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Imirce ou la Fille de la nature (éd. 1922)/07

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J. Fort, éditeur (p. 249-283).

Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Bandeaux


HISTOIRE DU MERVEILLEUX DRESSANT
BONZE DE LA MECQUE




Dressant était anglais ; il naquit de parents très pieux. Madame sa mère se nommait Véronique Tonneau ; elle était fille d’un crieur de moutarde dans le comté de Somerfest. Son père, Lewis Bondon, était marchand de sifflets en gros. La chasteté avait voulu brûler de sa flamme impuissante le cœur de ces deux amants. La nature, semblable au sommeil, qui ne perd jamais ses droits, s’était vengée en blessant Véronique à l’endroit le plus retentissant du beau sexe. Elle conçut, étant fille, un gros garçon, à qui l’on donna le nom de Dressant, à cause qu’il s’était dressé sur les pieds en sortant de la vallée de pleurs pour entrer dans la vallée de larmes. Ce prodige, sans doute, était fait exprès pour donner sur la joue à M. Jean-Jacques, qui veut absolument que nous marchions à quatre pattes, tandis que les chapons marchent à deux pieds.

Le petit Dressant, dès l’enfance, avait un goût héréditaire pour les manches à balai, les goupillons, les gros cierges et les queues de cheval. Plein de fantaisie comme un Anglais, il ne voulait téter que sur une table ou sur une échelle ; quand il voyait la tour de Londres ou les mâts des navires de la Tamise, il les montrait à sa nourrice en riant sous son béguin.

À dix ans on lui donna un maître d’écriture ; il ne put jamais apprendre qu’à faire un I et un V ; il faut rendre justice à ses talents, il fendait un V avec l’art du plus habile écrivain, et mettait des points sur les I avec la sagacité et la profondeur du géomètre le plus versé dans les points. Les révérences françaises lui déplaisaient furieusement ; il ne pouvait voir courber les corps ; il se plaignait que le beau sexe pliait trop les genoux en saluant ; et, comme il avait de grandes notions de la lettre I, il disait que les filles gâtaient les lettres de l’alphabet en faisant la révérence, parce que d’un I elles faisaient un O ; qu’il ne fallait pas heurter les lettres, ni souffleter M. Restaut et l’Académie, qui assurent qu’un I doit être un I, et non point un O ; que de pareilles nouveautés faisaient trop remarquer l’inconstance des langues et celle des femmes.

Dressant, devenu grand garçon, se prit des appas d’une lavandière. Cette fille était blanche comme la nuit, et grasse comme un artichaut. Kitty, selon les us et coutumes des gens de son état, était venue au monde huit mois avant le mariage de Madame sa mère. M. Crincrin, son père, était un joueur de violon, plein de capacité ; Madame sa mère, une ravaudeuse en gros, remplie d’érudition. Kitty dansait comme une peinture sans avoir appris, chantait sans avoir appris, et raisonnait sans avoir appris. Ses doigts avaient été profondément cultivés, elle tricotait mieux qu’une princesse, piquait des bonnets de nuit, et supérieurement les cravates et les chaussons anglais.

Cette fille, puissamment éduquée, sentit, vers quatorze ans, quelques légères douleurs. La nature qui travaillait alors pour elle-même l’avait caressée de ses plus gracieuses faveurs en développant les germes prolifiques de la fécondité. Kitty, étonnée du spectacle, alla trouver sa mère, et lui dit d’un air épouvanté : « Mon Dieu, ma mère, j’ai… » Mme Crincrin, qui comprit d’abord ce que sa fille voulait lui dire, lui répondit : « Tais-toi, chienne de sotte, ne vois-tu pas bien que ce sont tes fleurs. »

« Voyez, dit Kitty, est-ce que je pensais que mon cul était un jardin[1]. »

Le mérite de Mlle Crincrin se fit connaître. Dressant ne fut pas insensible à tant de charmes. Il vit la belle au service, en galant homme, il choisit ce moment pour devenir amoureux, et Kitty profita du même sermon pour ouvrir son cœur aux subites impressions de M. Dressant. L’amant était à son côté, son œil s’émancipait à courir sur la belle gorge de Kitty, et cet objet augmentait les distractions et l’amour du berger.

Dès qu’un Anglais est sensible, il en fait part à sa marraine ; et lorsqu’elle a déterminé la nature de sa passion, il se presse de l’apprendre à l’objet de ses désirs. Un Breton ne croirait point être amoureux si sa marraine ne l’en avait persuadé. Dressant suivit l’usage de sa nation ; assuré de son amour, il ne tarda plus à l’apprendre à la bergère.

Le jeune homme, naturellement timide, ne frappa qu’en tremblant à la porte de sa maîtresse ; son air gauche, que la crainte engourdissait encore, répondait dans son maintien à cet air grossier que le pinceau de Teniers a si bien rendu dans ses tableaux. Il se présenta d’abord à la mère pour obtenir la permission de voir sa fille. Il débuta par une révérence profondément marquée ; et tenant d’une main son chapeau, tandis qu’il se grattait la tête de l’autre, il lui dit : « Milady Crincrin, je viens pour avoir l’honneur de vous demander la permission de voir votre fille Milady Kitty, et cela en tout bien, tout honneur sur la foi du mariage. » En achevant cette phrase, il rognait avec les dents une corne de son chapeau. La mère, honorée qu’on recherchait sa fille, répondit à ses politesses, et traînant un peu la voix, elle lui dit : « Vous flattez beaucoup fort l’honneur de notre fille, M. Dressant, mais Kitty a les talons trop bas pour vous[2]. » — « Point du tout, repartit Dressant, c’est moi, Milady Crincrin, qui les ai trop courts, et qui serai charmé d’être flatté de la considération que votre fille voudrait que je puisse être son amoureux. — Miss n’a que quatorze ans, elle est bien jeune ! — Cela n’y fait rien, Kitty est comme les jeunes poulets, elle est bonne à mettre en broche. — Cela est encore vrai, répondit la mère d’un grand sang-froid ; au reste, Kitty est digne de vous, du côté de l’honneur, elle est nette comme une perle. Jour de Dieu, il n’y a point un farthing à redire. — Je suis charmé que vous donniez un si bon témoignage de votre fille, c’est un agrément quand on peut contenter ses père et mère, cela n’est point aisé… Pourrai-je avoir l’honneur de voir Miss ? — Allez dans le grenier, elle doit y être à compter du linge, elle se sera peut-être endormie, elle est indisposée. Nous sommes aujourd’hui le 17 du mois, elle serait bien logée à la boutique du Cœur-Percé[3]. Vous entendez ce que je veux vous dire ? — Oh ! cela ne fait rien, nous la guérirons. — Ne vous pressez point au moins, M. Dressant. »

