Impressions d’Afrique/Texte entier

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A. Lemerre (p. np-243).
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RAYMOND ROUSSEL
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Impressions


d’Afrique



PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-33 PASSAGE CHOISEUL, 23-33

M DCCCCX

I


Vers quatre heures, ce 25 juin, tout semblait prêt pour le sacre de Talou VII, empereur du Ponukélé, roi du Drelchkaff.

Malgré le déclin du soleil, la chaleur restait accablante dans cette région de l’Afrique voisine de l’équateur, et chacun de nous se sentait lourdement incommodé par l’orageuse température, que ne modifiait aucune brise.

Devant moi s’étendait l’immense place des Trophées, située au cœur même d’Éjur, imposante capitale formée de cases sans nombre et baignée par l’océan Atlantique, dont j’entendais à ma gauche les lointains mugissements.

Le carré parfait de l’esplanade était tracé de tous côtés par une rangée de sycomores centenaires ; des armes piquées profondément dans l’écorce de chaque fût supportaient des têtes coupées, des oripeaux, des parures de toute sorte entassés là par Talou VII ou par ses ancêtres au retour de maintes triomphantes campagnes.

À ma droite, devant le point médian de la rangée d’arbres, s’élevait, semblable à un guignol géant, certain théâtre rouge, sur le fronton duquel les mots « Club des Incomparables », composant trois lignes en lettres d’argent, étaient brillamment environnés de larges rayons d’or épanouis dans toutes les directions comme autour d’un soleil.

Sur la scène, actuellement visible, une table et une chaise paraissaient destinées à un conférencier. Plusieurs portraits sans cadre épinglés à la toile de fond étaient soulignés par une étiquette explicative ainsi conçue : « Électeurs de Brandebourg ».

Plus près de moi, dans l’alignement du théâtre rouge, se dressait un large socle en bois sur lequel, debout et penché, Naïr, jeune nègre de vingt ans à peine, se livrait à un absorbant travail. À sa droite, deux piquets plantés chacun sur un angle du socle se trouvaient reliés à leur extrémité supérieure par une longue et souple ficelle, qui se courbait sous le poids de trois objets suspendus à la file et distinctement exposés comme des lots de tombola. Le premier article n’était autre qu’un chapeau melon dont la calotte noire portait ce mot : « PINCÉE » inscrit en majuscules blanchâtres ; puis venait un gant de Suède gris foncé tourné du côté de la paume et orné d’un « C » superficiellement tracé à la craie ; en dernier lieu se balançait une légère feuille de parchemin qui, chargée d’hiéroglyphes étranges, montrait comme en-tête un dessin assez grossier représentant cinq personnages volontairement ridiculisés par l’attitude générale et par l’exagération des traits.

Prisonnier sur son socle, Naïr avait le pied droit retenu par un entrelacement de cordages épais engendrant un véritable collet étroitement fixé à la solide plate-forme ; semblable à une statue vivante, il faisait des gestes lents et ponctuels en murmurant avec rapidité des suites de mots appris par cœur. Devant lui, posée sur un support de forme spéciale, une fragile pyramide faite de trois pans d’écorce soudés ensemble captivait toute son attention ; la base, tournée de son côté mais sensiblement surélevée, lui servait de métier à tisser ; sur une annexe du support, il trouvait à portée de sa main une provision de cosses de fruits extérieurement garnies d’une substance végétale grisâtre rappelant le cocon des larves prêtes à se transformer en chrysalides. En pinçant avec deux doigts un fragment de ces délicates enveloppes et en ramenant lentement sa main à lui, le jeune homme créait un lien extensible pareil aux fils de la Vierge qui, à l’époque du renouveau, s’élongent dans les bois ; ces filaments imperceptibles lui servaient à composer un ouvrage de fée subtil et complexe, car ses deux mains travaillaient avec une agilité sans pareille, croisant, nouant, enchevêtrant de toutes manières les ligaments de rêve qui s’amalgamaient gracieusement. Les phrases qu’il récitait sans voix servaient à réglementer ses manigances périlleuses et précises ; la moindre erreur pouvait causer à l’ensemble un préjudice irrémédiable, et, sans l’aide-mémoire automatique fourni par certain formulaire retenu mot à mot, Naïr n’aurait jamais atteint son but.

En bas, vers la droite, d’autres pyramides couchées au bord du piédestal, le sommet en arrière, permettaient d’apprécier l’effet du travail après son complet achèvement ; la base, debout et visible, était finement indiquée par un tissu presque inexistant, plus ténu qu’une toile d’araignée. Au fond de chaque pyramide, une fleur rouge fixée par la tige attirait puissamment le regard derrière l’imperceptible voile de la trame aérienne.

Non loin de la scène des Incomparables, à droite de l’acteur, deux piquets distants de quatre à cinq pieds supportaient un appareil en mouvement ; sur le plus proche pointait un long pivot, autour duquel une bande de parchemin jaunâtre se serrait en épais rouleau ; clouée solidement au plus éloigné, une planchette carrée posée en plate-forme servait de base à un cylindre vertical mû avec lenteur par un mécanisme d’horlogerie.

La bande jaunâtre, se déployant sans rupture d’alignement sur toute la longueur de l’intervalle, venait enlacer le cylindre, qui, tournant sur lui-même, la tirait sans cesse de son côté, au détriment du lointain pivot entraîné de force dans le mouvement giratoire.

Sur le parchemin, des groupes de guerriers sauvages, dessinés à gros traits, se succédaient dans les poses les plus diverses ; telle colonne, courant à une vitesse folle, semblait poursuivre quelque ennemi en fuite ; telle autre, embusquée derrière un talus, attendait patiemment l’occasion de se montrer ; ici, deux phalanges égales par le nombre luttaient corps à corps avec acharnement ; là, des troupes fraîches s’élançaient avec de grands gestes pour aller se jeter bravement dans une lointaine mêlée. Le défilé continuel offrait sans cesse de nouvelles surprises stratégiques grâce à la multiplicité infinie des effets obtenus.


En face de moi, à l’autre extrémité de l’esplanade, s’étendait une sorte d’autel précédé de plusieurs marches que recouvrait un moelleux tapis ; une couche de peinture blanche veinée de lignes bleuâtres donnait à l’ensemble, vu de loin, une apparence de marbre.

Sur la table sacrée, figurée par une longue planchette placée à mi-hauteur de l’édifice et cachée par un linge, on voyait un rectangle de parchemin maculé d’hiéroglyphes et mis debout près d’une épaisse burette remplie d’huile. À côté, une feuille plus grande, faite d’un fort papier de luxe, portait ce titre soigneusement tracé en gothique : « Maison régnante de Ponukélé-Drelchkaff » ; sous l’en-tête, un portrait rond, sorte de miniature finement coloriée, représentait deux jeunes Espagnoles de treize à quatorze ans coiffées de la mantille nationale ― deux sœurs jumelles à en juger par la ressemblance parfaite de leurs visages; au premier abord, l’image semblait faire partie intégrante du document ; mais à la suite d’une observation plus attentive on découvrait une étroite bande de mousseline transparente, qui, se collant à la fois sur le pourtour du disque peint et sur la surface du solide vélin, rendait aussi parfaite que possible la soudure des deux objets, en réalité indépendants l’un de l’autre ; à gauche de la double effigie, ce nom « SOUANN » s’étalait en grosses majuscules ; en dessous, le reste de la feuille était rempli par une nomenclature généalogique comprenant deux branches distinctes, parallèlement issues des deux gracieuses Ibériennes qui en formaient le suprême sommet ; une de ces lignées se terminait par le mot « Extinction », dont les caractères, presque aussi importants que ceux du titre, visaient brutalement à l’effet ; l’autre, au contraire, descendant un peu moins bas que sa voisine, semblait défier l’avenir par l’absence de toute barre d’arrêt.

Près de l’autel, vers la droite, verdissait un palmier gigantesque, dont l’admirable épanouissement attestait le grand âge ; un écriteau, accroché au tronc, présentait cette phrase commémorative : « Restauration de l’empereur Talou IV sur le trône de ses pères ». Abrité par les palmes, de côté, un pieu fiché en terre portait un œuf mollet sur la plate-forme carrée fournie par son sommet.

À gauche, pareillement distante de l’autel, une haute plante, vieille et lamentable, faisait un triste pendant au palmier resplendissant ; c’était un caoutchouc à bout de sève et presque tombé en pourriture. Une litière de branchages, posée dans son ombre, soutenait à plat le cadavre du roi nègre Yaour IX, classiquement costumé en Marguerite de Faust, avec une robe en laine rose à courte aumônière et une épaisse perruque blonde, dont les grandes nattes, passées par-dessus ses épaules, lui venaient jusqu’à mi-jambes.


Adossé à ma gauche contre la rangée de sycomores et faisant face au théâtre rouge, un bâtiment couleur de pierre rappelait en miniature la Bourse de Paris.

Entre cet édifice et l’angle nord-ouest de l’esplanade, s’alignaient plusieurs statues de grandeur naturelle.

La première évoquait un homme atteint mortellement par une arme enfoncée dans son cœur. Instinctivement les deux mains se portaient vers la blessure, pendant que les jambes fléchissaient sous le poids du corps rejeté en arrière et prêt à s’effondrer. La statue était noire et semblait, au premier coup d’œil, faite d’un seul bloc ; mais le regard, peu à peu, découvrait une foule de rainures tracées en tous sens et formant généralement de nombreux groupes parallèles. L’œuvre, en réalité, se trouvait composée uniquement d’innombrables baleines de corset coupées et fléchies suivant les besoins du modelage. Des clous à tête plate, dont la pointe devait sans doute se recourber intérieurement, soudaient entre elles ces souples lamelles qui se juxtaposaient avec art sans jamais laisser place au moindre interstice. La figure elle-même, avec tous ses détails d’expression douloureuse et angoissée, n’était faite que de tronçons bien ajustés reproduisant fidèlement la forme du nez, des lèvres, des arcades sourcilières et du globe oculaire. Le manche de l’arme plongée dans le cœur du mourant donnait une impression de grande difficulté vaincue, grâce à l’élégance de la poignée, dans laquelle on retrouvait les traces de deux ou trois baleines coupées en courts fragments arrondis comme des anneaux. Le corps musculeux, les bras crispés, les jambes nerveuses et à demi ployées, tout semblait palpiter ou souffrir, par suite du galbe saisissant et parfait donné aux invariables lamelles sombres.

Les pieds de la statue reposaient sur un véhicule très simple, dont la plate-forme basse et les quatre roues étaient fabriquées avec d’autres baleines noires ingénieusement combinées. Deux rails étroits, faits d’une substance crue, rougeâtre et gélatineuse, qui n’était autre que du mou de veau, s’alignaient sur une surface de bois noirci et donnaient, par leur modelé sinon par leur couleur, l’illusion exacte d’une portion de voie ferrée; c’est sur eux que s’adaptaient, sans les écraser, les quatre roues immobiles.

Le plancher carrossable formait la partie supérieure d’un piédestal en bois, complètement noir, dont la face principale montrait une inscription blanche conçue en ces termes : « La Mort de l’Ilote Saridakis. » En dessous, toujours en caractères neigeux, on voyait cette figure, moitié grecque moitié française, accompagnée d’une fine accolade :

D U E L { ἦστον.
ἤστην .


À côté de l’ilote un buste de penseur aux sourcils froncés portait une expression d’intense et féconde méditation. Sur le socle on lisait ce nom :

EMMANUEL KANT

Ensuite venait un groupe sculptural figurant une scène émouvante. Un cavalier à mine farouche de sbire semblait questionner une religieuse placée debout contre la porte de son couvent. Au second plan, qui se terminait en bas-relief, d’autres hommes d’armes, montés sur des chevaux bouillants, attendaient un ordre de leur chef. Sur la base, le titre suivant gravé en lettres creuses : « Le Mensonge de la Nonne Perpétue » était suivi de cette phrase interrogative : « Est-ce ici que se cachent les fugitifs ? »

Plus loin une curieuse évocation, accompagnée de ces mots explicatifs : « Le Régent s’inclinant devant Louis XV », montrait Philippe d’Orléans respectueusement courbé devant l’enfant-roi, qui, âgé d’une dizaine d’années, gardait une pose pleine de majesté naturelle et inconsciente.

Contrastant avec l’ilote, le buste et les deux sujets complexes offraient l’aspect de la terre cuite.

Norbert Montalescot, calme et vigilant, se promenait au milieu de ses œuvres, surveillant spécialement l’ilote, dont la fragilité rendait plus redoutable le contact indiscret de quelque passant.

Après la dernière statue, s’élevait une petite logette sans issues, dont les quatre parois, de largeur pareille, étaient faites d’une épaisse toile noire engendrant sans doute une obscurité absolue. Le toit, légèrement incliné suivant une pente unique, se composait d’étranges feuillets de livre, jaunis par le temps et taillés en forme de tuiles ; le texte, assez large et exclusivement anglais, était pâli ou parfois effacé, mais certaines pages, dont le haut restait visible, portaient ce titre : The Fair Maid of Perth, encore nettement tracé. Au milieu de la toiture se découpait un judas clos hermétiquement, qui, en guise de vitrage, montrait les mêmes feuillets colorés par l’usure et la vieillesse. L’ensemble de la légère couverture devait répandre au-dessous de lui une lumière jaunâtre et diffuse pleine de reposante douceur.

Une sorte d’accord, rappelant, mais en très atténué, le timbre des instruments de cuivre, s’échappait à intervalles réguliers du centre de la logette, en donnant le sentiment exact d’une respiration musicale.


Juste en face de Naïr, une pierre tombale, placée dans l’alignement de la Bourse, servait de support aux différentes pièces d’un uniforme de zouave. Un fusil et des cartouchières se joignaient à cette défroque militaire, destinée, selon toute apparence, à perpétuer pieusement la mémoire de l’enseveli.

Dressé verticalement derrière la dalle funéraire, un panneau tapissé d’étoffe noire offrait au regard une série de douze aquarelles, disposées trois par trois sur quatre rangs pareils étagés symétriquement. Grâce à la similitude des personnages, cette suite de tableaux paraissait se rattacher à quelque récit dramatique. Au-dessus de chaque image on lisait, en guise de titre, quelques mots tracés au pinceau.

Sur la première feuille, un sous-officier et une femme blonde en toilette tapageuse étaient campés au fond d’une luxueuse victoria ; ces mots « Flore et l’adjudant Lécurou » indiquaient sommairement le couple.

Ensuite venait la « Représentation de Dédale », figurée par une large scène sur laquelle un chanteur en draperies grecques semblait donner toute sa voix ; au premier rang d’une avant-scène, on retrouvait l’adjudant assis à côté de Flore, qui braquait sa lorgnette du côté de l’artiste.

Dans la « Consultation », une vieille femme vêtue d’une ample rotonde attirait l’attention de Flore sur un planisphère céleste épinglé au mur et tendait doctoralement l’index vers la constellation du Cancer.

La « Correspondance secrète », commençant une deuxième rangée d’épreuves, montrait la femme en rotonde offrant à Flore une de ces grilles spéciales qui, nécessaires pour déchiffrer certains cryptogrammes, se composent d’une simple feuille de carton bizarrement ajourée.

Le « Signal » avait pour décor la terrasse d’un café presque désert, devant lequel un zouave brun, attablé sans compagnon, désignait au garçon un large bourdon mû au faîte d’une église voisine ; en dessous, on lisait ce dialogue bref : « Garçon, qu’est-ce que cette sonnerie de cloche? — C’est le Salut. — Alors, servez-moi un arlequin. »

La « Jalousie de l’Adjudant » évoquait une cour de caserne où Lécurou, levant quatre doigts de la main droite, semblait adresser une furieuse semonce au zouave déjà vu sur l’image précédente ; la scène était brutalement accompagnée de cette phrase d’argot militaire : « Quatre crans ! »

Placée en tête de la troisième rangée, la « Rébellion du Bravo » introduisait dans l’intrigue un zouave très blond qui, refusant d’exécuter un ordre de Lécurou, répondait ce seul mot « Non ! » inscrit sous l’aquarelle.

La « Mort du Coupable », soulignée par le commandement « Joue ! », se composait d’un peloton d’exécution visant, sous les ordres de l’adjudant, le cœur du zouave aux cheveux d’or.

Dans le « Prêt usuraire », la femme en rotonde réapparaissait pour tendre plusieurs billets de banque à Flore, qui, assise devant un bureau, semblait signer quelque reconnaissance de dette.

La rangée finale débutait par la « Police au Tripot ». Cette fois, un large balcon, d’où Flore se précipitait dans le vide, laissait voir, par certaine fenêtre ouverte, une grande table à jeu, entourée de pontes fort effarés par l’arrivée intempestive de plusieurs personnages vêtus de noir.

L’avant-dernier tableau, intitulé « La Morgue », présentait de face un cadavre de femme exposé derrière un vitrage et couché sur une dalle ; au fond, une châtelaine d’argent accrochée fort en évidence se tendait sous le poids d’une montre précieuse.

Enfin, le « Soufflet fatal » terminait la série par un paysage nocturne ; dans la pénombre on voyait le zouave brun giflant l’adjudant Lécurou, tandis qu’au loin, se détachant sur une forêt de mâts, une sorte de pancarte éclairée par un puissant réverbère montrait ces trois mots : « Port de Bougie ».

Derrière moi, fournissant un pendant à l’autel, une sombre bâtisse rectangulaire de très petites dimensions avait pour façade une grille légère aux minces barreaux de bois peints en noir ; quatre détenus, deux hommes et deux femmes de race indigène, erraient silencieusement à l’intérieur de cette prison exiguë ; au-dessus de la grille, le mot « Dépôt » était inscrit en lettres rougeâtres.

À mes côtés se tenait le groupe nombreux des passagers du Lyncée, attendant debout l’apparition du défilé promis.

II


Bientôt un bruit de pas se fit entendre ; tous les regards se tournèrent vers la gauche, et par le coin sud-ouest de l’esplanade on vit s’avancer un étrange et pompeux cortège.

En tête, les trente-six fils de l’empereur, groupés par ordre de taille sur six rangs, composaient une phalange nègre présentant différents âges entre trois et quinze ans. Fogar, l’aîné de tous, placé derrière parmi les plus grands, portait dans ses bras un immense cube de bois, transformé en de à jouer par un complet badigeonnage blanc semé de rondelles creuses peintes en noir. Sur un signe de Rao, indigène chargé de surveiller l’évolution du défilé, la troupe d’enfants se mit à longer à pas lents le côté de l’esplanade occupé par la Bourse.

Après eux venaient, en séduisante théorie, les dix épouses du souverain, gracieuses Ponukéléiennes remplies d’attraits et de beauté.

Enfin, l’empereur Talou VII parut, curieusement accoutré en chanteuse de café-concert, avec sa robe bleue décolletée formant, par derrière, une longue traîne, sur laquelle le numéro « 472 » se détachait en chiffres noirs. Sa face de nègre, pleine d’une énergie sauvage, ne manquait pas d’un certain caractère, sous le contraste de sa perruque féminine aux magnifiques cheveux blonds soigneusement ondulés. Il guidait par la main sa fille Sirdah, svelte enfant de dix-huit ans dont les yeux convergents se voilaient de taies épaisses, et dont le front noir portait une envie rouge affectant la forme d’un minuscule corset étoilé de traits jaunes.

Derrière, marchaient les troupes ponukéléiennes, composées de superbes guerriers au teint d’ébène, lourdement armés sous leurs parures de plumes et d’amulettes.

Le cortège suivait peu à peu la même direction que le groupe d’enfants.

En passant devant la sépulture du zouave, Sirdah, qui sans doute avait compté ses pas, s’approcha soudain de la pierre tombale, sur laquelle ses lèvres déposèrent doucement un long baiser empreint de la plus pure tendresse. Ce pieux devoir accompli, la jeune aveugle reprit affectueusement la main de son père.

Sur le point d’atteindre l’extrémité de l’esplanade, les fils de l’empereur, dirigés par Rao, tournèrent à droite pour longer le côté nord du vaste quadrilatère ; parvenus à l’angle opposé, ils évoluèrent une seconde fois et redescendirent vers nous, tandis que le défilé, toujours alimenté à sa source par de nombreuses cohortes, suivait exactement leurs traces.

À la fin, les derniers guerriers noirs ayant fait leur entrée au moment où l’avant-garde enfantine touchait la limite sud, Rao fit dégager les abords de l’autel, et tous les nouveaux venus se massèrent en bon ordre sur les deux faces latérales, le visage tourné vers le point central de la place.

De tous côtés, une foule nègre, formée par la population d’Éjur, s’était rassemblée derrière les sycomores pour prendre sa part de l’attirant spectacle.


Toujours réunis sur six rangs, les fils de l’empereur, gagnant le milieu de l’esplanade, s’arrêtèrent face à l’autel.

Rao prit dans les bras de Fogar le monstrueux dé à jouer, qu’il balança plusieurs fois pour le jeter en l’air de toute sa force ; l’énorme cube, haut de cinquante centimètres, monta en tournoyant, masse blanche mouchetée de noir, puis, décrivant une courbe très fermée, vint rouler sur le sol avant de se poser. D’un coup d’œil, Rao lut le numéro deux sur la face supérieure, et, s’avancant vers la docile phalange, montra du doigt le second rang, qui seul demeura en place ; le reste du groupe, ramassant le dé, courut se mêler à la foule des guerriers.

Talou, à pas lents, rejoignit alors les élus que le sort venait de désigner pour lui servir de pages. Bientôt, au milieu d’un profond silence, l’empereur se dirigeait majestueusement vers l’autel, escorté des six enfants privilégiés, qui portaient à pleines mains la traîne de sa robe.

Après avoir gravi les quelques marches conduisant à la table sommairement garnie, Talou fit approcher Rao, qui tenait à deux mains, en le présentant à l’envers, le lourd manteau du sacre. L’empereur, se baissant, entra sa tête et ses bras dans trois ouvertures ménagées au milieu du tissu, dont les larges plis, en retombant, l’enveloppèrent bientôt jusqu’aux pieds.

Ainsi paré, le monarque se tourna orgueilleusement vers l’assemblée comme pour offrir à tous les regards son nouveau costume.

L’étoffe, riche et soyeuse, figurait une grande carte de l’Afrique, avec indications principales de lacs, de fleuves et de montagnes.

Le jaune pâle des terres tranchait sur le bleu nuancé de la mer, qui s’étendait de tous côtés aussi loin que l’exigeait la forme générale du vêtement.

De fines zébrures d’argent rayaient en zigzags courbes et harmonieux la surface de l’Océan, afin d’évoquer, par une sorte de schéma, la continuelle ondulation des vagues.

Seule, la moitié sud du continent était visible entre le cou et les chevilles de l’empereur.

Sur la côte occidentale, un point noir, accompagné de ce nom « Éjur », était situé près de l’embouchure d’un fleuve dont la source, assez avant dans l’est, sortait d’un massif montagneux.

Des deux côtés du vaste cours d’eau, une immense tache rouge représentait les États du tout-puissant Talou.

En manière de flatterie, l’auteur du modèle avait reculé indéfiniment les limites d’ailleurs mal connues de l’imposante contrée soumise à un seul sceptre ; le carmin éclatant, largement distribué au nord et à l’est, s’étendait au sud jusqu’à la pointe terminale, où les mots « Cap de Bonne-Espérance » s’étalaient en grosses lettres noires.

Au bout d’un moment, Talou se retourna vers l’autel ; dans son dos, l’autre portion de l’étole montrait la partie nord de l’Afrique tombant à l’envers au milieu du même encadrement maritime.

La minute solennelle approchait.

Le monarque, d’une voix forte, commença la lecture du texte indigène tracé à l’aide d’hiéroglyphes sur la feuille de parchemin dressée au milieu de la table étroite.

C’était une sorte de bulle par laquelle, en vertu de son pouvoir religieux, Talou, déjà empereur du Ponukélé, se sacrait lui-même roi du Drelchkaff.

La proclamation achevée, le souverain prit la burette destinée à figurer la sainte ampoule, et, se plaçant de profil, répandit de l’huile sur l’extrémité de sa main, pour se graisser ensuite le front avec le bout des doigts.

Il remit aussitôt le flacon à son poste, et, descendant les degrés de l’autel, atteignit en quelques pas la litière de feuillage ombragée par le caoutchouc. Là, le pied posé sur le cadavre d’Yaour, il poussa un long soupir de joie, levant triomphalement la tête comme pour humilier devant tous la dépouille du défunt roi.

En revenant après cet acte orgueilleux, il rendit à Rao l’épais manteau promptement enlevé.

Escorté de ses six fils qui, de nouveau, soulevaient sa traîne, il marcha lentement dans notre direction, puis tourna vers le théâtre des Incomparables pour se ranger devant la foule.


À ce moment les épouses de l’empereur s’avancèrent jusqu’au milieu de l’esplanade.

Rao les rejoignit bientôt, chargé d’une lourde terrine qu’il posa sur le sol parmi elles.

Les dix jeunes femmes s’affalèrent ensemble autour du récipient, plein d’un épais aliment noirâtre qu’elles mangèrent avec appétit en employant la main pour le monter jusqu’à leurs lèvres.

Au bout de quelques minutes, la terrine, entièrement vide, fut remportée par Rao, et les négresses, rassasiées, se mirent en place pour la Luenn’chétuz, danse religieuse qui, fort en honneur dans le pays, était spécialement réservée aux grandes solennités.

Elles commencèrent par quelques lentes évolutions mêlées de mouvements souples et onduleux.

De temps à autre elles laissaient échapper par leur bouche, largement ouverte, de formidables renvois qui, bientôt, se multiplièrent avec une prodigieuse rapidité. Au lieu de dissimuler ces bruits répugnants, elles les faisaient épanouir avec force, paraissant rivaliser par l’éclat et la sonorité à obtenir.

Ce chœur général accompagnant, en guise de musique, la pavane calme et gracieuse, nous révéla les vertus toutes particulières de la substance inconnue qu’elles venaient d’absorber.

Peu à peu la danse s’anima et prit un caractère fantastique, tandis que les renvois, en un puissant crescendo, augmentaient sans cesse leur fréquence et leur intensité.

Il y eut un moment d’impressionnante apogée, durant lequel les bruits secs et assourdissants rythmaient une diabolique sarabande ; les ballerines fiévreuses, échevelées, secouées par leurs terribles rots ainsi que par des coups de poing, se croisaient, se poursuivaient, se contorsionnaient en tous sens, comme prises de vertigineux délire.

Puis tout se calma progressivement, et, après un long diminuendo, le ballet s’acheva sur un groupement d’apothéose, souligné par un accord final éternisé en point d'orgue.

Bientôt, les jeunes femmes, encore agitées par des hoquets tardifs, regagnèrent à pas lents leur place primitive.


Pendant l’exécution de la Luenn’chétuz, Rao s’était dirigé vers le côté sud de l’esplanade pour ouvrir la prison à un groupe de race noire comprenant une femme et deux hommes.

Maintenant une recluse seule errait encore derrière la grille épaisse.

Rao, se frayant un passage au milieu de nous, conduisit jusqu’à l’endroit piétiné par la danse les trois nouveaux venus, dont les mains étaient liées en avant.

Un silence angoissé pesait sur l’assemblée entière, émue par l’attente des supplices qu’allait subir le trio d’entravés.

Rao prit à sa ceinture une forte hache, dont la lame, bien affûtée, était faire en un bois étrange, aussi dur que le fer.

Plusieurs esclaves venaient de se joindre à lui pour l’assister dans sa besogne de bourreau.

Maintenu par eux, le traître Gaïz-dûh fut enjoint de s’agenouiller, la tête baissée, pendant que les deux autres condamnés demeuraient immobiles.

À deux mains Rao brandit sa hache et, par trois fois, frappa la nuque du traître. Au dernier coup la tête roula sur le sol.

L’emplacement était resté indemne de toute éclaboussure rouge, à cause du curieux bois tranchant qui, en pénétrant dans les chairs, produisait un effet d’immédiate coagulation sanguine, tout en aspirant les premières gouttes dont l’effusion ne pouvait être évitée.

Le chef et le tronc offraient sur leur partie sectionnée l’aspect écarlate et solide de certaines pièces de boucherie.

On pensait malgré soi à ces mannequins de féerie qui, habilement substitués à l’acteur grâce au double fond de quelque meuble, sont proprement découpés sur la scène en tronçons pourvus à l’avance d’un trompe-l’œil sanguinolent. Ici, la réalité du cadavre rendait impressionnante cette rougeur compacte habituellement due à l’art d’un pinceau.

Les esclaves emportèrent les restes de Gaïz-dûh, ainsi que la hache légèrement maculée.

Ils revinrent bientôt déposer devant Rao un brasier ardent où rougissaient, par la pointe, deux longues tiges en fer emmanchées dans de grossières poignées de bois.

Mossem, le deuxième condamné, fut agenouillé face à l’autel, la plante des pieds bien exposée et l’ongle des orteils touchant le sol.

Rao prit des mains d’un esclave certain rouleau de parchemin qu’il déploya largement ; c’était le faux acte mortuaire de Sirdah, tracé jadis par Mossem.

À l’aide d’une immense palme, un noir activait sans cesse le foyer, plein de vigueur et d’éclat.

Plaçant un genou en terre derrière le patient et tenant le parchemin dans sa main gauche, Rao saisit dans le brasier une tige brûlante dont il appuya la pointe sur l’un des talons offerts à sa vue.

La chair crépita, et Mossem, agrippé par les esclaves, se tordit de douleur.

Inexorable, Rao poursuivit sa tâche. C’était le texte même du parchemin qu’il copiait servilement sur le pied du faussaire.

Parfois il remettait dans le foyer la tige en service, pour prendre sa pareille, toute rutilante au sortir des braises.

Quand la plante gauche fut entièrement couverte d’hiéroglyphes, Rao continua l’opération sur le pied droit, employant toujours à tour de rôle les deux pointes de fer rouge promptes à se refroidir.

Mossem, étouffant de sourds rugissements, faisait de monstrueux efforts pour se soustraire à la torture.

Lorsque enfin l’acte mensonger fut recopié jusqu’au dernier signe, Rao, se relevant, ordonna aux esclaves de lâcher Mossem, qui, pris de convulsions terribles, expira sous nos yeux, terrassé par son long supplice.

Le corps fut emmené, ainsi que le parchemin et le brasier.

Revenus à leur poste, les esclaves s’emparèrent de Rul, Ponukéléienne étrangement belle, seule survivante de l’infortuné trio. La condamnée, dont les cheveux montraient de longues épingles d’or piquées en étoile, portait au-dessus de son pagne un corset de velours rouge à demi dechiré ; cet ensemble offrait une frappante ressemblance avec la marque bizarre inscrite au front de Sirdah.

Agenouillée dans le même sens que Mossem, l’orgueilleuse Rul tenta en vain une résistance désespérée.

Rao enleva de la chevelure une des épingles d’or, puis en appliqua perpendiculairement la pointe sur le dos de la patiente, choisissant, à droite, la rondelle de peau visible derrière le premier œillet du corset rouge au lacet noueux et usé ; puis, d’une poussée lente et régulière, il enfonça la tige aiguë, qui pénétra profondément dans la chair.

Aux cris provoqués par l’effroyable piqûre, Sirdah, reconnaissant la voix de sa mère, se jeta aux pieds de Talou pour implorer la clémence souveraine.

Aussitôt, comme pour prendre des ordres inattendus, Rao se tourna vers l’empereur, qui, d’un geste inflexible, lui commanda la continuation du supplice.

Une nouvelle épingle, prise dans les tresses noires, fut plantée dans le second œillet, et peu à peu la rangée entière se hérissa de brillantes tiges d’or ; recommencée à gauche, l’opération acheva de dégarnir la chevelure en comblant successivement toutes les rondelles à lacet.

Depuis un moment la malheureuse ne criait plus ; une des pointes, en atteignant le cœur, avait déterminé la mort.

Le cadavre, brusquement appréhendé, disparut comme les deux autres.


Relevant Sirdah muette et angoissée, Talou se dirigea vers les statues alignées près de la Bourse. Les guerriers s’écartèrent pour laisser le champ libre, et, promptement rejoint par notre groupe, l’empereur fit un signe à Norbert, qui, s’approchant de la logette, appela sa sœur à haute voix.

Bientôt le judas pratiqué dans la toiture se souleva lentement pour se rabattre en arrière, poussé de l’intérieur par la main fine de Louise Montalescot, qui, apparaissant par l’ouverture béante, semblait se hisser progressivement sur les degrés d’une échelle.

Soudain elle s’arrêta, émergeant à mi-corps, puis se tourna en face de nous. Elle était fort belle dans son travestissement d’officier, avec ses longues boucles blondes qui s’échappaient librement d’un étroit bonnet de police incliné sur l’oreille.

Son dolman bleu, moulant sa taille superbe, était orné, sur la droite, d’aiguillettes d’or fines et brillantes ; c’est de là que partait le discret accord entendu jusqu’alors à travers les parois de la logette et produit par la respiration même de la jeune femme grâce à une communication chirurgicale établie entre la base du poumon et l’ensemble des ganses recourbées servant à dissimuler de souples tubes libres et sonores. Les ferrets dorés, pendus au bout des aiguillettes comme des poids gracieusement allongés, étaient creux et munis intérieurement d’une lamelle vibrante. À chaque contraction du poumon une partie de l’air expiré passait par les conduits multiples et, mettant les lamelles en mouvement, provoquait une harmonieuse résonance.

Une pie apprivoisée se tenait, immobile, sur l’épaule gauche de la séduisante prisonnière.

Tout à coup, Louise aperçut le corps d’Yaour, toujours allongé dans sa robe de Gretchen à l’ombre du caoutchouc caduc. Une violente émotion se peignit sur ses traits, et, cachant ses yeux dans sa main, elle pleura nerveusement, la poitrine secouée par d’affreux sanglots qui accentuaient, en les précipitant, les accords de ses aiguillettes.

Talou, impatienté, prononça sévèrement quelques mots inintelligibles qui rappelèrent à l’ordre la malheureuse jeune femme.

Refrénant ses douloureuses angoisses, elle tendit sa main droite vers la pie, dont les deux pattes se posèrent avec empressement sur l’index brusquement offert.

D’un geste large, Louise allongea son bras comme pour lancer l’oiseau, qui, prenant son vol, vint s’abattre sur le sable, devant la statue de l’ilote.

Deux ouvertures à peine appréciables et distantes de plus d’un mètre étaient percées presque à ras de terre dans la face visible du socle noir.

La pie s’approcha de l’ouverture la plus lointaine, dans laquelle son bec pénétra subitement pour faire jouer quelque ressort intérieur.

