans fin, l’innombrable classe de travailleurs qui, vivant au jour le jour, est dépourvue de tout capital. Ne pouvant admettre cette désespérante conclusion de la science officielle, et en interrogeant les lois rationnelles de la production des richesses et de la consommation, voilà que ces ouvriers ont trouvé que le capital dont on fait un élément générateur du travail, n’est réellement que d’une utilité conventionnelle ; que les seuls agents de la production étant l’intelligence et les bras de l’homme, il est dès lors possible d’organiser la production, d’assurer la circulation des produits et leur consommation normale, par le seul fait de la communication directe des producteurs et des consommateurs, appelés, par suite de la suppression d’un intermédiaire onéreux et de l’établissement de rapports nouveaux, à recueillir les bénéfices que s’attribue actuellement le capital, ce souverain dominateur du travail, de la vie et des besoins de tous.

» D’après cette théorie, l’émancipation des travailleurs est donc possible par la réunion en faisceau des forces individuelles et des besoins ; en d’autres termes, par l’association des producteurs et des consommateurs, qui, cessant d’avoir des intérêts contraires, échappent sans retour à la domination du capital.

» En effet, les besoins de la consommation étant permanents, que producteurs et consommateurs entrent en relation directe, s’associent, se créditent, et il est clair que la hausse ou la baisse, l’augmentation factice ou la dépréciation arbitraire que la spéculation fait subir au travail et à la production n’ont plus de raison d’être.

» C’est là l’idéal de la Réciprocité, et ce que ses fondateurs ont déjà réalisé dans la mesure de leur action, par la création de bons, dits de consommation, toujours échangeables en produits de l’association. Ainsi commanditée par ceux qui la font travailler, l’association livre ses produits à prix de revient, n’opérant d’autre prélèvement pour la rémunération de son travail, que le prix moyen de main-d’œuvre. C’est une solution rationnelle donnée par les fondateurs à toutes les grandes questions d’économie soulevées dans ces derniers temps, notamment à celles-ci :

» Abolition de l’exploitation sous toutes ses formes ;

» Annihilation graduelle et pacifique de l’action du capital ;

» Création du crédit gratuit ;

» Garantie et rétribution équitable du travail ;

» Émancipation du prolétariat. »

L’association des tailleurs est la première qui ait été fondée officiellement et pour ainsi dire scientifiquement sur une force économique restée jusqu’à ce jour obscure et inappliquée dans la routine commerciale. Or, il est évident que l’emploi de cette force ne constitue nullement un contrat de société, mais tout au plus un contrat d’échange, dans lequel le rapport synallagmatique ou de réciprocité entre le marchand et la clientèle, s’il n’est formellement exprimé, est au moins sous-entendu. Et quand l’auteur de l’article, ancien communiste, emploie le mot d’association pour désigner les rapports nouveaux que se propose de développer la Réciprocité entre les producteurs et les consommateurs, il est évident qu’il cède à d’anciennes préoccupations d’esprit, ou qu’il sacrifie à l’habitude.

Aussi, tout en faisant aux fondateurs de la Réciprocité les honneurs de ce grand principe, le collaborateur de la République aurait-il dû leur rappeler, pour leur gouverne, ces notions élémentaires dans leur propre théorie, c’est que l’obligation, essentiellement commutative et bilatérale de la part du producteur vis-à-vis du consommateur, de livrer ses produits à prix de revient, et qui constitue la nouvelle puissance économique, ne suffirait plus pour motiver une association de travailleurs, si la loi de réciprocité était universellement adoptée et mise en pratique ; qu’une société formée sur cette base unique a besoin, pour se soutenir, que la majorité, la méconnaissant, lui en laisse le bénéfice ; et que le jour où, par le consentement de tous les citoyens, la réciprocité deviendra une loi d’économie sociale, le premier venu non associé pouvant offrir au public les mêmes avantages que la société, et avec plus d’avantage encore puisqu’il n’aurait pas de frais généraux, la société sera sans objet.

Une autre association du même genre, dont le mécanisme se rapproche davantage de la formule élémentaire de la réciprocité, est la Ménagère, dont le même journal la République a rendu compte dans son numéro du 8 mai. Elle a pour but d’assurer aux consommateurs, à des prix réduits, en qualités supérieures, et sans aucune fraude, tous les objets de consommation. Il suffit pour en faire partie de verser la somme de cinq francs à titre de capital social, plus 50 centimes pour frais généraux d’administration. Les associés, remarquez ceci, n’acceptent aucune charge, ne prennent aucun engagement, n’ont d’autre obligation que de payer les objets qui leur sont fournis sur leur demande, et à domicile. L’agent général seul est responsable.

