Imitation de Jésus-Christ/Livre 1/Chapitre 12

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Traduction par Pierre Corneille.
Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (p. 75-78).

Des utilités de l’adversité.


Il est bon quelquefois de sentir des traverses
et d’en éprouver la rigueur ;
elles rappellent l’homme au milieu de son cœur,
et peignent à ses yeux ses misères diverses :
elles lui font clairement voir
qu’il n’est qu’en exil en ce monde,
et par un prompt dégoût empêchent qu’il n’y fonde
ou son amour ou son espoir.


Il est avantageux qu’on blâme, qu’on censure
nos plus sincères actions,
qu’on prête des couleurs à nos intentions
pour en faire une fausse et honteuse peinture :
le coup de cette indignité
rabat en nous la vaine gloire,
dissipe ses vapeurs, et rend à la mémoire
le souci de l’humilité.

Cet injuste mépris dont nous couvrent les hommes
réveille un zèle languissant,
et pousse nos soupirs aux pieds du tout-puissant,
qui voit notre pensée, et sait ce que nous sommes :
la conscience en ce besoin
y cherche aussitôt son refuge,
et sa juste douleur l’appelle pour seul juge,
comme il en est le seul témoin.

Aussi l’homme devroit s’affermir en sa grâce,
s’unir à lui parfaitement,
pour n’avoir plus besoin du vain soulagement

qu’au défaut du solide à toute heure il embrasse :
il cesseroit d’avoir recours
aux consolations humaines,
si contre la rigueur de ses plus rudes peines
il voyoit un si prompt secours.

Lorsque l’âme du juste est vivement pressée
d’une imprévue affliction,
qu’elle sent les assauts de la tentation,
ou l’effort insolent d’une indigne pensée,
elle voit mieux qu’un tel appui
à sa foiblesse est nécessaire,
et que quoi qu’elle fasse, elle ne peut rien faire
ni de grand ni de bon sans lui.

Alors elle gémit, elle pleure, elle prie,
dans un destin si rigoureux ;
elle importune Dieu pour ce trépas heureux
qui la doit affranchir d’une ennuyeuse vie ;
et la soif des souverains biens,
que dans le ciel fait sa présence,
forme en elle une digne et sainte impatience
de rompre ses tristes liens.


Alors elle aperçoit combien d’inquiétudes
empoisonnent tous nos plaisirs,
combien de prompts revers troublent tous nos desirs,
combien nos amitiés trouvent d’ingratitudes,
et voit avec plus de clarté
qu’on ne rencontre point au monde
ni de solide paix, ni de douceur profonde,
ni de parfaite sûreté.