Imitation de Jésus-Christ/Livre 3/Chapitre 14

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Traduction par Pierre Corneille.
Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (p. 333-337).

De la considération des secrets jugements de Dieu, de peur que nous n’entrions en vanité pour nos bonnes actions.


Seigneur, tu fais sur moi tonner tes jugements :
tous mes os ébranlés tremblent sous leur menace ;
ma langue en est muette ; et mon cœur tout de glace
n’a plus pour s’expliquer que des frémissements.

Mon âme épouvantée à l’éclat de leur foudre
s’égare de frayeur, et s’en laisse accabler ;
tout ce qu’elle prévoit ne fait que la troubler,
et mon esprit confus ne sauroit que résoudre.

Je demeure immobile en ce mortel effroi,
et partout sous mes pas je trouve un précipice ;
je vois quel est mon crime, et quelle est ta justice,
et je sais que le ciel n’est pas pur devant toi.

Tes anges devant toi n’ont pas été sans tache,
et tu n’as rien permis à ta pitié pour eux :

étant plus criminel, serois-je plus heureux,
moi qu’à cette justice aucune ombre ne cache ?

Au plus creux de l’abîme elle a fait trébucher
ces astres si brillants de gloire et de lumière ;
et moi, Seigneur, et moi, qui ne suis que poussière,
croirai-je avec raison que je te sois plus cher ?

Les grands dévots, comme eux, font des chutes étranges :
j’ai vu dégénérer leurs plus nobles travaux,
et les sales rebuts des plus vils animaux
plaire à leur mauvais goût après le pain des anges.

La vertu la plus prête à se voir couronner,
quand ta main se retire, est aussitôt fragile ;
et toute la sagesse est comme elle inutile,
quand cette même main cesse de gouverner.

La force et la valeur trompent notre espérance,
si pour la conserver tu n’avances ton bras ;
et jamais chasteté n’est bien sûre ici-bas,
si ta protection ne fait son assurance.


Enfin si nous n’avons ton aide et ton soutien,
si tu ne nous défends, si tu ne nous regardes,
tout l’effort qu’on se fait pour être sur ses gardes
n’est qu’un effort qui gêne et qui ne sert de rien.

Le naufrage est certain si tu nous abandonnes ;
le soin de l’éviter nous fait même y courir ;
mais sitôt que ta main daigne nous secourir,
nous rentrons à la vie, et gagnons les couronnes.

Nous sommes inconstants, mais tu nous affermis ;
notre feu s’amortit, tu lui prêtes des flammes,
et les saintes ardeurs que tu rends à nos âmes
sont autant de remparts contre nos ennemis.

Qu’un plein ravalement ainsi m’est nécessaire !
Que je me dois pour moi des sentiments abjets !
Et quand je fais du bien, si quelquefois j’en fais,
le peu d’état, Seigneur, qu’il m’est permis d’en faire !

Que je dois m’abaisser, que je dois m’avilir
sous tes saints jugements, sous leurs profonds abîmes,
où je ne vois en moi qu’un néant plein de crimes,

qui tout néant qu’il est, ose s’enorgueillir !

Ô néant ! ô vrai rien ! Mais pesanteur extrême,
mais charge insupportable à qui veut s’élever !
Mer sans rive où partout chacun se peut trouver,
mais sans trouver partout qu’un néant en soi-même !

Dans un gouffre si vaste où te retires-tu,
où te peux-tu cacher, source de vaine gloire ?
Mérite, où vois-tu lieu de flatter la mémoire ?
Où va la confiance en la propre vertu ?

Tout s’abîme, Seigneur, dans cette mer profonde
que tes grands jugements ouvrent de toutes parts ;
et si tous les mondains y jetoient leurs regards,
il ne seroit jamais de vaine gloire au monde.

Que verroient-ils en eux qu’ils pussent estimer,
s’ils voyoient devant toi ce qu’est leur chair fragile ?
Comment souffriroient-ils qu’une masse d’argile
s’enflât contre la main qui vient de la former ?

Un cœur vraiment à toi ne prend jamais le change ;

et qui goûte une fois l’esprit de vérité,
qui se peut y soumettre avec sincérité,
ne sauroit plus goûter une vaine louange.

Oui, quand ta vérité l’a bien soumis à toi,
le bien qu’on dit de lui jamais ne le soulève :
qu’un monde entier le loue, un monde entier achève
d’affermir les mépris qu’il a conçus de soi.

Sitôt qu’il fixe en Dieu toute son espérance,
les éloges sur lui n’ont plus aucun pouvoir ;
il entend leurs douceurs, mais sans s’en émouvoir,
sans leur prêter jamais la moindre complaisance.

Aussi tous les flatteurs eux-mêmes ne sont rien :
ce qu’ils donnent d’encens est comme eux périssable ;
mais ta vérité seule est toujours immuable,
et seule nous conduit jusqu’au souverain bien.