Aussitôt, la plate-forme carrossable se mit à basculer lentement, s’enfonçant à gauche dans l’intérieur du socle pour s’élever a droite au-dessus de son niveau habituel.

L’équilibre étant rompu, le véhicule chargé de la statue tragique se déplaça doucement sur les rails gélatineux, qui présentaient maintenant une pente assez sensible. Les quatre roues en lamelles noires se trouvaient préservées de tout déraillement par une bordure intérieure qui dépassait un peu leur jante solidement maintenue sur la voie.

Parvenu au bas de la courte descente, le wagonnet fut arrêté soudain par le bord du socle.

Pendant les quelques secondes consacrées au trajet, la pie, en sautillant, s’était transportée devant l’autre ouverture, au sein de laquelle son bec disparut vivement.

À la suite d’un déclenchement nouveau, le mouvement de bascule s’effectua en sens inverse. Le véhicule, hissé progressivement, ― puis entraîné vers la droite par son propre poids, ― roula sans aucun moteur sur la voie silencieuse et vint buter contre le bord opposé du socle, dont la paroi se dressait maintenant comme un obstacle devant la plate-forme descendue.

Le va-et-vient se reproduisit plusieurs fois, grâce à la manœuvre de la pie qui oscillait sans cesse d’une ouverture à l’autre. La statue de l’ilote restait soudée au véhicule, dont elle suivait tous les voyages, et l’ensemble était d’une légèreté telle que les rails, malgré leur inconsistance, n’offraient aucune trace d’aplatissement ni de cassure.

Talou voyait avec émerveillement le succès de la périlleuse expérience qu’il avait imaginée lui-même sans la croire réalisable.

La pie cessa d’elle-même son manège et atteignit en quelques coups d’ailes le buste d’Emmanuel Kant ; au sommet du support, pointait, à gauche, un petit perchoir sur lequel l’oiseau vint se poser.

Aussitôt, un puissant éclairage illumina l’intérieur du crâne, dont les parois, excessivement minces à partir de la ligne des sourcils, étaient douées d’une parfaite transparence.

On devinait la présence d’une foule de réflecteurs orientés en tous sens, tant les rayons ardents, figurant les flammes du génie, s’échappaient avec violence du foyer incandescent.

Souvent, la pie s’envolait pour redescendre immédiatement sur son perchoir, éteignant et rallumant sans cesse la calotte cranienne, qui seule brillait de mille feux, pendant que la figure, les oreilles et la nuque demeuraient obscures.

À chaque pesée il semblait qu’une idée transcendante naissait dans le cerveau soudain éblouissant du penseur.

Abandonnant le buste, l’oiseau s’abattit sur le large socle consacré au groupe de sbires ; ici, ce fut de nouveau le bec fureteur qui, introduit cette fois dans un mince boyau vertical, actionna certain mécanisme invisible et délicat.

À cette question : « Est-ce ici que se cachent les fugitifs ? » la nonne postée devant son couvent répondait : « Non » avec persistance, balançant la tête de droite et de gauche après chaque profond coup de bec donné par le volatile qui semblait picorer.

La pie toucha enfin la plate-forme, unie comme un plancher, sur laquelle s’élevaient les deux dernières statues ; la place choisie par l’intelligente bête représentait une fine rosace, qui s’enfonça d’un demi-pouce sous sa légère surcharge.

À l’instant même, le régent se courba plus profondément encore devant Louis XV, que cette politesse laissait impassible.

L’oiseau, bondissant sur place, détermina plusieurs saluts cérémonieux, puis regagna, en voletant, l’épaule de sa maîtresse.

Après un long regard jeté vers Yaour, Louise redescendit dans l’intérieur de la logette et ferma vivement le judas, comme pressée de se remettre à quelque mystérieuse besogne.

III


La première partie de la séance avait pris fin, et le gala des Incomparables pouvait maintenant s’ouvrir.

Auparavant, une suprême séance de spéculation allait avoir lieu.

Les guerriers noirs s’écartèrent davantage pour dégager les abords de la Bourse, autour de laquelle vinrent se grouper les passagers du Lyncée.

Cinq agents de change, figurés par les banquiers associés Hounsfield et Cerjat assistés de leurs trois commis, occupèrent cinq tables disposées sous la colonnade du bâtiment, et bientôt énoncèrent tout haut des ordres rimés que les passagers leur confiaient sans cesse.

Les valeurs étaient désignées par les noms mêmes des Incomparables, représentés chacun par cent actions qui montaient ou baissaient suivant les pronostics personnels des joueurs sur le résultat du concours. Toutes les transactions se réglaient comptant, en billets de banque ou en espèces sonnantes.

Pendant un quart d’heure les cinq intermédiaires hurlèrent sans trêve de piteux alexandrins, que les spéculateurs, d’après les fluctuations de la cote, improvisaient hâtivement à grands renforts de chevilles.

Enfin Hounsfield et Cerjat marquèrent en se levant la fin du trafic, puis descendirent, suivis de leurs trois commis, pour se mêler en même temps que moi à la foule des joueurs, qui revint se masser sur son ancienne place, le dos tourné à la prison.

Les guerriers noirs se rangèrent de nouveau dans leur ordre primitif, évitant toutefois, sur injonction de Rao, les entours immédiats de la Bourse, propres à fournir un passage utilisable.


La représentation de gala commença.

D’abord les quatre frères Boucharessas firent leur apparition, tous revêtus de la même tenue d’acrobate, composée d’un maillot rose et d’un caleçon de velours noir.

Les deux aînés, Hector et Tommy, adolescents pleins de souple vigueur, portaient chacun dans un solide tambourin six balles de caoutchouc foncé ; ils marchèrent en sens contraire et bientôt se firent face, arrêtés sur deux points fort distants.

Soudain, poussant un léger cri en guise de signal, Hector, placé devant notre groupe, se servit de son tambourin pour lancer, une par une, ses six balles à toute volée.

En même temps que lui, Tommy, debout au pied de l’autel, venait de projeter successivement, avec son disque résonnant tenu dans la main gauche, tous ses projectiles de caoutchouc, qui se croisèrent avec ceux de son frère.

Ce premier travail accompli, chaque jongleur se mit à repousser individuellement les balles de son vis-à-vis, effectuant un continuel échange qui se prolongea ensuite sans interruption. Les tambourins vibraient simultanément, et les douze projectiles formaient une sorte d’arche allongée toujours en mouvement.

Grâce à la parfaite similitude de leurs gestes, jointe à une grande ressemblance d’aspect, les deux frères, dont l’un était gaucher, donnaient l’illusion de quelque sujet unique reflété par un miroir.

Pendant plusieurs minutes le tour de force réussit avec une précision mathématique. Enfin, à la suite d’un nouveau signal, chaque joueur reçut, dans la partie creuse de son tambourin retourné, la moitié des projectiles, dont le va-et-vient cessa brusquement.

Aussitôt Marius Boucharessas, gamin de dix ans à mine éveillée, s’avança en courant pendant que ses deux aînés se retiraient à l’écart.

L’enfant portait dans ses bras, sur ses épaules et jusqu’au sommet de sa tête, une collection de jeunes chats ayant tous au cou un ruban rouge ou vert.

Avec l’extrémité de son talon, il traça sur le sable, parallèlement au côté occupé par la Bourse, deux lignes distantes de douze ou quinze mètres, et les chats, sautant d’eux-mêmes jusqu’à terre, vinrent se poster en deux camps égaux derrière ces limites conventionnelles. Rubans verts d’une part, rubans rouges de l’autre, se trouvaient ainsi alignés face à face sans aucun mélange.

Sur un signe de Marius, les gracieux félins commencèrent une joyeuse partie de barres.

Pour engager, un des verts s’avança jusqu’au camp des rouges et toucha trois fois, du bout de ses griffes à peine sorties, la patte que lui tendait un de ses adversaires ; au dernier coup il se sauva rapidement, filé de près par le rouge, qui cherchait à le rattraper.

À cet instant, un nouveau vert fonça sur le poursuivant, qui, obligé de rebrousser chemin, fut bientôt soutenu par un de ses partenaires ; ce dernier prit barre sur le second vert, forcé de fuir à son tour.

Le même manège se répéta plusieurs fois, jusqu’au moment où un rouge, parvenant à frapper un vert avec sa patte, poussa un miaulement victorieux.

La partie s’arrêta, et le prisonnier vert, gagnant le territoire ennemi, fit trois pas du côté de son camp, pour garder ensuite une complète immobilité.

Le chat auquel revenait l’honneur de la capture alla au camp des verts et engagea de nouveau, en assénant trois coups secs sur une patte tendue, largement offerte.

Dès lors les poursuites alternatives recommencèrent avec entrain, pour aboutir à la prise d’un rouge, qui docilement s’immobilisa devant le camp adverse.

Vif et captivant, le jeu continua sans nulle infraction aux règles. Les prisonniers, s’accumulant sur deux rangées symétriques, voyaient parfois leur nombre diminuer grâce à quelque délivrance due au contact habile d’un partenaire. Tel coureur alerte, en atteignant sans encombre le camp opposé au sien, devenait imprenable pendant son séjour au delà du trait glorieusement franchi.

Finalement la foule des prisonniers verts devint si considérable que Marius, d’une voix impérieuse, décréta la victoire du camp rouge.

Les chats, sans tarder, revinrent tous près de l’enfant, puis grimpèrent le long de son corps, pour reprendre les places qu’ils occupaient à l’arrivée.

Marius en s’éloignant fut remplacé par Bob, le dernier des frères, ravissant blondin de quatre ans aux grands yeux bleus et aux longs cheveux bouclés.

Avec une maîtrise inouïe et un talent d’une miraculeuse précocité, le charmant bambin commença une série d’imitations accompagnées de gestes éloquents ; bruits divers d’un train qui s’ébranle, cris de tous les animaux domestiques, grincements de la scie sur une pierre de taille, saut brusque d’un bouchon de champagne, glouglou d’un liquide versé, fanfares du cor de chasse, solo de violon, chant plaintif de violoncelle, formaient un répertoire étourdissant pouvant donner, à qui fermait un moment les yeux, l’illusion complète de la réalité.

L’enfant prodige prit congé de la foule pour rejoindre Marius, Hector et Tommy.

Bientôt les quatre frères s’écartèrent pour livrer passage à leur sœur Stella, charmante adolescente de quatorze ans, qui, déguisée en Fortune, parut debout au sommet d’une roue mince continuellement mobile sous ses pieds.

La jeune fille se mit à évoluer en tous sens, élançant du bout de chaque semelle, au moyen de sauts ininterrompus, l’étroite jante au parfait roulement.

Elle tenait à la main un vaste cornet profond et contourné, d’où s’échappa tout à coup, pareille à quelque flot de pièces d’or, une monnaie de papier brillante et légère, qui, en tombant lentement jusqu’à terre, ne produisit aucune résonance métallique.

Les louis, les doubles louis et les larges disques de cent francs formaient une étincelante traînée derrière la jolie voyageuse, qui, le sourire aux lèvres, réalisait, sans jamais prendre contact avec le sol, des miracles d’équilibre et de vélocité.

Comme certains cônes de prestidigitation d’où l’on voit sortir indéfiniment des fleurs de toute espèce, le réservoir aux écus semblait inépuisable. Stella n’avait qu’à le secouer doucement pour semer ses richesses, dont la couche épaisse mais inconsistante s’écrasait partiellement sous les circuits de la roue vagabonde.

Après maints tours et détours la jeune fille s’éclipsa comme une fée, en épanchant jusqu’au dernier moment son pseudo-métal monnayé.


Tous les regards se tournèrent alors vers le tireur Balbet, qui venait de prendre sur la tombe du zouave les cartouchières maintenant fixées à ses flancs et l’arme qui n’était autre qu’un fusil Gras de marque très ancienne.

Marchant rapidement vers la droite, l’illustre champion, objet de l’attention générale, s’arrêta devant notre groupe et choisit soigneusement son poste en regardant vers le nord de la place.

Juste en face de lui, sous le palmier commémoratif, se dressait à longue distance le pieu carré surmonté d’un œuf mollet.

Plus loin, les indigènes postés en curieux derrière la rangée de sycomores s’écartèrent sur un signe de Rao pour dégager un large espace.

Balbet chargea son fusil, puis, épaulant avec soin, visa longuement et fit feu.

La balle, effleurant la partie supérieure de l'œuf, enleva une partie du blanc et mit le jaune à découvert.

Plusieurs projectiles tirés à la file continuèrent le travail commencé ; peu à peu l’enveloppe albumineuse disparaissait au profit de l’élément interne, qui restait toujours intact.

Parfois, entre deux détonations, Hector Boucharessas allait en courant retourner l’œuf, qui, par suite de cette manœuvre, offrait successivement aux coups de feu tous les points de sa surface.

En arrière-plan un des sycomores faisait obstacle aux balles, qui, toutes, pénétraient dans le tronc partiellement taillé à plat dans le but d’éviter les ricochets.

Les vingt-quatre cartouches composant la provision de Balbet suffirent juste à l’achèvement de l’expérience.

Quand la dernière fumée eut jailli du canon de l’arme, Hector prit l’œuf dans le creux de sa main pour le présenter à la ronde.

Aucune trace de blanc ne subsistait sur la délicate membrane intérieure, qui, entièrement à nu, enveloppait toujours le jaune sans porter une seule égratignure.

Bientôt, sur la prière de Balbet soucieux de montrer qu’une cuisson exagérée n’avait pas facilité l’exercice, Hector ferma un instant la main pour faire couler entre ses doigts le moyeu parfaitement liquide.


Exact au rendez-vous, le constructeur La Billaudière-Maisonnial venait de paraître, charriant devant lui, comme un rémouleur, certaine manivelle étrangement compliquée.

S’arrêtant au milieu de la place, il posa dans l’axe de l’autel la volumineuse machine, maintenue en parfait équilibre sur deux roues et sur deux pieds.

L’ensemble se composait d’une sorte de meule qui, actionnée par une pédale, pouvait mettre en mouvement tout un système de roues, de bielles, de leviers et de ressorts formant un inextricable enchevêtrement métallique ; sur un des côtés pointait un bras articulé se terminant par une main armée d’un fleuret.

Après avoir remis sur la tombe du zouave le fusil Gras et les cartouchières, Balbet prit sur certain banc étroit qui faisait partie intégrante du nouvel appareil un luxueux attirail d’escrime comprenant masque, plastron, gant et fleuret.

Aussitôt La Billaudière-Maisonnial, la face tournée vers nous, s’assit sur le banc devenu libre, et, le corps voilé à nos yeux par l’étonnant mécanisme placé devant lui, posa son pied sur la longue pédale appelée à faire tourner la meule.

Balbet, paré du masque, du gant et du plastron, marqua vivement avec le bout de son fleuret une ligne droite sur le sol, puis, la semelle gauche appuyée sur le trait immuable, tomba en garde avec élégance devant le bras articulé qui, ressortant à gauche, se profilait nettement sur le rond blanc de l’autel.

Les deux fers se croisèrent, et La Billaudière-Maisonnial, mettant son pied en mouvement, fit tourner la meule avec une certaine vitesse.

Tout à coup le bras mécanique, effectuant plusieurs feintes savantes et rapides, s’allongea brusquement pour porter un coup droit à Balbet, qui, malgré son habileté universellement connue, n’avait pu parer cette botte infaillible et merveilleuse.

Le coude artificiel s’était replié en arrière, mais la meule évoluait toujours, et bientôt une nouvelle gymnastique trompeuse, complètement différente de la première, fut suivie d’une détente soudaine qui piqua Balbet en pleine poitrine.

L’assaut se continua de la sorte par des bottes multiples ; la quarte, la sixte, la tierce, voire la prime, la quinte et l’octave, se mêlant aux « dégagez », aux « doublez » et aux « coupez », formaient des coups sans nombre, inédits et complexes, aboutissant respectivement à une feinte imprévue, rapide comme l’éclair, qui toujours atteignait son but.

Le pied gauche rivé à la ligne qui l’empêchait de rompre, Balbet ne cherchait que la parade, essayant de faire dévier le fleuret adverse prêt à glisser de côté sans le rencontrer. Mais le mécanisme mû par la meule était si parfait, les bottes inconnues contenaient des ruses si déroutantes, qu’au dernier moment les combinaisons défensives de l’escrimeur se trouvaient régulièrement déjouées.

De temps à autre La Billaudière-Maisonnial, tirant et repoussant plusieurs fois de suite une longue tige dentée, changeait totalement l’agencement des différents rouages et créait ainsi un nouveau cycle de feintes ignorées de lui-même.

Cette manœuvre, capable d’engendrer une infinité de résultats fortuits, pouvait se comparer aux tapes légères qui, appliquées sur le tube d’un kaléidoscope, donnent naissance dans le domaine visuel à des mosaïques de cristaux d’une polychromie éternellement neuve.

Balbet finit par renoncer à la lutte et se dépouilla de ses accessoires, ravi de sa défaite, qui lui avait fourni l’occasion d’apprécier un chef-d’œuvre de mécanique.

Soulevant deux courts brancards fixés derrière le banc qu’il venait de quitter, La Billaudière-Maisonnial s’en alla lentement, en roulant avec effort son étonnante manivelle.


Après ce départ, un négrillon de douze ans, à mine espiègle et souriante, s’avança tout à coup avec mille gambades.

C’était Rhéjed, l’un des jeunes fils de l’empereur.

Il tenait sous son bras gauche une sorte de rongeur au poil roux qui remuait de tous côtés ses oreilles minces et dressées.

Dans sa main droite l’enfant soulevait une légère porte peinte en blanc qui semblait empruntée à quelque armoire de petite taille.

Posant ce mince battant sur le sol, Rhéjed prit par une poignée apparente certain stylet de forme grossière glissé debout dans son pagne rouge.

Sans attendre il tua net le rongeur, d’un coup sec de l’étroite lame, qui s’enfonça dans la nuque poilue où elle resta fichée.

L’enfant saisit vivement par les pattes de derrière le cadavre encore chaud qu’il plaça au-dessus de la porte.

Bientôt une bave poisseuse se mit à couler de la gueule pendante.

Ce phénomène semblait prévu par Rhéjed, qui, au bout d’un moment, retourna la porte pour la maintenir obliquement à une courte distance du sol.

Le jet visqueux, promené sur cette nouvelle face du battant, forma en peu de temps une couche circulaire d’une certaine étendue.

À la fin, la source animale s’étant brusquement tarie, Rhéjed coucha le rongeur au centre même de la flaque toute fraîche. Puis il redressa la porte sans s’inquiéter du cadavre, qui, agrippé par l’étrange glu, resta fixement à la même place.

D’un mouvement sec Rhéjed dénoua son pagne, dont il colla l’extrémité sur la première face du battant, plus sommairement enduite que la deuxième.

L’étoffe rouge adhéra sans peine au vernis baveux, qu’elle recouvrit complètement.

La porte, recouchée à plat, cacha un fragment de la longue ceinture, en exposant aux regards le rongeur englué.

Rhéjed, tournant sur lui-même pour dérouler son pagne, s’éloigna de quelques pas et s’immobilisa dans une pose d’attente.

Depuis un moment une odeur étrange, due à l’écoulement de la bave, s’était répandue avec une violence inouïe sur la place des Trophées.

Sans paraître surpris par la puissance de ces émanations, Rhéjed levait les yeux comme pour guetter l’apparition en plein ciel de quelque visiteur attendu.

Plusieurs minutes passèrent silencieusement.

Soudain Rhéjed poussa une triomphante exclamation en désignant vers le sud un immense oiseau de proie qui, planant assez haut, se rapprochait rapidement.

À la vive joie de l’enfant, le volatile au brillant plumage noir vint s’abattre sur la porte, en posant auprès du rongeur ses deux pattes minces presque aussi hautes que celles d’un échassier.

Au-dessus du bec crochu, deux ouvertures frémissantes, pareilles à des narines, semblaient douées d’une grande puissance olfactive.

La senteur révélatrice s’était propagée sans doute jusqu’au repaire de l’oiseau, qui, attiré d'abord et guidé ensuite par un odorat subtil, avait découvert sans tâtonnements la proie offerte à sa voracité.

Un premier coup de bec, avidement appliqué sur le cadavre, fut suivi d’un cri perçant jeté par Rhéjed, qui fit avec ses deux bras un grand geste ample et farouche.

Effrayé à dessein, l’oiseau, déployant ses ailes gigantesques, s’envola de nouveau.

Mais ses pattes, prises par la glu tenace, entraînèrent la porte, qui s’éleva horizontalement dans les airs sans abandonner l’étoffe rouge soudée à sa face inférieure.

À son tour Rhéjed quitta le sol en se balançant au bout de son pagne, dont une grande partie lui ceignait encore les reins.

Malgré ce fardeau le robuste volateur monta rapidement, toujours stimulé par les cris de l’enfant, dont les éclats de rire indiquaient une folle jubilation.

Au moment de l’enlèvement, Talou s’était précipité vers son fils avec tous les signes du plus violent effroi.

Arrivé trop tard, le malheureux père suivait d’un regard angoissé les évolutions de l’espiègle, qui s’éloignait toujours sans aucune conscience du danger.

Une profonde stupeur immobilisait l’assistance, qui attendait avec anxiété le dénoûment de ce terrible incident.

Les préparatifs de Rhéjed et sa manière soigneuse d’engluer largement les entours du rongeur inerte prouvaient la préméditation de cette course aérienne, dont personne n’avait reçu l’aveu confidentiel.

Cependant l’immense volateur, dont le bout des ailes seul apparaissait derrière la porte, s’élevait toujours vers de plus hautes régions.

Rapetissé pour nos yeux, Rhéjed se balançait furieusement au bout de son pagne, décuplant ainsi ses mortelles chances de chute, rendues si nombreuses déjà par la fragilité du lien unissant à la porte l’étoffe rouge et les deux pattes invisibles.

Enfin, épuisé sans doute par une surcharge inusitée, l’oiseau marqua une certaine tendance à se rapprocher de terre.

La descente s’accéléra bientôt, et Talou, plein d’espoir, tendit les bras à l’enfant comme pour l’attirer vers lui.

Le volateur, à bout de forces, baissait avec une effrayante rapidité.

À quelques mètres du sol, Rhéjed, déchirant son pagne, retomba gracieusement sur ses pieds, tandis que l’oiseau délesté s’enfuyait vers le sud en remorquant toujours la porte ornée d’un lambeau d’étoffe rouge.

Trop joyeux pour songer à la semonce méritée, Talou s’était précipité sur son fils qu’il étreignit longuement avec transports.


Quand l’émotion fut dissipée, le chimiste Bex fit son entrée en poussant une immense cage de verre posée sur certaine plate-forme d’acajou munie de quatre roues basses et pareilles.

Le soin apporté dans la fabrication du véhicule, très luxueux dans sa grande simplicité, prouvait la valeur du fardeau fragile, auquel il s’adaptait avec précision.

Le roulement était moelleux et parfait, grâce à d’épais pneumatiques garnissant les roues silencieuses, dont les fins rayons métalliques semblaient nickelés à neuf.

À l’arrière, deux tiges de cuivre montantes, recourbées avec élégance, étaient reliées à leur extrémité supérieure par une barre d’appui dont Bex en marchant serrait dans ses mains la garniture d’acajou.

L’ensemble, en très fin, rappelait ces solides chariots qui servent à rouler malles et ballots sur le quai des gares.

Bex fit halte au milieu de la place, en laissant à chacun le loisir d’examiner l’appareil.

La cage de verre renfermait un immense instrument musical comprenant des pavillons de cuivre, des cordes, des archets circulaires, des claviers mécaniques de toute sorte et un riche attirail consacré à la batterie.

Contre la cage, un large espace était réservé sur l’avant de la plate-forme à deux vastes cylindres, l’un rouge, l’autre blanc, mis chacun en communication par un tuyau de métal avec l’atmosphère enfermée derrière les parois transparentes.

Un thermomètre excessivement haut, dont chaque degré se trouvait divisé en dixièmes, dressait sa tige fragile hors de la cage, où plongeait seule sa fine cuvette pleine d’un étincelant liquide violet. Aucune monture n’enfermait le mince tube diaphane placé à quelques centimètres du bord frôlé par les deux cylindres.

Pendant que tous les regards scrutaient la curieuse machine, Bex donnait avec précision une foule d’explications savantes et claires.

Nous sûmes que l’instrument allait bientôt fonctionner devant nous grâce à un moteur électrique dissimulé dans ses flancs.

Régis de même par l’électricité, les cylindres poursuivaient deux buts opposés, ― le rouge contenant une source de chaleur infiniment puissante, alors que le blanc fabriquait sans cesse un froid intense capable de liquéfier n’importe quel gaz.

Or divers organes de l’orchestre automatique étaient faits en bexium, métal nouveau chimiquement doué par Bex d’une prodigieuse sensibilité thermique. La fabrication de l’ensemble sonore visait même uniquement à mettre en lumière, de façon frappante, les propriétés de la substance étrange découverte par l’habile inventeur.

Un bloc de bexium soumis à des températures diverses changeait de volume dans des proportions pouvant se chiffrer de un à dix.

C’est sur ce fait qu’était basé tout le mécanisme de l’appareil.

Au sommet de chaque cylindre, une manette tournant facilement sur elle-même servait à régler l’ouverture d’un robinet intérieur communiquant par le conduit de métal avec la cage en verre ; Bex pouvait ainsi changer à volonté la température de l’atmosphère interne ; par suite de leurs perturbations continuelles les fragments de bexium, agissant puissamment sur certains ressorts, actionnaient et immobilisaient tour à tour tel clavier ou tel groupe de pistons, qui, le moment venu, s’ébranlaient banalement au moyen de disques à entailles.

En dépit des oscillations thermiques les cordes conservaient invariablement leur justesse, grâce à certaine préparation imaginée par Bex pour les rendre particulièrement rigides.

Doté d’une résistance à toute épreuve, le cristal utilisé pour les parois de la cage était merveilleusement fin, et le son se trouvait à peine voilé par cet obstacle délicat et vibrant.

Sa démonstration terminée, Bex vint se placer contre l’avant du véhicule, les yeux fixés sur la colonne thermométrique et les mains crispées respectivement au-dessus des deux cylindres.

Tournant d’abord la manette rouge, il lança dans la cage un fort courant de chaleur, puis arrêta brusquement le jet aérien en voyant le liquide violet atteindre, après une ascension rapide, la subdivision voulue.

D’un mouvement vif, comme réparant un oubli véniel, il abaissa ainsi qu’un marchepied de calèche certaine pédale mobile, qui, précédemment dissimulée entre les deux cylindres, aboutissait, en se dépliant, jusqu’au niveau du sol.

Pesant avec sa semelle sur cet appui au ressort très souple, il fit agir le moteur électrique enfoui dans l’instrument, dont certains organes prirent l’essor.

Ce fut d’abord une lente cantilène qui s’éleva, tendrement plaintive, accompagnée par des arpèges calmes et réguliers.

Une roue pleine, ressemblant à quelque meule en miniature, frottait comme un archet sans fin certaine longue corde tendue au-dessus d’une plaque résonnante ; sur cette corde au son pur, des marteaux mus automatiquement s’abaissaient ainsi que des doigts de virtuose, puis se relevaient légèrement, créant sans lacune toutes les notes de la gamme.

La roue en modifiant sa vitesse exécutait toutes sortes de nuances, et le résultat donnait comme timbre l’impression exacte d’une mélodie de violon.

Contre un des murs de cristal se dressait une harpe, dont chaque corde était prise par un mince crochet de bois qui la pinçait en s’écartant pour reprendre ensuite, au moyen d’une courbe, sa position première ; les crochets se trouvaient fixés à angle droit au sommet de tiges mobiles dont le jeu souple et délicat enfantait de languissants arpèges.

Suivant la prédiction du chimiste, l’enveloppe transparente tamisait à peine les vibrations, dont la sonorité pénétrante se propageait avec charme et vigueur.

Sans attendre la fin de cette romance sans paroles, Bex arrêta le moteur en abandonnant la pédale. Puis, tournant la manette rouge, il éleva encore la température interne en surveillant le thermomètre. Au bout de quelques secondes il ferma le robinet de chaleur et contracta de nouveau le ressort placé sous son pied.

Aussitôt une deuxième roue-archet, plus grosse que la première et frottant une corde plus volumineuse, fit entendre des sons de violoncelle pleins de douceur et d’attrait. En même temps un clavier mécanique, dont les touches s’abaissaient d’elles-mêmes, se mit à jouer un accompagnement riche et difficile aux traits dangereusement rapides.

Après cet échantillon de sonate-duo, Bex accomplit une nouvelle manœuvre, élevant cette fois le liquide violet d’un seul dixième de degré.

Le pseudo-violon se joignit alors au piano et au violoncelle pour nuancer l’adagio de quelque trio classique.

Bientôt une division supplémentaire, gagnée dans le même sens, changea le morceau lent et grave en scherzo à demi sautillant, tout en conservant la même combinaison d’instruments.

Actionnant machinalement sa pédale, Bex tourna ensuite la manette blanche et fit ainsi descendre la colonne violette aux environs du zéro placé à mi-hauteur du tube de verre.

Docilement une brillante fanfare éclata, sortant d’une foule de pavillons d’inégale grosseur tassés en groupe compact. Toute la famille des cuivres se trouvait représentée dans ce coin spécial, depuis la basse immense jusqu’au piston alerte et strident. Marquant différentes subdivisions dans la portion du thermomètre située au-dessous de glace, la manette blanche, bougée plusieurs fois, provoqua successivement une marche militaire, un solo de piston, une valse, une polka et de bruyantes sonneries de clairon.

Soudain, ouvrant complètement le robinet de froid, Bex obtint rapidement un gel terrible, dont les plus proches spectateurs sentirent l’effet à travers les parois diaphanes. Tous les regards se portèrent sur un phonographe à large cornet, d’où s’échappait une voix de baryton ample et puissante. Une vaste boîte, percée de trous d’aération et placée sous l’appareil, contenait sans doute une série de disques pouvant à tour de rôle faire vibrer téléphoniquement la membrane sonore au moyen d’un fil particulier, car d’imperceptibles fluctuations, réglées avec soin par le chimiste dans l’ambiance hyperboréenne, firent entendre une foule de récitatifs et de romances, chantés par des voix d’hommes ou de femmes dont le timbre et le registre offraient la plus grande variété. La harpe et le clavier se partageaient la besogne secondaire, accompagnant alternativement les morceaux tantôt gais, tantôt tragiques, de l’inépuisable répertoire.

Voulant mettre en valeur la souplesse inouïe de son prodigieux métal dont aucun fragment n’était visible, Bex fit pivoter la manette rouge et attendit quelques secondes.

La glacière ne fut pas longue à se changer en fournaise, et le thermomètre monta jusqu’à ses degrés extrêmes. Un groupe de flûtes et de fifres rythma immédiatement une marche entraînante sur des battements de tambour secs et réguliers. Là encore, différentes oscillations thermiques produisirent des résultats imprévus. Plusieurs solos de fifre, soutenus discrètement par la fanfare de cuivre, furent suivis d’un gracieux duo qui, basé sur une imitation de l’écho, présentait toujours deux fois de suite les mêmes vocalises, exécutées successivement par une flûte et par une souple voix de soprano émanant du phonographe.

Le fluide violet, dilaté de nouveau, s’éleva jusqu’au sommet du tube, qui parut prêt à éclater. Plusieurs personnes se reculèrent, subitement incommodées par le voisinage brûlant de la cage, dans laquelle trois cors de chasse, fixés non loin de la harpe, lançaient avec entrain une assourdissante sonnerie. D’infimes refroidissements donnèrent ensuite un échantillon des principales fanfares cynégétiques, dont la dernière fut un hallali plein de gaîté.

Ayant mis à contribution les principaux rouages de son orchestre, Bex nous offrit de se soumettre à notre choix pour faire mouvoir à nouveau tel groupe d’instruments déjà entendu.

Chacun, tour à tour, formula un désir instantanément satisfait par le chimiste, qui, sans autre aide que ses manettes, passa une seconde fois en revue dans un ordre fortuit ses diverses combinaisons polyphoniques, non sans changer le titre des morceaux par une sorte de coquetterie engendrant d’imperceptibles différences thermométriques.

Pour finir, Bex atteignit une série de subdivisions spécialement marquantes, tracées en rouge sur le tube. Dès lors presque tous les organes de l’instrument travaillèrent simultanément, exécutant une symphonie large et majestueuse, à laquelle vint se mêler un chœur nettement nuancé par le phonographe. La batterie, composée d’une grosse caisse à cymbales, du tambour déjà requis et de plusieurs accessoires à tintements divers, vivifiait l’ensemble par son rythme égal et franc. Le répertoire de morceaux pour orchestre était d’une richesse infinie, et Bex nous présenta toutes sortes de danses, de pots pourris, d’ouvertures et de variations. Il termina par un galop endiablé qui mit la grosse caisse à une terrible épreuve, puis releva la pédale mobile avant de se placer à l’arrière du véhicule, qu’il poussa devant lui comme une voiture d’enfant.

Pendant qu’il tournait pour s’éloigner, les conversations éclataient de toutes parts, prenant le bexium pour unique sujet et commentant les merveilleux résultats obtenus par l’emploi du métal nouveau, dont l’instrument venait de montrer si clairement les stupéfiantes qualités.


Promptement disparu derrière la Bourse, Bex revint bientôt tenant debout à deux mains une gigantesque patience large d’un mètre et haute du double, faite d’un métal gris terne ressemblant à l’argent.

Une mince fente longitudinale s’ouvrait au milieu de la plaque géante ; mais ici l’évasement circulaire destiné au passage des boutons était placé à mi-chemin de la rainure et non à son extrémité.

D’un regard, le chimiste, sans approcher, s’assura de l’attention générale, puis nous désigna, en nommant la substance de chacun, dix larges boutons exposés verticalement l’un contre l’autre sur la portion basse de la rainure.

L’ensemble formait une ligne brillante et multicolore chargée des reflets les plus variés.

En haut, le premier bouton, en or fauve et uni, offrait une surface étincelante. Au-dessous, le deuxième, tout en argent, tranchait à peine sur le fond pareil de la patience. Le troisième, en cuivre, ― le quatrième, en platine, ― le cinquième, en étain, ― et le sixième, en nickel, ― étalaient leurs disques de même taille et privés de tout ornement. Les quatre suivants étaient faits d’une foule de pierres précieuses, délicatement soudées ; l’un se composait uniquement de diamants, l’autre de rubis, le troisième de saphirs et le dernier d’émeraudes éclatantes.

Bex retourna la patience pour nous montrer son autre face.

En bas pendait un morceau de drap bleu auquel tous les boutons étaient cousus.