Dressant monta chez sa maîtresse ; il la trouva endormie sur un paquet de linge sale : « Qu’elle est belle ! dit-il en la voyant, c’est l’amour qui sommeille ; que celui qui a imaginé les filles avait de l’esprit ! Il en avait plus que moi ! Quoique Kitty ronfle, disons-lui de jolies choses, exprimons tout ce que nous sentons pour elle, elle ne m’entendra point, je serai plus hardi. » Dressant se déclara à sa maîtresse, jura mille et mille fois qu’il n’adorait qu’elle. Pressé du feu qui dévorait son âme, il tira la bergère par le bras, et lui dit : « Les cœurs vous viennent en dormant, belle Kitty, comme la barbe m’a poussé au menton. Voulez-vous agréer mes feux ? Je suis fol d’amour, tâchez de devenir aussi folle que moi ; quand nous serons bien fous tous deux, nous nous marierons, c’est le véritable moyen de faire des enfants fort sages. »

« Vous me surprenez, Monsieur Dressant, dit Kitty en bâillant, comment de faibles charmes comme les miens ont-ils pu rendre sensible un cœur comme le vôtre ? — Ah, Miss, vos beaux yeux, votre belle bouche, votre nez, tout cela est si parfaitement attaché ensemble que vous paraissez tout d’une pièce. Le dimanche, vous n’avez point ce vilain mouchoir qui dérobe des choses. Ah ! des choses… mais des choses… hélas !… mon cœur s’en va ! — Est-ce que vous vous trouvez mal, Monsieur Dressant ? Mes appas vous incommodent-ils ? — Non, ma chère Kitty, mais ils m’ont blessé… — Est-ce que vous devez regarder les filles de si près, le diable ne dort jamais. — Je suis terrible, Miss, vis-à-vis du beau sexe, quand je regarde une fille, j’ai l’honneur de lui faire aller mon coup d’œil tout dessus elle ; ça fait toujours que je l’aime, semblant de rien et qu’elle s’en aperçoit comme si rien n’était. »

Kitty regarda son amoureux avec complaisance et lui dit : « Milord Dressant, j’ai l’honneur d’avoir la vertu en recommandation, ne songez pas au moins à me ravir un trésor plus fertile pour les filles que les richesses de la banque…, Mais cependant est-il vrai que vous m’aimez ? — Oui, chère Kitty, je vous adore… tenez sur ma conscience et sur mon filet ». En disant ces paroles, le berger allongea la peau de son gosier, et la montra à sa maîtresse[4].

Dès qu’une fille en Angleterre a vu le filet de son amoureux, elle ne doute plus un moment de sa fidélité. L’amant, soulagé par sa déclaration, ne s’occupa que de vanter ses charmes. « Que vous êtes belle ? lui dit-il ». — Allez. Milord, je suis assez belle pour pourrir dans la terre[5]. — Vous avez beaucoup d’esprit, Miss ? — Ça vous plaît à dire : « Après vous, Milord ; il n’y a plus qu’à tirer l’échelle ». Un pareil compliment annonce toujours en Angleterre une fille bien nourrie. — « Vous avez une belle main, continua l’amoureux, vous devez avoir aussi un beau sein ; car on dit que la main fait la gorge. — Oui, j’ai le sein fort beau, mais vous me faites bien de l’honneur, j’aime mieux d’être moquée ici, que dans le parc de Saint-James, il n’y a pas tant de monde ; c’est vous, Milord Dressant qui êtes un garçon droit comme un I, un drôle bien déhanché. — Oh ! point du tout, je ne suis pas beau. — Ah ! si, vous êtes grand et beau, vos mépris, Milord, vous serviront de louanges. — Au reste, repartit Dressant, je suis prisé par une personne qui a un esprit sublime. »

Dulaurens - Imirce, ou la Fille de la nature, 1922 - Illustrations

Cette conversation se termina par la permission que l’amoureux demanda d’embrasser sa maîtresse : « Voulez-vous bien, chère Miss, m’accorder la considération de vous baiser, cela serait fort doux à mon visage. — Vous avez raison, Milord, cela ne serait point aussi dur qu’une porte ; mais, au reste, je ne suis pas la fille d’un boulanger, je n’aime pas les baisures ; ma mère veut bien qu’on me baise, elle ne veut pas qu’on me chiffonne[6] ». Sans autre défense, elle laissa prendre un baiser à son amant, accompagné de plusieurs autres.

Une plus forte preuve qu’une fille puisse donner en Angleterre de sa tendresse, c’est de se chauffer à la chemisette avec son amant et de manger la rôtie. Voici comme se font ces deux cérémonies. Pour se chauffer à la chemisette, la fille tourne sur le devant une des ouvertures de son jupon pour en former une espèce de foyer dont la chemise est le fond ; alors à la réverbération de sa chaufferette, elle échauffe comme au bain-marie, les mains de son amoureux. On prétend à Londres, que cela se passe toujours en tout bien tout honneur.

La cérémonie de la rôtie est peu différente. La fille arrange deux tranches de pain beurré sur les charbons de sa chaufferette et pour mieux conserver la chaleur, elle met la chaufferette et le ragoût sous ses jupons. Le beurre qui fond et le pain qui grille ne gâtent pas son linge, la fumée trouve une cheminée pour s’échapper ; c’est-à-dire elle passe facilement sous les jupes, où les plis laissent toujours quelques ouvertures. Cette beurrée est fort appétissante, quand elle est ainsi rôtie entre deux feux.

L’heureux Dressant, favorisé de la rôtie et des menues faveurs de la bergère, vit bientôt couronner sa flamme par un mariage secret. Le lendemain de la noce, Milady Crincrin alla de bonne heure chez les jeunes époux, questionna sa fille sur les aventures de la nuit : « Kitty, dit-elle, êtes-vous contente de votre mari ? » — « Ah ! ma chère mère, répondit la jeune femme, que l’invention de l’homme est une belle invention… je suis tout honteuse… Milord Dressant entend mieux cela qu’à ramer les choux ».

Lewis Bondon, sachant que son fils avait uni sa chair à celle d’une blanchisseuse, l’enferma chez lui ; et par le ministère de Milord Côme, écuyer tranchant des barbes de son quartier, lui fit abattre les sources jumelles de l’humanité. L’opération achevée, Bondon s’écria : « Ô mon fils Dressant vous voilà invulnérable auprès des filles de Babylone et de Covent-Garden ; vous pouvez dès aujourd’hui coucher en toute sûreté avec votre grand’mère ».

