Impressions d’Afrique/Chapitre XXIV

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A. Lemerre (p. 441-446).

XXIV


Un matin, Séil-kor faillit périr victime de son dévoûment à l’empereur. Vers dix heures, on l’apporta sanglant sur la place des Trophées pour le remettre entre les mains du docteur Leflaive.

L’accident avait eu pour cause un événement rapide et inattendu.

Quelques minutes avant, le traître Gaïz-dûh avait réussi à s’échapper. Séil-kor, témoin de ce coup d’audace, s’était lancé à la poursuite du fugitif, qu’il avait bientôt rattrapé puis saisi par le bras gauche.

Gaïz-dûh, dont la main droite serrait une arme, s’était retourné avec colère pour frapper Séil-kor à la tête ; le léger retard issu de cette brusque scène avait permis aux gardiens d’accourir et de ramener en même temps le prisonnier et le blessé.

Le docteur Leflaive pansa la plaie et promit de sauver le malade.

Dès le lendemain, tout danger de mort était complètement écarté, mais des troubles psychiques ne tardèrent pas à se manifester, déterminés par une importante lésion du cerveau. Séil-kor avait perdu la mémoire et se refusait à reconnaître aucun visage.

Darriand, en visitant le malade, vit une occasion merveilleuse d’accomplir un miracle à l’aide de ses plantes hypnotiques. Possédant plusieurs pellicules vierges de tout coloriage, il pria Bedu de peindre sur une de ces longues bandes souples et transparentes un certain nombre de scènes empruntées à la période la plus marquante de la vie de Séil-kor.

L’idylle avec Nina devait sans conteste avoir la préférence. Transporté auprès de son amie, qu’il croirait réellement présente à ses yeux, le jeune noir pourrait éprouver une émotion salutaire propre à lui rendre brusquement toutes ses facultés.

Parmi les reliques du pauvre dément on trouva une large photographie, qui, montrant Nina de face, fournit à Bedu de précieuses indications.


Ayant achevé la préparation de ses pastilles, Fuxier, sur nos instances, voulut bien compléter sa série d’expériences par l’éclosion d’une grappe de raisin dont chaque grain contiendrait un sujet différent.

On quêta de nouvelles inspirations à la ronde. Libre de régler à sa guise l’importance de la grappe, Fuxier arrêta le nombre des grains à dix et jeta son dévolu sur les thèmes suivants :

1° Un aperçu de la Gaule celtique.

2° La fameuse vision du comte Valtguire, qui aperçut en songe un démon sciant le corps de son ennemi mortel, Eudes, fils de Robert le Fort. Encouragé par ce signe, qui semblait lui promettre l’appui du ciel en vouant son adversaire à la mort et à la damnation, Valtguire, oubliant toute prudence, redoubla d’acharnement dans la campagne sanglante qu’il menait contre Eudes et ses partisans. Cette fougue lui fut fatale et devint la cause de sa capture suivie d’une immédiate décollation.

3° Une évocation de la Rome antique au temps de sa plus grande splendeur, symbolisée par les jeux du Cirque.

4° Napoléon victorieux en Espagne mais maudit par la population toujours prête à la révolte.

5° Un évangile de saint Luc relatant trois miracles accomplis par Jésus sur la progéniture des époux Guedaliël, dont l’humble cabane, illuminée par la présence du divin Maître, s’était soudain remplie d’échos radieux après avoir abrité le deuil le plus amer. Deux jours avant la céleste visite, l’aîné des enfants, jeune garçon de quinze ans, pâle et débile, était mort subitement en exerçant son métier de vannier. Étendu sur sa couche, il tenait encore dans ses doigts crispés l’antenne d’osier maniée par lui au moment fatal. Sur deux sœurs que chérissait le défunt, la première était devenue muette à la suite du saisissement causé par la vue du cadavre ; quant à la plus jeune, ce n’était qu’une pauvre infirme laide et bossue, qui ne pouvait consoler ses parents de leur double malheur. En entrant, Jésus étendit la main vers l’impressionnante aphone, qui, aussitôt guérie, chanta rapidement à plein gosier un trille sans fin semblant annoncer le retour de la joie et de l’espoir. Un second geste de la main toute-puissante, dirigée cette fois vers la couche funèbre, rendit la vie au mort, qui, reprenant sa tâche interrompue, courba puis noua dans ses doigts exercés l’antenne d’osier souple et docile. Au même moment, une nouvelle merveille se révélait aux yeux des parents éblouis : Jésus venait d’effleurer du doigt la douce infirme, brusquement embellie et redressée.

6° La ballade d’Hans le Robuste, légendaire bûcheron de la Forêt Noire, qui malgré son grand âge soulevait à lui seul sur ses épaules plus de troncs et de fagots que ses six fils réunis.

7° Un passage de l’Émile, dans lequel Jean-Jacques Rousseau décrit longuement la première impression virile ressentie par son héros à la vue d’une jeune inconnue en robe ponceau assise devant sa porte.

8° Une reproduction du tableau de Raphaël intitulé Satan blessé par l’épée de l’Ange.

Muni de tous ces matériaux, Fuxier se mit à l’œuvre, nous donnant le captivant spectacle de son étrange et patient travail.

Assis devant son cep de vigne, il fouillait le germe de la grappe future à l’aide d’instruments en acier d’une extrême finesse, ceux-là mêmes qui lui servaient pour la confection intérieure de ses pastilles.

Parfois il puisait dans une boîte minuscule différentes matières colorantes propres à s’amalgamer aux personnages lors de leur développement.

Durant des heures il poursuivait son labeur miraculeux, s’acharnant exclusivement sur l’endroit précis d’où les grains devaient surgir, dépouillés à l’avance de leurs pépins par cette terrible trituration.