Impressions d’Afrique/Chapitre XIV

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A. Lemerre (p. 321-346).

XIV


Stimulé par la réussite du théâtre des Incomparables, Juillard proposa une autre fondation qui devait surchauffer les esprits pour le grand jour et fournir à Chènevillot l’occasion d’exercer encore ses talents de constructeur. Il s’agissait de mettre tous les membres du club en actions et d’instituer un jeu de hasard dont le gros lot serait figuré par le futur détenteur du grand cordon de l’ordre nouveau. Le projet une fois adopté, on s’occupa sans retard de son exécution.

Cinquante passagers commencèrent par former une cagnotte de dix mille francs en versant chacun deux cents francs ; ensuite chaque membre du club se vit représenté par cent actions, simples carrés de papier revêtus de sa signature.

Toutes les actions réunies ensemble furent longuement mêlées comme des cartes à jouer, puis groupées en cinquante paquets égaux loyalement distribués un par un aux cinquante passagers.

À l’issue du gala, les dix mille francs seraient partagés entre les actionnaires de l’heureux élu porteur de l’insigne suprême du Delta ; d’ici là, les actions avaient le temps de subir toutes sortes de fluctuations, suivant les chances que semblerait offrir chacun des concurrents.

Les membres du club devaient rester étrangers à tout trafic, pour les mêmes raisons qui font interdire les paris aux jockeys.

Des intermédiaires étaient nécessaires pour régler le va-et-vient des titres entre les différents joueurs. Hounsfield, Cerjat et leurs trois commis, ayant accepté tous les cinq le rôle d’agent de change, reçurent en dépôt le montant de la cagnotte, et Chènevillot dut créer un nouvel édifice réservé aux transactions.

Au bout de quinze jours une petite Bourse en miniature, réduction exacte de celle de Paris, s’élevait en face de la scène des Incomparables ; le monument, construit en bois, donnait l’illusion complète de la pierre, grâce à une couche de peinture blanche répandue par Toresse.

Pour laisser le champ libre à l’utile bâtisse, on avait déplacé de quelques mètres vers le sud la dépouille mortelle du zouave, ainsi que la pierre tombale toujours accompagnée du panneau noir aux brillantes aquarelles.

L’originalité d’une spéculation prenant pour objet la personne même des Incomparables réclamait un langage à part, et il fut décidé que les ordres rédigés en alexandrins seraient seuls exécutables.

À six heures, le jour même de son achèvement, la Bourse ouvrit pour la première fois, et les cinq agents de change s’assirent à cinq tables placées pour eux derrière la petite colonnade. Bientôt ils lurent à haute voix une foule de bulletins qui, remis entre leurs mains par les joueurs groupés autour d’eux, contenaient des ordres d’achat et de vente écrits en piètres vers de douze pieds pleins de chevilles et d’hiatus. Une cote s’établit suivant l’importance de l’offre ou de la demande, et les actions, aussitôt payées et livrées, passèrent de main en main. Sans cesse de nouveaux bulletins affluaient sur les tables, et ce fut, pendant une heure, un trafic fabuleux et bruyant. Chaque nom précédé de l’article servait à indiquer une des valeurs. À la fin de la séance le Carmichaël valait cinquante-deux francs et le Tancrède Boucharessas deux louis, alors que le Martignon se payait vingt-huit sous et l’Olga Tcherwonenkoff soixante centimes. Le Balbet, à cause de l’exercice de tir qui promettait beaucoup, trouvait acheteur à quatorze francs, et le Luxo faisait dix-huit francs quatre-vingt-dix, grâce à l’étonnante pièce d’artifice dont on attendait d’immenses résultats.

