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Imirce ou la Fille de la nature (éd. 1922)/06

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J. Fort, éditeur (p. 195-248).

Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Bandeaux


LA MOMIE DE MON GRAND-PÈRE




Mon grand-père[1] était un gentilhomme chinois, lettré comme le sont les gentilshommes de la Chine ; il était le premier mandarin de notre grand empereur Hom-Vu, et tonquin des armées chinoises[2], il vint en France du temps de François ier, s’amouracha à cette cour de ma grand’mère ; c’était une grande décontenancée de demoiselle de la reine. Dans ce temps-là, les dents de Savoyard, les nez retroussés, les minois célestes ou de fantaisie n’étaient pas connus, mon grand-père voulait dans une Française tous les charmes de la Gaule. Sa maîtresse était un miracle de charmes, elle avait touché François ier, et mon grand-père fut très honoré d’entrer dans l’appartement de ma grand’mère après le roi. Mon grand-père était un bon homme, il savait mieux son monde que M. de Chateaubriand.

Ma grand’mère était de bonne noblesse ; sa maison était aussi vieille que la médaille de l’empereur Othon ; elle avait eu des ancêtres comme le cheval de l’empereur Caligula, une nourrice plus honnête que celle de l’empereur Romulus, et avait reçu une meilleure éducation que l’empereur Adam. Ma grand’mère avait compté, comme tous les grands seigneurs, quelques gredins dans sa famille ; mais ils s’étaient humainement et glorieusement décrassés en massacrant à la bataille de Tolbiac, des Goths, des Wisigoths, des Ostrogoths, des Allobroges, des plats Normands et des gros Belges ; c’était d’un de ces fameux bourreaux qu’elle descendait en ligne indirecte, à cause qu’à la cour les lignes descendantes se courbent : les Picards, les Jasmins, les Bourguignons et les la Fleurs se mêlent aussi de courber les lignes.

Mon grand-père était bien à la cour ; c’était l’ami du prince, à cause de ma grand’mère. Le roi lui faisait quelquefois les cornes, et cela faisait honneur à mon grand-père. Le roi riait et mon grand-père riait aussi ; comme il avait du courage et de l’honneur, sans compter celui de ma grand’mère, ces qualités étaient respectées de François ier ; ce prince aimait l’honneur, la guerre, les lettres et les filles, comme tous les rois de France les ont aimés.

Le dieu Xenoti, ou le Tien avait chéri mon grand-père, parce qu’il était juste et bienfaisant. Il lui apparut la veille de sa mort, lui dit : « Père Xan-Xung, vous avez fait du bien indifféremment à tous les hommes ; il faut que je vous en fasse ; les dieux s’honorent d’imiter l’exemple des mortels sages ; demandez ce qu’il vous plaira, je vous l’accorderai. » Mon grand-père demanda le bonheur d’être encore utile aux hommes jusqu’à la dernière année de grâce.

Le dieu de la Chine n’était point comme les autres dieux, qui promettent des champs pleins de lait, de fromage, de richesses comme celles de Crésus, des guerriers comme Alexandre ou Henri IV, et qui, après ces belles promesses, ne sont que des usuriers, des gueux et des vilains. Le Tien ne voulait tromper personne ; il dit à mon grand-père : « Papa Xan-Xung, aussitôt que vous serez mort, vous ferez embaumer votre corps à la façon ancienne des Égyptiens ; j’aime les Égyptiens, ils m’ont changé en oignon. Après cinquante et un jours que vous serez momifié, chaque fois que l’on vous soufflera au derrière, vous parlerez pendant douze heures. Ce souffle sera comme la clef d’une montre, il remontera le jeu de vos organes. Cependant, comme la curiosité est un péché aux yeux purs des dieux, celui qui soufflera à votre derrière sera puni dans l’instant : vous êtes attaqué d’une diarrhée, vous périrez demain avec une partie de la partie morbifique qui restera dans vos intestins ; et dans le moment qu’on vous soufflera au derrière, vous déchargerez dans la physionomie du souffleur une quantité raisonnable de cette matière louable. Je suis fâché de ne pouvoir faire la chose plus galamment ; vous savez que quand les dieux accordent des grâces, ils ont toujours des si conditionnels ; je ne puis en conscience m’écarter de l’usage de mes confrères, qui ne donnent jamais de grâces plénières, crainte de faire tort au Moufti.

« Vous aurez soin d’insérer clairement cet article dans votre testament ; les hommes et les dieux ne sauraient apporter trop d’attention à leur testament. Dans le temps que vous recevrez le don de la parole et de la vue, vous jouirez de l’intelligence, parce qu’il est impossible de raisonner sans intelligence, excepté dans les missions.

« Comme les gestes me déplaisent depuis longtemps dans la conversation, dans les prédicateurs, au café Procope, au Palais-Royal et chez le convulsionnaire[3] vous ne pourrez remuer ni gesticuler. » Mon grand-père fit mettre ces conditions nettement dans son testament et par ce soin, il nous empêcha de nous égorger pour le sens de son testament ; tous les faiseurs de testament n’ont pas fait de même.

Aussitôt que le père Xan-Xung eut rendu l’âme, les Égyptiens, qui étaient à la cour à disputer sur des sujets mythologiques et à prouver par des arguments informâ la transsubstantiation de leurs dieux en oignons, embaumèrent mon grand-père. Depuis François ier, aucun des enfants du bonhomme Xan-Xung n’avait essayé l’expérience de la momie ; l’article de la matière louable avait dégoûté les héritiers, personne ne voulait jouir de la grâce du Tien et des beautés du testament. Mon grand-père était oublié, comme le sont tous les grands-pères ; sa momie empaquetée avec le testament était dans un de nos vieux châteaux ; le grand tonquin de la Chine moisissait avec notre arbre généalogique ; les mites lui avaient déjà rongé le bout du nez et continuaient à le gruger aussi impitoyablement que Denis le tyran et les œuvres du grand diacre Trublet.

L’amour des lettres, le défaut de livres et le peu d’inclination que j’avais à tirer les hirondelles au vol, comme les campagnards mes voisins, me firent monter aux archives. Je trouvai le testament et la momie de mon grand-père ; quoique sa face respectable fut un peu défigurée, je ne laissai pas de trouver le bonhomme aussi cher pour un bout de nez de moins, que s’il l’avait eu tout entier. Mon cœur sensible aimait les grands-pères.

Quoique rempli d’entrailles pour le bonhomme Xan-Xung, je n’osai lui souffler aux entrailles. Son derrière, sec comme les montagnes de Gelboë, aurait glacé un Inigite du dernier vœu. Je mis mon grand-père dans un sac, je le portai à Paris ; en arrivant à la porte Saint-Jacques, les commis m’arrêtèrent, pesèrent mon grand-père et me firent payer dix livres cinq sols et quelques deniers ; je disputai le payement, ils me dirent d’un air de protection : « Ne contestez pas, monsieur ; si votre grand-père était en nature, il ne devrait rien, mais il est en momie, il faut payer » ; ils me montrèrent une ordonnance du Roi où la momie devait aux fermiers cinq sols par livre.

Quelques jours après, les apothicaires me firent un procès, sous prétexte que ne pouvant donner de lavements à Paris sans un privilège du Roi, je ne pouvais aussi vendre de la momie sans un privilège ; on plaida dix-huit mois. L’avocat des apothicaires assurait que j’avais vendu près de quatre onces de momie : « La Cour, dit-il, dans son savant plaidoyer, ne peut douter un moment que les nez du temps de François ier étaient aussi longs, aussi gros que les têtes d’aujourd’hui sont plates, il constate par le rapport des experts que la momie avait cette partie du corps tellement saillante, tellement étendue qu’en plein midi l’ombre du profil devait dérober exactement la moitié du visage aux ardeurs du soleil. Il est démontré, messieurs, que la partie adverse a vendu au moins trois onces et demi de ce nez et que par cette vente frauduleuse, elle s’est rendue réfractaire aux ordonnances de Sa Majesté. » L’avocat cita Bacquet, Carondas, Dumoulin, les lois de Constantin, le code Frédéric[4], les us et coutumes du Hainaut françois et la fondation utile de cinq grosses fermes.

À cause que les mites avaient grugé le nez de mon grand-père, je fus condamné à payer trois cents livres aux apothicaires de Paris et quinze cents livres à des avocats qui vivent comme les prêtres avec les vivants, les morts et les sots et qui plaideraient pour le Manitou, si le diable était assez bête de s’adresser à la justice pour soutenir son bon droit et avoir raison.

Ce maudit procès me tint longtemps à cœur. Mon grand-père me coûtait déjà deux mille livres, j’étais aussi avancé que le premier jour. La clause du testament me répugnait et les moyens comiques du Tien pour le faire parler me paraissaient insurmontables. L’espoir cependant vint luire à mon esprit ; je dis en moi-même : « Tout se fait à Paris par le canal des femmes, c’est assurément par ce canal que je ferai parler mon grand-père. »

Je fis la connaissance d’une jeune lyonnaise, belle à ravir. C’était une vierge de seize ans, elle avait brisé depuis six semaines les liens éclatants de la parenté, pour venir loin des regards maternels se perfectionner dans la vertu. Cette fille était faiseuse de mode ; elle joignait à l’art de se mettre agréablement, la petite coquetterie des filles de mode. Nous logions sur le même carré, cette proximité devait un jour nous joindre plus étroitement. Je lus dans le cœur de Manette ; je vis que j’étais aimé. Après quelques préludes de vertu, pour être plus voisins, nous couchâmes ensemble. Il faut rendre justice à la sagesse de Manette : avant de m’admettre à la douceur de sa couche, elle exigea une douzaine de serments tels qu’en fait l’amour ; de son côté, elle promit d’être très vertueuse.