L’infortuné Dressant, ne trouvant plus d’agrément dans la ville de Londres, s’embarqua pour Constantinople, de là il passa à La Mecque, où il prit la vie des bonzes. Sa grande chasteté lui mérita les regards de Mahomet ; le prophète, pour le récompenser de sa vertu, le déclara patron des frigides. Dressant, jaloux de faire part à ses compatriotes des faveurs qu’il avait reçues du législateur des croyants, retourna à Londres, où il fit des cures prodigieuses sur les Mylords attaqués de consomption et d’impuissance. Les grâces qu’il accorda au Duc … furent la cause de sa mort. Henri VIII, instruit de la guérison de ce seigneur, fit pendre Dressant ; depuis ce temps, la majesté du peuple anglais et la croyance du peuple turc, ont toujours invoqué ce bonze merveilleux.

Voilà, dis-je à mon grand-père, l’histoire de Dressant, c’est sur cette fable que je veux établir ma fortune. La Mecque, qui fait l’obligation qu’elle a aux fables, ne se fâchera point que je gagne un peu d’argent avec la mienne. « Tu as des idées extravagantes, Xan-Xung, tu te feras des affaires ; je sais que dans le pays où tu veux aller, on fait beaucoup de plaisanteries avec les Aoulia ; mais les derviches ne veulent point qu’on se mêle de leur métier ; crains les bonzes, ces fanatiques arrangent les fagots dans cette province, il ne faut guère d’esprit pour arranger une douzaine de fagots ; c’est à cause qu’il ne faut point de génie qu’on brûle un homme d’esprit. — Il ne peut rien m’arriver de fâcheux, mon cher papa, pourvu que vous voulussiez vous prêter à notre fortune, vous défaire des manières du temps de François ier, prendre l’air modeste d’un bonze, lâcher quelques paroles édifiantes, et prêcher des contes aux Mecquains ; ils croient aux rêves du Mousti, ils pourront peut-être ajouter foi aux discours d’un homme éclairé. »

Nous partîmes pour la Mecque. Nous prîmes la route par la Bourgogne, nous nous arrêtâmes à Langres, où nous fîmes voir le merveilleux Dressant. Ma femme montrait les beautés et les agréments de l’Aoulia, mais ses charmes enchantèrent bien davantage les Langrois. Le bruit de la momie, les grâces d’Éphigénie, attirèrent une foule de spectateurs. On admirait quelque temps mon grand-père, et les yeux revenaient toujours sur Mme Xan-Xung. Phryné, Sapho, Julie, Cléopâtre, Hélène n’avaient jamais inspiré tant d’amour que ma belle compagne.

Un vieux président de Langres vint voir la momie, ébloui de la beauté de ma femme, il se sentit un homme nouveau, et la même nuit il donna à sa vieille moitié, des preuves de ses feux. La présidente, depuis dix-sept ans, n’avait eu ce cadeau. Une cure pareille fit du bruit ; Mme la présidente étourdissait la ville de la vertu du bonze Dressant. « Oui, disait-elle, j’ai éprouvé la puissante intercession et les douces influences dans la personne usée de M. le président. Il m’a fait la politesse avec la chaleur de l’âge de vingt-cinq ans ».

Nous arrivâmes quinze jours après à Beaune. Les Beaunois, qui font les maisons, les clochers et les ponts de leur ville sur les lieux vinrent à la rencontre du merveilleux Dressant, avec la bannière et le magistrat à queue. Nous fûmes harangués par le plus ancien sénateur. Voici à peu près le compliment :

« La nouvelle charrue de M. Duhamel, et les brochures imaginées par l’esprit de nouveauté pour améliorer nos terres, ne produiront rien tant que nous aurons des bras engourdis dans les cloîtres, les chapitres et sur les bancs des écoles de théologie. La découverte du merveilleux Dressant sera plus utile à la culture des terres, des femmes et des filles… » Ici l’orateur aperçut Mme Xan-Xung, fut pétrifié à l’aspect de ses charmes et ne put achever sa harangue. En rhétorique il est permis de rester court vis-à-vis d’une jolie femme. Nous entrâmes en triomphe dans la ville. Mme Xan-Xung accompagnait l’Aoulia ; sa beauté fit un effet si prodigieux sur les organes massifs des Beaunois, que toute cette savante cité fut en combustion, et cette nuit les dames éprouvèrent la bienfaisance du bonze Dressant.

Nous restâmes un mois à Beaune. Le miracle de Langres avait éclaté en France et en Suisse. Un seigneur de la Cour, le plus aimable, le plus spirituel, était alors aux Délices avec son ami le comte de Tourné, où il avait appris la guérison du vieux président. Il passa à Beaune, voulut voir le merveilleux Dressant.

Malgré les ravages des années, le Duc avait encore ce feu de l’esprit, cette politesse qui accompagne si bien l’aménité française : « Est-ce vous, Monsieur, dit-il en m’abordant, qui possédez la précieuse relique de l’Aoulia Dressant ? Est-ce du Moufti que vous la tenez ? La Mecque commence-t-elle à avoir de l’esprit ?… Je vous dirai que j’ai besoin du secours de votre bonze ; j’ai tant joué de mes pièces, que les onze mille fétiches n’y pourraient rien ; j’ai beau remuer mon imagination par le mouvement perpétuel des tableaux de mon salon, j’ai perdu de vue mon clocher, je ne vois plus cet animal si terrible aux maris, et si délicieux pour les femmes ; on est sensible à la perte d’un ami si sensible. J’enrage de quitter une aussi bonne compagnie ; celui qui a fait tant de choses devait au moins laisser celle-là à notre fantaisie. M. l’abbé de Bernis dit, dans une jolie pièce, que les lois du plaisir sont ses volontés ; la servante du curé, la belle Claudine, était à sa volonté ; il peut avoir des volontés, je n’en ai plus. Le père du docteur Pangloss que je viens de quitter assure que la perte des volontés n’est pas ce qu’il y a de mieux dans un monde possible ; et malgré la beauté de Mlle Cunégonde… à ça, montrez-moi votre relique ».