La Bourse ferma à sept heures juste, mais à partir de cette date elle ouvrit chaque jour pendant vingt minutes, à la vive joie des spéculateurs, dont un grand nombre, sans se préoccuper du résultat final, ne songeaient qu’à faire des coups d’audace sur la hausse et la baisse, en faisant circuler dans ce but des bruits de toutes sortes. Un jour le Carmichaël baissa de neuf points à cause d’un prétendu enrouement du jeune chanteur ; le lendemain la nouvelle était reconnue fausse, et la valeur remontait brusquement de douze francs. Le Balbet subit aussi de fortes oscillations, dues à des rapports sans cesse contradictoires sur le bon fonctionnement du fusil Gras et sur le degré de conservation des cartouches.


Grâce à des leçons quotidiennes, Talou était parvenu à chanter l’Aubade de Dariccelli, en répétant une par une les mesures soufflées par Carmichaël placé auprès de lui ; l’empereur voulait maintenant revêtir la toilette féminine qui du premier coup avait excité sa convoitise, et compléter son éducation en cultivant l’art des gestes et du maintien. Sirdah traduisit le désir de son père, qui, aidé du jeune Marseillais, se para soigneusement, avec une joie d’enfant, de la robe bleue et de la perruque blonde, dont la double étrangeté ravissait son âme de poète monarque tant soit peu portée au cabotinisme.

L’empereur, ainsi costumé en cantatrice, monta sur la scène, et cette fois Carmichaël, en donnant sa leçon, décomposa lentement les divers mouvements de bras qui lui étaient familiers, tout en habituant son élève à marcher avec aisance en chassant d’un adroit coup de pied la longue traîne embarrassante. Désormais Talou étudia toujours en grand ajustement et finit par se tirer à son honneur de la tâche qu’il s’était imposée.


Une série de tableaux vivants devait être exécutée le jour du gala par la troupe des chanteurs d’opérette, assez richement pourvus de costumes et d’accessoires.

Soreau, qui avait pris l’initiative et la direction du projet, résolut de commencer par un Festin des Dieux olympiens, facile à réaliser avec les éléments disponibles d’Orphée aux Enfers.

Pour les autres groupements, Soreau s’inspira de cinq anecdotes respectivement recueillies par lui durant ses tournées à travers l’Amérique du Nord, l’Angleterre, la Russie, la Grèce et l’Italie.

En premier lieu venait un conte canadien entendu à Québec, sorte de légende enfantine dont voici le résumé.

Au bord du lac Ontario vivait un riche planteur d’origine française nommé Jouandon.

Veuf depuis peu, Jouandon reportait toute sa tendresse sur sa fille Ursule, gracieuse enfant de huit ans confiée aux soins de la dévouée Maffa, Huronne douce et prévenante qui l’avait nourrie de son lait.

Jouandon se trouvait en butte aux manœuvres d’une intrigante nommée Gervaise, qui, ayant coiffé sainte Catherine à cause de sa laideur et de sa pauvreté, s’était mis en tête d’épouser le planteur opulent.

Faible de caractère, Jouandon se laissa prendre à la comédie amoureuse habilement jouée par la mégère, qui bientôt devint sa seconde femme.

La vie fut dès lors intolérable dans le logis autrefois si paisible et si rayonnant. Gervaise avait installé dans son appartement sa sœur Agathe et ses deux frères Claude et Justin, tous trois aussi envieux qu’elle-même ; cette clique infernale faisait la loi, criant et gesticulant du matin au soir. Ursule, principalement, servait de cible aux railleries de Gervaise aidée de ses acolytes, et c’est à grand’peine que Maffa parvenait à soustraire la fillette aux mauvais traitements dont on la menaçait.

Au bout de deux ans, Jouandon mourut de consomption, miné par le chagrin et le remords, s’accusant d’avoir fait le malheur de sa fille en même temps que le sien par la déplorable union qu’il n’avait pas eu la force de rompre.

Gervaise et ses trois complices s’acharnèrent plus que jamais après la malheureuse Ursule, qu’ils espéraient faire mourir comme son père afin d’accaparer ses richesses.

Indignée, Maffa se rendit un jour auprès des guerriers de sa tribu et dépeignit la situation au vieux sorcier Nô, réputé pour son pouvoir très étendu.