À peine fûmes-nous dans les draps que le cœur de Manette commença à palpiter ; c’était une raison pour m’intéresser à sa santé. « Qu’avez-vous, lui dis-je, d’un ton aussi ému que son cœur ? Vous trouvez-vous mal, ma chère petite ? — Hélas ! le cœur me bat…, je suis…, je ne sais comment…, on est bien malade à ce que je vois, quand on couche avec un garçon. — Ô Ciel ! chère Manette, votre état m’afflige, voyons que je tâte votre cœur ». Je mis la main sur son cœur, je rencontrai des charmes ; Manette n’avait pas la chasteté des sœurs de Fontevrault, et le Ciel ne m’avait point regardé avec la même complaisance que Robert d’Arbrissel ; nous entamâmes, comme on dit, le roman par la queue. Manette criait : « Ah, mon ami, vous me percez le cœur, il bat encore plus fort… ah ! celui qui a fait les battements de cœur avait bien plus de génie que celui qui a imaginé les meâ culpâ ».

Manette avait vu la momie, elle trouvait ridicule que je poussasse si loin l’amour paternel. « Vous êtes bien poli pour les grands-pères ! a-t-on jamais vu un si mauvais goût d’aimer les morts ou les vieilles gens ? êtes-vous comme la matrone d’Éphèse ? ce genre de folie ne prendra point dans notre siècle. — Ah ! Manette ! tu me condamnes injustement ; cette momie est mon bonheur ; en soufflant à son derrière, j’éprouve des plaisirs aussi ravissants que ceux que je goûte dans tes bras, c’est la couronne dont le dieu Xenoti a récompensé les vertus et la bienfaisance de mon respectable aïeul. » Ce discours piqua la curiosité de ma maîtresse ; elle me pria de la faire participer aux plaisirs que je goûtais avec mon grand-père. « Il n’est pas possible, ma chère, que je satisfasse tes désirs, mon grand-père ne peut accorder cette faveur devant un tiers. Les dieux ont des fantaisies comme les hommes. »

Ma maîtresse ne discontinuait plus de parler de la momie, elle s’intéressait déjà vivement au bonhomme. « Voila Manette qui parle, disais-je en moi-même, mon grand-père parlera bientôt. » La momie, qu’elle avait trouvée effroyable, ne lui paraissait plus telle, elle l’examinait à chaque instant, elle brûlait de voir les belles choses de mon grand-père, cependant quand elle examinait de près son derrière, cet objet rafraîchissait ses désirs.

Manette était paresseuse comme le sont toutes les filles du monde. Je me levais ordinairement de bonne heure, je passais dans une chambre voisine pour étudier : comme j’étais à mon travail, Manette se leva, alla à la momie, et d’une voix un peu basse que j’entendis pourtant : « Xan-Xung est singulier avec son grand-père ; comment ce bonhomme dur comme fer pourrait-il parler ? Quelle idée a ce dieu Tien de vouloir qu’on souffle au derrière de cette momie pour voir du merveilleux ? Les dieux sont des originaux comme les hommes ; ils ont fait des araignées et des mères que je n’aime point… après tout, dois-je avoir de la répugnance à souffler au derrière du grand-père, c’est à peu près comme si je soufflais dans ces tuyaux de fer, dont nos pères se servaient pour souffler leur feu[5] ». Manette mit ses belles lèvres au derrière du père Xan-Xung, souffla ; à l’instant le bonhomme lâcha sa bordée, Manette jeta un grand cri, mon grand-père, dur comme le sont les vieillards, lui dit : « Garce, te voilà punie de ta curiosité ? » À cette voix étrangère, je courus ; ma maîtresse se lamentait du triste état où elle se trouvait.

Mon grand-père me fit un sermon : « Voilà une belle conduite, me dit-il ! Ton père t’envoie à Paris pour étudier, tu t’amuses avec une catin, tu dépenses son argent, ah ! drôle… — Mon papa, excusez-moi, Manette est si jolie ; si vous aviez goûté le plaisir d’être dans ses bras… — Et justement c’est ce qui me donne de l’humeur, mon temps est passé, j’enrage. — Dans votre temps, n’avez-vous pas aimé les filles ? — Oui, mais cela ne se dit point aux enfants, les pères et les mères sont convenus de cet article d’un bout du royaume à l’autre ; et tant qu’il y aura des pères et des mères, ils auront toujours été sages. »

J’étais curieux de savoir la destinée de mon grand-père ; je lui demandai s’il était dans la gloire avec le Tien, ou dans le Ténare avec le Manitou ; il répondit, d’un grand sang-froid, qu’il était avec le Manitou ; je reculai deux pas ; à ce mouvement, il me dit : « Tu es un sot, la damnation n’est pas ce que tu penses ; ceux qui parlent chez toi de cet état le connaissent-ils, ce sont des aveugles qui jugent des couleurs ; ont-ils été chez le Manitou pour savoir ce qu’il s’y passe, ils bâtissent un enfer à leur mode, ou il n’y a pas de sens commun. Quand l’enfer de tes croyants serait vrai, ce serait encore un bonheur d’être damné ; les coupables ne seraient pas infiniment punis ; un damné existe, je ne vois rien de réellement malheureux que le néant ; à choisir, j’aimerais mieux être le Manitou que d’être anéanti, l’anéantissement est un million de fois plus affreux que la damnation des Turcs, tu vois donc que tes derviches n’ont pas bien imaginé leur enfer, puisqu’il y a un sort plus affreux que cette punition.

« Mais laissons ton enfer, parlons du mien, il est rempli de beautés. Pour savoir ce que c’est que notre enfer, il faut connaître le paradis, Xenoti ou le Tien. Le paradis est ce qu’on appelle dans tes écoles le vuide. Le Tien est une grande roue qui tourne dans ce vuide cent millions de fois plus vite que le vol d’un boulet de canon. Il sort à chaque instant de la roue de Xenoti des milliers de petites roues cent millions de fois plus petites qu’un grain de sable. Le vuide ou ce que tu appelles le ciel, est rempli de ces petites roues qui tournent continuellement avec le Tien, ou le premier principe.

« Ces petites roues sont les âmes des hommes et des animaux qui vont animer des petites cruches de terre à deux pieds, à quatre pieds, sans pieds, sans pattes, à trente-six pieds comme les cloportes et les araignées. Ces petites roues en sortant de Xenoti sont exactement rondes ; en entrant et en séjournant dans les petites cruches que tu appelles corps, elles prennent le plus souvent la méchante forme des cruches où elles sont renfermées.

« Le système de Xenoti est de remplir son vuide, ou son paradis de ces petites roues ; plus son vuide est rempli, plus il approche du plein et plus il est beau. Pour que les petites roues puissent tourner en paradis, il faut qu’elles soient exactement rondes et telles qu’elles sont sorties de celle de Xenoti, parce que rien d’imparfait ne peut tourner dans le vuide ou l’éternité. Or les roues que le Tien a jetées de sa roue éternelle, humant l’air du beau et du laid monde, prennent de la quadrature, des côtés obtus qui leur font perdre l’exacte rondeur qu’elles avaient reçue de Xenoti. En mourant ou mieux la petite cruche venant à se casser, la roue retourne au ciel ; dès qu’elle voit la roue éternelle, elle veut tourner, elle ne le peut à cause qu’elle n’est plus exactement ronde.

« Pour soutenir son système éternel, le Tien envoie ces roues aux enfers pour acquérir cette parfaite rondeur, et jouir après du bonheur de tourner éternellement ; l’enfer est rempli de petites roues crochues, carrées, dures et raboteuses. Les plus défectueuses, les plus massives, les plus dures sont celles des traitants, des bramines, des derviches et des bonzes. Dans l’enfer, les roues tournent sur tous les sens, se cherchent, se heurtent pour s’aiguiser, se polir, s’arrondir les unes contre les autres, et par ce travail laborieux, acquérir la rondeur nécessaire pour tourner en paradis.

« Il y a du hasard, ou, pour mieux dire, du bonheur en enfer comme en paradis et en tous lieux. Les roues qui ne sont pas exactement rondes sont heureuses quand elles peuvent rencontrer la roue d’un procureur, d’un traitant ou d’un derviche ; ces dernières étant fort dures, les roues tendres comme celles des filles de joie et des femmes s’arrondissent fort facilement en se frottant contre elles, tandis que les autres plus dures n’acquièrent qu’après un temps infini leur rondeur. Par cette industrie, les méchants, les procureurs et les prêtres sont utiles aux enfers.

« Les roues, qui ont animé les cruches des animaux, sont semblables aux nôtres ; elles sont sorties comme elles de la roue éternelle ; cela est prouvé par ton monde, où, malgré ta sotte vanité d’animal raisonnable, tu ne connais que deux êtres, l’être divisible et l’être indivisible, que tu nommes l’âme et le corps et que nous appelons en enfer et en paradis la roue et la cruche. Le Tien n’a pas fait une troisième espèce d’êtres, puisque tu n’en vois point dans ton monde.

« Les animaux, qui sont des créatures du Tien comme toi, ont aussi altéré la rondeur de leurs roues dans leur cruches à quatre pieds ; en sortant de ton monde, elles vont dans le ciel y tourner un moment, si leurs roues comme celles des hommes ne sont pas exactement rondes, si elles ne peuvent tourner, on les envoie en enfer pour s’arrondir avec les nôtres : détachées de leurs organes massifs, on ne les distingue point de nos roues, parce que les roues n’ont ni sexe, ni espèce, une duchesse frotte sa roue contre celle de son chien, de son fermier, malgré les privilèges du tabouret. »

Aux pots-pourris de mon grand-père, je crus qu’il s’était cogné la tête contre quelques roues de moulin en traversant le Styx, il jasait si bien, je ne m’en étonnais plus, en rappelant le temps immense où il avait été sans parler. Ce grand babil devait être le fruit précieux des écoles de Pythagore. Son babil cependant m’étonnait encore moins que ses perpétuels déraisonnements, je lui dis : « Mon papa, il paraît qu’on ne fait guère plus d’usage du sens commun dans l’autre monde que dans les écoles ; excusez si je vous parle librement, je commence à être persuadé qu’il faut avoir perdu l’esprit pour briller dans l’autre monde. »

