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Impressions de France/02

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IMPRESSIONS DE FRANCE

II[1]
LA VILLE MOYENNE. — LAON

Grimpée sur son rocher, la très vieille ville regarde, autour d’elle, la campagne qui commence à s’endormir dans la tiède lassitude d’un après-midi d’automne. Elle est très haut perchée au-dessus de la plaine et la domine jusqu’à dix lieues, jusqu’à vingt lieues peut-être, apercevant au loin, par les jours clairs, sur une autre éminence, perdue dans la brume, le profil estompé de l’autre ville, plus moderne et plus riche, sa rivale.

Mais, renfermée dans son immobilité morose, elle n’est que plus fière et plus sûre d’elle-même, puisque, malgré tout, malgré l’âge, malgré les changemens, et malgré ce qu’on appelle le progrès, elle est encore un chef-lieu, une capitale, aujourd’hui comme il y a dix siècles. C’est une cité très ancienne, évangélisée au IIIe siècle, érigée en évêché depuis Clovis, et qui, depuis Charlemagne, n’a pas bougé. Les contemporains de Charles le Simple la reconnaîtraient. La distribution est la même, les quartiers sont les mêmes, la cathédrale est au même endroit où fut la primitive église et où s’élevait le temple dédié aux divinités romaines et aux divinités gauloises. La citadelle est à la même place. Et, depuis des centaines et des centaines d’années, la ville voit le soleil de midi illuminer « la Cuve » qui se creuse à ses pieds, et le soleil couchant disparaître derrière les forêts qui bornent encore, au loin, son horizon.

Même aujourd’hui elle reste, par-dessus tout, administrative et militaire. Plantée sur une excroissance poussée, comme par hasard, au milieu des champs, resserrée sur son étroit plateau, elle n’a pu changer les dispositions prises par ses premiers habitans, ni modifier sa destinée. Elle a été, un moment, la capitale, le refuge suprême de la dynastie carlovingienne. Quand il n’y avait plus de France, il y avait encore Laon. Plusieurs fois, par la suite, elle a été, pour la capitale nouvelle, pour Paris, une protection et un boulevard. Maintenant, drapée dans le manteau vert de ses promenades, serrée dans la ceinture de ses vieilles murailles de grès, étalant sur la colline la traîne de ses vignes et de ses vergers, elle se retourne vers sa grandeur passée, dédaigneuse du mouvement et du bruit qui vient, de par la plaine, déferler et mourir à ses pieds.

J’ai fait, bien des fois, le tour de ses boulevards mélancoliques. Assis sur le banc où le vieux capitaine en retraite vient chauffer ses rhumatismes, j’ai contemplé au loin la plaine blonde, et j’ai recueilli, parmi le silence monacal de la ville supérieure, le bruit tumultueux de la vie moderne qui s’agite, en bas, à l’appel strident et réitéré de la locomotive et sous le long panache incliné des cheminées d’usines. Attiré par l’activité de la ville basse, retenu par le charme si noble de la ville haute, il me semblait reconnaître la double face de notre pays encore engagé dans son passé, toujours attaché à cette grandeur morte, hésitant à descendre dans le tumulte de la vie contemporaine, mais craignant cependant de se laisser dépasser par des civilisations rivales, plus jeunes et plus aventureuses.

La ville haute est comme une nécropole. Par certains après-midi d’été et durant les longues soirées d’hiver, on passerait des heures sur le Tour-de-Ville sans rencontrer âme qui vive. Par le beau temps, les enfans troublent à peine sa solitude de leurs jeux, et, sur les quatre heures, l’employé de la préfecture vient y promener ses trois chiens bâtards, inutiles et goutteux. Les vieux remparts faisant gradins l’isolent d’un côté et laissent la vue libre sur la plaine immense. Vers l’intérieur, le mur de ronde, maintenant inutile, se couvre de la verdure des jardins, et s’ouvre, de loin en loin, sur des rues silencieuses, où l’herbe pousse parmi les pavés ; elles ont des noms tristes et recueillis comme elles-mêmes : rue de la Congrégation, rue du Rempart Saint-Just. Parfois, par l’entrebâillement d’une porte dérobée on voit, au bout d’un corridor fleuri, une de meure intime éclairée d’un rayon de soleil, et où passe, vaquant aux soins de l’intérieur, nue ménagère en tablier blanc.

Au flanc de la colline, à l’abri du rempart, le cimetière dévale vers la plaine ; par contraste, il est, lui, presque gai. D’ailleurs, c’est un cimetière jeune. La ville, autrefois, gardait ses morts serrés contre elle sous l’aile de ses cloîtres et sous la garde de son enceinte. Il a fallu la sécurité des temps modernes pour laisser les tombes s’échapper ainsi et dégringoler le long de la colline ; si bien qu’on dirait que les morts en profitent pour se donner du moins le spectacle de la vie. La proximité de la ville basse et le sifflet des locomotives qui soufflent et halètent tout près ne les troublent pas, et les distrairaient plutôt de la monotonie du vent, qui se plaint sans cesse dans le feuillage des pins et des cyprès.

On lirait ici, sur les dalles funéraires, toute l’histoire de la commune depuis un siècle : les noms des vieilles familles qui datent d’avant la révolution, familles de robe pour la plupart, et qui s’éteignent, l’une après l’autre ; ceux des magistrats municipaux qu’entourent, après leur mort, la vénération et la louange de leurs concitoyens. Voici un débris des guerres impériales : « E. Bauchart, chef de bataillon en retraite, chevalier de Saint-Louis, médaillé de Sainte-Hélène, officier de l’ordre impérial de la Légion d’honneur ». Près de ce brave, c’est le monument élevé à la mémoire des gardes mobiles tués à l’explosion de la citadelle, le 9 septembre 1870, et les tombes des soldats allemands : « Notre cher camarade le lieutenant en second Friedrich Dreger : Unser lieber camerad der second-lieutenant Friedrich Dreger ; et Amtsberg, porte-épée du 4e Jäger-Bataillon, etc., etc. Ils dorment côte à côte, les vainqueurs et les vaincus ; mais, hélas ! les Français sont bien plus nombreux.

Puis, le jardin se couvre de la foule des tombes quelconques, où reposent ceux qui ont vécu et sont morts sans gloire, se succédant, là-haut, dans la ville pareille à elle-même, et dormant ici, ignorés comme des vivans, les aïeuls et les pères, les enfans et les petits-enfans. Les croix de bois des pauvres s’inclinent de vétusté et se soutiennent l’une l’autre pour ne pas tomber ; beaucoup portent encore de guingois leur petit toit de fer rouillé que les couronnes ont, depuis longtemps, abandonné. Parmi ce champ funèbre, s’élèvent, de place en place, les tombes riches, orgueilleuses, les monumens blancs, en pierre moderne, relui-sans, bien éloignés de l’humilité des vieux temps. Et puis, ce sont les pauvres petites tombes d’enfant, où les couronnes blanches et les fleurs sont renouvelées sous le fragile abri de verre, depuis des années, par des mains qui se souviennent, toujours, quoique vieilles et tremblantes : « Notre cher enfant, notre deux enfant, notre chère espérance… » Il aurait quarante ans, aujourd’hui ; il serait un homme, il aurait des enfans à son tour. Qu’importe ; il est toujours le petit, la fleur trop tôt coupée, et le deuil de l’espérance survit dans le vieux cœur qui ne compte pas les années. La fraîcheur de la vallée monte peu à peu et mêle ce qu’elle a de pénétrant à l’odeur âcre des cyprès et des buis.