Je conduisis ce seigneur aux pieds de l’Aoulia ; quelle fut sa surprise lorsqu’il vit à son côté Mme Xan-Xung ! Le Duc se sentit à l’instant dans l’heureuse situation du président de Langres : « Oh ! oh ! dit-il, je vois de quoi il retourne, c’est Madame qui fait le miracle. J’ai vu de bien près sous mes yeux les beautés d’Allemagne, de Gênes, de l’Italie et de la France ; elles n’ont point fait sur mes sens l’impression des charmes de votre épouse ; sa conquête flatterait davantage mon cœur, que celle de Minorque, chantée par tout le royaume, et pour laquelle on a fait tant de méchants vers ».

Ma femme, avec une douce modestie, beaucoup de politesse, répondit au Duc, lui ôta l’espoir de tenter le moindre projet ; il vit qu’elle avait la faiblesse d’aimer son mari, il plaisanta avec le merveilleux Dressant ; mon grand-père prit avec lui le ton de la Cour, ils se dirent des choses les plus obligeantes. — « Que faisaient les femmes, lui demanda le Duc, à la cour de François ier ? — Elles se tracassaient pour nous, se déchiraient avec une sensibilité admirable, ne rougissaient point de leurs faiblesses, haïssaient raisonnablement leurs maris, aimaient leurs amants d’éclat, les chiens et les bagatelles. » — « Les siècles des femmes se ressemblent, dit le Duc ; et les hommes ? — Nous nous faisions cocus les uns et les autres, nous ne trouvions pas les cornes plus étranges que nos fraises et nos aiguillettes, nous débutions par les filles de la Reine, nous les quittions, nous y revenions, nous allions à la fille de joie ; et quand nous étions vieux, nous médisions les femmes. — Quelle religion aviez-vous ? — Nous aimions le Prince, nous faisions notre cour, nous ne connaissions point d’autre Dieu que le Roi ; ce n’était que par ricochet que nous songions quelquefois à celui qui a fait le ciel et la terre ; à la Cour peut-on voir un autre objet que le Roi ; au fond notre culte était bon ; au défaut de la réalité, nous adorions l’usage ».

Le Duc, en nous quittant, engagea mon épouse à lui envoyer son portrait ; nous le promîmes : « Je le placerai dans mon cabinet, il fera plus d’effet que mes machines… À propos, dit-il, en nous ramenant dans la chambre, j’ai une lettre à vous remettre de M. le comte de Tourné ; c’est un vieux seigneur, qui, dans sa vieillesse, fait encore des prodiges ; son génie ne baisse point, il durera encore longtemps ; l’esprit dans les vieillards est le thermomètre de leurs jours ». Aussitôt que le Duc fut sorti, nous lûmes la lettre du Comte et quantité d’autres de différents endroits.

LETTRE du comte de Tourné à M. Xan-Xung,
sacristain du merveilleux Dressant.
Monsieur,

« Mon bon ami le duc D…, qui vous remettra cette lettre, est précisément, dans ma position ; nous ne sommes propres lui et moi qu’à servir de tremblants aux orgues de quelque cathédrale. Le ruban d’or que j’ai aimé dans l’Ecclésiaste, est retiré. J’ai beau imiter un vieux roi, rien ne paraît. Je couche régulièrement avec deux jolies filles du Vallois imprégnées des vertus de Jean-Jacques ; c’est un remède de M. Tronchin[7] ; les pauvres enfants ont beau m’échauffer, je crois que l’organe valait mieux dans la Palestine ; les Suisses ne profitent de rien. J’aime encore l’image du plaisir, et le tableau donne des envies de le goûter, cela est aussi naturel qu’un curé d’Étampes, qui m’a écrit un sermon, de baiser sa servante. Votre reliquaire turc fera fortune ; et si je suis exaucé, je l’accréditerai chez les amis du frère Nicaise et sur tout le long du lac de Genève : j’ai été l’an dernier à la messe de minuit, j’ai fait mettre cette nouveauté dans les affiches pour la province ; je ne tarderai point d’amener les Suisses aux genoux de votre Aoulia, surtout en revenant de la messe de minuit ; vous savez que c’est à Paris la bonne messe, et celle qui fait plus d’honneur au merveilleux Dressant. »

LETTRE de Mme la Duchesse,
Monsieur,

« Je ne sais où est mon mari, depuis six mois que nous sommes unis, comme le sont ordinairement les gens du haut style, ma couche est encore immaculée. M. le Duc est réduit à la lassitude de nos jeunes seigneurs à talons rouges. Intéressez votre merveilleux Dressant que je ne veux point du miracle s’il le réveillait pour cette petite créature de l’Opéra, avec qui mon mari a dit tout son rôlet. Si votre Aoulia m’exauce, il fera fortune. Je tourne dans un grand tourbillon ; j’entraîne les femmes ; en vérité, nous avons plus besoin que jamais du secours d’un pareil fétiche. Nos mères étaient bien nourries, elles étaient grosses comme leurs esprits. Je suis femme de condition, je veux que mes gens et les Aoulia m’obéissent ; tâchez de mettre un peu de récréation dans mon ménage. Je ne sais trop comment je vous écris, je le fais un peu à bâtons rompus ; ma femme de chambre m’impatiente avec son déshabillé, où il y a du jaune ; j’en ai assez dans l’imagination. De jolies choses de ma part à votre Dressant. »

LETTRE du R. P. ANUS-SACRUM,
Recteur des Inigistes de la Marche d’Antule
.
Monsieur,

« Un jeune profès se plaint toujours de la lenteur de mes opérations ; ce patient se démène sous le travail du Dieu des jardins, vous savez l’histoire ; c’était le noble délassement des bergers orientaux. L’un de ces rustres l’apprit aux Jésuites de Memphis ; vous voyez que nous le tenons de bonne main et de la vraie source. Je n’ai que quatre-vingt-dix ans, le temps ne doit point épouvanter un Aoulia. Comme l’usage des sacristains et des moines est d’exiger de l’argent avant que les reliquaires fassent jouer leurs merveilles, puisez abondamment dans ma bourse. Je suis en société avec le P. la Valette, notre papier est connu dans l’Europe et dans l’Inde Retirerai en votre faveur sur MM. Léonci et Compagnie, à qui nous allons manquer dans quelques mois, pressez la réponse, je connais les arrangements de notre Père Général. »

LETTRE d’un Couvent de Paris.