Mon grand-père, dont la roue n’était pas encore parfaitement ronde, prit de l’humeur et me dit d’un ton railleur : « Voyez-vous ces jeunes gens ? ils n’ont vu que le plat pays de leur petit monde, ils récalcitrent contre l’expérience des morts et des vieillards, impertinent étourdi, de quoi ris-tu ? — De votre enfer et de votre paradis. — Ris sur toi, malheureuse cruche, répondit-il vivement, ton paradis, ton enfer n’ont point d’envers ni de bon côté, ton paradis est un don de Dieu, son prophète a couru dans la lune pour t’assurer cette récompense, et tes derviches prêchent que ton paradis est d’une difficulté extrême à trouver, qu’il faut le chercher avec plus de peine que les diamants dans le fond des mines et des rivières. Dis-moi, si ton paradis est un don, pourquoi faut-il le chercher ? Le Tien est meilleur que ton prophète, il le donne à tous les hommes, et n’en prive personne ; son enfer est plus utile et mieux entendu que le tien, il arrondit les roues, les met après en état de tourner parfaitement ; le dieu de Mahomet peut perfectionner les âmes, les rendre sages et parfaites, il n’en fait rien. Dis-moi, cruche fêlée, mauvais pot de terre à deux hanches et à deux pieds, qu’as-tu à rire de la conduite du sage Xenoti ? est-ce à cause qu’il aime les hommes dans ce monde et dans l’autre ? »

« Calmez-vous, mon papa, lui dis-je fort doucement, je ris de l’idée qu’une âme ou une roue puisse avoir du plaisir à tourner. Voyez cette bête, dont la roue est terriblement carrée et épaisse, comme elle raisonne ? — Le Tien n’est-il pas tout-puissant ? ne peut-il pas accorder à la mobilité, ou mieux au mouvement perpétuel, des plaisirs dignes de lui ? le repos de la matière n’est-il pas un vice qui touche au néant ? Rien ne peut exister dans le monde sans mouvement ; si ton corps plat, cette longue et impertinente surface, a du plaisir lorsque tu caresses la coquine qui m’a soufflé au derrière, à qui dois-tu ce plaisir, sinon au mouvement, au frottement et à l’agitation ? Le Tien, qui a donné du plaisir à ta surface, ne peut-il pas donner à ta roue des plaisirs dix millions de fois plus délicieux en la mettant rapidement en mouvement, que ceux que tu goûtes avec ta garce ?

« Ton grand prophète Mahomet dit que tu auras du plaisir à regarder, à admirer dans son paradis les belles houris aux yeux bleus, crois-tu que toujours tourner ne t’affectera point davantage ? tes extases approchent du néant, le tournoiement perpétuel de l’activité du premier principe. Mahomet borne ton dieu dans l’éternité à contempler son excellence ; toujours s’admirer est le talent d’un sot, le mien est dans un mouvement continuel ; tes bienheureux Turcs seront rencognés dans leur paradis, nos roues seront toujours à jouir de la délectation de tourner avec l’activité de la roue éternelle : figure-toi une belle girandole d’artifice ou un soleil tournant en feu chinois brillant, dans un vuide immense ; autour de lui des millions de petits soleils tournants en feu commun, qui tournent avec la rapidité du grand ; avoue que cela doit être joli, surtout dans le vuide. Cela vaut cent fois mieux que ta Fatime sur des nuages avec son jupon court, ton Ali sur son âne, ton Achmenes sur son grand cheval, ton Geduc avec sa bête et que tous tes boiteux, tes bossus, tes estropiés et tes onze mille Olla qui ne tourneront point. »

La tête commençait à me tourner avec celle de mon grand-père ; ses roues, je crois, l’avaient ébréchée. Peu curieux de savoir l’avenir et surtout de tourner ou d’avoir les bras croisés en paradis, je demandai au père Xan-Xung d’où sortait ma famille, quels avaient été nos premiers aïeux.

« La roue éternelle ou le Tien, me dit-il, existe de toute éternité ; chaque vibration de cette roue est un monde créé et des millions de petites roues qui vont habiter différents mondes répandus dans l’immensité du vide pour faire du plein. Plusieurs de ces roues, comme je te l’ai dit, viennent animer ces petites cruches fragiles, qu’on appelle au bureau de l’encyclopédie, hommes, au bout du pont Notre-Dame, Sa Grandeur, à Rome, Son Éminence, dans l’Abbaye de Sainte-Geneviève, mon Révérend Père, dans le port au bled, mon ami, chez la Montigny, mon greluchon, mon bijou et chez tes femmes du bel air, mon chat[6], mon grec. Une quantité d’autres roues vont animer, dans un monde de feu pareil au pont persan, des machines qui vivent dans le feu aussi doucement que tes poissons dans l’eau.

« Avant les déluges de la fable, l’an 9,000,000,000, le Tien ou la roue éternelle a jeté un petit grain de sable raboteux, qui a formé cette petite fourmilière, que tu appelles le vaste univers, qui n’est qu’un point aux yeux du grand Xenoti. Aussitôt que le grain de sable fut fixé sur son axe, le Tien détacha de sa roue une prodigieuse quantité de petites roues qui fermentèrent dans les petites cruches de terre glaise et peuplèrent ton grain de sable. C’est de ces cruches infiniment petites qu’est sortie la souche de ta famille, Melchissédec fut le fond. Les dévots ont cru longtemps qu’il n’avait eu ni père ni mère, les dévots se trompaient, il sortait, en ligne droite, d’un nommé Xan-Xung, qui adorait la nature et le vrai dieu : Melchissédec engendra un fils nommé Meldec Xan-Xung ; ce dernier eut quatre enfants, l’un resta près du soleil, dans l’Orient, le cadet passa à la Chine, où nos aïeux ont régné quatre mille neuf cents trente-six lunes. Notre père Hoamti, dit l’Empereur Jaune, vivait avant la grâce 2697.

« Les deux plus jeunes fils de Meldec, Froid-Sec et Chaud-Dur Xan-Kung, construisirent deux jattes de fer, se placèrent dans chacune avec leurs épouses ; et par le moyen d’une balle d’aimant, qu’ils jetaient en l’air et recevaient subitement comme tes joueurs de gobelets, ils s’élancèrent jusque dans l’atmosphère. La boussole n’étant point connue dans ce temps-là, nos parents se servirent d’aiguilles frottées d’agnus-castus, qui les dirigeaient constamment vers la partie mitoyenne et méridionale de leurs femmes. Les dames avaient fait peindre sur le devant de leurs jupons les degrés de latitude, d’attitude, de longitude et de lassitude ; et comme des pilotes expérimentés, elles conduisirent les jattes en tournant les aiguilles vers la partie du monde qui les affectait davantage. Ce fut par le moyen du bout du monde et par le point mobile du milieu du monde que nos parents, Froid-Sec et Chaud-Dur, planèrent sûrement dans les airs.

Mme Froid-Sec, qui aimait les amants transis, fit tourner la jatte vers le Canada, où l’air froid faisant tomber l’aiguille, elle descendit avec son mari sur cette terre couverte de neige, et ce couple froid peupla cette partie glacée de l’univers. Mme Chaud-Dur, qui aimait les amours vifs et pétulants, dirigea la sienne vers l’Amérique. Ce fut elle qui donna le jour aux Américains et à la grosse sœur de la petite vérole.

Nous avons eu Galilée Xan-Xung, un des ancêtres du sage philosophe Galilée ; il fut brûlé à Athènes pour avoir imaginé la crécelle. L’Aréopage crut qu’un homme n’avait pu construire une machine si ingénieuse, sans l’interposition du démon de Socrate. Quelques années après, la sublime congrégation des rites de l’Aréopage inséra la crécelle dans les rubriques, pour servir de cloche le jour de la mort du grand Pan.

« Un Thomas Xan-Xung épousa en Berry la trisaïeule de Scarron, et sa fille, un certain Gilles, Berruyer du même pays. C’est de cette souche que sortit ton cousin Isaac Berruyer, frère jésuite, qui a si bien travesti l’Écriture Sainte.

« Nous avons eu le cousin Trublet. Il naquit à Saint-Malo, en Bretagne. M. son père, qui voulait en faire un très petit personnage, le fit élever à Cancale. Le jeune Trublet, nourri avec les huîtres de sa province, n’apprit jamais à penser. On trouve cette vérité dans un écrit de son siècle, où l’auteur contemporain assure qu’il se joignit à lui pour l’aider un peu à penser. Voici le texte tel que je l’ai lu, je n’en altère pas un mot, j’aime la fidélité dans les citations.

Il me choisit pour l’aider à penser.
Trois mois entiers ensemble nous pensâmes,
Lûmes beaucoup, et rien n’imaginâmes.

« Ce fut à cause qu’il n’avait rien imaginé, ni rien pensé, qu’il fut reçu à l’Académie.

« La cousine Cronel, dite Frétillon, était une vierge de théâtre, qui, de médiocre comédienne, était devenue une grande actrice ; son père était un chanoine de nos cousins. Dès l’âge de quatre ans, notre cousine Frétillon formait des g… avec sa bavette ; et quand cette belle enfant pouvait attraper le chat, elle se servait de sa patte pour se gratter, et de la queue pour se chatouiller ; à peine eut-elle le soupçon d’une gorge naissante, qu’elle affectait des airs penchés, et se conciliait d’avance la bienveillance des polissons de son voisinage.

« Frétillon ne tarda point à faire usage de ses rares talents ; comme elle était d’une sagesse très agissante, elle sacrifia généreusement les agréments de l’innocence et de la vertu qui ne l’affectaient pas, aux plaisirs qu’elle tentait ; elle disposa en faveur des barons allemands, des conseillers de Rouen et des horlogers de la même ville, d’un bien qui ne pouvait rassasier qu’un prince de théâtre, ou quelques gagistes de la comédie.

« Notre parente s’étala sur les planches de l’Opéra, et ne fit que discorder dans les cœurs de l’Académie de Musique ; elle parut au Théâtre-Français, associée à la compagnie des histrions du roi ; elle égala bientôt Mlle Duménil. Notre cousine fut appelée la merveille de son siècle, la Melpomène de la rue de la Comédie, et le chef-d’œuvre de l’art dramatique, à cause qu’elle prononçait bien les vers. Les grands et les personnes prodigieusement sensées de Paris lui firent la cour ; elle fut plus fêtée, plus léchée et plus mitonnée que M. Colardeau, notre cousin, qui fait si joliment des vers, parce qu’à Paris on aime, on chante, on admire davantage un chiffon coiffé qui prononce bien les vers, qu’un auteur qui les fait bien[7].