En somme, la ville continue là l’espèce de demi-sommeil qu’elle mène séculairement un peu plus haut. Les tombes sont comme des maisons étroites, qui racontent, en les prolongeant, les sentimens, les mœurs et même les goûts de ceux qui les habitent. Elles aussi ont un style, qui va, dans ce cimetière récent, du mesquin et de l’étriqué par lequel commence un siècle bourgeois au faste quelque peu étalé et vain de ce même siècle finissant.

Avant de rentrer en ville, j’ai voulu voir le soleil se coucher sur la vallée. J’ai suivi le chemin de ronde. Au bout du mamelon, j’ai passé au pied du quartier d’artillerie, à la fois vénérable et vivant par l’aspect monarchique de ses toits Louis XV mansardés, par l’éclat soudain des sonneries d’appel dans le soir tombant, et par la double ligne des canons et des caissons modernes rangés devant la vieille façade fleurie de pots à feu et de grenades. La caserne est entourée de l’immense étendue de l’esplanade blanche, sous le grand ciel lointain et nu. On sent ici que la ville est surtout militaire, un soldat, une sentinelle ayant son rôle assigné dans la vie commune et pour la défense générale de la nation. Comme l’esplanade est vaste ! Les petites maisons bourgeoises sont assises en ligne autour d’d’elle et prennent l’air, comme par tolérance, sur son grand espace vide.

Je débouche au dehors, par les ruines magistrales de la vieille porte, celle qui fut, dit-on, construite avant l’an mille, la porte Saint-Martin. Il a fallu la miner pour laisser le passage aux paysans dont les carrioles sans nombre montent le samedi vers le marché, et ce ne sont que pans de mur écroulés, galeries encore debout, mais éventrées, tours cyclopéennes penchées et affaissées sur elles-mêmes, ogives ouvertes sur le ciel. Autour et au-dessus, de grands arbres noirs ; partout le silence, sauf la voix d’un canard qui annonce la pluie.

En me retournant soudain vers la plaine, le plus admirable spectacle : une vallée profonde, houleuse comme les vagues de la mer, brumeuse, estompée, rayée de la verdure parallèle des champs et des haies. En face, le soleil se couchant dans la splendeur : d’abord, sur l’horizon, une bande de ciel bleu et vert, puis ii à amas de nuages noirs d’où fusent en gerbe les grands rayons incandescens ; au-dessus, épars, par milliers, de petits nuages moutonnés, frisés, répandant, sur tout, 1e couchant, une peluche de lumière éclatante et peu à peu dégradée ; enfin, tout en haut, le trou profond du ciel. Et, par les collines, par les vallons, par la plaine, la bruine du soir, les chemins blancs qu’on devine, les lumières des maisons qui s’allument, les fumées qui montent toutes droites, le velours violet des arbres et des forêts qui drape l’autre coteau. La cloche de Saint-Martin sonne lentement six heures, l’angélus tinte, et une perdrix perdue « rappelle » au loin.

Depuis si longtemps que les générations se succèdent sur le même plateau, elles ont renouvelé, le moins possible, le matériel de leur vie particulière et de leur vie commune. Celles d’aujourd’hui demeurent dans les maisons et se réunissent dans les bâtimens que leurs ancêtres ont, élevés lentement, selon les besoins. La ville est bâtie de tous les styles, et les habitations, comme le couteau de Jeannot, sont faites et refaites par morceaux. On vend encore et on habite encore les creutes (les cryptes), les vieux trous où se terraient les aïeux troglodytes, — il y a combien de siècles ? Tous les quartiers qui vont du rempart vers le centre offrent un mélange varié et amusant de l’architecture de tous les âges, unifié à la moderne, sous le plâtre et sous la chaux. L’œil exercé s’y amuse à de vieux culs-de-four carlovingiens, à de fines tourelles Renaissance, à de ; nobles porches d’hôtels XVIIIe siècle. Ces quartiers paisibles ne disent pas le secret de leurs maisons bien closes, et le pas du rare passant résonne sur le pavage de grès.

Au centre, la Grand’Rue, seule, est animée. Tout le commerce est en façade sur son étroit trottoir. De vieux logis à pignons aigus, quelques grands hôtels, de rares maisons plus modernes et bien modestes la bordent dans un alignement incertain. Elle est, depuis des siècles, la grande artère de la ville, et elle a, à ses deux bouts, les deux édifices dominans : la cathédrale et l’église Saint-Martin. Ainsi, la religion des ancêtres veille encore sur l’activité de la ville et sur son repos.

La cathédrale est un édifice illustre. Elle est, comme ses sœurs de Paris, de Chartres, de Reims, sous l’invocation de Notre-Dame. Quand, vers le XIe siècle, les villes de l’Ile-de-France se mirent à rivaliser entre elles d’ardeur et de luxe pour la construction des églises, et qu’elles inventèrent, pour cela, l’art gothique, Laon ne pouvait manquer de faire comme Noyon, comme Beau vais, comme Reims, qui venait de bâtir Saint-Remi. Si petite, et resserrée qu’elle fût, elle n’était jamais au dépourvu, quand il s’agissait d’élever une église ou de fonder un monastère. Elle avait de l’argent dans la caisse de ses bourgeois, des pierres dans les carrières de sa colline, et des bœufs dans les plaines environnantes, pour faire les charrois. On l’appelait la ville sainte : elle construisit, sur son étroit plateau, jusqu’à soixante-trois églises, dont plusieurs magnifiques. Mais sa cathédrale fut et reste son orgueil.

Planter, au point culminant du plateau, une masse énorme vue de loin et dominant le pays ; la faire dominer encore par des tours puissantes ; sur ces tours, élever des clochers encore ; doubler la hauteur de la colline, faire pour Dieu autant que Dieu avilit fait pour la ville et s’approcher de lui aussi haut que l’œuvre humaine peut monter, tel fut le rêve de ces petits bourgeois cantonnés et tardigrades, et voilà ce qu’ils réalisèrent dans des proportions prodigieuses. Pendant des siècles, leur travail et leurs ressources s’accumulèrent dans ce bloc énorme. Ils entassaient leurs économies en ce placement sur le ciel. Une masse de pierre, de 121 mètres de long, de 20 mètres de large, de 40 mètres de haut sous la lanterne, sert de base aux quatre tours ajourées (qui devaient être six) et qui ont de 00 à 65 mètres de hauteur. Cette fière construction-ne servait elle-même que de soubassement et de soutien à la flèche, à l’hymne de pierre qui s’élançait vers le ciel et qui racontait au loin l’orgueil et la foi de la cité. Plantée sur la tour de droite du portail, elle s’élevait à 123 m. 40, au-dessus du sol de la colline, la colline elle-même n’ayant qu’environ 120 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la plaine. Elle a été démolie en 1794. Mais, telles qu’elles subsistent, les tours de la cathédrale se voient encore, dit-on, de Cassel en Flandre, à cinquante lieues de Laon. Voilà de quoi la ville se sentait fière à travers les âges, et de quoi, à demi éteinte dans l’activité universelle, elle se sent encore fière aujourd’hui, debout et vigilante sur son hautain rempart de grès.