« Nous sommes depuis trois mois chez la révérende Mère Montigny pour apprendre à coudre avec les Messieurs ; hors quelques michés qui nous viennent une fois tous les quinze jours, nous sommes sans ouvrage. Les jeunes gens, les agréables, sont anéantis comme leur grand-père, nous avons beau recourir au postillon, nous ne voyons que des becs de perroquet, et si par miracle ils… vous connaissez les œufs… on dit que cela est aujourd’hui de l’extrême bon ton. La France dégénère, Monsieur, notre jeunesse se déshonore dans toutes les guerres, nous ne voyons plus parmi elle que des impotents qui s’amusent avec leurs peignes couverts de diamants à nous peigner… Si votre merveilleux Dressant n’y met sa grâce, notre métier est perdu, nous serons forcées de faire le coup de pistolet dans la forêt de Compiègne, ou dans les environs de la Muette. Nous espérons que votre Aoulia nous écoutera favorablement, c’est la première fois que nous nous adressons aux Aoulia, les filles de notre caractère les ménagent comme les poètes et les auteurs ; cela mérite un peu de reconnaissance de leur part.

« Vos cousines,

« Les sœurs Rosette, Julie,
Fanchon et Toinette. »
LETTRE d’une Blanchisseuse des environs
des Porcherons.

« Je ne savons pas trop bien nous expliquer par l’écriture, dans l’honneur que je vous faisons de vous écrire, je le dirons tout comme une chanson par cœur de la mémoire, quand je l’avons bian retenu. J’ons l’envie de nous marier avec la corporance d’un garçon, qui n’est pas de paille : c’est un faraut en manière de luron, qui vaudrait son pesant de fin argent, s’il ne l’aviont pas trop court. Je vous dirons sur la confession, comme à un confesseur, que pour éprouver comme il ferait les affaires du ménage, je l’ons laissé aller un petit au fromage pour l’apprivoiser dans l’accoutumance : il avons été trois jours tout fin près sans attraper la jointure du Sacrement de mariage. Cela nous désolions pis que du mauvais temps, quand je séchons notre linge. Pendant que Guillot voulait nous besogner, je lui disions en manière de gouailles : Guillot, ne te blesseras-tu pas ? tu ne gagneras pas la purésie… tu n’en viendras pas à bout. Ne t’embarrasse point, me dit-il, je parlerons au Chirurgien, je ferons couper cet engin en deux ; et pour le rallonger, je ferons mettre le morceau coupé au bout de l’autre ; ils feront tenir cela proprement, peur que ça tombe, avec une emplâtre. Je voyons bien, Monsieur, que Guillot n’a point de conception dans l’esprit ni ailleurs ; car en le coupant et le rajustant au bout, cela reviendront toujours au même. En portant une chemise sale que j’avions blanchi à un Monsieur qui n’en a que deux, à cause qu’il faisiont des livres, j’entendions qu’il parlait dans la conversation, et disait à un autre qui était avec lui, que vous étiez le curé d’un Aoulia, qui dressoit autre chose itou que du linge. Je demandîmes votre adresse, et je vous écrivions en conséquence pour vous prier de faire grandir le chose à Guillot. Si vous venez à Paris, je demeurons auprès des Porcherons, je vous blanchirons pour rien deux chemises pendant trois semaines. Je suis avec le respect de l’honneur que j’ai d’être très parfaitement, votre servante, Jeanne Carlotin. »

LETTRE de Monsieur le Cadilesquer, de
la province de Lilliput
.
Monsieur,

« Je suis à la tête d’une compagnie révérée ; j’ai quinze parents ou alliés dans ce corps ; vous voyez que tous les suffrages sont dans mon bonnet carré. Je suis d’une sévérité rigoureuse à faire justice ; je ne pardonne jamais ; je suis craint de toute ma province ; et je n’ai point d’amis. La bienfaisance, qui doit tenir la balance du juge, n’est pas assise à mon côté ; le glaive seul de la loi brille dans mes mains austères, ma bouche de sang ne prononce que des sentences de mort ou des arrêts d’ostracisme : mes soins les plus vigilants sont d’arracher les palmes du génie, qui veulent croître dans les broussailles de la province de Lilliput, pour y laisser l’ivraie assoupissante du pays latin, les chardons pointus de la superstition et la mauvaise morale des jésuites : c’est en se plaignant de Jupiter que quelques honnêtes gens m’admirent ; j’étais capable de donner une nouvelle face à mon pays ; c’était à moi seul que les beaux-arts destinaient la gloire d’humaniser des peuples encore moscovites.

Ma docte éloquence, mon génie puissant, sont gâtés par mon attachement assidu pour les jésuites ; c’est moi qui, au grand étonnement de la France et de l’Europe, conserve une tête de cette hydre féconde, homicide, horrible, indomptée, monstrueuse, renaissante, terrible, tortueuse, etc., etc., qui s’élancera un jour des rives de Lilliput et fera trembler les palais des rois.

Mon attachement à cette société n’est pas connu de l’Europe ; voici, Monsieur, ce qui immortalise ma reconnaissance : j’avais une jolie femme remplie d’esprit et de vertus, je ne pus lui faire d’enfants ; j’avais deux maîtresses, je ne pus leur faire d’enfants ; je passai aux secondes noces, je n’avais point d’enfants. Les jésuites me parlèrent du bras miraculeux de saint François Régis ; je fis une neuvaine au bras, et je fis un enfant à madame la Cadilesquer. Cette faveur, que le ciel accordait aux prières d’un saint Iginiste, attache naturellement mon cœur à son ordre. J’ai encore besoin de son secours pour un fils que j’ai bonne intention de faire ; vous voyez qu’il faut ménager le bras de saint François Régis.

Voilà, Monsieur, l’origine de ma belle passion pour les jésuites. Le miracle de Langres a fait du bruit dans ma province, nous serions jaloux de mériter les faveurs de votre merveilleux Dressant, nous avons quelqu’un de nos vieux confrères qui a besoin de ce secours ; faites-nous le plaisir de transporter l’Aoulia dans notre pays ; si j’éprouve ses fécondes influences, assurez-vous que j’abandonne les jésuites à leur malheureux sort. »

Lassés de recevoir tant de lettres, nous fîmes le reste de la route incognito. Nous nous arrêtâmes seulement à Plaisance, pour nous reposer : la signora Cadenata nous donna un appartement dans son hôtel ; son mari le vieux signor Cornato-Longo reçut le même bienfait que le président de Langres.

Cinq mois après nous arrivâmes à la Mecque, le temple de tous les fétiches de l’univers, où l’on révère encore le Dieu vivant Evil-Mérodac, idole précieuse qu’une teinture sacrée a rendue respectable. Le bruit du merveilleux Dressant alla jusqu’au Moufti. Les grands fakirs s’assemblèrent chez leur chef ; nous portâmes le bonze Dressant au milieu de cette ondoyante assemblée. La beauté de madame Xan-Xung renouvela dans la personne sacrée du Moufti le miracle de Langres.