Nô promit de châtier les coupables et suivit Maffa, qui le guida vers l’habitation maudite.

En longeant le lac Ontario ils aperçurent de loin Gervaise et Agathe se dirigeant vers la rive, escortées de leurs deux frères, qui portaient Ursule immobile et muette.

Les quatre monstres, mettant à profit l’absence de la nourrice, avaient bâillonné l’enfant, qu’ils venaient précipiter dans les eaux profondes du lac.

Maffa et Nô se dissimulèrent derrière un bouquet d’arbres, et le groupe arriva sur la berge sans les avoir aperçus.

Au moment où les deux frères balançaient le corps d’Ursule pour le lancer dans les flots, Nô prononça une incantation magique et sonore qui provoqua sur l’heure quatre soudaines métamorphoses.

Gervaise fut changée en ânesse et placée devant une auge pleine de son appétissant ; mais, dès qu’elle s’approchait de l’abondante pitance, une sorte de séton lui entravait subitement la mâchoire et l’empêchait de satisfaire sa fringale. Quand, lassée de ce supplice, elle voulait fuir la décevante tentation, une herse d’or se dressait devant elle, lui barrant le passage par son obstacle imprévu toujours prêt à surgir en n’importe quel point d’une enceinte strictement délimitée.

Agathe, transformée en oie, courut éperdument, pourchassée par Borée, qui soufflait sur elle à pleins poumons en la fouettant avec une rose épineuse.

Claude conserva son corps d’homme, mais on vit sa tête se muer en hure de sanglier. Trois objets de poids divers, un œuf, un gant et un fétu de paille, se mirent à sauter dans ses mains, qui, malgré elles, les lançaient continuellement en l’air pour les rattraper avec adresse. Pareil à un jongleur qui, au lieu de dompter ses babioles, se laisserait entraîner par elles, le malheureux s’enfuyait en ligne droite, subissant une sorte de vertigineuse aimantation.

Justin, métamorphosé en brochet, fut projeté dans le lac, dont il devait indéfiniment faire le tour à grande vitesse, comme un cheval lâché dans un gigantesque hippodrome.

Maffa et Nô s’étaient approchés d’Ursule pour la débarrasser de son bâillon.

Remplie de compassion et oublieuse de toute rancune, la fillette, qui avait vu s’accomplir le quadruple phénomène, voulut intercéder en faveur de ses bourreaux.

Elle demanda au sorcier un moyen de faire cesser l’enchantement, plaidant avec chaleur la cause des coupables, qui, selon elle, ne méritaient pas un éternel châtiment.

Touché par tant de bonté, Nô lui donna ce précieux renseignement : une fois l’an, au jour anniversaire et à l’heure précise de l’incantation, les quatre ensorcelés devaient se retrouver au point de la berge occupé par l’ânesse, qui seule resterait sédentaire pendant les courses vagabondes des trois errants ; cette rencontre ne durerait qu’une seconde, aucun temps d’arrêt n’étant permis aux infortunés fuyards ; si, pendant cet instant à peine appréciable, une main généreuse armée d’un engin quelconque parvenait à pêcher le brochet et à le rejeter sur la rive, le charme se romprait aussitôt, et la forme humaine serait rendue aux quatre maudits ; mais la moindre maladresse dans le geste libérateur pouvait ajourner à l’année suivante la possibilité d’une nouvelle tentative.

Ursule grava dans sa mémoire tous les détails de cette révélation et remercia Nô, qui s’en retourna seul chez les sauvages de son clan.

Un an plus tard, quelques minutes avant l’heure prescrite, Ursule monta en barque avec Maffa et guetta le brochet près de l’endroit où l’ânesse continuait à flairer inutilement son auge toujours pleine.

Soudain la fillette aperçut de loin, dans les eaux transparentes, le poisson rapide qu’elle attendait ; en même temps, de deux points opposés de l’horizon, accouraient vers le même but le jongleur à tête de sanglier et l’oie cruellement fouaillée par Borée.