Quand la Constituante se décida à briser les vieilles traditions provinciales et à découper la France en circonscriptions administratives, on fit, avec des rognures de la Picardie, de la Thiérache, de la Champagne et de l’Ile-de-France, un département de forme bizarre et d’amalgame particulièrement composite. On lui donna le nom de la plus belle des rivières qui le traverse, l’Aisne, et on rendit à Laon, vieille ville de l’Ile-de-France, la primauté qu’elle avait jadis exercée sur la région. Laon fut ainsi érigée en chef-lieu, arrachant le sceptre administratif à une autre vieille ville, Soissons, et reléguant au second plan la grande cité des Picards et des Vermandois, l’Augusta Veromanduorum, Saint-Quentin.

A Laon, le passage de la vie ancienne à la vie nouvelle se produisit sans secousse. Les habitudes générales d’une population tranquille depuis des siècles se trouvèrent à peine dérangées. Ses traditions et son histoire particulière s’étaient, peu à peu, fondues dans celles du royaume. Il y avait bien longtemps que les derniers Carlovingiens avaient vécu et régné dans ses murs ; il y avait bien longtemps que ses puissans barons féodaux, les Enguerrand de Coucy et les Thomas de Marie, rivaux des premiers Capétiens, avaient été abattus par les rois de Paris ; il y avait bien longtemps même que les bourgeois de Laon, insurgés contre leur évêque, avaient forcé Louis le Gros à descendre la colline plus vite qu’il ne l’avait montée, et proclamé la commune. Eux-mêmes, après deux siècles d’une liberté orageuse, avaient supplié le roi de Paris de venir mettre la paix chez eux en abolissant ces franchises communales proclamées avec tant d’enthousiasme.

Domestiquée ainsi volontairement par le retour vers l’autorité qui suit les périodes de liberté sans règle, Laon était entrée, depuis le XIVe siècle, dans l’orbe de la domination immédiate des rois. Son évêché était une des premières duchés-pairies du royaume. Cet honneur, reste de ses anciennes gloires, lui suffisait, et elle se conformait à sa destinée étroite de ville de second ordre, sans issue ni vers la mer, ni vers les affaires, ni vers les grandes gloires.

Ses vieilles tendances religieuses et cléricales s’étaient développées en paix à l’abri de la paix royale. Bile avait couvert son sol étroit d’une forêt de clochers et d’églises. Des monastères nombreux et puissans, d’hommes et de femmes, s’étaient installés sur le plateau, sur la colline, dans les faubourgs, les bourgs et les villages environnans, et ces monastères, enrichis lentement par les largesses des dévots et par une longue épargne, avaient acquis, autour de la ville, presque toute la plaine, étalant leur richesse en bons biens fin soleil, dans le Laonnois, la Thiérache, le Chaunois, le Soissonnais, partout où il y avait de fertiles moissons à espérer et des dîmes à percevoir. Ces moines, d’ailleurs, étaient bonnes gens, plutôt coulans en affaires, se contentant, le plus souvent, de vieux baux à termes très longs, à taux très bas, indéfiniment renouvelés : avec cela, instruits, serviables, soucieux des pauvres, dépensant, dans le luxe des bâtimens, des hôpitaux et des maisons-Dieu le trop-plein de la richesse qui était venue s’amasser entre leurs mains. Il ne semble pas que les bourgeois de Laon, ni même les paysans de la campagne, aient fait trop mauvais ménage avec ces riches propriétaires et insatiables envahisseurs de biens immeubles qu’étaient les grands monastères laonnois.

Cependant, quand la dévolution éclata et remit dans la circulation ces immenses domaines, on n’en fut pas fâché, — naturellement. Les abbayes, déjà à demi entamées par l’esprit du siècle, se défendirent mollement. Souvent, leurs abbés ou leurs moines prirent, eux-mêmes, l’initiative d’entrer dans les idées Nouvelles ; et comme, d’autre part, il y avait peu de noblesse dans le pays, la lutte ne fut ni longue, ni violente. D’après les archives, l’histoire de la Révolution, dans cette région, fut surtout l’histoire des fêtes révolutionnaires : fédération, processions, banquets patriotiques, épanchemens officiels et oratoires. La transition d’un régime à l’autre se fit insensiblement, et la ville, ayant installé ses nouveaux services publics dans les vastes bâtimens laissés vides par les moines, n’eut qu’à continuer son existence monotone, un peu ranimée pourtant du fait qu’elle était devenue le chef-lieu du nouveau département.

Laon comptait, au XVIIIe siècle, moins de 10 000 habitans. Elle vivait du revenu des terres voisines, de ses vignes, qui, sur la montagne et les environs pouvaient produire jusqu’à 80 000 pièces de vin, de ses légumes et de ses artichauts, qu’elle envoyait à Paris, et de quelque menue fabrique de toiles, de baracans, de bas et de chapeaux dont elle alimentait la région. On ne citait guère d’un peu importante qu’une manufacture de clous située dans la partie basse de la ville. Il se faisait, en outre, à cette époque, une assez grande concentration de blés pour le commerce intérieur : mais l’activité de la région, surtout à ce point de vue, se dirigeait vers Soissons, qui, par la batellerie de l’Aisne et l’Oise, envoyait rapidement ses approvisionnemens à Paris.

Vers le milieu du présent siècle, malgré l’avantage que lui assurait la préfecture, Laon restait au même point. La population était, en 1840, de 8 500 habitans. Elle fabriquait toujours des clous et des chapeaux. Elle produisait toujours du vin, des légumes et des artichauts. C’était une ville gaie, agréable et saine, mais d’une désespérante médiocrité. En cent ans, elle n’avait pas bougé.

Depuis 1840, deux grands faits se sont produits dans l’ordre commercial et industriel : rétablissement des voies ferrées et le développement local de la fabrication du sucre de betteraves. Laon marque, dès lors, un certain progrès. Sa gare arrache à Soissons une bonne partie du commerce des céréales ; elle centralise le commerce du sucre et devient, de ce chef, un marché important : sa ville basse prend quelque activité, sa colline se peuple de jolies villas, et la ceinture de ‘ses faubourgs inférieurs se développe et s’anime.

Un élan, bien modeste encore et bien court, paraît se manifester. L’application de la traction électrique permet de résoudre le problème qui, de toute antiquité, a relégué Laon au nombre des villes inabordables. Depuis 1898, une « ficelle » dessert le plateau : on fait en quelques minutes l’ascension de la colline. Mais, dans l’intervalle, un grand malheur a frappé la ville : elle a perdu, ou peu s’en faut, son vignoble, atteint par la concurrence des vins du Midi et par la facilité des transports, plus encore que par les maladies de la vigne. Aujourd’hui, sa population est de 12 à 13 000 habitans.