Une cabale affreuse s’était élevée contre les appas d’Éphigénie. La sultane Della-molta-grossa, la sultane Hippera-pertusa, la sultane Cacalla-madre et la sultane Bando-Banda, s’étaient liguées avec l’animosité de puissantes rivales contre la beauté de Mme Xan-Xung. La trahison fut ourdie avec adresse, les Mecquins savent se venger.

Ma femme donna le plaisir et le déplaisir à mon grand-père, Le papa, dans sa jeunesse, avait demeuré à la Mecque ; il connaissait la puissance et la force de l’imbécillité humaine ; il prit de l’humeur, le bonhomme en était plein, et sous l’idée d’être utile à l’humanité en corrigeant les hommes, il fit un discours qui ne flatta point le Moufti et les fakirs, accoutumés depuis si longtemps à la douce vapeur des encens de la superstition ; on me fit sortir de l’assemblée, on garda ma femme, dans l’espoir de tirer plus aisément, de la timidité de son sexe, de quoi nous rendre coupables.

Deux négociants français, informés de la cabale des Phrynés de la Mecque, m’attendaient à la porte pour savoir le résultat de notre audience. Ils furent agréablement surpris de me revoir et me dirent : « Fuyez, vos jours sont en danger, on n’aime point ici la vérité, on la craint plus que l’erreur ; le Moufti veut toujours avoir raison, votre femme n’a rien à appréhender, sa beauté adoucira ces tigres tondus ; M. Lionceau restera pour l’attendre, je vous conduirai chez un négociant de notre nation où vous serez en sûreté. » Je suivis le conseil de mes amis.

Lionceau vint deux heures après nous annoncer qu’Éphigénie était dans les prisons du Moufti, qu’on parlait de l’immoler au ressentiment de ses rivales. Cette nouvelle me mit dans une colère forcenée. Je voulais partir, arracher mon épouse de sa prison ; on me retint : un délire animé, une fièvre confuse, que la rage redoublait, me mirent au tombeau ; on me saigna douze fois, je fus huit jours sans connaissance et sans proférer d’autre parole que le nom d’Éphigénie.

Pendant ce temps, on procédait contre ma femme et mon grand-père ; ils furent condamnés à être brûlés. « Ô miroir de l’amour ! ô baume de l’innocence ! ô belle Éphigénie ! tes mains si délicates, faites pour porter les plus belles perles de l’Inde et les richesses du Potosi furent chargées de fers pesants ; ton front où siégeaient la décence et la pudeur, fut ceint d’un voile épais et noir ; ton sein délicieux qui effaçait la douceur des fleurs, fut couvert d’un crêpe d’auto-da-fé ; tes pieds tendres, sous lesquels germaient les roses de la volupté, furent déchirés sur le dur pavé de la Mecque. C’est ainsi, ô chère, ô malheureuse compagne, que des barbares te conduisirent au supplice. »

Arrivée au pied du bûcher, les bourreaux, sensibles aux charmes d’Éphigénie, sentirent amollir leurs cœurs d’acier. Ce fut en mouillant ses chaînes de leurs larmes qu’ils l’attachèrent avec mon grand-père au poteau fatal ; mais quelle surprise ! au moment de porter la flamme, les bourreaux frémissent d’horreur, se sauvent en se frappant la poitrine. Les spectateurs attendris de la beauté ravissante de Mme Xan-Xung criaient grâce, appelaient le Ciel à son secours, personne n’osait mettre le feu au bûcher. Un monstre digne des enfers, un bonze cruel s’avança, prit le tison fatal, et croyant le Ciel ouvert pour bénir son crime, il enflamma le bûcher. « Ô main barbare ! ô prêtre de sang ! ô la Mecque coupable ! tu détruis dans tes feux sacrilèges un être plus beau, plus parfait mille fois que les héros subalternes, que tu présentes aux hommages des peuples. Ô foudre redoutable d’un Dieu vengeur ! que fais-tu dans le sein tranquille de la clémence, où le Ciel te tient enchaînée ! brises avec éclat les fers qui te retiennent, et viens réduire en poudre une ville affreuse, où règnent l’orgueil, l’avarice, l’horreur et le sang. »

Ma santé était rétablie, lorsqu’on m’apprit le sort affreux de mon épouse et les dangers que je courrais à la Mecque. Le supplice d’Éphigénie frappa tellement mon cœur que je devins immobile. Je restai six heures dans cet état horrible, on me mit au lit, on attendait à chaque instant de me voir expirer. Le calme de la nuit me tira de l’assoupissement où j’étais, je renvoyai les personnes qui me veillaient, sous prétexte de reposer plus tranquillement ; mes fureurs me reprirent, je me levai, je sortis de la maison sans être aperçu ; je courus sur la place où l’on avait exécuté ma malheureuse épouse ; à la lueur de la lune, je vis encore l’endroit marqué de noir, je baisais mille fois ce pavé précieux, plus sacré pour moi que le Saint-Bethala.[8]

Mes larmes coulèrent tout à coup, je les mêlais avec douceur au reste des cendres d’Éphigénie, ces pleurs éteignirent mon désespoir, je sentis naître dans mon âme cette chère tristesse, que la nature accorde aux cœurs sensibles, qui, sans adoucir tout à fait nos maux, leur donne un soulagement qui rend supportables les plus affreux malheurs.

La tendresse de Xan-Xung et de Lucrèce nous faisait plaisir ; le Comte me priait de les rendre heureux. Un matin je dis au Chinois : « Votre amour pour ma fille m’est trop agréable, je vous estime et j’accorde Lucrèce à vos vœux. » Ma fille, transportée de joie, sauta à mon col, à celui de son père et de son amant. Ce dernier versa des larmes de joie et de tristesse et me dit : « Madame, que je suis heureux de voir ma passion approuvée d’une femme aussi sage que vous ; je voudrais accepter la main de Lucrèce, mais un château à une lieue de Paris met un obstacle invincible à mes désirs. » À ce propos, nous nous regardâmes les uns et les autres, nous crûmes que la tête avait tourné au petit-fils du Tonquin de la Chine. — « Es-tu fou, mon pauvre Xan-Xung ? Quel rapport y a-t-il entre ma fille et ton château auprès de Paris ? Es-tu seigneur de cette campagne ? — Hélas ! si elle m’appartenait, je mettrais dès l’instant à la porte tous les gens qui y sont. — Tu serais méchant. — Non, madame, je suis incapable de l’être. — Mais tu écartes la question ; je ne puis concevoir comment un château qui n’est point à toi peut t’empêcher de t’unir avec une fille que tu aimes ; enfin, quel est donc ce château ? — C’est le château de Bicêtre. » Nous en fûmes étonnés.