Ursule immergea verticalement un large filet, en coupant le chemin suivi par le brochet, qui pénétra comme une flèche au milieu de l’engin flottant.

D’un mouvement brusque, la jeune pêcheuse voulut projeter le poisson sur la berge. Mais l’expiation, sans doute, n’était pas encore suffisante, car les mailles, bien que fines et solides, livrèrent passage au captif, qui retomba dans l’eau et reprit sa course folle.

Le jongleur et l’oie, un instant réunis près de l’ânesse, se croisèrent sans ralentir leur élan et disparurent bientôt dans des directions divergentes.

Selon toute évidence, le déboire d’Ursule était dû à une influence surnaturelle, car après l’événement aucune déchirure n’endommageait les mailles intactes du filet.

Trois nouveaux essais, séparés chaque fois par un an d’intervalle, donnèrent le même résultat négatif. Enfin, la cinquième année, Ursule eut un geste si habile et si prompt que le brochet atteignit le bord extrême de la rive sans avoir eu le temps de glisser à travers la trame emprisonnante.

Aussitôt les quatre consanguins reprirent leur forme humaine, et, terrifiés par l’éventuelle perspective d’un nouvel ensorcellement, quittèrent sans retard le pays, où nul ne les revit jamais.

En Angleterre, Soreau avait appris le fait suivant, rapporté dans ses Souvenirs sur Hændel par le comte de Corfield, ami intime du grand compositeur.

Dès 1756, Hændel, vieux et déjà privé de la vue depuis plus de quatre ans, ne sortait plus guère de son logis de Londres, où ses admirateurs venaient le visiter en foule.

Un soir, l’illustre musicien se trouvait dans sa salle de travail du premier étage, pièce vaste et somptueuse qu’il préférait à ses salons du rez-de-chaussée à cause d’un orgue magnifique adossé à l’un des panneaux.

Au milieu des vives lumières, quelques invités devisaient bruyamment, égayés par un repas copieux que leur avait offert le maître, grand amateur de chère délicate et de bon vin.

Le comte de Corfield, qui était présent, mit la conversation sur le génie de l’amphitryon, dont il vanta les chefs-d’œuvre avec l’enthousiasme le plus sincère. Les autres firent chorus, et chacun admira la puissance du don créateur et inné, que le vulgaire ne pouvait acquérir même au prix du labeur le plus acharné.

Au dire de Corfield, une phrase éclose sous un front paré de l’étincelle divine pouvait, banalement développée par un simple technicien, animer maintes pages de son souffle. Par contre, ajoutait l’orateur, un thème ordinaire, traité par le cerveau le mieux inspiré, devait fatalement conserver sa lourdeur et sa gaucherie, sans parvenir à dissimuler la marque indélébile de sa plate origine.

À ces derniers mots Hændel se récria, prétendant que, même sur un motif construit mécaniquement d’après un procédé fourni par le hasard seul, il se faisait fort d’écrire un oratorio entier digne d’être cité sur sa liste d’œuvres.

Cette assertion ayant provoqué certains murmures de doute, Hændel, animé par les libations du festin, se leva brusquement, déclarant qu’il voulait, sur l’heure et devant témoins, établir honnêtement la charpente du travail en question.

À tâtons l’illustre compositeur se dirigea vers la cheminée et sortit d’un vase ou elles se trouvaient réunies plusieurs branches de houx provenant du dernier Christmas. Il les aligna sur le marbre en attirant l’attention sur leur nombre, qui s’élevait à sept ; chaque branche devait représenter une des notes de la gamme et porter un signe quelconque propre à la faire reconnaître.

Madge, la vieille gouvernante du maître, très experte en travaux de couture, fut aussitôt mandée puis mise en demeure de fournir à l’instant même sept minces rubans de nuances différentes.

L’ingénieuse femme ne s’embarrassa pas pour si peu et, après une courte absence, rapporta sept faveurs offrant chacune l’échantillon d’une des couleurs du prisme.