Tels sont donc les résultats obtenus en un siècle, par une ville d’un grand passé, d’un haut renom, d’une excellente situation, dominant et recueillant les ressources d’un vaste et beau département. Elle a gagné 3 ou 4 000 habitans. Elle a construit quelques usines, elle a développé sensiblement son commerce et ses relations d’affaires. Mais, en somme, ses habitudes, le voisinage de deux autres grandes villes, Saint-Quentin et Reims, et plus que tout, sa situation sur un mamelon aigu, choisi jadis pour la défense, mais d’autant plus impropre à la vie moderne, l’ont enfermée dans une sorte d’immobilité ; et la vieille ville, malgré les révolutions et les progrès qui se sont accomplis autour d’elle, est restée l’agglomération bourgeoise, administrative et militaire, telle à peu près que l’ancien régime l’avait laissée.


Regardons vivre cette population de 12 500 habitans. Le personnage éminent de la ville et du département est Monsieur le préfet. Il est le successeur des rois, des ducs, des évêques, des intendans, qui, séculairement, ont gouverné et administré le pays. La préfecture est installée dans les bâtimens de l’ancienne abbaye de Saint-Jean ; de sorte que le préfet ne succède pas seulement à tant de nobles personnages, mais aussi aux abbés dont il occupe le couvent. Le monastère délabré, ouvrant à tous les vents ses corridors nus, ses escaliers à rampe de fer, son cloître aux banals piliers refaits au XVIIIe siècle, est glacial et lugubre, et aussi mal approprié que possible à sa destination moderne. Mais les jardins sont beaux, et, de la terrasse qui domine « la Cuve » le préfet peut, en caressant sa moustache, rêver aux grandeurs passées dont il est l’héritier.

Il rêve probablement de tout autre chose. Il espère bien que son séjour dans cette petite ville silencieuse et maussade sera de courte durée. Il se considère là comme en une sorte de purgatoire d’où, par ses mérites et par ses prières, il passera bientôt sous d’autres cieux et dans une résidence plus clémente. Outre ses titres à l’avancement, il a de bonnes raisons d’espérer que son séjour sera court, car, depuis la chute de l’Empire, quinze préfets se sont déjà succédé sous les arcades du monastère laïcisé.

En attendant, le préfet remplit son métier du mieux qu’il peut. Dans l’état actuel de nos mœurs politiques et administratives, ce métier demande un savoir-faire, un talent, un tour de main, une patience, une résignation qui ne peuvent s’obtenir que par une grâce d’état et par l’expérience acquise, dans l’attente de l’avancement, au cours du long stage des sous-préfectures. Le préfet était, à l’origine, le chef et le gouverneur du département. Agent d’un pouvoir fort, on lui commandait et on lui obéissait. Aujourd’hui, placé entre le suffrage universel qui règne et le pouvoir central qui voudrait gouverner, le préfet est justement entre l’enclume et le marteau. Car, comme c’est lui, en somme, qui met la main à la pâte, c’est en lui que se précise le conflit permanent de l’autorité et de la liberté.

Il dit au pouvoir les exigences d’en bas ; il dit aux foules les besoins d’en haut. Il n’est plus question, bien entendu, de l’ancien préfet à poigne qui menait ses maires comme un régiment. Le préfet ne commande plus : il demande. A lui, plus qu’à nul autre, d’exercer la fameuse dictature de la persuasion. Il est, à la fois, l’organe du gouvernement, l’instrument d’un parti, le porte-parole de la région qu’il administre. Avec tout cela, il doit rester impartial, prévoir les difficultés et les conflits, les régler ou les apaiser, tout mener d’un doigt léger et prompt, ménager les susceptibilités, exagérer la discrétion, la réserve, la prudence et, pourtant, rester gai, ouvert, bon enfant ; il doit donner de sa personne, parler en public, porter l’uniforme sans affectation ni rusticité. Il doit être toujours en vue, toujours au guet, et s’effacer toujours. Le chapitre du mariage est très important ; car Madame la Préfète passe sa vie sous l’œil de la « Société, » c’est-à-dire qu’elle est constamment soumise à la plus exigeante et la plus perspicace des inquisitions.

Et tout cela n’est rien, si l’on songe aux autres soucis du préfet : il est en contact constant avec les élus du département, sénateurs, députés, conseillers généraux, conseillers d’arrondissement, maires et conseillers municipaux ; il est visé par toutes les ambitions, toutes les réclamations, toutes les revendications, toutes les déceptions ; il est fusillé à brûle-pourpoint par la presse locale, bien plus hardie et moins indulgente (dans l’émoi des passions immédiates) que la grande presse de Paris, et il est obligé enfin de manier, ménager, concilier tous les sentimens, tous les intérêts et toutes les convoitises qui se heurtent autour de lui ou qui se précipitent vers lui et sur lui. Et il n’est préparé à cette tâche ardue que par le contact pris avec les populations, dans le tourbillon d’une carrière toujours on mouvement et, en plus, une fois chaque année, par le voyage rapide accompli dans les communes, et où il voit passer sous ses yeux tant de jeunes citoyens peu vêtus : la tournée de révision.

Le préfet est aidé, dans sa besogne, par le personnel des bureaux de la préfecture : un secrétaire général qui. le remplace au besoin, un chef de cabinet, trois divisions, la section des archives, l’inspection des ennuis assistés, et le tribunal administratif ou conseil de préfecture, en tout soixante-six employés séjournant à Laon et formant le bataillon administratif du département. Ajoutez-y, si vous voulez, tout de suite, les quatre sous-préfets résidant à Saint-Quentin, Vervins, Soissons et Château-Thierry ; le petit personnel de chaque sous-préfecture étant de quatre employés en moyenne, cela donne une vingtaine de fonctionnaires en tout. Avec les huissiers et les garçons de bureau, c’est donc une centaine de fonctionnaires ou de « budgétivores, » comme on dit, qui représentent l’autorité de l’État dans ce département qui s’étend sur 736 727 hectares et qui compte 541 513 habitans.

Ces gens, qui se réunissent, entre dix heures et quatre heures, dans les cellules des anciens moines transformées eu bureaux, s’occupent, à divers degrés et sous diverses rubriques, d’une quantité d’affaires qui, peu à peu, viennent s’accumuler dans les dossiers qu’ils épluchent d’une main si prudente et si lente : enregistrement et publication des lois, recensement, état civil, naturalisation, en un mot tout ce qui concerne le mouvement de la population ; mise en train du système électoral dans les fréquentes occasions où il fonctionne : élection des sénateurs, des députés, des conseils généraux, municipaux, des Chambres de commerce, des Chambres de prud’hommes, etc. ; surveillance de tout le personnel du département qui ne dépend pas directement du préfet, comme percepteurs, contrôleurs, receveurs, instituteurs, débitans patentés, gardes champêtres et gardes particuliers.