Dix feuilles de métal gris très mince, appliquées sur l’étoffe, s’étageaient au long de la rainure, dont elles avaient exactement la largeur. Elles occupaient, sur ce côté de l’objet, la place correspondante à celle des boutons, qui devaient en diamètre égaler leur hauteur. Dix aiguillées de fil métallique, pareillement gris, servant au solide amarrage des précieux disques, formaient en plein milieu, sur chaque fine plaque rectangulaire, un fouillis de multiples croisements terminés par un gros point d’arrêt dû aux doigts exercés de quelque habile ouvrière.

Bex enfonça dans le sable la base légèrement coupante de la patience, qui, plantée verticalement contre la Bourse, présenta de face l’envers des boutons à la scène des Incomparables.

Après quelques pas accomplis loin de notre vue, il reparut portant sous chacun de ses bras cinq longs cylindres encombrants, faits de ce même métal gris dont la patience offrait déjà un vaste échantillon.

Il traversa toute l’esplanade pour déposer sa charge pesante devant le théâtre rouge.

Chaque cylindre, montrant à l’un de ses bouts un capuchon métallique solidement enfoncé, ressemblait à quelque immense crayon pourvu du banal protège-mine.

Bex, entassant tout le stock sur le sol, composa une figure ingénieuse, d’une régularité géométrique.

Quatre crayons monstres, allongés côte à côte sur le sable même, fournissaient la base de l’édifice. Une seconde rangée, superposée à la première, comprenait trois crayons couchés dans les minces fossés dus à la forme arrondie de leurs devanciers. L’étage suivant, plus exigu, comptait deux crayons, surmontés eux-mêmes du dixième et dernier, placé solitairement au sommet de l’échafaudage à façade triangulaire.

D’avance Bex avait calé l’ensemble avec deux lourdes pierres extraites de ses poches.

C’est d’après un ordre et un choix soigneusement déterminés que le chimiste avait empilé tous les cylindres, s’appliquant à reconnaître chacun d’eux par certaine marque spéciale gravée en un point du pourtour.

Les capuchons de métal tendaient tous leur pointe vers la patience lointaine, qui servait de cible aux dix crayons géants, braqués ainsi que des fûts de canons.

Avant de continuer l’expérience, Bex ôta ses boutons de manchettes, composés de quatre olives d’or ; prenant ensuite dans ses vêtements sa montre, son porte-monnaie et ses clés, il remit le tout à Balbet, qui promit de veiller sur le brillant dépôt.

Revenu à son poste et courbé devant l’amas de cylindres, Bex prit à pleine main un large anneau fixé à la pointe du plus haut protège-mine.

Une légère traction, opérée à reculons, suffit à faire glisser le capuchon de métal qui, bientôt, vint tomber comme un balancier contre les jambes du chimiste.

Mise à nu, la partie jusqu’alors invisible du cylindre culminant devint le point de mire de tous les regards. Le fût argenté, pareil à un véritable crayon parfaitement taillé, se rétrécissait en forme de cône, laissant dépasser une épaisse mine d’ambre, lisse et arrondie.

Bex, répétant sa manœuvre, décoiffa successivement les dix cylindres, qui tous laissaient pointer, hors de leur extrémité régulièrement amincie, la même mine jaunâtre et diaphane.

Ce travail terminé, le chimiste traversa de nouveau l’esplanade, emportant sous ses bras les dix courts étuis qu’il déposa près de la patience.

Une explication était nécessaire. Bex prit la parole pour nous révéler le but de ses différents agissements.

Les mines à teinte d’ambre enfermées dans les crayons géants étaient faites d’une substance fort complexe, préparée par Bex et baptisée par lui aimantine.

Malgré les entraves accumulées, l’aimantine était sollicitée à distance par tel métal déterminé ou par tel joyau spécial.

Grâce à certaines différences de composition, les dix mines placées sous nos yeux correspondaient, comme attirance, aux dix boutons solidement retenus dans la rainure de la patience.

Pour rendre possible et pratique le maniement de l’aimantine récemment inventée, la découverte d’un corps isolateur était devenue indispensable. Après de longues recherches Bex avait obtenu l’étanchium, métal gris peu brillant enfanté par de laborieuses manipulations.

Une mince feuille d’étanchium, faisant obstacle au rayonnement de l’aimantine, annihilait complètement le pouvoir attractif que l’interposition des plus denses matériaux n’arrivait pas à diminuer.

Les crayons et les protège-mine étaient tous en étanchium, ainsi que la patience et les dix lamelles rectangulaires étagées au long de la fente.

Les aiguillées de fil soudant les boutons au drap provenaient du même métal assoupli et tressé.

En conduisant successivement dans l’évasement circulaire de la rainure les brillants disques maintenant invisibles, Bex, arc-bouté contre la patience, provoquerait le brusque déplacement des cylindres, qui viendraient tous se précipiter avec force contre le corps spécial mis en présence de leur mine ambrée.

Cette dernière révélation produisit dans l’assistance un mouvement de panique et de recul.

En effet, maintes contusions étaient à craindre de la part des crayons, qui, attirés par nos bijoux, nos montres, notre argent, nos clés ou nos dents aurifiées, pouvaient soudain s’élancer vers nous.

L’extrémité apparente de chaque mine échappait en somme au pouvoir protecteur de l’étanchium et justifiait pleinement ces saines appréhensions.

Bex, avec calme, s’empressa de rassurer son monde. Pour amener le phénomène d’irrésistible aimantation, l’objet voulu devait agir assez profondément sur la mine d’ambre dont la longueur égalait celle de chaque cylindre. Les métaux ou joyaux placés dans l’axe de l’étrange batterie étaient seuls susceptibles d’une mise en cause. Or la patience, suffisamment large, couvrait de son écran toute la zone menacée ; sans elle, l’attraction se fût exercée à n’importe quelle distance sur les navires sillonnant l’Atlantique et même jusqu’aux rivages américains, si, par impossible, la courbure de la terre ne l’avait empêché. Fort exposé comme opérateur, Bex avait, paraît-il, rejeté d’avance tout élément suspect, y compris ses boucles de gilet et de pantalon ; ses boutons de chemise et de vêtements étaient tous en os, et une souple ceinture de soie, serrée à sa taille, remplaçait la paire de bretelles à inévitable monture métallique. Il s’était définitivement immunisé à la dernière heure en confiant à Balbet ses objets les plus précieux. Par une heureuse circonstance, sa dentition, excellente et pure, se trouvait indemne de tout apport étranger.

Au moment où le chimiste achevait ses explications, un phénomène inattendu fut signalé par un murmure de la foule qui s’était lentement rapprochée.

On se montrait avec étonnement les pièces d’or semées par Stella Boucharessas.

Depuis quelque temps, les louis, doubles louis et pièces de cent francs s’agitaient doucement sur le sol, sans surprendre personne par leur mouvement léger imputable à quelque souffle capricieux.

En réalité, les impondérables monnaies subissaient l’influence du cylindre culminant qui agissait avec puissance ; déjà quelques pièces volaient en ligne droite vers sa mine d’ambre, puis s’y fixaient solidement. D’autres suivirent, tantôt rondes et intactes, tantôt pliées et foulées aux pieds.

Bientôt le sol fut dégarni suivant une bande strictement régulière, bordée de chaque côté par le reliquat des écus placé en dehors de la zone d’appel.

La mine disparaissait maintenant sous un véritable tampon de papier doré, couvert de millésimes et d’effigies.

Quelques atomes d’or véritable devaient entrer pour une part infime dans la composition de toute cette richesse clinquante.

En effet, par sa position même, la mine surchargée correspondait, sans équivoque possible, au bouton d’or appelé avant tous à remplir de son disque l’évasement central de la patience. Son pouvoir très spécial n’aurait donc pu s’exercer sur une imitation absolument dépourvue de tout élément aurifère.

La lenteur des pièces, d’abord pleines d’indécision, avait eu pour seule cause une trop grande insuffisance d’or pur.

Sans se préoccuper de l’incident qui ne troublait en rien ses projets, Bex prit par son extrémité supérieure le lé de drap bleu, qu’il tira sans secousses vers le haut de la patience.

Le glissement commode et régulier ne réclamait aucun effort.

L’étoffe, grimpant au long de la rainure, cacha peu à peu l’évasement circulaire, qui, invisible mais facilement deviné, encadra bientôt la première lamelle d’étanchium.

Dès lors, Bex, à l’aide de ses genoux et de sa main gauche, dut retenir la patience sollicitée avec force vers le groupe de cylindres.

En effet, derrière l’étoffe, le bouton d’or correspondant à la première lamelle se trouvait depuis peu encerclé par l’échancrure ronde. Deux fragments de son disque, dépourvus de toute cuirasse d’étanchium, entraient ainsi en communication directe avec les mines d’ambre braquées vers eux.

La résistance de Bex fit céder le premier cylindre, qui, s’élançant brusquement, traversa l’esplanade comme une bombe et vint coller sa pointe à côté de l’étroite lamelle protectrice.

Tout en s’arc-boutant solidement, le chimiste avait eu soin d’effacer son corps vers la droite, pour laisser libre jusqu’au bout le parcours prévu du crayon monstre.

Le choc fit osciller la patience, qui, agrippée par Bex, reprit vite son équilibre.

Le crayon, maintenant immobile, formait une sorte de pente douce, depuis son extrémité non taillée, qui venait de s’affaler sur le sol, jusqu’à sa pointe d’ambre puissamment collée au bouton d’or malgré l’obstacle du drap bleu.

Les monnaies de papier n’avaient nullement contrarié l’attraction vivace du métal pur ; aplaties au moment de la rencontre, elles paraient toujours la mine de leur étincellement factice.

À travers l’étoffe, Bex mania doucement le bouton d’or, qu’il voulait hisser vers la continuation verticale de la rainure.

Mais la mine d’ambre tenait bon et rendait l’opération difficile.

Le chimiste dut s’obstiner, faute de moyen plus pratique. Toute secousse séparatrice fût en effet demeurée impuissante. Seule l’interposition lente et graduelle d’une cloison d’étanchium pouvait vaincre à la longue cette prodigieuse adhérence des deux corps.

Une série d’efforts continus amena le résultat convoité.

Dominant complètement l’échancrure, le bouton d’or, toujours invisible, avait retrouvé un abri total derrière les deux parois de la patience, réunies à cet endroit par sa fidèle et rigide lamelle.

Bex avait dressé verticalement l’immense crayon.

Avec le bord coupant d’un protège-mine, il voulut mettre à nu la pointe d’ambre toujours surchargée de papier doré.

La mince lame arrondie, raclant de près la surface jaunâtre, eut vite raison de la légère monnaie, dont l’alliage très dilué n’opposait qu’une faible résistance.

Quand toutes les pièces, pêle-mêle, eurent lentement dégringolé jusqu’à terre, Bex adapta le protège-mine au crayon, qu’il put ranger de côté sans crainte désormais de le braquer vers n’importe quel point de l’espace.

Revenant alors vers la patience, il saisit doucement le lé de drap pour le hisser dans le même sens.

Une seconde expérience, identique à la première, amena le trajet aérien d’un nouveau crayon, dont la mine courut s’appliquer avec violence contre l’invisible bouton d’argent parvenu dans l’échancrure.

Libéré à l’aide du procédé patient déjà employé, le crayon, pourvu d’un protège-mine, fut promptement mis à l’écart.

À son tour, le bouton de cuivre, deviné derrière le drap bleu, attira jusqu’à lui un troisième cylindre, qui, lestement coiffé d’étanchium, alla rejoindre le premier et le second.

Les deux étages supérieurs manquaient maintenant à la façade triangulaire primitivement formée par l’entassement des crayons.

Bex continua son invariable manœuvre. Un par un, les boutons, amenés dans l’échancrure, happaient les mines d’ambre en dépit de la distance, pour s’embusquer ensuite dans la portion supérieure de la rainure.

Leur rôle terminé, les crayons, garnis sans retard de capuchons métalliques, venaient successivement s’aligner sur le sol.

Les quatre derniers disques, somptueusement composés de pierres fines, correspondaient à la plus basse rangée de cylindres, qui seule subsistait encore devant le théâtre des Incomparables.

Leur puissance attractive ne le cédait en rien à celle des métaux, et le choc des dociles mines ambrées fut d’une prodigieuse violence.

L’expérience terminée, Bex, prenant de nouveau la parole, nous fit part des offres insensées à l’aide desquelles certaines maisons de banque, désireuses d’exploiter sa découverte, avaient tenté de le séduire.

Sa collection de cylindres pouvait en effet devenir la source d’une fortune illimitée, en désignant avec précision les gisements de métaux et de pierres précieuses.

Au lieu de s’en rapporter au hasard pour fouiller le sol, les mineurs, guidés à coup sûr par quelque instrument facile à construire, atteindraient d’emblée les plus riches filons, sans tâtonnements ni peines stériles.

Mais d’illustres savants avaient, de longue date, institué par leur désintéressement proverbial une sorte de tradition professionnelle que Bex voulait perpétuer.

Repoussant donc les millions et même les milliards, il s’était sagement contenté de cette patience géante, qui, jointe aux cylindres, mettait sa trouvaille en relief sans poursuivre aucun but pratique.

En parlant, Bex avait ramassé les crayons, garantis tous les dix par leur protège-mine.

Il disparut avec sa charge, en précédant Rao, qui portait la patience promptement déracinée.


Après un bref intervalle, on aperçut le Hongrois Skarioffszky moulé dans sa veste rouge de tzigane et coiffé d’un bonnet de police de même couleur.

Sa manche droite, relevée jusqu’au coude, laissait voir un épais bracelet de corail enroulé six fois autour de son bras nu.

Il surveillait soigneusement trois porteurs noirs qui, chargés d’objets divers, vinrent faire halte avec lui au milieu de l’esplanade.

Le premier nègre avait dans les bras une cithare et un support pliant.

Skarioffszky ouvrit le support, dont les quatre pieds touchèrent solidement le sol. Puis, sur le mince cadre à charnières déployé horizontalement, il coucha la cithare, qui résonna au léger choc.

À gauche de l’instrument se dressait verticalement, après un léger coude, une tige métallique fixée au cadre même du support et divisée en forme de fourche à son extrémité ; à droite une autre tige toute pareille lui faisait pendant.

Le second nègre portait, sans grand effort, un long récipient transparent que Skarioffszky posa comme un pont au-dessus de la cithare, en emboîtant ses deux bouts dans les fourches métalliques.

Le nouvel objet se prêtait par sa forme à ce mode d’installation. Construit comme une auge, il se composait de quatre feuilles de mica. Deux feuilles principales, pareillement rectangulaires, engendraient une base coupante en réunissant obliquement leurs deux plans. En outre, deux feuilles triangulaires, se faisant face et adhérant aux étroits côtés des rectangles, complétaient l’appareil diaphane, semblable au compartiment rigide et grand ouvert de quelque immense porte-monnaie. Une rainure large comme un pois ouvrait sur toute sa longueur l’arête inférieure de l’auge translucide.

Le troisième nègre venait de poser à terre une large terrine, pleine jusqu’au bord d’une eau limpide que Skarioffszky voulut faire soupeser par l’un de nous.

La Billaudière-Maisonnial, prélevant une faible ration dans le creux de sa main, manifesta soudain la plus vive surprise, en affirmant que l’étrange liquide lui semblait aussi lourd que du mercure.

Pendant ce temps, Skarioffszky approchait son bras droit de sa face en prononçant quelques mots d’appel remplis de douceur.

On vit alors le bracelet de corail, qui n’était autre qu’un immense ver épais comme l’index, dérouler de lui-même ses deux premiers anneaux et se tendre lentement jusqu’au Hongrois.

La Billaudière-Maisonnial, remis debout, dut se prêter à une nouvelle expérience. À la demande du tzigane, il reçut le ver, qui rampa sur sa main ouverte ; son poignet faiblit aussitôt sous le brusque affalement de l’intrus, qui, paraît-il, pesait comme du plomb massif.

Skarioffszky éloigna le ver toujours adhérent à son bras et le plaça sur le bord de l’auge en mica.

Le reptile gagna l’intérieur du récipient vide, en faisant suivre le restant de son corps qui glissait avec lenteur autour de la chair du tzigane.

Bientôt l’animal boucha complètement la rainure de l’arête inférieure avec son corps allongé horizontalement et soutenu par deux minces rebords internes formés par les plaques rectangulaires.

Le Hongrois hissa non sans peine la lourde terrine, dont il versa tout le contenu dans l’auge brusquement pleine à déborder.

Plaçant alors un genou en terre et baissant la tête de côté, il déposa la terrine vide sous la cithare, en un point strictement déterminé par certain coup d’œil dirigé de bas en haut sur le revers de l’instrument.

Ce dernier devoir accompli, Skarioffszky, lestement redressé, mit les mains dans ses poches, comme pour se borner désormais au rôle de spectateur.

Le ver, livré à lui-même, souleva soudain, pour le faire retomber aussitôt, un court fragment de son corps.

Certaine goutte d’eau, ayant eu le temps de se glisser par l’interstice, vint tomber lourdement sur une corde vibrante qui rendit au choc un do grave, pur et sonore.

Plus loin, un nouveau soubresaut du corps obturateur laissa fuir une seconde goutte, qui cette fois frappa un mi plein d’éclat.

Un sol puis un do aigu, attaqués de la même façon, complétèrent l’accord parfait que le ver égrena encore sur une octave entière.

Après le troisième et dernier ut, les sept notes consonantes, plaquées en même temps, fournirent une sorte de conclusion à ce prélude d’essai.

Ainsi mis en forme, le ver commença une lente mélodie hongroise pleine de douceur tendre et langoureuse.

Chaque goutte d’eau,lâchée par un tressaillement voulu de son corps, venait percuter avec justesse telle corde déterminée qui la coupait en deux fragments égaux.

Une bande de feutre, collée en bonne place sur le bois de la cithare, amortissait la chute du liquide pesant, qui, sans elle, eût produit de gênants crépitements.

L’eau, accumulée en flaques rondes, pénétrait à l’intérieur de l’instrument par deux ouvertures circulaires ménagées dans la plaque résonnante. Chacune des deux cascades prévues se déversait en silence sur un étroit feutrage interne spécialement destiné à la recevoir.

Un jet fin et limpide, sortant par quelque issue isolée, se forma bientôt sous la cithare et vint aboutir avec précision au déversoir de la terrine établie soigneusement par Skarioffszky. L’eau, suivant la pente de l’étroit canal également feutré, glissa sans bruit jusqu’au fond de l’énorme bassine qui préservait le sol de toute inondation.

Le ver accomplissait toujours ses contorsions musicales, attaquant parfois deux notes en même temps, à la façon des citharistes professionnels dont chaque main est armée d’une baguette.

Plusieurs mélodies plaintives ou gaies succédèrent sans interruption à la première cantilène.

Ensuite, dépassant le cadre de l’habituel répertoire départi à l’instrument, le reptile se lança dans l’exécution polyphonique d’une valse étrangement dansante.

Accompagnement et chant vibraient à la fois sur la cithare, généralement bornée à la maigre production de deux sons simultanés.

Pour donner du relief à la partie principale, le ver se soulevait davantage, lâchant ainsi sur la corde violemment ébranlée une plus grande quantité d’eau.

Le rythme un peu hésitant prêtait discrètement à l’ensemble ce cachet original propre aux orchestres tziganes.

Après la valse, des danses de toute sorte vidèrent peu à peu l’auge transparente.

En bas, la terrine s’était remplie grâce au jet continuel maintenant tari. Skarioffszky la prit et versa une seconde fois tout son contenu dans le récipient léger avant de la remettre en bonne place sur le sol.

Complètement réapprovisionné, le ver entama une csarda ponctuée de nuances sauvages et brutales. Tantôt d’immenses remous du long corps rougeâtre produisaient d’éclatants fortissimo ; tantôt d’imperceptibles ondulations, ne laissant échapper que de fines gouttelettes, réduisaient à un simple susurrement la cithare brusquement apaisée.

Aucun élément mécanique n’entrait dans cette exécution personnelle pleine de feu et de conviction. Le ver donnait l’impression d’un virtuose journalier qui, suivant l’inspiration du moment, devait présenter de façon chaque fois différente tel passage ambigu dont l’interprétation délicate pouvait devenir matière à discussion.

Un long pot pourri d’opérette ayant fait suite à la csarda épuisa de nouveau la provision liquide. Skarioffszky refit le transvasement rapide en nous annonçant le morceau final.

Cette fois, le ver attaqua dans un mouvement vif une captivante rhapsodie hongroise, dont chaque mesure semblait hérissée des plus terribles difficultés.

Les traits d’agilité se succédaient sans trêve, émaillés de trilles et de gammes chromatiques.

Bientôt le reptile accentua par d’énormes soubresauts certain chant d’ample contexture, dont chaque note écrite supportait sans doute quelque épais chevron. Autour de ce thème, établi comme une base, couraient maintes broderies légères donnant lieu à de simples frémissements du souple corps.

L’animal se grisait d’harmonie. Loin de manifester la moindre lassitude, il s’exaltait de plus en plus au contact incessant des effluves sonores déchaînés par lui.

Son ivresse se communiquait à l’auditoire, étrangement remué par le timbre expressif de tels sons pareils à des pleurs et par l’incroyable vélocité mise en relief grâce à divers enchevêtrements de triples croches.

Un presto frénétique mit le comble à l’enthousiaste délire du reptile, qui, durant plusieurs minutes, se livra sans réserve à une gymnastique désordonnée.

À la fin, il prolongea la cadence parfaite par une sorte d’amplifiante improvisation, ressassant les derniers accords jusqu’à épuisement complet du liquide percutant.

Skarioffszky approcha son bras nu, autour duquel le ver s’enroula de nouveau après avoir gravi la pente de mica.

Les nègres vinrent reprendre les différents objets, y compris la terrine aussi pleine qu’à l’arrivée.

Leur cortège, guidé par le Hongrois, disparut bientôt derrière la Bourse.

IV


Obéissant aux commandements de Rao, toute la portion de foule noire massée sur la droite fit demi-tour et recula de quelques pas afin de contempler de face le théâtre des Incomparables.

Aussitôt notre groupe se rapprocha pour mieux voir Talou, qui venait de paraître en scène suivi de Carmichaël, jeune Marseillais dont le banal costume brun formait contraste avec l’extravagante toilette impériale.

À l’aide d’une voix de fausset qui en copiant le timbre féminin se trouvait en rapport avec sa robe et sa perruque, Talou exécuta l’Aubade de Dariccelli, morceau à vocalises des plus périlleux.

Carmichaël, sa musique à la main, soufflait mesure par mesure l’air accompagné du texte français, et l’empereur, fidèle écho de son guide, faisait entendre maintes roulades qui, après quelques minutes d’efforts, aboutirent, dans le registre suraigu, à une note finale assez pure.


La romance terminée, chanteur et souffleur vinrent se mêler au public, pendant que l’historien Juillard, leur succédant sur les planches, s’installait vers notre gauche à sa table de conférencier, chargée de différentes notes qu’il se mit à feuilleter.

Durant vingt minutes, le merveilleux orateur nous tint sous le charme de son élocution captivante, avec un rapide exposé qui, plein de clarté spirituellement évocatrice, prenait pour sujet l’histoire des Électeurs de Brandebourg.

Parfois il tendait la main vers l’une des effigies fixées à la toile de fond, attirant notre attention sur tel trait caractéristique ou sur telle expression de visage que ses paroles venaient de mentionner.

Pour finir, il se résuma par une brillante période synthétique, et, en se retirant, nous laissa sous une impression d’éblouissement due à la coloration imagée de sa verve étincelante.


Aussitôt l’ichtyologiste Martignon s’avança jusqu’au milieu de la scène, tenant à deux mains un aquarium d’une parfaite transparence, dans lequel évoluait doucement certain poisson blanchâtre de forme étrange.

En quelques mots le savant naturaliste nous présenta la Raie Esturgeonnée, spécimen encore inconnu que lui avait procuré la veille un sondage heureux opéré en pleine mer.

Le poisson que nous avions sous les yeux était le produit d’un croisement de races ; seuls des œufs de raie fécondés par un esturgeon pouvaient engendrer les doubles particularités nettement caractérisées que réunissait à lui seul le phénomène de l’aquarium.


Pendant que Martignon s’éloignait lentement, couvant sans cesse des yeux l’hybride remarquable découvert par lui, Tancrède Boucharessas, père des cinq enfants dont nous avions admiré l’adresse, faisait une entrée impressionnante en poussant lui-même sur le devant de la scène un volumineux instrument à roulettes.

À la fois cul-de-jatte et manchot des deux bras, Tancrède, sanglé dans un costume de Bohémien, se mouvait très alertement en sautillant sur ses tronçons de cuisses. Il grimpa sans aucune aide sur une plate-forme basse située au milieu du meuble qu’il venait de charrier, et, tournant ainsi le dos au public, trouva juste à hauteur de sa bouche une large flûte de Pan qui, cintrée autour de son menton, comprenait un ensemble vertical de tuyaux régulièrement étagés par en dessous du plus grand au plus petit. Vers la droite, un gros accordéon présentait, à l’extrémité de son soufflet, une épaisse courroie de cuir dont la boucle s’adaptait exactement au biceps incomplet dépassant de dix centimètres à peine l’épaule du petit homme. De l’autre côté, un triangle suspendu par un fil était prêt à vibrer sous les battements d’une tige de fer fixée d’avance, par de solides attaches, au moignon gauche de l’exécutant.

Après s’être mis en bonne posture, Tancrède, donnant à lui seul l’illusion d’un orchestre, attaqua vigoureusement une brillante ouverture.

Sa tête oscillait sans cesse avec rapidité pour permettre à ses lèvres de trouver sur la flûte les notes de la mélodie, tandis que ses deux biceps travaillaient à la fois, ― l’un faisant alterner l’accord parfait et l’accord de neuvième en agitant dans les deux sens le soufflet de l’accordéon, ― l’autre abaissant au moment voulu, sur la base du triangle, la tige de fer pareille à un battant de cloche.

À droite, vue de profil et formant une des faces latérales du meuble, une grosse caisse à mailloche mécanique avait pour pendant, du côté gauche, une paire de cymbales fixée à l’extrémité de deux solides supports de cuivre. Sans cesse, au moyen d’un saut habile qui ne remuait que ses épaules en laissant sa tête indépendante, Tancrède mettait en mouvement une planchette à ressort sur laquelle il se tenait debout ; sous le poids de son corps retombant lourdement, la mince surface mobile actionnait en même temps la mailloche et la paire de cymbales dont le frottement assourdissant se confondait avec le coup sonore de la grosse caisse.

L’ouverture magistrale, aux nuances fines et variées, se termina par un presto plein d’allure, durant lequel les cuisses tronquées du phénomène, rebondissant à chaque temps sur la planchette, rythmaient une vertigineuse mélodie accompagnée fortissimo par la basse vibrante de l’accordéon jointe aux multiples tintements du triangle.

Après l’accord final, le petit homme, toujours vif, quitta son poste pour disparaître dans la coulisse, pendant que deux de ses fils, Hector et Tommy, venus pour débarrasser la scène, emportaient sans retard l’instrument, ainsi que la table et la chaise du conférencier.


Cette besogne achevée, un artiste s’avança sur les planches, correctement vêtu d’un habit noir et tenant un chapeau claque dans ses mains gantées de blanc. C’était Ludovic, le fameux chanteur à voix quadruple, dont la bouche attira vite tous les regards par ses dimensions colossales.

Avec un joli timbre de ténor, Ludovic, doucement, commença le célèbre canon de Frère Jacques ; mais, seule, l’extrémité gauche de sa bouche était en mouvement et prononçait les paroles connues, tandis que le restant de l’énorme goufire se maintenait immobile et fermé.

Au moment où, après les premières notes, les mots : « Dormez-vous » résonnaient à la tierce supérieure, une seconde division buccale attaqua « Frère Jacques » en partant de la tonique ; Ludovic, grâce à de longues années de travail, était parvenu à scinder ses lèvres et sa langue en portions indépendantes les unes des autres et à pouvoir sans peine articuler en même temps plusieurs parties enchevêtrées, différant par l’air et par les paroles ; actuellement la moitié gauche remuait tout entière en découvrant les dents, sans entraîner dans ses ondulations la région droite demeurée close et impassible.

Mais une troisième fraction labiale entra bientôt dans le chœur en copiant exactement ses devancières, pendant ce temps la deuxième voix entonnait : « Dormez-vous », égayée par la première, qui introduisait un élément nouveau dans l’ensemble en scandant « Sonnez les matines » sur un rythme alerte et argentin.

Une quatrième fois les mots : « Frère Jacques » se firent entendre, prononcés maintenant par l’extrémité droite, qui venait de rompre son inaction pour compléter le quatuor ; la première voix terminait alors le canon par les syllabes : « Dig, ding, dong », servant de base à « Sonnez les matines » et à « Dormez-vous », nuancés par les deux voix intermédiaires.

L’œil fixe, la paupière dilatée, Ludovic avait besoin d’une tension d’esprit continuelle pour accomplir sans erreur ce tour de force inimitable. La première voix avait repris l’air à son début, et les compartiments buccaux, mus différemment, se partageaient le texte du canon, dont les quatre fragments exécutés simultanément s’amalgamaient à ravir.

Ludovic peu à peu accentua son timbre, pour commencer un vigoureux crescendo qui donnait l’illusion d’un groupe lointain se rapprochant à pas rapides.

Il y eut un fortissimo de quelques mesures durant lequel, évoluant toujours en cycle perpétuel d’une case labiale vers l’autre, les quatre motifs, bruyants et sonores, s’épanouirent avec puissance dans un mouvement légèrement accéléré.

Puis, le calme s’établissant de nouveau, la troupe imaginaire parut s’éloigner et se perdre au détour d’un chemin ; les dernières notes se réduisirent à un faible murmure, et Ludovic, épuisé par un terrible effort mental, sortit en s’épongeant le front.


Après un entr’acte d’une minute, on vit paraître Philippo, présenté par Jenn, son inséparable barnum.

Une simple tête quinquagénaire, posée sur un large disque rouge et maintenue par une armature en fer qui l’empêchait de tomber, tel était Philippo ; une barbe courte et hirsute ajoutait à la laideur du visage, amusant et sympathique à force d’intelligente drôlerie.

Jenn, tenant à deux mains le disque uni, sorte de table ronde dépourvue de pied, montrait au public cette tête sans corps, qui se mit à bavarder joyeusement avec la plus originale faconde.

La mâchoire inférieure, très saillante, provoquait à chaque mot un jet de postillons qui, s’échappant en gerbe de la bouche, retombaient en avant à une certaine distance.

Ici l’on ne pouvait admettre aucun des subterfuges employés pour le classique décapité parlant ; nul système de glaces n’existait sous la table, que Jenn maniait au hasard sans précautions suspectes. Le barnum, d’ailleurs, marcha jusqu’au bord de l’estrade et tendit la plate-forme ronde au premier spectateur désireux de la prendre.

Skarioffszky s’avança de quelques pas et reçut Philippo, qui dès lors, passant de main en main, fit, avec chacun, une brève conversation imprévue et spirituelle ; certains tenaient la table à bout de bras, pour éviter le mieux possible les innombrables postillons lancés par la bouche du phénomène, dont les étonnantes reparties suscitaient parmi nous de continuels éclats de rire.

Après une tournée complète Philippo revint à son point de départ et fut rendu à Jenn resté debout sur la scène.

Aussitôt le barnum poussa un ressort secret qui ouvrit, ainsi qu’une boîte prodigieusement plate, la table rouge formée en réalité de deux parties reliées par une fine charnière.

Le disque inférieur s’abaissa de profil en plan vertical, pendant que, soutenue par Jenn, la rondelle qui tout à l’heure jouait le rôle de couvercle supportait toujours horizontalement la figure barbue.

En dessous pendait maintenant, recouvert du classique maillot couleur chair, un minuscule corps humain qui, grâce à une atrophie absolue, avait pu tenir jusqu’alors dans l’étroite cachette de la table creuse, épaisse au plus de trois centimètres.

Cette vision soudaine complétait la personne de Philippo, nain loquace qui, montrant une tête normalement développée, vivait en parfaite santé malgré l’exiguïté de son impressionnante anatomie.

Continuant à parler en crachant, l’étonnant bavard agitait de tous côtés ses membres de marionnette, comme pour donner libre cours à sa gaîté pleine d’inlassable exubérance.

Bientôt, prenant Philippo par la nuque après avoir écarté l’armature de fer mobile sur plusieurs charnières à cran d’arrêt, le barnum, avec sa main gauche, abaissa le disque supérieur, dont l’ouverture livra facilement passage au corps impondérable habillé de rose.

L’agile brimborion, dont la tête, plus grosse que celle de Jenn, égalait en hauteur le restant de l’individu, mit soudain à profit l’indépendance récente de ses mouvements pour se gratter furieusement la barbe sans interrompre son verbiage humide.

Au moment où Jenn l’emportait dans la coulisse, il se prit allègrement un pied dans chaque main et disparut en gigotant, pendant qu’un dernier lazzi envoyait au loin maintes gouttes de son abondante salive.



Aussitôt le Breton Lelgoualch, vêtu du costume légendaire de sa province, s’avança en saluant avec son chapeau rond, tandis que le plancher de la scène résonnait sous les chocs de sa jambe de bois.

Dans sa main gauche il tenait un os évidé, nettement percé de trous comme une flûte.

Avec un fort accent de Bretagne, le nouveau venu, récitant un boniment tout fait, nous donna sur lui-même les détails suivants.

À dix-huit ans, Lelgoualch, exerçant le métier de pêcheur, longeait chaque jour avec sa petite barque les côtes voisines de Paimpol, sa ville natale.

Possesseur d’un biniou, le jeune homme passait pour le meilleur joueur de la contrée. Chaque dimanche on se réunissait sur la place publique pour l’entendre exécuter, avec un charme tout personnel, une foule d’airs bretons formant dans sa mémoire une réserve inépuisable.

Un jour, à la fête de Paimpol, en grimpant vers le sommet d’un mât de cocagne, Lelgoualch tomba de haut sur le sol et se fractura la cuisse. Honteux de sa maladresse dont tout le village était témoin, il se releva et recommença son ascension, qu’il réussit à la force des poignets. Puis il rentra chez lui tant bien que mal, mettant toujours son point d’honneur à cacher ses souffrances.

Quand, après une trop longue attente, il fit enfin mander un médecin, le mal, terriblement développé, avait amené la gangrène à sa suite.

L’amputation fut jugée nécessaire.

Lelgoualch, averti, envisagea la situation avec courage et, ne songeant qu’à en tirer le meilleur parti, pria simplement l’opérateur de lui garder son tibia, dont il comptait faire un usage mystérieux.