Corfield, sur la prière du grand musicien, noua une faveur autour de chaque tige sans rompre la régularité de l’alignement.

Cette tâche terminée, Hændel invita les assistants à contempler un moment la gamme figurée sous leurs yeux, chacun devant s’efforcer de garder dans sa mémoire la correspondance des couleurs et des notes.

Ensuite le maître lui-même, avec son toucher prodigieusement affiné par la cécité, procéda au minutieux examen des touffes, enregistrant soigneusement dans son souvenir telle particularité créée par la disposition des feuilles ou par l’écartement des piquants.

Une fois sûr de lui, Hændel réunit les sept branches de houx dans sa main gauche et désigna la direction de sa table de travail, en chargeant Corfield de prendre avec lui la plume et l’encrier.

Sortant de la pièce, guidé par un de ses fidèles, le maître aveugle se fit conduire près de l’escalier, dont la rampe plate et blanche se prêtait fort bien à ses desseins.

Après avoir longuement mêlé les branches de houx, qui ne gardèrent plus trace de leur ordre primitif, Hændel appela Corfield, qui lui remit la plume trempée dans l’encre.

Effleurant au hasard, avec les doigts disponibles de sa main droite, une des touffes piquantes, qui pour lui avaient toutes leur personnalité individuelle reconnaissable au toucher, l’aveugle s’approcha de la rampe, sur laquelle il écrivit sans peine, en lettres ordinaires, la note indiquée par le rapide contact.

Descendant une marche en brouillant de nouveau l’épais bouquet, Hændel, par le même procédé d’attouchement purement fantaisiste, recueillit une seconde note, qu’il inscrivit un peu plus bas sur la rampe.

La descente continua ainsi, lente et régulière. À chaque marche, le maître, consciencieusement, remuait la gerbe en tous sens avant d’y chercher, du bout des doigts, la désignation de tel son inattendu aussitôt gravé en caractères suffisamment lisibles.

Les invités suivaient leur hôte pas à pas, vérifiant facilement la rectitude du travail par l’examen des faveurs diversement nuancées. Parfois, Corfield prenait la plume et la trempait dans l’encre avant de la rendre à l’aveugle.

Au bout de dix minutes, Hændel écrivit la vingt-troisième note et dévala sa dernière marche, qui le conduisit au niveau du rez-de-chaussée. Gagnant une banquette, il s’assit un moment et se reposa de son labeur en donnant à ses amis la raison déterminante qui l’avait amené à choisir un mode d’inscription aussi étrange.

Sentant sa fin prochaine, Hændel avait légué à la ville de Londres sa maison tout entière, destinée à être érigée en musée. Une grande quantité de manuscrits de curiosités et de souvenirs de toute espèce promettait déjà de rendre fort captivante la visite du home illustre. Pourtant le maître restait hanté par le désir d’augmenter sans cesse l’attrait du pèlerinage futur. C’est pourquoi, saisissant une occasion propice, il avait ce soir-là fait de la main courante en question un monument impérissable, en autographiant sur elle le thème incohérent et bizarre dont le nombre de marches primitivement ignoré venait de fixer à lui seul la longueur, ajoutant de la sorte une particularité supplémentaire au côté mécanique et voulu de la composition.

Remis par quelques instants d’immobilité, Hændel, escorté de ses amis, regagna la salle du premier, où la soirée se termina gaîment. Corfield se chargea de transcrire musicalement la phrase élaborée par le caprice du hasard, et le maître promit de suivre strictement les indications du canevas, en se réservant seulement deux libertés, d’abord celle des valeurs, puis celle du diapason, qui évoluerait sans contrainte d’une octave à l’autre.

Dès le lendemain Hændel se mit à la besogne avec l’aide d’un secrétaire habitué à écrire sous sa dictée.

La cécité n’avait nullement affaibli l’activité intellectuelle du célèbre musicien.

Traité par lui, le thème au contour fantastique prit une allure intéressante et belle, due à d’ingénieuses combinaisons de rythme et d’harmonie.