« Notre cousine fut attaquée de quelque accès de dévotion dans ses grandes douleurs, elle consulta les avocats pour savoir si une fille qui fait son métier sur les planches, pouvait être enterrée dans la terre sainte, comme les filles de la Montigny, qui le font sur des matelas. Les avocats, après avoir examiné et pesé la terre sainte et la terre profane, les planches et les matelas, ont décidé que notre cousine ne pouvait avoir de la terre sainte, à cause qu’elle travaillait sur les planches, que si elle voulait quitter les planches, et travailler sur les matelas, elle aurait la terre sainte comme les filles de la Varennes et de la Dubuisson. Le galimatias des avocats calma les remords de notre parente, car rien ne calme mieux les remords, disent les constitutions des Jésuites, que nos mauvais raisonnements.

« Le Tien a toujours estimé notre cousine ; Frétillon et notre famille l’ont toujours aimée ; beaucoup de mes filles, de mes petites-nièces les ont imitées. Toutes les familles sont arrangées de façon qu’il y a toujours des voleurs, des putains ou des prêtres.

« Le cousin Berthier a été dans son temps un fameux confesseur. Tout Paris connaît la confession honnête qu’il fit à Versailles à un janséniste. Ce jésuite avait une très belle voix pour chanter la journée de la Saint-Barthélemy ; il ne trouvait rien de plus grand, de plus tendre, que cette abominable journée ; et après ses confrères Busembaum et La Croix, rien de plus aimable que le P. Tellier et le frère Coton.

« Le marquis du roi de Pologne, M. Caraccioli, était encore un de nos parents. Mme sa mère était notre cousine par sa grand’mère qui avait épousé un Xan-Xung dans le temps du carnaval de Venise. La mère du cousin marquis fut enlevée dans une étoile, parcourut pendant vingt-cinq ans ces globes lumineux, qui roulent sur nos années. Le génie qui préside aux vents coulis l’engrossa en lui soufflant au derrière ; elle fut dix-huit mois enceinte, à cause qu’il faut plus de temps pour fonder, former, organiser le crâne d’un auteur marquis, que celui d’un auteur plébéien. Vers la fin de janvier, Mme Caraccioli descendit de l’étoile de Sirius sur la porte d’un couvent de capucins, où elle accoucha par le fondement, endroit ordinaire d’où sortent les vents coulis.

« Le P. Nicaise de la Villette-aux-Ânes, retournant le soir en son couvent, trouva l’enfant sur la porte, le prit dans ses bras. Le petit Caraccioli s’accrocha à la barbe du révérend père, et lui fit de très innocentes caresses. Le moine, touché des gentillesses de l’enfant, le porta à son gardien, qui le donna à une sœur du tiers-ordre pour l’éduquer.

« Le petit Caraccioli, avec les secours qui mènent les capucins au savoir, devint un prodige du tiers-ordre de Saint-François. À huit ans, ce profond enfant savait son Benedicite comme un président de Toulouse, faisait le signe de la croix mieux que Mgr le Stathouder dans la Haye, et récitait plus élégamment son chapelet que M. de Voltaire.

« L’habileté des capucins développa les grands talents qui devaient rendre notre cousin illustre à son siècle. Pour s’attacher plus utilement aux belles-lettres, il méprisa, dit-il, les francs-maçons et l’amour. Le fils du dieu Mars est un aventurier que le hasard seul fait raisonner, il préférait l’amitié qui parlait à celle qui savait obliger ; en conséquence, il aimait mieux les paroles que les louis : cependant les derniers lui auraient été plus utiles à Rome, où, pour distraire son appétit, il allait lire les épitaphes et compter les cheminées du palais Farnèse. Il dédaignait l’amitié des philosophes, il assurait que ce sentiment n’était chez eux, qu’une impulsion machinale du cœur, qui se porte vers une goutte de sang. Il annonçait que son cœur, ses poumons, son derrière et ses ongles devaient faire un jour beaucoup de bruit dans le monde, à cause que son cœur, ses poumons, ses ongles et son derrière se mêleraient avec le tonnerre, et renverseraient le clocher de Pantin. Il avait trouvé le secret d’avaler les médecines sans répugnance, en s’imaginant boire une liqueur délicieuse. C’était sans doute en augmentant la somme de son imagination, qu’il croyait écrire parfaitement ; parce que, selon son système, pour écrire parfaitement, il n’avait qu’à s’imaginer écrire parfaitement.

« Il assomma le public de toutes les capucinades qu’il avait retenues dans son enfance. Il compare, dans ses insipides ouvrages, la cour de France à la toile peinte, où l’on voit des groupes de vieilles duchesses et d’anciennes baronnes s’asseoir gigantesquement sur des tabourets peints. Ses idées sur la divinité ont un sceau de grandeur et de majesté qui frappe. Dieu, selon lui, est comme un commis de la douane, occupé à calculer la valeur des actions des hommes. Le cousin n’aimait point le chocolat ; cette boisson rend les gens tristes ; il préférait les pommes et démontrait que ceux qui mangeaient des pommes étaient toujours plus gais. Les Normands qui mangent des pommes cinq fois le jour, ne sont cependant pas si gais que les Gascons et les Provençaux, qui ne mangent point de pommes.

« Palissot est encore de la famille ; c’est une tache que ce garçon dans la maison des Xan-Xung. Un Georges Xan-Xung, voyageant en Thessalie, s’amouracha du cheval Pégase… Cette maudite copulation donna le jour à M. Palissot ; voilà pourquoi il hennit encore sur le théâtre, et qu’il se passionne si noblement pour le foin nouveau et l’herbe naissante.

« Abraham Chaumeix est notre parent du côté de sa grand’mère. C’était la fille d’un marchand de vinaigre, qui avait la pratique d’un certain Théodore Xan-Xung, ancien maire d’Orléans. Notre parent trouva un jour cette jolie personne dans sa cuisine, s’en amouracha, et lui fit un enfant qui fut la mère du grand Abraham Chaumeix, qui a déclaré une guerre odieuse et forcenée au bon sens, et aux sages qui cultivent paisiblement leur raison.

« Ses préjugés légitimes, que le petit Journal de Trévoux et le mince journal chrétien ont trouvé dignes de l’éloquence du nerveux Tertullien, sont dignes du mépris de tous les siècles. Dans ce boursouflé et sec ouvrage, Abraham s’efforça de rendre les philosophes et les sages détestables aux idiots et aux simples ; mais les personnes éclairées virent bien que les sots et les ignorants ne pouvaient être vertueux ni honnêtes gens, à cause que ce que nous appelons honnête homme est l’effet de la justesse de l’esprit et de l’équité du cœur.

« Le cousin Abraham, enflé du gros savoir de ses productions, envoya son précieux volume au serviteur des secteurs, le Souverain de Rome. Le Saint-Père, chatouillé de la divinité de ses ouvrages, s’écria d’une voix cassée et infaillible : « Abraham Chaumeix est l’enfant gâté des préjugés ». Ce grand homme est semblable aux puces exposées au soleil, et qui sautent et gambadent pendant la chaleur ; Abraham, échauffé du soleil des préjugés, s’escrime, se démène, injurie et fait merveille. Le pape ne borna point ses bienfaits à ce compliment sublime, il lui envoya le bref suivant :

BREF du Souverain Pontife à maître Abraham
Chaumeix, sur l’Estrapade, à Paris.

« Votre confrère, M. de Voltaire, qui écrit aussi divinement que vous barbouillez prodigieusement, nous a envoyé, à votre exemple, deux poèmes à peu près chrétiens : le poème de Fontenoi, et la belle tragédie de Mahomet ; nous l’avons remercié de ces présents en le canonisant, aussi grand qu’il était, de nos bénédictions vraiment catholiques, apostoliques et romaines. Je ne sais trop ce qu’il en sera ; il a cependant promis, s’il faisait soleil, la veille de Noël, d’amener à la messe de minuit les belles filles du Valais, Mme l’Étrange et les pêcheurs du lac de Genève. Cela serait bien édifiant de voir le plus beau génie de l’Europe et les beaux génies suisses venir dire Amen à la belle oraison de la Vierge, que nous chantons à la post-communion. Mais entre nous, Abraham, nous ne croyons point que M. de Voltaire ait beaucoup de foi à nos bénédictions. Si quelqu’un de nos citoyens romains avait composé la moitié des choses édifiantes qu’il a écrites sur nous, nous ne lui eussions envoyé qu’in articulo mortis précisément sur la fin d’un autodafé, où il aurait fait la décoration et le divertissement. Vous avouerez, maître Abraham, que M. de Voltaire est plaisant d’envoyer à un pape l’histoire de Mahomet ; n’est-ce point à peu près ce qu’on appelle parler de corde dans la maison d’un pendu ?

« Quoique ce grand poète soit chargé de nos bénédictions, ne vous avisez point de l’imiter ; il est trop raisonnable, il estime les encyclopédistes, il a fait de beaux articles pour leur dictionnaire, il a des préjugés légitimes que vous êtes un sot ; ne vous découragez pas, ô grand Chaumeix ! Montrez hardiment votre petit poing aux philosophes ; faites tomber, si vous pouvez, le bon sens et la raison ; depuis qu’ils gagnent du terrain, j’en perds ; les jésuites ne sont plus, leur chute me fait trembler. Le Parlement de Paris m’a lié les mains. On commence à croire que l’infaillibilité de l’Église n’est plus dans une seule tête, ni renfermée dans les murs de Rome ; que les cardinaux, successeurs des anciens curés de cette ville, n’ont pas plus le droit de faire un chef italien que n’en ont les enfants de chœur de la Sainte-Chapelle de nommer le P. Hayer gardien du couvent du faubourg Saint-Laurent. Continuez, ô cher Abraham, à déshonorer la raison humaine ; elle nous fait un tort si considérable, qu’elle mérite votre indignation : que les brouillards épais des préjugés tombent sur vous ; ne vous lassez point d’écrire avec votre plume mal taillée contre les gens raisonnables, la perte du fanatisme et de la superstition. Donné à Rome, le treizième jour des calendes de saint Mathurin, dans le palais des Pêcheurs, plus beau que celui de Pierre et de Paul. »

« Ce bref acheva de tourner la tête à notre parent ; il écrivit, il compila, et mit l’alarme dans tous les poulaillers dévots. Le mauvais succès de ses ouvrages le dégoûta du métier d’écrivain griffonnier, il se mit espion des zélés de l’État. »

Dix heures sonnèrent à la Samaritaine, mon grand-père se tut. Manette, ennuyée d’une conversation où elle n’entendait rien, s’était couchée ; j’allai la trouver au lit, elle bouda un peu. « Votre grand-père, me dit-elle, est bien impertinent pour un vieux seigneur ; les morts sont aussi durs que les pères et mères ; j’aime mieux les vivants, on ne fait rien avec les trépassés. » Je compris ce que voulait Manette. C’est un talent bien doux et bien agréable dans une fille, que la conception.