C’est toujours le même principe. Dans les boucheries sociétaires, la garantie de bon marché, qualité et poids, est obtenue par une commandite dont le résultat est de fonder une boucherie spéciale, dirigée ad hoc par un agent exprès, faisant fonction de patron et entrepreneur. Dans la Ménagère, c’est un entrepreneur général, représentant tous les genres de commerce possibles, qui se charge, moyennant 5 francs de souscription et 50 centimes de frais, de fournir tous les objets de consommation. Chez les tailleurs, il y a un rouage de plus, d’une grande portée, mais qui, dans l’état actuel des choses, n’ajoute guère à leurs avantages, c’est le bon de consommation. Supposons que tous les marchands, fabricants et industriels de la capitale prennent vis-à-vis du public, et les uns envers les autres, un engagement semblable à celui que les boucheries sociétaires, le fondateur de la Ménagère, les tailleurs de la Réciprocité prennent envers leurs clients, l’association serait alors universelle. Mais il est clair qu’une pareille association n’en serait pas une ; les mœurs commerciales seraient changées, voilà tout ; la réciprocité serait devenue une loi, et tout le monde serait libre, ni plus ni moins qu’auparavant.

Ainsi, bien que je sois loin de prétendre que l’association disparaisse jamais du système des transactions humaines, puisqu’au contraire j’admets des circonstances où elle est indispensable, je puis constater, sans craindre de démenti, que le principe sociétaire se démolit de jour en jour par sa pratique même ; et tandis qu’il y a trois ans à peine les ouvriers tendaient tous à l’association fraternelle, ils convergent aujourd’hui vers un système de garanties qui, une fois réalisées, rendra dans une foule de cas l’association superflue, en même temps, notons ce point, qu’il la réclamera pour d’autres. Au fond, les associations existantes n’ont d’autre but, en formant une masse inéluctable de producteurs et de consommateurs en rapport direct, que d’amener ce résultat.

Que si l’association n’est point une force productrice, si tout au contraire elle constitue pour le travail une condition onéreuse dont il tend naturellement à se délivrer, il est clair que l’association ne peut pas être davantage considérée comme une loi organique ; que loin d’assurer l’équilibre, elle tendrait plutôt à détruire l’harmonie, en imposant à tous, au lieu de la justice, au lieu de la responsabilité individuelle, la solidarité. Ce n’est donc plus au point de vue du droit et comme élément scientifique qu’elle peut se soutenir ; c’est comme sentiment, comme précepte mystique et d’institution divine.

Aussi les promoteurs quand même de l’association, sentant combien leur principe est stérile, antipathique à la liberté, combien peu par conséquent il peut être accepté comme formule souveraine de la Révolution, font-ils les plus incroyables efforts pour entretenir ce feu follet de la fraternité. Louis Blanc est allé jusqu’à retourner la devise républicaine, comme s’il eût voulu révolutionner la révolution. Il ne dit plus, comme tout le monde, et avec la tradition, Liberté, Égalité, Fraternité, il dit : Égalité, Fraternité, Liberté ! C’est par l’Égalité que nous commençons aujourd’hui, c’est l’Égalité que nous devons prendre pour premier terme, c’est sur elle que nous devons bâtir l’édifice nouveau de la Révolution. Quant à la Liberté, elle se déduira de la Fraternité. Louis Blanc la promet après l’association, comme les prêtres promettent le paradis après la mort.

Je laisse à penser ce que peut être un socialisme qui joue ainsi aux transpositions de mots.

L’Égalité ! J’avais toujours cru qu’elle était le fruit naturel de la Liberté, qui elle au moins n’a besoin ni de théorie ni de contrainte. J’avais cru, dis-je, que c’était à l’organisation des forces économiques, la division du travail, la concurrence, le crédit, la réciprocité ; à l’éducation surtout, de faire naître l’Égalité. Louis Blanc a changé tout cela. Nouveau Sganarelle, il place l’Égalité à gauche, la Liberté à droite, la Fraternité entre deux, comme le Christ entre le bon et le mauvais larron. Nous cessons d’être libres, tels que nous fait la nature, pour devenir préalablement, par un coup d’État, ce que le travail seul peut nous faire, égaux ; après quoi nous redeviendrons plus ou moins libres, dans la mesure des convenances du Gouvernement.