La même phrase de vingt-trois notes se reproduisant sans cesse, présentée chaque fois sous un aspect nouveau, vint constituer à elle seule le fameux oratorio Vesper, œuvre puissante et sereine dont le succès dure encore.

Soreau, en parcourant la Russie, avait pris ces notes historiques sur le czar Alexis Michaïlovitch.

Vers la fin de 1648, Alexis, presque enfant et déjà empereur depuis trois ans, laissait gouverner à leur guise ses deux favoris Plechtcheïef et Morosof, dont les injustices et les cruautés faisaient partout des mécontents.

Plechtcheïef surtout, honni de tous ceux qui l’approchaient, semait sur ses pas d’implacables rancunes.

Certain matin de décembre, une rumeur courut dans le palais : Plechtcheïef, hurlant de douleur au fond de son appartement, se tordait dans d’affreuses convulsions, les yeux en sang et l’écume à la lèvre.

Quand le czar, accompagné de son médecin, pénétra chez le favori, un spectacle terrifiant s’offrit à ses regards. Étendu sur le tapis, Plechtcheïef, les membres crispés, le visage et les mains entièrement bleus, venait de rendre le dernier soupir.

On voyait sur une table les restes du repas matinal qu’avait absorbé le défunt. Le médecin s’approcha et reconnut à l’odeur, dans quelques gouttes de liquide restées au fond d’une tasse, les traces d’un poison très violent.

Le czar, procédant à une enquête immédiate, fit comparaître tous les serviteurs de Plechtcheïef. Mais nul aveu ne put être obtenu, et, dans la suite, les perquisitions les plus minutieuses n’amenèrent aucun résultat.

Alexis employa dès lors un moyen qui devait amener le coupable à se trahir malgré lui. Au vu et au su de tous, il s’enferma seul dans sa chapelle pour prier Dieu de l’inspirer. Une heure plus tard il ouvrit la porte et manda auprès de lui les serviteurs suspectés, qui bientôt pénétrérent silencieusement dans le saint lieu.

Tourné vers un des murs, Alexis montra aux nouveaux venus un vitrail précieux dont l’admirable mosaïque transparente évoquait le Christ en croix agonisant au baisser du jour. Presque au niveau de l’horizon, le soleil, prêt à disparaître, était représenté par un disque roux parfaitement régulier.

Sur l’ordre d’Alexis, deux serviteurs détachés du groupe arrivèrent jusqu’au vitrail en escaladant le rebord de pierre suffisamment saillant. Armés de leurs couteaux, ils décollèrent les lamelles de plomb soudées à la circonférence de l’astre radieux, puis parvinrent à saisir du bout des doigts la rondelle de verre, qu’ils rapportèrent brillante et intacte pour la donner au czar.

Avant de se servir de ce bizarre objet, Alexis raconta en ces termes une vision qu’il venait d’avoir, à cette même place, dans le recueillement de la solitude :

Enfermé depuis quelques minutes, Alexis priait Dieu de lui révéler le nom du coupable, quand une clarté soudaine lui fit lever les yeux. Il vit alors, sur le vitrail maintenant incomplet, l’image de Jésus qui semblait s’animer. Les yeux du Crucifié le fixaient ardemment, et bientôt les lèvres souples et vivantes articulèrent la sentence suivante : « Détache du vitrage ce soleil qui éclaire mon supplice ; en traversant ce prisme sanctifié par mon agonie, tes regards iront foudroyer le coupable, qui, pour son châtiment, subira les effets du poison versé par sa main. » Ces mots prononcés, l’image du Christ reprit son immobilité première, et le czar, ébloui par ce miracle, pria longtemps encore pour rendre grâce au Seigneur.

Le groupe des serviteurs avait écouté ce récit sans faire un mouvement.

Alexis, désormais silencieux, porta lentement le soleil roux au niveau de ses yeux et fixa un par un, à travers le disque diaphane, les patients alignés devant lui.