Je quittai Manette, je louai un quartier dans la rue Montmartre, où je trouvai trois pièces, un cabinet et une chambre au-dessus du cabinet. Quelques jours après, je fis la connaissance d’une jolie fille, elle sortait du couvent de la Varennes. La Vermandoise était curieuse ; comme j’avais eu l’attention de ne pas la laisser entrer dans le cabinet, elle voulut savoir ce que je faisais toute la journée dans cet endroit ; sans paraître trop empressé à la satisfaire, je lui dis, d’un ton négligé, que j’y goûtais des plaisirs inexprimables. J’avais posé la momie sur un piédestal ; au bas, j’avais écrit : « Celui qui soufflera au derrière de cette momie, l’entendra parler, et verra des choses merveilleuses. »

La Vermandoise m’obsédait jour et nuit pour voir la momie. Un matin, me croyant endormi, elle s’empara de la clef du cabinet ; pour la laisser libre, je me levai sous le prétexte de rendre visite au Marais ; je sortis, je montai doucement à la chambre au-dessus du cabinet ; dès que je fus parti, la nouvelle Ève s’habilla, alla au cabinet, y resta une heure ; au bout de ce temps, j’entendis les cris de la Vermandoise et la voix de mon grand-père ; je descendis subitement : la pauvre fille était dans un état risible, je la soulageai, elle vomissait mille injures ; mon grand-père me chapitrait : « Tu es bien libertin, tu changes souvent de coquines, l’argent de ton père est maudit ; hélas ! pauvres parents, économisez, donnez-vous des peines pour faire valoir votre bien, un coquin d’enfant, un jeune étourdi moissonne, consume dans six mois le fruit de vos travaux immenses, et pour lui l’équivalent de la raison. »

Je représentai à mon aïeul la nécessité où j’étais d’avoir une fille pour le faire parler, l’impossibilité de conserver celle qui avait tâté de l’expérience, et essuyé les conditions disgracieuses du testament. Mon grand-père avait aimé les femmes, il se radoucit, et me dit : « Il faut que jeunesse se passe ; j’aime mieux te trouver dans les bras d’une fille que dans un cabaret ; les bras d’une fille sont plus honnêtes qu’un cabaret. Du temps de François ier nous faisions l’amour dans les tavernes, le soleil du vin échauffait nos cœurs, nos maîtresses enivraient nos cœurs, nos soupirs amoureux ne s’élançaient dans les airs que lardés de gros hoquets vineux ; on est sage dans ton siècle, les filles ne sont pas tachées de vin, on fait l’amour à sec. »

Mon grand-père voulut voir Paris ; je pris un fiacre, nous passâmes au Pont-Neuf ; il fit arrêter la voiture vis-à-vis d’Henri IV ; il donna des larmes de tendresse à ce grand prince. « J’ai vu sa roue dans l’enfer, elle n’y resta qu’un moment, elle ne s’était presque point altérée dans son vase ; et hors quelques plis de cotillon qu’on redresse aisément, elle était exactement ronde. Voilà le plus grand de tes rois, le plus approchant de Xenoti, digne en tout sens de la couronne de François ier. »

Plus loin, mon grand-père fut frappé de la majesté du Louvre ; en visitant cet édifice, il s’arrêta vis-à-vis d’une grande porte où l’on avait crayonné avec du charbon quarante figures : « Qu’est-ce que ce barbouillage ? me dit-il. — Papa, ce sont les quarante immortels. — Nous ne connaissions point des hommes de cette race du temps de François ier. — Je le crois, votre siècle sortait à peine de la barbarie et de l’ignorance ; mais dans le siècle des lumières, des petites têtes et des chapeaux plats, nous avons des immortels fixés ordinairement par la police au nombre de quarante. — Que dit ce bavard avec sa police et ses immortels ? — Ce sont les quarante messieurs receveurs des jetons de l’Académie française, qui ont donné à toute l’Europe des signes éclatants d’immortalité en étudiant vingt-cinq ans la lettre A ; enfin, ce sont des savants qui ont décidé qu’il fallait dire vis-à-vis des Porcherons, et non pas vis-à-vis les Porcherons, parce que vis-à-vis régit le génitif. — Dans ton siècle de lumières, tu donnes l’immortalité bien généreusement ; du temps de François ier, on ne l’accordait qu’à ceux qui faisaient bonne contenance vis-à-vis de l’ennemi, et qui repoussaient vis-à-vis d’eux les troupes de Charles-Quint. »

Je conduisis mon grand-père chez un de mes amis dans la rue Saint-Victor ; en traversant celle de la Boucherie, la portière du fiacre s’ouvrit, la momie tomba, un chien de boucher sauta dessus, la prit par la gorge et l’emporta. Je sautai de la voiture, je courus après mon grand-père en suivant toujours le chien ; il entra avec sa proie dans l’église Saint-Séverin, où l’on chantait la messe d’un enterrement ; c’en était à ce que les bonnes gens appellent l’élévation ; le malheureux chien, sans être aperçu, alla déposer mon grand-père sous le poële du mort, à dessein, sans doute, de le ronger plus à son aise. Un enfant de chœur, qui encensait le cadavre, aperçut la queue du chien, lui donna un coup d’encensoir qui lui fit lâcher prise ; il sortit de dessous le poële, où il laissa la momie.

Mon grand-père, encore étourdi, ne voyant pas le jour sous l’épaisseur du drap mortuaire, crut d’abord être englouti dans le ventre du chien ; il se mit à crier, à jurer, à tempêter. Les assistants, effrayés, croyant que c’était le mort qui revenait, se sauvèrent. Le prêtre, qui n’avait pas la conscience trop nette, laissa le sacrifice, et prit la fuite comme les autres. Je me trouvai tout à coup seul dans l’église ; je tirai mon grand-père de dessous le poële ; le bonhomme, sans respect pour le lieu saint, me dit : « Malheureux, tu fais toujours de belles étourderies ; s’il y a un mauvais fiacre à Paris, tu le choisis par préférence, tu es un sot ; sans le secours d’Allah, ce chien, comme tes procureurs, m’allait gruger jusqu’aux os. »

L’après-midi, je menai mon grand-père sur les boulevards ; je le posai sur une vieille futaille à la porte du grand café. Le papa s’amusa à chanter pouille aux passants. Il vit un carrosse garni de quatre abbés commendataires ; il se mit à crier : « Messieurs, cherchez-vous des filles de joie ? Allez à la barrière Sainte-Anne ou dans la petite rue du Chantre ; du temps de François ier, il y avait toujours une garce dans cette rue. » Il vit M. D… fermier général. « Écoutez, lui dit-il, je sais que vous connaissez la multiplication des deniers, mais vous avez fait une sottise d’imprimer à vos dépens cet in-quarto contre l’esprit des lois ; croyez-moi, ne sortez point du mérite de calculer le profit de cinq grosses fermes, et ne mettez point votre fils en prison pour chatouiller vos confrères ».

Il vit passer un abbé de Saint-Malo. « Monsieur le diacre, vous vous pavanez un peu trop, regardez au moins les gens. Vous êtes bien fier ! comment ! est-on si chargé de gloire, pour avoir complimenté le cardinal Richelieu, et vos trente-neuf immortels ? tâchez, monsieur l’abbé, de ne pas tant nous démontrer que deux et deux font quatre ; vous êtes comme ces villageois qui ne savent ni lire ni écrire ; ils attendent la fin du psaume pour chanter et ne cessent de crier quand ils ont une fois attrapé le Gloria Patri. » Il vit passer M. Waspe : « Eh, Fréron, c’est toi ». L’auteur de l’année littéraire avança, mon grand-père lui cracha au nez, en lui disant : « Tiens, voilà ce que j’avais à te dire ». Il vit M. Christophe ; mon grand-père l’appela ; ce bon prélat eut la complaisance de faire avancer sa voiture, et dit au bonhomme Xan-Xung : « Êtes-vous, mon cher frère, cette momie parlante ? — Oui, Monseigneur. — Avez-vous un billet de confession ? Que dit-on de mes passeports dans l’autre monde ? — Rien du tout, Monseigneur. — Cela m’étonne ; le père Datouillet, cependant, m’assurait que saint Ignace… — Que dit-on des jansénistes ? — De très bonnes choses ; comme leurs roues sont plus dures que celles de vos amis les molinistes, nous les fêtons quand elles arrivent ; elles servent à nous polir et à nous rendre dignes de tourner plutôt chez le grand Xenoti. » Cette conversation ne plaisait point au prélat ; il changea de propos : « Vous avez vécu du temps de François ier ; qu’étaient les archevêques dans ce temps-là ? — Ils tracassaient les vivants et les mourants ; et de certains étaient aussi fana… » Il ne put achever, l’heure sonna, mon grand-père se tut.

