Incertitude (O. C. Élisa Mercœur)

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Œuvres complètes d’Élisa Mercœur, Texte établi par Adélaïde AumandMadame Veuve Mercœur (p. 127-130).


INCERTITUDE.
 

Sans songer chaque jour à celui qui doit suivre,
Livrons-nous au présent qu’il faut seul écouter :
S’éteindre sans penser qu’on va cesser de vivre :
              C’est peut-être exister ?

Élisa Mercœur
 

Sous le ciel où Virgile a moissonné des roses,
Au souffle du zéphyr, nacelle, emporte-moi !
Sur le sol d’Italie il est des fleurs écloses,
              Douce mer, courbe-toi !

Qu’un son tremblant encore obtenu de ma lyre
Guide comme l’aimant le nocher attentif,
Qu’il comprenne, s’il peut, ce luth et mon délire,
              Penché sur son esquif.

Pour lui rendre à son tour les chants de sa patrie,
Ces chants qui sont une âme, un langage divin,
Aplanis, douce mer, sous ma barque chérie,
              Ton limpide chemin.


Qu’en festons des rameaux couronnent ton rivage ;
Comme un enfant chéri pose-moi sur le bord :
Mon cœur ressemble au ciel lorsqu’il est sans nuage,
              Il n’a pas un remord.

S’il est des pas du temps une empreinte laissée,
Si d’un vieux souvenir seul on entend la voix,
Je veux, en méditant, reculer ma pensée
              Vers les ans d’autrefois.

Ramène-moi plutôt sous mon toit solitaire,
Cesse de m’entraîner vers un climat nouveau,
Rends-moi le doux asile où la main d’une mère
              A placé mon berceau.

Amour ! si tu n’es point une trompeuse image,
Si tu nous viens des cieux, environne mon cœur ;
S’il chancelle un instant, veille sur mon courage,
              Et parle de bonheur.

De ma bouche approchant la coupe de la gloire,
Parfume son nectar pour qu’il semble plus doux ;
Qu’importera la mort si ma longue mémoire
              Dompte le temps jaloux.

Amour ! Dieux, qu’ai-je dit ? Non, tu n’es sur la terre
Qu’un songe des mortels jamais réalisé,
Laissant bientôt flétri par ta vaine chimère
              Le cœur désabusé.


Laisse, laisse le mien ! De ton léger sourire
Le charme décevant m’entraînerait vers toi,
Sirène qui séduis, et dont la main déchire,
              Amour, ah ! laisse-moi !

Amitié, viens m’offrir le reflet de mon âme.
Des ans, ton doux attrait, l’amour est l’ennemi ;
Heureux ! lorsque le cœur qu’un pur rayon enflamme
              Dort sur un sein ami.

D’un bien trop tôt perdu si le regret m’assiège,
Que ton aile en riant l’écarte de mes jours,
Et même quand l’hiver m’aura jeté sa neige,
              Reste, reste toujours.

Viens, tranquille amitié, t’emparer de ma vie ;
Parle encor du matin lorsque viendra le soir ;
Et prête en la berçant, à ma mélancolie,
              Le charme de l’espoir.

Près des bords ombragés d’une fraîche fontaine,
Au printemps, conduis-moi pour respirer les fleurs.
Que les fleurs s’effeuillant sous notre double haleine
              Confondent leurs odeurs.

Si j’interromps un mot, que ta bouche l’achève…
Si j’écoutais alors une vague frayeur,
Si mon bras retombait, que le tien le soulève.
              L’appuyant sur ton cœur.


Comprends un seul regard, interprète un silence :
Si mon œil est mouillé que le tien ait des pleurs,
Et jusqu’au jour suprême enchaîne l’existence
              De tes liens de fleurs.

Mêle ta douce plainte aux plaintes de Zéphyre,
Harpe qui sous ma main n’as point encor de voix.
Je prélude, il est temps que ta corde soupire
              Mollement sous mes doigts.

Mais, hélas ! s’éloignant, et sans daigner attendre,
Le monde n’osera se pencher vers tes chants ;
Le vulgaire avilit ce qu’il ne peut comprendre :
              Silence à tes accens.

Que ferait au bonheur ma gloire solitaire ?
J’obtiendrais un souris… qu’offrirait le dédain ;
Et, demandant quelqu’un qui m’aimât sur la terre,
              Je chercherais en vain.

En vain, toujours en vain, funeste incertitude.
Qu’avec toi dans mes vœux souvent je m’égarai !
Ôte-moi le fardeau de mon inquiétude,
              Laisse-moi, j’attendrai !

Sans songer chaque jour à celui qui doit suivre,
Livrons-nous au présent qu’il faut seul écouter,
S’éteindre sans penser qu’on va cesser de vivre,
              C’est peut-être exister ?


(Avril 1827.)