C’est avec raison que le czar avait compté sur les conséquences de l’exaltation religieuse pour toucher au but, car ses paroles avaient profondément impressionné son auditoire. Tout à coup, atteint par le regard investigateur qui brillait derrière le verre coloré, un homme chancela en poussant un cri et se laissa tomber aux bras de ses camarades, les membres tordus, la face et les mains bleuies, pareil à Plechtcheïef agonisant. Le czar s’approcha du malheureux, qui avoua son crime avant d’expirer dans les plus effroyables souffrances.

La Grèce avait fourni une poétique anecdote à Soreau, qui, pendant son séjour à Athènes, profitait de ses heures de liberté pour visiter, en compagnie d’un guide, les beautés de la ville et de la campagne environnante.

Un jour, au fond du bois d’Arghyros, le guide conduisit Soreau à l’angle d’un carrefour ombrageux, en le priant d’expérimenter un écho vanté pour son étonnante pureté.

Soreau obéit et lança une série de mots ou de sons qui furent aussitôt reproduits avec une parfaite exactitude.

Le guide fit alors le récit suivant, qui donnait soudain à l’endroit un intérêt inattendu.

En 1827, idole de la Grèce entière, qui lui devait son indépendance, Canaris siégeait depuis peu au Parlement hellénique.

Certain soir d’été, l’illustre marin, accompagné de quelques intimes, errait lentement dans le bois d’Arghyros, goûtant le charme d’un prestigieux crépuscule, en parlant de l’avenir du pays, dont le bonheur constituait son unique préoccuation.

Parvenu au carrefour sonore, Canaris, qui pour la première fois hantait ces parages, reçut de l’un de ses compagnons la classique révélation du phénomène acoustique mis à l’épreuve par tous les promeneurs.

Voulant à son tour entendre la voix mystérieuse, le héros se mit à l’endroit désigné puis lança au hasard le mot « Rose ».

L’écho répéta fidèlement le vocable, mais, à la grande surprise de tous, un parfum de rose exquis et pénétrant se répandit au même instant dans les airs.

Canaris renouvela l’expérience, nommant successivement les fleurs les plus odorantes ; chaque fois la réponse claire et soudaine arrivait enveloppée dans une bouffée enivrante de l’arome correspondant.

Le lendemain, la nouvelle colportée de bouche en bouche exalta l’enthousiasme des Grecs pour leur sauveur. Selon eux la nature elle-même avait voulu honorer le triomphateur en semant sur ses pas l’âme délicate et subtile des plus merveilleux pétales.

Un fait divers plus moderne rappelait à Soreau son séjour en Italie.

Il s’agissait du prince Savellini, cleptomane incorrigible qui, malgré son immense fortune, hantait les gares de chemins de fer et en général tous les lieux encombrés par la foule, faisant chaque jour, avec la plus miraculeuse habileté, une abondante moisson de montres et de porte-monnaie.

La folie du prince le portait surtout à dévaliser les pauvres. Vêtu avec une suprême élégance et paré d’inestimables bijoux, il se rendait dans les quartiers miséreux de Rome, recherchant avec raffinement les poches les plus crasseuses pour y plonger ses mains chargées de bagues.

Arrivé un jour dans une rue mal famée, repaire de filles et de souteneurs, il avisa de loin un rassemblement qui lui fit aussitôt presser le pas.

En s’approchant il distingua trente ou quarante rôdeurs de la pire espèce, enfermant dans leur cercle attentif deux des leurs qui se battaient à coups de couteau.

Le prince crut voir un nuage qui passait devant ses yeux ; jamais pareille occasion de satisfaire son vice ne s’était jusqu’alors offerte à lui.

Ivre de joie, serrant la mâchoire pour arrêter ses dents prêtes à claquer, il fit quelques pas en chancelant sur ses jambes tremblantes, la poitrine martelée par de sourds battements de cœur qui lui coupaient la respiration.