De chacun, suivant sa capacité ;

À chacun, suivant ses besoins :

Ainsi le veut l’égalité, suivant Louis Blanc.

Plaignons les gens dont la capacité révolutionnaire se réduit, je demande grâce pour le calembour, à cette casuistique ! Mais que cela ne nous retienne pas de les réfuter, parce que le royaume des innocents est à eux.

Rappelons encore une fois le principe. L’association est bien telle que la définit Louis Blanc, un contrat qui, en tout ou en partie (Sociétés universelles et sociétés particulières, Code civil, art. 1835), met de niveau les contractants, subordonne leur liberté au devoir social, les dépersonnalise, les traite à peu près comme M. Humann traitait les contribuables, quand il posait cet axiome : Faire rendre à l’impôt tout ce qu’il peut rendre !… Combien peut produire l’homme ? combien coûte-t-il à nourrir ? Telle est la question suprême qui résulte de la formule, comment dirai-je ? déclinatoire, — De chacun…,À chacun… — par laquelle Louis Blanc résume les droits et les devoirs de l’associé.

Donc, qui fera l’évaluation de la capacité ? qui sera juge du besoin ?

Vous dites que ma capacité est 100 ; je soutiens qu’elle n’est que 90. Vous ajoutez que mon besoin est 90 ; j’affirme qu’il est 100. Nous sommes en différence de 20 tant sur le besoin que sur la capacité. C’est, en d’autres termes, le débat si connu de l’offre et de la demande. Qui jugera entre la société et moi ?

Si la société veut faire prévaloir, malgré ma protestation, son sentiment, je la quitte, et tout est dit. La société finit faute d’associés.

Si, recourant à la force, elle prétend me contraindre ; si elle m’impose le sacrifice et le dévouement, je lui dis : Hypocrite ! vous avez promis de me délivrer de l’exploitation du capital et du pouvoir, et voici qu’au nom de l’égalité et de la fraternité, à votre tour vous m’exploitez. Autrefois, pour me voler, on surfaisait aussi ma capacité, on atténuait mes besoins. On me disait que le produit me coûtait si peu ! qu’il me fallait pour vivre si peu de chose ! Vous agissez de même. Quelle différence y a-t-il donc entre la fraternité et le salariat ?

De deux choses l’une : ou l’association sera forcée, dans ce cas c’est l’esclavage ; ou elle sera libre, et alors on se demande quelle garantie la société aura que l’associé travaille selon sa capacité, quelle garantie l’associé aura que l’association le rémunère suivant ses besoins ? N’est-il pas évident qu’un tel débat ne peut avoir qu’une solution ? c’est que le produit et le besoin soient considérés comme expressions adéquates, ce qui nous ramène purement et simplement au régime de la liberté.

Qu’on veuille donc y réfléchir. L’association n’est point une force économique : c’est exclusivement un lien de conscience, obligatoire au for intérieur, et de nul effet, ou plutôt d’un effet nuisible quant au travail et à la richesse. Et ce n’est point à l’aide d’une argumentation plus ou moins habile que je le prouve : c’est le résultat de la pratique industrielle, depuis l’origine des sociétés. La postérité ne comprendra pas qu’en un siècle novateur des écrivains, réputés les premiers pour l’intelligence des choses sociales, aient fait tant de bruit d’un principe tout à fait subjectif, dont le fond et le tréfond ont été explorés par toutes les générations du globe.

Sur une population de 36 millions d’hommes, il y en a 24 millions au moins occupés de travaux agricoles. Ceux-là, vous ne les associerez jamais. À quoi bon ? Le travail des champs n’a pas besoin de la chorégraphie sociétaire, et l’âme du paysan y répugne. Le paysan, qu’on se le rappelle, a applaudi à la répression de juin 1848, parce qu’il a vu dans cette répression un acte de la liberté contre le communisme.

Sur les 12 millions de citoyens restants, 6 au moins, fabricants, artisans, employés, fonctionnaires, pour qui l’association est sans objet, sans profit, sans attrait, préféreront toujours demeurer libres.