On agit selon son désir, et certain jour le pauvre amputé, orné d’une jambe de bois toute neuve, se rendit chez un luthier auquel il remit, avec des instructions précises, un paquet soigneusement enveloppé.

Un mois après, Lelgoualch reçut dans un écrin noir, doublé de velours, l’os de sa jambe transformé en flûte étrangement sonore.

Le jeune Breton apprit vite le doigté nouveau et commença une carrière lucrative en jouant les airs de son pays dans les cafés-concerts et dans les cirques ; la bizarrerie de l’instrument, dont la provenance était chaque fois expliquée, attirait la foule des curieux et faisait partout croître la recette.

L’amputation remontait à plus de vingt ans déjà, et depuis lors la résonance de la flûte s’était sans cesse améliorée, comme celle d’un violon qui se bonifie avec le temps.

En terminant son récit, Lelgoualch porta son tibia jusqu’à ses lèvres et se mit à jouer une mélodie bretonne remplie de lente mélancolie. Les sons purs et veloutés ne ressemblaient à rien de connu ; le timbre, à la fois chaud et cristallin, d’une limpidité inexprimable, convenait merveilleusement au charme particulier de l’air calme et chantant, dont les contours évocateurs transportaient la pensée en pleine Armorique.

Plusieurs refrains, joyeux ou patriotiques, amoureux ou dansants, suivirent cette première romance, gardant tous une grande unité d’où se dégageait une intense couleur locale.

Après une douce complainte finale, Lelgoualch se retira d’un pas alerte, en frappant de nouveau le plancher avec sa jambe de bois.


L’écuyer Urbain fit alors son apparition, en veste bleue, culotte de peau et bottes à revers, conduisant un magnifique cheval noir plein de sang et de vigueur. Un élégant licou ornait seul la tête de l’animal, dont la bouche ne subissait aucune entrave.

Urbain fit quelques pas sur la scène et plaça de face le splendide coursier, qu’il présenta sous le nom de Romulus, appelé en argot de cirque le cheval à platine.

Sur une demande formulée par l’écuyer, réclamant de l’assistance un vocable quelconque, Juillard lança le mot « Équateur ».

Aussitôt, répétant lentement une par une les syllabes qu’Urbain lui soufflait à haute voix, le cheval prononça distinctement « É… qua… teur… ».

La langue de l’animal, au lieu d’être carrée comme celle de ses pareils, affectait la forme pointue d’une platine humaine. Cette particularité, remarquée par hasard, avait décidé Urbain à tenter l’éducation de Romulus, qui, tel qu’un perroquet, s’était habitué, en deux ans de travail, à reproduire nettement n’importe quel son.

L’écuyer recommença l’expérience, demandant maintenant aux spectateurs des phrases complètes que Romulus redisait avec lui. Bientôt, se passant de souffleur, le cheval avec faconde débita son répertoire entier, comprenant maints proverbes, fragments de fables, jurons et lieux communs, récités au hasard sans aucune trace d’intelligence ni de compréhension.

À la fin de ce discours abracadabrant, Urbain emmena Romulus, qui murmurait encore de vagues réflexions.


L’homme et le cheval furent remplacés par Whirligig, qui, svelte et léger avec son costume de clown et sa face enfarinée, portait isolément par le bord, à l’aide de ses deux mains et de ses dents, trois profonds paniers finement tressés, qu’il déposa sur la scène.

Singeant habilement l’accent anglais, il se présenta comme un chançard venant de réaliser certain gros bénéfice à deux jeux différents.

En même temps il montrait les paniers, remplis respectivement de sous, de dominos et de cartes à jouer bleu foncé.

Prenant d’abord la corbeille au billon qu’il transporta vers la droite, Whirligig, en puisant à pleines mains la monnaie de cuivre, édifia sur le bord de l’estrade une curieuse construction adossée à la paroi.

Gros et petits sous s’empilaient vite sous les doigts exercés du clown, qui semblait rompu à l’exercice entrepris. On distingua bientôt la base d’un donjon féodal, percé d’une large porte dont la partie supérieure manquait encore.

Sans prendre un instant de repos, l’agile ouvrier continua son travail accompagné d’un tintement métallique plein de sonore gaîté. Par places, d’étroites meurtrières étaient ménagées dans la paroi arrondie qui s’élevait à vue d’œil.

Parvenu au niveau marqué par le sommet de la porte, Whirligig sortit de sa manche une longue tige mince et plate, dont la couleur brune pouvait se confondre avec la teinte crasseuse des sous. Cette poutre résistante, posée comme un pont sur les deux montants de la baie, permit au clown de continuer son œuvre sur un appui solide et complet.

Les pièces s’entassèrent encore en abondance, et, quand le panier fut vide, Whirligig désigna d’un geste orgueilleux une haute tour artistement crénelée, semblant faire partie de quelque vieille façade dont un coin seul apparaissait comme un décor.

Avec une foule de dominos pris à brassées dans le second panier, le clown voulut construire ensuite, à l’extrémité droite de la scène, une sorte de mur en équilibre.

Les rectangles uniformes, placés sur une seule épaisseur, se superposaient symétriquement, présentant maints revers noirs mélangés de faces blanches plus ou moins mouchetées.

Bientôt un large pan, dressé suivant une verticale absolument parfaite, montra, sur un fond blanc, la silhouette noire d’un prêtre en longue soutane, coiffé du chapeau traditionnel ; tantôt couchés, tantôt debout selon le besoin des contours, les dominos, enfantant seuls le dessin par l’habile alternance de leurs côtés, semblaient soudés ensemble par leurs bords étroits, grâce à la précision apportée dans le travail.

Whirligig, continuant ainsi sans mortier ni truelle, acheva en quelques minutes un mur long de trois mètres, qui, s’éloignant vers le fond de la scène dans une direction légèrement oblique, engendrait un bloc rigoureusement homogène. Le premier sujet se répétait sur l’étendue entière de la mosaïque, et l’on voyait maintenant tout un délilé de vicaires semblant marcher par petits groupes vers un but inconnu.

S’approchant du troisième panier, le clown prit, en la dépliant, une grande pièce de drap noir, qui, par deux coins respectivement pourvus d’un anneau, fut aisément suspendue à deux crochets plantés d’avance dans la toile de fond et dans le mur gauche de la scène.

La tenture noire, tombant jusqu’au plancher, formait ainsi un large pan coupé auquel aboutissait, en partant de la tour monnayée, l’axe du mur de dominos.

Fraîchement exposée à l’air par la manœuvre de Whirligig, la face visible du drap était recouverte d’un enduit humide, sorte de glu neuve et brillante.

Le clown se campa gracieusement devant cette vaste cible, contre laquelle il se mit à lancer, avec une adresse merveilleuse, les cartes à jouer qu’il sortait par poignées de sa réserve.

Chaque léger projectile, tournant sur lui-même, venait infailliblement coller son dos bleu à la tenture et demeurait prisonnier sur l’enduit tenace ; l’opérateur paraissait faire une réussite en alignant symétriquement ses cartes, qui, noires ou rouges, fortes ou faibles, voisinaient au hasard sans distinction de valeur ni de catégorie.

Avant peu, carreaux, trèfles, piques et cœurs, se succédant en raies droites, ébauchèrent sur le fond noir la configuration d’un toit ; puis ce fut une façade complète percée de quelques fenêtres et d’une large porte, sur le seuil de laquelle Whirligig dessina soigneusement, avec un jeu entier, la silhouette d’un ecclésiastique en chapeau, qui, descendant de sa demeure, semblait accueillir le groupe de collègues dirigés vers lui.

La réussite terminée, le clown se tourna pour donner en ces termes l’explication de ses trois chefs-d’œuvre : « Une confrérie de Révérences sortant de la tour d’un vieux cloître pour rendre visite au curé dans sa cure. »

Ensuite, toujours leste et léger, il plia la tenture noire avec toutes les cartes qu’elle contenait et démolit en quelques secondes le mur évocateur et la tour brune.

Tout fut bientôt réintégré dans les solides paniers, avec lesquels Whirligig s’éclipsa comme un lutin.


Au bout d’un moment le ténor belge Cuijper parut en scène, serré dans une étroite redingote.

Il tenait dans ses doigts un fragile instrument de métal, qu’il offrit le mieux possible aux regards de l’assistance en le faisant tourner lentement pour exposer alternativement toutes ses faces.

C’était une pratique semblable, en un peu plus grand, à ces jouets nasillards qui servent à copier la voix de Polichinelle.

Cuijper nous conta brièvement l’histoire de cette babiole, qui, inventée par lui, avait pu, en centuplant sa voix, ébranler jusque dans ses fondations le théâtre de la Monnaie à Bruxelles.

Chacun de nous se souvenait du bruit fait par les journaux autour de la Pratique de Cuijper, que nul facteur d’instruments n’avait su imiter.

Le ténor gardait jalousement certain secret qui, touchant la composition du métal et la forme de maintes circonvallations, donnait au précieux bibelot de fabuleuses qualités de résonance.

Craignant de multiplier les chances de vol et d’indiscrétions, Cuijper s’était limité à la fabrication d’un seul spécimen, objet de sa constante surveillance ; nous fixions donc en ce moment la pratique même qui, pendant toute une saison, lui avait servi à chanter les premiers rôles sur la scène de la Monnaie.

En achevant ces explications préliminaires, Cuijper annonça le grand air de Gorloès et mit la pratique à sa bouche.

Soudain une voix surhumaine, qui, semblait-il, devait s’entendre à plusieurs lieues à la ronde, sortit de son gosier en faisant tressaillir tous les auditeurs.

Cette force colossale ne nuisait en rien au charme du timbre, et la pratique mystérieuse, cause de cet incroyable épanouissement, éclaircissait, au lieu de la dénaturer, l’élégante prononciation des paroles.

Évitant tout effort, Cuijper, comme en se jouant, révolutionnait les couches d’air, sans que jamais aucune intonation criarde ne vînt troubler la pureté de ses sons, qui rappelaient à la fois la souplesse de la harpe et la puissance de l’orgue.

À lui seul il remplissait l’espace mieux qu’un chœur immense ; ses forte auraient couvert les grondements du tonnerre, et ses piano conservaient une ampleur formidable, tout en donnant l’impression d’un léger murmure.

La note finale, prise en douceur, puis enflée avec art et quittée en pleine apogée, provoqua dans la foule un sentiment de stupeur qui dura jusqu’au départ de Cuijper, dont les doigts, de nouveau, maniaient l’étrange pratique.


Un frisson de curiosité ranima l’assistance à l’entrée de la grande tragédienne italienne Adinolfa, vêtue d’une simple robe noire qui accentuait la tristesse fatale de sa physionomie assombrie elle-même par de beaux yeux de velours et par une opulente chevelure brune.

Après une courte annonce, Adinolfa se mit à déclamer en italien des vers du Tasse amples et sonores ; ses traits exprimaient une douleur intense, et certains éclats de sa voix touchaient presque au sanglot ; elle tordait ses mains avec angoisse, et toute sa personne vibrait douloureusement, ivre d’exaltation et de désespoir.

Bientôt de vraies larmes jaillirent de ses yeux, prouvant la troublante sincérité de son prodigieux émoi.

Parfois elle s’agenouillait, courbant la tête sous le poids de son chagrin, pour se relever ensuite, les doigts joints et tendus vers le ciel, auquel semblaient s’adresser avec ferveur ses accents déchirants.

Ses cils ruisselaient sans cesse, tandis que, soutenues par sa mimique impressionnante, les stances du Tasse résonnaient âprement, dites sur un ton sauvage et empoignant, propre à évoquer la pire torture morale.

Sur un dernier vers emphatique, dont chaque syllabe fut hurlée isolément d’une voix enrouée par l’effort, la géniale tragédienne s’en alla d’un pas lent, tenant sa tête à deux mains, non sans répandre jusqu’à la fin ses pleurs limpides et abondants.

Aussitôt deux rideaux de damas rouge, tirés par une main inconnue, partirent simultanément des côtés extrêmes de la scène vide, qu’ils masquèrent parfaitement en se rejoignant au point médian.


V


Deux minutes passèrent, pendant lesquelles Carmichaël vint se poster à gauche devant le théâtre plein d’une invisible et bruyante activité.

Soudain les rideaux se rouvrirent sur un tableau vivant empreint de joie pittoresque.

D’une voix sonore, Carmichaël, en désignant l’immobile apparition, articula cette courte apostrophe : « Le Festin des Dieux de l’Olympe. »

Au milieu de la scène, tendue de draperies noires, Jupiter, Junon, Mars, Diane, Apollon, Vénus, Neptune, Vesta, Minerve, Cérès et Vulcain, assis en grands costumes à une table luxueusement garnie, levaient en souriant leurs coupes bien remplies. Prêt à gaîment trinquer à la ronde, Mercure, représenté par le comique Soreau, semblait soutenu dans l’espace par les ailes de ses sandales et planait au-dessus du banquet sans lien visible avec les combles.

Les rideaux, en se fermant, firent disparaître la surhumaine assemblée, puis s’écartèrent de nouveau après un remue-ménage de quelques instants, pour montrer dans un cadre différent une vision assez complexe.

La partie gauche de la scène évoquait paisiblement quelque nappe d’eau cachée par une haie de roseaux.

Une femme de couleur, qui, par son costume et sa parure, semblait appartenir à une tribu sauvage du Nord-Amérique, foulait, immobile, le fond d’une barque légère. Seule avec elle sur le frêle esquif, une fillette de race blanche tenait à deux mains la tige d’un filet de pêche à l’aide duquel, par un geste brusque, elle soulevait hors de l’onde un brochet pris au piège ; en dessous, on voyait passer à travers les mailles la tête du poisson prêt à replonger dans son élément.

L’autre moitié de la scène figurait une rive gazonneuse. Au premier plan, un homme paraissant courir à toutes jambes portait sur ses épaules une hure de carton, qui, en cachant complètement sa tête, lui donnait l’aspect d’un sanglier à corps humain. Un fil de fer formant une arche très ample se rattachait par ses deux extrémités aux poignets encerclés que le coureur tendait en avant à une hauteur inégale. Un gant, un œuf et un fétu de paille, accomplissant un vol factice, étaient traversés par le fil métallique en trois points différents de la courbe gracieuse. Les mains du fuyard s’ouvraient vers le ciel comme pour jongler avec ces trois objets figés dans leur course aérienne. L’arche, obliquement inclinée, donnait une impression d’entraînement rapide et irrésistible. Vu de profil perdu et attiré en apparence par une force invincible, le jongleur s’éloignait vers le fond de la scène.

Au second plan, une oie vivante gardait une pose de vertigineux essor, grâce à une glu quelconque fixant au sol, en un pas immense, ses pattes prodigieusement distantes. Les deux ailes blanches s’écartaient largement comme pour activer cette fuite éperdue. Derrière l’oiseau, Soreau, vêtu d’une robe flottante, représentait Borée en courroux ; de sa bouche s’échappait un long entonnoir en carton gris bleuté, qui, zébré de fines rayures longitudinales et copié sur ces grands souffles mis par les dessinateurs aux lèvres des zéphyrs joufflus, figurait avec art une haleine de tempête ; le bout évasé du cône léger visait l’oie, chassée en avant par le déplacement d’air. Borée, en outre, tenant dans la main droite une rose à haute tige épineuse, s’apprêtait froidement à fouetter la fugitive pour accélérer sa course. Tourné presque de face, l’oiseau était sur le point de croiser le jongleur, chacun semblant décrire en sens inverse le tournant rapide d’une même parabole.

Au troisième plan se dressait une herse d’or, derrière laquelle l’ânesse Mileñkaya tendait vers une auge remplie de son intact sa mâchoire close, traversée de haut en bas par un séton. Certaines particularités laissaient deviner le subterfuge employé pour simuler l’entrave douloureuse et affamante. Seules les deux extrémités apparentes du séton existaient réellement, collées à la peau de l’ânesse et terminées respectivement par un bâtonnet transversal. À première vue, l’effet obtenu donnait bien l’idée d’une fermeture absolue condamnant la pauvre bête à un continuel supplice de Tantale.

Carmichaël, montrant la fillette, qui, debout dans la barque, n’était autre que Stella Boucharessas, prononça distinctement cette brève explication :

— « Ursule, accompagnée de la Huronne Maffa, prête son appui aux ensorcelés du lac Ontario. »

Les personnages gardaient tous une immobilité sculpturale. Soreau, serrant dans ses dents la pointe de son long cornet couleur d’espace, gonflait ses joues lisses et congestionnées, sans laisser trembler la rose dressée au bout de son bras tendu.

Les rideaux se rejoignirent, et aussitôt, derrière leur impénétrable obstacle, un tintamarre prolongé se fit entendre, causé par quelque travail fiévreux et empressé.

Soudain la scène réapparut, complètement transformée.

Le centre était rempli par un escalier dont la courbe se perdait dans les combles.

À mi-hauteur, un vieillard aveugle, en costume Louis XV, se présentait de face au tournant de la descente. Sa main gauche tenait un sombre bouquet vert composé de plusieurs branches de houx. En observant la base de la gerbe, on découvrait peu à peu toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, représentées par sept faveurs différentes nouées individuellement aux tiges groupées en faisceau.

Avec sa main libre armée d’une plume d’oie, l’aveugle écrivait sur la rampe, qui, placée à sa droite, lui offrait par sa forme plate et sa couleur blanchâtre une surface lisse et commode.

Plusieurs comparses, tassés sur les marches voisines, épiaient gravement les mouvements du vieillard. Le plus rapproché, porteur d’un large encrier, semblait guetter la plume pour l’humecter à nouveau.

Le doigt tendu vers la scène, Carmichaël prit la parole en ces termes :

— « Hændel composant mécaniquement le thème de son oratorio Vesper. »

Soreau, dans le rôle d’Hændel, s’était fabriqué une cécité de convention en maquillant ses paupières, qu’il gardait presque entièrement baissées.

La scène s’éclipsa derrière son voile de draperies, et un intervalle assez long fut signalé uniquement par les chuchotements de l’assistance.

— « Le czar Alexis découvrant l’assassin de Plechtcheïef. »

Cette phrase, lancée par Carmichaël au moment où les rideaux glissaient sur leur tringle, s’appliquait à une scène russe du XVIIe siècle.

À droite, Soreau, figurant le czar, tenait verticalement au niveau de ses yeux un disque en verre roux offrant une apparence de soleil couchant. Son regard, traversant cette vitre ronde, fixait vers la gauche un groupe d’hommes du peuple empressés autour d’un mourant, qui, le visage et les mains complètement bleus, venait de tomber en convulsions dans leurs bras.

La vision dura peu et fut suivie d’un entr’acte fugitif qui prit fin sur cette annonce de Carmichaël :

— « L’écho du bois d’Arghyros envoyant à Constantin Canaris l’arome des fleurs évoquées. »

Soreau, composant le personnage de l’illustre marin, se tenait de profil au premier plan, les mains placées en porte-voix autour de sa bouche.

Près de lui, plusieurs compagnons gardaient une attitude de surprise émerveillée.

Sans bouger, Soreau prononça distinctement le mot « Rose », qui bientôt fut répété par une voix partie de la coulisse.

Au moment précis où l’écho résonnait, un parfum de rose, intense et pénétrant, se répandit sur la place des Trophées, frappant à la fois toutes les narines pour s’évanouir presque aussitôt.

Le mot « Œillet », jeté ensuite par Soreau, eut la même répercussion phonétique et odorante.

Tour à tour le lilas, le jasmin, le muguet, le thym, le gardénia et la violette furent appelés à voix haute, et chaque fois l’écho propagea de puissants effluves odoriférants, en parfait rapport avec le vocable docilement redit.

Les rideaux se croisèrent sur ce tableau poétique, et l’atmosphère se débarrassa promptement de tout vestige enivrant.

Après une attente monotone, la scène brutalement découverte fut indiquée par Carmichaël, qui accompagna son geste de ce bref commentaire :

— « Le richissime prince Savellini, atteint de cleptomanie, dévalise les rôdeurs de barrière dans les bas quartiers de Rome. »

Pour la première fois Soreau s’exhibait en tenue moderne, enveloppé d’un élégant paletot de fourrure et paré de pierres précieuses qui étincelaient à sa cravate et à ses doigts. Contre lui un cercle de sinistres voyous entourait curieusement deux combattants armés de couteaux. Mettant à profit la tension d’esprit des contemplateurs trop puissamment absorbés par le duel pour remarquer sa présence, l’homme au paletot de fourrure explorait furtivement, par derrière, les poches répugnantes dont il attirait le sordide contenu. Ses mains avancées agrippaient actuellement une vieille montre bossuée, un porte-monnaie crasseux et un grand mouchoir à carreaux encore presque enfoui dans les profondeurs d’une veste rapiécée.

Quand l’habituelle et souple fermeture eut caché ce fait divers à antithèse, Carmichaël quitta son poste, donnant ainsi une fin à la suite d’apparitions sans mouvement.


La scène fut bientôt rendue aux regards pour l’entrée de la vieille ballerine Olga Tcherwonenkoff, grosse Livonienne à moustache, qui, habillée en danseuse et parée de feuillage, fit son apparition sur le dos de l’élan Sladki, qu’elle écrasait sous son poids formidable ; le gracieux animal arpenta les planches deux fois de suite, puis regagna la coulisse, débarrassé de sa corpulente amazone, qui se mit en position pour exécuter le Pas de la Nymphe.

Le sourire aux lèvres, l’ex-étoile commença une série de rapides évolutions, encore marquées par certains vestiges de son talent passé ; sous les plis raides de la jupe de tulle, ses jambes monstrueuses, moulées par l’étreinte du maillot rose, accomplissaient leur savant travail avec une agilité suffisante et un restant de grâce dont on avait lieu d’être surpris.

Soudain, en traversant la scène à petits pas, les deux pieds dressés sur l’extrême pointe du gros orteil, Olga tomba lourdement avec des cris de douleur.

Le docteur Leflaive, quittant notre groupe, se précipita sur la scène, où il put constater l’état lamentable de la malade, immobilisée par un coup de fouet.

Appelant à son aide Hector et Tommy Boucharessas, l’habile médecin, avec mille précautions, souleva l’infortunée, qui fut transportée à l’écart afin de recevoir tous les soins désirables.

Au moment de l’accident, Talou, comme pour éviter toute interruption dans le spectacle, avait donné discrètement quelques ordres à Rao.

Couvrant tout à coup les cris lointains de la pauvre Olga, un chœur immense retentit, formé de voix d’hommes graves et vibrantes.

À ce bruit, chacun se retourna vers le côté ouest, devant lequel les guerriers noirs, accroupis près de leurs armes déposées sur le sol, chantaient tous la Jéroukka, sorte d’épopée orgueilleuse enfantée par l’empereur, qui avait pris pour sujet le récit de ses propres exploits.

L’air, de rythme et de tonalité bizarres, se composait d’un seul motif assez court, indéfiniment reproduit avec des paroles toujours nouvelles.

Les chanteurs scandaient chaque couplet par des battements de mains réglés avec ensemble, et une impression assez grandiose se dégageait de cette glorieuse complainte, dont l’exécution ne manquait ni d’ampleur ni de caractère.

Pourtant la reprise continuelle de l’unique phrase, éternellement pareille, engendra peu à peu une intense monotonie, accentuée par les inévitables chances de durée qu’offrait la Jéroukka, relation fidèle où tenait la vie entière de l’empereur, dont les hauts faits étaient nombreux.

Le texte ponukéléien, entièrement inaccessible à des oreilles européennes, se déroulait en strophes confuses, sans doute pleines d’événements capitaux, et la nuit tombait progressivement sans que rien fît prévoir le terme de cette fastidieuse mélopée.

Soudain, alors qu’on désespérait de jamais atteindre au vers final, le chœur, s’arrêtant de lui-même, fut remplacé par une voix de cantatrice, ― voix merveilleuse et pénétrante qui résonnait avec pureté dans la pénombre déjà opaque.

Tous les yeux, cherchant l’endroit d’où partait ce nouveau chant, découvrirent Carmichaël, qui, debout à l’extrémité gauche devant le premier rang des choristes, achevait la Jéroukka en phrasant solitairement, sans rien changer au motif musical, le chapitre additionnel consacré à la Bataille du Tez.

Sa miraculeuse voix de tête, copiant à s’y méprendre les vibrations d’un gosier féminin, se développait à souhait dans la grande sonorité du plein air, sans paraître gênée par la difficile prononciation vocables incompréhensibles dont les stances étaient faites.

Au bout de quelques instants, Carmichaël, d’abord si sûr de lui, fut forcé de s’interrompre, trahi par sa mémoire, qui lui refusait un mot dans la suite d’inintelligibles syllabes consciencieusement apprises par cœur.

Talou souffla de loin à voix haute le fragment oublié par le jeune Marseillais, qui, retrouvant dès lors le fil du récit, parvint sans nouvelle hésitation jusqu’à la fin du dernier couplet.

Aussitôt l’empereur dit quelques mots à Sirdah, qui, traduisant en excellent français la sentence dictée par son père, dut infliger à Carmichaël une consigne de trois heures pour punition de sa légère défaillance.

VI


Les guerriers noirs, se relevant tous ensemble, venaient de ramasser leurs armes.

Reformé sous la direction de Rao, le cortège du début, augmenté de notre groupe et de la plupart des Incomparables, se mit rapidement en marche vers le sud.

Le quartier méridional d’Éjur fut traversé d’un pas alerte, et la plaine apparut bientôt, limitée à gauche par les grands arbres du Béhuliphruen, magnifique jardin plein d’essences prodigieuses et inconnues.


Rao, soudain, arrêta l’immense colonne, parvenue en un lieu très étendu que ses dimensions mêmes rendaient propice à certaine expérience phonétique de longue portée.

Stéphane Alcott, vigoureux gaillard au thorax proéminent, sortit de nos rangs avec ses six fils, jeunes gens de quinze à vingt-cinq ans, dont la maigreur fabuleuse transparaissait de façon impressionnante sous de simples maillots rouges très collants.

Le père, vêtu comme eux, se planta debout en un point quelconque, le dos tourné au couchant, puis, effectuant avec soin un demi-quart de tour vers la droite, s’immobilisa tout à coup, en affectant la rigidité d’une statue.

Partant de l’endroit précis occupé par Stéphane, l’aîné des six frères marcha obliquement dans la direction du Béhuliphruen, frayant exactement la ligne tracée par le rayon visuel de son père et comptant à voix haute ses pas lents et immenses, auxquels il s’appliquait à donner une mesure rigoureusement invariable. Il s’arrêta au chiffre cent dix-sept, et, se retournant face à l’occident, suivit l’exemple paternel en prenant une pose étudiée. Son frère puîné, qui l’avait accompagné, fit vers le sud-ouest une promenade du même genre, et, après soixante-douze pas mécaniquement pareils, se figea ainsi qu’un mannequin, la poitrine exposée au levant. À tour de rôle, les quatre plus jeunes exécutèrent la même manœuvre, choisissant chaque fois pour point de départ le but conventionnel atteint par le dernier mensurateur et apportant dans l’accomplissement de leur brève étape, merveilleusement réglée, la perfection mathématique réservée d’habitude aux seuls travaux géodésiques.

Quand le cadet fut à son poste, les sept comparses, inégalement distants, se trouvèrent échelonnés sur une étrange ligne brisée, dont chacun des cinq capricieux angles restait formé par deux talons joints.

L’apparente incohérence de la figure était volontairement due au nombre strict des enjambées régulières, dont les six totaux respectifs avaient constamment évolué entre un minimum de soixante-deux et un maximum de cent quarante-neuf.

Une fois en faction, chacun des six frères, creusant violemment sa poitrine et son ventre par un pénible effort des muscles, forma une large cavité, que l’adjonction de ses bras, collés en cercle comme des bords supplémentaires, rendit plus profonde encore. Les maillots, grâce à quelque enduit, adhéraient toujours à chaque point de l’épiderme.

Mettant ses mains en porte-voix, le père, avec un timbre grave et sonore, cria son propre nom dans la direction de l’aîné.

Aussitôt, à intervalles inégaux, les quatre syllabes : Stéphane Alcott, furent répétées successivement en six points de l’énorme zigzag, sans que les lèvres des figurants eussent bougé d’aucune manière.

C’était la voix même du chef de famille que venait de répercuter l’antre thoracique des six jeunes gens, qui, grâce à leur prodigieuse maigreur entretenue soigneusement par un terrible régime, offraient au son une surface osseuse suffisamment rigide pour en réfléchir toutes les vibrations.

Ce premier essai ne satisfit pas les exécutants, qui modifièrent légèrement leur place et leur position.

La mise au point dura quelques minutes pendant lesquelles Stéphane clama souvent son nom, épiant le résultat chaque fois perfectionné par ses fils, qui tantôt, remuant à peine les pieds, gagnaient un centimètre dans une direction quelconque, tantôt se penchaient davantage pour mieux préparer le rapide passage du son.

ll s’agissait, en apparence, de quelque instrument imaginaire, qui, difficile à bien accorder, aurait par-dessus tout réclamé pour son réglage un soin minutieux et patient.

Enfin, une épreuve lui ayant paru bonne, Stéphane, d’un mot bref qui malgré lui eut une sextuple répercussion, ordonna aux étiques sentinelles la plus complète immobilité.

Dès lors le véritable spectacle commença.

Stéphane, à pleine voix, prononça toute sorte de noms propres, d’interjections et de mots fort usuels, en variant à l’infini le registre et l’intonation. Et chaque fois le son ricochant de poitrine en poitrine se reproduisait avec une pureté cristalline, d’abord nourri et vigoureux, puis affaibli de plus en plus jusqu’au dernier balbutiement, qui ressemblait à un murmure.

Aucun écho de forêt, de grotte ou de cathédrale n’aurait pu lutter avec cette combinaison artificielle, qui réalisait un véritable miracle d’acoustique.

Obtenu par la famille Alcott au prix de longs mois d’études et de tâtonnements, le tracé géométrique de la ligne brisée devait ses savantes irrégularités à la forme spéciale de chaque poitrine, dont la structure anatomique offrait un pouvoir résonateur d’une portée plus ou moins grande.

Plusieurs personnes du cortège, s’étant approchées de chaque vibrant factionnaire, purent constater l’absence de toute supercherie. Les six bouches demeuraient hermétiquement closes, et seul le verbe initial faisait les frais de la multiple audition.

Voulant donner à l’expérience la plus vaste extension possible, Stéphane articula rapidement de courtes phrases, servilement ressassées par le sextuple écho ; certains vers de cinq pieds, récités un par un, furent perçus distinctement sans empiétements ni mélange ; des éclats de rire variés, graves sur « oh », aigus sur « ah » et stridents sur « hi », firent merveille en évoquant une moquerie légère et impassible ; cris de douleur ou d’alarme, sanglots, exclamations pathétiques, toux retentissantes, éternuements comiques s’enregistrèrent tour à tour avec la même perfection.

Passant de la parole au chant, Stéphane lança de fortes notes de baryton, qui, résonnant à souhait aux différents coudes de la ligne, furent suivies de vocalises, de trilles, de fragments d’airs ― et de joyeux refrains populaires débités par bribes.

Pour finir, le soliste, après une grande respiration, arpégea indéfiniment l’accord parfait dans les deux sens, utilisant généreusement l’étendue entière de sa voix et donnant l’illusion d’un chœur impeccablement juste, grâce à l’ample et durable polyphonie produite par tous les échos mélangés.

Soudain, privées de la source musicale que Stéphane à bout de souffle venait d’arrêter court en se taisant, les voix factices s’éteignirent une à une, et les six frères, reprenant avec une satisfaction visible leur position normale, purent se détendre voluptueusement en poussant de larges soupirs.

Le cortège, rapidement reformé, se dirigea de nouveau vers le sud.


Après une étape courte et facile, faite dans l’obscurité envahissante, l’avant-garde atteignit le bord du Tez, grand fleuve tranquille dont la rive droite fut vite encombrée par le déploiement de la colonne.

Une pirogue pourvue de rameurs indigènes reçut à son bord Talou et Sirdah, qui furent passés sur l’autre berge.

Là, sortant sans bruit d’une hutte en bambous, le sorcier nègre Bachkou, une coupe d’ivoire en main, s’approcha de la jeune aveugle, qu’il guida par l’épaule dans la direction de l’Océan.

Bientôt, tous deux pénétrèrent dans le lit du fleuve, en s’enfonçant progressivement à mesure qu’ils s’éloignaient du rivage.

Au bout de quelques pas, immergé jusqu’à la poitrine, Bachkou s’arrêta en tenant haut dans sa main gauche la coupe à demi pleine d’un liquide blanchâtre, tandis qu’auprès de lui Sirdah disparaissait presque entièrement dans les eaux sombres et bruissantes.

Avec deux doigts trempés dans le baume laiteux, le sorcier frotta doucement les yeux de la jeune fille, puis attendit patiemment pour donner au remède le temps d’agir ; le délai passé, à l’aide de deux coups de pouce nettement appliqués sur le globe de chaque œil, il détacha brusquement les deux taies, qui tombèrent dans le courant et disparurent bientôt vers la mer.

Sirdah avait poussé un cri de joie, prouvant la réussite complète de l’opération, qui venait en effet de lui rendre la vue.

Son père lui répondit par une délirante exclamation, suivie de plusieurs clameurs enthousiastes proférées par le cortège entier.

Regagnant hâtivement la terre ferme, l’heureuse enfant se jeta dans les bras de l’empereur, qui la tint longtemps embrassée avec une touchante émotion.

Tous deux prirent place de nouveau dans la pirogue, qui, traversant le fleuve, les déposa sur la rive droite, pendant que Bachkou rentrait dans sa hutte.

Sirdah gardait précieusement sur elle l’intense humidité due aux eaux sacrées du fleuve témoin de sa guérison.


Guidée par Rao, la colonne remonta la berge sur une étendue de cent mètres et s’arrêta devant un vaste appareil qui, établi entre quatre poteaux, s’avançait au-dessus du cours d’eau comme une arche de pont.

La nuit s’était faite peu à peu, et, sur la rive, un phare d’acétylène, fixé au sommet d’un pieu, éclairait, à l’aide de son puissant réflecteur braqué avec soin, tous les détails de l’étonnante machine vers laquelle convergeaient tous les regards.

L’ensemble, entièrement métallique, donnait dès le premier coup d’œil l’idée bien définie d’un métier à tisser.

Au milieu, parallèlement au courant, s’étendait certaine chaîne horizontale faite d’une infinité de fils bleu clair, qui, placés côte à côte sur une seule rangée, n’occupaient en largeur qu’un espace de deux mètres, grâce à leur fabuleuse finesse.