La faculté de médecine de Paris, la communauté des chirurgiens-barbiers de Paris[8], et la bande des apothicaires de Paris s’assemblèrent à Saint-Côme pour examiner la momie de mon grand-père, les symptômes de sa diarrhée et la bonne ou mauvaise qualité de sa matière louable. On coucha le bonhomme Xan-Xung, favori de François ier, sur la table où l’on étale les pendus, et où, le scalpel à la main, on cherche dans un cadavre puant, les moyens les meilleurs possibles de guérir les vivants. M. le doyen, qui avait plus de perruque que de tête, était orné d’une antique ruche à deux manches qui lui tombaient horizontalement sur les épaules ; les deux boudins et toute la capacité du gazon étaient frisés comme le boyau rectum : ce savantissime docteur prononça d’un ton flûté le discours suivant :

« Ce n’est plus le temps, Messieurs, où l’ignorance en bonnet carré et en plat collet était assise dans nos écoles. Notre science est toujours la reine des sciences, Regina cœli lœtare, Alléluia ; nous ne sommes plus dans ces siècles systématiques, où nos célèbres devanciers soutenaient que le sang passait du cœur dans les veines et qu’il n’en revenait d’aucun endroit dans le cœur ; que le cerveau n’était qu’une masse composée d’eau et de chair, qui ne contenait aucun sang, et était privée de sentiment ; l’office de cette masse froide était de tempérer les chaleurs du cœur ; combien de temps la médecine a-t-elle été partagée pour savoir si Adam avait eu un nombril[9] ?

« Ces questions, qui influaient prodigieusement sur l’art de guérir, ont été perfectionnées dans notre siècle : c’est depuis peu que nous avons découvert que la mort des pendus était délicieuse à cause que la corde, serrant étroitement le col du patient, interrompait la circulation, et obligeait le sang à refluer rapidement vers la plante des pieds ; ce qui lui occasionnait un chatouillement voluptueux. Cette découverte importante était réservée à un siècle aussi solide que le nôtre. C’est depuis peu que nous avons trouvé que le cœur était du côté droit ; que la méthode de se procurer des garçons était de faire coucher la femme sur le côté gauche, et que le moyen de guérir radicalement une maladie, était de conclure savamment d’une quantité de raisonnements gauches.

« Nos adversaires, qui nous regardent comme les ennemis de la santé, font des calculs, des raisonnements qui nous feraient tort, si nous n’étions pas médecins. Ces discoureurs assurent que toutes les maladies ont leur commencement, leur perfection et leur fin ; que, malgré notre savoir, nous ne pouvons rien changer au cours naturel des maladies ; leur marche a résisté fièrement jusqu’ici aux connaissances et aux remèdes de la faculté. La fièvre, malgré ses symptômes caractérisés et les millions de pouls que nous avons tâtés, est encore un mystère pour nous ; et nous n’eussions pu la guérir, si les gens qui nous fournissent du poivre n’avaient apporté en Europe une racine amère qui vient à côté du sucre qui n’est point amer, amarus, amara, amarum.

« La plupart de nos secrets, de nos grands remèdes et de notre science, sont le travail des ignorants ou des animaux. Sans les mâtins, le chiendent serait inconnu ; sans la cigogne, le clystère serait inconnu ; sans les chats, l’herbe de ce nom serait inconnue ; et sans les sots, notre art serait inconnu.

« Nous avons, Messieurs, dans cette momie, un sujet nouveau de guérir les hommes. La matière louable qui va sortir de ce vieux cadavre, nous donnera la connaissance de la bonne ou mauvaise qualité de la matière louable du temps de François ier ; ne laissons pas échapper à notre sagacité le moindre globule d’une matière si intéressante et si précieuse aux progrès de la médecine : entourons, respectables docteurs, cette momie ; et à l’instant qu’on lui soufflera au derrière, que le docteur cantharida mortuus, et le docteur superlativus perfectus tiennent chacun une montre à secondes pour calculer le temps et la vitesse de son écoulement ; que le docteur Perobitum obiit approche un thermomètre à la hauteur de l’anus ; que les deux plus anciens de la faculté, le nez sur le derrière de la momie, examinent attentivement l’ouverture : n’échappons rien, Messieurs, prenons la matière louable sur le fait. »

La Faculté avait nommé, pour souffler au derrière du grand Tonquin de la Chine, les deux anciens apothicaires de Paris. Les vise-au-trou, accablés d’années, n’avaient ni dents, ni poumons, ils soufflèrent une heure, et la parole ne vint point : on fut obligé de tirer au sort. Le hasard, sous l’empire de la Providence, fit tomber le choix sur un apothicaire de la rue Jacob. Ce souffle boudin fit jouer la mine, et mon grand-père commença à parler.

Le vieillard, incrédule en médecine et en bien d’autres choses, me gronda. — « Que fais-tu avec ces ânes ? Que me veulent-ils ? — Papa, c’est l’intelligente et capricieuse faculté de Paris, qui veut examiner votre matière louable. — Te payeront-ils ? — Oui, assurément. — En ce cas, je me prête à ta fortune.

Les médecins, familiarisés par vocation et par goût avec le pot de chambre et la matière louable, avaient le nez collé sur la fiente de mon grand-père ; ils calculaient, palpaient l’épaisseur de chaque globule, M. Moreau, un scalpel d’or à la main, divisait, subdivisait chaque molécule, et séparait anatomiquement avec sa dextérité ordinaire les parties solides des liquides.

« Les excréments séjournés longtemps dans les intestins de Monsieur, dit-il, ont eu tout le temps de se délayer depuis François ier ; et selon notre science de contraria contrariis, je décide que le corps de Monsieur venant de se durifier, se pétrifier, se momifier, a donné, à mesure de sa densité, un degré égal de liquidité à la matière louable, ce qui l’a rendue telle que nous la voyons aujourd’hui, à cause que de la somme de la liquidité, il résulte une égalité parfaite. Quia liquiditas équilibrium est summa virtus et summos virtutes ». Le corps de métier des barbiers-chirurgiens de Paris, la bande des apothicaires de Paris, applaudirent à l’éloquence de M. Moreau.

La célèbre école de médecine, qui voulait pousser les observations plus loin, questionna mon grand-père. M. le doyen lui demanda comment il vivait du temps de François ier. — « Sur le bon ton ; croyez-vous que je vivais dans un grenier comme vos fraters de Saint-Côme, les fiacres du Carrousel et les crocheteurs du port Saint-Paul ? — De votre temps, n’avez-vous pas donné dans les filles de théâtre ? ces nymphes font changer la nature de la matière louable : Christophe Colomb leur a parlé à l’oreille ; elles donnent des faveurs, on les leur rend, et ces donnés, ces rendus sont fatals à la société et à la matière louable… Allons, répondez-nous, aimiez-vous les femmes ? — Certainement, je les adore toujours ; notre goût pour elles est si beau, il a été imprimé dans nos cœurs avec tant d’inclination par le Tien, que nous les idolâtrons encore dans l’autre monde ».

M. le doyen, qui était mécontent de sa femme, répondit froidement : « Hélas, ce sexe que vous chérissez tant, est cependant funeste à la santé ». — « Du temps de François ier, dit mon grand-père, il entretenait nos jours ; le plaisir qu’il me procurait, me mettait de meilleure humeur, et l’âme mieux disposée repousse plus aisément les qualités ennemies qui l’assiègent. J’observais que les filles du monde, toujours agitées délicieusement par le plaisir, étaient à l’abri de mille maladies ; comment voulez-vous qu’une chose triste comme la fièvre attaque une chose gaie comme une fille de joie ? elle est toujours en l’air, son corps est dans l’agitation continuelle du plaisir ; par où la fièvre irait-elle la surprendre ? Les filles étaient la pierre de touche de ma santé ; quand je répondais à leurs caresses, j’étais certain de me bien porter. — Ne vous purgiez-vous pas quelquefois, du temps de François ier ? — Non, je prenais des filles ; je m’en trouvais parfaitement bien, la femme est un remède divin, quoi qu’en disent saint Jean-Chrysostôme et le frère Croiset, de la compagnie de Jésus. — François ier n’avait-il pas un médecin ? — Oui, il avait un médecin et un confesseur ; mais comme Sa Majesté avait de l’esprit et de la santé, elle ne se servait ni de l’un ni de l’autre. — La Cour n’avait donc point de foi à notre science si profonde, si babillarde, si arbitraire, si confuse et si opiniâtre ? — Non, la cour de François ier ne croyait pas aux charlatans, aux médecins et aux moines. — Je ne suis pas surpris que vous soyez mort. — Ah, ma foi ! il était temps ; je mourus à l’âge de cent trois ans ; vous voyez que j’ai vécu assez honnêtement. »


Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Illustrations

M. le doyen continua ses questions : « À quelle heure vous couchiez-vous du temps de François ier ? — Au jour. — À quelle heure vous leviez-vous ? — À midi. — À quoi passiez-vous votre temps ? — À caresser les filles de joie que nous menions au cabaret ; nous ne faisions pas la dépense des petites maisons, les cabarets sont faits pour quelque chose ; en temps de guerre, nous nous battions comme des braves, nous aimions le Roi, nous l’accompagnions à la chasse, et nous faisions des contes. — Ne vous échauffiez-vous pas trop à la lecture ? — Nous ne lisions jamais, la plupart des seigneurs ne savaient point lire. — Ne vous fatiguiez-vous pas à des courses ? — Si nous courions les tournois, nous disputions les bagues, on s’estropiait plus souvent qu’on s’amusait ; c’était le goût de la Cour, il nous entraînait. — Ne sentiez-vous point des épreintes en allant au cabinet, c’est-à-dire des envies d’aller voir votre procureur ? — Assurément, je n’y allais jamais sans avoir envie. — Tant pis, c’est un mauvais signe. — Combien de fois y alliez-vous dans la journée ? — Une fois. — Signe d’une grande maladie, la grande régularité et la grande santé sont des pronostics de maladie, parce que la santé précède toujours la maladie : Sanitas ipsa morbus est : ne sentiez-vous point des inquiétudes dans les intestins ? — Je n’étais inquiet de rien, je ne m’occupais pas de mes intestins. — Très mal, grande négligence de votre part, il faut s’occuper de ses intestins ; ils sont si étroitement unis avec nous, que nous leur devons des égards ; la nature a gravé cet amour pour nos intestins sur la matière louable ; elle lui a imprimé un caractère de tendresse que nous remarquons d’un bout de l’univers à l’autre. Tous les hommes qui font leur cas en plein air, regardent toujours le cher fruit qu’ils viennent de mettre au monde ; un bon père doit toujours avoir des entrailles pour ses enfants, et aimer ses intestins. »

Mon grand-père, ennuyé des questions de M. le doyen, l’envoya militairement au diable avec toute l’énergie du règne de François ier. La faculté ne pouvant discerner si la matière louable des anciens était préférable à celle des modernes, décida que sa nature était encore inconnue, comme toutes les maladies dont la médecine se mêle de guérir. On me donna dix louis. Je reportai mon grand-père à la maison.