Ce sont ces mêmes bureaux qui mettent en mouvement la police départementale, la police municipale et la police rurale ; ils interviennent, sous mille formes diverses, dans les affaires agricoles (haras, remonte de l’armée, comices agricoles, champs d’expérience, école d’agriculture, commerce des engrais, récolte, prix du blé et de la farine, etc.) ; dans les affaires industrielles (travail des enfans, des filles et des femmes dans les établissemens et manufactures ; accidens du travail, statistiques) ; et dans les affaires commerciales (magasins généraux, entrepôts, poids et mesures, etc.). Ils ont l’œil sur l’enseignement, s’occupent des théâtres, des musées, des sociétés savantes. Sous la rubrique : police administrative, ils sont en rapport avec les compagnies de chemins de fer, dressent le casier judiciaire, ouvrent la boite des colporteurs, lisent les livres pour le dépôt légal et les journaux pour l’application de la loi sur la presse. La médecine et la pharmacie sont de leur compétence pour tout ce qui intéresse le public : hygiène, vaccine, épidémies, hôpitaux, que sais-je ? On ne peut ni naître, ni mourir sans eux…, pas plus les animaux que les hommes ; car les vétérinaires sont sous leur autorité, et ils inscrivent, sur les murs des fermes, les mots fatidiques « fièvre aphteuse, » en cas d’épizootie.

Un bureau, à lui tout seul, est occupé par les affaires militaires et les affaires de police générale. Que l’on compare les difficultés qu’éprouve un pays parfaitement organisé, comme l’Angleterre, pour assurer le recrutement de son armée en cas de « tumulte ; » qu’on se souvienne des conflits et des révoltes qui ont suivi, au début du siècle, la première application des lois de conscription, et l’on appréciera ce qu’il faut, à l’instrument administratif, d’expérience, de tact et « d’huile aux rouages » pour faire marcher, sans grincement, la vaste et pesante machine du service égal pour tous : appel des classes, révisions, engagemens, recensement, inspection des chevaux et voitures, recensement des pigeons voyageurs, colombiers, etc. Puis, en cas de danger imminent, mobilisation, réquisition, protection des voies de communication, logement et cantonnement des troupes, gîte d’étape, etc. ; puis les congés, les secours, les non-disponibles, le recrutement des écoles militaires ; puis, les sapeurs-pompiers, les sociétés de tir et de gymnastique, la Légion d’honneur, et enfin, accessoirement, la colonisation.

Cette énumération, excessivement rapide et écourtée, représente le travail d’une seule division, qui compte dix-huit employés. La seconde division n’a que dix employés et s’occupe des finances et des travaux publics, surveillance de tout ce qui, dans les finances de l’Etat, se rapporte aux services départementaux, relations de l’administration préfectorale avec les services des contributions directes et indirectes, des douanes, etc. ; puis les budgets et les comptes départementaux, les revenus et les domaines du département, les maisons de secours et d’assistance ; puis, aux travaux publics, les ponts, les routes, les chemins d’intérêt général ou départemental, le service hydraulique, la chasse, la pêche, divers services de surveillance sur les chemins de fer, sur les postes, les télégraphes, les téléphones, les mines, les forêts, les prisons, les bâtimens civils, les édifices départementaux et les monumens historiques. Car le préfet doit s’enquérir de tout cela et il a une sorte de responsabilité sur tout ce qui se fait dans le département, l’intérêt public étant qu’il y ait harmonie et unité d’efforts dans le travail, pour éviter tout enraiement ou affolement dans les rouages.

Enfin, la troisième division, qui compte quinze employés, s’occupe de ce qui concerne spécialement la mission de l’Etat comme surveillant et contrôleur des communes. L’expérience du moyen âge ayant appris que les communes ne savaient guère s’administrer elles-mêmes, qu’elles étaient dépensières, gaspilleuses des deniers publics, oligarchiques et favorables aux privilèges héréditaires, elles ont, d’elles-mêmes, recouru à l’Etat, et ont sollicité sa tutelle. C’est ce fait historique, cet appel universel des agglomérations locales à l’arbitrage et au contrôle du centre qui est représenté, adminislrativement, par l’existence, à la préfecture, d’une troisième division sous la rubrique : Administration communale. C’est donc elle qui exerce, à proprement parler, la tutelle de l’Etat sur les communes. Par une extension toute moderne, elle s’occupe, en même temps, de la grande amélioration apportée, depuis moins d’un siècle, à la vie publique par la constitution et le perfectionnement constant de la voirie vicinale, urbaine et rurale.

Tout compte fait, 550 000 Français, en tant qu’habitans d’un département déterminé, sont gouvernés politiquement et administrativement par une centaine de fonctionnaires résidant en grande majorité à Laon. C’est ce groupe de cent hommes qui représente, ici, précisément ce que l’ancien droit appelle « le Prince. » C’est par eux que se manifeste, inscrite sur les fameuses paperasses administratives, la volonté du souverain, c’est-à-dire la discipline sociale, la suite dans les idées, la permanence ! dans les vues, l’expérience acquise, la mise en train soutenue, la combinaison des volontés et des énergies qui rattache ces 550 000 Français à tous les autres, qui multiplie leur effort par celui de tous leurs compatriotes, et réciproquement, qui crée et maintient l’ordre intérieur, assure la défense extérieure, distribue le secours mutuel, et règle le pas de marche qui met tout le monde en mouvement dans le sens des destinées du pays. Si ce n’est pas l’âme de la France qui anime ces cent employés aux manches de lustrine, revêches derrière leurs cartons, du moins c’est par sa volonté qu’ils sont et c’est son énergie qu’ils emploient. Oui, l’existence et l’entretien de ces fonctionnaires a cette portée. Aussi bien, la vieille ville n’est pas loin de compter, dans ses titres d’honneur, la résidence de ces cent bourgeois, d’apparence si modeste et si effacée, à l’égal de sa vénérable histoire et de sa cathédrale hautaine.


La résidence du préfet vaut, d’ailleurs, à la ville une autre satisfaction non moins appréciable en notre siècle délibératif, celle de se sentir une capitale parlementaire ; car, c’est dans ses murs que se tiennent, deux fois par an, les sessions du Conseil général du département. Trente-sept conseillers, élus au suffrage universel par leurs concitoyens de chacun des trente-sept cantons du département, se réunissent à Laon, la seconde semaine qui suit Pâques et le second mardi du mois d’août, pour délibérer sur les intérêts communs. Alors, la ville s’anime ; les hôtels de la Bannière, de la Hure et de l’Ecu sont dans un perpétuel mouvement. Les trente-sept conseillers généraux avec leurs familles, leurs secrétaires, leurs amis politiques, les remplissent. Les solliciteurs affluent. Les rues sont envahies par des gens à la fois dépaysés et pressés. Des fiacres montent et descendent la colline. Les portes des hôtels bourgeois s’entrouvrent pour livrer passage au garçon pâtissier dont la rare apparition annonce et symbolise le repas annuel important.

Dans l’état actuel des choses, le Conseil général est composé ainsi qu’il suit : dix industriels, huit cultivateurs, — que l’on nomme maintenant, pour les honorer, agriculteurs, — sept rentiers, trois médecins, trois avocats, un ancien notaire, un ancien avoué, un ancien magistrat, un publiciste, un entrepreneur et un architecte. Pas de commerçans, pas de militaires, et pas d’ouvriers. Cette composition répond, comme on le voit, à la conception du gouvernement par la bourgeoisie, qui a été celle du XIXe siècle en France. Cependant, un signe très caractéristique a distingué la seconde partie du siècle de la première, c’est la prédominance, dans le Conseil départemental, des industriels et des cultivateurs sur les hommes de robe et sur la bourgeoisie urbaine. En ce sens, on peut dire que le département de l’Aisne, agricole et industriel, est, ici, véritablement représenté.