Plusieurs lisses, comprenant des fils verticaux respectivement munis d’un œillet, formaient l’une derrière l’autre des plans perpendiculaires à la chaîne qu’elles traversaient de part en part. Devant elles pendait un battant, sorte d’immense peigne métallique dont les dents imperceptibles et innombrables égalisaient la chaîne ainsi qu’une chevelure.

À droite, un grand panneau d’un mètre carré, bordant la chaîne, se composait d’une foule d’alvéoles séparées par de fines parois ; chacune de ces cases abritait une étroite navette dont la canette, mince bobine fixée de l’avant à l’arrière, portait une provision de soie unicolore. Tous les tons imaginables, variant délicatement les sept échantillons du prisme, se trouvaient représentés par la garniture interne des navettes, dont le nombre pouvait s’élever à mille. Les fils, plus ou moins dévidés suivant leur éloignement, venaient aboutir à droite sur l’angle initial de la chaîne et engendraient un étrange réseau prodigieusement polychrome.

En bas, presque à fleur d’eau, maintes aubes de toutes dimensions, disposées en carré plein comme un escadron, formaient la base entière de l’appareil, soutenu d’un côté par la rive et de l’autre par deux pilotis enfoncés dans le lit du fleuve. Chaque aube, suspendue entre deux tiges étroites, semblait prête à faire tourner une courroie de transmission qui, enserrant à gauche une portion libre du mince moyeu, dressait verticalement ses deux rubans parallèles.

Entre les aubes et la chaîne s’étendait une sorte de coffre long contenant sans doute le mystérieux mécanisme appelé à mouvoir l’ensemble.

Les quatre poteaux supportaient à leur sommet un épais plafond rectangulaire d’où descendaient les lisses et le battant.

Aubes, coffre, plafond, panneau, navettes, poteaux et pièces intermédiaires, tout, sans nulle exception, était créé en acier fin de nuance gris clair.

Après avoir posté Sirdah au premier rang pour l’initier à la confection automatique de certain manteau qu’il voulait lui offrir, l’inventeur Bedu, héros du moment, appuya sur un ressort du coffre afin de mettre en mouvement la précieuse machine enfantée par son industrieuse persévérance.

Aussitôt différentes aubes plongèrent à demi dans le fleuve, livrant leurs palettes à la puissance du courant.

Invisiblement actionné par les courroies de transmission, dont la portion supérieure se perdait dans les profondeurs du coffre, le panneau garni de navettes glissa horizontalement dans l’axe du courant. Malgré ce déplacement, les fils innombrables fixés à l’angle de la chaîne gardèrent une rigidité parfaite, grâce à un système de tension rétrograde dont toutes les navettes étaient pourvues ; abandonnée à elle-même, chaque pointicelle, ou broche supportant la canette, tournait dans le sens inverse au dévidage, par l’effet d’un ressort opposant une très faible résistance à l’extraction de la soie. Tels fils se raccourcissant mécaniquement pendant que d’autres s’allongeaient, le réseau conservait sa pureté première sans flaccidité ni emmêlement.

Le panneau était soutenu par une épaisse tige verticale qui, décrivant un coude brusque, pénétrait horizontalement dans l’intérieur du coffre ; là, quelque longue rainure que nous ne pouvions apercevoir de la rive permettait sans doute le patinage silencieux effectué depuis un moment.

Bientôt le panneau s’arrêta pour se mouvoir en hauteur. La portion verticale de sa tige s’allongea doucement, révélant un jeu de compartiments glissants pareils à ceux d’un télescope ; réglée par un concours de corde et de poulie internes, la détente de quelque puissant ressort à boudin pouvait seule provoquer cette ascension discrète, qui prit fin au bout d’un instant.

L’évolution du panneau avait coïncidé avec un mouvement subtil des lisses, dont certains fils venaient de s’abaisser pendant que d’autres s’élevaient. Le travail s’accomplissait hors de notre vue dans l’épaisseur du plafond, qui n’utilisait que de minces rainures pour livrer passage aux immenses franges tendues en bas par une légion de plombs étroits à peine supérieurs au niveau du coffre. Chaque soie de la chaîne, traversant isolément l’œillet d’un des fils, se trouvait actuellement montée ou descendue de plusieurs centimètres.

Soudain, rapide comme l’éclair, une navette, lancée par un ressort du panneau, passa entre l’ensemble des soies dénivelées, dont elle franchit toute la largeur pour aboutir à un compartiment unique fixé en place prévue et calculée. Dévidée hors du fragile engin, une duite ou fil transversal s’étendait maintenant au milieu de la chaîne en formant le début de la trame.

Mû en dessous par une tige mobile dans une rainure du coffre, le battant vint frapper la duite avec ses dents sans nombre pour reprendre aussitôt sa posture verticale.

Les fils des lisses, remuant de nouveau, amenèrent un changement complet dans la disposition des soies, qui, opérant un rapide chassé-croisé, firent un important parcours en hauteur ou en profondeur.

Poussée par un ressort du compartiment de gauche, la navette, douée d’un vif élan, traversa la chaîne en sens inverse pour réintégrer son alvéole ; une seconde duite déroulée par sa canette reçut un coup brutal du battant.

Pendant que les lisses accomplissaient un curieux va-et-vient, le panneau, fidèle à un plan unique, employa simultanément ses deux modes de déplacement pour se mouvoir dans une direction oblique ; braquée à l’endroit déterminé, une deuxième alvéole profita d’un temps d’arrêt pour expulser une navette qui, filant comme un projectile dans l’angle collectif des soies, vint s’enfoncer en face jusqu’au fond du compartiment toujours stable.

Un choc du battant sur la nouvelle duite fut suivi d’un ample manège des lisses, qui préparèrent le chemin du retour à la navette brusquement rejetée jusqu’à sa case.

Le travail continua suivant une marche invariable. Grâce à sa merveilleuse mobilité, le panneau plaçait tour à tour en face du compartiment fixe telle navette dont le double voyage coïncidait parfaitement avec la besogne du battant et des lisses.

Peu à peu la chaîne gagnait de notre côté, entraînée par la lente rotation de l’ensoupleau, large cylindre transversal auquel tous ses fils étaient rattachés. Le tissage s’effectuait rapidement, et bientôt une riche étoffe apparut à nos yeux, sous la forme d’une bande mince et régulière aux tons finement nuancés.

En bas les aubes faisaient tout agir à elles seules grâce à leur manœuvre complexe et précise, ― certaines restant presque incessamment immergées alors que d’autres baignaient seulement quelques instants dans le courant ; plusieurs, parmi les plus petites, n’effleuraient l’onde de leurs palettes que pendant une seconde, et se relevaient soudain, ayant accompli un quart de tour à peine, pour redescendre de la même façon fugitive après un bref repos. Leur nombre, l’échelonnement de leur taille, l’isolement ou la simultanéité des plongeons courts ou durables, fournissaient un choix infini de combinaisons favorisant la réalisation des conceptions les plus hardies. On eût dit quelque muet instrument, plaquant ou arpégeant des accords, tantôt maigres, tantôt prodigieusement touffus, dont le rythme et l’harmonie se renouvelaient sans cesse. Les courroies de transmission, par suite d’une souple élasticité, se prêtaient à ces continuelles alternatives d’allongement et de contraction. L’appareil entier, remarquable au point de vue agencement et huilage, fonctionnait avec une perfection silencieuse donnant l’impression d’une pure merveille mécanique.

Bedu attira notre attention sur les lisses, uniquement actionnées par les aubes dont un électro-aimant transmettait l’influence du coffre au plafond ; les fils conducteurs étaient dissimulés dans un des deux poteaux d’arrière, et cette méthode excluait l’emploi des cartons à trous du métier Jacquard. Aucune limite ne s’imposait aux variantes sans nombre obtenues dans la tire de tels groupes de fils coïncidant avec l’abaissement des autres. Jointe à l’armée polychrome de navettes, cette multiplicité de figures successives créées dans le mode d’écartement de la chaîne rendait abordable l’exécution de tissus féeriques analogues aux tableaux de maîtres.

Fabriquée à l’endroit par une anomalie que réclamait l’extraordinaire appareil spécialement destiné à fonctionner pour un public attentif, la bande d’étoffe s’agrandissait vite, montrant tous ses détails puissamment éclairés par les projections du phare. L’ensemble représentait une vaste nappe d’eau, à la surface de laquelle des hommes, des femmes et des enfants, les yeux dilatés par la terreur, se cramponnaient désespérément après quelques épaves flottant çà et là parmi des débris de toute sorte ; et si grande était l’ingéniosité des fabuleux rouages de la machine, que le résultat pouvait soutenir la comparaison avec les plus fines aquarelles ; les visages, pleins d’expression farouche, avaient d’admirables tons de chair, depuis le brun hâlé du vieillard et le blanc laiteux de la jeune femme jusqu’au rose juvénile de l’enfant ; l’onde, épuisant la gamme des bleus, se couvrait de reflets miroitants et variait suivant les places son degré de transparence.

Mû par une courroie de transmission dressée hors d’une ouverture du vaste coffre auquel le rivaient deux supports, l’ensoupleau attirait le tissu qui déjà s’enroulait sur lui. L’autre extrémité de la chaîne offrait une assez forte résistance due à une tringle d’acier qui, servant d’aboutissement aux soies, était prise entre deux glissières parallèles fixées sur le coffre par une série de tiges verticales. C’est sur la glissière gauche qu’était vissé le compartiment immuable où chaque navette venait faire une brève station.

Le tableau de l’étoffe se complétait peu à peu, et l’on vit émerger une montagne vers laquelle des groupes humains et des animaux de toute espèce se dirigeaient à la nage ; en même temps une foule de zébrures transparentes et obliques rayèrent partout l’espace et firent comprendre le sujet, emprunté à la description biblique du Déluge. Tranquille et majestueuse à la surface des flots, l’Arche de Noé dressa bientôt sa silhouette régulière et massive, agrémentée de fins personnages errant au milieu d’une nombreuse ménagerie.

Le panneau sollicitait sans cesse tous les regards par la merveilleuse sûreté de sa gymnastique alerte et captivante. Employées à tour de rôle, les teintes les plus diverses étaient lancées dans la chaîne sous forme de duites, et l’ensemble des fils ressemblait à quelque palette infiniment riche. Parfois le panneau accomplissait de grands déplacements pour utiliser l’une après l’autre des navettes fort distantes ; à d’autres moments, plusieurs duites successives appartenant à la même région ne lui demandaient que de minimes voyages. La pointe de la navette choisie trouvait toujours passage entre les autres fils, qui, partis des alvéoles voisines et tendus dans une direction unique, ne lui opposaient qu’une claire-voie incapable de former obstacle.

Sur le tissu, la montagne à demi gagnée par les flots était maintenant visible jusqu’à son sommet. Partout, contre ses flancs, de malheureux condamnés, à genoux sur ce dernier refuge qui allait bientôt leur manquer, semblaient implorer le ciel par de grands gestes de détresse. La pluie diluvienne se déversait en cataractes sur tous les points du tableau, parsemé d’épaves et d’îlots où se répétaient les mêmes scènes de désespoir et de supplications.

Le ciel s’élargissait progressivement vers le zénith, et des nuages immenses se dessinèrent soudain, grâce à un amalgame de soies grises finement assorties depuis les tons les plus transparents jusqu’aux nuances les plus fuligineuses. Les épaisses volutes de vapeur se déroulaient majestueusement dans les airs, recélant dans leurs flancs des réserves inépuisables, prêtes à constamment alimenter la terrible inondation.

À ce moment Bedu arrêta l’appareil en appuyant sur un nouveau ressort du coffre. Aussitôt les aubes s’immobilisèrent, cessant de porter la vie aux différentes pièces désormais roides et inactives.

Tournant l’ensoupleau à l’envers, Bedu, à l’aide d’une lame bien affûtée, coupa sur les côtés tous les fils dépassant le tissu promptement dégagé ; puis, avec une aiguillée de soie préparée à l’avance, il eut vite fait de froncer la partie supérieure bordée par les nuages ruisselants. Ainsi agencée, l’étoffe, moins haute que large, prenait la forme d’un manteau simple et flottant.

Bedu s’approcha de Sirdah et lui mit sur les épaules les fronces du merveilleux vêtement, qui enveloppa gracieusement jusqu’aux pieds la jeune fille heureuse et reconnaissante.


Le sculpteur Fuxier venait de s’approcher du phare, pour nous montrer dans sa main ouverte plusieurs pastilles bleues d’extérieur uni, qui, à notre su, contenaient dans leurs flancs toutes sortes d’images en puissance créées par ses soins. Il en prit une et la lança dans le fleuve, un peu en aval du métier maintenant inactif.

Bientôt, sur la surface éclairée par les lueurs de l’acétylène, des remous se formèrent nettement, traçant en relief une silhouette bien déterminée, que chacun put reconnaître pour celle de Persée portant la tête de Méduse.

Seule, la pastille, en fondant, avait brusquement provoqué cette agitation artistique et prévue.

L’apparition dura quelques secondes, puis les eaux, s’aplanissant peu à peu, reprirent leur unité de miroir.

Habilement envoyée par Fuxier, une seconde pastille plongea dans le courant. Les ronds concentriques épanouis par sa chute s’étaient à peine dissipés qu’une nouvelle image surgissait en remous fins et nombreux. Cette fois, des danseuses en mantille, debout sur une table toute servie, exécutaient, parmi les mets et les brocs, un pas entraînant qu’elles rythmaient avec leurs castagnettes aux applaudissements des convives. Le dessin liquide était si poussé qu’on distinguait par endroits l’ombre des miettes sur la nappe.

Cette scène joyeuse effacée, Fuxier renouvela l’expérience par l’immersion d’une troisième pastille dont l’effet ne se fit pas attendre. L’eau, se ridant soudain, évoqua, en un tableau assez large, certain rêveur qui, assis près d’une source, notait sur un cahier le fruit de quelque inspiration ; derrière, appuyé sur les rochers de la cascade naissante, un vieillard à longue barbe, pareil à la personnification d’un fleuve, se penchait vers le quidam comme pour lire par-dessus son épaule.

— « Le poète Giapalu se laissant dérober par le vieux Var les admirables vers dus à son génie, » expliqua Fuxier, qui bientôt projeta encore une pastille dans les flots calmés.

Le nouveau bouillonnement prit la forme d’un immense demi-cadran aux indications étranges. Le mot « MIDI », nettement tracé en relief par l’eau, occupait la place habituellement réservée à la troisième heure ; ensuite venaient vers le bas, sur un seul quart de cercle, toutes les divisions depuis une heure jusqu’à onze heures ; à l’extrémité inférieure, au lieu du chiffre « VI » on lisait « MINUIT » écrit en toutes lettres dans l’axe du diamètre ; puis, vers la gauche, onze nouvelles divisions aboutissaient à une seconde édition du vocable « MIDI » remplaçant la neuvième heure. Jouant le rôle d’aiguille solitaire, un long chiffon, ressemblant à la flamme d’un fanion, se rattachait au point exact qui eût figuré le centre du cadran complété ; soi-disant poussée par le vent, la souple banderole s’allongeait vers la droite, marquant cinq heures du soir avec sa pointe fine et tendue. L’horloge, dressée au sommet d’une tige solidement plantée, ornait un paysage découvert où passaient quelques promeneurs, et toute la reproduction liquide était surprenante de précision et de vérité.

— « L’horloge à vent du pays de Cocagne,» reprit Fuxier, qui amplifia son annonce par le commentaire suivant :

Dans le bienheureux pays en question, le vent, parfaitement régulier, se chargeait bénévolement d’indiquer l’heure aux habitants. À midi juste il soufflait violemment de l’ouest et s’apaisait progressivement jusqu’à minuit, moment poétique où régnait un calme plat. Bientôt une légère brise venue de l’est s’élevait peu à peu et ne cessait de croître jusqu’au midi suivant, qui marquait son apogée. Une saute brusque se produisait alors, et, de nouveau, la tempête accourait du ponant pour recommencer son évolution de la veille. Remarquablement adaptée à ces fluctuations invariables, l’horloge soumise en effigie à notre appréciation remplissait son office mieux que le banal cadran solaire, dont la tâche uniquement diurne est sans cesse entravée par le vol des nuages.

Le pays de Cocagne avait déserté la nappe liquide, et le courant, redevenu lisse, engloutit une dernière pastille noyée par Fuxier.

La surface, en se plissant avec art, dessina un homme à demi nu portant un oiseau sur son doigt.

— « Le prince de Conti et son geai, » dit Fuxier tout en montrant sa main vide.

Quand les ondulations furent nivelées, le cortège reprit le chemin d’Éjur, en s’enfonçant dans la nuit noire que ne dissipait plus la clarté du phare éteint brusquement par Rao.


Nous marchions depuis quelques minutes quand soudain, sur la droite, un bouquet de feu d’artifice illumina l’obscurité en produisant de nombreuses détonations.

Une gerbe de fusées monta dans les airs, et bientôt, arrivés au faîte de leur ascension, les noyaux incandescents, éclatant avec un bruit sec, semèrent dans l’espace maints lumineux portraits du jeune baron Ballesteros, destinés à remplacer l’habituelle et banale série des pluies de feu et des étoiles. Chaque image, en sortant de son enveloppe, se déployait d’elle-même, pour flotter au hasard avec de légers balancements.

Ces dessins en traits de flamme, d’une exécution remarquable, représentaient l’élégant clubman dans les poses les plus variées, en se distinguant tous par une couleur spéciale.

Ici le riche Argentin, bleu saphir des pieds à la tête, apparaissait en habit de soirée, les gants à la main et la fleur à la boutonnière ; là une esquisse de rubis le montrait en tenue de salle d’armes, tout disposé à faire assaut ; ailleurs un buste seul, de dimension colossale, vu de face et tracé en lignes d’or, voisinait avec une éblouissante gravure violette où le jeune homme, en chapeau haut de forme et en redingote boutonnée, se trouvait pris de profil jusqu’à mi-jambes. Plus loin une ébauche de diamant évoquait le brillant sportsman en costume de tennis, brandissant gracieusement une raquette prête à frapper. D’autres effigies irradiantes s’épanouissaient de tous côtés, mais le clou de l’ensemble était, sans contredit, certain large tableau vert émeraude, où, cavalier irréprochable monté sur un cheval au trot, le héros de cette fantasmagorie saluait respectueusement au passage quelque invisible amazone.

Le cortège s’était arrêté pour contempler à loisir cet attrayant spectacle.

Les portraits, descendant lentement et projetant sur une vaste étendue leur puissant éclairage polychrome, se maintinrent quelque temps sans rien perdre de leur éclat. Puis ils s’éteignirent sans bruit, un par un, et l’ombre peu à peu se répandit de nouveau sur la plaine.

Au moment où le dernier trait de feu s’évanouissait dans la nuit, l’entrepreneur Luxo vint se joindre à nous, fier du superbe effet produit par le chef-d’œuvre pyrotechnique dont il avait lui-même effectué le lancement.


Tout à coup un grondement lointain se fit entendre, sourdement prolongé ; les détonations des fusées venaient évidemment de provoquer l’orage qui depuis longtemps se préparait dans l’atmosphère surchauffée ; aussitôt cette même pensée frappa l’esprit de tous : « Djizmé va mourir ! »

Sur un signe de Talou le cortège se remit en marche, et, traversant vivement la partie sud d’Éjur, déboucha encore une fois sur la place des Trophées.

L’orage s’était déjà rapproché ; les éclairs se succédaient rapidement, suivis de coups de tonnerre chaque fois plus sonores.

Rao, qui avait pris les devants, parut bientôt guidant ses hommes lourdement chargés d’un curieux lit de repos qu’ils installèrent au milieu de l’esplanade. Aux lueurs des éclairs on pouvait examiner l’étrange composition de ce meuble, dont l’aspect semblait à la fois confortable et terrifiant.

Une carcasse, surélevée par quatre pieds de bois, supportait une moelleuse natte blanche entièrement recouverte de fins dessins séparés, rappelant par leur forme et leur dimension les culs-de-lampe qui dans certains livres clôturent les chapitres ; les sujets les plus divers étaient réunis dans cette collection de minuscules tableaux indépendants et isolés ; paysages, portraits, couples rêveurs, groupes dansants, navires en détresse, couchers de soleil, se trouvaient traités avec un art consciencieux et naïf qui ne manquait ni de charme ni d’intérêt. Un coussin restait glissé sous une des extrémités de la natte, ainsi exhaussée pour soutenir la tête du dormeur ; derrière la place éventuellement réservée à l’occiput, se dressait un paratonnerre dominant de sa tige brillante l’ensemble du long meuble de paresse. Une calotte de fer, reliée par un fil conducteur à la base de la haute aiguille verticale, semblait prête à enserrer le front de quelque impressionnant condamné appelé à s’étendre sur la couche fatale ; en face, deux souliers métalliques, placés côte à côte, communiquaient avec la terre au moyen d’un nouveau fil dont la pointe venait d’être enfoncée dans le sol par Rao lui-même.

Arrivé à son apogée avec la rapidité météorique spéciale aux régions équatoriales, l’orage se déchaînait maintenant avec une extrême violence ; un vent terrible charriait de gros nuages noirs dont la conflagration était incessante.

Rao avait ouvert la prison pour faire sortir Djizmé, jeune indigène gracieuse et belle, qui, depuis la triple exécution du début, était demeurée seule derrière la sombre grille.

Djizmé, sans opposer de résistance, vint s’allonger sur la natte blanche, entrant d’elle-même sa tête dans la calotte de fer et ses pieds dans les souliers rigides.

Prudemment, Rao et ses aides s’écartèrent du dangereux appareil, qui resta complètement isolé.

Dès lors Djizmé prit à deux mains une carte en parchemin suspendue à son cou par un fin cordon, puis la regarda longuement, tout en profitant de la lueur des éclairs pour l’exposer parfois aux yeux de tous avec une expression de joie et d’orgueil ; un nom hiéroglyphique, tracé au milieu du souple rectangle, était souligné à distance, vers la droite, par un triple dessin exigu représentant trois différentes phases lunaires.

Bientôt Djizmé laissa tomber la carte et fit obliquer ses regards, qui, normalement postés pour contempler de face le théâtre rouge, allèrent se fixer sur Naïr ; celui-ci, toujours retenu sur son socle, avait abandonné son délicat travail depuis l’apparition de la condamnée, qu’il dévorait des yeux.

À ce moment le tonnerre grondait sans interruption, et les éclairs devenaient assez fréquents pour donner l’illusion d’un jour factice.

Soudain, accompagné du plus terrible fracas, un aveuglant zigzag de feu sillonna le ciel entier pour aboutir à la pointe du paratonnerre. Djizmé, dont les bras venaient de se tendre vers Naïr, ne put achever son geste ; la foudre avait traversé son corps, et la couche blanche ne soutenait plus maintenant qu’un cadavre aux yeux grands ouverts et aux membres inertes.

Pendant le court silence observé par l’orage après l’assourdissant éclat du tonnerre, d’affreux sanglots attirèrent l’attention vers Naïr, qui répandait des larmes d’angoisse en regardant toujours la morte.

Les porteurs enlevèrent l’appareil sans déranger le corps de Djizmé, puis on attendit dans une stupeur douloureuse l’apaisement graduel des éléments.

Le vent chassait toujours les nuages vers le sud, et le tonnerre s’éloignait rapidement, perdant à chaque minute une partie de sa force et de sa durée. Peu à peu le ciel se dégagea largement et un splendide clair de lune brilla sur Éjur.

VII


Dans la clarté blafarde dix esclaves parurent, portant un lourd fardeau qu’ils déposèrent à l’endroit même où Djizmé venait d’expirer.

L’objet nouveau se composait principalement d’un mur blanc, qui, nous faisant face, était maintenu en équilibre par deux longues travées de fer appliquées d’un seul côté sur le sol.

Au faîte du mur surplombait une large marquise, dont les deux coins avancés correspondaient, en les dominant de six pieds, aux extrêmes pointes des travées.

Les porteurs s’éloignèrent pendant que l’hypnotiseur Darriand s’avançait lentement, conduisant par la main le nègre Séil-kor, pauvre fou âgé d’une vingtaine d’années, qui, en marchant, prononçait dans un français dénué de tout accent des paroles douces et incohérentes.

Darriand abandonna un instant son malade pour visiter le mur blanc et surtout la marquise, à laquelle il sembla prêter toute son attention.

Pendant ce temps, Séil-kor, livré à lui-même, gesticulait avec placidité, montrant sous l’ardent clair de lune les bizarreries d’un accoutrement de carnaval, formé d’une toque, d’un loup et d’une fraise, découpés tous trois dans du papier.

La fraise était taillée uniquement dans des couvertures bleues du journal la Nature, dont le titre surgissait en maints endroits ; le loup présentait sur toute sa surface un groupe compact et nombreux de signatures différentes imprimées en fac-similé ; sur le sommet de la toque, le mot « Tremble » s’étalait en forts caractères, visibles pendant certains mouvements de tête du jeune homme, qui, ainsi paré, ressemblait à un seigneur de charade fait pour hanter la cour des derniers Valois.

Les trois objets, trop petits pour Séil-kor, paraissaient plutôt convenir aux mesures d’un enfant de douze ans.

Darriand, réclamant par quelques mots l’attention générale, venait de pencher le mur blanc en arrière, afin d’offrir à tous les regards l’intérieur du plafond surplombant, entièrement garni de plantes rougeâtres qui lui donnaient l’aspect d’une jardinière renversée.

Remettant l’appareil d’aplomb, l’hypnotiseur nous fournit quelques détails sur certaine expérience qu’il voulait tenter.

Les plantes que nous venions d’apercevoir, plantes rares et précieuses dont il avait recueilli la graine au cours d’un lointain voyage en Océanie, possédaient des propriétés magnétiques d’une extrême puissance.

Un sujet placé sous le plafond odorant sentait pénétrer en lui de troublants effluves, qui le plongeaient aussitôt dans une véritable extase hypnotique ; dès lors, la face tournée au mur, le patient voyait défiler sur le fond blanc, grâce à un système de projections électriques, toutes sortes d’images coloriées que la surexcitation momentanée de ses sens lui faisait prendre pour des réalités ; la vue d’un paysage hyperboréen refroidissait immédiatement la température de son corps, en faisant trembler ses membres et claquer ses mâchoires ; au contraire, tel tableau simulant un foyer incandescent provoquait chez lui une abondante transpiration et pouvait à la longue disséminer de graves brûlures sur toute la surface de son épiderme. En présentant de cette manière à Séil-kor un frappant épisode de biographie personnelle, Darriand comptait réveiller la mémoire et la saine raison que le jeune nègre avait perdues récemment par suite d’une blessure à la tête.


Son annonce terminée, Darriand reprit Séil-kor par la main et le conduisit sous la marquise, la face orientée pour recevoir directement le reflet du mur blanc. Le pauvre dément fut en proie aussitôt à une violente agitation ; il respirait plus vite que de coutume et palpait du bout des doigts sa fraise, sa toque et son loup, semblant retrouver au contact imprévu de ces trois objets quelque souvenir intime et douloureux.

Tout à coup, s’allumant sous l’action de quelque pile invisible, une lampe électrique, sertie en plein milieu dans la plus basse portion intérieure du large rebord de la marquise, projeta brillamment sur le mur un grand carré de lumière dû aux efforts combinés d’une lentille et d’un réflecteur. La source même du foyer restait dissimulée, mais on voyait nettement la gerbe éclatante descendre en s’éloignant, progressivement élargie jusqu’à la rencontre de l’obstacle, ombragé en partie par la tête de Séil-kor.

Darriand, qui avait lui-même provoqué cet éclairage, tournait maintenant avec lenteur une manivelle silencieuse, adaptée à hauteur de main sur l’extrémité gauche du mur. Bientôt, produite par quelque pellicule coloriée placée devant la lampe, une image se dessina sur l’écran blanc, offrant aux regards de Séil-kor une ravissante enfant blonde d’une douzaine d’années ; pleine de charme et de grâce ; au-dessus du portrait, on lisait ces mots : « La Jeune Candiote ».

À cette vue, Séil-kor, pris de délire, s’agenouilla comme devant une divinité, criant : « Nina… Nina… » d’une voix tremblante de joie et d’émotion. Tout, dans son attitude, montrait que l’acuité de ses sens, décuplée par les émanations intenses des plantes océaniennes, lui faisait admettre la présence réelle et vivante de l’adorable fillette nommée avec ivresse.

Après un moment d’immobilité, Darriand tourna de nouveau la manivelle, actionnant ainsi, par un système de rouleaux et de bande diaphane dont on devinait l’agencement caché, une série de vues prêtes à défiler devant la lentille lumineuse.

Le portrait glissa vers la gauche et disparut de l’écran. Sur la surface étincelante on lisait maintenant : « Corrèze » au milieu d’un département français dont la préfecture, large pois noir, portait un simple point d’interrogation à la place du mot « Tulle ». Devant cette question soudaine, Séil-kor s’agita nerveusement comme pour chercher quelque introuvable réponse.

Mais sous ce titre : « La Pêche à la Torpille », un tableau émouvant venait de remplacer la carte géographique. Ici, habillée d’une robe bleu marine et lourdement armée d’une ligne longue et flexible, la fillette que Séil-kor avait appelée Nina tombait évanouie en prenant dans ses doigts un poisson blanc qui frétillait au bout de l’hameçon.

Darriand continuait sa manœuvre, et les vues à en-têtes se succédaient sans trêve, impressionnant profondément Séil-kor, qui, toujours agenouillé, poussait des soupirs et des cris témoignant de son exaltation croissante.

Après la « Pêche à la Torpille », ce fut la « Martingale », montrant, sur les marches d’une grande bâtisse, un jeune nègre encore enfant, qui, faisant sauter dans sa main quelques pièces blanches, se dirigeait vers une porte d’entrée surmontée de ces trois mots : « Casino de Tripoli ».

La « Fable » se composait d’un feuillet de livre appuyé debout contre un immense gâteau de Savoie.

Le « Bal » consistait en une joyeuse réunion d’enfants évoluant par couples dans un vaste salon. Au premier plan, Nina et le jeune nègre aux pièces blanches se rapprochaient, les bras tendus l’un vers l’autre, tandis qu’une femme au bienveillant sourire semblait encourager leur tendre accolade.

Bientôt la « Vallée d’Oo », paysage vert et profond, fut suivie du « Boléro dans la Remise », où l’on voyait Nina et son ami dansant fiévreusement au sein d’un local primitif encombré de charrettes et de harnais.

La « Piste conductrice » représentait une forêt inextricable dans laquelle Nina s’avançait courageusement. Auprès d’elle, comme pour jalonner sa retraite à la manière du Petit Poucet, le jeune noir jetait sur le sol, en secouant la pointe de son couteau, une parcelle blanche sans doute extraite à l’instant même d’un lourd fromage suisse affalé sur sa main gauche.

Endormie sur un lit de mousse dans la « Première Nuit de l’Avent », Nina, dans l’« Orientation », réapparaissait debout, le doigt levé vers les étoiles.

Enfin la « Quinte » évoquait la jeune héroïne secouée par une toux terrible et assise, le porte-plume en main, devant un feuillet presque rempli. Dans un coin du tableau, une large page vue de face semblait reproduire en plus grand le travail placé contre la main de la fillette ; sous une série de lignes à peine distinctes, ce titre : « Résolution », suivi d’une phrase inachevée, faisait penser à la conclusion d’une analyse de catéchisme.

Pendant cette succession d’images, Séil-kor, en proie à un trouble inouï, n’avait cessé de se démener avec ardeur, tendant les bras vers Nina, qu’il apostrophait tendrement.

Abandonnant la manivelle, Darriand éteignit brusquement la lampe et releva Séil-kor pour l’entraîner au dehors, car l’agitation du jeune nègre, arrivée à son paroxysme, pouvait faire craindre les funestes effets d’une station trop prolongée sous l’ensorcelante végétation.

Séil-kor retrouva vite son calme. Débarrassé par Darriand de ses oripeaux de papier, il regarda soudain autour de lui comme un dormeur qui s’éveille, puis murmura doucement :

— Oh! je me souviens, je me souviens… Nina… Tripoli… la Vallée d’Oo…

Darriand l’observait anxieusement, épiant avec joie ces premiers symptômes de guérison. Bientôt le triomphe de l’hypnotiseur devint éclatant, car Séil-kor, reconnaissant tous les visages, se mit à répondre sainement à une foule de questions. L’expérience, merveilleusement réussie, avait rendu la raison au pauvre fou, plein de gratitude pour son sauveur.

Maintes félicitations furent prodiguées à Darriand, pendant que les porteurs enlevaient l’admirable objet à projections, dont la puissance venait de se manifester d’une façon si heureuse.


Au bout d’un moment, on vit paraître à gauche, traîné sans peine par un esclave, certain char romain dont les deux roues, en tournant, produisaient sans interruption un ut assez aigu, qui, rempli de justesse et de pureté, vibrait clairement dans la nuit.

Sur l’étroite plate-forme du véhicule, un fauteuil d’osier soutenait le corps maigre et débile du jeune Kalj, l’un des fils de l’empereur ; à côté de l’essieu marchait Méisdehl, fillette noire gracieuse et charmante qui s’entretenait gaîment avec son nonchalant compagnon.

Chacun des deux enfants, âgé de sept ou huit ans, portait une coiffure rougeâtre formant contraste avec sa face d’ébène ; celle de Kalj, sorte de toquet très simple taillé dans quelque feuille de journal illustré, montrait sur son pourtour éclairé par le disque lunaire une charge de cuirassiers richement coloriée que soulignait ce nom : « Reichshoffen », reste incomplet d’une légende explicative ; pour Méisdehl, il s’agissait d’un étroit bonnet de provenance semblable, dont les teintes rouges, dues à des lueurs d’incendie figurées en abondance, étaient justifiées par le mot « Commune », lisible sur l’un des bords.

Le char traversa la place, lançant toujours son ut retentissant, puis s’arrêta près de la scène des Incomparables.

Kalj descendit et disparut vers la droite en entraînant Méisdehl, pendant que la foule se massait de nouveau devant le petit théatre pour assister au tableau final de Roméo et Juliette, monté avec une foule d’adjonctions puisées dans le manuscrit authentique de Shakespeare.

Bientôt les rideaux s’ouvrirent, montrant Méisdehl qui, étendue de profil sur une couche élevée, personnifiait Juliette plongée dans le sommeil léthargique.

Derrière le lit mortuaire, des flammes verdâtres, colorées par des sels marins, s’échappaient de quelque puissant brasier enfoui au fond d’un sombre récipient métallique dont les bords seuls étaient visibles.

Au bout de quelques instants, Roméo, représenté par Kalj, apparut en silence pour contempler douloureusement le cadavre de sa compagne idolâtrée.

À défaut des costumes traditionnels, les deux coiffures rougeâtres, de forme légendaire, suffisaient à évoquer le couple shakespearien.