C’est donc six millions d’âmes, composant en partie la classe salariée, que leur condition actuelle pourrait engager dans les sociétés ouvrières, sans autre examen, et sur la foi des promesses. À ces six millions de personnes, pères, mères, enfants, vieillards, j’ose dire par avance, qu’elles ne tarderaient pas à s’affranchir de leur joug volontaire, si la Révolution ne leur fournissait des motifs plus sérieux, plus réels de s’associer, que ceux qu’elles s’imaginent apercevoir dans le principe, et dont j’ai démontré le néant.

Oui, l’association a son emploi dans l’économie des peuples ; oui, les Compagnies ouvrières, protestation contre le salariat, affirmation de la réciprocité, à ce double titre déjà si pleines d’espoir, sont appelées à jouer un rôle considérable dans notre prochain avenir. Ce rôle consistera surtout dans la gestion des grands instruments du travail et l’exécution de certains labeurs, qui, demandant à la fois une grande division des fonctions, une grande force de collectivité, seraient autant de pépinières du prolétariat, si l’on n’y appliquait l’association, ou pour mieux dire, la participation. Tels sont, entre autres, les chemins de fer.

Mais l’association, en elle-même, ne résout point le problème révolutionnaire. Loin de là, elle se présente elle-même comme un problème, dont la solution implique que les associés jouissent de toute leur indépendance en conservant tous les avantages de l’union : ce qui veut dire que la meilleure des associations est celle où, grâce à une organisation supérieure, la liberté entre le plus, et le dévouement le moins.

C’est pour cela que les associations ouvrières, aujourd’hui presque entièrement transformées, quant aux principes qui les dirigent, ne doivent point être jugées d’après les résultats plus ou moins heureux qu’elles obtiennent, mais uniquement d’après leur tendance secrète, qui est d’affirmer et de procurer la république sociale. Que les ouvriers le sachent ou l’ignorent, ce n’est point dans leurs petits intérêts de société que gît l’importance de leur œuvre ; c’est dans la négation du régime capitaliste, agioteur et gouvernemental, qu’a laissé après elle la première révolution. Plus tard, le mensonge politique, l’anarchie mercantile et la féodalité financière vaincues, les compagnies de travailleurs, abandonnant l’article de Paris et les bilboquets, devront se reporter sur les grands départements de l’industrie, qui sont leur naturel apanage.

Mais, comme disait un grand révolutionnaire, saint Paul, il faut que l’erreur ait son temps : Oportet hæreses esse. Il est à craindre que nous n’en ayons pas fini de sitôt avec les utopies sociétaires. L’association, pour une certaine classe de prédicants et de flâneurs, sera longtemps encore un prétexte d’agitation et un instrument de charlatanisme. Avec les ambitions qu’elle peut faire naître, l’envie qui se déguise sous son prétendu dévouement, les instincts de domination qu’elle réveille, elle sera longtemps encore une des préoccupations fâcheuses qui retardent parmi le peuple l’intelligence de la Révolution. Les sociétés ouvrières elles-mêmes, fières à juste titre de leurs premiers succès, entraînées par la concurrence qu’elles font aux anciens maîtres, enivrées des témoignages qui déjà saluent en elles une nouvelle puissance, ardentes comme le sont toutes les compagnies à établir leur prépondérance, avides de pouvoir, auront peine à s’abstenir de toute exagération et à rester dans les limites de leur rôle. Des prétentions exorbitantes, des coalitions gigantesques, irrationnelles, des fluctuations désastreuses, pourront se produire, qu’une connaissance supérieure des lois de l’économie sociale aurait prévenues.

À cet égard, une grave responsabilité pèsera, dans l’histoire, sur Louis Blanc. C’est lui qui, au Luxembourg, avec son logogriphe Égalité-Fraternité-Liberté, avec ses abraxas De chacun… À chacun… a commencé cette opposition misérable de l’idéologie aux idées, et soulevé contre le socialisme le sens commun. Il s’est cru l’abeille de la révolution, il n’en a été que la cigale. Puisse-t-il enfin, après avoir empoisonné les ouvriers de ses formules absurdes, apporter à la cause du prolétariat, tombée un jour d’erreur en ses débiles mains, l’obole de son abstension et de son silence !





  1. La réciprocité n’est pas la même chose que l’échange ; cependant elle tend à devenir de plus en plus la loi de l’échange et à se confondre avec lui. L’analyse scientifique de cette loi a été donnée pour la première fois dans une brochure, Organisation du Crédit et de la Circulation (Paris, 1848, Garnier frères) et la première application tentée par la Banque du Peuple.