« Si l’on savait que je fusse ici, continua Xan-Xung, avant deux fois vingt-quatre heures un faquin nommé d’Émery viendrait me prendre, me claquemurerait pour la vie dans un endroit appelé le Galbanum, où quatre pieds carrés seraient mon tombeau ; du pain noir et de l’eau entretiendraient ma triste existence ; j’aurais beau crier après ma chère Lucrèce, personne ne m’entendrait dans ce sépulcre affreux des vivants ; le souvenir de mon épouse, ses traits, qui adoucissaient ma vie, seraient les bourreaux constants de mon cœur, mes pensées toujours vers Lucrèce… » Il répandit des larmes, il ne put achever.

Troublée du discours de Xang-Xung, je lui dis : « Tu as donc fait des crimes horribles ? tu as donc voulu, scélérat, attenter aux jours sacrés du Roi ? » — « Ah ? Madame, répondit-il en tremblant, vous me faites frémir, j’adore mon Roi ; un cœur comme le sien a tous les hommages de son peuple ; la Nation a assez gémi d’avoir produit un monstre, nos cœurs, plus serrés que jamais contre le sien, font un mur inaccessible que personne ne pourrait percer. Ce Monarque est si bienfaisant : qu’on examine son règne, que l’on compte les minutes de sa vie, on ne verra point un instant où notre Souverain ait fait le moindre mal à aucun de ses sujets : au contraire, plus grand mille fois que l’époux d’Alzire, que nous admirons après des crimes, Louis n’a-t-il point pardonné au scélérat qui attenta à ses jours ? — Tu me surprends, qu’as-tu donc fait ? — Vous le dirai-je, de la maculature ; j’ai dit que le Pape était trop riche pour être l’imitateur du pauvre Jésus ; que c’était le temps qui faisait la pluie ; que sainte Geneviève ne s’en embarrassait pas plus que l’Alcoran ; qu’il était honteux de laisser les moines dans la fainéantise ; que les théologiens occupés à se quereller et à brouiller l’univers, devaient aller à la charrue ; que les Capucins me faisaient peur ; que leur camisole n’était point honnête ; qu’une bonne action était préférable à l’eau bénite ou à l’eau claire ; qu’il ne fallait pas laisser les dîmes aux abbayes et aux chapitres ; qu’il était détestable de voir un pauvre curé à portion congrue réduit à trois cents livres de revenus, tandis que des moines paresseux et des chanoines oisifs retirent dix mille francs des dîmes de la cure ; que si l’Église voulait conserver du bien, il fallait qu’elle renonçât aux dîmes ; qu’elle ne pouvait en conscience prendre de deux mains… j’ai dit que les vieux auteurs n’avaient pas l’esprit ni les talents de ceux d’aujourd’hui ; les bergers anciens faisaient des contes ; que ces contes ne pouvaient passer pour des vérités ; qu’il était impossible et ridicule de me forcer à les croire ; qu’un Souverain est injuste de punir un homme à cause qu’il ne peut croire ; que ma tête n’est point organisée pour croire certaine chose, et que je n’ai jamais rien cru de ce que ma raison trouvait incompréhensible. Voilà, madame, les raisons pour lesquelles ont m’enterrerait dans le château de Sa Majesté, à une lieue de Paris. »

Étonnée encore plus des discours de Xan-Xung, je lui dis : « Que crains-tu, mon ami, tu penses comme la Cour et les gens d’esprit ; Pourquoi aurait-on l’injustice de t’enfermer. — À cause du catéchisme de Sens ; il y a des choses arrangées dans cette production, qui ne vont point avec les miennes. — As-tu fait tes ouvrages en France ? — Non, je m’en donnai de garde : les lois défendent à l’esprit humain de s’éclairer ; j’ai travaillé chez un Roi philosophe ; il permet à ses sujets d’aller en paradis par la rue Montorgueil, par la rue des mauvais Garçons, par la rue d’Enfer, et par telles rues qu’il leur plaît ; il suffit qu’ils soient justes, qu’ils aiment leur Patrie. — Si tu n’as pas fait tes livres en France, qu’appréhendes-tu ? — Le droit français ; il a le privilège d’envoyer aux galères un homme qui vend du tabac à Amsterdam, à cause que le tabac est permis en Hollande, et défendu à Paris. — Tu es bête ! il y a trop d’esprit en France pour craindre une injustice. — Malgré les petits progrès de l’esprit en France, malgré que le Ministre et le Juge qui signeront la lettre de cachet, avoueront qu’ils ont tort, je ne serai pas moins pensionnaire de Sa Majesté à Bicêtre, parce que le cathéchisme de Sens le veut ainsi. Pourquoi, dira le Ministre, Xang-Xung a-t-il écrit à deux cents lieues du Royaume des choses qui ne sont point dans un catéchisme, dont nous nous moquons ; a-t-il besoin de porter le jour de la raison dans l’esprit des gens qui croient au catéchisme de Sens ? Si les choses incompréhensibles aux hommes ne peuvent entrer dans sa tête, qu’il les croie au moins comme les charbonniers, qui ont le talent de croire ce qu’on ne peut comprendre. »

Nous calmâmes les frayeurs du Chinois, et nous avions déjà marqué le jour de son union avec Lucrèce, lorsque ma fille tomba malade. Nous consultâmes des médecins, qui ordonnèrent les eaux de Spa. Je partis avec Xang-Xung et ma fille pour cette ville, où une foule d’Anglais capricieux, de malades imaginaires, vont chercher la guérison des maux qu’ils n’ont point. En moins d’un mois nous vîmes l’inutilité de ces eaux si vantées par les ignorants. La santé de Lucrèce diminuait chaque jour.

La nature, si féconde, si libérale, aurait-elle mis dans un méchant village du pays de Liège, la source de la santé des hommes ? Les Chinois si sages, les Persans si éclairés, les Turcs si raisonnables viennent-ils puiser la santé à la fontaine du Pouhon ? Pensons mieux de la nature ? Cette mère si attentive à nos besoins, si jalouse de notre conservation, a placé dans toutes les provinces des eaux minérales propres aux habitants de chaque climat. Celles de Spa, que les médecins liégeois intéressés et ignorants ont accréditées pour guérir l’imagination de leurs malades, ou pour blanchir leur ineptie, n’ont que la vertu commune de toutes les eaux minérales du monde.