Énivré par un dernier baiser déposé sur le front de la morte, Roméo porta jusqu’à ses lèvres un mince flacon qu’il jeta loin de lui après en avoir absorbé le contenu empoisonné.

Soudain Juliette ouvrit les yeux, se dressa lentement et descendit de sa couche aux yeux de Roméo éperdu. Les deux amants, aux bras l’un de l’autre, échangèrent maintes caresses, s’abandonnant à leur joie frémissante.

Puis Roméo, courant au brasier, sortit des flammes un fil d’amiante, dont l’extrémité dépassait sur le rebord du récipient de métal. Cette ganse incombustible portait, pendus sur toute sa longueur, plusieurs charbons ardents qui, taillés comme des pierres précieuses et entièrement rougis par l’incandescence, ressemblaient à d’éclatants rubis.

Revenu sur le devant de la scène, Roméo attacha l’étrange parure au cou de Juliette, dont la peau supporta sans un seul tressaillement le contact brûlant des terribles joyaux.

Mais les premières affres de l’agonie étreignirent brusquement en plein bonheur l’amant rayonnant d’espoir et de confiance. D’un geste désespéré il montra le poison à Juliette, qui, contrairement à la version habituelle, découvrit au fond du flacon un restant de liquide qu’elle absorba rapidement avec délices.

À demi étendu sur les marches de la couche, Roméo, sous l’influence du mortel breuvage, allait devenir le jouet d’hallucinations saisissantes.

Chacun attendait ce moment pour guetter l’effet de certaines pastilles rouges qui, dues à l’art de Fuxier et lancées une à une dans le brasier par Adinolfa cachée derrière le lit funèbre, devaient projeter des flots de fumée aux formes évocatrices.

La première apparition surgit soudain hors des flammes, sous l’aspect d’une vapeur intense qui, moulée avec précision, représentait la Tentation d’Ève.

Au milieu, le serpent, enlacé à un tronc d’arbre, tendait sa tête plate vers Ève gracieuse et nonchalante, dont la main, dressée ostensiblement, semblait repousser le mauvais esprit.

Les contours, d’abord très nets, s’épaississaient à mesure que le nuage montait dans les airs ; bientôt tous les détails se confondirent en un bloc mouvant et chaotique, promptement disparu dans les combles.

Une seconde émanation de fumée reproduisit le même tableau ; mais cette fois Ève, sans lutter davantage, allongeait les doigts vers la pomme qu’elle s'apprêtait à cueillir.

Roméo tournait ses yeux hagards vers le foyer, dont les flammes vertes éclairaient les tréteaux de lueurs tragiques.

Une épaisse fumée minutieusement sculptée, s’échappant à nouveau du brasier, créa devant l’agonisant un joyeux bacchanal ; des femmes exécutaient une danse fiévreuse pour un groupe de débauchés aux sourires blasés ; dans le rond traînaient les restes d’un festin, tandis qu’au premier plan celui qui semblait jouer le rôle d’amphitryon désignait à l’admiration de ses hôtes les danseuses souples et lascives.

Roméo, comme s’il reconnaissait la vision, murmura ces quelques mots :

— Thisias… l’orgie à Sion !…

Déjà la scène vaporeuse s’élevait en s’effiloquant par endroits. Après son envolée, une fumée neuve, issue de la source habituelle, réédita les mêmes personnages dans une posture différente ; la joie ayant fait place à la terreur, ballerines et libertins, pêle-mêle et à genoux, courbaient le front devant l’apparition de Dieu le Père, dont la face courroucée, immobile et menaçante au milieu des airs, dominait tous les groupes.

Un brusque enfantement de brouillard modelé, succédant au ballet interrompu, fut salué par ce mot de Roméo :

— Saint Ignace !

La fumée formait ici deux sujets étagés, séparément appréciables. En bas, saint Ignace, livré aux bêtes du cirque, n’était plus qu’un impressionnant cadavre inerte et mutilé ; en haut, un peu à l’arrière-plan, le Paradis, peuplé de fronts nimbés et offert sous l’aspect d’une île enchanteresse environnée de flots calmes, attirait vers lui une seconde image du saint, qui, plus transparente que la première, évoquait l’âme séparée du corps.

— Phéior d’Alexandrie !

Cette exclamation de Roméo visait un fantôme qui, fait de nébulosité ciselée, venait d’émerger du brasier après saint Ignace. Le nouveau personnage, debout au sein d’une foule attentive, ressemblait à quelque illuminé semant la bonne parole ; son corps d’ascète, paraissant amaigri par les jeûnes, laissait flotter sa robe grossière, et son visage émacié faisait ressortir par contraste ses tempes volumineuses.

Cette présentation fondait le début d’une intrigue rapidement continuée par une seconde éjection de brume au galbe pur. Là, au milieu d’une place publique, deux groupes, occupant sur le sol deux carrés parfaits nettement distincts, se composaient uniquement, l’un de vieillards, l’autre de jeunes gens ; Phéior, à la suite de quelque violente apostrophe, s’était mis en butte à la colère des jeunes, qui l’avaient jeté à terre sans pitié pour la faiblesse de ses membres étiques.

Un troisième épisode aérien montra Phéior à genoux, dans une pose extatique provoquée par le passage d’une courtisane environnée d’un cortège d’esclaves.

Peu à peu la fumée constitutive de groupements humains répandait sur la scène un voile impalpable et mobile.

— Jérémie… le silex !…

Après ces mots qu’inspirait une éruption terne et fugitive, édifiant, au-dessus du foyer, Jérémie lapidé par une foule nombreuse, Roméo, à bout de forces, tomba mort sous les yeux de Juliette égarée, qui, toujours ornée du collier déjà moins rouge, devint à son tour la proie du breuvage hallucinant.

Une lumière brilla soudain à gauche, derrière la toile de fond, éclairant une apparition visible à travers un fin grillage peint, qui jusqu’alors avait semblé aussi opaque et homogène que le mur fragile dont il faisait partie.

Juliette se tourna vers le flot de clarté en s’écriant :

— Mon père !…

Capulet, représenté par Soreau, était debout, en longue robe dorée soyeuse et flottante ; son bras se tendait vers Juliette dans un geste de haine et de reproche, se rapportant clairement au mariage coupable célébré en secret.

Tout à coup l’obscurité régna de nouveau, et la vision disparut derrière le mur redevenu normal.

Juliette, agenouillée dans une attitude suppliante, se releva, secouée par ses sanglots, pour rester quelques instants la face ensevelie dans ses deux mains.

Une illumination nouvelle lui fit redresser la tête et l’attira vers la droite devant une évocation du Christ, qui, monté sur l’âne légendaire, se trouvait à peine voilé par un second grillage peint, formant dans la cloison le pendant du premier.

C’était Soreau qui, promptement transformé, remplissait le rôle de Jésus, dont la seule présence semblait accuser Juliette d’avoir trahi sa foi en appelant volontairement la mort.

Immobile, le spectre divin, brusquement fuligineux, s’annihila derrière la muraille, et Juliette, comme frappée de folie, se prit à sourire doucement devant quelque nouveau rêve prêt à enchanter son imagination.

À ce moment parut en scène un buste de femme, fixé sur un socle à roulettes qu’une main inconnue devait pousser latéralement du fond gauche de la coulisse à l’aide d’une tige rigide dissimulée au ras du plancher.

Le buste blanc et rose, pareil à une poupée de coiffeur, avait de grands yeux bleus aux longs cils et une magnifique chevelure blonde séparée en nattes minces qui se répandaient naturellement de tous côtés. Certaines de ces tresses, visibles grâce au hasard qui les avait placées sur la poitrine ou contre les épaules, montraient maintes pièces d’or appliquées de haut en bas sur leur face extérieure.

Juliette, charmée, s’avança vers la visiteuse en prononçant ce nom :

— Urgèle !…

Soudain le socle, secoué de droite et de gauche au moyen de la tige, communiqua ses cahots au buste, dont les cheveux se balancèrent avec violence. D’innombrables pièces d’or, mal soudées, tombèrent en pluie abondante, prouvant que, par derrière, les nattes ignorées n’étaient pas moins garnies que les autres.

Quelque temps la fée répandit sans compter ses éblouissantes richesses, jusqu’au moment où, attirée par la même main supposée, elle s’éclipsa silencieusement.

Juliette, comme peinée de cet abandon, laissa errer son regard, qui vint de lui-même s’attacher sur le brasier toujours en éveil.

De nouveau, un flot de fumée s’éleva au-dessus des flammes.

Juliette recula en s’écriant avec un accent de vive frayeur :

— Pergovédule… les deux génisses !…

L’intangible et fugace moulage évoquait une femme aux cheveux ébouriffés, qui, attablée devant un repas monstrueux comprenant deux génisses coupées en larges quartiers, brandissait avidement une fourchette immense.

La vapeur, en se dissipant, découvrit derrière le foyer une tragique apparition, que Juliette désigna par ce même nom « Pergovédule » prononcé avec une angoisse grandissante.

C’était la tragédienne Adinolfa qui venait de se dresser brusquement, maquillée avec un art étrange ; sa face entière, bien enduite d’un fard jaune d’ocre, tranchait avec ses lèvres vertes, qui, affectant la teinte du moisi, s’ouvraient en un large rictus terrifiant ; ses cheveux hirsutes la faisaient ressembler à la dernière vision créée par le brasier, et ses yeux se dardaient avec insistance sur Juliette remplie d’épouvante.

Une fumée dense, dépourvue cette fois de contours déterminés, s’échappa encore du brasier, masquant le visage d’Adinolfa, qu’on ne revit plus après l’évaporation de ce voile éphémère.

Moins brillamment parée par le collier qui s’éteignait progressivement, Juliette, maintenant à l’agonie, s’affala sur les degrés de la couche, les bras pesants, la tête rejetée en arrière. Ses regards, désormais sans expression, finirent par se fixer en l’air sur un second Roméo qui descendait lentement vers elle.

Le nouveau comparse, représenté par un frère de Kalj, personnifiait l’âme légère et vivante du cadavre inerte étendu près de Juliette. Une coiffure rougeâtre, pareille à celle du modèle, ornait le front de ce sosie parfait, qui, les bras tendus, venait en souriant chercher la mourante pour la conduire dans l’immortel séjour.

Mais Juliette, semblant privée de raison, détournait la tête avec indifférence, tandis que le spectre, contrit et renié, s’envolait sans bruit dans les combles.

Après quelques derniers mouvements faibles et inconscients, Juliette tomba morte auprès de Roméo, juste au moment où les deux rideaux de la scène se refermaient rapidement.

Kalj et Méisdehl nous avaient tous étonnés par leur mimique merveilleusement tragique et par leurs quelques phrases françaises prononcées sans fautes ni accent.

Revenus sur l’esplanade, les deux enfants effectuèrent un prompt départ.

Traîné par l’esclave et fidèlement escorté par Méisdehl, le char, émettant de nouveau sa note haute et continue, emporta vers la gauche le débile Roméo, visiblement épuisé par l’effort de ses multiples jeux de scène.


L’ut vibrait encore dans le lointain quand Fuxier s’avança vers nous, tenant contre sa poitrine, avec sa main droite éployée, un pot de terre d’où surgissait un cep de vigne.

Sa main gauche portait un bocal cylindrique et transparent, qui, muni d’un large bouchon de liège traversé par un tube métallique, montrait dans sa partie basse un amas de sels chimiques épanouis en gracieux cristaux.

Posant ses deux fardeaux sur le sol, Fuxier sortit de sa poche une petite lanterne sourde, qu’il coucha bien à plat sur la surface de terre affleurant en dedans les bords du pot de grès. Un courant électrique, mis en activité au sein de ce phare portatif ; projeta soudain une éblouissante gerbe de lumière blanche, pointée vers le zénith par une puissante lentille.

Soulevant alors le bocal tenu horizontalement, Fuxier tourna une clé placée à l’extrémité du tube métallique, dont l’ouverture, dirigée avec soin vers une portion déterminée du cep, laissa fuser au dehors un gaz violemment comprimé. Une brève explication de l’opérateur nous apprit que ce fluide, mis en contact avec l’atmosphère, provoquait partiellement une chaleur intense, qui, jointe à certaines propriétés chimiques très particulières, allait faire mûrir devant nous une grappe de raisin.

Il achevait à peine son commentaire que déjà l’apparition annoncée se révélait à nos regards sous la forme d’un imperceptible grappillon. Possédant le pouvoir prêté par la légende à certains fakirs de l’Inde, Fuxier accomplissait pour nous le miracle de l’éclosion soudaine.

Sous l’action du courant chimique les grains se développèrent rapidement, et bientôt une grappe de raisin blanc, pesante et mûre, pendit isolément sur le côté du cep.

Fuxier reposa le bocal sur le sol après avoir fermé le tube par un nouveau tour de clé. Puis, attirant notre attention sur la grappe, il nous montra de minuscules personnages prisonniers au centre des globes diaphanes.

Exécutant à l’avance sur le germe un travail de modelage et de coloris plus minutieux encore que la tâche exigée par la préparation de ses pastilles bleues ou rouges, Fuxier avait déposé dans chaque grain la genèse d’un gracieux tableau, dont la mise au point venait de suivre les phases de la maturité si facilement obtenue.

À travers la peau du raisin, particulièrement fine et transparente, on scrutait sans peine, en s’approchant, les différents groupes qu’illuminait par en dessous la gerbe électrique.

Les manipulations opérées sur le germe avaient amené la suppression des pépins, et rien ne troublait la pureté des lilliputiennes statues translucides et colorées, dont la matière était fournie par la pulpe elle-même.

— « Un aperçu de l’ancienne Gaule, » dit Fuxier en touchant du doigt un premier grain où l’on voyait plusieurs guerriers celtes se préparant au combat.

Chacun de nous admirait la finesse des contours et la richesse des tons si bien mis en relief par les effluves lumineux.

— « Eudes scié par un démon dans le songe du comte Valtguire, » reprit Fuxier en désignant un deuxième grain.

Cette fois on distinguait, derrière la délicate enveloppe, un dormeur en armure, étendu au pied d’un arbre ; une fumée, semblant s’échapper de son front pour figurer quelque rêve, contenait, dans ses flots ténus, un démon armé d’une longue scie dont les dents acérées entamaient le corps d’un damné crispé par la souffrance.

Un nouveau grain, sommairement expliqué, montrait le Cirque romain encombré par une foule nombreuse qu’enflammait un combat de gladiateurs.

— « Napoléon en Espagne. »

Ces mots de Fuxier s’appliquaient à un quatrième grain, dans lequel l’empereur, vêtu de son habit vert, passait à cheval en vainqueur au milieu d’habitants qui semblaient le honnir par leur attitude sourdement menaçante.

— « Un Évangile de saint Luc, » poursuivit Fuxier en frôlant côte à côte, sous une seule tige mère triplement ramifiée, trois grains jumeaux dans lesquels les trois scènes suivantes se composaient des mêmes personnages.

En premier lieu on voyait Jésus étendant la main vers une fillette qui, les lèvres entr’ouvertes, le regard fixe, semblait chanter quelque trille fin et prolongé. À côté, sur un grabat, un jeune garçon immobilisé dans le sommeil de la mort gardait entre ses doigts une longue antenne d’osier ; près de la funèbre couche, le père et la mère, accablés, pleuraient en silence. Dans un coin, une enfant bossue et malingre se tenait humblement à l’écart.

Dans le grain du milieu, Jésus, tourné vers le grabat, regardait le jeune mort, qui, miraculeusement rendu à la vie, tressait en habile vannier l’antenne d’osier légère et flexible. La famille, émerveillée, témoignait par des gestes d’extase sa joyeuse stupéfaction.

Le dernier tableau, comprenant le même décor et les mêmes comparses, glorifiait Jésus touchant la jeune infirme subitement embellie et redressée.

Laissant de côté cette courte trilogie, Fuxier souleva le bas de la grappe et nous montra un grain superbe en le commentant par ces mots :

— « Hans le bûcheron et ses six fils. »

Là, un vieillard étrangement robuste portait sur son épaule une formidable charge de bois, faite de troncs entiers mêlés à des faisceaux de bûches serrés par des lianes. Derrière lui, six jeunes gens ployaient tous isolément sous un fardeau de même espèce, infiniment plus léger. Le vieillard, tournant à demi la tête, semblait narguer les retardataires moins endurants et moins vigoureux que lui.

Dans l’avant-dernier grain, un adolescent vêtu d’un costume Louis XV regardait avec émotion, tout en passant comme un simple promeneur, une jeune femme en robe ponceau installée sur le seuil de sa porte.

— « La première sensation amoureuse éprouvée par l’Émile de Jean-Jacques Rousseau, » expliqua Fuxier, qui, en remuant les doigts, fit jouer les rayons électriques parmi les reflets rouge vif de la robe éclatante.

Le dixième et dernier grain contenait un duel surhumain que Fuxier nous donna pour une reproduction d’un tableau de Raphaël. Un ange, planant à quelques pieds du sol, enfonçait la pointe de son épée dans la poitrine de Satan, qui chancelait en laissant tomber son arme.

Ayant passé en revue la grappe entière, Fuxier éteignit sa lanterne sourde, qu’il remit dans sa poche, puis s’éloigna portant de nouveau, comme à son arrivée, le pot de terre et le récipient cylindrique.

VIII


Nous suivions encore des yeux le raisin évocateur, quand Rao parut, conduisant ses esclaves chargés d’un objet volumineux de forme assez allongée.

À côté du groupe, Fogar, le fils aîné de l’empereur, marchait silencieusement, tenant dans sa main droite une magnifique fleur violette dont la tige se hérissait d’épines.

Le nouveau fardeau fut mis à la place habituelle, et Fogar resta seul en surveillance pendant que les autres s’éloignaient rapidement.

L’objet, librement exposé au clair de lune, n’était autre qu’un lit très primitif, sorte de cadre peu confortable orné d’une foule d’attributs hétéroclites.

À droite, fixé derrière la partie surélevée faite pour recevoir le buste du dormeur, un pot de terre renfermait la racine d’une plante immense et blanchâtre, qui, en l’air, se recourbait d’elle-même pour former comme un ciel de lit.

Au-dessus de ce gracieux baldaquin, un phare, actuellement sans lumière, était soutenu par une tige métallique à sommet infléchi.

La face du cadre la plus éloignée de nous supportait maints ornements rangés avec ordre.

Presque à l’angle de droite, une longue surface triangulaire, pareille à la flamme d’un pavillon, se déployait de côté au bout élevé d’un mince piquet de bois peint en bleu. L’ensemble offrait l’aspect d’un drapeau symbolisant quelque nation inconnue, grâce aux couleurs de l’étamine ― comprenant un fond crème parsemé de lignes rouges peu symétriques et deux pois noirs assez rapprochés qui s’étageaient l’un au-dessus de l’autre vers la base verticale du triangle.

Un peu plus à gauche se dressait un minuscule portique, large environ de deux décimètres. Pendue à la travée supérieure, une frange de robe ou de costume balançait à la moindre secousse ses nombreux filaments blanchâtres et réguliers, tous pareillement terminés par un point rouge vif.

En poursuivant l’examen dans le même sens, on trouvait un récipient peu profond d’où émergeait un savon blanc couvert de mousse épaisse.

Puis venait une alcôve de métal contenant une éponge fine et volumineuse.

Auprès de l’alcôve, une plate-forme fragile supportait une amphore aux contours bizarres, contre laquelle s’allongeait un objet cylindrique pourvu d’une hélice.

Enfin, terminant à l’extrémité gauche cette série incohérente d’ornements, une plaque de zinc ronde et horizontale était posée en équilibre sur un étroit pilier.

Le côté du cadre faisant face à la plante et au phare n’était pas moins encombré.

Contre l’angle avoisinant la plaque de zinc on voyait d’abord une sorte de bloc gélatineux, jaunâtre et inerte.

Plus près, sur le même alignement, s’étalait, soudée à un fragment de tapis, une mince couche de ciment sec, dans laquelle cent aiguilles de jais fines et piquantes s’enchâssaient verticalement en dix rangées égales.

Le bloc et le tapis reposaient côte à côte sur une courte planche de dimensions strictement suffisantes.

Trois lingots d’or, dont le parfait échelonnement semblait prolonger la ligne médiane du cadre, se dressaient hors de trois supports de fer qui les serraient solidement dans leurs grilles. On ne pouvait les distinguer entre eux, tant leur forme de cylindres aux deux bouts arrondis était régulière et pareille.

Bordant l’espace exigu occupé par les trois précieux rouleaux, une nouvelle planche, plus proche de nous, fournissait un pendant à la première.

On y trouvait d’abord une corbeille contenant trois chats, qui, prêtés par Marius Boucharessas, n’étaient autres que trois verts de la partie de barres, encore parés de leur ruban.

À côté, un objet délicat, ressemblant à une porte de cage, se composait de deux fines planchettes qui, placées horizontalement à quelques centimètres l’une de l’autre, pressaient entre leurs quatre extrémités intérieures deux fragiles montants verticaux. Meublant le rectangle ainsi formé, des crins noirs bien tendus s’espaçaient à courte distance, noués extérieurement en haut et en bas, au sortir d’imperceptibles trous forés dans les deux lames de bois. À la même place gisait une demi-brindille très droite, qui, sectionnée dans le sens de la longueur, montrait une face interne légèrement résineuse.

En dernier lieu, posée debout sur la planche même contre le nouvel angle du cadre, une grosse chandelle voisinait avec deux cailloux foncés.

Presque au milieu du lit, à la gauche du dormeur éventuel, on voyait surgir une tige de métal, qui, d’abord verticale, faisait un coude brusque vers la droite et se terminait par une sorte de manette recourbée en forme de béquille.

Fogar venait d’examiner attentivement les différentes parties de la couchette. Sur sa face d’ébène brillait une intelligence précoce dont la flamme étonnait chez ce jeune garçon à peine adolescent.

Profitant du seul côté resté libre de tout encombrement, il monta sur le cadre et s’étendit lentement, de manière à faire coïncider son aisselle gauche avec la manette recourbée qui s’y adaptait avec justesse.

Les bras et les jambes complètement rigides, il s’immobilisa dans une attitude cadavérique, après avoir placé la fleur violette à portée de sa main droite.

Ses paupières avaient cessé de battre sur ses yeux fixes dénués d’expression, et ses mouvements respiratoires s’affaiblissaient graduellement sous l’influence d’un sommeil léthargique et puissant qui l’envahissait peu à peu.

Au bout d’un moment la prostration fut absolue. La poitrine de l’adolescent demeurait inerte comme celle d’un mort, et la bouche entr’ouverte semblait privée de toute haleine.

Bex, faisant quelques pas, tira de sa poche un miroir ovale qu’il plaça devant les lèvres du jeune nègre ; aucune buée ne ternit la surface brillante qui garda tout son éclat.

Appliquant alors sa main sur le cœur du patient, Bex fit un signe négatif exprimant l’absence de tout battement.

Quelques secondes passèrent en silence. Bex, doucement, s’était reculé, laissant le champ libre autour du cadre.

Soudain, comme s’il retrouvait au sein de sa torpeur quelque reste de conscience, Fogar effectua un imperceptible mouvement du corps, qui fit agir son aisselle sur la manette.

Aussitôt le phare s’alluma, projetant verticalement dans la direction du sol une gerbe électrique de blancheur éblouissante, dont l’éclat se décuplait sous l’action d’un réflecteur fourbi à neuf.

La plante blanche recourbée en ciel de lit recevait en plein sur elle cet éclairage intense qui lui semblait destiné. Par transparence on voyait dans sa partie surplombante un fin tableau net et vigoureux, faisant corps avec le tissu végétal coloré sur toute son épaisseur.

L’ensemble donnait l’étrange impression d’un vitrail admirablement uni et fondu grâce à l’absence de toute soudure et de tout reflet brutal.

L’image diaphane évoquait un site d’Orient. Sous un ciel pur s’étalait un splendide jardin rempli de fleurs séduisantes. Au centre d’un bassin de marbre, un jet d’eau sortant d’un tube en jade dessinait gracieusement sa courbe élancée.

De côté se dressait la façade d’un somptueux palais dont une fenêtre ouverte encadrait un couple enlacé. L’homme, personnage gras et barbu vêtu comme un riche marchand des Mille et une Nuits, portait sur sa physionomie souriante une expression de joie expansive et inaltérable. La femme, pure Moresque par le costume et par le type, restait languissante et mélancolique malgré la belle humeur de son compagnon.

Sous la fenêtre, non loin du bassin de marbre, se tenait un jeune homme à chevelure bouclée, dont la mise, comme temps et comme lieu, semblait coïncider avec celle du marchand. Levant vers le couple sa face de poète inspiré, il chantait quelque élégie de sa façon, en se servant d’un porte-voix en métal mat et argenté.

Le regard de la Moresque épiait avidement le poète, qui, de son côté, demeurait extasié devant l’impressionnante beauté de la jeune femme.

Tout à coup, un mouvement moléculaire se produisit dans les fibres de la plante lumineuse. L’image perdit sa pureté de coloris et de contours. Les atomes vibraient tous à la fois, comme cherchant à se fixer suivant un nouveau groupement inévitable.

Bientôt un second tableau s’édifia, aussi resplendissant que l’autre et pareillement inhérent à la contexture végétale fine et translucide.

Ici, une large dune aux tons d’or gardait sur sa pente aride différentes empreintes de pas. Le poète de la première image, penché sur le sol friable, posait doucement ses lèvres sur la trace profonde d’un pied gracieux et menu.

Après une immobilité de quelques instants, les atomes, pris de vertige, recommencèrent leur troublant manège, qui amena un troisième aperçu plein de vie et de couleur.

Cette fois le poète n’était plus seul ; auprès de lui un Chinois en robe violette montrait du doigt un gros oiseau de proie, dont le vol majestueux avait sans doute quelque signification prophétique.

Une nouvelle crise de la plante sensitive mit en scène, dans un curieux laboratoire, le même Chinois recevant du poète quelques pièces d’or en échange d’un manuscrit offert et accepté.

Chaque étrange aspect de la plante avait la même durée ; peu à peu les tableaux suivants défilèrent sur l’écran plafonnant.

Au laboratoire succéda une salle de festin richement décorée. Assis à la table toute servie, le marchand gras et barbu flairait un plat soulevé dans ses deux mains. Ses yeux se fermaient lourdement sous l’influence de l’appétissant fumet chargé de quelque substance traîtresse. En face de lui le poète et la Moresque épiaient avec bonheur la venue de ce sommeil pesant.

Ensuite surgit un merveilleux éden sur lequel le soleil de midi versait d’aplomb ses rayons brûlants. Au fond coulait une gracieuse cascade dont l’eau se teignait de reflets verts. Le poète et la Moresque dormaient côte à côte, à l’ombre d’une fleur fabuleuse pareille à quelque anémone géante. À gauche, un nègre accourait à la hâte comme pour avertir les deux amants menacés d’un danger imminent.

Le même décor, évoqué une seconde fois, abritait le couple amoureux monté sur un zèbre ardent qui prenait son élan pour une course effrénée. Assise en croupe derrière le poète solidement affourché, la Moresque brandissait, en riant, une bourse contenant quelques pièces d’or. Le nègre assistait à ce départ en esquissant un respectueux signe d’adieu.

Le site enchanteur s’éclipsait définitivement pour faire place à une route ensoleillée au bord de laquelle se dressait une échoppe chargée de victuailles. Étendue au milieu du chemin et soutenue par le poète anxieux, la Moresque, pâle, à bout de forces, recevait quelques aliments donnés par une marchande attentive et zélée.

À son apparition suivante, la Moresque remise sur pieds errait avec le poète. Auprès d’elle, un homme aux allures étranges semblait débiter de sombres propos qu’elle écoutait avec trouble et angoisse.

Une dernière image, contenant selon toute évidence le dénoûment tragique de l’idylle, montrait un gouffre terrible dont la paroi se hérissait d’aiguilles rocheuses. La Moresque, meurtrie à ces pointes sans nombre, accomplissait une chute effroyable, subissant l’attirance vertigineuse d’une foule d’yeux sans corps ni visage, dont l’expression sévère était pleine de menaces. En haut, le poète éperdu se précipitait d’un bond à la suite de son amante.

Cette scène dramatique fut remplacée par le portrait inattendu d’un loup à l’œil flamboyant. Le corps de l’animal tenait à lui seul autant de place qu’un des aperçus précédents ; en dessous on lisait, en grosses majuscules, cette désignation latine : « LUPUS ». Aucun rapport de proportion ni de couleurs ne reliait cette silhouette géante à la suite orientale dont l’unité restait flagrante.

Le loup s’effaça bientôt et l’on vit reparaître l’image du début, avec le jardin au bassin de marbre, le poète chanteur et le couple posté à la fenêtre. Tous les tableaux repassèrent une seconde fois dans un ordre identique, séparés par des intervalles de même durée. Le loup clôtura la série, qui fut suivie d’un troisième cycle exactement pareil aux deux premiers. Indéfiniment la plante répétait ses curieuses révolutions moléculaires, qui semblaient liées à sa propre existence.

Quand, pour la quatrième fois, le jardin initial revint avec son bassin, tous les regards, lassés par la monotonie du spectacle, s’abaissèrent sur Fogar toujours inanimé.

Le corps du jeune nègre et les objets placés sur les bords de la couche étaient couverts de reflets multicolores provenant de l’étrange ciel de lit.

Comme les dalles d’une église reproduisant au soleil les moindres finesses d’un vitrail, tout l’espace occupé par le cadre plagiait servilement les contours et les couleurs fixés sur l’écran.

On reconnaissait les personnages, le jet d’eau, la façade du palais, qui, agrandis par projection, teignaient somptueusement, en épousant leurs formes variées à l’infini, les divers obstacles ou aspérités livrés par le hasard.

Les effluves polychromes débordaient largement sur le sol, où se découpaient par endroits des ombres fantastiques.

Sans même lever les yeux vers la plante, on remarquait malgré soi chaque changement ponctuel, amenant par réverbération un nouveau tableau déjà familier et prévu.

Bientôt la prostration de Fogar eut une fin. Sa poitrine se souleva légèrement, marquant la reprise des fonctions respiratoires. Bex appuya sa main sur le cœur si longtemps arrêté, puis revint à sa place en nous parlant de timides pulsations à peine appréciables.

Tout à coup un battement des paupières détermina le retour complet à la vie. Les yeux perdirent leur fixité anormale, et Fogar, d’un mouvement brusque, saisit la fleur violette affalée près de sa main droite.

Avec une épine de la tige il se fit une entaille longitudinale sur la face inférieure du poignet gauche, ouvrant ainsi une veine saillante et gonflée d’où il retira, pour le déposer sur sa couche, un caillot de sang verdâtre entièrement solidifié.

Puis, avec un pétale de la fleur arraché lestement et pressé entre ses doigts, il créa quelques gouttes d’un liquide efficace, qui, tombant sur la veine, en ressouda subitement les deux bords écartés.

Dès lors la circulation, libre de tout obstacle, put se rétablir aisément.

Deux opérations identiques, faites par Fogar lui-même sur sa poitrine et près de l’angle interne de son genou droit, procurèrent deux nouveaux caillots sanguins pareils au premier. Requis pour la soudure des vaisseaux, deux autres pétales manquaient désormais à la fleur violette.

Les trois caillots, que Fogar à présent tenait côte à côte dans sa main gauche, ressemblaient à de minces bâtons d’angélique transparents et poisseux.

Le jeune nègre avait obtenu le résultat cherché par sa catalepsie volontaire, dont le seul but, en effet, était d’amener une condensation partielle du sang, propre à fournir les trois fragments solidifiés pleins de nuances délicates.

Tourné vers la droite et regardant la flamme de pavillon rayée de rouge, Fogar prit un des caillots de sang, qu’il éleva doucement contre la hampe bleue.

Soudain un tressaillement se produisit dans l’étamine blanchâtre couverte des reflets venus d’en haut ; le triangle, jusqu’alors immobile, se mit à descendre en se cramponnant à sa tige ; au lieu d’un simple chiffon, nous avions sous les yeux quelque animal étrange doué d’instinct et de mouvement. Les zébrures aux tons rouges n’étaient autres que de puissants vaisseaux sanguins, et les deux pois noirs symétriques provenaient d’une paire d’yeux troublants et fixes. La base verticale du triangle adhérait à la hampe par de nombreuses ventouses, qu’une série de contorsions déplaçait depuis peu dans une direction constante.

Fogar, élevant toujours son caillot vert, rencontra bientôt l’animal, qui effectuait régulièrement sa descente.

Les ventouses supérieures restèrent seules soudées, tandis que celles d’en bas, s’écartant de la hampe, saisissaient avidement le caillot abandonné par l’adolescent.

Grâce à un travail de succion gloutonne, les bouches aspirantes, s’aidant l’une l’autre, eurent vite fait d’absorber la pâture sanguine dont elles semblaient prodigieusement friandes.

Le repas terminé, elles se collèrent de nouveau sur la hampe, et l’ensemble, immobilisé, reprit son premier aspect de drapeau rigide aux couleurs inconnues.

Fogar mit son deuxième caillot près du fragile portique dressé à gauche de la hampe bleue sur le bord de sa couche.

Aussitôt, la frange pendue à la face inférieure de la travée horizontale s’agita fébrilement, comme attirée par un puissant appât.

Son arête supérieure était formée d’un système de ventouses pareil à celui de l’animal triangulaire.

Un travail d’acrobatie lui permit d’atteindre un des montants et de se diriger verticalement vers la friandise qu’on lui offrait.

Les tentacules flottants, doués de vie et de force, agrippèrent délicatement le caillot pour le porter à quelques ventouses, qui, détachées du poteau, se régalèrent sans retard.

Quand la proie fut assimilée entièrement, la frange se hissa par le même chemin jusqu’à la haute travée, où elle reprit sa position familière.

Le dernier caillot fut déposé par Fogar au fond du récipient occupé par le savon blanc.

Soudain on vit bouger la mousse épaisse étalée sur la partie supérieure du bloc uni et glissant.

Un troisième animal venait de révéler sa présence jusqu’alors dissimulée par une immobilité absolue jointe à un aspect déroutant.

Certaine carapace neigeuse recouvrait le corps de l’étrange bête, qui, rampant avec lenteur, laissait échapper à intervalles réguliers un hoquet sec et plaintif.

Les reflets du ciel de lit prenaient une vigueur toute spéciale sur le tégument immaculé, qui se teignait avec une netteté remarquable.

Parvenu au bord du savon, l’animal descendit la pente à pic, afin de gagner le fond plat du récipient ; là, plein de goinfrerie impatiente, il engloutit le caillot de sang, puis s’immobilisa en silence pour commencer avec lourdeur une digestion calme et voluptueuse.