Mes amis m’avaient conseillé de porter la momie à Versailles comme une rareté digne du Roi. Pour ménager l’argent, je pris la galiote jusqu’à Saint-Cloud : comme il y a toujours de l’extrême bonne compagnie dans cette voiture, je profitai de celle de six poissardes et de quelques femmes des Halles. Une de ces dames aperçut la momie et s’écria tout à coup : « Eh voire ! ma commère, quelle drôle de chose ! » Elles vinrent autour de moi : « Qu’est-ce que cela, notre joli Monsieur, me dirent-elles ? — Mesdames, c’est une momie. — Voire, Monsieur a pêché ça à la ligne à Montfaucon, où il a cueilli ça sur l’arbre des Branleux. Dans la forêt d’Orléans, il y a du bois qui porte de ces biaux fruits. » — « C’est apparemment, dit une autre, la tante à Monsieur ! — Il me paraît qu’il a de braves parents ; ce n’est pas, grâces au Ciel, la première de votre famille, n’est-il pas vrai, Monsieur ». — « Votre tante, dit une vieille poissarde, pêchait la main nue dans les poches ? C’est un bon métier quand Charlot ne trouble point le négoce ». — « Au reste, dit une autre, cela ne fait rien à l’honneur de Monsieur, la tante a peut-être été bien confessée ». — « Va, dit la commère Gerniffle, de cent de noyés, pas un de sauvé ; de cent de pendus, pas un de perdu. »

Une de ces poissardes parcourut plus attentivement la momie, frappée de l’inattention de ses compagnes, elle s’écria avec vivacité : « Aihe-Huri de Chayo ! Voyez-donc, ce n’est point la tante à Monsieur, c’est son grand-père, hé… Il en a pour deux liards sans lui rendre son reste. » — « Oh ! cousine Babet, dit une autre, sainte Geneviève, que cela est pitoyable ; c’est pis que not’ homme quand il est d’sous ; si tu veux un lavement de barbarie avec un chalumiau de tripes, le grand-père de Monsieur a un très beau chalumiau ; ça aviont l’air d’une vieille corde de basse ratatinée… Hé, hé, commère, regarde les deux voisins du grand-père, on dirait deux vieilles emplâtres d’onguent de la Lère… Tiens, la Gerniffle, prends ça pour te faire des mouches, tu en mettions quelquefois, ta viande se gâte. » — « Tais-toi, chienne de garce, dit Mme Gerniffle en colère, tu n’aurais pas fait trois enfants, si tu n’avais trouvé que ces emplâtres. » — « Voyez cette gueuse, repartit l’autre, son homme n’en a pas un plus rude, mais la putain sait où en trouver d’autres. »

Ces femmes allaient se battre ; pour distraire leur colère, je leur dis : « Mesdames, cette momie parle, pour la faire parler, il faut lui souffler au derrière. » — « Commère, dit l’une, cela devions être plaisant ; pardi, soufflons-lui au cul, il a les fesses aussi dures que le violon de saint Jean des Ménétriers de la rue Saint-Martin[10]. » Elles disputèrent laquelle soufflerait la première. La grande Gerniffle eut tous les honneurs ; la momie lui remplit la face, et sa grosse gorge de matière louable. « Oh, Jean-F… de grand-père ! s’écria-t-elle que le b… est puant ! il faut qu’il ait avalé quelques garces ! » Mon grand-père, qui avait vécu à la cour de François ier, jurait comme nos vieux seigneurs, et fit chorus avec les poissardes. Ces femmes moins étonnées de l’entendre parler, que pressées de riposter, lui dirent : « Voyez, ce niquedouille de trépassé, il est furieusement en gueule ! sais-tu, vilain, que je tenions tête à dix hommes, et que je nous f… d’un revenant, tu n’es bon à rien, je patientons de nos hommes, ils jurons, mais, dame, ils nous faisions plaisir, ils nous chatouillions où ça nous démange ; mais son boyau de chat, que ferions-nous avec… » — « Putains, maquerelles, dix millions de garces, dit mon grand-père, toi, tu as fait ton mari cornard ; toi, tu as vendu ton chien d’honneur pour une chopine au Gros Caillou ; toi, gueuse de Françoise, tu as porté le collier du pilori… » — « Ces chiens de défunts, dit la commère Manon, étions comme les gens d’église, ils décrions les honnêtes femmes de trafic par charité. » — Vierge de corps de garde, veux-tu te taire ? Tu as fait trois enfants avant de te marier. — Il vaut mieux, vieux pénard, faire trois enfants qu’un veau ; avec ton chien d’anchois, tu n’aurais pu faire un poil. » — « Ne vous fâchez pas, Monsieur le grand-père, dit une autre, vous êtes tout noir de colère ; Javotte, apporte un coup de rogomme à Monsieur, un bon verre de sacré-chien tout pur, ça lui fondra la rage qu’il avons dans le cœur. » — « Oui, dit Javotte, voilà une belle face de cul grillé ; si l’on avait de cette race, on pourrait jeter le père dans l’iau. » — « Chiennes de coquines, vous tairez-vous, dit encore une fois mon grand-père ? » Ces femmes s’échauffèrent, une, plus vive que les autres, prit la momie et la jeta dans la rivière.

Sans me fâcher inutilement contre ces femmes, je payai le batelier ; je me fis mener à bord, je suivis le cours de la Seine. Mon grand-père jurait, tempêtait dans l’eau comme le tonnerre dans les nues. Il fut rendu plus tôt que moi aux filets de Saint-Cloud. Les pêcheurs voyant flotter un cadavre, entendant des cris, crurent que c’était un nègre ; ils pêchèrent mon grand-père ; aussitôt qu’il fut à terre, il commença à jurer, les pêcheurs et le peuple attroupés fuirent en faisant des signes de croix ; les bateliers croyaient avoir pêché le diable. Mon grand-père m’accabla d’un million d’injures : « Crâne à l’envers, chien d’insensé, malheureux étourdi, tu ne vois que de la canaille, de la mauvaise compagnie… si ton père savait ta conduite… tu voyages avec des maquerelles, des poissardes. »

La frayeur du diable avait alarmé tout Saint-Cloud ; des fanatiques qui me croyaient d’intelligence avec l’esprit malin voulurent m’arrêter ; quelques personnes instruites de l’histoire de la momie les en empêchèrent, et cette scène se termina comme les aventures qui arrivent en France, par la plaisanterie et le sarcasme. Mon grand-père qui se souvenait d’avoir été tonquin à la Chine et favori de François ier, était gros d’humeur. « Il faut que tu me ramènes à Paris, me dit-il, je te défends de me souffler davantage au derrière, et surtout de me conduire à la Cour. » Le bonhomme avait beau menacer, j’étais le maître ; la nuit venue, nous couchâmes à Saint-Cloud.

J’arrivai le lendemain de bonne heure à Versailles. Je fus adressé à un seigneur intendant des menus plaisirs de Sa Majesté ; je restai trois heures dans l’antichambre avant d’avoir audience. Les laquais, en passant et repassant, me regardaient avec l’insolence des laquais des Grands. Je parus devant l’intendant des petits plaisirs de Sa Majesté : « Monseigneur, je désirerais montrer au Roi une momie. » L’intendant me regarda d’un œil caustique, leva les épaules, et me dit : « Voilà un plaisant cadeau à donner au Roi ; quelle est cette momie ? — Monseigneur, c’est celle de mon grand-père. — Le Roi se f… de ton grand-père ; sors-tu de l’hôpital ? si tu apportais la momie du général des jésuites, comme on parle beaucoup de ces fripons, tu ferais peut-être fortune : les Jansénistes te payeraient largement. — Monseigneur, la momie que je veux présenter à Sa Majesté, est une momie parlante. — Va, il n’en manque point à la Cour ; la vieille duchesse… Madame de… la… la… nous ennuyent assez ; on les souffre, à cause de l’étiquette du tabouret… Allons, fais apporter ta momie. — Avant il faut, s’il vous plaît, que j’avertisse Votre Grandeur que le Dieu Xenoti… — Qu’est-ce que ton Dieu Xenoti ? n’est-ce pas celui qui a fait la messe, qui fut conçu de l’Ange Gabriel, né de Ponce-Pilate, condamné à mort par la Vierge Marie et enterré dans la Sainte Chapelle de Jérusalem avec son bon ami Barrabas… je me rappelle mon catéchisme, c’est un trésor que la mémoire[11]. — Non, Monseigneur ; Xenoti ou le Tien est le Dieu de la Chine… — Eh bien ! ton Tien, qu’a-t-il fait avec ta momie ? — Pour la faire parler, il exige qu’on lui souffle au derrière, et dans le moment qu’on lui souffle au derrière, mon grand-père décharge dans la physionomie du souffleur une quantité honnête de matière louable. — Comment, B…, dit le Monseigneur des menus, tu viens me faire perdre le temps, je dois aller chez la petite… et tu m’amuses avec tes sornettes. » Il me fit chasser à coups de bâton, ses gens ne m’épargnèrent point. Je sentis alors que mon grand-père connaissait la Cour et avait demeuré à celle de François ier. Je retournai tristement à Paris.

Deux jours après, je fus épris des charmes d’une jeune personne, c’était plutôt une divinité qu’une mortelle ; un esprit cultivé, une raison solide, un cœur tendre et sensible, une confiance immuable formait le caractère et l’âme d’Éphigénie.

Je rencontrai le soir cette belle fille assise sur une pierre, sous les jardins de l’infante ; elle paraissait fatiguée ; je l’abordai avec ce ton aisé qu’on aborde à Paris les filles qu’on trouve le soir isolées le long des Tuileries ou du Luxembourg. Éphigénie vit mon erreur : « Ne me prenez pas, Monsieur, pour une fille du monde, je suis étrangère, j’arrive au moment à Paris, je ne connais point cette ville ; je ne sais même où je pourrai me retirer en sûreté ; si la vertu a encore des droits sur les cœurs, si votre âme est capable de soutenir l’innocence, trouvez-moi un logement où je puisse être sans crainte ; mon estime, mon amitié, ma reconnaissance, plus constants qu’un instant de plaisir, plairont mieux à votre cœur et le rendront plus digne de vous ».