Pendant six ans, j’ai fait partie du Conseil général de l’Aisne. C’est un des meilleurs souvenirs de ma vie. Dans une salle carrée, décorée avec simplicité de lambris blancs, sont assis, autour d’une table en fer à cheval, couverte d’un tapis vert, les trente-sept- représentans des cantons, le président ayant à sa droite le préfet du département. Les délibérations sont graves, mesurées, sur le ton d’une conversation soutenue et digne ; peu d’éloquence, peu de longueurs, du bon sens, une argumentation utile, de la compétence. La bourgeoisie, qui a gardé, jusqu’ici, comme une sorte de monopole, la représentation dans les Conseils généraux, se montre digne de cette faveur que lui fait le suffrage universel. Elle apporte, dans ces assemblées, son esprit appliqué et méticuleux, son bon sens un peu froid et court, sa finesse avisée. Les affaires du département sont sérieusement étudiées par le Conseil lui-même, par ses commissions spéciales et par la commission départementale qui, dans l’intervalle des sessions, donne à l’assemblée une sorte de permanence et de continuité. La vicinalité, les voies ferrées, l’assistance publique, les questions agricoles et industrielles, les affaires des communes, qui sont de la compétence du Conseil général, sont parfaitement conduites ou contrôlées. Le département est loin d’être obéré par un budget local de quatre millions de francs qui se dépense sous ses yeux’ et dont il apprécie l’emploi.

Les hommes qui font partie du Conseil général, quelque soit le parti auquel ils appartiennent, sont certainement, par l’intelligence, par l’instruction, par le mérite, à la tête de l’étroite circonscription qui les a nommés. La plupart d’entre eux conservent leur mandat durant de longues années et acquièrent, ainsi, une précieuse expérience. Ces assemblées, à en juger d’après celle dont j’ai suivi les travaux, seraient vraiment excellentes de tous points, si une légère tendance oligarchique et une considération un peu trop favorable aux intérêts de la classe bourgeoise ne leur fermaient parfois les yeux sur les besoins et les aspirations légitimes de la démocratie. Quoi qu’il en soit, il ne me semble pas qu’il y ait, dans notre organisation constitutionnelle, d’assemblée où l’on puisse acquérir une connaissance plus exacte des affaires publiques. C’est là vraiment qu’apparaissent les aptitudes de la race à se gouverner elle-même. Les louanges que recueillent souvent, chez nous, certaines institutions étrangères, pourraient, en partie, du moins, être accordées à ces assemblées locales, sages et modestes, qui, dans un rôle quelque peu effacé, sont véritablement l’ornement de nos mœurs politiques et de notre système constitutionnel.

Autour de l’administration préfectorale proprement dite, la Ville voit passer, tous les jours, dans ses rues, tout le personnel des administrations spéciales. Voici les administrations financières chargées de récolter pour l’Etat les deniers des contribuables et de payer les dépenses publiques. En tête, le trésorier payeur général avec ses six employés. Les recettes particulières et les perceptions sont réparties dans tout le département et donnent un total de cent trois fonctionna ires. Le directeur des contributions directes siège à Laon ; il a sous ses ordres, dans les divers arrondissemens, dix-sept divisions donnant un total de vingt-quatre employés. Le directeur de l’enregistrement, des domaines et du timbre avec ses inspecteurs et sous-inspecteurs, et onze fonctionnaires ; les conservateurs des hypothèques : cinq fonctionnaires ; les receveurs : quarante-sept employés. Puis le gros bataillon des contributions indirectes avec son directeur et ses cent employés ; les douanes, vingt-six fonctionnaires, sans compter les douaniers ; les travaux publics généraux : routes, canaux, ports, chemins de 1er, donnent encore une cinquantaine d’employés qui, pour la plupart, il est vrai, font partie de circonscriptions plus vastes et résident à Paris, à Compiègne, à Amiens. Il n’est pas question, bien entendu, du personnel des Compagnies. Les chemins vicinaux sont un des services importans du département : soixante-quinze employés, sans parler du personnel ouvrier. Les postes, télégraphes et téléphones mettent au service du public deux cent quinze employés.

L’agriculture, avec son inspecteur régional, ses chaires, sa station agronomique, son laboratoire de bactériologie, son école pratique de Crézancy, ses services spéciaux, occupe de vingt à vingt-cinq employés ; les eaux et forêts, huit employés. Le commerce n’occupe guère de fonctionnaires spéciaux : il va tout seul. Mais l’industrie a ses inspecteurs du travail et ses inspecteurs des accidens qui font quelque quatre ou cinq fonctionnaires. Les caisses d’épargne ne comptent pas, dans tout le département, moins de soixante receveurs et, caissiers. L’Assistance publique, avec ses grandes institutions de Montreuil-sous-Laon (hospice départemental et dépôt de mendicité), de Prémontré (asile ; d’aliénés), de Notre-Dame-sous-Laon (sourds-muets et aveugles), ses hospices municipaux et cantonaux, marche avec quarante fonctionnaires inscrits. Nous ne parlons pas, bien entendu, des institutions particulières, des bureaux de bienfaisance, orphelinats, ouvroirs, crèches, asiles évangéliques, monts-de-piété. Nous ne parlons pas de l’attache officielle donnée aux médecins, sages-femmes, pharmaciens. Nous ne parlons pas des nombreuses commissions de direction, de surveillance, de contrôle pour l’hygiène, la salubrité, les services sanitaires, les épidémies, l’assistance médicale, et tout cela cependant est inscrit, côté, catalogué ; tout cela travaille par ordre, enregistre, est enregistré, concourt au bien commun et à la défense commune.

Mais voici un gros, très gros bataillon : c’est l’organisation religieuse qui, elle aussi, relève de l’Etat. Aux grandes foules cléricales du moyen âge a succédé, pour le culte catholique, un personnel plus restreint, moins riche, mais encore très considérable. A sa tête, l’évêque de Soissons et Laon qui, plus fidèle que le préfet à la tradition, réside à Soissons. Le diocèse est divisé en deux archidiaconés, cinq archiprêtrés et trente-sept doyennés. Il compte onze cures de première classe, vingt-huit cures de deuxième classe, cinq cent trente-huit succursales, sans parler de quelques vicariats et chapelles annexes : c’est un total de plus de six cents rétribués. Trente-six congrégations et communautés religieuses d’hommes et de femmes comptent dans le département environ deux cent vingt-cinq établissements petits et grands, plutôt petits que grands, pensionnats, écoles, hospices, asiles, lingeries, etc. Le culte protestant n’a que douze pasteurs, et le culte israélite un seul rabbin.

Mais le groupe de l’instruction publique est bien plus imposant encore, quoique le département de l’Aisne ne compte aucun établissement d’enseignement supérieur. L’instruction secondaire occupe, à Laon, un magnifique lycée bâti récemment et couvrant un emplacement unique au sommet de la colline ; à Saint-Quentin, un autre lycée et, à Soissons, un collège, à Château-Thierry, un collège, à la Fère, un collège, à Saint-Quentin, un lycée de jeunes filles et un collège de jeunes filles à Laon, un autres à la Fère. Un personnel d’environ 200 membres prépare aux belles-lettres, aux sciences, toute, la jeunesse bourgeoise ou demi-bourgeoise du pays et lui distribue la manne de la tradition et de l’idéal.