Fogar s’agenouilla sur sa couche pour atteindre plus facilement les objets éloignés de lui.

Du bout des doigts il déplaca un mince levier fixé extérieurement à l’alcôve de métal faisant suite au bloc savonneux.

À l’instant même un brillant éclairage incendia l’éponge exposée à tous les regards. Plusieurs tubes de verre, traversés par un courant lumineux, s’étageaient horizontalement sur les parois internes de l’alcôve subitement inondée de rayons.

Vue ainsi par transparence, l’éponge montrait, au milieu de son tissu presque diaphane, un véritable cœur humain en miniature auquel se rattachait un réseau sanguin fort complexe. L’aorte, bien dessinée, charriait une foule de globules rouges, qui, par toutes sortes de vaisseaux ramifiés à l’infini, distribuaient la vie jusqu’aux plus lointaines portions de l’organisme.

Fogar prit l’amphore voisine de l’alcôve et lentement versa sur l’éponge quelques pintes d’une eau pure et limpide.

Mais cette aspersion inattendue parut déplaire à l’étonnant spécimen, qui de lui-même se contracta vigoureusement pour exprimer le liquide importun.

Une ouverture centrale, ménagée en contrebas dans la plaque inférieure de l’alcôve, livra passage à l’eau rejetée, qui s’écoula sur le sol en mince filet.

Plusieurs fois l’adolescent recommença la même manœuvre. Au sein de l’irradiation électrique, les gouttelettes, changées en diamants, arboraient parfois des reflets de pierres précieuses, dus aux projections multicolores perpétuellement renouvelées.

Fogar remit l’amphore en place et prit à côté le cylindre à hélice.

Complètement métallique, ce nouvel objet, de dimensions fort restreintes, contenait quelque puissante pile que le jeune homme utilisa en pressant un bouton.

Semblant obéir à un ordre, l’hélice, fixée au bout du cylindre comme à la poupe d’un navire, tourna rapidement avec un bruit léger.

Bientôt l’instrument, promené par Fogar, domina la plaque de zinc horizontale, toujours en équilibre au sommet de son pilier.

Placée en bas, l’hélice éventait constamment la surface grisâtre, dont l’aspect se modifiait peu à peu ; le zéphyr, en caressant successivement tous les points du pourtour, amenait une contraction du disque étrange, qui s’arrondissait comme un dôme ; on eût dit quelque géante membrane d’huître se crispant sous l’action d’un acide.

Fogar, sans prolonger l’expérience, arrêta son ventilateur, qu’il rangea près de l’amphore.

Privés de vent, les bords du dôme se relevèrent doucement, et en peu d’instants le disque reprit son ancienne rigidité, perdant, d’après une fausse apparence, la vie animale qui venait de se manifester en lui.

Se tournant à gauche vers l’autre face de sa couche, Fogar souleva le bloc gélatineux pour le déposer avec soin sur les cent aiguilles de jais plantées verticalement dans leur couche de ciment ; lâché par le jeune nègre, l’inerte amas de chair s’enfonça lentement par l’effet de son propre poids.

Brusquement, sous l’impression de douleur aiguë causée par la piqûre des cent pointes noires, un tentacule, placé vers la partie antérieure du bloc, se dressa en signe de détresse, déployant à son extrémité trois branches divergentes terminées respectivement par une étroite ventouse présentée de face.

Fogar prit dans leur corbeille les trois chats à demi somnolents. Pendant ce mouvement l’ombre de son corps cessa de couvrir le bloc, sur lequel se projeta en partie l’énorme silhouette du loup, revenue pour la dixième fois au moins dans l’épaisseur de l’écran végétal.

Un à un les chats furent collés par le dos sur les trois ventouses, qui, semblant appartenir aux bras d’un poulpe, retinrent leur proie avec une force irrésistible.

Cependant les cent pointes de jais pénétraient toujours plus avant dans la chair de l’animal informe, dont la souffrance croissante se manifesta par un élan giratoire des trois branches, mues comme les rayons d’une roue.

Le tournoiement, d’abord lent, s’accéléra fiévreusement, au grand préjudice des chats, qui se débattaient sans espoir en sortant leurs grilles.

Tout se brouilla bientôt dans un tourbillonnement effréné que scandait un furieux concert de miaulements.

Le phénomène n’amenait aucune torsion du tentacule, toujours stable, qui jouait le rôle de support. Grâce à quelque moyeu subtil et mystérieux, l’ensemble dépassait en puissance et en intérêt le spectacle illusoire donné par la roue du rotifère.

La vitesse d’évolution s’accentua encore sous l’influence des cent piqûres toujours plus profondes et plus torturantes ; l’air, violemment déplacé, produisait un bruissement continu dont le diapason montait sans cesse ; les chats, confondus, formaient un disque ininterrompu et rayé de vert, d’où s’échappaient des plaintes farouches.

Fogar souleva de nouveau le bloc et le remit à sa place primitive.

La suppression de la douleur amena soudain le ralentissement puis l’arrêt de l’étonnante giration.

À l’aide de trois violentes secousses, Fogar délivra les chats, qu’il déposa étourdis et geignants dans la corbeille, tandis que le tentacule à triple ramification retombait inerte au milieu des reflets régulièrement transformés.

S’infléchissant vers la droite, l’adolescent reprit l’amphore et versa sur le savon blanc une certaine quantité d’eau, qui bientôt s’écoula en pluie par en dessous, grâce à d’étroites ouvertures ménagées dans le fond du récipient.

L’amphore, absolument vide, fut replacée auprès du cylindre à hélice, et le jeune nègre saisit à pleine main le savon humecté sur ses six faces plates de cube légèrement allongé.

Après quoi, se reculant le plus possible vers la tête du lit, Fogar, l’œil gauche fermé, visa longuement les trois lingots d’or, qu’il voyait l’un derrière l’autre sur un alignement parfait entre la corbeille des chats et le tapis aux cent pointes noires.

Tout à coup le bras du jeune homme se détendit avec souplesse.

Le savon, semblant exécuter une série complète de sauts périlleux, décrivit une courbe élancée, puis vint tomber sur le premier lingot ; de là il rebondit, toujours en tournoyant comme une roue, jusqu’au deuxième rouleau d’or, qu’il n’effleura qu’un instant ; une troisième trajectoire, accompagnée seulement de deux culbutes très ralenties, le fit aboutir au troisième cylindre massif, sur lequel il resta en équilibre, debout et immobile.

La viscosité voulue de l’objet employé, jointe à la rotondité supérieure des trois lingots, rendait fort méritoire la réussite de ce tour d’adresse.

Après avoir remis le savon dans son récipient spécial, Fogar continua son exploration et prit avec soin dans sa main gauche le délicat appareil construit comme une porte de cage.

Puis, avec trois doigts de sa main droite essuyée à son pagne, il s’empara de la demi-brindille sectionnée en long.

Ce dernier objet, utilisé en guise d’archet, lui servit à racler, comme une corde à violon, un des crins noirs tendus entre les deux montants de la petite harpe rectangulaire.

La brindille effectuait le frottement avec sa face interne, sur laquelle un enduit résistant, dû à quelque suintement naturel, remplissait avec succès l’office de colophane.

Le crin vibrait avec puissance, produisant à la fois, grâce à l’effet de certaine nodosité fort curieuse, deux sons parfaitement distincts séparés par un intervalle de quinte ; on voyait de haut en bas deux zones d’oscillations bien définies et nettement inégales.

Fogar, changeant de place, promena son archet sur un nouveau crin, qui, à lui seul, fit entendre une tierce majeure idéalement juste.

Tour à tour chaque fil sonore, isolément éprouvé par le va-et-vient de la brindille, rendit deux sons simultanés de pareille amplitude. Justes ou dissonants, les intervalles différaient tous, donnant à l’expérience une amusante variété.

L’adolescent, rangeant la harpe et l’archet, agrippa les deux cailloux foncés, qu’il cogna violemment l’un contre l’autre au-dessus de l’épaisse chandelle placée contre l’angle de la couche ; un groupe d’étincelles, jailli du premier coup, tomba en partie sur la mèche très combustible, qui flamba aussitôt.

Pleine d’une brusque étrangeté révélée par l’éclairage proche de la flamme tranquille et droite, la substance même de la chandelle ressemblait à la pulpe poreuse et appétissante de quelque fruit aux délicates nervures.

Soudain l’atmosphère fut ébranlée par un formidable crépitement, issu de la chandelle, qui, en se consumant, imitait le bruit du tonnerre.

Un court silence sépara ce premier roulement d’un nouveau fracas plus violent encore, suivi lui-même de quelques grondements sourds marquant une période d’apaisement.

La chandelle brûlait assez vite, et bientôt l’évocation de l’orage acquit une prodigieuse perfection. Certains coups de foudre, d’un éclat terrible, alternaient avec la voix lointaine des échos mourants et prolongés.

L’éblouissant clair de lune contrastait avec ce tapage caractéristique et furieux, auquel manquaient seuls le sifflement de l’ouragan et la production des éclairs.

Quand la chandelle, de plus en plus courte, eut presque entièrement disparu, Fogar, d’un souffle, éteignit la mèche, et le silence paisible se rétablit sans transition.

Aussitôt les porteurs noirs, revenus depuis peu d’instants, soulevèrent la couche étroite, sur laquelle l’adolescent s’allongea nonchalamment.

Le groupe s’éloigna sans bruit aux lueurs toujours changeantes créées par les projections polychromes.


C’était maintenant le moment solennel de procéder à la distribution des récompenses.

Juillard sortit de sa poche, sous forme de pendeloque découpée dans une mince feuille de fer blanc, certain triangle équilatéral qui, représentant la majuscule grecque delta, portait debout sur une de ses pointes un anneau peu important, placé par une torsion pivotante et volontaire dans un plan perpendiculaire à celui de l’ensemble.

Cette babiole d’aspect nickelé, jointe à un immense ruban bleu circulaire passé dans sa bague de suspension, constituait le Grand Cordon de l’Ordre du Delta, dont le détenteur devait enrichir les actionnaires bien avisés qui avaient eu foi en lui.

Choisissant pour critérium unique l’attitude prise par le public nègre au cours de chacune des exhibitions, Juillard appela sans hésiter Marius Boucharessas, dont les jeunes chats, en jouant aux barres, avaient sans cesse déchaîné l’enthousiasme ponukéléien.

Promptement paré de l’insigne suprême, l’enfant s’en retourna fier et heureux, admirant sur sa poitrine l’effet du ruban bleu qui barrait diagonalement son pâle maillot rose, tandis qu’à son flanc gauche la brillante pendeloque, chargée de rayons de lune, se détachait vivement sur le fond noir du caleçon de velours.

Dans le groupe des spéculateurs, quelques cris de joie avaient éclaté, poussés par les actionnaires de Marius, entre lesquels certaine prime de dix mille francs allait être bientôt répartie.

Après la remise du Grand Cordon, Juillard avait montré soudain six deltas plus petits que le premier, mais identiques de forme et taillés dans le même métal. Cette fois chaque anneau d’accrochage, laissé dans le plan général, était traversé par un mince ruban bleu, qui, long de quelques centimètres, portait à sa double extrémité supérieure une paire d’épingles verticales légèrement recourbées.

Toujours impartialement guidé par la somme d’approbation indigène décernée aux divers candidats, Juillard fit approcher Skarioffszky, Tancrède Boucharessas, Urbain, Lelgoualch, Ludovic et La Billaudière-Maisonnial, pour fixer sur la poitrine de chacun, sans formule ni allocution, une des six décorations nouvelles symbolisant le grade de Chevalier du Delta.


L’heure du repos avait sonné.

Sur un ordre de Talou qui, à grands pas, donna lui-même le signal de la retraite, les indigènes se dispersèrent dans Éjur.

Notre groupe, au complet, gagna le quartier spécial qui lui était réservé au sein de l’étrange capitale, et bientôt nous dormions tous à l’abri de nos cases primitives.


IX


Le lendemain, Norbert Montalescot nous éveilla au petit jour.

Vêtus à la hâte, nous prîmes en troupe compacte le chemin de la place des Trophées, goûtant voluptueusement la fraîcheur relative due à l’heure matinale.

Prévenus aussi par Norbert, l’empereur et Sirdah débouchèrent en même temps que nous sur l’esplanade. Délaissant son accoutrement de la veille, Talou avait arboré sa tenue habituelle de chef indigène.

Norbert nous appela vers la logette où Louise avait passé toute la nuit au travail. Debout aux premières lueurs de l’aube, il était venu prendre les ordres de sa sœur, qui, élevant la voix sans se montrer, l’avait enjoint de nous soustraire immédiatement au sommeil.

Soudain, produisant un bruit sec de déchirure, certaine lame brillante, partiellement offerte à nos yeux, sembla entailler d’elle-même une des parois noires de la logette.

Le tranchant, sciant avec force l’épais tissu, finit par accomplir un vaste parcours rectangulaire ; c’est de l’intérieur que le couteau était manié par Louise elle-même, qui bientôt, arrachant le pan de toile découpé, s’élança au dehors, porteuse d’un immense sac de voyage très chargé.

— Tout est prêt pour l’expérience, s’écria-t-elle avec un sourire de joyeux triomphe.

Elle était grande et charmante avec son aspect de guerrière complété par une culotte bouffante prise dans de fines bottes d’écuyère.

Par l’ouverture béante récemment créée apparaissaient, pêle-mêle sur une table, toutes sortes de fioles, de cornues et de cuvettes plates, qui faisaient de la logette un curieux laboratoire.

La pie venait de s’échapper pour voleter librement d’un sycomore à l’autre, en se grisant d’indépendance et d’air pur.

Norbert prit le sac pesant des mains de sa sœur et se mit en marche à ses côtés vers le sud d’Éjur.

Toute l’escorte, Talou et Sirdah en tête, suivit le frère et la sœur, qui cheminaient assez vite dans la clarté toujours grandissante.

Après être sortie de la ville, Louise continua encore un instant, puis, séduite par certaines combinaisons de tons, s’arrêta juste à l’endroit d’où nous avions, la veille, contemplé le feu d’artifice.

L’aurore, éclairant par derrière les magnifiques arbres du Béhuliphruen, produisait des jeux de lumière curieux et inattendus.

Talou choisit lui-même un emplacement favorable au captivant essai promis, et Louise, ouvrant le sac apporté par son frère, déballa un objet plié, qui, une fois redressé dans sa position ordinaire, formait un chevalet rigoureusement vertical.

Une toile neuve, bien tendue sur son cadre intérieur, fut posée à mi-hauteur du chevalet et maintenue solidement par un crampon à vis que Louise abaissa jusqu’au niveau demandé. Ensuite la jeune femme, avec grand soin, prit, dans une boîte préservatrice de tout contact, une palette préparée d’avance, qui vint s’adapter exactement à certaine armature de métal fixée au côté droit du chevalet. Les couleurs, par tas bien isolés, étaient rangées en demi-cercle avec une précision géométrique sur la région supérieure de la mince feuille de bois, qui, ainsi que la toile à remplir, faisait face au Béhuliphruen.

Le sac, en outre, contenait un support articulé semblable à un pied d’appareil photographique. Louise le saisit, puis en allongea les trois branches extensibles, qu’elle posa sur le sol non loin du chevalet, en réglant avec sollicitude la hauteur et la stabilité de l’ensemble.

À ce moment, obéissant aux injonctions de sa sœur, Norbert sortit de la valise, pour le placer derrière le chevalet, un lourd coffret dont le couvercle vitré laissait voir plusieurs piles rangées intérieurement côte à côte.

Pendant ce temps, Louise dépaquetait lentement, avec des ménagements infinis, un ustensile sans doute très fragile, qui apparut à nos yeux sous l’aspect de quelque plaque épaisse et massive, protégée par un couvercle de métal épousant exactement sa forme rectangulaire.

Rappelant succinctement une carcasse de balance rigide, la partie culminante du support à trois pieds se composait d’une sorte de fourche à large écart, brusquement terminée par deux montants verticaux sur lesquels, par un geste de précautionneuse plantation, Louise put fixer un des longs côtés de sa plaque, en utilisant deux fines ouvertures, profondes et bien placées, que maintenait à l’air libre une paire de courtes rainures postérieures, ménagées en vue d’un facile va-et-vient dans la bordure enserrante du couvercle.

Voulant apprécier la disposition des différents articles, la jeune femme, en clignant des yeux, se recula vers le Béhuliphruen pour mieux juger les distances respectives. Elle voyait ainsi à sa droite le support, à sa gauche le chevalet précédant le coffret, et au milieu la palette chargée de couleurs.

La plaque rectangulaire exposait directement aux feux de l’aurore son couvercle lisse, qu’un anneau central rendait préhensible ; son verso, dépourvu de tout voile, donnait naissance à une myriade de fils métalliques prodigieusement fins, qui, offrant l’aspect d’une chevelure trop régulière, servaient à faire communiquer chaque imperceptible région de la substance avec un appareil quelconque approvisionné d’une source d’énergie électrique. Les fils, se réunissant, formaient, sous une enveloppe isolatrice, une épaisse torsade terminée par un lingot allongé que Louise, revenue à son poste, enfonça en se baissant dans une ouverture latérale du coffret à piles.

Le sac fournit encore, sous forme partielle d’appui-tête photographique, un fort tube vertical, qui, bien établi sur une lourde base circulaire, était flanqué à son sommet d’une vis facilement maniable pouvant fixer à hauteur commode une tige de fer intérieure.

Posant l’appareil devant le chevalet, Louise leva la tige mobile hors du tube et serra la vis après avoir soigneusement vérifié le niveau atteint par la pointe suprême, qui se trouvait placée juste en face de la toile encore intacte.

Sur cette pointe stable et isolée la jeune femme enfonça solidement, comme une boule de bilboquet, certaine grande sphère de métal munie horizontalement d’une sorte de bras pivotant et articulé dont l’extrémité, dirigée vers la palette, portait une dizaine de pinceaux pareils aux rayons d’une roue renversée à plat.

Bientôt, par les soins de l’opératrice, un fil double établit une communication entre la sphère et le coffret électrique.

Avant de commencer l’expérience, Louise, débouchant une petite burette, versa une goutte d’huile sur les barbes de chaque pinceau. Norbert mit à l’écart la valise encombrante, presque vide depuis que la jeune femme y avait puisé la sphère de métal.

Pendant ces préparatifs le jour s’était levé peu à peu, et le Béhuliphruen se remplissait maintenant de lueurs éclatantes, formant un ensemble féerique et multicolore.

Louise ne put retenir un cri d’admiration en se retournant vers le splendide jardin, dont l’illumination semblait magique. Jugeant la minute incomparable et miraculeusement propice à la réalisation de ses projets, la jeune femme s’approcha du support triplement ramifié et saisit par son anneau le couvercle adapté à la plaque.

Tous les spectateurs se massèrent près du chevalet afin de n’opposer aucun obstacle aux rayons lumineux.

Louise était visiblement émue au moment de tenter la grande épreuve. Sa respiration orchestrale s’accélérait, donnant plus de fréquence et de vigueur aux accords monotones continuellement exhalés par les aiguillettes. D’un geste brusque elle arracha le couvercle, puis, passant derrière le support et le chevalet, vint se mêler à nous pour épier les mouvements de l’appareil.

Privée de l’obturateur que la jeune femme tenait toujours dans ses doigts, la plaque apparaissait maintenant à nu, montrant une surface brune, lisse et brillante. Tous les regards fixaient avidement cette mystérieuse matière, dotée par Louise d’étranges propriétés photo-mécaniques. Soudain un léger frisson agita, en face du chevalet, le bras automatique, formé en somme d’une simple lame horizontale et brillante, coudée en son milieu ; l’angle mobile du coude tendait à s’ouvrir le plus possible sous l’action d’un ressort assez puissant contrarié par un souple fil de métal qui, sortant de la sphère, agrippait la pointe finale du bras et réglait ainsi l’écart ; actuellement le fil en s’allongeant laissait l’angle s’agrandir progressivement.

Ce premier symptôme provoqua un léger mouvement dans l’assistance anxieuse et troublée.

Le bras se tendait lentement vers la palette, pendant que la roue horizontale et sans jante, créée à son extrémité par l’étoile de pinceaux, s’élevait graduellement au sommet d’un essieu vertical, mû dans le sens de la hauteur par certaine rondelle dentée qu’une courroie de transmission pleine d’élasticité reliait directement à la sphère.

Les deux mouvements combinés conduisirent la pointe d’un des pinceaux sur une épaisse provision de couleur bleue accumulée vers le sommet de la palette. Les barbes se teintèrent rapidement, puis, après une courte descente, étalèrent les parcelles dérobées sur une portion vierge de la surface de bois. Quelques atomes de couleur blanche, pris de la même façon, furent déposés sur l’endroit récemment taché de bleu, et les deux tons, parfaitement amalgamés par un frottement prolongé, donnèrent un azur pâle très atténué.

Légèrement raccourci par une traction du fil métallique, le bras pivota doucement et s’arrêta, en haut, devant l’angle gauche de la toile soudée au chevalet. Aussitôt le pinceau imprégné de nuance délicate traça automatiquement sur le bord du futur tableau une bande de ciel mince et verticale.

Un murmure d’admiration accueillit cette première ébauche, et Louise, sûre désormais du succès, poussa un large soupir de satisfaction accompagné d’une bruyante fanfare de ses aiguillettes.

La roue de pinceaux, revenue devant la palette, tourna subitement sur elle-même, mue par une seconde courroie de transmission qui, faite comme la première d’un tissu extensible, disparaissait dans l’intérieur de la sphère. Un bruit sec se fit entendre, produit par un cran d’arrêt fixant solidement à la place privilégiée un nouveau pinceau aux barbes neuves et intactes. Bientôt plusieurs couleurs primitives, mélangées sur une autre portion de la palette, composèrent une teinte jaune d’or pleine de feux, qui, transportée sur le tableau, continua le ruban vertical déjà commencé.

En se retournant vers le Béhuliphruen, on pouvait vérifier l’exactitude absolue de cette succession brusque des deux nuances, formant une ligne nettement marquée dans le ciel.

Le travail se poursuivit avec précision et rapidité. Maintenant, pendant chaque visite faite à la palette, plusieurs pinceaux effectuaient tour à tour leurs différents amalgames de couleurs ; ramenés devant le tableau, ils défilaient de nouveau dans le même ordre, déposant tous sur la toile, en proportion parfois infime, leur coloris frais et spécial. Ce procédé rendait accessibles les plus subtiles gradations de nuances, et peu à peu un coin de paysage plein d’éclat véridique s’étala devant nos yeux.

Tout en regardant l’appareil Louise nous donnait d’utiles explications.

Seule la plaque brune mettait tout en mouvement par un système basé sur le principe de l’électro-aimantation. Malgré l’absence de tout objectif, la surface polie, par suite de son extrême sensibilité, recevait des impressions lumineuses prodigieusement puissantes, qui, transmises par les innombrables fils piqués au verso, animaient tout un mécanisme au sein de la sphère, dont la circonférence devait mesurer plus d’un mètre.

Comme nous avions pu le constater par nos yeux, les deux montants verticaux terminant la fourche du support à trois pieds étaient faits de la même matière brune composant la plaque elle-même ; grâce à une adaptation parfaite, ils ne formaient avec elle qu’un seul bloc homogène et contribuaient maintenant, dans leur région spéciale, au perpétuel épanouissement de la communication photo-mécanique.

D’après les révélations de Louise, la sphère contenait une deuxième plaque rectangulaire, qui, pourvue d’un nouveau réseau de fils lui apportant les sensations polychromes de la première, était parcourue de tranche en tranche par une étroite roue métallique propre à mouvoir électriquement, par le courant qu’elle établissait, un ensemble complexe de bielles, de pistons et de cylindres.

La tâche avançait progressivement vers la droite, toujours par bandes verticales tracées l’une après l’autre de haut en bas. Chaque fois que la roue sans jante tournait devant la palette ou devant la toile, on entendait les appels stridents du fixateur destiné à maintenir successivement tel ou tel pinceau pendant la courte durée du travail. Ce bruit monotone copiait, en beaucoup plus lent, le crissement prolongé des tourniquets de foire.

La surface entière de la palette se trouvait maintenant salie ou entamée ; les mélanges les plus hétéroclites voisinaient côte à côte, modifiés sans cesse par quelque nouvel apport de couleur fondamentale. Aucune confusion ne se produisait malgré ce déroutant bariolage, chaque pinceau restant consacré à certaine catégorie de nuances qui lui conférait telle spécialité plus ou moins définie.

Bientôt toute la moitié gauche du tableau fut terminée.

Louise épiait avec joie les agissements de l’appareil, qui jusqu’alors avait fonctionné sans accident ni erreur.

Le succès ne se démentit pas un seul instant durant l’achèvement du paysage, dont la seconde moitié fut peinte avec une merveilleuse sûreté.

Quelques secondes avant la fin de l’expérience, Louise était passée de nouveau derrière le chevalet, puis derrière le support, afin de se replacer auprès de la plaque sensible. À ce moment il ne restait plus à l’extrémité droite de la toile qu’une étroite ligne blanche qui fut promptement comblée.

Après le dernier coup de pinceau, Louise remit vivement le couvercle obturateur sur la plaque brune, immobilisant par ce seul fait le bras articulé. Débarrassée de toute préoccupation relative au travail mécanique, la jeune femme put examiner à loisir le tableau si curieusement exécuté.

Les grands arbres du Béhuliphruen étaient fidèlement reproduits avec leurs magnifiques branchages, dont les feuilles, de nuance et de forme étranges, se couvraient d’une foule de reflets intenses. À terre, de larges fleurs, bleues, jaunes ou cramoisies, étincelaient parmi les mousses. Plus loin, à travers les troncs et les ramures, le ciel resplendissait ; en bas, une première zone horizontale, d’un rouge sanglant, s’atténuait pour laisser place, un peu plus haut, à une bande orange qui, s’éclaircissant elle-même, faisait naître un jaune d’or très vif ; ensuite venait un azur pâle à peine teinté, au sein duquel brillait, vers la droite, une dernière étoile attardée. L’œuvre, dans son ensemble, donnait une impression de coloris singulièrement puissant et restait rigoureusement conforme au modèle, ainsi que chacun pouvait s’en assurer par un simple coup d’œil jeté sur le jardin lui-même.

Aidée de son frère, Louise, maniant le crampon du chevalet, remplaça le tableau par un bloc de même grandeur, formé d’une épaisse juxtaposition de feuilles blanches reliées par leurs bords ; puis, ôtant le dernier pinceau employé, elle mit à l’endroit libre un crayon soigneusement taillé.

Quelques mots nous révélèrent le but de l’ambitieuse jeune femme, qui, voulant maintenant nous soumettre un simple dessin, forcément plus précis que le tableau comme finesse de contours, n’eut qu’à faire jouer certain ressort placé au sommet de la sphère pour modifier légèrement le mécanisme intérieur.

Prêts à fournir un sujet touffu et animé, quinze ou vingt spectateurs, sur la prière de Louise, allèrent se grouper à courte distance, dans le champ embrassé par la plaque. Cherchant un effet de vie et de mouvement, ils se posèrent comme les passants d’une rue fréquentée ; plusieurs, évoquant par leur attitude une marche rapide, courbaient le front avec un air de profonde préoccupation ; d’autres, plus calmes, devisaient par couples flâneurs, tandis que deux amis, en se croisant, échangeaient de loin un salut familier.

Recommandant, ainsi qu’un photographe, la plus complète immobilité aux figurants, Louise, postée près de la plaque, enleva le couvercle d’un coup sec, puis refit son détour habituel pour venir surveiller de plus près le manège du crayon.

Le mécanisme, renouvelé en même temps que modifié par l’action du ressort pressé sur la sphère, ramena doucement le bras articulé vers la gauche. Le crayon se mit à courir de haut en bas sur le papier blanc, suivant les mêmes sections verticales précédemment frayées par les pinceaux.

Cette fois nul déplacement vers la palette, nul changement d’outil, nulle trituration de couleurs, ne retardaient la besogne, qui avançait promptement. Le même paysage apparaissait dans le fond, mais son intérêt, maintenant secondaire, était annihilé par les personnages du premier plan. Les gestes, pris sur le vif, ― les habitus, très définis, ― les silhouettes, curieusement amusantes, ― et les visages, criants de ressemblance, ― avaient l’expression voulue, tantôt sombre, tantôt joyeuse. Tel corps, un peu penché vers le sol, semblait doué d’un vif élan de marche en avant ; telle figure épanouie dénotait l’affable étonnement d’une rencontre imprévue.

Le crayon glissait agilement, non sans la quitter souvent, sur la feuille, qui fut remplie en quelques minutes. Louise, retournée en temps voulu à son poste, replaça l’obturateur sur la plaque, puis appela les figurants, qui, heureux de s’agiter un peu après leur engourdissement prolongé, vinrent en courant admirer l’œuvre nouvelle.

Malgré le contraste du décor, le dessin donnait l’idée exacte d’une fiévreuse circulation de rue. Chacun se reconnut sans peine au milieu du groupe compact, et les félicitations les plus vives furent prodiguées à Louise, émue et rayonnante.

Norbert se chargea de démonter tous les ustensiles pour les remettre dans la valise.

Pendant ce temps, Sirdah témoignait à Louise l’entière satisfaction de l’empereur, émerveillé de la façon parfaite dont la jeune femme avait rempli toutes les conditions strictement imposées par lui.


Dix minutes plus tard nous étions tous rentrés à Éjur.

Talou nous entraîna jusqu’à la place des Trophées, où nous aperçûmes Rao accompagné d’un guerrier indigène.

Devant tous, l’empereur désigna Carmichaël en commentant son geste par quelques mots brefs.

Aussitôt Rao s’approcha du jeune Marseillais, qu’il mena vers un des sycomores voisins du théâtre rouge.

Le guerrier fut mis en faction pour surveiller le pauvre puni, qui, debout, le visage tourné vers le tronc de l’arbre, commença les trois heures de consigne durant lesquelles il devait sans cesse repasser la Bataille du Tez, imparfaitement exécutée la veille.

Prenant dans les coulisses désertes la chaise de Juillard, je vins m’asseoir sous les branches du sycomore, en proposant à Carmichaël de lui faciliter sa tâche par mon concours. Il me tendit à l’instant même une grande feuille volante sur laquelle la prononciation barbare du texte ponukéléien se trouvait minutieusement transcrite en caractères français. Stimulé par la crainte d’un nouvel échec, il se mit à réciter attentivement sa bizarre leçon en fredonnant l’air à mi-voix, pendant que je suivais chaque ligne syllabe par syllabe, prêt à relever la moindre erreur ou à souffler tel fragment oublié.

La foule, abandonnant la place des Trophées, s’était lentement répandue dans Éjur, et, peu distrait par ma besogne purement mécanique, je ne pouvais m’empêcher de songer, dans le grand silence matinal, aux multiples aventures qui depuis trois mois avaient rempli ma vie.


X


Le 15 mars précédent, projetant certain voyage de longue durée à travers les curieuses régions de l’Amérique du Sud, je m’étais embarqué à Marseille sur le Lyncée, vaste et rapide navire faisant route pour Buenos-Ayres.

Les premiers jours de la traversée furent calmes et superbes. Grâce à la familiarité des repas pris en commun, je ne tardai pas à lier connaissance avec une fraction de passagers dont voici la liste sommairement documentée :

1° L’historien Juillard, qui, possesseur d’une jolie fortune, entreprenait de continuels voyages d’agrément, faisant çà et là de savantes conférences réputées pour leur clarté attrayante et spirituelle.

2° La vieille Livonienne Olga Tcherwonenkoff, ancienne danseuse étoile de Saint-Pétersbourg, ― maintenant obèse et moustachue. Depuis quinze ans, retirée à temps du théâtre, Olga, s’entourant d’un grand nombre de bêtes qu’elle soignait avec amour, vivait tranquille et recluse dans une petite propriété achetée en Livonie, non loin de son village natal. Ses deux favoris étaient l’élan Sladki et l’ânesse Mileñkaya, qui tous deux accouraient au moindre appel de sa voix et souvent la suivaient jusque dans ses appartements. Dernièrement, un cousin de l’ex-danseuse, établi depuis sa jeunesse dans la République Argentine, était mort laissant une petite fortune acquise dans des plantations de café. Seule héritière, Olga, informée de la bonne aubaine par le notaire du défunt, résolut de se rendre sur les lieux pour surveiller elle-même ses intérêts. Elle partit sans retard, confiant sa ménagerie aux soins d’une voisine pleine de zèle et de dévoûment. Au dernier moment, ne pouvant se résoudre à une séparation trop douloureuse, elle acheta deux caisses à claire-voie pour l’élan et l’ânesse, qui furent soigneusement déposés aux bagages. Pendant chaque arrêt, la tendre voyageuse rendait visite aux deux prisonniers avec une sollicitude qui, ensuite, ne fit que s’accroître sur le bateau.

3° Carmichaël, jeune Marseillais de vingt ans, déjà célèbre pour sa prodigieuse voix de tête qui donnait la pleine illusion du timbre féminin. Depuis deux ans, Carmichaël, parcourant la France entière, avait triomphé sur toutes les scènes de cafés-concerts, habillé en femme et chantant dans la tessiture voulue, avec une souplesse et une virtuosité infinies, les plus terribles morceaux du répertoire pour soprano. Il avait pris passage sur le Lyncée à la suite d’un splendide engagement pour le nouveau monde.

4° Balbet, champion de France au pistolet et à l’épée, futur favori dans un concours international d’armes de toutes sortes organisé à Buenos-Ayres.

5° La Billaudière-Maisonnial, constructeur d’objets de précision, impatient de présenter au même concours un fleuret mécanique à feintes multiples et transcendantes.

6° Luxo, entrepreneur de pyrotechnie, possédant à Courbevoie une vaste usine où s’élaboraient tous les grands feux d’artifice de Paris. Trois mois avant de s’embarquer, Luxo avait reçu la visite du jeune baron Ballesteros, richissime Argentin qui, depuis plusieurs années, menait en France une vie de folles dépenses et de continuelle ostentation. Prêt à regagner son pays pour se marier, Ballesteros voulait, à l’occasion de ses noces, faire tirer quelque royal feu d’artifice dans l’immense parc de son château tout proche de Buenos-Ayres ; en dehors du prix convenu, un fort cachet était réservé à Luxo pour venir en personne tout régler sur place. L’entrepreneur accepta la commande, qu’il promit de porter lui-même à destination. Avant de prendre congé, le jeune baron, un peu grisé par sa juste réputation de beauté, formula certaine pensée qui, bien que trahissant une mentalité de rastaquouère, ne manquait ni d’imprévu ni d’originalité. Il voulait, pour la pièce finale, des fusées qui, en éclatant, parsèmeraient dans les airs sa propre image sous différents aspects, au lieu des chenilles ou étoiles multicolores dont la banalité lui semblait fastidieuse. Luxo déclara le projet réalisable et reçut le lendemain une volumineuse collection de photographies qui, toutes prêtes à lui servir de modèles, représentaient son fastueux client dans les tenues les plus variées. Un mois avant la célébration du mariage, Luxo était parti avec sa cargaison complète, sans oublier le fameux bouquet emballé à part avec un soin spécial.

