Imitation de Jésus-Christ/Livre 3/Chapitre 17

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Qu’il faut nous reposer en Dieu de tout le soin de nous-mêmes.


Laisse-moi te traiter ainsi que je l’entends :
je sais ce qui t’est nécessaire ;
je juge mieux que toi de ce que tu prétends ;
encore un coup, laisse-moi faire.
Tu vois tout comme un homme, et sur tous les objets
les sentiments humains conduisent tes projets ;
souvent ta passion elle seule y préside :
tu lui remets souvent le choix de tes desirs ;
et recevant ainsi cette aveugle pour guide,
tu rencontres des maux où tu crois des plaisirs.


Ce que tu dis, Seigneur, n’est que trop véritable :
les soucis que tu prends de moi
surpassent de bien loin tous ceux dont est capable
l’amour-propre et son fol emploi.

Aussi faut-il sur toi pleinement s’en démettre,
sans se croire, sans se chercher ;
et qui n’en use ainsi ne sauroit se promettre
de faire un pas sans trébucher.

Tiens donc ma volonté sous ton ordre céleste,
droite en tout temps, ferme en tous lieux ;
laisse-moi cette grâce, et dispose du reste
comme tu jugeras le mieux.

À cela près, Seigneur, que ta main se déploie ;
je ne veux examiner rien ;
et je suis assuré que quoi qu’elle m’envoie,
tout est bon, tout est pour mon bien.

Sois béni, si tu veux que tes lumières saintes
éclairent mon entendement ;

et ne le sois pas moins, si leurs clartés éteintes
me rendent mon aveuglement.

Sois à jamais béni, si tes douces tendresses
daignent consoler mes travaux ;
et ne le sois pas moins, si tes justes rudesses
se plaisent à croître mes maux.

Ainsi tous tes souhaits se doivent concevoir,
si tu veux que je les écoute ;
ainsi tu dois, mon fils, te mettre en mon pouvoir,
si tu veux marcher dans ma route.
Tiens ton cœur prêt à tout, et d’un visage égal
accepte de ma main et le bien et le mal,
le profond déplaisir et la pleine allégresse :
sois content, pauvre et riche, et toujours satisfait,
soit que je te console, ou que je te délaisse,
bénis ma providence, et chéris-en l’effet.

Volontiers, ô mon Dieu, volontiers je captive
mes desirs sous ton saint vouloir,
et pour l’amour de toi je veux, quoi qu’il m’arrive,
souffrir tout sans m’en émouvoir.


Le succès le plus triste et le plus favorable,
le plus doux et le plus amer,
me seront tous des choix de ta main adorable,
qu’également il faut aimer.

Je les recevrai tous, sans mettre différence
entre le bon et le mauvais ;
je les aimerai tous, et ma persévérance
t’en rendra grâces à jamais.

Aux assauts du péché rends mon âme invincible ;
daigne l’en faire triompher ;
et je ne craindrai point la mort la plus terrible,
ni les puissances de l’enfer.

Pourvu que ma langueur ne soit jamais punie
par un éternel abandon,
pourvu, Seigneur, pourvu que du livre de vie
jamais tu n’effaces mon nom,

Fais pleuvoir des douleurs, fais pleuvoir des misères,
fais-en sur moi fondre un amas :
rien ne pourra me nuire, et dans les plus amères
je ne verrai que des appas.