De dix malades qui vont prendre les eaux de Spa, il y en a au moins huit à qui elles sont pernicieuses ; il est de la santé que procurent ces eaux, comme des fortunes que l’on fait dans les Indes. Deux cents périssent en allant la chercher dans le nouveau monde, on n’en parle point : un seul revient chargé de richesses en Europe, son état brillant fait du bruit, et l’on conclut étourdiment que tout le monde y fait fortune. J’ai tout examiné à Spa, je n’ai vu que des sots, qui croient devenir immortels en buvant pendant un mois quelques gobelets d’une eau amère ; je n’ai rencontré que des lords, des demi-lords, qui descendaient avec empressement de leur voiture, et couraient dans la méchante cabane d’un libraire avare et vilain, pour y faire imprimer leur nom, leur surnom, avec leurs qualités primaires et successives. Que cette petite vanité de faire imprimer son surnom est imbécile.

Si les eaux de Spa ne guérissent que dans la Gazette de Liége[9], le voyage de Spa est au moins miraculeux ; l’exercice qu’il occasionne à des femmes, qui ne font que médire et jouer, allège ordinairement des tempéraments cassés d’oisiveté, ou blessés de mollesse. Sans courir à Spa, que les Anglais choisissent quelque montagne de leur île, qu’ils la fassent aplanir un peu sur les côtés, et qu’ils donnent à chaque de leurs rosbifs un tonneau vide, que le malade le roule du haut en bas, du bas en haut, dix fois le jour, cet exercice leur vaudra mieux que l’eau claire.

Spa est situé dans un bassin étroit entouré de marais, de montagnes assez hautes ; l’air resserré ne s’y renouvelle que lentement, et ce terrain bourbeux et humide ne peut être que funeste à la santé. Si les Anglais, si raisonneurs et si glorieux d’être conséquents, pesaient ces désavantages, ils iraient respirer l’air salutaire de la Touraine ; il leur en coûterait moins sur les bords charmants de Loire, où un peuple poli et élégant leur ferait les honneurs de la Nation ; ils n’auraient pas le spectacle effrayant des charbonniers liégeois et la mauvaise fumée de la houille, que l’Angleterre vient respirer une seconde fois dans le pays de Liége.

Nous vînmes à Liége, où nous restâmes deux mois ; nous tombâmes dans le temps des réjouissances qu’on faisait pour le nouveau Prince de Liége, qu’une cabale de chanoines avait préféré au Prince aimable de Saxe.

Ces fêtes annoncées avec éclat étaient des illuminations de nos villages de France. La Maison de Ville formait une décoration chinoise qui avait l’air d’une toilette de coquette. Ce colifichet fut admiré par des gens sans goût, et sifflé des connaisseurs. La façade du palais était ornée d’une foire de figures, qui égalait au moins les beautés du festin de Pierre, qu’étaient nos méchants comédiens de campagne. Il n’y manquait que les effigies de la Rapierre et de Ragotin, pour achever de donner une idée de la pompe théâtrale de ces histrions.

Le Chapitre était orné d’une porte triomphale, décorée d’un cordon de burettes et de lavabo, qui faisaient un effet singulier. L’image du nouveau suffragant de Cologne[10] en découpures, rehaussait merveilleusement ce portrait.

Les notaires, les procureurs, les huissiers et les avocats composant la Cour de l’officialité firent exécuter un feu d’artifice. Le théâtre représentait le temple de la Justice. Thémis était au centre de l’édifice, entourée de cinquante plats d’étain[11], et ces plats figuraient les avocats composant la Cour de l’Officialité. Une balustrade garnie d’oies et de dindons, représentait de loin une mue à poulets, et rendait ce spectacle singulièrement pompeux ; le tout était superbement peint au balai par un Rubens du pays.

Une pluie, qui tomba pendant deux heures, déconomisa l’artifice, dont les talents de l’artiste et l’arrangement promettaient un spectacle brillant ; l’artificier ne fut point payé, à cause que le corps honnête des Avocats de Liége prétendait que cet homme devait avoir des emplâtres contre la pluie.

Ces petites fêtes ne dissipèrent pas la mélancolie de Lucrèce. Sa maladie augmentant de plus en plus, elle rendit l’âme entre les bras de Xang-Xung. Je retournai tristement en Touraine, où Xan-Xung ne voulut point me suivre. « J’aime la France, me dit-il, Madame, et je l’aimerai toujours ; mais je n’irai point m’exposer dans un Royaume où le prix des hommes est sans valeur, et leur liberté sacrifiée au premier caprice d’un intendant ou d’un sénateur. J’ai trop à gémir de l’injustice d’un magistrat que les Jésuites ont indisposé contre moi ; mon crime est d’avoir offensé leur Ordre, que sa tendresse indigne et aveugle veut conserver malgré les cris de la religion, des mœurs et du royaume ».


FIN

  1. Cette simplicité anglaise a son mérite et fait honneur à Kitty. On observera que je ne peins dans ce morceau que la canaille anglaise ; les honnêtes gens pensent sagement et s’expriment de même dans toutes les nations.
  2. Expression anglaise qui signifie qu’elle n’est pas assez riche.
  3. Terme de convenance et de bienséance, dont se sert le beau sexe anglais pour cacher aux profanes les jours mystérieux qu’il consacre à l’amante d’Endymion.
  4. La cérémonie d’allonger, ou de prendre avec deux doigts la peau du gosier et la montrer à sa maîtresse est un serment sacré et respecté en Angleterre.
  5. Cette réflexion est de la majesté et du génie anglais qui pense toujours solidement et fortement.
  6. Ces phrases ont plus de grâce dans la majesté du langage anglais.
  7. Des moines ont fait courir le bruit que M. le Comte couche avec deux filles et un P. Capucin. Je tiens cette anecdote des Pères Carmes de l’Église française d’Amsterdam.
  8. La Sainte-Chapelle de la Mecque, où est le corps du prophète des croyants.
  9. Le plus détestable ouvrage périodique que je connaisse : chaque ordinaire fourmille de fautes contre le français ; et quand un ordinaire est sans faute, c’est qu’on a copié mot pour mot la Gazette de France et celle de La Haye.
  10. Le Révérend Évêque de Liége est suffragant de Cologne. On lui donne généreusement dans le pays l’épithète d’Altesse.
  11. On avait mis exprès des plats. C’était une idée extravagante du peintre, M. Gérard, dont la méchante moitié tient des mauvais propos sur les honnêtes gens qu’elle ne connaît point.