L’instruction primaire compte cinq, inspecteurs d’arrondissement. Elle recrute son personnel dans l’Ecole normale d’instituteurs, et l’Ecole normale d’institutrices de Laon, gratuites toutes deux, comptant environ, l’une et l’autre, cinquante élèves, et, en tout, vingt-six professeurs et employés. Dans certains centres, des écoles primaires supérieures et des cours d’enseignement primaire supérieur, enfin plus de huit cents instituteurs et adjoints, et environ quatre cent cinquante institutrices et adjointes. Onze sociétés savantes, cinq musées, huit grandes bibliothèques, un grand nombre de bibliothèques communales et scolaires complètent ce magnifique service de renseignement public secondaire et primaire, qui, dans cette tâche, trouve encore le concours, ou, si l’on veut, la concurrence, d’un certain nombre de pensionnats et d’écoles libres se rattachant pour la plupart au culte catholique.

La défense nationale relève de l’administration générale du pays. Disons, cependant, que Laon est une place importante. Les forts qui l’environnent en font le réduit d’un des camps retranchés qui gardent la frontière. Un régiment d’artillerie et un régiment d’infanterie y tiennent garnison. Le général, les colonels, les états-majors, les officiers animent les rues, et l’on entend, sans cesse, aux deux extrémités de la ville, le roulement du tambour et le « une, deux » « une, deux » des caporaux instruisant le soldat.

La gendarmerie forme une des trois compagnies de la deuxième légion. Elle occupe tout le département, avec soixante officiers et sous-officiers sans compter les gendarmes. Il y a en outre un personnel de vingt à vingt-cinq commissaires de police et gardiens de prisons.

Cette liste, si imposante déjà, s’achève par les services de l’ordre judiciaire. Le département de l’Aisne relève de la Cour d’appel d’Amiens. Laon n’a qu’un tribunal de première instance, ainsi que les autres arrondissemens. Cela fait donc, 5 tribunaux de première instance, avec 76 présidens, juges et greffiers. En outre, il y a des tribunaux de commerce à Saint-Quentin, Chauny, Vervins, Soissons, et des conseils de prud’hommes à Saint-Quentin, à Bohain et à Guise.

Sauf erreur ou omission (et comment être assuré de ne pas se perdre dans ce dénombrement homérique), c’est donc un total de 3 200 à 3 500 fonctionnaires, employés et rétribués, sans compter l’armée, les gendarmes, les douaniers, les cantonniers, qui administrent ce grand département. Pour être complet, il conviendrait évidemment de mentionner la quote-part qui lui appartient dans les administrations plus générales, soit qu’elles résident à Paris, soit qu’elles résident à Amiens, Lille, Compiègne, Reims et dont relèvent les administrés de l’Aisne. Mais l’énumération qui vient d’être donnée n’en permet pas moins de se rendre compte, avec une approximation suffisante, des conditions dans lesquelles une population de 541 000 habitans, divisée en huit cent quarante communes, est gouvernée, administrée, instruite, moralisée, desservie par tous les agens qui dépendent soit de l’Etat, soit du département.


On s’imagine à quel point la résidence ou l’affluence de ces personnages, petits et grands, emplit de satisfaction la vieille cité. Elle est comme pendue à la circulation, par ses rues à demi-désertes, de toutes ces redingotes noires. Celles-ci attirent tout un public de contribuables, justiciables, cliens, demandeurs, quémandeurs, gens affairés de toute origine et de tout poil qui accourent sans cesse des quatre coins du département, et qui, en venant faire leurs affaires à la ville, font les affaires de celle-ci. Les sessions du jury, siégeant en cour d’assises, la présence des notaires, avoués, huissiers, commissaires-priseurs, amènent aussi leur contingent régulier qui se succède dans les hôtels, donne aux rues quelque animation et quelque commerce aux boutiques. Il en est de même de tout le mouvement politique : réunions publiques, réunions de comités, conférences publiques ou privées, préparation des périodes électorales, assemblées d’actionnaires des journaux, tenues des loges maçonniques, autant d’occasions de déplacement et de rassemblement dont bénéficie le chef-lieu.

C’est de tout ce va-et-vient, de cette mise en œuvre politique et administrative que vit surtout le « commerce » de la ville. Il s’alimente aussi par le concours des foules rurales qui grimpent la colline, pour les trois foires traditionnelles de lundi après le 1er janvier, le deuxième lundi après la Fête-Dieu et le 10 août), qui viennent encore, chaque mois, pour les marchés francs de deuxième mercredi du mois) et pour les agences de vente des grains, qui, depuis le 1er octobre 1858, ont lieu tous les mercredis.

Ces jours d’agence, qui sont assignés une fois par semaine, dans chacun des cantons importans du département, sont devenus, peu à peu, ici comme dans presque toute la France, les rendez-vous très fréquentés, trop fréquentés parfois, des cultivateurs, marchands de grains et de graines, marchands de chevaux, courtiers en sucres, en charbons, en engrais. Des villages et des bourgs, partent, le matin, les fermiers, vêtus comme des bourgeois ou des paysans couverts de la traditionnelle blouse bleue. Qui par le chemin de fer, qui en cabriolet, qui en carriole, qui en charrette, qui à pied, un panier sous le bras, tous viennent au centre pourvoir, parler, se renseigner, prendre le vent, acheter ou vendre, aller aux nouvelles, saisir un avis, un conseil, une idée. Ce jour-là, ce sont les cafés qui triomphent. Leurs portes s’ouvrent et se ferment constamment. La fumée les emplit. Les voix montent et s’interpellent. Les joueurs sont assis aux tables, et ce ne sont pas eux qui jouent le plus gros jeu.

Partout, à l’agence, à la halle, dans les rues, un peuple de spéculateurs, d’agioteurs, de marchands sur primes, sur échantillons, sur parole, se passe et se repasse, par des mots rapides et mystérieux, des marchandises ou des valeurs que personne n’a vues et dont l’existence même est, parfois, aléatoire. Dans le coudoiement de la foule, les visages enfiévrés ou allumés, les yeux qui se cherchent ou qui s’évitent, les caractères qui se révèlent, les passions qui se dévoilent et les situations qui se découvrent, donnent à la ville, si calme d’ordinaire, une vivante animation. Les femmes, qui ont fait leurs emplettes aux boutiques pleines d’alléchantes séductions et qui marmonnent, en elles-mêmes, sur le prix des choses et sur leur propre entraînement, viennent tourner autour des places où les hommes sont réunis criant et gesticulant jusqu’à la dernière minute, et elles les tirent par la manche pour leur rappeler la longueur de la route ou l’heure des trains.

C’est de tout ce monde que vit la ville elle-même : dix hôteliers, vingt cafetiers, quarante-cinq aubergistes, dix restaurans, sept bouchers, treize boulangers, quinze charcutiers, trente-huit épiciers, six pâtissiers, dix marchands de vins et spiritueux, treize marchands de tabac, douze coiffeurs, cinq tailleurs, huit modistes, six marchands de nouveautés et confections pour dames, sept marchands de meubles, cinq quincailliers, huit loueurs de chevaux et voitures, quatre libraires, trois marchands de bicyclettes. Ce commerce, menacé qu’il est par les grands magasins de Paris, vend à petits bénéfices, et retient, à force de patience et de prévenance et, qui pis est, de crédit, une clientèle mobile, toujours séduite par la réclame, et toujours prête à s’envoler.