7° Le grand architecte Chènevillot, mandé par le même baron Ballesteros, qui, voulant faire exécuter pendant son voyage de noces d’importantes réparations dans son chateau, avait jugé que, seul, un constructeur français serait apte à le satisfaire. Chènevillot emmenait avec lui quelques-uns de ses meilleurs ouvriers, pour faire surveiller étroitement la besogne confiée aux travailleurs du pays.

8° L’hypnotiseur Darriand, désireux de faire connaître dans le nouveau monde certaines plantes mystérieuses dont il avait su pénétrer les hallucinantes propriétés et dont l’arome pouvait exalter l’acuité sensorielle d’un sujet au point de lui faire prendre pour des réalités de simples projections lumineuses dues à des pellicules finement coloriées.

9° Le chimiste Bex, qui depuis un an parcourait maintes contrées avec désintéressement, dans le seul but de vulgariser deux merveilleuses découvertes scientifiques, fruits de son labeur ingénieux et patient.

10° L’inventeur Bedu, emportant vers l’Amérique un métier perfectionné, qui, placé sur le courant d’un fleuve, pouvait tisser automatiquement les plus riches étoffes, grâce à un curieux système d’aubes. En installant sur le Rio de la Plata l’appareil construit d’après ses plans, l’inventeur comptait recevoir de tous les fabricants du pays une lucrative commande de métiers semblables. Bedu dessinait et coloriait lui-même les différents modèles de soieries, de damas ou de perses qu’il voulait obtenir ; le fonctionnement des aubes sans nombre une fois réglé d’après telle figure indicatrice, la machine savait reproduire indéfiniment la même épreuve sans aide ni surveillance.

11° Le sculpteur Fuxier, qui, au moyen d’un modelage interne miraculeusement subtil, déposait en germe dans certaines pastilles rouges de sa façon maintes images séduisantes, prêtes à éclore en fumée au contact immédiat d’un brasier quelconque. D’autres pastilles, d’un bleu vif et uni, fondaient subitement dans l’eau en produisant à la surface de véritables bas-reliefs dus à la même préparation intérieure. Poursuivant la diffusion de sa découverte, Fuxier emportait à Buenos-Ayres une provision intacte et abondante des deux substances composées par lui, afin d’exécuter, sur place et d’après commande, tel groupe léger enfermé dans une pastille rouge ou tel bas-relief liquide contenu en puissance dans une pastille bleue. Cette méthode de sculpture à éclosion soudaine, recevant une troisième application, servait à créer de délicats sujets dans des grains de raisin capables de mûrir en quelques minutes. Fuxier s’était muni, pour ses expériences, de plusieurs ceps de vigne cultivés dans des pots de terre volumineux dont il surveillait soigneusement l’arrosage et l’aération.

12° Les deux banquiers associés Hounsfield et Cerjat, que différentes affaires de haute importance appelaient dans la République Argentine, où les accompagnaient trois de leurs commis.

13° Une troupe nombreuse, qui, se rendant à Buenos-Ayres pour jouer une foule d’opérettes, comptait parmi ses membres le comique Soreau et la chanteuse étoile Jeanne Souze.

14° L’ichtyologiste Martignon, destiné à faire partie d’une mission savante qui, s’embarquant à Montevideo sur un petit yacht à vapeur, devait opérer divers sondages dans les mers du sud.

15° Le docteur Leflaive, médecin du bord.

16° Adinolfa, la grande tragédienne italienne, s’apprêtant à bientôt paraître pour la première fois devant un public argentin.

17° Le Hongrois Skarioffszky, cithariste de grand talent, qui, habillé en tzigane, exécutait sur son instrument de prodigieuses acrobaties, payées à prix d’or dans les deux mondes par les organisateurs de concerts.

18° Le Belge Cuijper, prêt à recueillir de fabuleux cachets, légitimement dus à sa belle voix de ténor, que l’emploi d’une pratique en mystérieux métal rendait magique et formidable.

19° Une étrange réunion de phénomènes, de dresseurs et d’acrobates brillamment engagés pour trois mois dans un cirque de Buenos-Ayres. Ce personnel hétéroclite comprenait le clown Whirligig, ― l’écuyer Urbain, propriétaire du cheval Romulus, ― Tancrède Boucharessas, sujet sans bras ni jambes, accompagné de ses cinq enfants, Hector, Tommy, Marius, Bob et Stella, ― le chanteur Ludovic, ― le Breton Lelgoualch, ― Stéphane Alcott et ses six fils, ― le barnum Jenn et le nain Philippo.


Pendant une semaine la navigation resta paisible et heureuse. Mais, au milieu de la huitième nuit, un ouragan terrible se déchaîna soudain en plein Atlantique. L’hélice et le gouvernail furent brisés par la violence des lames, et, après deux jours de course échevelée, le Lyncée, poussé comme une épave inerte, vint s’échouer sur la côte d’Afrique.

Nul ne manquait à l’appel, mais, en présence du navire défoncé ne supportant plus que des canots hors d’usage, il fallait renoncer à tout espoir de reprendre la mer.

À peine débarqués, nous vîmes s’élancer, avec de souples gambades, plusieurs centaines de nègres, qui nous entourèrent gaîment tout en manifestant leur joie par de bruyantes clameurs. Ils étaient guidés par un jeune chef à mine intelligente et ouverte, qui, se présentant sous le nom de Séil-kor, nous plongea dans une profonde surprise en opposant à nos premières questions des réponses formulées dans un français facile et correct.

Quelques mots échangés nous firent connaître la mission de Séil-kor, chargé de nous conduire jusqu’à Éjur, capitale de l’empereur Talou VII, son maître, qui, attendant depuis quelques heures l’inévitable échouement de notre navire signalé par un pêcheur indigène, comptait nous retenir en son pouvoir jusqu’au paiement d’une rançon suffisante.

ll fallait s’incliner devant la force du nombre.

Pendant que les nègres s’employaient au déchargement du paquebot, Séil-kor, cédant à nos prières, voulut bien nous donner divers détails sur notre future résidence.

Assis sur une roche étroite, à l’ombre d’une haute falaise, le jeune orateur commença par conter sa propre histoire au groupe attentif que nous formions, étendus çà et là dans le sable mou.

À dix ans, errant dans cette même région où le hasard venait de nous jeter, Séil-kor s’était rencontré avec un explorateur français nommé Laubé, qui, séduit sans doute par la mine éveillée de l’enfant, avait résolu d’attacher à sa personne et de ramener parmi les siens ce souvenir vivant de son voyage.

Débarqué sur la côte occidentale de l’Afrique, Laubé s’était juré de ne jamais revenir sur ses pas ; accompagné d’une vaillante escorte, il poussa fort avant dans l’est, puis, inclinant vers le nord, franchit le désert à dos de chameau et atteignit enfin Tripoli, point d’arrivée qu’il s’était fixé d’avance.

Pendant les deux années consacrées au voyage, Séil-kor avait appris le français en écoutant ses compagnons ; frappé par une telle facilité, l’explorateur avait poussé la sollicitude jusqu’à donner à l’enfant maintes fructueuses leçons de lecture, d’histoire et de géographie.

À Tripoli, Laubé comptait retrouver sa femme et sa fille, qui, suivant certains projets réglés au moment de la séparation, devaient depuis deux mois déjà s’être installées à l’hôtel d’Angleterre pour attendre son retour.

L’explorateur éprouva une bien douce émotion en apprenant par le portier de l’hôtel la présence des deux chères abandonnées, depuis si longtemps ravies à sa tendre affection.

Séil-kor, discrètement, sortit pour visiter la ville, ne voulant pas gêner les premiers moments d’expansion attendus avec tant d’impatience par son protecteur.

En revenant, au bout d’une heure, dans le grand hall d’entrée, il aperçut Laubé, qui l’emmena dans sa chambre, située au rez-de-chaussée et brillamment éclairée par une large fenêtre ouverte donnant sur les jardins de l’hôtel.

Ayant déjà parlé de Séil-kor comme d’un personnage très savant, l’explorateur voulait faire subir à l’enfant un examen de revision sommaire avant de le présenter aux deux nouvelles compagnes de son existence.

Quelques questions sur les grands faits de l’histoire obtinrent des réponses satisfaisantes.

Abordant ensuite la géographie de la France, Laubé demanda le chef-lieu d’une foule de départements cités au hasard.

Assis en face de la fenêtre, Séil-kor ne s’était pas encore trompé dans sa récitation presque machinale, quand soudain, au moment de nommer la préfecture de la Corrèze, il se sentit prêt à défaillir ; un nuage glissa devant ses yeux, et ses jambes se mirent à trembler, pendant que son cœur frappait dans sa poitrine des coups sourds et pressés.

Ce trouble était causé par la vue d’une ravissante enfant blonde d’une douzaine d’années, qui, venant de passer dans le jardin, avait croisé un instant son merveilleux regard profond et bleu avec le regard ébloui de Séil-kor.

Cependant Laubé, n’ayant rien remarqué, répétait en s’impatientant :

— La Corrèze, chef-lieu?…

La vision s’était évanouie, et Séil-kor put reprendre assez d’empire sur lui-même pour répondre en un murmure :

— Tulle.

Éternellement ce nom de ville devait rester lié dans le souvenir de Séil-kor à la bouleversante apparition.

L’examen terminé, Laubé conduisit Séil-kor à sa femme et à sa fille Nina, dans laquelle le jeune nègre, extasié, reconnut, avec une joie divine, l’enfant blonde du jardin.

La vie de Séil-kor fut dès lors illuminée par la présence continuelle de Nina, car les deux enfants, étant du même âge, se réunissaient sans cesse pour les jeux et pour l’étude.

Laubé, au moment de la naissance de Nina, vivait en Crète avec sa femme, à cause d’un volumineux ouvrage qu’il préparait sur Candie et ses habitants. C’est donc en terre étrangère que s’étaient passées les premières années de la fillette, élevée tendrement par une nourrice candiote qui lui avait transmis un léger accent rempli de charme et de douceur.

Cet accent ravissait Séil-kor, dont l’amour et le dévoûment grandissaient à chaque heure.

Il rêvait de tenir Nina un instant dans ses bras ; au fond de son imagination il la voyait en proie à mille dangers, dont il la sauvait avec ardeur sous les yeux de ses parents pleins d’angoisse et de reconnaissance.

Ces chimères devaient bientôt se changer en brusque réalité.

Un jour, debout sur une terrasse de l’hôtel baignée par la mer, Séil-kor pêchait à la ligne avec son amie, ravissante dans une robe bleu marine qu’il chérissait passionnément.

Tout à coup Nina poussa un cri de joie en apercevant au bout de son hameçon, qu’elle venait de soulever hors de l’eau, un poisson lourd et frétillant. Amenant à elle l’extrémité du fil, elle prit sa proie avec force afin de la décrocher. Mais au premier contact elle reçut une commotion soudaine et s’affala sans connaissance. Le poisson, sorte de raie d’apparence inoffensive, n’était autre qu’une torpille, dont la décharge électrique avait causé ce résultat inattendu.

Séil-kor saisit Nina dans ses bras et la porta jusqu’à l’hôtel, où, devant son père et sa mère promptement accourus, elle reprit vite ses sens après cet engourdissement sans gravité.

Ses premières inquiétudes dissipées, Séil-kor bénit l’aventure qui, réalisant son rêve, lui avait permis d’étreindre un moment sa bien-aimée compagne.

La fête de Nina tombait quelques jours après cet événement. Laubé voulut, à cette occasion, donner un petit bal d’enfants auquel seraient conviées les quelques familles européennes séjournant dans la ville.

Résolu à célébrer le grand jour en disant une fable à son amie, Séil-kor consacra une partie de ses nuits à cultiver en cachette sa mémoire et son intonation.

Projetant d’offrir en outre quelque présent à la fillette, il se promit de risquer au jeu les quelques pièces blanches qu’il devait à la générosité de Laubé.

Certain casino de Tripoli, aisément accessible, contenait un jeu de petits chevaux dont la mise pouvait convenir aux bourses les plus modestes.

Favorisé par la chance qui accompagne, dit-on, les premières tentatives, Séil-kor gagna promptement à l’aide d’une martingale et put commander, chez le meilleur pâtissier de l’endroit, un monstrueux gâteau de Savoie destiné à paraître au milieu de la fête.

Le bal, commencé dans le courant de la journée, emplit de joyeuse animation le grand salon de l’hôtel. Vers cinq heures, les enfants, passant dans une pièce voisine, s’assirent à une immense table chargée de fruits et de friandises. À ce moment on apporta, de la part de Séil-kor, le fameux gâteau, qui fut salué par de bruyantes acclamations. Tous les yeux fixèrent le donateur, qui, se levant sans aucun embarras, récita sa fable d’une voix claire et sonore. Au dernier vers les applaudissements éclatèrent de toutes parts, et Nina, se levant à son tour, porta un toast en l’honneur de Séil-kor, qui fut un instant le roi du banquet.

Après goûter, le bal continua. Séil-kor et Nina valsèrent ensemble, puis, fatigués par plusieurs grands tours, s’arrêtèrent soudain près de Mme Laubé, qui, debout et tranquille, contemplait avec délices la belle joie enfantine dont elle se sentait environnée.

En voyant sa fille s’approcher d’elle avec son compagnon, l’excellente femme, reconnaissante pour toutes les attentions de Séil-kor, se tourna en souriant vers le jeune nègre, et dit d’une voix douce, en lui montrant Nina : « Embrasse-la ! »

Séil-kor, pris de vertige, entoura son amie de ses bras et déposa sur ses joues fraîches deux chastes baisers qui le laissèrent ivre et chancelant.

Après cette solennité presque intime, Laubé, remis de ses fatigues par son séjour à Tripoli, résolut de regagner la France. L’explorateur possédait dans les Pyrénées, près d'un village nommé Port-d’Oo, un petit château familial dont il prisait fort le calme et l’isolement. Il serait bien là pour rédiger, à l’aide de ses notes, une relation détaillée de son voyage.

Le départ fut fixé sans délai. Après une belle traversée, Laubé et les siens débarquèrent à Marseille, où ils prirent le train pour Port-d’Oo.

Séil-kor se plut beaucoup dans sa nouvelle résidence ; le château était situé dans l’admirable vallée d’Oo, et chaque jour le jeune Africain faisait avec Nina de longues escapades en forêt, pour mettre à profit les derniers rayons d’un automne tiède et clément.

Un soir, conduits jusqu’au village par les hasards de leur promenade, les deux enfants virent soudain une troupe ambulante qui, entassée dans une charrette et parcourant au pas les rues pleines de curieux, distribuait maints prospectus en attirant la foule par des boniments et des coups de grosse caisse.

Deux prospectus furent remis à Séil-kor, qui les lut avec Nina. Le premier, rédigé en affiche, débutait par une longue phrase annonçant en forts caractères l’arrivée sensationnelle de la troupe Ferréol, composée d’acrobates, de danseurs et d’équilibristes ; la seconde moitié de la feuille contenait un emphatique discours adjurant les Français de se tenir en éveil, vu la présence sur leur territoire du chef de la bande, le fameux lutteur Ferréol, capable à lui seul de détruire des armées et de renverser des remparts ; l’exhortation commençait ainsi : « Tremble, peuple français !… » et le mot « Tremble », destiné à capter les regards, s’étalait en grosse vedette, formant une sorte d’en-tête isolé.

L’autre prospectus, de dimensions plus modestes, portait cette simple attestation : « Nous avons été vaincus par Ferréol », suivie d’une quantité innombrable de signatures qui, reproduites en fac-similé, provenaient des plus redoutables professionnels terrassés par l’illustre champion.

Le lendemain, Séil-kor et Nina se rendirent sur la place du village pour assister à la représentation promise. Une large estrade s’élevait en plein vent, et les deux enfants se divertirent fort à la vue des jongleurs, clowns, faiseurs de tours et animaux savants, qui pendant deux heures défilèrent devant leurs yeux.

À certain moment, trois hommes vinrent poser à droite, sur l’extrémité de l’estrade, un fragment de façade Renaissance, dont le premier étage était percé d’une large fenêtre à balcon.

Bientôt, un second décor semblable prenait place à gauche sur le bout opposé des tréteaux, et l’un des porteurs reliait, par un fil de fer soigneusement fixé, les deux balcons qui se faisaient strictement vis-à-vis.

Ces préparatifs étaient à peine achevés quand la fenêtre de droite s’ouvrit discrètement pour livrer passage à une jeune femme vêtue comme les princesses du temps de Charles IX. L’inconnue fit un signe avec la main, et aussitôt l’autre fenêtre céda sous l’effort d’un seigneur richement paré, qui à son tour parut au balcon. Le nouveau venu, en pourpoint brodé, en culotte courte et en toquet de velours, portait une fraise engonçante et un loup mystérieux approprié à l’expédition clandestine qu’il semblait préparer.

Après un échange de signaux pleins de recommandations et de promesses, l’amoureux, enjambant sa balustrade, posa le pied sur le fil de fer, puis, les bras étendus en manière de balancier, se mit en devoir de franchir, par le chemin aérien offert à son audace, la distance qui le séparait de sa belle voisine.

Mais soudain, prêtant l’oreille vers l’intérieur de sa maison comme pour épier le pas de quelque jaloux, la jeune femme rentra précipitamment chez elle, avertissant par un geste l’amant téméraire, qui, rompant à grandes enjambées, regagna son point de départ et s’éclipsa derrière ses rideaux.

Quelques instants plus tard les deux fenêtres se rouvraient presque en même temps, et le périlleux voyage recommençait avec une espérance nouvelle. Cette fois le trajet s’accomplit jusqu’au bout sans fausse alerte, et les deux amants tombèrent aux bras l’un de l’autre, au milieu d’ovations prolongées.

Le fil de fer et les deux décors furent enlevés rapidement, et un jeune couple espagnol, faisant une brusque apparition, se mit d’emblée à danser un boléro forcené, accompagné de cris et de battements de pieds. La femme, en mantille, l’homme, en veste courte et en sombrero, tenaient chacun dans la main droite un tambour de basque à lamelles, sur lequel ils appliquaient en cadence de vigoureux coups de poing. Après dix minutes de pirouettes et de déhanchements continuels, les deux danseurs, pour finir, s’immobilisèrent dans une pose souriante et gracieuse, pendant que la foule électrisée applaudissait avec enthousiasme.

La représentation se termina par plusieurs victoires éclatantes du célèbre Ferréol, et la nuit tombait déjà quand Séil-kor et Nina, enchantés de leur après-midi, reprirent, bras dessus, bras dessous, le chemin du château.

Le jour suivant, cloîtrés par une pluie fine et persistante, les deux enfants durent renoncer à leur promenade quotidienne. Heureusement les communs du château contenaient une grande remise offrant un vaste espace propice aux jeux les plus désordonnés ; c’est sous cet abri que les espiègles vinrent passer leur récréation.

Hantée par le spectacle de la veille, Nina s’était munie de son panier à ouvrage, dans le but de confectionner pour Séil-kor un accoutrement rappelant celui du danseur de corde. Dans le fond de la remise, deux charrettes se faisant face présentaient, grâce à leurs timons placés bout à bout, un champ d’expérience commode et facile pour les premières tentatives d’un équilibriste encore novice.

Armée d’une paire de ciseaux, d’une aiguille enfilée et des deux prospectus que Séil-kor avait conservés, Nina se mit au travail ; dans la première feuille elle tailla un toquet, et dans la seconde un loup orné de deux fils destinés au côté postérieur des oreilles.

La fraise exigeait une plus grande provision de papier ; dans un coin de la remise gisait, jeté là au rebut, un paquet de vieux numéros de la Nature, journal que Laubé recevait régulièrement et dans lequel il écrivait tous ses récits de voyage. Arrachant la couverture bleue d’un grand nombre de publications, Nina parvint à établir une élégante collerette de couleur unie, et bientôt, paré des trois articles soigneusement exécutés par l’adroite ouvrière, Séil-kor fit ses débuts dans la carrière funambulesque, en parcourant d’un bout à l’autre le chemin étroit et fragile fourni par les deux timons.

Encouragés par cette première réussite, les enfants voulurent copier le boléro du couple espagnol. Séil-kor déposa son déguisement de papier, et la danse commença, tout de suite échevelée et fiévreuse ; Nina surtout mettait une ardeur étrange dans sa mimique, frappant ses mains l’une contre l’autre pour remplacer la résonance rythmique du tambour de basque, et prolongeant les joyeux ébats sans souci de la fatigue ni de l’essoufflement. Soudain, arrêtés en complète effervescence par la cloche du goûter, les deux danseurs quittèrent la remise pour rentrer au château.

Le temps s’était refroidi avec le crépuscule hâtif, et une sorte de neige fondue, pénétrante et glacée, tombait lentement du ciel opaque.

Mise en nage par la danse délirante et prolongée, Nina fut prise d’un frisson terrible, qui cessa dans la salle à manger, où flambait le premier feu de la saison.

Le lendemain, l’étincelant soleil avait reparu, éclairant une de ces dernières journées translucides et pures qui précèdent chaque année la venue de l’hiver. Voulant profiter de cette après-midi sereine qui marquait peut-être l’adieu suprême du beau temps, Séil-kor proposa joyeusement à Nina une grande promenade en forêt.

La fillette, brûlante de fièvre, mais se croyant seulement en proie à un malaise passager, accepta l’offre de son ami et se mit en route à son côté. Séil-kor portait un goûter copieux dans un large panier qui se balançait à son bras.

Après une heure de course en pleins bois, les deux enfants se trouvèrent devant un inextricable fouillis d’arbres, marquant le début d’une vaste futaie inexplorée que les gens du pays appelaient le « Maquis ». Cette désignation était justifiée par un extraordinaire enchevêtrement de branches et de lianes ; nul ne pouvait s’aventurer dans le Maquis sans risquer de s’y perdre à jamais.

Jusqu’alors, au cours de leurs folles équipées, Séil-kor et la fillette avaient sagement contourné l’inquiétante lisière. Mais, séduits par l’inconnu, ils s’étaient promis de tenter quelque jour une reconnaissance hardie au sein de la mystérieuse région. L’occasion leur sembla propice à la réalisation de leur projet.

Séil-kor, par prévoyance, résolut de marquer la route du retour à la façon du Petit Poucet. Il ouvrit son panier de provisions, mais, se rappelant la déconvenue du héros célèbre, au lieu de prendre son pain pour l’émietter il choisit un fromage suisse d’une blancheur éclatante, dont les parcelles, peu tentatrices pour des estomacs d’oiseaux, devaient se détacher clairement sur le fond sombre des mousses et des bruyères.

L’exploration commença ; tous les cinq pas, Séil-kor piquait le fromage avec la pointe d’un couteau et jetait le léger fragment sur le sol.

Pendant une demi-heure, les deux imprudents s’enfoncèrent ainsi dans le Maquis sans en découvrir la limite ; le jour commençait à baisser, et Séil-kor, brusquement inquiet, donna le signal de la retraite.

Quelque temps, le jeune garçon retrouva facilement son chemin, marqué sans interruption. Mais bientôt le jalonnement cessa ; quelque animal affamé, renard ou loup, flairant la piste savoureuse, avait léché les parcelles de fromage, brisant ainsi le fil conducteur des deux égarés.

Peu à peu le ciel s’était couvert et la nuit devenait opaque.

Séil-kor affolé s’obstina longtemps, mais en vain, à trouver une issue pour sortir du Maquis. Nina exténuée, grelottante de fièvre, le suivait à grand’peine et sentait à chaque moment ses forces prêtes à la trahir. Finalement la pauvre enfant, fléchissant malgré elle et poussant un cri de détresse, se coucha sur un lit de mousse offert sous ses pas, tandis que Séil-kor s’approchait anxieux et découragé.

Nina s’endormit d’un sommeil morbide ; il faisait maintenant nuit noire, et le froid était vif ; l’avent venait de commencer, et une impression d’hiver planait dans l’atmosphère humide et glaciale. Séil-kor, ému, ôta sa veste pour couvrir la fillette, qu’il n’osait priver d’un repos dont elle paraissait avoir si grand besoin.

Après un long assoupissement traversé de rêves continuels, Nina s’éveilla d’elle-même et se mit debout, prête à reprendre sa marche.

Dans le ciel dégagé, les étoiles jetaient leurs feux les plus brillants. Nina savait s’orienter ; elle montra du doigt l’étoile polaire, et les deux enfants, suivant dès lors une direction invariable, atteignirent au bout d’une heure la lisière du Maquis ; une nouvelle étape les conduisit jusqu’au château, où la fillette tomba dans les bras de ses parents, pâles d’angoisse et de frayeur.

Le lendemain, voulant lutter encore contre la maladie qui progressait rapidement, Nina se leva comme de coutume et passa dans la salle d’étude, où Séil-kor rédigeait un devoir français prescrit par Laubé.

Depuis son retour d’Afrique, la fillette suivait le catéchisme à l’église du village ; elle devait, ce matin-là, terminer une analyse destinée à être remise le jour suivant.

Une demi-heure d’application lui suffit pour achever sa tâche et atteindre la résolution finale.

Ayant écrit les premiers mots : « Je prends la résolution… » elle s’était retournée vers Séil-kor en demandant conseil pour la suite, quand une terrible quinte de toux la secoua tout entière, provoquant des râles douloureux et profonds.

Séil-kor épouvanté s’approcha de la malade, qui entre deux spasmes lui avoua tout : le frisson éprouvé à la sortie de la remise ― et la fièvre qui, n’ayant pas cessé depuis la veille, s’était certainement aggravée pendant le dangereux somme sur le lit de mousse.

Les parents de Nina furent aussitôt prévenus, et la fillette dut s’aliter sans retard.

Hélas! ni les ressources de la science ni les multiples attentions d’un entourage passionnément dévoué ne purent triompher du mal terrible, qui, en moins d’une semaine, enleva la pauvre enfant à l’affection idolâtre des siens.

Après cette mort soudaine, Séil-kor, fou de désespoir, prit en horreur les lieux jusqu’alors divinement éclairés par la présence de son amie. La vue des sites maintes fois contemplés avec Nina lui rendait odieux l’horrible contraste entre son deuil actuel et son bonheur passé. D’ailleurs la saison froide épouvantait le jeune nègre, qui, au fond du cœur, gardait la nostalgie du soleil africain. Un jour, déposant sur sa table, à l’adresse de son cher protecteur, une lettre pleine d’affection, de reconnaissance et de regrets, il s’enfuit du château en emportant comme de saintes reliques la toque, la fraise et le loup confectionnés par Nina.

S’employant à divers travaux dans les fermes rencontrées sur son passage, il parvint à réunir une somme suffisante pour payer son voyage jusqu’à Marseille. Là, il s’engagea comme chauffeur à bord d’un navire appelé à longer les côtes occidentales de l’Afrique. Pendant une relâche à Porto-Novo, il déserta son poste et regagna son pays natal, où sa culture et son intelligence lui valurent avant peu un poste important auprès de la personne de l’empereur.


Nous avions écouté en silence le récit de Séil-kor, qui, arrêté un moment par l’émotion inhérente à tant de poignants souvenirs, reprit bientôt la parole pour nous renseigner sur le maître qu’il servait.


Talou VII, dont l’origine était illustre, se vantait d’avoir dans les veines du sang européen. À une époque déjà lointaine, son ancêtre Souann avait conquis le trône à force d’audace, puis s’était promis de fonder une dynastie. Or voici ce que la tradition racontait à ce propos.

Quelques semaines après l’avènement de Souann, un grand navire, poussé par la tempête, avait sombré en vue des côtes d’Éjur. Seules survivantes du désastre, deux jeunes filles de quinze ans, accrochées à une épave isolée, parvinrent à prendre terre après avoir couru mille dangers.

Les naufragées, ravissantes sœurs jumelles de nationalité espagnole, étaient si pareilles de visage qu’on ne pouvait les distinguer l’une de l’autre.

Souann s’éprit des charmantes adolescentes, et, dans son désir hâtif d’abondante procréation, les épousa toutes deux le même jour, heureux d’affirmer la suprématie de sa race par l’adjonction d’un sang européen propre à frapper, dans les temps présents et à venir, l’imagination fétichiste de ses sujets.

Ce fut le même jour aussi, et à la même heure, que les deux sœurs, dans les délais stricts, accouchèrent chacune d’un garçon.

Talou et Yaour ― ainsi furent nommés les enfants ― causèrent de suite un grave souci à leur père, qui, dérouté par l’imprévu de ces deux naissances simultanées, ne savait comment choisir l’héritier du trône.

La ressemblance parfaite des épousées empêchait Souann de se prononcer sur l’antériorité de conception, qui seule pouvait faire prévaloir les droits d’un des frères.

On tenta vainement d’élucider ce dernier point en interrogeant les deux mères ; à l’aide de quelques mots indigènes péniblement appris, chacune témoigna hardiment en faveur de son fils.

Souann résolut de s’en rapporter à la décision du Grand Esprit.

Sous le nom de « Place des Trophées », il venait de fonder à Éjur une vaste esplanade quadrangulaire, afin d’accrocher, sur le tronc des sycomores plantés en bordure, maintes dépouilles provenant d’ennemis redoutables qui, pleins d’acharnement, s’étaient efforcés de lui barrer le chemin du pouvoir. Il alla se poster devant l’extrémité nord du nouvel emplacement et fit déposer à la même seconde, dans un terrain convenablement préparé, d’une part une graine de palmier, de l’autre une semence de caoutchouc, se rapportant chacune à un de ses fils désigné d’avance devant témoins ; traduisant la volonté divine, l’arbre sorti de terre le premier devait indiquer le futur souverain.

Surveillance et arrosage furent impartialement prodigués aux deux points fécondés.

Ce fut le palmier qui, planté à droite, affleura d’abord la surface du sol, proclamant ainsi les droits de Talou au détriment d’Yaour, dont le caoutchouc eut un grand jour de retard.

Quatre ans à peine après leur arrivée à Éjur, les jumelles, prises par les fièvres, périrent presque en même temps, abattues par l’épreuve terrible d’une saison particulièrement brûlante. Lors du naufrage elles avaient pu sauver certain portrait en miniature les représentant toutes deux côte à côte coiffées de la mantille nationale ; Souann conserva cette image, précieux document propre à faire constater l’essence supérieure de sa race.

Talou et Yaour grandissaient, et, avec eux, se développaient les deux arbres plantés à leur naissance. L’influence du sang espagnol ne se manifestait chez les jeunes frères que par une coloration un peu plus pâle de leur peau noire et par une moindre accentuation de l’épaisseur des lèvres.

En surveillant les étapes de leur croissance, Souann s’inquiétait parfois des querelles sanglantes qui pourraient un jour éclater entre eux au sujet de sa succession. Heureusement une nouvelle conquête dissipa en partie ses angoisses, en lui fournissant l’occasion de créer un royaume pour Yaour.

L’empire du Ponukélé, fondé par Souann, était limité au sud par un fleuve nommé le Tez, dont l’embouchure se trouvait située non loin d’Éjur.

Au delà du Tez s’étendait le Drelchkaff, riche contrée que Souann, à la suite d’une campagne favorable, réussit à placer sous sa domination.

Dès lors Yaour fut désigné par son père pour monter un jour sur le trône du Drelchkaff. Comparé à l’empire voisin, l’apanage semblait certes bien modeste ; Souann espérait néanmoins calmer par ce dédommagement la jalousie du fils déshérité.

Les deux frères avaient vingt ans quand leur père mourut. Les choses suivant leur cours naturel, Talou devint empereur du Ponukélé, et Yaour fut roi du Drelchkaff.

Talou Ier et Yaour Ier ― on les distingua de la sorte ― prirent de nombreuses épouses et fondèrent deux maisons rivales toujours prêtes à entrer en lutte. Les Yaour réclamaient l’empire en contestant les droits des Talou, et ceux-ci, de leur côté, forts de l’intervention divine qui les avait choisis pour le rang suprême, revendiquaient la couronne du Drelchkaff, dont les avait frustrés un simple caprice de Souann.

Une nuit, Yaour V, roi du Drelchkaff, descendant direct et légitime d’Yaour Ier, passa le Tez avec son armée et pénétra par surprise dans Éjur.

L’empereur Talou IV, arrière-petit-fils de Talou Ier, dut s’enfuir pour échapper à la mort, et Yaour V, réalisant le rêve de ses ascendants, réunit sous un sceptre unique le Ponukélé et le Drelchkaff.

À cette époque le palmier et le caoutchouc de la place des Trophées avaient fini par atteindre leur entier développement.

Le premier soin d’Yaour V en prenant le titre d’empereur fut de brûler le palmier consacré à la race abhorrée des Talou et d’extirper toutes les racines de l’arbre maudit dont la première apparition hors de terre avait dépossédé les siens.

Yaour V régna pendant trente ans et mourut au faîte de sa puissance.

Son successeur Yaour VI, lâche et incapable, se rendit impopulaire par ses maladresses constantes et par sa cruauté. Talou IV, quittant le lointain exil où il languissait depuis si longtemps, put alors s’entourer de nombreux partisans qui fomentèrent une révolte en soulevant le peuple mécontent.

Yaour VI, terrorisé, prit la fuite sans attendre le conflit et se réfugia dans son royaume de Drelchkaff, dont il parvint à conserver la couronne.

Renommé empereur du Ponukélé, Talou IV déposa un nouveau germe de palmier à la place dépouillée par Yaour V ; bientôt un arbre surgit, pareil au premier, dont il rappelait la signification tout en évoquant, ainsi qu’un emblème, la restauration de la branche légitime.

Depuis lors tout s’était passé normalement, sans usurpation violente ni troubles successoraux. Actuellement Talou VII régnait sur le Ponukélé, et Yaour IX sur le Drelchkaff, perpétuant tous deux les traditions de haine et de jalousie qui, de tout temps, avaient divisé leurs aïeux. La marque du sang européen, effacée de longue date par de nombreuses unions purement indigènes, ne laissait plus aucune trace sur la personne des deux souverains, pareils à leurs sujets par la forme du masque et par la couleur de la peau.

Sur la place des Trophées, le palmier planté par Talou IV écrasait maintenant par son magnifique aspect le caoutchouc à demi mort de vieillesse qui lui faisait pendant.