Secondé par l’intérêt du spectacle sanglant qui captivait tous les esprits, le cleptomane put exercer son art en toute liberté, explorant avec un doigté sans pareil les poches taillées dans la toile bleue ou dans le velours à côtes.

Menues monnaies, montres grossières, blagues à tabac et babioles de toutes sortes venaient s’engloutir sans cesse au fond d’immenses cavités intérieures que le prince avait fait ouvrir dans son luxueux paletot de fourrure.

Soudain plusieurs agents, attirés par la rixe, foncèrent sur le groupe et saisirent les deux combattants, qu’ils emmenèrent au poste en même temps que le prince, dont le manège ne leur avait pas échappé.

Une perquisition faite au palais Savellini exhiba les innombrables larcins du pauvre maniaque.

Le lendemain un affreux scandale éclata dans les journaux, et le noble cleptomane devint la fable de toute l’Italie.

Aidé par Chènevillot, qui promit son concours pour l’agencement factice de tous les accessoires, Soreau s’adonna fiévreusement à la réalisation des six tableaux projetés.

Pour le Festin des Dieux, une corde noire, impossible à distinguer sur un fond de même couleur, devait suspendre Mercure dans les airs ; le maître-coq se chargerait de dresser une table richement servie.

La légende du lac Ontario demandait des travaux plus complexes. Prêtée par Olga Tcherwonenkoff, l’ânesse Mileñkaya, portant à la mâchoire les deux fragments extrêmes d’un séton illusoire, jouerait son rôle devant un son factice qui, obtenu avec de minces pellicules de papier jaune, ne lui offrirait aucune tentation dangereuse capable de révéler la fausseté de l’entrave. Soreau avait fixé son choix sur le moment précis d’une des tentatives infructueuses faites pour délivrer les ensorcelés. Stella Boucharessas représenterait la charitable Ursule s’efforçant vainement de pêcher le brochet fugitif ; auprès d’elle, Jeanne Souze, la face et les mains colorées, figurerait dans l’emploi de la fidèle Maffa. Devant l’ânesse, Soreau en Borée pourchasserait une oie extraite de la basse-cour du maître-coq ; les ailes du volatile seraient écartées par une carcasse invisible, et ses pattes, collées au plancher par un enduit tenace, garderaient une attitude de fuite rapide. Parmi les accessoires de la troupe, on trouva, pour parer le jongleur, une hure en carton de parfaite exécution ; cet ornement servait habituellement comme tête de cotillon au troisième acte de certaine opérette dont tous les personnages à la fois hantaient, à un moment donné, le bal masqué d’un richissime rastaquouère.

Pour le tableau d’Hændel écrivant, Chènevillot reçut des indications très précises de Soreau, qui avait vu de ses propres yeux, à Londres, la célèbre rampe, pieusement conservée au musée de South-Kensington.

L’apparition du czar Alexis était facile à régler, ainsi que celle de Canaris, qui ne devenait embarrassante que par l’adjonction forcée de parfums puissants et variés.

Ce dernier problème ne pouvait être résolu que par Darriand, qui, en poursuivant la découverte de ses plantes océaniennes, s’était livré à de multiples études sur toutes les senteurs végétales.

L’habile savant, projetant de nouveaux travaux pour occuper les loisirs de son voyage, s’était muni d’essences de toutes sortes, qui, mélangées avec art, pouvaient fournir les aromes les plus divers.

Caché dans la coulisse, Darriand répéterait lui-même, comme un écho, le nom des fleurs appelées, débouchant quelques secondes à l’avance tel flacon rempli d’un composé extrêmement volatil, dont les émanations iraient soudain frapper de tous côtés l’odorat des spectateurs.

Dans la scène de cleptomanie, Soteau, évoquant le prince Savellini, revêtirait un ample paletot de fourrure, qui pendant la traversée lui servait à braver sur le pont les souffles toujours vifs de la pleine mer.

Carmichaël, chargé du rôle de récitant, expliquerait en peu de mots le sujet synthétisé par chacun des six groupes.