Que faut-il encore, pour compléter la liste des 10 000 ou 12 000 habitans qui garnissent la ville et ses faubourgs ? Quelques cultivateurs qui « font valoir » les terres des alentours, quelques vignerons qui deviennent de plus en plus rares, des jardiniers, des fleuristes, dont les affaires s’accroissent chaque jour ; et puis, sur la ville haute, dans les quartiers solitaires et silencieux, quelques vieilles familles, des rentiers, anciens magistrats, anciens officiers, anciens cultivateurs, venus à la ville pour parfaire l’éducation des enfans, d’anciens employés, braves gens qui terminent une vie utile en prenant le soleil de « la Cuve » ou en risquant parfois, le soir, les plus hardis, une partie de manille au café du Commerce.

Activité somnolente de l’administration, mouvement médiocre du commerce local ; assoupissement complet des rentiers, propriétaires, « retraités, » voilà toute la ville, quand le concours des populations extérieures ne lui donne pas le coup de fouet des affaires. Des enfans qui vont au lycée, le carton sous le bras, une dévote qui, d’un pas furtif, se glisse vers l’église, deux messieurs qui s’arrêtent dans la rue et disent longuement des choses d’intérêt mince, des hommes et des dames qui se saisissent de l’œil à la rencontre et se saluent profondément, un chien qui aboie, les cloches qui sonnent avec un glas long et terrible, voilà le terre à terre de la vie quotidienne, avec la pratique tranquille des vertus provinciales : la prudence, le calme, le bon sens et surtout l’épargne et la parcimonie, dans toutes les classes de la société. Parmi tout cela, de l’entrain, de la gaieté, de la bonne humeur, de la douceur ; pas de passions violentes ni de sentimens bas ; une grande égalité de mœurs, malgré les distinctions que voudrait marquer la vanité. Ni noblesse, ni classe ouvrière ; rien que de la classe moyenne, les uns étant, aujourd’hui, ce que les autres seront demain : les fils d’artisans devenant commerçans, les fils de commerçans devenant fonctionnaires ou robins, par un jeu continu, admis, régulier, auquel tout le monde se conforme, malgré les petits sursauts apparens ; en somme une vie sociale très douce, très plane, très unie, pareille à elle-même depuis des années et peut-être des siècles, où toutes les passions vives s’émoussent, s’étouffent, s’amortissent comme dans de l’ouate.

De là, enfin, des mœurs pures, des habitudes honnêtes, des préjugés s’enracinés, une surveillance constante des uns et des autres, qui soutiendrait, au besoin, les défaillances de la vertu ; des ménages assez unis, mais souvent querelleurs ; des enfans rares et tendrement chéris ; toute l’activité individuelle et sociale se dépensant, à certaines époques, dans les passions politiques. Pour le reste, l’aspiration de l’élite tournée vers Paris, où elle s’envole au premier signe et d’où elle attend toujours, en tout cas, le mot d’ordre et le jugement suprême : tel m’apparaît, dans sa droite, saine et indolente façon d’être et de vivre, la population de la ville moyenne, chef-lieu d’un grand département, et qui trouverait de nombreuses sœurs sur le territoire de notre vieille France.


Encore soumise à un passé, dont elle est, d’ailleurs, assez ignorante, entravée par des habitudes et des mœurs séculaires, liée au rocher qui l’a protégée jadis et qui l’asservit maintenant, on croirait que cette population est endormie et morte. Elle vit d’une existence très repliée, il est vrai, mais très pleine et même très féconde. Dans le train-train de son activité casanière, elle multiplie indéfiniment les mêmes gestes courts et les mêmes actes utiles indéfiniment accumulés. Elle dépense peu de force, mais elle n’en perd pas. Par la répétition et par l’épargne, l’énergie s’amasse. L’habitude universellement établie de réserver pour l’avenir tout ce qui n’est pas rigoureusement indispensable à l’existence de l’individu ou de la famille produit des résultats merveilleux, en raison de la continuité et de la persévérance de l’effort. La ville, tout d’abord, en profite ; elle vit dans l’aisance ; les pauvres y sont rares ; les fortunes moyennes ou même assez grandes y abondent. Les fils de bourgeois n’émigrent guère, administrent leurs terres et leurs capitaux et font métier d’économie.

Mais cette conception de la vie sociale : petit travail, petit bénéfice, continuelle épargne, — conception qui ne s’est peut-être jamais réalisée dans le monde comme elle se réalise dans la plupart de nos bourgs et de nos villes de province, — a bien une autre portée. Elle a créé et elle produit, chaque jour, une force nouvelle, qui s’est développée surtout depuis un siècle, c’est-à-dire depuis que la division de la propriété et le système moderne de la rémunération des capitaux ont stimulé les habitudes d’économie naturelles à la race. N’étant plus pillé, ni rançonné, ni inquiet de l’avenir, ce peuple a suivi son inclination et s’est mis à épargner, de père en fils, sans discontinuer. Il a fait des révolutions pour avoir cette sécurité : il en profile. Toutes les parties de la nation, divisées sur tant d’autres points, suivent les mêmes voies quand il s’agit de l’économie. Toutes elles s’efforcent de créer la richesse et de la développer par le même procédé de l’héréditaire parcimonie.

Déjà, il est presque impossible d’évaluer l’accumulation de fortune qui s’est ainsi constituée. Le « bas de laine » est devenu un des facteurs les plus puissans de l’Economique moderne. De grands établissemens financiers l’ont compris et, tandis que le Forum s’agite, ils ont établi leur puissance et étendu celle du pays, au dehors, par la concentration et l’utilisation de cette intime quantité de petits capitaux. L’ancien coffre, où s’entassaient, au moyen âge, les lingots, les pièces de monnaie, les fourrures, les étoffes, les bijoux, en un mot la fortune « mobilière » de nos pères a disparu. Les grandes banques ont maintenant une succursale en chacune de nos villes de province et leurs caisses, qui s’emplissent et se vident sans cesse, alimentent la grande activité financière qui fait, de plus en plus, de Paris, une des premières places du monde.

Ainsi, une politique nouvelle se crée, au dedans et au dehors, comme aboutissant de l’accumulation lente des médiocres efforts bourgeois. Des intermédiaires hardis ou habiles, — qui ne sont pas tous des Français, — transforment la face de la terre, pour trouver, en quelque pays nouveau, un emploi à l’énergie latente que l’activité de nos fourmilières provinciales a produite et mise en réserve.

Rendons justice à nos petites agglomérations, de vie si terne et si effacée : la loi du sacrifice perpétuel et de l’abnégation quotidienne, — qui jadis a bâti la fière cathédrale, — et que les générations présentes s’imposent par une routine sans récompense et sans gloire, est en train d’assurer à la France, dans les grandes luttes internationales, où l’on se bat à coups de milliards, une influence et des succès qui valent, peut-être, des triomphes plus apparens et des victoires plus éclatantes.


G. HANOTAUX.

  1. Voyez la Revue du 15 février.