Ce langage nouveau me surprit, je me prêtai de toute mon âme à obliger une si belle personne, j’ai toujours la vanité de faire le bien. J’appelai un fiacre, je conduisis la belle étrangère dans une chambre garnie, à côté de la mienne. Notre connaissance devint plus chère, mes procédés honnêtes, encore plus, je l’ose dire, la naïveté de mon cœur me méritèrent celui d’Éphigénie. Nous fûmes unis des liens de l’amour, nous prîmes la vérité par le témoin de notre tendresse et nos nœuds furent aussi saints, aussi respectables que s’ils avaient été serrés par des cérémonies qui ne disent rien au cœur.

Éphigénie, en s’unissant à moi, m’avait demandé une grâce, une grâce sans laquelle je ne pouvais aspirer à la posséder. « Ne me questionnez jamais, me dit-elle, sur le lieu de ma naissance, sur mon nom, sur mes malheurs. Je suis de condition, je n’ai jamais eu à rougir d’aucune action de ma vie, la vertu a toujours brûlé dans mon cœur, vous êtes mon premier amant, le seul homme que j’aime et le seul que j’aimerai. »

Je n’avais point parlé à ma femme de la momie ; elle la trouva un jour, me demanda ce que c’était que ce cadavre. Je lui contai l’histoire et les clauses du testament. « Ah ! cher époux, me dit-elle, quelle importante ressource dans notre faible fortune ! Cette momie fournira à nos besoins, il faut peu aux sages, ce sera moi qui soufflerai au derrière du grand-père, chaque fois que nous en aurons besoin ; mon cœur qui t’aime, le fera sans répugnance. » — Non, chère épouse, lui dis-je en l’embrassant, nous ne serons point réduits à cette humiliante nécessité. Une centaine de louis, qui nous restent, notre économie, le temps, l’occasion, le bonheur, nous empêcheront de recourir à un moyen si dégoûtant. » Malgré mes raisons, ma femme souffla quelque temps après au derrière de mon grand-père.

Femmes agréables de Paris, petites maîtresses, visages peints, cœurs plâtrés, vous blâmerez sans doute le mauvais goût de Mme Xan-Xung ; hélas ! vous eussiez soufflé comme elle au derrière du Grand Tonquin de la Chine, non point pour un mari, cet animal n’est pas fait pour mériter vos soins ; mais pour rendre la vie à un petit chien idolâtré, pour arracher un amant d’éclat d’une rivale illustre ; oui, le cul de mon grand-père serait bientôt usé de vos baisers caressants, s’il pouvait vous donner la beauté triomphante d’Éphigénie.

Ma compagne profita de mon absence pour souffler au derrière du favori de François ier. Le bonhomme, ébloui de ses appas, enchanté de son esprit, s’applaudissait de notre union ; il me félicita sur mon bon goût : « Tu es plus heureux, me dit-il, mon enfant, que François ier. Diane de Poitiers, Mme d’Estampes, Françoise de Foix et ta grand’mère, étaient des beautés communes en comparaison de ta femme ; ô dieu Xenoti, rends-moi la chaleur du printemps, accorde-moi la force de faire cocu mon petit-fils, je l’ai été, cette faveur ne sortira point de la famille. »

Mon grand-père ayant fini son ardente et cordiale prière, le tonnerre se fit entendre ; le Tien descendit dans un nuage de fleurs ; et selon la rubrique ancienne des dieux, il ne montra que son derrière : je ne fus point ébloui de la majesté du postérieur du dieu, j’avais vu celui de ma femme, l’éclat de celui de Xenoti ne pouvait pas faire un pli au derrière de Mme Xan-Xung.

« Ô vertueuse ! ô belle femme ! s’écria le Tien à ma compagne, que ta roue est parfaite ! ton amour pour Xan-Xung, est digne des encens du Ciel ! Je t’ai vue du haut de ma gloire, servir de tes mains d’albâtre les cuisses sèches du favori de François ier ; tes lèvres appétissantes, se coller sans répugnance sur son effroyable derrière ; ta gorge digne du trône des dieux inondée… ô flamme de l’hyménée, que vous êtes pure dans le cœur de cette belle femme ! c’est en faveur de sa tendresse conjugale, que je change la clause du testament. »

Comme les grâces des dieux sont pareilles aux étoffes, qu’elles ont un côté et un envers, je ne puis attacher ce nouveau bienfait qu’à deux choses : savoir le plaisir et le déplaisir. Chaque fois qu’on voudra faire parler le grand-père, Mme Xan-Xung commencera par le plaisir ; pour donner le plaisir, elle appliquera sa belle main sur le front du papa, la glissera en appuyant un peu sur le nez, jusqu’au menton ; le déplaisir sera à peu près ce qu’on appelle chez les barbiers, raser à contre-poil ; en appliquant la main au menton, pressant plus fortement sur le nez, et remontant jusqu’au front. Aussitôt que le grand Tonquin de la Chine aura reçu le plaisir et le déplaisir, il parlera par surabondance de grâce, je donne au père Xan-Xung le pouvoir de gesticuler avec décence, et je le sais dès le moment le protecteur des frigides. Le Tien s’en retourna au ciel, au bruit redoutable du tonnerre.

La cabale dévote commençait à se remuer dans Paris ; les énergumènes de Saint-Médard et les petits dogues de la Bulle crurent la momie digne d’occuper leur zèle ; sous le prétexte commode du Ciel, ils cherchèrent à me tracasser sur la terre. Les dévots, sont plus à craindre que les scélérats ; ces derniers, arrêtés par la peur des supplices, font le mal en tremblant avec remords ; les dévots, jaloux d’être agréables au Ciel, en commettant l’injustice, étouffent leurs victimes avec joie. Paris, occupé de ses pantins, de ses tableaux à la mode et de son Ramponneau, ne donnait point dans les momies et dans les grands-pères. Je formai le dessein de passer à la Mecque, province de l’Arabie heureuse où les momies et les vieilles gens sont adorés. Les Mecquains, aussi purs dans leur culte que les Égyptiens, conservent précieusement d’anciennes momies de bonzes et de derviches.

Au culte des momies, la Mecque entretient encore une sainte chaleur pour les frocs et les chapelets musulmans : pour suivre le bon goût mecquain, je fis habiller la momie en bonze. Aussitôt que ma femme eut donné le plaisir et le déplaisir à mon grand-père, il se regarda ; surpris de se voir vêtu ridiculement, il me dit : « Es-tu fou ? allons-nous courir le bal ? vas-tu me montrer à la foire Saint-Germain ? — Mon papa, nous sommes sans fortune ; dans un siècle de fer et d’argent comme le nôtre, ce dernier métal est dangereux à gagner et s’envole aisément ; pour le fixer dans nos mains, nous allons à la Mecque ; en route, nous vous ferons voir dans les principales villes de cette province oisive et sacrée, où nous vous ferons passer pour un bonze, sous le nom du merveilleux Dressant, martyrisé à Londres sous le premier pape d’Angleterre Henri VIII, de sainte mémoire. J’ai déjà arrangé une histoire où, mentant comme le jésuite Maimbourg, je raconte qu’un Milord usé par les services rendus aux miladys et aux petites filles de Covent-garden, devint l’amant d’Anne de Boleyn : ce courtisan ne pouvant satisfaire aux désirs de la reine, alla trouver le bonze Dressant. Cet homme avait le don de guérir l’impuissance des maris et des amants ; il obtint de Mahomet la faveur que Milord demandait. Henri, instruit d’un prodige opéré pour le faire cocu, fit pendre le merveilleux Dressant.


Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Vignette

  1. J’entends par mon grand-père, un de mes aïeux.
  2. Premier général des troupes.
  3. Le grand Le Kain.
  4. Ce code n’est point suivi en Prusse comme on le dit à Paris.
  5. Nos Ostrogoths de grands-pères avaient pour allumer leur feu des espèces de chalumeaux de fer de la longueur d’une toise. Cet instrument n’avait d’autre avantage que celui d’altérer leur poitrine. Un philosophe, qui aurait voulu, dans ces temps-là, introduire l’usage de nos soufflets, aurait passé pour un novateur, pour un encyclopédiste, pour un monstre. On voit encore de ces soufflets dans les provinces et dans le Marais, où le bon sens arrive toujours très tard.
  6. En 1757, 1758, 1760, les femmes du haut style appelaient leurs maris, mon chat. Malgré la richesse et la tendresse de l’épithete, le chat n’était pas si aimé que le chien de madame.
  7. Une actrice arrive à la Comédie dans un char azuré. Celui qui a composé la pièce qu’elle va représenter, y entre avec des chausses percées, et crotté jusqu’aux cheveux. L’actrice est chantée de tout le monde, l’auteur est accablé d’impertinences, d’épigrammes, de chansons par ses camarades les auteurs. Voilà comment tout est sensé à Paris, et qu’un peuple conséquent distingue et honore les talents.

    Des sots provinciaux et les badauds de la capitale se font une gloire de connaître les actrices et les acteurs. Dans les conversations ils se parent avec emphase de leur nom, et se font un triomphe de leur avoir parlé. J’aimerais mieux entendre un homme se glorifier d’avoir touché un bon violon, de connaître une excellente guitare et d’avoir un bon clavecin de Ruckers. Car une actrice aussi parfaite qu’on puisse l’imaginer, ne mérite pas plus d’égards qu’une bonne flûte traversière.

  8. Les chirurgiens de Paris, pour se rapprocher davantage des médecins, ne rasent plus ; ils ont tort, le rasoir entretient la légèreté de la main. L’État ferait bien de leur ordonner de raser. Le public est dupe de cette petite vanité.
  9. Dans la petite Université de Douai, l’ignorante Faculté de médecine soutenait encore, en 1745, cette utile question : Utrum Adamus habuerit umbilicum.
  10. On voit à la porte de Saint-Jean-des-Ménétriers un saint qui joue parfaitement du violon.
  11. Les dévots ne doivent pas s’étonner du discours de M. l’intendant des Menus ; à la Cour, on se pique d’aimer le Roi, et de ne point savoir du tout son catéchisme.